RÉSEAUX D'INNOVATION

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Il s'agit d'interroger ce qui est présenté comme la dynamique économique, sociale et culturelle incontournable d'un territoire : l'innovation. Si une dynamique de communication, élément déterminant du concept de technopole comme dispositif d'innovation, s'installe progressivement, elle est le résultat d'un processus volontariste des acteurs qui inventent des relations de coopération, des formes de solidarités, et développent les avantages concurrentiels du lieu.
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
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EAN13 : 9782296207219
Nombre de pages : 189
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Réseaux d'innovation
En;"eux de la communication Ie cas Sophia au sein d'une Antipolis technopole)

Communication et Civilisation Collection dirigée par Nicolas Pelissier
La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à I'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.

Dernières parutions c. LAVILLE, L. LEVENEUR, A. ROUGER (dir.), Construire son parcours de thèse. Manuel réflexif et pratique, 2008. C. LACROIX, N. PELISSIER (dir.) Les Intermittents du spectacle, de la culture aux médias, 2008. Arlette BOUZON et Vincent MEYER (dir.), La Communication des organisations. Entre recherche et action, 2008. Annabelle KLEIN (dir.), Objectif Blogs! Explorations dynamiques de la blogosphère, 2007. Yannick ESTIENNE et Erik NEVEU, Le journalisme après Internet, 2007. Eric DACHEUX, Communiquer l'utopie, 2007. Joëlle Le MAREC, Publics et musées, la confiance éprouvée, 2007. Stéphane OLIVES l, Footnotes, une socioanalyse de communication par le bas... de page, 2007. Jean-Curt KELLER, Le paradoxe dans la communication, 2007.

Sous la direction de Paul RASSE Céline MASONI LACROIX Jacques ARASZI<IEWIEZ

Réseaux d'innovation
Erijeux de la communication au sein d}une technopole} Ie cas Sophia Antipolis

L'Harmattan

Illustration de couverture: Olivier Monge Mise sous forme éditoriale: Céline Masoni Lacroix Remerciements: Cet ouvrage est issu d'un programme de recherche financé par le Conseil général des Alpes-Maritimes et I'ISCC Institut des Sciences de la Communication du CNRS.

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L'Harmattan,

2008
75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06448-5 EAN : 9782296064485

Avant-propos
Lecture anthropologique, Sophia Antipolis, le ressaisissement des acteurs d'un territoire
Paul Rasse

La création de Sophia Antipolis s'inscrit dans la transformation profonde du tissu industriel, qui lui donne sa force et sa raison d'être. Son originalité, la technopole la doit, en revanche, à son histoire propre, au souffle d'utopie qui lui a donné naissance ici, sur les bords de la Méditerranée et nulle part ailleurs. Et c'est cette rencontre de deux histoires, celle du Monde et du territoire où la technopole s'enracine, qui nous permet de préciser les défis qu'elle s'efforce de relever pour perdurer. Dans la période actuelle de mutations accélérées, si rien n'est donné d'avance, tout est toujours remis en question. Aussi, nous sommes nous efforcés de donner du sens à la dynamique des technopoles et singulièrement de Sophia Antipolis en situant celle-ci: II dans l'histoire des modèles de management, 21 par référence aux grandes utopies, 3/ dans le contexte actuel de mutation accélérée du monde. Les progrès des moyens de communication pris au sens large du terme, ceux des transports et ceux de l'information, qui ont transformé la relation des hommes entre eux et entre les collectifs de travail, servent de fil conducteur à cette approche anthropologique de la technopole.

LES TECHNOPOLES DANS L'HISTOIRE MANAGERIALE...

Le principe des technopoles s'impose comme une évidence dans les années 1980 avec la crise du modèle antérieur, qui prône la concentration de l'appareil de production dans d'immenses entreprises monopolistiques, centralisées, sur laquelle se bâtit l'industrialisation des pays occidentaux. Retours sur la division du travail et l'industrialisation La division des tâches est la condition du progrès, parce qu'elle conduit au partage des connaissances et permet leur approfondissement scientifique et technique grâce à la spécialisation des travailleurs. Smith en a l'intuition, au XVIIIème siècle, quand il décrit le faiseur d'épingles de Nuremberg; le principe a fait fortune, repris par Diderot et l'Alembert dans leur fameuse encyclopédie. Un siècle plus tard, Marx, qui dispose du recul nécessaire pour en analyser les dérives, a longuement critiqué son usage dans l'industrie naissante pour déqualifier les travailleurs. Certes, la décomposition des processus de fabrication en tâches élémentaires facilite la rationalisation et la mécanisation, mais en augmentant la dextérité du travailleur de détails, elle le soumet aux puissances de la machine qui le dévalorise et rythme désormais la fabrication. Le travail, fragmenté en gestes élémentaires, devient accessible à tous, si bien qu'il peut être effectué par n'importe qui, les chômeurs, mais aussi les femmes et les enfants. Du coup, les rapports de force sont inversés, chacun étant en compétition avec tous les autres pour garder son emploi. A la pénurie de main d' œuvre qualifiée, qui freine l'essor des manufactures et permet aux ouvriers de métier de négocier leur force de travail au meilleur prix, succède désormais l'abondance de bras sans qualification précise et immédiatement utilisable pour accomplir des tâches simples, avec des salaires toujours plus bas et dans des conditions toujours plus difficilesl. Et cela a néanmoins

1

Cf. Paul Rasse,

La rencontre

des mondes, 8

diversité

culturelle

et

communication,

Paris, Armand Colin, 2006, p. 134 et suivantes.

permis la révolution industrielle du XIXèmesiècle et l'extension des principes de production à toute la société au XXèmesiècle. Ce système de production, si performant qu'il a bouleversé le monde, aurait été impossible avec des moyens de transport rudimentaires. La révolution que représente le train, les steamers à vapeur et enfin l'automobile a changé la donne. Les facilités avec lesquelles se déplacent les matières premières, les biens et les hommes, rendent maintenant possible l'approvisionnement d'immenses usines, dont la taille va croissant, au fur et à mesure de la division des tâches. Elle va de pair avec la progression du nombre d'unités de consommation courante, fabriquées massivement et à coût dégressif, afin qu'elles puissent inonder les marchés. Les usines Ford en demeurent le symbole emblématique. La chaîne de production mise au point pour fabriquer ses automobiles porte à son paroxysme le principe de la division des tâches et de la rationalisation du travail. Dans son obsession de contrôler l'ensemble du processus de fabrication, Ford avait fini par édifier, sur les bords de la Red River, la plus grande usine intégrée du monde qui, en 1930, employait jusqu'à 100 000 personnes. Et si déjà à la veille de la seconde guerre mondiale, le géant Ford est devenu ingérable, trop grand, trop rigide, trop centralisé, son modèle sera néanmoins exporté partout en Europe et dans le monde pendant les fameuses trente glorieuses. Sans doute n'y a-t-il alors pas d'alternatives organisationnelles à la concentration de la main d'œuvre dans d'immenses ensembles industriels, des conglomérats d'hommes et d'activités, centralisés, hiérarchisés, pyramidaux... En l'état de développement des moyens encore rudimentaires de circulation de l'information, alors qu'une connectique coûteuse limite l'usage et le déploiement des réseaux téléphoniques, que le stockage de l'information se fait sur le mode papier, et au mieux se trie et s'organise au moyen de cartes perforées d'un emploi coûteux pour des résultats limités, l'organisation de la production, la division, la coordination et le contrôle des tâches doivent nécessairement se faire dans la proxémie et l'échange personnel.

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Smith, pour en revenir à lui, le pressent: la division des tâches, pour inéluctable qu'elle soit, dans la mesure où elle est une des conditions du progrès et de la civilisation, va de pair avec l'essor des moyens de communication2. Car il faut maintenir entre elles les parties disjointes autrefois assemblées dans la personne, la tête et les bras de l'artisan, tout à la fois concepteur, producteur et négociant de ses réalisations. Plus le travail se divise, et plus il stimule le transport pour l'acheminement des matériaux et la distribution des réalisations produites en masse, mais il génère ainsi des flux considérables d'informations nécessaires pour concevoir, préparer la division du tout en unités élémentaires, puis pour organiser et contrôler la fabricàtion de chacune d'entres elles conformément à un certain nombre de spécifications indispensables à leur réassemblage. Nous l'avons déjà dit, le train et le steamer à vapeur, à partir de la seconde partie du XIXèmesiècle, ont rendu possible l'émergence des grands bassins industriels; conjugués au câble, au télégraphe et au téléphone, ils ont permis l'essor du système fordien de production de masse, à la chaîne, et de distribution des fabrications standardisées à partir d'immenses usines réunissant l'ensemble du dispositif, depuis la conception jusqu'à la fabrication. Car, explique Duval, en l'état de développement des moyens de communication, à cette époque, il est impossible de faire travailler autant de personnes sans que ce soit dans le même lieu, au même endroit. C'est alors la condition sine qua non d'une bonne circulation de l'information entre tous. La multiplication des personnes affectées à une fabrication, exige de synchroniser le travail de chaque opérateur avec celui des autres, de l'approvisionner régulièrement, de les former, de les contrôler, d'évaluer leurs performances, mais aussi d'adapter en permanence ce dispositif en fonction des pannes, des ruptures de charge, de la variabilité des matériaux et des pièces entrant dans la fabrication, ou de l'évolution de la demande. Bref, plus le dispositif devient sophistiqué, plus il est vaste et plus son fonctionnement
2 Armand Mattelart, L'Invention de la communication, Paris, La Découverte, 1994, p. 74. 10

exige la gestion d'une masse croissante d'informations. « Si Ford, raconte Duval, avait voulu casser son immense entreprise de Highlands Park en unités de fabrication éloignées les unes des autres, il aurait fallu une armée de facteurs pour acheminer les messages entre elles. L'usine géante et Highlands Park, avec le charbon et le minerai de fer entrant à un bout et la Ford T sortant à l'autre, paraît dans ce contexte effectivement la seule configuration possible pour espérer maintenir ce fleuve d'informations dans son lit »3. Les technopoles comme alternative à la crise du modèle fordien Au début de l'ère industrielle, l'état de développement des moyens d'information exige que les lieux de conception et de production de chacun des éléments soient contigus. Et cela conduit à structurer d'immenses complexes industriels, de plus en plus difficiles à gérer, d'une part, parce que leurs organisations et les flux d'information qu'ils génèrent exigent des systèmes de direction pyramidale, trop centralisés et bureaucratiques, d'autre part, parce qu'ils sont devenus des forteresses ouvrières propices au développement des syndicats et à toutes les révoltes, ce qui alourdit encore le fonctionnement du système. La crise économique des années 1970 révèle les faiblesses de ces grands ensembles devenus trop rigides, incapables de s'adapter aux mutations de leur environnement; elle conduit à la recherche de solutions alternatives. La première s'efforce à diviser ces grands ensembles en unités plus faciles à organiser et à faire évoluer. La tendance la plus rationnelle consiste à approfondir la division spatiale déjà engagée par Taylor, en séparant la conception (exigeant des travailleurs très compétents), de la production (mise en œuvre par des ouvriers spécialisés, c'est-à-dire sans qualification). Sophia Antipolis vient à ce moment, le travail industriel parcellisé ayant tendance à être automatisé ou exporté vers les pays moins développés, où la main d'œuvre non qualifiée est abondante et à des coûts défiants toute concurrence. Il devient
3 Guillaume Duval, L'Entreprise efficace à l'heure de Swatch et de Mac
Donald's

- La

seconde vie du taylorisme, Paris, Syros, 1998, p. 87.

Il

évident que l'avenir des pays développés se situe, pour un temps au moins, dans la recherche et l'innovation technologique. En effet, on ne gère pas de la même façon un collectif de travail entraîné vers une aggravation de la déqualification, comme on gère un laboratoire dont la perspective est, à l'inverse, d'accroître ses compétences, de les mettre en synergie pour les utiliser dans la recherche, le développement et l'innovation. Le sénateur Laffitte, défendant son projet de technopole, le pose en ces termes: «Les industries lourdes associées par tous, au XIx: siècle, aux brumes et aux fumées de Pittsburgh, de Birmingham, de la Lorraine, de la Ruhr », correspondent à une période révolue, «le progrès et l'avenir ne dépendent plus désormais des matières pondéreuses, charbon ou minerais... mais de la matière grise, de la qualité de la formation, de la qualité de l'environnement »4. Si le travail simplifié, réalisé à la chaîne est délocalisé, les méthodes de gestions tayloriennes qui vont de pair n'ont plus court. Là où il fallait s'efforcer de casser les compétences et de s'en passer pour mettre en compétition une pléthore de travailleurs devenus interchangeables, il faut maintenant s'attacher les meilleurs talents: les séduire, les entretenir, continuer à les spécialiser tout en les maintenant à leur meilleur niveau de compétence et d'interrelation. Là où les tâches simplifiées de chacun étaient formalisées en gestes élémentaires, aisément contrôlables, il faut maintenant développer un processus d'intelligence collective, laisser à chacun des espaces de liberté, d'initiative, d'interaction, il faut surtout donner l'envie de s'impliquer. Là où le salaire, toujours à la baisse, dépendait du rendement brut, du nombre de pièces ouvragées par chaque ouvrier, il faut maintenant offrir des conditions de rémunération directes et indirectes stimulantes...

«Sophia Antipolis », plaquette éditée par Savalor, Le BIAM et Armines, 1972, p. 2. Cf. Robert Fouich, Sophia Antipolis, de l'idée de 1960 aux miracles de l'an 2000, L'étoile du sud, 1997, Thierry Bruhat, Les technopoles: bilan des expériences en cours, DATAR, 1990, «Sophia Antipolis horizon 2030 », numéro spécial de Nice Matin, juin 1999, Technopolis, l'explosion des cités scientifiques, Ed. Autrement, n° 74, 1985. 12

4

Les principes tayloriens antérieurs de division des tâches en éléments toujours plus simples, mesurés, spécifiés, évalués par le bureau des méthodes, prônent d'ôter à l'ouvrier toute initiative pour en faire un simple élément de la chaîne de production, isolé sur son poste de travail, obligé à des gestes élémentaires, répétitifs, dont dépend son salaire, qui serait sa seule motivation. Dans les laboratoires de recherche, il convient aussi de poursuivre l'approfondissement des processus de spécialisation, comme condition du progrès, mais dans une direction radicalement différente et opposée. Il ne s'agit plus cette fois de se passer de l'intelligence, mais bien au contraire de l'entretenir, de la développer, de l'articuler dans des processus collectifs dont on ne sait pas trop comment ils fonctionnent, si ce n'est que la communication, encore, est au cœur de l'ensemble, pour le maintenir en éveil, l'actualiser, le coordonner. Le travail se développe dans des espaces nouveaux, peu formalisés, qui doivent pouvoir s'articuler entre eux, ce qui exige des employés qu'ils maîtrisent non seulement leur domaine de spécialisation, mais encore des champs de compétences connexes pour pouvoir s'articuler avec eux. Pour prendre les initiatives nécessaires à la réalisation des missions qui leur sont confiées, il leur faut avoir une large vision de leur environnement, du dispositif de recherche auquel ils participent, ils doivent encore pouvoir se situer relativement aux grands défis que doit relever l'entreprise, analyser les enjeux complexes qui se nouent en son sein, relativement aux perspectives d'évolution de son domaine d'intervention et aux progrès de la concurrence. Là où le salaire aux pièces et la menace du chômage suffisait à la motivation des OS, il faut maintenant bien autre chose: un dispositif complexe d'implication des travailleurs; pour les amener à donner le meilleur d'eux-mêmes à se passionner pour leur entreprise, il faut qu'ils partagent le sentiment que leur réussite "personnelle" passe par la réussite de leur employeur. Pour cela, il faut offrir, outre de bonnes conditions de rémunération, -jugées toujours insuffisantes et finalement insatisfaisantes parce que trop facilement comparables-, des espaces de travail agréables, des conditions de vie professionnelles, sociales et familiales 13

exceptionnelles. TI faut des implantations prestigieuses par leur environnement naturel et paysagé, par la présence d'autres entreprises réputées pour leurs réalisations, leur positionnement stratégique et les conditions d'emploi qu'elles offrent à leurs salariés. Et là, Sophia Antipolis excelle. La Côte d'Azur n'est-elle pas depuis toujours appréciée par les élites, pour offrir des conditions de vie privilégiées; un climat particulièrement clément, une situation géographique aux bords de la mer Méditerranée et à deux pas des Alpes, une dimension historique que Sophia rappelle jusque dans son nom, la lumière qui a émerveillé les grands artistes venus y terminer leur existence et encore ses habitudes cosmopolites et son aéroport international? Bref, un ensemble à l'opposé des grands bassins industriels en crise, de leur crasse et de leurs fumées. Là, le site est vierge, sans antécédent industriel, car de ce point de vue, la région niçoise est plutôt en retrait, souséquipée, ce qui aura le mérite de rendre plus évident la rupture avec la période d'industrialisation antérieure. Et cela explique, au final, le succès de Sophia-Antipolis et sa croissance régulière en dépit des difficultés et des soubresauts inhérents à tout projet de cette ampleur. D'ailleurs avant sa création, de grandes entreprises multinationales l'ont compris, qui les premières décident d'installer de prestigieux centres de recherche et de développement aux alentours de Nice: IBM en 1961, Texas Instrument en 1964, Thomson CSF en 1970, auxquels on peut encore ajouter la SNIAS implantée depuis 1926, devenue l'Aérospatiale, après avoir abandonné ses chaînes de fabrication pour se consacrer à la recherche spatiale et au développement de satellites.
HISTOIRE D'UNE UTOPIE

Mais au départ, pour que Sophia Antipolis existe, pour que le technopôle passe du concept à sa réalisation, pour l'emporter sur les innombrables complications et difficultés, il faut bien autre chose; l'idée est dans l'air du temps, sans doute, mais de là à la réaliser alors même qu'il n'existe pas vraitnent de référent. La 14

Silicon Valley et la route 128 n'existent pas encore, ou plutôt n'en sont encore qu'à leurs prémices, liées, depuis la seconde guerre mondiale, au complexe militaro-industriel et à la présence de grandes universités habituées à coopérer avec le secteur privé. Elles n'ont en tout cas pas encore la réputation qu'elles ont acquise depuis. La vallée San José n'est-elle pas alors réputée, comme se plaît à le rappeler Pierre Laffitte, pour ces immenses vergers qui en font la capitale de la prune? Pour convaincre et donner forme au projet, il faut un souffle enthousiasmant, celui de l'utopie, qui, comme toutes les grandes utopies avec lesquelles Sophia présente bien des signes de similitude, fonctionne d'abord comme un plan de communication, un grand récit destiné à convaincre les profanes dubitatifs, pour le rendre possible... Nous l'avons déjà écrit, mais j'y reviens rapidement avec plaisir, tellement cela paraît, après coup, évident. En effet, Sophia présente toutes les caractéristiques de ce que Lucien Sfez appelle les marqueurs de l'utopie, dans la mesure où les utopies partagent un certain nombre de traits communs, qui les définissent en tant que genres de discours. Une création ex nihilo et communicante Au départ pour pouvoir se déployer, toutes les utopies ont besoin d'un espace vierge, c'est ce qui fait leur force symbolique, elles ne s'embarrassent pas des structures existantes ou des traces laissées par les générations antérieures, susceptibles d'imposer leurs marques au nouveau projet, de le contraindre et de le contaminer. Ce n'est pas par hasard que Thomas More (1480-1535), quand il

forge le mot « utopie », imagine une île qui est nulle part
« Utopia », et en même temps, en raison de cette incertitude, possible partouts. Les projets utopiques se déploient dans des lieux isolés, clos sur la communauté qu'ils abritent, ils sont néanmoins généralement reliés au vieux monde avec lequel ils sont en contact
55 Cf. Jean Servier, Histoire de l'utopie, Paris, Folio Essais, 1991, Miguel Abensour, Utopie de Thomas More à Walter Benjamin, Paris, Ed. Sens et Tonka, 2000, Denis Henry, Histoire de la pensée économique, Paris, PUF, 1977, Frédéric Rouvillois, dir., L'utopie, Paris, Flammarion, 1998.

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par des canaux contrôlés, car ils se veulent à l'avant-garde et exemplaires; il leur faut donc communiquer, se donner à voir à l'extérieur. L'iconographie des premières éditions dUtopia, celle de Bâle notamment, publiée en 1518, montre une île reliée au continent par deux ponts et un port. Et bien avant déjà, dans la République et les Lois, Platon, qui rêve lui aussi de fonder une cité idéale où pourraient s'épanouir harmonieusement les institutions, pense qu'il ne pourrait s'agir que d'une colonie, comme celles que les Grecs implantent à l'époque sur les bords vierges de la Méditerranée, et dont ils font un des relais du grand espace de communication monde qu'ils tissent. Et il en est de même pour la « Cité du soleil» du moine Campanella (1568-1639), qui s'inspire des monastères6, et encore du «Phalanstère» de Fourier (17721837), du « Familistère» de Gaudin, de la Saline royale d'Arc et Senans que Claude Nicolas Le Doux (1736-1806) entreprend de construire dans un endroit alors perdu de la campagne franccomtoise. De même, Sophia Antipolis, la Cité de la sagesse, des sciences et des techniques, sera construite sur le plateau de Valbonne, une garrigue désertique miraculeusement épargnée par l'urbanisation dévorante de la Côte d'Azur d'après guerre, entre la conurbation de la Côte, où Nice, Antibes et Cannes occupent tout l'espace et des formes anciennes de peuplement (Grasse et les villages de Valbonne, Biot et Mouans-Sartoux). Le premier projet occupe une zone de 170 ha, isolée par une ceinture verte sauvage de 2000 ha, classée sous forme de zone d'aménagement différé, elle-même située au centre d'un plateau non urbanisé de 10 000 ha. Le tout n'est relié au monde que par un cordon routier, qui traverse le plateau de part en part, pour rejoindre l'autoroute et l'aéroport. La Zerst de Mellan, implantée dans un parc, ainsi qu'une partie des technopoles créées plus tard, comme celle de Metz, par exemple, édifiée sur une presqu'île, procèderont de la même façon. D'autres solutions étaient possibles, elles seront explorées par des technopoles créées ultérieurement, comme Lyon et Montpellier qui se développent dans un espace construit et déjà habité.
6 Tommaso

Campanella, La Cité du soleil, Paris, Ed. Mille et une nuits, 2000.

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Contrairement au modèle utopique, ces dernières partent du tissu économique et industriel existant, qu'elles s'efforcent de mettre en exergue en soutenant les entreprises à haute technologie. Le retour aux origines Sfez note aussi que la quête d'un idéal perdu est une constante des projets utopistes. Si dans la pratique ils sont résolument tournés vers l'avenir, leur imaginaire est en même temps à la recherche d'un passé mythique, désincarné et déterritorialisé, qui leur sert de modèle. Utopie se double d'Uchronie ou Uchronos : quelque part à l'origine du temps, les hommes vivent dans une innocence naturelle, la paix et l'harmonie. Aristote est en quête de cet Age d'or, le temps de Chronos, où le bonheur parfait des hommes est assuré par le pasteur divin, lorsque le monde est conduit par Dieu lui-même. Thomas More, Campanella, Claude Nicolas Ledoux, s'inspirent de l'Antiquité et de la cité idéale décrite par Socrate. Saint Simon et Fourier en quête de l'Eden perdu (L' Édénisme), pensent aux premières communautés chrétiennes. On retrouve encore cette idée dans Candide, lorsque Voltaire se réfère à l'Eldorado, le Pays de Cocagne 7. Par son nom déjà, Sophia-Antipolis renvoie absolument à l'Antiquité. Là encore, il ne s'agit pas pour autant de réhabiliter, ni de ré-habiter les ruines de la vieille cité grecque d'Antipolis située à quelques kilomètres du parc, ni même de retrouver les structures sociales antiques, mais simplement d'utiliser des images positives, historiques, pour en faire un modèle fort, paradigmatique de sociabilité, donnant du sens au projet de la technopole. La première plaquette de promotion, publiée en 1972, y fait une référence

appuyée: « Qualité de l'environnement, lieux attirants, joie de
vivre s'associent dans notre esprit aux rives de la Méditerranée, ce berceau de la civilisation occidentale, avec ses plaines, ses cités, ses collines à la mesure de l'homme, qu'il s'agisse de l'Attique, du Latium, de la Toscane ou de la Provence8 ». Ailleurs, la référence
7 Jean Servier, Histoire de l'utopie, op. cil., p. 329. 8 « Sophia-Antipolis », plaquette éditée par Savalor, Le BIAM et Armines, 1972. 17

devient celle de la Renaissance, âge d'or de la création artistique et scientifique: «Sophia Antipolis sera la Florence du XX/me siècle », elle doit réconcilier économie, environnement, recherche, industrie, science et arts, dans «une internationale de la matière grise ». Un projet urbanistique fort Dans les sociétés utopiques, l'organisation de l'espace, les bâtiments sont censés matérialiser et faciliter l'organisation sociale de la cité. Platon veut une maison pour chaque homme et une pour chaque femme, afin de permettre la séparation en cas d'incompatibilité entre les époux. Le sol est divisé en lots identiques et inaliénables, pour garantir l'équité entre tous. Et pour faciliter son administration, la cité doit compter 5040 citoyens et pas un de plus. Thomas More imagine cinquante-quatre villes orthogonales, dispersées dans les champs, comptant chacune 11000 habitants. Pour lui comme pour Campanella, des magasins publics, suffisent à assurer le regroupement et la redistribution des richesses en fonction des besoins de chacun. Dans le Phalanstère de Fourier, 1500 à 1600 personnes graduées en fonction de leurs mérites et de leur âge, habitent une cité en étoile hiérarchisée et organisée autour d'un centre. De même, dans le familistère de Gaudin ou la Saline de Ledoux, la disposition fonctionnelle des bâtiments doit matérialiser et distinguer les différents statuts (ouvriers, contremaîtres, directeurs...), diviser et organiser le travail de la communauté, mais surtout, comme pour toutes les utopies, faciliter et organiser la sociabilité. À Sophia Antipolis, la vie devait s'ordonner autour de l'Agora, une place centrale censée regrouper les services communs (hôtellerie, restauration, banque, poste, pharmacie, librairie, théâtre, cinéma, salles d'exposition et de séminaires, crèches...). « Ce point de rencontre, cette zone vivante où les esprits s'animent s'enrichissent mutuellement... est une très ancienne découverte de l'urbanisme circum méditerranéen. L'agora grecque, le forum romain, la piazzetta italienne, la placette du village provençal, sont des formes bien connues et appréciées ». Plus tard, les services culturels devaient être regroupés dans une Fondation bordant la 18

place Sophie Laffitte, elle aurait dû être le lieu de toutes les rencontres, de communication et de partage des savoirs, le cœur de la cité et le signe de sa supériorité intellectuelle9. Elle ne dépassera jamais le stade de la préfiguration. En revanche, les bâtiments industriels des entreprises installées sur le site seront construits dans un style fonctionnel, soigné, ouvrant sur la nature paysagée, appelé «architecture de métier », caractéristique de la haute technologie, comme le défendent les prospectus et le site Internet de la Fondation. Le rôle prépondérant des savants Dans les sociétés utopiques, les savants reçoivent la mission d'organiser la société. Pour Platon, il ne peut s'agir que des philosophes, ils cultivent la connaissance de ce qui est bon pour la communauté et pour le citoyen, ils établissent les principes d'une constitution et édictent les lois de la cité pour les rendre conformes à la justice. Thomas More et Tommaso Campanella en appellent aux savants pour découvrir les interactions entre les êtres et avec la nature, de façon à imaginer les modalités de fonctionnement idéal de la cité et à mobiliser les énergies dans le sens du bonheur collectif. Pour Fichte encore (1762-1814), il faut qu'apparaisse une classe de prêtres de la science qui définissent la vérité sociale avec une autorité absolue. Saint-Simon et Fourier élargissent cette caste aux ingénieurs et aux industriels, qui se voient confiés l'organisation rationnelle du travail et de l'essor de l'industrie, tandis que les scientifiques deviennent les grands prêtres de cette technocratie, dans la mesure où, expliquent-il, ils détiennent les plus hauts secrets de l'univers. Dans les premières années de la création de SophiaAntipolis et jusqu'en 1974, la conception et la direction du projet est confiée exclusivement à des scientifiques. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire le premier organigramme officiel de l'association Sophia-Antipolis et du GIE (Groupement d'Intérêt
9

Cité dans la première plaquette de présentation du projet, éditée par Savalor, Le

BIAM et Armines, 1972.

19

Economique) Savalor chargé de mener à bien la réalisation de la technopole. Leur président Pierre Laffitte est ingénieur en chef et sous-directeur de l'École des Mines, tandis que le doyen de la Faculté des Sciences de IUniversité de Nice est vice-président. Ils se sont adjoint les services du directeur de la recherche de l'École des Mines et de quelques autres chercheurs de renom. La communication est confiée à un agrégé de IUniversité. Tous sont membres du Conseil de Savalor dirigé par un ingénieur en chef des Ponts et Chaussées et par un ingénieur civil des Mines. SophiaAntipolis est bien une technocratie, politiques et financeurs y occupent une place marginale. Les deux seuls élus invités à l'Association Sophia Antipolis sont le président du Conseil Général et le maire du village de Valbonne ; leurs différentes appartenances politiques, l'un étant de droite, l'autre de gauche, les opposent, et,

commente malicieusement Pierre Laffitte: « évite l'inscription
politique du projet dans un des deux partis »10. La quête d'un ordre évident: intelligent et intelligible par tous Les savants n'ont pas précisétnent le pouvoir au sens absolu du terme, ils ont seulement pour mission de découvrir les règles d'un fonctionnement harmonieux, qui permettra justement à la cité

de se passer du pouvoir. « L'administration des choses devra
remplacer le gouvernement des personnes» prône Saint Simon; la plupart des projets utopiques s'efforcent d'imaginer des formes d'organisation de la vie sociale qui ne dépendent plus d'un pouvoir pyramidal, mais d'un système de règles rationnelles et lumineuses s'imposant à tous par leur évidence, en faisant appel à la raison de chacun, de façon à garantir la dynamique et l'harmonie de la communauté utopique. C'est précisément ce que Platon appelle la tempérance. Dans Les lois, il édicte un ensemble de principes pragmatiques censés organiser la vie de cité, la production et le partage des richesses (la terre, par exemple, sera divisée en lopins d'égale valeur, inaliénables, et transmis par les aînés de la famille, ce qui obligera tous les citoyens à travailler et à mener des vies identiquement frugales). Et de multiplier les garde-fous pour éviter
10

Cité dans Pierre Laffitte, Naissance d'une ville, op. cit., p. 15. 20

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