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Réseaux de solidarité

De
377 pages
Les solidarités de proximité sont aussi diverses que variées dans leur mode d'expression. Le coup de main, archétype de solidarité attesté dans toute la Caraïbe, est demeuré une constante en Guadeloupe. L'histoire a des implications perceptibles dans l'évolution du lien de proximité en Guadeloupe. Les libres, les affranchis et les esclaves se sont regroupés sur l'habitation, dans les villes, les camps de marrons. Les colons blancs et les libres de couleur se sont organisés dans les loges maçonniques, les Noirs esclaves dans les confréries noires. La manière de développer des solidarités en Guadeloupe est souvent anachronique et impropre à générer "une" solidarité à caractère global.
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RESEAUX DE SOLIDARITE
DANS LA GUADELOUPE D'HIER ET D'AUJOURD'HUI

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8138-1 EAN : 9782747581387

LUCIANI LANOIR L'ETANG

RESEAUX DE SOLIDARITE
DANS LA GUADELOUPE D'HIER ET D'AUJOURD'HUI

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

A Jean-Claude, mon époux Ruddy, Patrice, Alick, Kévin, nos enfants.

La courtoisie et le respect mutuel sont lesfondements de la culture.

Gandhi

PREFACE
Par Jean-Pierre SAINTON Maître de Conférences en Histoire (Université des Antilles -Guyane)
Le propos de la solidarité sociale est un sujet difficile, parce qu'évanescent, àfacettes multiples alors même qu'il pourrait paraître vite circonscrit à quelques solidarités tYPe dijà bien étudiées par l'anthropologie antillaniste et alfiourd'hui presque passées dans les stéréorypes affichés des schèmes sur la solidarité antillaise: les koudmen, les tontines et réseaux mutualistes, les solidarités autour de la mort, etc. Se proposer donc, comme l'a fait Madame Luciani L:tnoir-L'Etang, d'embrasser

plus largement ce thème en interrogeant au fond, au-delà des solidarités ponctuelles (ou sectorielles), l'idée que l'on sefait en Guadeloupe de la solidarité et ce que recouvrent les diverses pratiques de solidarité,. rechercher« dans la Guadeloupe d'hier et d'alfiourd'hui» ce que notre société a pu sécréter, - hors (et leplus souvent à l'intérieur) des cadres historiquement contraignants de la sociétéfortement inégalitaire de l'habitation coloniale,- comme lien solidaire,. se demander e1ifin en quoi ces liens solidaires pourraient être structurants et seraient susceptibles de servir de fondements à l'établissement d'un nouveau contrat social alfiourd'hui, étaient la gageure que l'auteur de la thèse a voulu décliner au plan descriptif, que de l'analYse historienne du fait solidaire et de la rijlexion prospective. L'entreprise pouvait paraître ambitieuse et l'objet spécifique de la recherchepeu évident à cerner et à construire. Elle n'en est pas moins excitante pour le chercheur en sciences humaines et sociales qu'elle rétablit au coeur de safonction première: permettre que la recherche théorique soit utile à la compréhension desphénomènes traversant une société donnée et à l'aménagement des rapports sociaux. Cette thèse témoigne également de la quête individuelle d'un auteur. On y décèlera peut-être parfOis despointes naïves, mais la quête, cette exigence altruiste de la démarche intellectuelle qui manque trop souvent aux recherches de sciences sociales -dont on rappelle que l'homme est (( l'oljet» - est ici tolfiours portée par un élan profondément généreux et idéaliste. L'auteur, femme antillaise, s'est visiblement émue du délitement du lien solidaire dans la société dont elle relève et se sent comptable. Ce travail est lefruit de (( l'émotion» du chercheur.

11

Pour toutes ces raisons, cet ouvrage ne sera pas sans susciter chez tout lecteur, une profonde .rympathie autant qu'un grand intémt pour le sujet traité. Il en tirera également des
éléments factuels et des pistes anafytiques qui ne pourront pas ne pas requérir toute son atten-

tion.
En iffet, au souci d'une ethnographie d'une grande honnêteté intellectuelle, Mme Lanoir-LEtang cgoute d'heureuses {Ynthèses qui n'avaient pas été encore traitées s'agissant de la construction historique de l'espace social guadeloupéen. On ne manquera pas de relever sans doute çà et là certaines approximations; on ne perdra pas de vue toutefois que c'est toujours le tribut que tout chercheur qui s'aventure sur des terrains problématiques encore mal balisés et ne dipose comme pré-requis plus d'incertitudes que de certitudes, doit concéder. ù devoir d'approfondir les recherches sur nos sociétés n'en est que souligné. Ce travail là, au

bout de la lecture, demeure un apport certain à une meilleure connaissance desformes solidaires de Guadeloupe en même temps qu'une contribution aux travaux à venir.

J-PS
10 Novembre 2003

12

Avant-propos

Le chercheur, comme nombre d'Antillais des îles lointaines de la France d'Amérique, connaît un destin entre les deux bords de l'Atlantique. Sa première traversée vers la France hexagonale, elle la fait dans le ventre maternel. La future mère, jeune mariée d'après la départementalisation, en 1950, quitte donc pour la première fois son île natale, sa campagne de la commune du François, en Martinique où elle vit le jour vingt trois ans plus tôt. Elle va rejoindre son

époux, marin, 1 dont le port d'attache est Bordeaux.
Sa fille naît le deux janvier 1951 à Bordeaux et y fréquente, quelques années plus tard, de même que ses trois frères, l'école maternelle, puis l'école primaire. C'est dans la cour de l'école que la petite fille fait l'expérience de sa différence par rapport aux autres petits écoliers, tous blancs, l'expérience de la souffrance de se voir stigmatisée dans cette différence par ses jeunes camarades d'école, relayés par certaines maîtresses. Elle se souvient que les enfants s'amusaient à faire la ronde autour d'elle en chantant une chanson dont les paroles lui sont restées en mémoire: « Une négresse qui buvait du lait, Ah ! se dit-elle, si je le pouvais, Tremper ma figure, Dans un bol de lait, Je deviendrais plus blanche, Que tous les Français! »2 Aucun adulte n'intervient pour faire arrêter la ronde. La petite fille d obtient pas de réponse à ses interrogations, lorsqu'elle vient chercher auprès de sa mère du réconfort. En effet, à cette époque, les Antillais croient fermement à l'ascension sociale à travers l'assimilationisme. Oublier et faire oublier autant que faire se peut, qu'on est noir, c'est le seul but à atteindre. Mais les enfants qui font la ronde, et la maîtresse qui se tait, en ont décidé autrement. La petite fille « est» différente. En grandissant, elle cherche à accepter cette différence, en effectuant le difficile et long chemin qui la sépare de l'identité attribuée à l'identité acceptée, voire revendiquée au sortir de l'adolescence.

1 Chauffeur machiniste à la Compagnie Générale Transatlantique. 2 Paroles retrouvées dans le roman autobiographique de Maryse Condé, La vie scélérate, Paris, Seghers, 1987, p. 229. A l'école, dit l'héroïne, parfois les enfants faisaient la :ronde autour de moi et chantaient:« Une négresse, qui buvait du lait... »

13

L'espace d'une année, la mère a emmené ses enfants en Martinique où elle a voulu retourner, lasse de vivre loin des siens. La petite fille a de nouveau fait l'expérience de la différence, mais pas cette fois, à cause de la couleur de sa peau, mais de son origine sociale. L'oncle maternel chez qui elle séjourne a mieux réussi socialement. Elle perçoit des comportements et des propos qui renvoient à la disqualification sociale de ses parents. La petite fille entre dans sa onzième année lorsque l'expérience martiniquaise se termine. Une nouvelle fois, elle traverse l'océan en compagnie de ses frères et de sa mère pour rejoindre Le Havre, le nouveau port d'attache de son père. Elle y fréquente l'école secondaire jusqu'au baccalauréat, obtenu en 1970. Là, elle vit sa différence plutôt sur le mode de l'exotisme: elle adhère à une association d'Antillais où elle apprend à danser les danses de« là-bas », à arborer le fameux costume « doudou ». A plusieurs reprises, elle passe les vacances en famille en Martinique et revient avec des souvenirs nostalgiques. Après le baccalauréat, elle décide d'étudier l'allemand, après avoir découvert cette langue au cours d'un séjour dans un camp de vacances pour adolescents à la frontière franco-allemande. Elle effectue une année universitaire en Allemagne, avant d'entreprendre des études d'allemand à Rouen. Cette année est décisive dans sa quête identitaire. Aux Etats-Unis, le mouvement pour la reconnaissance des droits civiques des Noirs atteint son apogée et influence toute la diaspora noire à travers le monde. En 1971, un vaste mouvement international se met en marche pour empêcher l'exécution d'Angéla Davis, militante du Black Power.Les collègues étudiants allemands pensent lui rendre service en lui faisant remarquer qu'il y a des « gens comme elle ici », en désignant ses «semblables» venus d'Afrique. Elle décide définitivement de s'assumer en tant que femme noire. Une fois ses études terminées, se dit-elle, elle retournera au pays de ses ancêtres. De 1972 à 1977, elle continue ses études d'allemand en Normandie et obtient le CAPES3, puis son premier poste dans le pays minier, à Lille. En 1980, elle s'installe en Guadeloupe, région qu'elle adopte par les liens matrimoniaux. Elle obtient son deuxième poste à Basse-Terre. Et la jeune femme fait à nouveau l'expérience de l'identité revendiquée, mais non attribuée. N'est-elle pas en effet une négropolitaine, qui plus est; d'origine martiniquaise? Ce n'est pas sa peau qui la désigne comme « étrangère », mais son accent, sa manière d'être et de penser, son refus d'accepter la condition de femme soumise de celles qu'elle voit autour d'elle. Elle fait l'expérience de la solitude, mais revendique ce qu'elle est devenue: une femme à l'identité multiple certes, mais qui désormais va chercher à donner une unité à cette multiplicité, à travers une quête, cette fois
3 Certificat d'Aptitude Professionnelle à l'Enseignement Secondaire.

14

spirituelle. N'entendons pas spirituelle, au sens religieux du terme, mais au sens de projet d'unification de soi, comme il a été dit infra, afm de mieux s'assumer pour mieux rencontrer les autres parmi lesquels, elle a choisi de vivre désormais. La recherche menée autour des solidarités, c'est-à-dire, sur l'expression du lien social, est l'aboutissement de cette quête de soi à travers l'autre, de la recherche de l'autre. Le choix d'être de la culture plurielle qui l'entoure est pleinement et sereinement assumé. Il reste cependant au fond d'elle-même, tout son passé «européen» qui lui offre la singularité d'être « dehors », tout en étant « dedans ». Elle décide d'utiliser cette singularité de descendante d'esclaves pour explorer le passé de ses ancêtres, mieux connaître le présent et oser un regard vers l'avenir incertain.

15

Remerciements

Ce travail d'investigation sur les solidarités en Guadeloupe est à l'entrecroisement d'un nombre incalculable de dons, de liens fidèles, sur lesquels nous avons indéfectiblement pu compter. C'est pourquoi la dette que nous avons envers tous ceux, sans qui, notre recherche n'aurait pas abouti est inestimable. Aussi cette contribution est-elle un contre-don dans son sens le plus absolu. Pour leurs conseils avisés, nous voulons dire notre reconnaissance à Alain Yacou, directeur du CERC4, à Paillette Jno Baptiste responsable du département de recherche Education Culture et Société du CERC, aux membres du département de recherche Education Culture et Société du CERC. Nous voulons dire notre reconnaissance posthume à Marie-José D amp aS, également membre du département de recherche Education, Cillture et Société, trop tôt disparue. Nous souhaitons exprimer notre gratitude envers les personnalités ici nommées et qui nous ont aimablement offert de leur temps pour nous accorder un entretien: Alain Buffon, Claude Makouke, Louis Théodore, Rosan Mounien, le Père Aubert, Raymond Gama, Alex Nabis. Notre reconnaissance s'adresse à Ary Broussillon, Jean-Pierre Sainton, Julien Mérion, Fred Réno, Lucie Pradel, Juliette Sainton, Raymond Boutin, Jean de Dieu N'Sondé, Josette Fallope, Tidiane N'Diaye qui ont répondu avec diligence à chacune de nos sollicitations et nous ont prodigué de judicieux conseils méthodologiques. Nous avons une pensée particulière pour Cyrille Serva qui a quitté ce monde prématurémen-r et nous a prodigué des conseils éclairants, des encouragements, alors que nos travaux n'étaient encore que dans les limbes. Nous remercions tout particulièrement Albert Flagie pour sa disponibilité et ses paroles motivantes. Nous exprimons notre reconnaissance à Raymond Gama pour le soutien sans faille qu'il nous a apporté tout au long de
4 Centre d'Etudes et de Recherches Caribéennes. 5 t le 12 avril 1999. 6 tle 27 août 2001. 17

notre cheminement, dans notre quête des maillons manquants du savoir sur nous-mêmes, hommes, femmes et enfants de la Guadeloupe, des Antilles. Nous remercions les membres du Mouvement Culturel Voukoum, les membres de Noël Kakadà, des Kalibouka de Port-Louis, de la Mutuelle MareGaillard, de l'association« Trait d'Union, » de la société «Les Grenats». Nous remercions également les participants aux coups de main qui se reconnaîtront et nous ont ouvert leur « ronde ». Nous remercions les employés de la Bibliothèque Départementale de Prêt, des Archives Départementales, du service de prêt entre bibliothèques de la Bibliothèque Universitaire, de la Médiathèque Caraibe de Basse-Terre pour leur professionnalisme et leur motivation à vouloir répondre à toutes nos demandes. Nous exprimons natte gratitude à Stéphane Radjouki, Léo Marton, Line Voltaire, Marie-José Viscard, Sylviane Telchid, Claire Facorat-N'Sondé, nos lecteurs avisés. Merci infiniment à tous ceux qui de près ou de loin, parents, amis, collègues, connaissances, anonymes, qui au cours de conversations à bâtons rompus, ont contribué à la réalisation de cette contribution. Que Monsieur le Professeur Jean-Luc Bonniol trouve ici l'expression de nos sentiments de reconnaissance pour avoir bien voulu assurer la guidance de notre recherche, que nous avons réuss~ grâce à la constance de sa confiance, à mener jusqu'à son terme.

18

SOMMAIRE

Préface..

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Avant propos Remerciements Sommaire
I ntrod Denon.

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13 ....... ............ ..... 17 19

. . . . . .. . . . . . . . . .. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23

Chapitres Ch. I Ch. II Ch. III Ch. IV Ch. V Ch. VI Ch. VII Ch. VIII Ch. IX

. Les rassemblements d'esclaves.. . Liens sociauxet diversité culturelle . Solidaritéset ritesdepassage . Solidaritésquotidiennes 'hieret d'aujourd'hui d . Solidaritésdeproduction : Le am associatif . Les tontines . De la mutualitéaux solidarités politiques . De l'absence liencommunautairen Guadeloupe de e
.. ..

59 99 117 145 171 207 253 281 315
357 361
376

Conclusion BibJiogra phie
Planches.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Tables des matières

377

19

Avant notte recherche sur le coup de main il y eut les pages pittoresques

et

belles des « Gouverneurs de la Rosée7», mais aussi celles de« Diab' -là» :
« Et le jour convenu, ils étaient vingt-cinq, trente, avec des houes, des coutelas, des fourches, pioches et bêches sur l'épaule qui, Diab'-là en tête, montaient au Morne-Blanc éventrer la terre rebelle. Diab' -là s'était abondamment pourvu de rhum, de légumes, de porc salé; et il y avait là le tambour installé à l'ombre du manguier, avec un vieux tam- tamis te à califourchon dessus. Ti-Jeanne était venue par amusement et pour servir à boire, Gros- Eugénie pour mêler sa voix au tam-tam. Et les enfants étaient montés aussi, Soun, Marie-Georges, René, Ange et vingt autres, jubilant derrière les hommes. Quelle clique superbe cela faisait sur ces hauteurs perdues! TIs étaient répartis en plusieurs équipes sur les endroits les moins pénibles, et ils oeuvraient tous les trente, sans geignement, au même rythme du tam-tam excitant. C'était une lutte amusante à qui surpasserait les autres, à qui prendrait la tête de son équipe, à grands coups cadencés, pour fouetter la queue de provocations stimulantes et joviales. Les enfants écartaient les souches évulsées, entassaient les cailloux avec une activité de fourmis. La terre elle-même tfétait pas coriace. Diab'-là Pavait remarqué déjà. TI Y avait beaucoup de pierraille s, mais il y avait aussi une bonne « fifine » meuble, brunâtre, généreuse, qui laissait une graisse lisse quand on la pressait entre les doigts. (...)
Quand ils eurent bu et bien mangé, ils enfouirent les premières semences et les premières boutures dans les portions qu'ils venaient de préparer, afin que la récolte fût prompte et prospère comme étaient vigoureuses leurs mains et pleins leurs ventres, à ce moment-là. Le soir, ils s'en retournèrent au village avec la trolée des gosses chantant derrière. » Joseph Zobel8

7 de Jacques Roumain, écrivain haïtien, auteur du roman Les Gouverneursde la Rosée,Paris, Les Editeurs français réunis, 1946. 8 Ecrivain martiniquais, auteur de Diob'la, Paris, Les éditions nouvelles latines, 1946

21

INTRODUCfION

Dans une petite région comme la Guadeloupe, tout se caractérise par que ce soit au niveau géographique, historique, ethnique ou culturel. Tout discours contient une contradictoire diversité à l'image des représentations, des croyances qui forgent le rapport au monde des hommes de cette île française de la Caraibe. Aussi en est-il de même lorsqu'on parle de solidarités. Elles sont à la fois néantisées par la voxpopuli et mythifiées, figées dans le passé. Le chercheur se doit de sonder ce que masque le discours commun. Celui-ci se résume à quelques remarques récurrentes comme un leitmotiv, dans les nombreuses réflexions spontanées entendues ici ou là : GwadloupéV'Cn pa solidè, noupa solidè, antan Iontan nou té so/id!. Ce discours commun relève, selon nous, de représentations paradoxales que les

une diversité foisonnante:

proverbes
sé dé men

: konplo a nèg sé konplo a cf?yen,chak bèt a fé ka kléré pou nanm a fi, débouya pa péchRo d'une part et d'autre part, adan la vi séyonn a lOt, sèvis ka rann,
ka fi on tOch11.

conftrment

Les représentations négatives sur la solidarité renvoient à la misère, ontologiquement liée à l'esclavage. Mais c'est, paradoxalement à cause de la précarité extrême dans laquelle ont vécu les hommes et les femmes de Guadeloupe

jusque dans la première moitié du :xxe siècle,qu'ils se sont entraidés.Le temps
du Gouverneur Sorin (antanSorin) reste une sorte de référence en matière de solidarité, d'entraide et de déploiement d'ingéniosité face à la disette se résumant dans le dicton populaire: Bqy kokopou savon12. effet, En
« la situation développa, les relations, le sens de la de'brouillardise, l'ingéniosité,
an tini sa, ka ou lea b'!f3, la solidarité naturelle des hwnbles, autant d'éléments
le troc

qui devaient

atténuer l'angoissantproblème de la nourriture. » 14

Le discours négatif sur les solidarités renvoie à l'absence de cohésion sociale, l'absence de conscience collective en Guadeloupe. Pourtant les solidarités de
9 Les Guadeloupéens ne sont pas solidaires, nous ne sommes pas solidaires, autrefois nous étions solidaires. 10 Les complots de nègres sont des complots de clùens, chaque luciole ne s'occupe que de son sort, la débrouillardise n'est pas tU}péché. 11. Dans la vie il faut s'entraider, il faut se rendre service mutuellement, on ne peut faire une torche qu'avec deux mains. 12 Littéralement: Ed1anger des noix de coco contre du savon.A Vieux-Habitants,a1fIon orin,sur S la Côte sous le vent, les gens apportaient des noix de coco chez Monsieur Blandin pour qu'il en fasse du savon. 14 Dwizot J., Jeanton J.C.,Nicolas G., AR tml Sori1l 011la tTéotiflité trllll pntple, 13 J'ai ça, qu'as-tu à donner? Imprim'Guadeloupe, St-Claude, 1982, p. 32

23

groupe existent. Elles sont encastrées dans le lien social, d'où l'absence de prise de conscience de ceux et celles qui pratiquent l'entraide quotidiennement et spontanément. Il existe donc un paradoxe entre la perception négative des pratiques solidaires et la réalité, un paradoxe entre les solidarités plurielles dans leur mode d'apparition et la solidarité, la cohésion sociale qui devrait en découler. Les « solidarités» sont-elles déconnectées de toute notion abstraite de « la solidarité» ? TI convient donc de faire une distinction épistémologique entre les solidarités et la solidarité. Quels sont les particularismes qui rendent difficile en Guadeloupe l'émergence d'une solidarité basique de la cohésion sociale et du civisme responsable? Notre problématique découlant du constat initial, s'appuie sur une double hypothèse: socioéconomique et sociohistorique. L'hypothèse socioéconomique se décompose en trois aspects: Tout d'abord, la solidarité issue de l'Etat-Providence est investie comme stratégie de survie dans une société soumise au changement rapide entraîné par la connexion de }'économie insulaire de la Guadeloupe à !'économie mondialisée. L'une des conséquences premières est la raréfaction du travail. En second lieu, les solidarités socioculturelles de proximité tentent de servir de passerelles vers l'économie marchande et jouent en même temps un rôle de protection, de résistance vis-vis d'elle. Leur ftnalité première rlest pas la recherche du profit maximalisé, mais un certain épanouissement de l'homme. Certaines expériences s'inscrivent dans le mouvement international appelé par les théoriciens de la sociologie économique, économie solidaire ou économie alternative. Enfin le comportement social des individus est empreint d'une double tendance : l'une privilégie le comportement individualiste, moderniste avec une forte adhésion aux valeurs consuméristes. L'autre tendance se démarque de la première : elle privilégie les sentiments, valorise et mythifie les liens de solidarité au sein d'une problématique identitaire moralisante dans le groupe familial ou associatif Un même individu peut être à la fois individualiste et solidaire selon l'opportunité du lieu et du moment L'hypothèse sociohistorique se décline en quatre aspects: Premièrement, les solidarités en Guadeloupe procèdent des liens sociaux de proximité. Ceux-ci ont été moulés dans l'histoire de la colonisation. Deuxièmement, les solidarités de proximité sont des lieux de pérennisation de traits culturels à travers l'oralité.

24

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La Guadeloupe

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26

Les solidarités ont connu un net fléchissement dans les années 80 avec l'irruption de la société de consommation. Un regain des solidarités socioculturelles au sein d'associations de proximité est actuellement observable. Une folklorisation des traits culturels remis au goût du jour est à craindre, lorsqu'on connaît le pouvoir attractif du consumérisme sur les individus. Enfin, l'atomisation des solidarités en Guadeloupe freine l'émergence du civisme et de l'altruisme, valeurs attributives d'une conscience collective et d'une société démocratique. Deux questions d'ensemble résument notre problématique: existe-t-il une adéquation entre les solidarités de proximité en Guadeloupe et la solidarité? La manière particulière de créer des solidarités en Guadeloupe permet-elle d'accéder au bien-être du plus grand nombre? C'est-à-dire de résoudre les problèmes cruciaux auxquels l'archipel se trouve confronté à l'instar de nombreuses régions de la planète: la mondialisation de l'économie, le chômage, la violence. La finalité de notre recherche est de déterminer la ou les possibilités de production de contrat social nécessaire à toute tentative de développement hors de la logique de marché en Guadeloupe. La connaissance d'une société donnée doit inclure cet élément incontournable qu'est la compréhension du comportement des individus en tant qu'acteurs de solidarités. Accéder à cette connaissance signifie, comme pour tout travail de recherche en sciences humaines, dévoiler l'histoire dont les prolongements affleurent jusqu'à aujourd'hui et rendent maints comportements anachroniques et inappropriés aux nouvelles donnes économiques et sociales. Au moment où la nécessité d'un consensus en Guadeloupe transcendant les rivalités politiques et interpersonnelles se fait jour, nous pensons qu'une telle contribution pourra être versée au débat et ainsi, probablement, apporter une perspective nouvelle. Dans le monde entier, des « réseaux multiples se constituent et se renforcent mutuellement en dialoguant et en coordonnant leurs actions15» dans le champ de l'économie alternative. Cette étude peut y trouver place et montrer que la Guadeloupe est aussi en quête de réponses aux questions fondamentales que l'homme se pose aujourd'hui, sur ce qu'il adviendra demain.

15 Un enjeu

de société in Cu1bms, n° 31 Octobre 2000, p. 36. 27

8. Pour une anthropologie

de proximité

Depuis l'époque où les anthropologues à l'instar de Bronislav Malinowski se devaient de faire des investigations à l'extérieur de leur société, la recherche a largement évolué. Pour répondre aux questions que se posent les anthropologues sur l'environnement culturel où ils se meuvent quotidiennement, point n'est besoin de s'exiler aux antipodes. L'arsenal conceptuel à la disposition du chercheur ainsi qu'une ascèse visant à se «libérer du connu16» sont une aide certaine. Se libérer du connu, c'est prendre conscience
« que nous avons été conditionnés pendant des siècles par nos nationalités, nos castes, nos classes, nos traditions, nos religions, nos langues; par des coutumes, des conventions, par des propagandes de toutes sortes, des pressions économiques, des modes d'alimentation, des climats différents, par nos familles et nos amis; par nos expériences

vécues.

» 17

En réalité, le chercheur ne peut accomplir à la perfection cette libération qui devrait l'emmener vers un détachement total de ce qui l'entoure pour pouvoir mieux l'analyser. Il doit alors prendre conscience que la subjectivité reste sa compagne redoutée dans son cheminement solitaire, en exerçant une introspection permanente. Il doit viser à isoler l'universel des faits culturels de proximité dont il cherche à avoir la connaissance. Les outils utilisés par celui, parti à la recherche des réponses à ses questions, sont de facture multiple: tantôt il empruntera ceux de l'histoire révélatrice des zones d'ombre sur les pratiques d'aujourd'hui, tantôt il utilisera la description ethnographique, l'anthropologie restant son champ conceptuel privilégié. Ainsi définirons-nous la démarche épistémologique de notre recherche sur les solidarités en Guadeloupe, née du désir profond de comprendre, de comprendre pour expliquer. Le champ de notre recherche est situé en Guadeloupe, cependant, dès que cela est possible nous faisons des incursions dans l'île sœur, où les liens familiaux nous attirent souvent Nos investigations nous emmènent également dans certaines lies de la Caraibe, plus particulièrement à Haïti, en fonction de la littérature disponible. Une histoire commune:J mais aussi variée:Ja forgé la société de ces pays: celle de l'économie de plantation.

16 Titre de }'ouvrage 17 Krishnamurti,

de Krishnamurti,

Se libirtr tIN tfJ1I1I1I, Editions

Stock,

1994.

op. cit., p. 23.

28

8. La démarche méthodologique O. Le point sur la recherche Les recherches sur la Guadeloupe en ce qui concerne les solidarités sont, en dehors de l'étude sociologique d'André Laplante18,disparates. Toutefois certaines recherches sur la Caraibe et les Amériques, livrent des passages sur ce thème: Roger Bastide, MJ. Herskovits, Michel Leiris, Josette Faloppe, Albert Plagie, Michelle Makaïa Zénon19. Notre synthèse sur les solidarités en Guadeloupe est donc la première et nous pensons que des pistes ont été ainsi ouvertes pour encourager des investigations d'approfondissement dans l'avenir. Car le champ des solidarités en Guadeloupe est vaste et nous sommes loin d'avoir tout exploré.
O. Les difficultés de la recherche

Elles sont de nature variée. L'absence de synthèse historique sur les solidarités en Guadeloupe nous a fait défaut. TInous a fallu par conséquent nous atteler à une tâche d'historien: ce riest pas notre domaine de formation. Une étude sociohistorique de la période antanSorinaurait été un précieux outil: ces quelques années sont une référence dans la mémoire collective. Les dynamiques solidaires sont si encastrées dans le lien social qu'elles ont très souvent un caractère intime, voire secret qui les rend difficiles à observer. De plus, les individus pratiquent l'entraide de façon spontanée et quasi quotidienne et ne sont pas nécessairement conscients de leurs comportements. Certains comportements tiennent plutôt de la débrouillardise et de pratiques informelles à la limite de l'illégalité, que les acteurs préfèrent garder secrètes. Quoique dans l'ensemble nous ayons été bien accueillie au sein des groupes observés, l'un d'entre eux nous a paru assez défiant, ce qui ne peut se justifier que par la coupure existant entre certaines couches de la population et ses intellectuels, depuis que le mouvement identitaire a commencé à s'affirmer dans les années 70-80. Cette période est marquée d'une intense recherche identitaire menée par les étudiants de l'AGEG2û rentrés au pays après avoir effectué leurs études en Europe. L'authenticité, selon ces étudiants, ne pouvait que provenir de la couche paysanne. Le déni el'authenticité pèse donc sur l'intellectuel. TIest celui qui a « trahi » en épousant la culture dominante et en se mettant à son

18 Laplante

A, Un gstèmt tmtJiJinJ1Jt/ d'édJonge dejllt11lits tit t1't1IN:Ii/ /es tlJtJt1(Jis : matit-ga/mdois, Centre dans la bibliographie. 20 Association Générale des Etudiants

de recherche

Caœibes,

1972. 19 Voir les titres des ouvrages

de Guadeloupe.

29

service à des fins personnelles. Telle est la représentation, maintes fois constatée dans les milieux populaires, de ceux qui fréquentent les livres. o. La délimitation de l'enquête Notre observation sur le terrain est délimitée non seulement par le périmètre îlien de la Guadeloupe et ses dépendances, mais aussi par un nombre défini de communes: Basse-Terre, Baillif et Vieux-Habitants situées en Guadeloupe proprement dite, Saint-François et Port-Louis en Grande-Terre et Grand-Bourg à Marie-Galante. Pourquoi ne pas s'être limitée à une seule commune par exemple? Cela aurait été possible si nous nous étions intéressée aux seuls liens de proximité. Mais nous avons pensé qu'il serait heuristique de nous pencher sur des évènements au sein du mouvement associatif: ayant un certain retentissement en Guadeloupe (Noël Kakadà, Voukoum), sur une expérience en économie solidaire unique en son genre (lesKalibouka)et cela nous a amenée à ouvrir l'éventail des communes sur lesquelles nous avons travaillé. En ce qui concerne les Grenats à Saint-François et les convois à Marie-Galante, nous avons voulu constater ce qu'il en était advenu. Le temps de notre recherche sur le terrain se situe au tournant du millénaire, entre 1996 et 2001. Mais la Guadeloupe est une société jeune, où l'histoire a des implications dans le vécu quotidien. Des pans de cette histoire ont été forgés dans le système esclavagiste, des traits culturels ont survécu à travers les pratiques d'entraide, d'autres ont disparu ou soot en voie de disparition, d'autres encore renaissent sous une forme réadaptée. C'est ce que nos investigations tendent à mettre à jour. O. Sources Notre recherche part et se nourrit du terrain. Nos sources proviennent d'entretiens anonymes. Elles proviennent égaIement d'entretiens semi-directifs qui nous ont été accordés par des personnalités, dont certaines ont été partie prenante de l'évolution des solidarités en Guadeloupe. Des entretiens de contrôle ont été effectués auprès de personnes anonymes issues des couches populaires, en fm de recherche, afin d'affiner notre problématique. Nous avons puisé nos lectures dans le fond de la Bibliothèque Universitaire à Pointe-à-Pitre, de la Bibliothèque Départementale de Prêt et de la Médiathèque Bettino Lara à Basse-Terre, de la bibliothèque des Archives Départementales de la Guadeloupe.

30

O. Approche

conceptuelle

- La solidarité héritière de la précarité

La solidarité n'est pas la fraternité:Jni la charité, elle n'est pas la générosité:Jni la convivialité mais elle peut s'en rapprocher ou en découler. La solidarité naît essentiellement des contraintes entraînées par la précarité, car selon Aristote:
« (.oo) toute communauté
te que supreme toutes entre

a été constituée
visent

en vue d'un certain bien
bien et que, avant c'est-à-dire cene qui contient

(oo .),

il est manifesvise le bien les autres.

les communautés

un certain

tou~ toutes

tous celle qui est supreme,

C'est cene qu'on appelle la cité ou communauté

politique.

» 21

Il est donc indispensable à l'homme, dont nous postulons l'égoïsme, de se constituer en communauté afm d'améliorer sa condition et celle de ses semblables, tout en cheminant vers un certain idéal du vivre ensemble. Avant la colonisation:Jles Caraibes avaient un mode communautaire de rapport à la terre. Dès la naissance de la société de plantation, au xvne siècle, dans la Caraibe, les premiers

colons ont pratiqué l'entraide pour la mise en valeur des terres. Les esclavesont
développé des stratégies reposant sur la solidarité pour résister à l'univers carcéral et déshumanisant de l'habitation. Les Indiens, arrivés après l'abolition de l'esclavage durent également s'unir pour affronter leur condition quasi-servile. La précarité est donc une condition nécessaire pour que naisse entre les hommes la solidarité, afin que ceux-ci puissent assurer leur existence matérielle et leur survie en tant qu'êtres humains. Le mot solidarité est attesté dans la langue française au xvnr siècle et tire son origine du mot latin solidus.Au regard d'une dette, tous les débiteurs sont également responsables, chaque débiteur est responsable devant les autres, in solidum. En biologie, les éléments d'un organisme vivant sont solidaires. Si un élément est atteint d'un dysfonctionnement, tout l'organisme est atteint, à l'image des maladies cancéreuses. De même en mécanique, les pièces d'une machine sont solidaires si elles sont dépendantes
« dans un même mouvement (courroie, chaîne). » 22
par contact direct, par engrenage ou par Wl intermédiaire

21 La Polititple, Li1Ire 1, Les Intégrales gé de recherches
22 Le Rabert,

de Philo, Tœduc1Ïon 1982, p. 36.
et tmi1/ogitplt

et commentaire
édition

par P. Pellegrin,
1976.

agregé de l'Université,

char-

au CNRS,

Nathan,

tittisnnoirt

a#JhabétitJlIt

tit 10 /ongNt fn:mraise,

31

Dans le champ du droit, de la biologie et de la mécanique, il existe une solidarité de fait, que Durkheim, le père de la sociologie, appelle dans le champ social, solidarité mécanique à l'œuvre dans la communauté.
« La solidarité mécanique fonctionne ou agit grâce au principe mes qu'elle relie sont peu différents les uns des autres. » 23 de similitude: les hom-

Les solidarités mécaniques se tissent sur fond de précarité: dans les lakou24 des ceintures urbaines de Guadeloupe apparus au cours de la première moitié du xxesiècle, la vie quotidienne s'organise, au jour le jour, sur le principe de proximité. Dans le microcosme du lakou, la communauté d'intérêts qui, selon nous, s'apparente à la fraternité, prévaut sur les tensions qui peuvent se faire jour, comme dans tout groupe. Tensions alimentées par le goût du pouvoir, les rivalités, l'égoïsme... tendances inhérentes à la nature humaine. Il convient de distinguer, par exemple, la solidarité, souvent fraternelle, des esclaves rassemblés dans les associations serviles, contraints de « se serrer les coudes» pour survivre et la communauté d'intérêts qui naît de la volonté des hommes de s'unir pour atteindre un objecti~ serait-ce celui d'améliorer leur condition. La communauté d'intérêts est à l'origine des mutuelles, qui ont fleuri en Guadeloupe à la fin du XIT et au début du xxe siècle, et qui sont encore fort présentes dans le paysage social et économique d'aujourd'hui. On aborde ainsi le caractère organique de la solidarité selon Durkheim. C'est une solidarité objectivée et réfléchie qui reconnaît la particularité des groupes et des individus mais qui tient également compte de leur interdépendance au niveau de la collectivité tout entière au plan historique, économique et politique. Cette solidarité verticale ou transversale d'essence plus abstraite que les solidarités mécaniques transcende toutes les autres solidarités (professionnelles, familiales, associatives) souvent juxtaposées dans une même couche sociale ou superposées dans la hiérarchie sociale. C'est le passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique qui, selon Durkheim, pose problème aux sociétés modernes et les projette dans une situation d'anomie et d'atomisation du lien social. En effet, les sociétés modernes auxquelles se trouve rattachée la Guadeloupe par son appartenance au territoire français, rencontrent de lourdes difficultés pour prendre en charge la transformation du lien social qu'implique le passage au modernisme.

23 Xiberras M, Les théories de l'exclusion, Méridiens de Kliensieck, Paris, 1993, p. 38. 24 Forme d'habitat regroupant une parentèle suite à l'exode rural qui suivit l'abolition de l'esclavage, puis la crise sucrière, et la forte tertiarisation de l'économie en Guadeloupe. L'existence des lakou est attestée dans toutes les îles de la Caraïbe.

32

La solidarité nationale émane de la solidarité organique. La solidarité nationale se déploie de façon ponctuelle lors des catastrophes naturelles et de manière continue à travers les institutions de l'Etat-Providence, dispensateur d'aides sociales destinées à rétablir une certaine justice sociale entre « démunis» et «nantis ». Elle est aussi partage d'un même langage, d'un même rapport au monde, des mêmes valeurs, des mêmes croyances, du même ensemble de lois, en un mot d'une même culture constitutive du lien social national. Les solidarités nationales se rejoignent, nonobstant les frontières, par le biais des NTIC25 pour former la solidarité humaine afm de résister aux guerres ou aux phénomènes cataclysmiques tels les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les cyclones, les inondations. Elles ont pour relais, la Croix Rouge, le Secours Catholique, les ONG26. Il existe donc, à notre sens, plusieurs degrés de solidarité: le premier degré concerne les solidarités de proximité (famille, association), le second degré concerne la société dans son ensemble Qa solidarité nationale), le troisième degré concerne les solidarités transnationales à travers les organisations non gouvernementales. Toutefois, il faudrait placer la solidarité européenne dans le champ des solidarités supranationales de nature économique, sociale et politique. Notre étude s'attachera à décrire les premier et deuxième degrés des solidarités ainsi que leur articulation. Les solidarités, versant positif du lien social, sont sans cesse menacées d'émiettement face à l'individualisme caractéristique de la société de consommation. En effet l'irruption massive de l'argent et son corollaire, la généralisation des services marchands, font pièce au principe du « un pour tous, tous pour un » du temps de la précarité pour laisser s'épanouir le principe du « chacun pour soi» du temps du bien-être, corollaire de l'émancipation du groupe pour davantage de liberté, de mobilité. Le bien-être n'est pas également partagé, aussi l'exclusion par rapport aux bienfaits du modernisme, représente-t-elle le versant négatif du lien social. La Guadeloupe actuelle n'est épargnée ni par l'anomie, ni par la délinquance. L'époque contemporaine caractérisée par le délitement du lien social, voit aussi renaître l'altruisme et la convivialité à travers les nouvelles solidarités. La précarité due au chômage motive l'engagement altruiste de ceux qu'elle interpelle. Les nouvelles solidarités reposent essentiellement sur le bénévolat, c'est-à-dire le don de temps, de soi, au sein des associations. Pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent donner de leur temps ou de leur énergie à travers le bénévolat exis-

25 Nouvelles Techniques de t='InformatÏon et de la Communication. 26 Organisations Non Gouvernementales 33

tent les solidarités fiduciaires reposant des associations caritatives.

sur le don d'argent par l'intermédiaire

- Lien

social et GeselLrchqft

27

Quels sont les fondements du lien social issu des solidarités organiques? Ils sont de trois ordres: la contrainte, la socialisation, le contrat. Selon Hobbes, l'homme est agressif envers l'homme, il faut donc un Etat (Léviathan) qui légifère pour encadrer les individus et les empêcher de nuire les uns aux autres. En contrepartie, l'Etat s'engage à assurer protection et assistance aux individus. En deuxième lieu, le lien social repose sur la socialisation du fait que l'homme est un « animal social» selon Aristote et ne peut vivre en l'absence de lien social. Ce dernier plonge ses origines dans les entrailles de la socialisation à travers la culture, les normes, les habitudes, les coutumes. On distingue deux périodes de socialisation. La première a lieu pendant l'enfance au sein de la famille et de l'école, la deuxième s'effectue à partir de l'adolescence pour se poursuivre dans les milieux professionnels, politique, géographique. L'une et l'autre peuvent entrer en contradiction. Les théories de G. Mead et de T Parsons s'inscrivent dans ce cadre. En~ la théorie du contrat social suppose que les individus ont passé un accord reposant sur les intérêts de chacun. Elle est formalisée comme suit par Rousseau: «
Trouver une forme d~associa1ion qui défende et protège de toute la foree commune

et les biens de chaque associé~ et par laquelle chacun s~unissant à tous n'o28 béisse pourtant qu~à lui-même et reste aussi 1ibre qu'auparavant. »

la personne

Un tel contrat suppose, pour qu'il soit respecté, des sanctions découlant d'un arsenal de lois, dont la déclinaison est appropriée à chaque faute commise. Chaque individu est censé accepter et intérioriser la loi. En Guadeloupe, le lien social peut, approximativement, entrer dans le cadre théorique de la socialisation, à son premier niveau. Appliquer le cadre théorique du contrat au lien social en Guadeloupe aboutit à une particularité: le contrat social est issu d'une entité géographiquement extérieure à la société guadeloupéenne, la société française. Il nous semble que la théorie du Léviathan, assurant protection à tous et assistance à chacun dans la contrainte, est la plus appropriée à la description du lien social en tant que Gesellschaften Guadeloupe. Cependant, chacun s'accorde à penser que
27 Littéralement société. Concept issu de Pallemand que le sociologue R Tônnies (1855-1936) oppose à celui de Gemeinschaft: communauté. 28 Rousseau J.J., Ecritspo6tifj1les, aris, Editons Livre de Poche, 1992, p. 227. P 34

l'Etat Léviathan en Guadeloupe est en crise. Les constats sont révélateurs: montée de la délinquance et de l'exclusion corrélées à une extension des mesures d'assistance. - Lien social de proximité et Gemeinsch(f[t
29

« La proxémie définit l'ensemble des observations et théories concernant l'usage de l'espace par l'homme. » 30 Les solidarités issues des pratiques culturelles procèdent en Guadeloupe de la proximité, laquelle s'est forgée dans l'histoire. II existe deux lieux historiques producteurs de liens de proximité: la plantation et la ville. Sur la plantation et dans la ville, l'esclave s'est forgé un espace propre: celui des naryon et des confréries noires. Le système esclavagiste ayant été aboli, ces lieux de proximité ont disparu ou évolué mais la notion de proximité demeure. Nous l'avons retenue comme paradigme heuristique pour notre recherche sur les solidarités en Guadeloupe. En explorant la proximité, le chercheur y trouve nécessairement des solidarités aux formes les plus variées. Toutefois, il est obligé d'y opérer un tri tant le champ est riche. Nous espérons que les parcelles laissées en friche seront exploitées dans un avenir plus ou moins proche. La proximité dans la Guadeloupe d'aujourd'hui est avant tout, constituée par la famille, mais celle-ci est plus prégnante en zone rurale qu'en zone urbaine. Les liens familiaux, de voisinage, associatifs et professionnels se recoupent grâce au téléphone, aux moyens de communication, et surtout à l'exiguïté du territoir~l. Il apparaît donc que la famille élargie ou parentèle reste un élément important du lien de proximité. La famille ne s'entend pas comme unité composée du ou des parents et des enfants mais de la parentèle embrassant à la fois géniteurs et progéniture, ascendants, collatéraux et alliés: parrains, marraines, amis, voisins, qui selon l'expression consacrée « font partie de la famille32 ». Au sein de cette parentèle, l'élément féminin demeure la figure de proue bien que les femmes d'aujourd'hui remettent en cause cette image de potomitan. La parentèle est le lieu central de développement des solidarités devant le dénuement mais aussi le deuil, la ma29 Littéralement: communauté. 30 HaD E. I, L1 tlimensiontlKhét,Paris, Editions du S~ 1971, p. 129.31 Les dimensions relativement réduites de l:larchipel guadeloupéen Qa distance la plus longue de Basse-Terre à Anse-Bertrand est de 140 km) favorisent une certaine densité du lien social en ce sens que tout le monde se connaît. Le tour de l~e est rapidement fait et les nouvelles de même que les rumeurs se propagent tout aussi ntpidement (cf. rm!Jobwapotot : téléphone arabe). 32 La famille a une telle force symbolique que Pan peut ~adresser à un inconnu en lui disant: ({ Ka 01/ fi lafa11111i », littétalement : comment ça va la famille? De très bons amis ou amies peuvent se considérer comme ({ ? amis-frères» ou « amies-sœurs ». Nombre de jeunes hommes s'apostrophent ainsi : « é fi-la! » ou bien « eh, frère !».il ri est pas :mreqU'uneconnaissancevous dise bonjour en vous demandant des nouvellesde toute votre famille comme èest Pusage au Sénégal par exemple, lieu d:loù vinrent nombre d'esclaves et où nous avons voyagé. 35

ladie, les catastrophes naturelles. Ceux qui ne font pas partie de la famille sont des« étrangers». Nous faisons le constat que la structure des liens de proximité en Guadeloupe est
« dualiste, familiale ou non familiale, comme on l'observe également en Espagne~ au

Portugal, ou dans leurs anciennes castes) pratiqué en Inde. » 33

colonies~ ou encore dans le système de castes ( et hors

il existe une variation de la configuration de la proximité suivant l'appartenance ethnique des individus. En effet, la communauté indienne a développé une proximité différente de celle des descendants d'esclaves. il en est de même pour les Syro-Libanais et les immigrants en provenance de la Dominique et d'Haïti. O. Identité et solidarités L'origine américaine, africaine, européenne et asiatique de la population a donné naissance au métissage biologique certes, mais aussi culturel, que Patrick Chamoiseau et ses condisciples Jean Bernabé et Raphael Confiant, désignent par le concept de« créolité34». L'identité mosaïque dont les trois Martiniquais sont les défenseurs, ne rencontre pas une adhésion unanime, ainsi:
« Aux Antilles, les groupes ethniques C...) restent particulièrement cloisonnés. » 35

Entre l'intégration harmonieuse des cultures décrite par Patrick Chamoise au et le cloisonnement dont il est question ci-dessus, existe une multitude de conduites individuelles qui ont pour conséquence une certaine « porosité culturelle» entre les strates sociales« ethnicisées », où les groupes blancs sont dominants. En effet,
« on se rend compte
que cette segmentation raciale ne comcide pas avec une coupure culturelle. On ne peut que constater un processus permanent d'évaluation des individus et des lignées, un contrôle des alliances entre celles-ci, mais ces mouvements n'aboutissent pas à une juxtaposition de communautés conscientes d'elles-mêmes. C...) Les seuls groupes véritablement constitués sont les groupes blancs dominants ou périphériques. Mais ceux-ci, même enfermés à l'intérieur de la ligne de couleu~ s'inscrivent

dans le même conrinuum culturel, bien symbolisé par la langue. C...) » 36
33 Hall R.T, Ln ti11Jensûm cochée, ditions du Seuil, Paris, 1971, p. 159.34 Bernabé J., Chamoiseau ~, Confiant R..,Eloge E de 10tréo/ité,Paris, Gallimard, 1989.35 Les Otttre-Mers,Paris, La Documentation Française, 1998, p. 26. 36 Bonniol J.L., La diversité dans l'unité: la gestion pragmatique du pluralisme dans les sociétés créoles in Selim Abou et Katia Haddad (eds), La diversitéImgui.rtique /ese'!ieuxtin diveloppt11Jent, et Beyrouth, Université Saint-Joseph et Montréal, AUPELF-UREF: 1997, pp. 161-172 36

Tout se passe comme si, dans cet assemblage de conduites individuelles, en dehors des groupes dominants, la difficile acceptation de soi était dévolue aux plus noirs. Le fait que les femmes aux cheveux crépus, témoins de la« noirceur », se défrisent, ou qu'elles s'évertuent à porter de fausses tresses appelées, avec dérision, Jo chivé ou chivé a /ita, est-il seulement une mode? En contrepoint, certains éléments de la population survalorisent certains traits culturels africains que d'autres vivent comme une agression. L'observation des groupes de carnaval permet à Stéphanie Mulot d'aboutir à cette analyse:
« Chacun cherche en fait à travers le camav~ à construire une identité présentée connne spécifique ( ...) en dénonçant chez le voisin son écart à cette spécificité identitaire. » 37

Les individus se trouvent dans ce que nous appelons un lieu d'observation circulaire, où chacun se forge une position d'observateur, afin de mesurer ce qui écarte l'autre de lui, dans sa filiation, dans son ancrage spatial, dans son apparence, dans son langage, dans son degré de reconnaissance et de réussite sociale, alors que l'identité individuelle est caractérisée par une extrême mouvance. Comportement qui traduit la fragilité de l'être face au paraître et qui aboutit le plus souvent à la crainte et au rejet de l'autre pouvant aller de l'ostracisme à l'exclusion. Cette fragilité au niveau de l'identité est le produit d'une ambivalence.
« Cette hypothèse de l'ambivalence permet de rendre compte de phénomènes qui prennent leur racine au plus profond des sociétés antillaises et s'expriment à chaque moment de la vie des individus. (...) La diversité, le pluralisme ne sont pas ceux de groupes sociaux, mais ceux d'un répertoire de références identitaires fourni aux individus, qui peuvent y choisir en fonction de leur apparence physique, de leur âge, de leur trajectoire sociale, des circonstances particulières qu'ils traversent de leurs choix idéologiques. » 38

La société antillaise dans laquelle « il s'agit plus d'alignementsd'individus que d'appartenances véritables» 39 est peu intégrée. Aussi les solidarités traversant tout le champ social ne peuvent-elles être que des phénomènes momentanés ( faire face aux catastrophes naturelles ou danger venant de l'extérieur) capables de gommer les divergences et les rivalités entre solidarités horizontales et émiettée s. A travers notre recherche, nous interrogeons l'expression de l'identité multiple de la société guadeloupéenne au niveau des solidarités. Dans cette société, nous
37 Mulot 5., in TropifJ1liS mitit, Musée national des Arts et Traditions populaires, Paris, 1998, p. 76. 38 BonnioI J.L. et Benoist J., in SéIim Abou et Katia Haddad (eds), LA diversitélinguistiqueet /es ngeux till dhJeloppt11Jen~ Beyrouth, Université Saint-Joseph et Montrésl, AUPELF-UREF\ 1997, pp. 161-172. 39 Idem. 37

sommes à la fois objet observé et sujet observant. Une posture délicate. Avonsnous, à tous moments, la distance suffisante pour appréhender l'objet sous tous ses aspects, sans y projeter nos propres sentiments? Cependant, observer une société du dedans nous en confère une connaissance détaillée que l'étranger ne peut avoir du premier regard La distanciation par rapport à soi, par rapport à l'objet de recherche exige une rigueur intellectuelle et une vigilance permanentes, car de cet exercice de l'entendement, naît la possibilité d'analyse. Comme nous l'avons déjà fait remarquer au début de notre recherche, il existe dans le sens commun, une représentation négative des solidarités. Les solidarités, du moins chez les descendants d'esclaves, majoritaires dans la population guadeloupéenne, renvoient à des pratiques culturelles ancrées dans la période de traite. Or, tout ce qui se rattache à cette période et à ses pratiques, a été relégué par la population désireuse d'être socialement assimilée à la France. L'expression culturelle du segment noir de la population en Guadeloupe, a été qualifiée jusqu'à une époque récente de mten a ryé nègo. Cependant, au cours des années 30, le réveil de l'identité noire a lieu sous l'influence d'intellectuels de la diaspora noire, tels Marcus Gravey, puis Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas:
« c:)est à partir de ce mouvement éléments de la Négritude que naissent les premiers qui privilégie l:)approche raciale41 des cultures. » 42 de « retour aux sourceS»

L'actuel mouvement littéraire de la Créolité, ayant adopté une position critique par rapport à celui de la Négritude semble, comme nous le signalons supra, avoir eu un écho restreint en Guadeloupe. Avant l'affirmation de soi, l'identité nègre mprunte en Guadeloupe, les chemins de la résistance. Un chemin déjà ouvert sur les plantations par les esclaves. La résistance culturelle a permis aux Africains asservis de conserver leur dignité d'homme. Chanter, danser, jouer du tambour, dire des contes sont des formes d'expression d'essence africaine adaptées au milieu environnant des esclaves. Toutefois, les dynamiques solidaires de proximité n'échappent pas à l'oscillation identitaire entre assimilation et résistance, qui peuvent être considérées comme les deux pôles d'un même continuum, que la société et chaque individu portent en eux-mêmes. Le marronnage, lieu de densification des solidarités, s'inscrit dans une rupture avec la culture coloniale et donnera ce que Roger Bastide appelle la culture « en conserve43».
40 Littéralement: pratiques inacceptables.41 L'auteur ne précise pas ce qu'elle entend par approche mciale. La mce est-elle entendue ici au sens biologique, auquel cas une telle assertion est vide de sens, où bien la race est comprise comme communauté de culture, ce qui est davantage acceptable. 42 Durizot Jno-Baptiste R, Cultures et .rtrotégies iœntitoiresdans 10Coraibe, Paris, L'H9.nnanan, 2001, p. 106. 43 Exemple des Saramaca, des Bonis et des Bosh de Guyane.

38

La mutualité forgée au sein des confréries noires est issue de comportements d'entraide d'essence africaine mais aussi des apports du mouvement mutualiste français de la fin du xœ siècle. La mutualité demeure attachée aux valeurs universelles qui inscrivent les descendants d'esclaves dans l'universalité: le respect devant la mort, la fraternité, l'entraide mutuelle, la loyauté, le dévouement, la convivialité. La mutualité a assuré la transmission de ces valeurs. Dans les convois, les coups de main et les loteries s'expriment des solidarités circulaires et égalitaires. Ces solidarités tournantes sont la marque d'une rupture par rapport à une société hiérarchisée induite par l'idéologie coloniale, mais aussi une adaptation à la société coloniale. Les solidarités tournantes permettent aux esclaves de subvenir à leurs besoins essentiels, de survivre. Elles possèdent une valeur pédagogique universelle: investir ensemble le travail ou de l'argent en vue de l'amélioration du sort de la communauté. Le bénévolat s'appuie sur le don de soi et de temps. Les bénévoles associatifs se vouent, plus particulièrement depuis les années 80, à la conservation et à la transmission de traits culturels menacés de dissolution par les apports extérieurs principalement véhiculés par les médias. La famille et le voisinage assurent également une fonction de transmission des pratiques d'entraide lors des rites de passage et de rencontres festives. Si nous devions décrire les fondements essentiels des solidarités en Guadeloupe, nous dirions: résistance culturelle et transmission des valeurs propres à la tradition orale.

o. Evolution socioculturelle

La société guadeloupéenne actuelle s'est forgée, au XVIr siècle, au sein d'une économie de type colonial et mercantiliste. De 1635 à 1848, les esclaves importés d'Afrique fournissent les revenus des plantations. Le travail servile ne donne droit qu'à l'attribution de nourriture et de vêtements que le maître octroie selon la portion congrue, parfois pas du tout. Cependant, certains parviennent à amasser un pécule en échange de ce qu'ils cultivent dans le samedi-jardin en s'aidant les uns les autres, au prix d'un énorme surcroît de travail et d'investissement en ingéniosité. Selon le Code Noir, les esclaves n'ont pas le droit de posséder d'argent Rien ne doit leur appartenir en propre. Les biens sont possédés par les colons, c'est-àdire ceux qui ne travaillent pas la terre. En 1848, lors de l'abolition définitive de l'esclavage, le statut des Noirs change : d'esclaves, ils deviennent affranchis, des ouvriers qu'il faut rétribuer. Les 39