Retour aux Balkans

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Les textes réunis ici trouvent leur origine dans une présence assidue sur le terrain et un engagement conséquent. Après les analyses centrées pour l'essentiel sur la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo, on se penche sur la problématique régionale, les perspectives d'intégration à l'Union européenne, l'action de la société civile ainsi que les limites des processus de transition et de démocratisation dans les Balkans. Enfin, une série de contributions dressent le portrait de quelques "spectateurs engagés".
Publié le : mardi 1 juin 2010
Lecture(s) : 225
EAN13 : 9782296262089
Nombre de pages : 403
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© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12446-2 EAN : 9782296124462

À Augustin Solioz et Géraldine Solioz À Françoise Luisier

Sommaire Je réunis dans ce livre… Quelques brèches mûrement réfléchies 1. Les Balkans
1.1. Rhapsodies yougoslaves 1.2. [Im]possible Yougoslavie 1.3. Une nouvelle donne pour les Balkans 1.4. On est « fatigué » des Balkans 1.5. Une nouvelle coopération s’invente 11 13

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2. Bosnie-et-Herzégovine

2.1. Pour la victoire des perdants 2.2. La reconstruction 2.3. La situation des ONG 2.4. Faut-il désespérer de la Bosnie-et-Herzégovine ? 2.5. Fragmentation et recomposition de l’économie 2.6. Appropriation des processus de transition 2.7. Sarajevo, guerre et paix, 1992-2002 2.8. De l’assistance à la souveraineté 2.9. Sarajevo, Belgrade, Pristina... Bagdad 2.10. Récrire l’histoire du siège de Sarajevo ? 2.11. La démocratie sous contrôle 2.12. Comment réussir la paix 2.13. La Bosnie-et-Herzégovine après Dayton 2.14. Transformer l’essai 2.15. Mostar un 9 novembre 2.16. Pour un nouvel élan 2.17. Au-delà de Dayton 2.18. Vers une autre identité 2.19. Transition sur le fil du rasoir 2.20. Réformer Dayton ! 2.21. Comment sortir de l’impasse ? 2.22. Au secours, l’Europe ! 2.23. La diplomatie après la contrainte 2.24. Bientôt peut-être le bout du tunnel

3. Kosovo

3.1. Guerre et paix 3.2. L’avenir à la lumière de l’Accord de Dayton 3.3. Sortir de la logique de guerre 3.4. Pour une solution politique 3.5. Utopie et désenchantement 3.6. Avenir d’une illusion ou illusion d’un avenir 3.7. Décréter le Kosovo région européenne 3.8. L’indépendance, et après ? 4.1. Europe 1996 — un engagement citoyens 4.2. Enjeux de l’élargissement 4.3. La cruelle absence d’une politique de sécurité 4.4. Les relations Russie — UE 4.5. L’Union européenne en ordre de marche 4.6. La Slovénie pilote l’UE sans complexe 4.7. Hâte-toi lentement 5.1. Il se fait tard 5.2. Réseau pour une Europe pantopique 5.3. L’alternative citoyenne pour sortir de la guerre 5.4. L’avenir d’une (dés)illusion 5.5. Piste pour recomposer l’espace public 5.6. Bilan critique dans les Balkans

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4. L’Union Européenne

5. Société civile

6. Littérature et arts

6.1. Le trésor perdu et l’espérance de Paul Parin 6.2. Tourbillons et silences de Yougoslavie 6.3. Encore... un texte entre amour et amitié 6.4. Au-delà du tabou — Peter Handke 6.5. Lever l’ancre — Valérie Frey 6.6. Habiter l’Art — Sejla Kameric

7. Rencontres

7.1. Je suis venu vous dire que je m’en vais — Alex Langer 7.2. Quitte ou double entre la Save et la Drina — Petritsch 7.3. Dans l’ombre de Tito — général Vladimir Velebit 7.4. Carla Del Ponte, un brise-glace contre l’impunité

Je réunis dans ce livre…

Je réunis dans ce livre des textes rédigés entre 1992 et 2010. Il me revient de remercier en premier lieu les quotidiens et revues qui ont publié ces contributions et autorisé leur reprise dans le présent recueil : Le Temps, la Tribune de Genève, Le Courrier, Diagonales Est – Ouest, Le Courrier des pays de l’Est, La nouvelle Alternative et Economie et Humanisme. Ce travail d’écriture accompagne des années d’engagement et réflexions menés dans la cadre de différents réseaux : la Helsinki Citizens’ Assembly (hCa), le Balkan Peace Team, le Forum for Democratic Alternatives [isn], l’Association Bosnia and Herzegovina 2005 et, enfin, le Center for European Integration Strategies (CEIS). Il conviendrait ici de mentionner de nombreuses personnes amies que j’ai côtoyées ces années, mais je courrais alors le risque d’oublier l’un ou l’autre de ces très chers compagnons de route. Je me limite à mentionner deux personnalités qui émergent de cette famille choisie : Svebor Dizdarevic et Wolfgang Petritsch. Leur amitié exigeante m’a servi à la fois d’aiguillon et de boussole — les mots sont peu de choses au regard d’un sentiment de profonde gratitude. Il me revient de remercier la Ville de Genève, d’avoir soutenu de différents projets dont j’ai assumé la direction et d’avoir contribué à la réalisation de cet ouvrage. Enfin, la lecture littéraire de Johan-Frédérik Hel Guedj m’a aidé à trouver la distance nécessaire pour reprendre ces textes d’un œil neuf. Genève, le 24 mai 2010

Quelques brèches mûrement réfléchies — une introduction

Écrire, bâtir Les textes réunis ici — exceptés quelques inédits — ont été publiés entre 1992 et 2010. Ils apparaissent, répartis en chapitres thématiques, dans l’ordre chronologique et, à quelques rares exceptions 1, sous leur forme originale, sans modifications — sauf correction des fautes d’impression, de quelques lapsus calami et les harmonisations qui s’imposaient, avec parcimonie 2. La date et le lieu de publication sont chaque fois signalés en fin de texte 3. Plutôt que de fondre les différents textes en une apparente unité, j’ai préféré respecter le souffle et la cohérence de chacun. Leur juxtaposition permet de prendre la mesure de l’évolution d’une représentation. Hétérogénéité voulue, donc. J’ai aussi souhaité conserver l’alternance de morceaux courts, souvent des textes d’opinion, et d’essais plus fouillés — au risque d’imposer au lecteur quelques inévitables répétitions. À la différence de mes autres publications — le plus souvent des ouvrages collectifs — qui peuvent donner l’illusion d’un édifice achevé, l’édifice se mont(r)e ici comme il se doit : avec l’échafaudage. Ici, pas d’ouvrage monumental ou de symphonie. En lieu et place, les traces d’un lent travail de réflexion portant l’empreinte de l’événement, ainsi que celle des délais imposés par la publication en revue ou dans des quotidiens.

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Certains quotidiens proposant un espace limité, j’ai été parfois contraint d’écourter le texte soumis à publication ; je présente souvent dans ce volume la version intégrale — parfois publiée par un média présent sur Internet. J’ai ainsi utilisé ici systématiquement le terme de « Bosnie-et-Herzégovine » — il s’agit du nom officiel de ce pays. Lire les notes de bas de page en fin de chaque texte ; celles-ci indiquent aussi, le cas échéant, les traductions disponibles ainsi que d’autres publications personnelles poursuivant la réflexion sur le même thème.

Penser, c’est entrer dans le labyrinthe Autant le préciser de suite, je ne me connais aucune attache dans l’espace (post) yougoslave autre que l’expérience d’un refus — du nationalisme, de la guerre… — ; plus précisément ce que Maurice Blanchot appelait « l’amitié d’un Non certain, inébranlable, rigoureux » 4. Alors oui : « entrer dans le Labyrinthe (…) alors que l’on aurait pu “rester étendu parmi les fleurs, faisant face au ciel” » 5. Fallait-il ne pas franchir le pas, rester dehors ? Mais ne l’avais-je pas franchi déjà, depuis toujours ? À notre lecteur d’arpenter notre labyrinthe par morceaux — indépendamment du découpage choisi —, et d’y découvrir, au-delà de toute théorie, un fil et, à défaut de symphonie, une mélodie. Au vif du sujet Mon propos s’inscrit sur une courbe qui pointe en direction d’un livre à venir qui ambitionne une « véritable compréhension » — dont la source, en deçà de Turning Points in PostWar Bosnia 6, trouve son origine dans les textes recueillis ici. Chacun témoigne à sa façon d’une volonté de saisir, d’informer et, surtout, d’ (inciter à) agir. Le centre en est l’événement, soit l’expérience de l’inacceptable — la guerre —, et de l’espoir déçu — l’après-guerre. D’où la nécessité de maintenir ouvert le chantier de L’après-guerre dans les Balkans 7 afin de tenter de dépasser ce désespoir et, surtout, d’identifier l’action politique à même d’instituer un (nouveau) commencement ; promesse d’un

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Maurice Blanchot, « Le Refus », texte de 1958 repris dans Ecrits politiques (1958-1993), Fécamp, Lignes-Léo Scheer, 2003. Cornelius Castoriadis, Les carrefours du labyrinthe, Paris, Seuil, 1978, p. 8 — Castoriadis cite ici le poème « Immer wieder » de Rainer-Maria Rilke. Christophe Solioz, Turning Points in Post-War Bosnia, Baden-Baden, Nomos 2005 (deuxième édition revue 2007). Au-delà de mon ouvrage L’après-guerre dans les Balkans (Paris, Karthala, 2003), il s’agit d’un work in progress.

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avenir autre 8. Ou le champ du politique à l’épreuve des questions que Kant assignait à la philosophie : Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Insistons. La compréhension, dont l’ambition est de donner sens au savoir, trouve selon nous son point d’ancrage dans l’événement. Comme aimait à le rappeler Hannah Arendt : « la pensée elle-même naît d’événements de l’expérience vécue et doit leur demeurer liée comme aux seuls guides propres à l’orienter » 9. Il s’agit ici de la conséquence, non pas d’un a priori, mais d’une responsabilité et d’une certaine sensibilité ; pour appréhender l’événement, il faut aussi être touché. Il importe de restituer à la pensée d’Hannah Arendt tout son tranchant : c’est l’événement qui éclaire le passé et non l’inverse ; l’histoire advenant « chaque fois que se produit un événement assez insigne pour éclairer son propre passé » 10. Bien évidemment, une telle compréhension est un processus complexe : « une activité sans fin qui nous permet, grâce à des modifications et à des ajustements continuels, de composer avec la réalité, de nous réconcilier avec elle, et de nous efforcer de nous sentir chez nous dans le monde » 11. Cette dernière précision permet d’appréhender d’occasionnels déplacements de points de vue, ainsi qu’une évolution personnelle qui apparaît en filigrane. Penser dans la brèche La parabole du « il » de Franz Kafka 12 illustre de belle façon la métaphore d’une brèche entre le passé et le futur ; d’un « maintenant », véritable espace intermédiaire entre le passé et
8 9 10 11 12 Cf. Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy (Presses Pocket, 2005), pp. 310-314. Hannah Arendt, La crise de la culture, Paris, Gallimard (idées), 1972, p. 26. Hannah Arendt, « Compréhension et politique », La nature du totalitarisme, Paris, Payot, 1990, p. 55. Arendt, « Compréhension et politique », p. 39. Arendt cite ce texte dans son livre La crise de la culture, Paris, Gallimard (folio), 2006 p. 16.

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l’avenir. Appliquée à l’être humain, au moi pensant, précise Hannah Arendt 13, elle n’est pas sans ressembler à l’éternelle présence qui hante la métaphysique de Parménide à Hegel ; rapportée au champ politique, elle invite à capter la situation d’un « ex pays » — l’ex-Yougoslavie — où le temps semble suspendu et le destin hésiter entre plusieurs scénarios 14. À l’image du personnage de cette parabole, les différentes républiques ex-yougoslaves sont, elles aussi, prises dans cet entredeux, cette sorte de présent immuable : faisant face à un passé qui n’est plus et à un avenir — pour le moins incertain — qui n’est pas encore. L’enjeu étant bien évidemment ce qui est absent : le passé, car il a déjà disparu, et le futur, qui n’est pas encore apparu… avec l’Union Européenne en point de mire 15. La logique de cette métaphore est pour le moins paradoxale : à la suivre à la lettre, le futur nous repousse dans le passé. De son côté, ce passé ne tire pas en arrière, mais, au contraire, pousse bien en avant. Dans une version perverse, cette logique contribue à légitimer des programmes d’avenir (?) au nom du passé — un passé non seulement fragmentaire mais aussi et surtout fortement reconstruit… quant il n’est pas carrément inventé 16. À l’opposé de la parabole, il ne semble pas y avoir eu vraiment de résistance en ex-Yougoslavie 17 ; « il » ne résiste pas, ou si peu... Alors que ce serait précisément « sa »
13 Cf. Hannah Arendt, La vie de l’esprit, Paris, PUF (quadrige), 2005, pp. 259-272. 14 Précisons que nous poussons quelque peu l’interprétation arendtienne. Arendt prend en effet soin de préciser que cette métaphore permet de localiser la pensée — comme « petit espace du non-temps, au cœur même du temps » — et qu’elle ne peut être valable dans le domaine des phénomènes mentaux, et n’aurait donc point de sens si on devait l’appliquer au temps historique. 15 Cf. Wolfgang Petritsch, Zielpunkt Europa, Klagenfurt, Wieser, 2009. 16 Comme le rappelle Catherine Lutard-Tavard, les nationalismes postcommunistes yougoslaves se nourrissent d’une manipulation éhontée de l’histoire : La Yougoslavie de Tito écartelée, Paris, L’Harmattan, 2005, pp. 491-520. Au sujet de la nation en tant que construction imaginaire, cf. Benedict Anderson, L’imaginaire national, Paris, La Découverte, 1996. 17 Au sens où l’entend René Char, par extension cette expérience s’applique également aux partisans ; je ne parle donc ici pas de la défense du territoire (cf. notamment Marko Attila Hoare, How Bosnia Armed, Londres, Saqi, 2004).

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résistance, aussi bien au passé qu’au futur, qui non seulement le ferait exister, mais prêterait également aux forces du temps leur sens respectif. La métaphore arendtienne permet donc de mieux cerner l’impression de chaos, l’incapacité à comprendre, à donner sens au passé, et, surtout, l’apparente impossibilité à concevoir l’avenir, si proche fût-il. On rétorquera que les conférences, séminaires et publications — sur le passé, proche ou lointain ; sur les projets d’avenir, de changements et de réformes — sont légions. Certes, mais l’abondance relève en fin de compte de la même logique que le manque, l’illusion en plus… L’impuissance des experts en relations publiques et des spécialistes en solution des problèmes n’en est, bien évidemment, que plus flagrant 18. Mais que manque-t-il donc là, au point de figer toute une région de la sorte ? La réponse, ici, est facile : un espace public commun, un consensus sur le futur des pays concernés. En effet, si les citoyens des différentes républiques ex-yougoslaves ne prennent pas en main leur propre avenir, ce n’est pas parce que des étrangers — au nom de je ne sais quel programme impérialiste post-moderne 19 — les en empêcheraient, mais parce qu’il leur manque un consensus national 20. Reste alors à identifier un événement qui permettrait (néanmoins) de dégager ces pays en devenir de cette ornière. Rupture d’évidence Pour conclure, je regrette d’avoir parfois privilégié le versant technique d’une analyse politique critique, délaissant

18 Nous rejoignons ici Hannah Arendt qui, notamment dans Du mensonge à la violence (Paris, Calmann-Lévy, 1972), critique vertement les experts et autres technocrates. 19 Cf. David Chandler, Empire in Denial. The Politics of State-building, Londres, Pluto, 2006. 20 Pour ce qui concerne la Bosnie-et-Herzégovine, cf. Tihomir Loza in Solioz, Turning Points, p. 154 ; ainsi que Xavier Bougarel, « Dayton, dix ans après, le leurre des bilans ? », Critique internationale, 2005, n° 29, pp. 20-24.

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par trop ce que j’appellerais la « fabrique sociale » 21. L’analyse politique ne peut que s’enrichir au contact d’une approche anthropologique et — pour le dire avec les mots de Foucault — de travailler dans le sens d’une « événementialisation ». Foucault précise ce qu’il faut entendre par là : « Une rupture d’évidence d’abord. (…) Ruptures des évidences, ces évidences sur lesquelles s’appuient notre savoir, nos consentements, nos pratiques » 22. Telle est, aux yeux de Foucault, la première fonction de l’événementialisation, et d’ajouter : « L’événementialisation consiste à retrouver les connexions, les rencontres, les appuis, les blocages, les jeux de forces, les stratégies, etc., qui ont, à un moment donné, formé ce qui ensuite va fonctionner comme évidence, universalité, nécessité. À prendre les choses de cette manière, on procède bien à une sorte de démultiplication causale » 23. L’espace (post) yougoslave comme rupture d’évidence — livre à venir donc. La rupture d’évidence comme événement non pas porteur de sens en soi, mais générateur, producteur de nouvelles pratiques ; d’une histoire qui place les acteurs sociaux et leurs pratiques au centre de sa démarche. Principe espérance Avec « Red », qui scrute à Sarajevo les traces d’explosifs, les œuvres présentées dans l’exposition Is it train or is it a hurricane examinant d’autres cicatrices (notamment des incisions portées dans l’écorce de cactus), Sejla Kameric expose des actes de mémoire et nous invite à en saisir le sens
21 Cf. mon chapitre consacré à l’informalité : Solioz, Turning Points, pp. 6185. 22 Michel Foucault, Dits et écrits II, 1967-1988, Paris, Gallimard (quarto), 2001, p. 842. 23 Ibidem. Foucault de préciser dans le même passage que « la démultiplicaplication causale consiste à analyser l’événement selon les processus multiples qui le constituent. L’allègement de la pesanteur causale consistera donc à bâtir, autour de l’événement singulier analysé comme processus, un « polygone » ou plutôt « polyèdre d’intelligibilité » dont le nombre de face n’est pas défini à l’avance et de peut jamais être considéré comme fini de plein droit ».

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profond 24. L’incision porte à la fois la marque d’une souffrance, symbolisant souvent l’autre absent, et l’espoir d’« autre chose » — une autre manière de vivre et d’être. Ici, l’œuvre nous regarde et — pour qui veut bien (se) regarder — nous dévoile quelque chose de nous-mêmes. À sa façon, ce livre porte les traces et cicatrices de mes années de (l’après) guerre, de ma rencontre avec l’« autre » et de l’espoir jamais abandonné d’un être et d’une vie autre/ment 25.

24 Cf. le chapitre « mémoires » dans le livre de Sejla Kameric, Two Words – Deux Mots, Genève, La Baconnière / Arts, 2009, pp. 70-92. 25 Cf. Damir Arsenijevic, « Tout est dans l’illumination… », in Sejla Kameric, Two Words – Deux Mots, Genève, La Baconnière / Arts, 2009, pp. 7475.

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1. Les Balkans

1.1. Rhapsodies yougoslaves Au fil des jours, il devient de plus en plus difficile de parler, de se parler, et d’écrire au sujet des Balkans. On doute de l’avenir, de la vérité, de la réalité même et, pire encore, des mots : « Je doutais... des mots, je me rendais compte qu’ils étaient une membrane fragile, une enveloppe trop fine pour nous protéger de la réalité, le bruit d’une pierre qui tombe au fond d’un puits » 1. L’événement, insoutenable en la circonstance, en appelle à une parole risquée, invite à « mettre en route l’intelligence sans le secours des cartes d’état-major » (René Char). Nous nous retrouvons dans cette situation si familière à Maurice Merleau-Ponty, Hannah Arendt ou Claude Lefort : parler du politique sans la garantie d’un système ou d’une idéologie, se risquer à « une pensée sans garde-fou » (Hannah Arendt). Cette nouvelle guerre balkanique suscite tout d’abord indignation et condamnation. C’est compréhensible et légitime. Au jugement moral doit succéder une démarche analytique : la recherche d’explications historiques, économiques et politiques. C’est utile et nécessaire. Nous évoquerons ici quelques dimensions d’un tel cadre interprétatif en nous fondant sur les analyses critiques disponibles. Il convient cependant de ne pas oublier un troisième mouvement, celui de l’action. C’est essentiel et indispensable. Nous tenterons ainsi d’explorer différentes solutions politiques visant à ramener la paix. Prélude Alors qu’une tempête nationaliste balaie les Balkans du Sud au Nord et que la logique de guerre progresse inexorablement du Nord au Sud, alors que de nouvelles lignes de partage comme autant d’alliances virtuelles et/ou réelles recomposent l’espace yougoslave 2, les différences politiques, économiques
1 2 Slavenka Drakulic, Balkan-Express, Paris, Mentha, 1992, p. 113. Pour le pôle Nord-Ouest : Allemagne, Italie, Hongrie ; et, pour le pôle Sud-Est : Russie, Roumanie, Grève et Turquie.

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et religieuses — autrefois ignorées et minimisées — sont maintenant déformées et mythologisées. Un certain oubli de l’Histoire 3 nous invite à chercher les origines du drame dans les deux crises majeures de cette fin de siècle : la crise du système communiste et celle de l’État multinational. Le postcommunisme mène-t-il automatiquement à la démocratie, et la Nation estelle le seul lieu de celle-ci ? Pour l’heure, c’est le nationalisme et non la démocratie qui se présente comme la force d’intégration capable de prendre la relève du communisme. De son côté, l’indépendance nationale ne débouche pas spontanément sur une société ouverte, pas plus qu’elle n’apporte de garanties à un réel processus de démocratisation. De la valse des temps… L’impression de voir resurgir le passé, « déjà-vu » à la fois familier et inquiétant (unheimlich), suscite le retour de grilles d’analyses qui ne sont pas appropriées à la situation. Genève 1992 / Munich 1938 4, Sarajevo 1993 / Madrid 1936, Milosevic / Hitler, nationalisme / totalitarisme, autant de rapprochements dont l’évidence n’est que trompeuse et illusoire. L’analyse politique que requiert cette nouvelle tragédie dans les Balkans nécessite des stratégies autrement plus exigeantes et complexes 5. Non, nous ne sommes ni en 1912 ou en 1913 — les deux premières guerres balkaniques, ni en 1914, et encore moins en 1918 — première Yougoslavie monarchiste — ou en 1946 — deuxième Yougoslavie révolutionnaire. À se draper du passé, l’histoire ne se joue pas moins au présent, voilà ce qu’il convenait de rappeler 6.
3 4 Cf. l’entretien avec Drago Roksandic, L’Express, 3 juillet 1992, p. 37. La « Conférence européenne pour la paix en Yougoslavie », mise sur pied le 27 août 1991 à Bruxelles et présidée par Lord Carrington, est remplacée par une « Conférence internationale sur l’ex-Yougoslavie » qui, après une session inaugurale en mars 1992 à Londres, siège en permanence à Genève depuis septembre 1992. Cette exigence est partagée par différents auteurs tels Sonja Licht, Catherine Samary, Jacques Rupnik, Alain Joxe (le géopoliticien). Même analyse chez Catherine Samary, « La politique du dépeçage », La Brèche, 22 janvier 1993, pp. 5-9 ainsi que chez Jacques Rupnik, De Sarajevo à Sarajevo, l’échec yougoslave, Bruxelles, Complexe, 1992.

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…À la tarentelle de la fin du communisme La mort du communisme invite à ne pas confondre l’histoire politique avec l’histoire des États. Au niveau de l’histoire politique, subjective par essence, cela fait bien longtemps que le communisme n’est plus, c’est précisément dans ce manque que s’enracinent la ruine et la dislocation du parti–État. Pour être sur le devant de la scène, l’histoire étatique ne doit pas nous faire oublier que le communisme a détruit « l’initial communiste » 7 — soit la dimension du partage et de l’émancipation. Penser l’après du communisme revient donc à poser la question de la capacité de l’homme à devenir libre dans le partage et à assumer la tâche de déterminer à nouveaux frais l’espace entre les hommes (inter-esse). Accessoirement, la mort du communisme signe paradoxalement le triomphe du marxisme positiviste qui affirmait le primat absolu de l’économie. La démocratie, soit le pouvoir capitalo-parlementaire, s’en trouve renforcé et s’impose comme l’unique conception et pratique du politique 8. Ce nonobstant, 1989 introduit une rupture radicale 9. Les effets du postcommunisme bouleversent l’Europe centrale, les Balkans, et risquent de déstabiliser toute l’Europe. Faute d’avoir su opposer à l’idéologie communiste obsolète un projet politique cohérent 10, l’Europe assiste à la désintégration des États multinationaux à l’Est, à la transition du communisme au nationalisme, ainsi qu’à la création de nouveaux États à régime de type national-autoritaire. En 1947 déjà, Herbert Marcuse prévenait que le capitalisme pouvait (re)conduire au fascisme si aucune révolution socialiste ne venait à réaliser une société
7 8 Chacun choisira sa date. Alain Badiou propose 1917. Je résume et condense ici l’argumentation d’Alain Badiou, D’un désastre obscur, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1991 ; et, de Jean-Luc Nancy et Jean-Christophe Bailly, La Comparution, Paris, Bourgeois, 1991. 9 « A gap between past and future », pour reprendre le mot d’Hannah Arendt, « La brèche entre le passé et le futur », La crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, Paris, Gallimard, 1972, p. 11. 10 Cf. Paul Parin, « Desintegration Jugoslawiens – Integration Europas. Gedanken eines entsetzen Zuschauers », in Johann Gaisbacher et al., Krieg in Europa, Linz, Sandkorn, 1992, pp. 11-16.

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socialiste 11. Si l’on ne veut pas se rallier à la vision d’un Jean Baudrillard pour qui la fin du communisme, loin de favoriser une transition vers l’idée démocratique, libère le Mal 12, il devient impératif d’élaborer les fondements d’un nouveau projet politique qui intègre des approches réellement démocratiques et authentiquement socialistes 13. Notes passées présentes de Méditerranée Intolérance, haine de l’autre, racisme, chauvinisme et nationalisme : le mythe de l’Un — véritable contresens de la Méditerranée — hante son histoire passée et présente. Pour mémoire : le génocide des arméniens par les Turcs et l’expulsion des Juifs et des Maures d’Espagne. Purification ethnique garant de la limpieza de sangre ? Vaine utopie d’une pureté illusoire qui rejette le réel du palimpseste méditerranéen, résultat lui d’une pratique millénaire de l’accueil de l’autre. L’espace yougoslave est lui aussi marqué du sceau d’un pluralisme multiple : politique, linguistique, racial, religieux et culturel. On essaye à nouveau de l’oublier, mais à quel prix. Comme les Balkans, la Catalogne, la Corse, la Sicile, Malte, Chypre et la Palestine nous rappellent que le modèle de l’ÉtatNation — fondé sur l’assimilation de l’autre — est étranger à la Méditerranée 14. L’avènement d’États nationaux se fait au prix d’anciennes solidarités et de coexistences — certes difficiles et parfois conflictuelles, mais qui furent également prospères et heureuses.
11 Ceci résulte clairement d’un texte de 1947, sans titre et non publié, qui se trouve aux Archives Marcuse (à la Stadtbibliothek de Francfort sur le Main). Signalons, pour une analyse du postcommunisme, la pertinence des thèses de Marcuse formulées dans Marxisme soviétique, Paris, Gallimard, 1963. Cf. aussi Zarko Puhovski, Kritik und Utopie im Werk von Herbert Marcuse, Francfort sur le Main. 12 Jean Baudrillard, L’illusion de la fin, Paris, Galilée, 1992. Rappelons que, dans Le Conflit des facultés, Kant avait qualifié ce type d’argument de « conception terroriste de l’humanité ». En sommes-nous arrivés là ? 13 Nous pensons ici notamment à Alain Gorz, Capitalisme. Socialisme. Écologie, Paris, Galilée, 1991. 14 Il en va de même en Europe centrale ; cf. Jacques Rupnik, L’autre Europe, Paris, Odile Jacob, 1991 (Seuil, Points, 1993).

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Qui s’habille depuis toujours du manteau d’Arlequin, ne peut porter l’uniforme. La métaphore est à prendre ici à la lettre : ce sont bien des uniformes qui se battent pour des bouts de tissus, comme autant de morceaux d’un pays qui se meurt. Des divisions territoriales sur base ethnique n’entraîneront que haine et guerre ; l’avenir est à une confédération balkanique multiethnique qui ne peut être que l’aboutissement d’une paix négociée. Le métissage, tel est le sort des pays slaves du Sud, c’est aussi là la leçon que donne la Méditerranée à l’Europe. Ronde de l’Europe
« (…) L’Europe, au fond, et peut-être à son insu, veut se former et tôt ou tard se formera. Qui sait ? Telle est la folie des hommes, telle est leur stupidité, telle, surtout leur obstination à ne pas se résoudre à ce que prescrit le destin s’ils n’y sont contraints… disons même s’ils n’y sont poussés à coups de pieds par la plus dure et la plus urgente nécessité, qu’il faudra peut-être une troisième guerre encore plus désastreuse que les précédentes pour faire luire dans le cerveau des Européens l’idée que l’union est nécessaire. » Alberto Savinio 15

Échec — et mat ? — en Yougoslavie. Jusqu’à ce début février 1993, les tentatives diplomatiques restent infructueuses, les embargos inefficaces alors que les cessez-le-feu sont systématiquement violés. L’Europe fait l’expérience d’une impuissance humiliante : manque de cohésion de la Communauté Européenne ; absence d’une politique cohérente s’inscrivant dans la durée ; pénurie et inadéquation des mécanismes de gestions des crises ; et, pour finir, défaut de tout instrument de prévision. C’est l’amer constat qui s’impose après les nombreuses déclarations communes, les multiples médiations, les innombrables arbitrages, les diverses sanctions et les différentes conférences de Paix 16. Le pathétique appel de Milovan Djilas : « seule l’Europe peut nous sauver » 17 reste sans réponse. Le
15 Alberto Savinio, Destin de l’Europe, Paris, Christian Bourgois, 1990, p. 91 — le texte est daté du 27 décembre 1944. 16 Mihailo Crnobrnja — Le Drame Yougoslave, Rennes, Apogée, 1992 — en fait un inventaire détaillé et une critique des plus pertinente ; Cf. aussi Dusan Sidjanski, L’avenir fédéraliste de l’Europe, Paris, 1992. 17 Der Spiegel, 1991, n° 20, pp. 172-174.

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réaliste cynique se défend mezza voce : l’Europe n’est pas encore — mais le sera-t-elle jamais ? — équipée d’instances politiques, diplomatiques et militaires adéquates… et elle se révèle encore moins prête à intervenir. Europe laborieuse, lente et gauche alors que les Balkans nécessitent efficacité, rapidité et adresse. Marche slave OP 31 18 Depuis l’automne 1992, la question d’une intervention militaire tourmente les états-majors des partis politiques et des mouvements pacifistes. La gauche n’échappe pas à un trouble embarrassant et l’absence d’une analyse politique approfondie mène à la confusion, au racisme 19, voire au terrorisme intellectuel. Ainsi, la position exprimée récemment par Roland Brunner 20. Selon ce dernier, le but d’une intervention militaire ne serait pas de ramener la paix, mais de briser l’élan des meneurs de guerre afin de laisser libre champ à la société civile. Notons que l’activiste du Groupe pour une Suisse sans Armée (GSsA) évite soigneusement l’épineuse question des objectifs d’une telle intervention armée, tout comme il ne dit mot ni des responsables ni de ses causes de la guerre en cours : les ultranationalistes serbes et croates, le particularisme, la reconnaissance précipitée des nouveaux États, l’échec de la politique européenne... On le devine, seule l’armée serait la cause de tous les maux. Il est évident que la situation yougoslave ne se laisse en rien réduire à cette opposition simpliste entre société civile et armée 21. On peut légitimement se demander si cette analyse
18 Titre d’une œuvre de Tchaïkovski écrite en 1876 à la commande de la Société de musique Russe pour un concert au profit des blessés de la guerre contre la Turquie. 19 Cf. Paul Parin, « Wissen und Wahn », WoZ, 5 février 1993. 20 In GSoA - Info, 6 février 1993. 21 D’où la nécessité d’analyses multi causales telles celles proposée par Catherine Samary, Contre la guerre en Yougoslavie, Montreuil, Dossier Rouge, LCR, n° 40, 1991; Krieg in Jugoslawien, Cologne, ISP 1992 ; ainsi que La fragmentation de la Yougoslavie, Montreuil, CER, 1992, n° 1920.

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réductionniste n’est pas l’expression d’une vision limitée aux intérêts propres du GSsA. Les commentateurs plus sérieux doutent fortement quant à eux des résultats d’une intervention militaire ciblée ou non, que ce soit en Serbie ou en Bosnie-etHerzégovine. Comme seule solution de type militaire envisageable, Catherine Samary suggère une aide militaire à des brigades multiethniques d’orientation politique alternative à celle des nationalistes, proposant un ensemble de droits réciproques pour tous les peuples de l’ensemble des provinces 22. Reste à savoir si la politique ne conserve pas encore une dernière chance. Ouverture Contrairement à ce qu’affirme le mot de Clausewitz, la guerre n’est pas la poursuite de la politique par d’autres moyens, mais la conséquence de son échec 23. Par suite, plutôt qu’à une intervention ou à un soutien militaire, nous préférons pour notre part travailler à l’ébauche de réponses politiques. Nous pensons ici à un cessez-le-feu général obtenu par la négociation, suivi d’une démilitarisation assurée par des patrouilles mixtes sous commandement international, ainsi qu’à la création de protectorats ou zones protégées. Les objectifs de ces derniers seraient de briser le processus d’homogénéisation nationale, d’assurer la protection des communautés multiethniques, le rétablissement de l’appareil judiciaire, la restauration des infrastructures économiques et administratives, l’accès de tous aux services sociaux et, enfin, de rétablir la vie civique et de poursuivre la démocratisation des sociétés balkaniques par une intégration rapide à l’Europe 24. C’est dans cette optique qu’il faut envisager le rôle de la société civile. Originairement, le concept de société civile 25
22 Catherine Samary, op. cit., 1993, pp. 8-9. 23 Paul Parin, op. cit., 1992, p. 11. 24 Cf. sur ce sujet le document de la Conférence d’Ohrid (hCa, novembre 1992) et Conflicts in Europe : Towards a New Political Approach, Prague, hCa, 1993. 25 Cf. Michael Walzer, Zivile Gesellschaft und amerikanische Demokratie, Berlin, Rotbuch Verlag, 1992.

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désignait un pouvoir juridiquement établi — en opposition à un pouvoir fondé sur la contrainte. Depuis, le terme s’applique à caractériser une participation active des citoyens à l’espace public : soit un réseau de citoyens, d’associations, de mouvements sociaux et d’institutions régulant les relations entre la société et l’État. Les dissidents d’Europe centrale y virent une alternative à la représentation d’un État fondé sur la force et la violence 26. Après quinze années d’Ostpolitik au sommet, la société civile représentait pour les dissidents le nouveau paradigme d’une réunification par le bas 27. Ainsi, après l’Europe centrale de l’identité culturelle (années 1960 et 1970), après celle de l’utopie du neutralisme (la finlandisation des années 1980), c’est une conception radicalement politique de l’Europe centrale qui émerge. La société civile pourrait être ainsi la réponse au démantèlement du communisme, à la désoviétisation de la périphérie occidentale de l’empire soviétique, ainsi qu’au dépassement de la division de l’Allemagne 28. La société civile en Europe centrale et balkanique n’est pas une mode politique ou une nouvelle idéologie, encore moins une utopie ; c’est une réalité sociale en devenir, et c’est surtout la seule alternative à l’émergence de régimes autoritaires. Si la démocratisation n’est pas encore assurée, des signes d’une reconstruction démocratique n’en sont pas moins visibles en Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie, ainsi qu’en Roumanie 29. D’aucun, et nous en sommes, y verrons la seule issue raisonnable au conflit yougoslave 30.

26 Cf. la distinction qu’établit Hannah Arendt entre pouvoir, puissance, force, autorité et violence : Du Mensonge à la violence : Essais de politiques contemporaines, Paris, Calmann-Lévy (Agora, 1989), p.143 et suivantes. 27 Cf. l’Appel de Prague de 1985 — texte publié à nouveau dans le recueil : Palimpseste pour une autre Europe. Textes de la Charte 77 et appels de Prague, Genève, hCa, Report 1994/4. 28 Cf. Jacques Rupnik, op. cit., 1990, p. 84 et suivantes. 29 Lire le dossier publié par La Nouvelles Alternative, 1992, n° 27. 30 « Rhapsodies yougoslaves. Notes sur l’avenir des Balkans », Diagonales Est - Ouest, mars 1993, n° 9, pp. 19-21. Texte rédigé en décembre 1992.

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] 1.2. [ Im] possible Yougoslavie Dans le but de contribuer à la reconstruction d’un espace public yougoslave, la Ligue Suisse des droits de l’homme et le hCa–Genève 31 ont invité une douzaine de ressortissants des différentes républiques yougoslaves 32. Penser l’événement, mais surtout penser ensemble, envers et contre tout, malgré la guerre, l’isolement et la désorientation. Descriptions et analyses d’un tel conflit relèvent de la gageure. Pour notre part, nous retiendrons que, dans les Balkans, les mythes sont de retour. Le mythe politique et guerrier livre en effet une clé de lecture du cauchemar yougoslave, met à nu la stratégie d’un Milosevic ou d’un Tudjman. L’opposition entre communauté et société 33 rappelle que le mythe lie les membres d’un groupe, ligue ou tribu, et que sur cette base se fonde une communauté. La construction d’une société nécessite, elle, en revanche, une pensée critique qui déconstruise les mythes et garantisse une communication exempte de domination. La personne s’engage alors dans la modernité et pas dans la tradition, au nom de sa citoyenneté et pas de son ethnicité, des droits de l’homme et pas des droits des peuples ; sujet de son histoire, acteur dans la société, son action s’articule au temps composé (passé, avenir, futur), brisant ainsi la structure a-historique du mythe. Qu’une telle entreprise ne soit jamais achevée, voilà la dure leçon balkanique. La présence d’écrivains a fait entendre une parole plus proche du quotidien, des blessures et tourments qu’une telle guerre inscrit à même le corps. Retour du mythe certes, mais aussi de la tragédie, ce que Paul Parin nomme le complexe de Laïos : comme durant la première guerre mondiale, la généra31 « Déchirures et espace yougoslave », conférence internationale organisée à Genève du 25 au 27 novembre 1993 par le hCa et la Ligue Suisse des droits de l’homme – Genève. 32 Avec notamment : Ivan Colovic, Nikola Kovac, Igor Mandic, Miroslav Karaulac, Svetlana Slapsak, Nano Ruzin, Raymond Rehnicer, Tarik Haveric, Mouhamedin Kullashi, Nadezda Cetkovic, Nikola Viskovic. 33 Opposition formulée par le sociologue allemand Ferdinand Tönnies en 1887 dans son ouvrage Gemeinschaft und Gesellschaft.

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tion des pères envoie ses fils s’entretuer 34. Reste la question de savoir ce qui, en de pareilles circonstances, constitue le noyau secret d’un espace public, d’une société civile à venir. L’amitié d’une alliance sans institution, lien d’affinité, de souffrance mais aussi d’espérance 35, cette amitié-là me semble bien décrire ce lien intempestif, sans statut, à peine public qui relie ces nouveaux dissidents. A remarquer que cette alliance inaugure, ce qu’avec Althusser j’appellerai un « décapage », soit la réduction critique de la couche idéologique des idées toutes faites, ceci afin de rendre possible le contact avec le réel. Au fondement de cette amitié se trouve selon moi un refus d’une certaine facture. Après Miguel Abensour, je me permets à mon tour de reprendre ce texte de Maurice Blanchot :
« À certain moment, face aux événements publics, nous savons que nous devons refuser. Le refus est absolu catégorique. Il ne se discute pas, ni ne fait entendre ses raisons. C’est en quoi il est silencieux et solitaire, même lorsqu’il s'affirme, comme il le faut, au grand jour. Les hommes qui refusent et qui sont liés par la force du refus, savent qu’ils ne sont pas encore ensemble. Le temps de l’affirmation commune leur a précisément été enlevé. Ce qui leur reste, c’est l’irréductible refus, l’amitié de ce Non certain, inébranlable, rigoureux, qui les tient unis et solidaires. Le mouvement de refuser est rare et difficile, quoique égal et le même en chacun de nous, dès que nous l’avons saisi. Pourquoi difficile ? C’est qu’il faut refuser, non pas seulement le pire, mais un semblant raisonnable, une solution qu’on dirait heureuse... » 36

Les citoyens de l’espace danubien se retrouvent dans ce « grand refus » 37 : rejet du pire — la guerre, mais également d’un semblant de raison — les plans de paix successifs. Se dessine ainsi en creux l’espace d’une société en attente, résistance civile aujourd’hui, mouvement social demain... pour peu que nous ne restions pas insensibles. Solidarité qui se joue là-bas, mais également ici, comme nous devait le rappeler Svetlana
34 Paul Parin, « Gewalttaten und Grausamkeit in Europa », Basler Zeitung, 30 décembre 1992, pp. 29-31. 35 Cf. Jacques Derrida, Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993. 36 Maurice Blanchot, « Le Refus », texte de 1958 repris dans Ecrits politiques (1958-1993), Fécamp, Lignes-Léo Scheer, 2003. 37 Le mot est de Herbert Marcuse.

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Slapsak en clôture de conférence : « La plupart des réfugiés qui sont sortis de Yougoslavie ne reviendront jamais, ils sont ici avec vous, aidez-les ». Voilà qui méritait d’être rappelé en laissant à chacun le soin d’y répondre selon son génie 38.

38 « [Im] possible Yougoslavie », Diagonales Est - Ouest, février 1994, n° 18, p. 35. Ce texte reprend l’essentiel de mon discours de clôture de la conférence internationale « Déchirures et espace yougoslave » du 27 novembre 1993.

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1.3. Une nouvelle donne pour les Balkans Plus que la justice internationale, le temps et la nature auront donc eu raison des trois signataires de l’Accord de Dayton : Franjo Tudjman, Alija Izetbegovic et Slobodan Milosevic. Avec la disparition de ce dernier, c’est l’ultime d’une politique totalitaire ethno-nationaliste qui disparaît… échappant de peu au verdict du Tribunal pénal international qui l’avait accusé de crimes contre l’humanité, crimes de guerre et génocide pour son rôle majeur dans les guerres en Croatie (1991-95), en Bosnie-et-Herzégovine (1992-95) et au Kosovo (1998-99). On n’oubliera pas les 4 milliards de dollars détournés des caisses de l’État, selon l’estimation du gouverneur de la Banque centrale de Serbie et Monténégro. Le président serbe déchu — par son propre peuple, un 5 septembre 2000, faut-il le rappeler — est un homme du passé. Première estocade : ce n’est plus Dayton — un compromis bien boiteux — qui donne le ton aujourd’hui dans les Balkans, mais Bruxelles. Le commissaire européen pour l’élargissement de l’Union européenne s’en était expliqué à Genève le 20 octobre 2005. Les ministres des Affaires étrangères réunis à Salzburg les 10 et 11 mars 2006 viennent de confirmer cette volonté de l’Union européenne. Désormais c’est l’Europe — et non plus les récits ethnonationalistes — qui constitue l’horizon de la Serbie comme de toutes les autres républiques exyougoslaves. Le coup de grâce fut certainement porté par les négociations — actuellement en cours à Vienne — concernant le statut du Kosovo. Avant même leur ouverture, les acteurs majeurs de la communauté internationale ont fait entendre leur volonté de voir un Kosovo indépendant et souverain. Au pied du mur, la Serbie se doit d’élaborer un nouveau consensus national autour de valeurs démocratiques dans un espace géopolitique bouleversé non seulement par les récentes guerres balkaniques, mais aussi par le dynamisme et l’élargissement de l’Union Européenne. Avec la disparition de Milosevic, l’heure d’une autre Serbie a sonné. Un signe qui ne trompe pas: dimanche, on a pleuré à Belgrade la disparition tragique, il y a trois ans, de Zoran Djindjic. La roue tourne.

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Milosevic échappe à ses juges, mais certainement pas à la justice de l’histoire. Ce décès met certes abruptement terme à son procès, non sans affecter probablement l’ensemble des procédu-res en cours d’examen à La Haye. Aussi importe-t-il de penser la justice dans les Balkans après Milosevic. Tout d’abord et bien évidemment, Radovan Karadzic et Ratko Mladic doivent être enfin livrés à la justice internationale. L’attentisme opportuniste et couard, qui aux yeux de certains pouvait justifier leur fuite, n’a plus raison d’être. Désormais, plus rien ne s’oppose à leur arrestation. Leur procès contribuera à établir la vérité sur le génocide commis à Srebrenica. D’autres procès, concernant notamment la guerre au Kosovo vont bientôt commencer. Avec ou sans Milosevic, la nécessité d’établir les faits et de rendre justice demeure intacte. Il convient maintenant d’accorder plus d’attention au transfert de juridiction déjà en cours. Progressivement, les procès seront transférés de La Haye vers les tribunaux des pays concernés. Il s’agit évidemment de renforcer les systèmes judiciaires dans l’espace yougoslave, comme cela fut le cas l’année dernière en Bosnie-et-Herzégovine avec l’établissement d’une Chambre d’accusation pour crimes de guerre, mais aussi et surtout de rapprocher la justice et la vérité des citoyens ordinaires. Ceci présuppose que les procédures juridiques, souvent fort complexes, soient présentées de manière impartiale et aussi compréhensible de tous. La proximité temporelle, parfois aussi personnelle, ajoute à la difficulté, tout comme le nombre considérable d’individus potentiellement concernées — plusieurs dizaines de milliers. La Commission d’enquête bosno-serbe (de la Republika Srpska) fait ainsi état de 25 000 personnes directement ou indirectement impliquées dans le génocide commis à Srebrenica. À des degrés différents, ce sont tous des criminels de guerre présumés. Enfin, au regard du confort certain et des multiples soutiens étatiques dont bénéficient les présumés innocents — ou coupables, c’est selon —, il est indispensable de mieux protéger et soutenir les victimes. Le déséquilibre est flagrant et injuste, source de vexations et d’un sentiment d’abandon. À cela vient s’ajouter le type de peine souvent sans commune mesure avec les crimes perpétrés. Comme l’a récemment suggéré le juriste Zoran Pajic (King’s College, Londres), il importe de renforcer

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la crédibilité de la justice internationale en portant plus d’attention au type et au régime de peine; il est évidemment capital d’établir clairement les faits afin de favoriser le processus de réconciliation ; enfin, il est temps de songer à l’établissement d’un fonds international de compensation alimenté par les comptes bloqués des criminels condamnés et par les pays d’origine de ces personnages — fonds qui permettrait de venir en aide aux victimes dans le besoin. La Suisse pourrait raisonnablement prendre l’initiative de la création d’un tel fonds. En aura-t-elle le courage et les moyens ? Rien n’est moins sûr. La Confédération peine à se profiler au plan international dans un contexte difficile. En effet, les perspectives d’adhésion à l’Union européenne des pays de l’espace yougoslave marginalisent d’autant la Suisse qui doit se limiter aux traditionnels canaux bilatéraux. Pire, la marge de manœuvre financière de la Confédération est actuellement fortement restreinte et préfigure une baisse tendancielle des moyens mis à la disposition d’une région tout de même stratégique pour la Suisse — ne serait-ce que pour des raisons de politique intérieure. Il conviendrait donc que la classe politique se mobilise afin de pousser la Confédération à prendre la direction d’une telle initiative. Cela aura l’avantage d’effacer la mauvaise impression liée aux fonds en déshérence et contribuerait à mettre un terme à cette politique du voir et de l’agir petit qui mine la politique étrangère helvétique 39.

39 « Nouvelle donne pour les Balkans », Tribune de Genève, 15 mars 2006, p. 9.

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1.4. On est « fatigué » des Balkans L’histoire de l’espace yougoslave est faite d’incessants va-et-vients entre fragmentation et recomposition. Alors que la Yougoslavie implosait, le Monténégro choisissait en 1992 de s’allier à la Serbie au sein d’une nouvelle fédération yougoslave. Avec le référendum d’indépendance du 21 mai 2006, le Monténégro opte pour l’indépendance. Ce choix marque très certainement un point de non-retour : la Yougoslavie — sous quelque forme que ce soit — n’existe plus. Désormais, toutes les anciennes républiques yougoslaves sont indépendantes. Le bricolage institutionnel de l’Union Européenne (UE) instituant en mars 2002 la Serbie-et-Monténégro afin d’éviter une nouvelle scission dans la précipitation a vécu. Rappelons que cet accord prévoyait une période probatoire de trois ans, au terme de laquelle l’indépendance pouvait être décidée démocratiquement par l’une ou l’autre des deux républiques. Soulignons aussi qu’en l’absence d’harmonisation politique et économique (dont témoigne par exemple l’emploi de monnaies différentes : le dinar à Belgrade, l’euro à Podgorica), cette union fut pour le moins peu fonctionnelle. Le Premier ministre du Monténégro Milo Djukanovic, proche du régime de Slobodan Milosevic de 1989 à 1997, a donc finalement gagné cette ultime partie d’« hâte-toi lentement ». La coalition indépendantiste, menée par le Parti démocratique des socialistes (DPS) du même Milo Djukanovic, a dépassé de peu le seuil de 55% fixé par l’UE pour que l’indépendance soit reconnue. Au plan intérieur, le Premier ministre aura fort à faire pour créer l’indispensable consensus national devant rassembler les différentes communautés mais aussi rallier les partisans d’une union avec la Serbie. Au vu du résultat du référendum, la tâche sera ardue, à n’en pas douter. Au plan extérieur, là aussi tout reste à faire. Vojislav Kostunica, Premier ministre de la République de Serbie, avait rejeté l’option d’une union d’États indépendants — proposition formulée par Milo Djukanovic en 2004. Il est peu probable que l’on réactive aujourd’hui ce scénario. Reste la nécessité d’établir des liens privilégiés entre deux

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États fortement liés, partageant la même langue, la même religion et une culture pour le moins similaire… À l’évidence, la Serbie sort fortement affaiblie, d’autant plus que les négociations d’un Accord de Stabilisation et d’Association avec l’Union européenne sont momentanément bloquées et que les pourparlers au sujet du statut du Kosovo envisagent l’indépendance de cette ancienne province yougoslave. Il serait pourtant erroné de conclure à un renforcement du nationalisme extrémiste en Serbie. Le pays sort à reculons de l’ère Milosevic, certes, notamment parce que Kostunica a mis un frein aux réformes engagées par Djindjic. Finalement, le voici seul face à son passé, ce qui laisse espérer enfin une prise de conscience et un changement de cap. Quel accueil réservera l’Union Européenne à un pays de 13 812 km2 comptant 672 000 habitants ? La demande d’adhésion de la Turquie fait de l’ombre aux autres pays candidats que sont la Macédoine, la Croatie, la Bosnie-et-Herzégovine, la Serbie et maintenant le Monténégro. Alors que le Commissaire européen à l’élargissement Olli Rehn œuvre résolument en faveur d’une intégration des Balkans, le Parlement européen vient d’adopter un rapport remettant cette politique en question. Avant de poursuivre l’élargissement, il conviendrait d’absorber le choc de la récente vague d’adhésion, de s’assurer des « capacités d’absorption » de l’UE, de vérifier que les pays candidats respectent bien à la lettre les « règles du club », mais aussi d’explorer d’autres options — on pense à des partenariats, soit des adhésions partielles et à la carte. De quoi émousser l’enthousiasme des réformateurs des ex républiques yougoslaves. Au-delà d’une argumentation technocratique, on est — à Bruxelles et dans certaines capitales européennes — « fatigué des Balkans » et, surtout, incapable de penser leur avenir dans une Europe retrouvée. Un nouveau rapport stratégique de l’UE est attendu à Bruxelles pour fin 2006 ; dans l’intervalle, on multiplie les signes de réticence, pour preuve le récent report de décision concernant l’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie. L’Europe promise aux Balkans occidentaux lors du sommet de Thessalonique, en 2003, s’éloigne de plus en plus sans qu’on prenne la mesure des risques de déstabilisation qui, s’ils de-

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