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Retour de flamme en Côte d'Ivoire

De
265 pages
Les populations de la Côte d'Ivoire prennent conscience que l'avenir prospère qu'elles n'avaient cessé d'attendre et d'espérer n'aura pas lieu. Le regard et le point de vue développés dans cet ouvrage sont ceux d'une association française qui est restée aux côtés de ses partenaires ivoiriens aussi longtemps que possible. A la lumière des expériences de terrain, des hypothèses sont formulées sur les raisons des échecs successifs. Les causes avancées sont économiques, structurelles, événementielles, culturelles également.
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Retour de flamme en Côte d’Ivoire

FIRA DUBINSKY

Retour de flamme en Côte d'ivoire

© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanado.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-10433-4 EAN : 97822960104334

SOMMAIRE

INTRODUCTION CHAPITRE I : ABIDJAN – KOUMASSI ----------------------------------- 31

CHAPITRE 2 : - AN 2000 - LE TEMPS DES MILITAIRES ET DE LA RUPTURE ANNONCEE : BLUFF ECONOMIQUE ET SCANDALES FINANCIERS--------------------------------------------------------------------103

CHAPITRE 3: ETRANGE VOYAGE: L'ATTENTE ET LA PEUR 137

CHAPITRE 4 :P REMIERE RENCONTRE AVEC LA VILLE D’ABIDJAN : LA VILLE LA « MOINS AFRICAINE DU CONTINENT ». -----------------------------------------------------------------175

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CHAPITRE 5 : -YOPOUGON : VERSION AFRICAINE DU QUARTIER «HORS LES MURS».------------------------------------------195

CHAPITRE 6: LES PROBLEMES D’EAU POTABLE DES VILLAGES DE LA VALLEE DE LA ME SONT ETROITEMENT LIES AUX CHANGEMENTS CLIMATIQUES. -------------------------219

CONCLUSION D’UNE HISTOIRE QUI CONTINUE SANS NOUS 245

ANNEXES ----------------------------------------------------------------- 257

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AVANT-PROPOS

Ce qui allait survenir pouvait se lire dans la vie quotidienne des habitants. La descente aux enfers était perceptible. Le pays alignait triomphalement ses performances de premier producteur mondial de cacao et de septième producteur mondial de café. Mais ne semblait trouver aucune solution aux problèmes de pauvreté et aux ambitions d'une population jeune de plus en plus nombreuse. Abidjan, encore un village en 1900, était devenue un siècle plus tard, une mégalopole de près de trois millions d'habitants. La crise du logement ne semblait pas devoir trouver une solution à court terme. Des frontières poreuses continuaient à laisser passer les populations désemparées des pays voisins. Malgré ses difficultés croissantes, la Côte d'Ivoire continuait à faire figure d'eldorado. Les Burkinabés, cultivateurs des terres du nord et de l'ouest du pays, étaient coincés entre une population autochtone, toujours prête à leur faire jouer le rôle de bouc émissaire et leur pays d'origine qui ne souhaitait pas leur retour. Au Ghana, « le réajustement structurel » avait entraîné une augmentation du chômage et une grande paupérisation de la population. Il s'en était suivi des lois qui restreignent les libertés publiques, auxquelles avaient répondu dans la période 1993-1994 une agitation politique et sociale et des affrontements meurtriers. En Guinée aussi le nombre des sans-travail explosait. Le Fond Monétaire International avait suspendu son aide. L'élection du général Conté avait été marquée par des violences de rue. Et en 1993, on a assisté à une ethnicisation des partis politiques, des manifestations et des répressions sanglantes. La radio locale ivoirienne diffusait des informations sur la situation au Liberia avec en bruit de fond les tirs d'armes automatiques des combattants. La radio captait des messages de haine et des témoignages déchirants. Mes hôtes semblaient vouloir ignorer ce qui se passait à leurs frontières. Ils avaient l'air de s'y être habitués. De 1991 à 1993, les combats pour le contrôle de Monrovia se poursuivaient. Malgré les accords de paix, Charles Taylor occupait 7

encore 90 %du territoire. Les populations meurtries par les massacres et la famine tentaient de fuir. De l'ouest pouvait survenir tous les dangers tandis qu'au nord le Burkina Faso accueillait volontiers des opposants en fuite. Les Ivoiriens ne semblaient pas s'en émouvoir. Plus occupés par leurs problèmes de sécurité intérieure et le surpeuplement de leur capitale économique. Le feu des conflits sociaux couvait dans toutes les couches de la société. Le service de la dette extérieure et les plans structuraux imposés par les institutions financières internationales plombaient lourdement l'économie du pays et rendaient sa marge de manoeuvre très étroite. Les grands comme les petits projets auxquels nous nous sommes associés étaient des tentatives de colmater les brèches qui s'ouvraient de tous côtés. L'ordre choisi pour expliquer la nature de nos chantiers ne suit pas la chronologie de mes séjours en Côte d'ivoire. Le texte est construit en flash back. La commune de Koumassi, que j'ai pu approcher et étudier en 2002 est au commencement. Tout y était plus clair, plus « transparent », plus compréhensible, plus logique, plus rationnel, plus accessible à la compréhension d'une technicienne occidentale. Mes découvertes, mon appréhension du terrain, à Yopougon et dans la vallée de la Mé dont il est question ensuite, ont commencé en 1993, donc dix ans plus tôt. Elles ont été à la fois fascinantes et douloureuses. Plus difficiles à revivre, elles m'ont laissé un goût amer et un profond sentiment de malaise. La forme du récit qui me donne l'occasion de relater toutes les circonstances de mes séjours en Côte d'ivoire me permet de renouer les fils qui ont tissé les rapports pleins de malentendus entre les ONG ivoiriennes et l'association française pour laquelle j'agissais en qualité de présidente. Le récit circonstancié, est un ultime effort de décryptage de ce qui s'est réellement passé. Il interroge ceux qui prendront connaissance de ces questions restées sans réponse. Ont-ils eux aussi rencontré cette Afrique ambiguë qui freine le 8

développement depuis si longtemps et qui porte sa part de responsabilité dans le retour de flamme ? Cette Afrique qui souhaite qu'on la laisse seule trouver les voies d'une modernité spécifique et originale. Cette Afrique qui demande que les bailleurs de fonds lui donnent les moyens d'entrer, enfin, dans l'économie mondialisée du 21ème siècle. J'ai momentanément abandonné la forme des rapports techniques semblables à ceux que j'ai toujours rédigé dans le cadre de ma profession d'urbaniste commercial et de chercheur en sociologie de la ville pour emprunter celle du reportage et du témoignage parce qu'elle m'a semblé pouvoir mieux rendre compte de la réalité vécue. Mon histoire avait commencé à Strasbourg. Un collègue fonctionnaire de la Communauté Urbaine s’était déchargé sur moi de ce qu’il considérait comme une corvée. Pas plus que lui, je ne connaissais la Côte d’ivoire. Je n’avais fait que des courts séjours dans les pays voisins mais je savais que ce continent exerçait sur moi une attirance que je n’arrive toujours pas à m’expliquer. Mais qu'importe ! J’ai expliqué à la personne qui était à cette date, stagiaire à l’IRCOS les activités du service de Développement Social Urbain. Et ce jour-là a commencé une aventure qui ne m'a pas laissée indemne. La démarche de ce fonctionnaire ivoirien chargé du développement décentralisé auprès du ministère de l'intérieur de la république de Côte d'ivoire, entrait dans une stratégie de prise de contact avec les interlocuteurs qui en Alsace allaient se montrer intéressés par son pays. Le maire sortant, Marcel Rudloff, l’avait reçu à sa table la semaine précédente et la Conseillère municipale, chargée des relations extérieures dans la nouvelle équipe mise en place par Catherine Trautmann, lui avait promis une convention de partenariat avec la ville de Benjerville. La conjoncture faisait qu’à cette époque, dans les années 1990, les services des institutions locales et européennes ouvraient volontiers leur porte à la Côte d’ivoire. Notre influence était limitée, nos moyens aussi mais le projet qui naquit du partenariat de l’association française et de l’ONG ivoirienne emportait facilement l’adhésion de principe des administrations auxquelles nous nous adressions. 9

Elle me permet aujourd'hui d'expliquer de façon concrète à partir d'exemples issus du terrain à quelles difficultés les Ivoiriens sont confrontés. Et peut-être de trouver le moyen d'expliquer pourquoi les chemins empruntés étaient tellement sinueux et pourquoi tout semblait si contradictoire. La période pendant laquelle se déroule l'histoire des missions associatives qui m'ont permis de connaître des aspects peu connus de l'histoire au présent de ce pays, s'étend sur la dernière décennie du vingtième siècle et les premières années du vingt et unième. J'y suis allée pour chercher les éléments qui allaient me permettre de monter des dossiers en vue de promouvoir des actions de développement modestes mais bien délimitées dans l'espace et le temps. Il s'agissait au départ de centrer les efforts sur les secteurs dans lesquels les militants qui ont été à l'origine de l'initiative avaient le plus d'expérience : ceux qui ont trait à l'écologie urbaine. Le sujet principal c'est la ville d’Abidjan et les territoires qui entretiennent des liens étroits avec elle. Principalement les quartiers d'habitation de la population aux revenus modestes. Il y sera beaucoup question de Yopougon, une partie très peuplée de la ville qui est sortie de l'anonymat d'abord à cause d'événement tragiques liés aux élections présidentielles, puis pour la diversité d'origine de ses habitants et la menace que cela pouvait paraître représenter (Dioulas) pour les dirigeants d'un pays que la guerre avait coupé en deux. Il s'étendra longuement sur la commune de Koumassi, commune qui a accueilli des vagues successives de « déguerpis » dans la zone dite au sud des deux ponts. Des migrations anciennes puisque les premières datent de l'époque des travaux du port et du percement du canal de Vridi: un ouvrage qui avait été inauguré par Houphouët Boigny en compagnie d'un ministre français qui n'était autre que François Mitterand. Il y sera question de la ville balnéaire de Grand Bassam qui a toujours eu une vie complémentaire à celle d'Abidjan et qui fut la première capitale coloniale de la Côte d'ivoire. Il donnera beaucoup d'importance à une vallée directement polarisée par Abidjan et qui représente une autre forme de complémentarité avec la capitale économique. 10

Il fera une incursion vers l'ouest et ses villages lacustres et vers le nord jusqu'à Ferkessedougou en passant par Bouaké. Des territoires du pays qui sont mieux connus dans le monde depuis que la zone a été occupée par l'armée dite rebelle des Forces Nouvelles dont un des leaders, Guillaume Soro est actuellement Premier Ministre. Le défi que je me suis fixé, c'est de faire avec tous ces éléments un texte qui aurait sa cohérence et qui pourrait se raconter comme une histoire. Mais pas seulement. J'ai aussi essayé de revisiter quelques idées reçues. L'avant, l'après, âge d'or qui se situerait pendant le long règne du Président Houphouët Boigny. L'habitat « précaire »serait un habitat marginal qui abrite des populations marginalisées. Le bidonville serait bâti sans délimitation précise de territoire qui s'étend comme un magma informe. Les marchés traditionnels seraient des univers de femmes dominés par les femmes. Les marchés se diffuseraient partout dans la ville devenue mégalopole. Les populations rurales continueraient à être irrésistiblement attirés par les lumières de la ville. Rien de tout cela n'est vrai à Abidjan. J'ai essayé de relier ce que j'ai observé et l'histoire du passé des lieux aux problèmes actuels les plus préoccupants. J'ai tenté de comprendre le fonctionnement des services publics ou l'absence de services publics, ou la semi présence, ou la présence semi clandestine des services publics dans une grande partie des quartiers de la ville. Les élections démocratiques comme préalable à l'aide financière internationale, la crise alimentaire et la constante perte d'autonomie des populations ouvrières ajoutée au phénomène de creusement des inégalités entre les plus riches et la quasi totalité de la population, classes moyennes comprises, peut constituer un mélange détonnant. Je veux rendre compte à partir de l'évolution de l'habitat et du commerce des différentes façons d'habiter modestement ou confortablement un quartier « normal », un quartier précaire, un quartier privilégié et bien sécurisé. J'ai voulu montrer les difficultés que soulèvent les questions de 11

passage de la propriété foncière dans le droit traditionnel à la propriété foncière dans le droit moderne. J'ai fait une analyse du secteur commercial dans ses différentes formes pour rendre compte de l'enlisement de ses grands chantiers quand l'instabilité s'est installée dans le pays et le déplacement des lignes de démarcation habituellement mouvantes entre le formel et l'informel, le permanent et le provisoire. Il met en scène les acteurs qui travaillent avec l'association française ou directement avec moi : les partenaires, les chefs de villages, les responsables d'associations de quartier, la mairie de Koumassi,la mairie de Yopougon, des ministres, un préfet, un président du port autonome,des dirigeants de coopératives. Il donne aussi la parole aux bénéficiaires des projets : des ouvrières, des commerçantes, des paysans, des artisans. Il fait parler des acteurs anonymes que les circonstances et le hasard m'ont fait rencontrer. Souvent moins langue de bois que les acteurs institutionnels, certains ont été de très bons indicateurs. Leur rôle n'a pas été négligeable. Combien de projets n'ont pas aboutis ? Combien de tentatives engagées à tous les niveaux, ont eu pour conséquence que la population a vécu une succession d'espoirs et de déceptions qui depuis plus de quinze ans a fait monter le niveau d'amertume et créé un climat fait à la fois de désespérance, d' « inespérance » et de surexcitation contenue dans la population ? Ce qui rend plus périlleuse que jamais l'arrivée d'élections sans cesse remises à plus tard. Tout semblait faire croire qu'elles auraient lieu le trente novembre 2008.Mais le désarmement préalable des ex-résistants du nord du pays tardait à se réaliser. L'ensemble de la réflexion m'a conduit à penser qu'il faudra dans les faits et dans les intentions accepter, enfin, la souveraineté d'agir des institutions administratives et politiques dans tous les domaines d'activités pour que changent les pratiques et que le pays puisse apporter un changement significatif dans les conditions de vie de l'ensemble de la population. Que c'est une des conditions nécessaires, indispensables, décisives pour que la paix s'installe à nouveau durablement.

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INTRODUCTION

La première impression fut rude. Ma première rencontre avec des ouvrières de Yopougon, un choc. C'était en 1994. J'allais à Abidjan pour la première fois : invitée par une Organisation Non Gouvernementale ivoirienne. Je représentais une association française. Les membres de l'association apportaient leur expérience en matière de développement local, acquise au sein d'administrations françaises et belges. Les problèmes rencontrés étaient démesurés pour une structure naissante comme la nôtre mais nous avions décidé de poursuivre la démarche en nous promettant de nous associer les compétences nécessaires au fur et à mesure qu'avanceraient les projets. On disait à cette époque que le « modèle africain choyé », inséré dans le commerce mondial et compétitif, avait réussi sa dévaluation du franc CFA. Peu avant la mort d'Houphouët Boigny, à la fin des années 1980, était survenue la chute brutale des cours des matières premières et donc du cacao. Le cours mondial du café avait baissé d'un quart, celui du cacao de la moitié. Et c'est ainsi qu'au moment même où le pays devenait le premier producteur mondial de cacao se creusa la dette extérieure qui depuis, n'a cessé de plomber l'économie ivoirienne. Le service de cette dette a été suspendu en juin 2004 alors qu'elle allait être annulée au moment même où le Général Gueï prit le pouvoir par les armes. Mais en attendant, dans les années 1990, les cours des matières premières étaient remontés et la dévaluation avait servi de moteur. Les informations que j'avais recueillies avant de répondre à l'invitation de l'ONG de Côte d'ivoire ne m'avaient pas préparée au spectacle de cette ville où s'étaient entassées les vagues successives de populations rurales dépossédées de leurs terres et de leurs biens par la sécheresse, la pauvreté et les guerres des pays voisins. Il était, il est impossible de ne pas être confronté dès l'arrivée dans la ville à l'existence des bidonvilles qui avec le temps ont gagné le statut de « quartier précaire ». Il y en a partout même dans les communes habitées par les classes sociales les plus aisées. Dès le lendemain de mon arrivée, je suis conduite à Yopougon-Kouté 13

où de nombreuses femmes travaillent à la transformation du manioc, à l'heure où elles le cuisent, c'est-à-dire de nuit quand il fait moins chaud. L'agglomérat d'habitation compte au moins dix milles habitants qui chaque soir étaient plongés dans le noir depuis deux semaines au moins parce que des ampoules électriques avaient sauté. Seuls brillaient les feux de cuisson de la farine de manioc et le feu qui alimentaient les broyeuses de tubercules où travaillaient quelques hommes que le bruit rendait sourds. C'est là, ce jour là, qu'en moi se produit le choc qui décidera de mon obstination à poursuivre la démarche entreprise en dépit de tous les obstacles qui se présenteront. C'est la découverte de la dureté et de l'injustice que subissent ces travailleuses qui a fait naître en moi la détermination qui m'a habitée durant les années qui ont suivi. Quelques jours plus tard, quand j'ai été sur les marchés de Yopougon-Niangon guidées par des commerçantes constituées en association et accompagnée d'un ingénieur engagé pour l'occasion par le Parti Démocratique de Côte d'ivoire, le parti créé par Houphouët Boigny, j'ai compris la gravité de la situation sociale d'Abidjan. J'ai compris dès le premier séjour, dix ans auparavant que tous les projets avorteraient dans le contexte de cette ville invivable où crise après crise les déceptions s'accumulaient dans le coeur des migrants anciens ou récents, dans celui des autochtones aussi. L'ingénieur devait sans doute découvrir la gravité de l'état des lieux en même temps que moi car je le sentais très impressionné, n'arrêtant pas de dire. Mon dieu ! Le choléra peut survenir ici à tout moment. A deux kilomètres de là nous sommes allés voir des artisans bijoutiers. Ils maniaient les outils, le feu, la terre selon des techniques héritées du Moyen Age. Certains avaient du talent et même de l'inspiration malgré le fait qu'ils travaillaient à la chaîne pendant dix heures par jour et qu'ils ne savaient rien sur les circuits de leur production. Ces bijoux se vendaient sur tous les marchés d'Afrique et même d'Europe. On les voyait au cou et aux poignets de toutes les femmes ivoiriennes. Mais eux gagnaient à peine de quoi manger. Une femme du Ghana venait passer commande et puis plus tard venait chercher l'ouvrage. Les membres des ONG qui m'ont conduit jusqu'à eux étaient sans doute pleins de bonnes intentions mais pas toujours désintéressés. Il me fallut déployer beaucoup de diplomatie et d'astuces pour éviter 14

les pièges qu'ils me tendaient. Les derniers chapitres feront le récit de ces efforts demeurés impuissants, des travaux devenus caduques, obsolètes, de l'argent dépensé en vain, des voyages payés sur les deniers personnels des militants à destination d'une ville que le guide du routard conseille de quitter au bout de 24 h « sans intérêt pour celui qui n'a personne a y rencontrer ». Ce qui m'a conduit à me rendre régulièrement du temps du Président Konan Bédié à celui de Laurent Gbagbo dans les quartiers d'Abidjan c'est l'espoir de faire avancer des projets de développement local. De 1994 à 1999, nous avons travaillé envers et contre tout avec des partenaires qui se sont avérés de plus en plus décevants. Nous faisions des missions sur place, nous travaillions sur les données recueillies, nous contactions les institutions compétentes, nous rédigions des propositions concrètes réalisables et financièrement réalistes, nous les envoyions pour lecture et complément à nos partenaires qui trouvaient maints prétextes pour expliquer leur absence de réponse. Rien n'avançait. Puis arrivèrent les crises qui pouvaient justifier leur attitude. La plupart des membres de l'association française se sont désinvestis. J'ai continué seule à certains moments, avec d'autres quand l'espoir d'une relance apparaissait. Pourquoi ai-je continué ? Par curiosité ? Parce que je voulais comprendre ? Parce que les destinataires des travaux, qui auraient très bien pu être menés à leur terme, avaient un besoin vital qu'ils se fassent ? Pour toutes ces raisons et d'autres encore j'imagine. Puis de 2000 à 2002, tout sembla de nouveau possible avec un nouveau partenaire, un partenaire de taille : la commune de Koumassi. Avec les pouvoirs locaux et en concertation avec les associations du quartier dit « du Grand Campement » tout semblait possible et prenait une tournure totalement différente. Je suis donc régulièrement retournée en Côte d'ivoire, avant et après le coup d'état, avant, après l'accession au pouvoir de Laurent Gbagbo et pour la dernière fois un mois avant le début de la tentative de putsch du 20 septembre 2002 et la partition du pays. Une sorte de guerre civile qui n'a jamais dit son nom. J'ai envoyé mon dernier rapport pendant la période de conflit armé entre le nord et le sud du pays. Le Maire de la commune de Koumassi auquel l'étude était destinée continuait à commander des travaux d'infrastructures financés 15

par la Banque Mondiale. Il transformait un quartier dit « le Grand Campement » en quartier d'habitation légalement reconnu et rebaptisé « quartier Houphouët Boigny » au moment même où les médias montraient la destruction plus photogénique car plus spectaculaire d'un autre quartier « précaire »situé celui-là dans la commune de Adjamé plus connue pour son grand marché. Le Directeur de l'entreprise de BTP semi-publique chinoise, qui avait des chantiers à Koumassi, prenait des risques financiers, physiques aussi. Il était fier de pouvoir continuer à donner du travail à « ses ouvriers ». Les travaux se sont poursuivis en période de guerre civile. J'avais fait avec eux le pari que le temps de la paix reviendrait et que ce qui avait commencé pourrait se poursuivre. Avions-nous tort ? J'ai voulu retourner à Abidjan avant de tenter de rallier à notre cause des ONG humanitaires européennes. Mais le Maire s'est opposé à mon projet disant qu'il n'y avait rien à voir, que je n'avais qu'à imaginer ce que j'avais vu : en pire. Un chef d'entreprise qui était resté sur place m'a donné le même conseil en m'expliquant qu'il n'entreprenait plus que des travaux publics d'urgence, qu'il avait licencié des travailleurs noirs et renvoyé chez eux les employés asiatiques. C'était en 2005. La longue période sans guerre ni paix s'éternisait en entraînant la capitale économique dans une inertie que masquaient les débats politiques, les cérémonies de réconciliation, les réunions foraines d'identification, les regroupements de désarmement. Pendant ce temps là les équipements se sont détériorés et les conditions de vie des habitants sont devenues de plus en plus difficiles. La qualité de l'eau, bonne autrefois, s'est dégradée. Durant les années qui ont passé, des événements de plus en plus graves ont rendu caduques ce qui a été formulé, rédigé, négocié, signé. J'ai accompagné à distance et parfois sur place la succession de catastrophes qui ont secoué le pays, vécu comme un exil l'impossible retour après la « chasse aux blancs ». Fallait-il écrire dès lors la banale épopée d'une association comme tant d'autres qui se sont rendues là-bas, en terre d'Afrique avec l'intention d'apporter une collaboration à des projets dits de développement. Je croyais et je continue à penser que le chemin parcouru durant ce chaotique 20eme siècle, a donné à ceux qui sont nés et ont vécu -avec 16

ou sans carte d'identité ivoirienne- la volonté d'empêcher le pays de sombrer dans le chaos annoncé. Bien que Monsieur le Maire de Koumassi m'ait confirmé en 2005 que tout effort de promouvoir, sur des bases passées, des projets développement serait vains, que rien de cet ordre n'était possible dans le court terme, je me suis obstinée à penser qu'il n'était pas inutile de rendre compte des efforts consentis, des espoirs déçus et des paris perdus qu'il nous fallait croire seulement remis à plus tard pour des temps meilleurs. La guerre civile a été de courte durée mais le désarmement demeurait difficile à mettre en oeuvre. Les hommes en armes du nord et de l'ouest du pays avaient peur de se faire assassiner me confiait un témoin resté là-bas. Et pourtant ! Ce qui était le plus frappant pour celui qui s'attardait dans une grande ville comme Abidjan, ce n'était pas l'impression d'insécurité mais au contraire la patience, la bonne volonté et la bienveillance de tout ce monde qui parcourait les rues encombrées, polluées à l'extrême, sous la chaleur moite des bords de la lagune Ebrié. Ce qui domine dans mes souvenirs c'est le courage et la lassitude que je pouvais lire dans les regards des passants que je croisais. Ce qui va, j'en suis convaincue, être le plus difficile à surmonter dans ce pays c'est la rancoeur et le sentiment d'humiliation qu'a provoqué la succession d'espoirs et de déceptions, l'amertume et la haine parfois, la désespérance qu'engendre la dépossession de ce qui semblait dû, acquis par l'effort d'un siècle de labeur pour devenir le premier producteur mondial de cacao, septième producteur mondial de café, premier port du Golf de Guinée. Ce qui va être le plus difficile à surmonter c'est le sentiment d'injustice et d'incompréhension. Comment se fait-il que durant les dix dernières années, chaque fois que se dessinait l'espoir de reprendre le cours normal des affaires et de la vie publique et privée survenaient des événements graves qui bloquaient le processus de paix sociale et militaire. Après les inattendus accords de paix de Ouagadougou, un grand espoir a habité le peuple de la Côte d'ivoire. Il semblait solide puisque l'attentat manqué contre le Premier Ministre Guillaume Soro n'a pas arrêté le processus en cours Dans les années 1990 quand je l'ai découverte, la Ville d'Abidjan était enserrée dans de vastes zones d'habitats dits « sauvages » plus ou 17

moins organisés en « quartiers précaires » qui débordaient, s'insinuaient dans toutes les parties vacantes de la Cité. Aucun endroit de la ville n'y échappait. Même à Cocody avait-on coutume de dire. Menacée d'implosion la Ville tentait de reprendre le contrôle de son territoire. De grands chantiers se sont ouverts selon un plan et une logique qui paraissait assez judicieuse pour diagnostiquer une possible réussite de l'entreprise. Paradoxalement c'est au moment même où se construisait une grande et belle mosquée au coeur du quartier administratif et politique d'Abidjan que le Président Conan Bédié se servait du concept d’ivoirité et que monta de façon perceptible le racisme et de la xénophobie. Il est vrai qu'il lui fallait barrer la route au candidat Alassane Ouattara. Se retrouver ensemble en exil à Paris semble les avoir rapprochés depuis lors, donc on arriverait presque à oublier la part qu'ils ont prise dans l'embrasement du pays. Le coup d'arrêt donné par la prise de pouvoir du Général Gueï qui a provoqué le désinvestissement des entreprises multinationales engagées dans l'opération avait laissé sur place d'énormes surfaces de chantier abandonnées qui désarticulaient le centre social et commercial de tous les quartiers. La grande Mosquée du Plateau, magnifique, n'a longtemps été qu'un chantier abandonné. Quand Laurent Gbagbo devint Président, après que le calme se soit rétabli, que les morts ont été enterrés, des signes de reprise du cours normal de la vie quotidienne et la mise en route de petits chantiers redonnèrent espoir aux Abidjanais qui dans leur grande majorité n'aspiraient qu'à la paix et à un peu de bien-être. L'urgence de la nécessité d'entreprendre des travaux publics était évidente, l'état de l'hygiène publique et les conditions d'habitat s'étaient aggravés mais le travail de reconstruction était amorcé. C'était évident. Le retour à la vie normale et au travail était organisé par les collectivités locales, l'impression du renouveau donnée par la reprise des travaux privés, des petits chantiers. A Koumassi, le parti pris était celui du dialogue et de l'ouverture, de ce qu'on appelle ici en politique : la transparence. Oui ! Je l'ai vécu personnellement cette expérience à Abidjan. Le fonctionnement de la Mairie n'avait sur le plan démocratique rien à envier à nos administrations locales européennes. La concertation était permanente. Les dossiers accessibles et consultables. Le Maire et ses 18

adjoints rencontraient les administrés, expliquaient sans relâche les raisons de leurs actions et les moyens dont ils disposaient. J'en fus témoin et j'essaierai dans les pages qui suivent de donner des exemples vécus sur le terrain de chaque point et opinion que j'avance. J'ai vu les résultats des travaux accomplis avec de modestes moyens et beaucoup de science et de savoir faire. J'ai rencontré des commissaires qui agissaient en relation et en collaboration avec les autorités locales. Pour faire l'état des lieux et faire l'analyse des potentialités des équipements commerciaux existants, j'ai été voir, photographier les marchés de Koumassi qui attirent aussi toute la population de la commune de Marcory. J'ai étudié le « Grand Marché » et le « Nouveau Marché », celui qui est géré par la Mairie et celui qui est géré de façon privée selon les termes d'un contrat BOOT1. J'ai été invitée à prendre connaissance de tout document qui avait trait à la conduite des travaux et projets en cours. Les travaux les plus urgents en matière de sécurité et d'hygiène publique étaient entamés, certains terminés. J'ai été encouragée à parler, interroger, discuter, travailler avec les gestionnaires de ces institutions qui sont au centre de la vie sociale, économique, politique, culturelle, associative de toute la partie sud de la ville d'Abidjan. La population en grande majorité pauvre et mal logée reprenait confiance. Les gens se remettaient à sourire. Mais l'ambiance contenait quelque chose de différent du passé. On sentait une retenue inquiète comme si chacun se retenait de se réjouir trop vite. Des rires, des éclats de voix joyeuses fusaient à nouveau au détour des ruelles malgré les difficultés matérielles et la pauvreté qui n'avaient cessé d'augmenter pour la plupart des habitants d'Abidjan. Le seul bémol, les « corps habillés », c'est-à-dire le comportement de ceux qui portent des uniformes et des armes. Ce qui entretenait le soupçon c'était l'attitude de certains militaires, d'une partie des « hommes habillés » comme on les surnomme. Une sourde inquiétude continuait à planer, entretenue par tous ces hommes en treillis qui arrêtaient les automobilistes faisaient des barrages, qui prenaient prétexte de faire des contrôles pour soutirer de l'argent qui ne laisserait pas de trace. Ils agissaient à trois ou quatre, parfois plus.
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Build Own Operate and Transfer

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Ils étaient armés. Le racket au nom de l'Etat était entré dans la vie quotidienne des habitants de la région avec l'arrivée du pouvoir militaire et ne s'est pas arrêté après la tentative de hold up électoral du Général Gueï. Ce racket exacerbait la communauté des chauffeurs de taxi et de wôrô-wôrôs, composée de beaucoup de Maliens, souvent la cible de ce commerce criminel. Quand en juillet 2002, un chauffeur est assassiné, le corps de métier se met en grève et bloque une fois de plus la vie d'Abidjan. C'était au moment de la saison des pluies qui rend la circulation plus difficile. Les bus étaient bondés et les gens les avaient attendus longtemps. Des militaires et des policiers les arrêtaient sous prétexte de contrôler les passagers et les chauffeurs aussi. Ils confisquaient arbitrairement des papiers d'identité et toujours réclamaient de l'argent sous prétexte d'amendes le plus souvent très fantaisistes. Si on circulait dans une voiture de la Mairie, il n'arrivait rien. Mais dès que nous étions dans une voiture banalisée les problèmes commençaient. Comme ce jour où nous venions de quitter le boulevard Giscard d'Estaing pour emprunter la route du nord. Nous étions quatre. Ils étaient six hommes en armes. Ou un autre où nous avions pris un taxi, avions contourné le Grand Marché de Koumassi et nous dirigions vers le bord de la lagune quand quatre hommes vêtus de l'uniforme de l'armée nous ont arrêtés. Dans la journée, ils s'«occupaient» prioritairement des taxis, mais quand le jour déclinaient, que tout le monde avait hâte de rentrer chezlui après le travail, les tracasseries touchaient un plus grand nombre de personnes. J'ai bien vu qu'ils arrêtaient les autobus bondés de gens exténués, qu'ils faisaient mine de contrôler des papiers d'identité et soutiraient de l'argent. Les conditions de vie restaient difficiles, le chemin du travail risqué, plein d'embûche. Tous s'empressaient d'être rentrés avant la nuit. Ce que je veux expliquer par le récit de ces expériences c'est qu'il aura fallu beaucoup de coïncidences, de rendez-vous manqués, de déceptions, de promesses non tenues pour arriver à une situation sociale potentiellement aussi explosive. Il aura fallu du temps aussi, beaucoup de temps, près d'un siècle, pas comme on voudrait nous le faire croire subitement, un jour ni même cent. 20

Les zones rurales n'ont pas été épargnées par cette alternance de périodes d'espoirs et de désillusions. Nous avons travaillé sur des projets d'adduction d'eau potable pour les villages de la vallée de la Mé, qui constitue une zone directement polarisée par Abidjan. Oui ! Quand je suis arrivée en 1994, il y avait de la part du gouvernement des tentatives concertées et décentralisées d'aménagement du territoire qui avaient pour but de freiner voire de stopper l'exode rural. Vu que plus personne, dans aucun village de Côte d'ivoire n'ignorait le sort des migrants pauvres de la capitale économique, ces initiatives avaient toutes les chances de réussir. D'autant plus qu'elles s'accompagnaient de programmes d'éducation rurale pour lesquels des financements étaient prévus et que ce n'était jamais que la prolongation d'une stratégie économique mise en place dès le lendemain de l'indépendance. Je suis retournée dans cette vallée quelques mois après le coup d'Etat du général Robert Gueï. Des villages situés à moins de cent kilomètres d'Abidjan qui n'avaient jamais eu l'électricité s'étaient mis à croire que ce moment était arrivé. Des ouvriers étaient venus mettre les poteaux mais les fils n'étaient jamais arrivés et n'arriveraient pas. Parce que le Président de la « transition » avait déclaré que les caisses étaient vides et que la dette qui était sur le point d'être annulée, ne le serait pas. Le partenariat avec l'ONG n'a abouti à aucune réalisation concrète. La logique eût voulu que je me taise. On ne clame pas ses échecs ? Peutêtre ! Mais je me suis rendue compte que trop de personnes militant dans des structures associatives s'étaient tues. Comme si nous devions avoir honte d'avoir travaillé en vain, dépensé de l'argent pour rien, pour personne. Il me semble qu'il est temps de parler au contraire. Non pas pour stigmatiser les insuffisances et la malhonnêteté de membres de l' «élite»africaine en perte de vitesse économique qui se servent des structures associatives qu'ils sollicitent pour tenter de satisfaire des ambitions et des intérêts personnels mais pour analyser les mécanismes qui sont en jeu et qui mettent en échec la plus grande partie des efforts réalisés.

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Le silence nous condamne à revivre sans cesse les mêmes déconvenues. Se taire, c'est permettre que de nouveaux crimes aient lieu. Nous avons tout essayé. Nous avons mis en oeuvre les stratégies les plus diverses pour que le travail bénéficie effectivement et exclusivement aux populations auquel il était destiné. Sans résultat parce que des intermédiaires tentaient d'intercepter l'aide apportée. Démontrer cela n'aurait pas eu grand intérêt. Ces propos ont été maintes fois répétés. Ce que je veux raconter c'est que nous savions ce qui nous attendait. Les membres fondateurs avaient de l'expérience dans les projets de développement. Ils étaient tous très qualifiés, avaient travaillé dans d'autres régions du monde. Le programme tel que nous l'avions monté rendait quasi impossible le détournement des fonds qui nous auraient été accordés. Et c'est sans doute à cause de cela précisément que toutes nos avancées ont été stoppées, invalidées. Ces initiatives avortées causent des dégâts irréversibles dans lesquels nous avons une part de responsabilité. Je parle des espoirs que ces projets font naître. Quand ils n'aboutissent pas il ne reste que la frustration. Ils ont créés le sentiment que la confiance accordée a été trahie, une fois de plus. La population n'est pas dupe. Elle n'ignore rien de ce qui s'est passé. C'est pour ces raisons que nous nous sommes obstinés coûte que coûte à poursuivre l'expérience engagée. Quand les représentants de l'ONG ivoirienne, acculés à plus de clarté dans leurs pratiques se sont littéralement enfuis, nous avons continué à être présents en travaillant pour la commune de Koumassi qui a reconnu en nous un partenaire qui travaillait bien. Ce sont alors les événements du 19 septembre 2002 et l'hostilité grandissante à l'égard des ressortissants français qui nous ont empêché de poursuivre ce que nous avions commencé. Après, nous avons suivi de loin ce qui est arrivé. Nous avons mené notre réflexion de l'extérieur. Nous avons tenté de comprendre ce qui se passait dans ce pays dont nous nous sentions exilés. 22

Et nous avons comme tous ceux qui assistaient aux événements en spectateur eu l'impression que durant toutes ces années, la Côte d'ivoire, qui n'était ni en guerre ni en paix, avait un gouvernement qui n'était plus un gouvernement dans un état qui n'avait plus de souveraineté, avec un peuple dans la rue qui n'était pas le peuple mais des figurants «jeunes patriotes» qui jouaient un scénario plus proche de la représentation du film, « gangs of New York », que de l'histoire de la Révolution de 1789 à laquelle fait parfois référence le Président socialiste, «infréquentable» selon François Hollande. Le Président Gbagbo lit César. Que va-t-il puiser dans le livre de Max Gallo? L'acceptation de l'idée qu'il puisse à son tour se faire assassiner ? L'idée que de faire couler le sang n'empêche pas de passer en héros à la postérité ? Ou bien faut-il le croire quand il explique à un journaliste qui lui pose la question qu'il s'intéresse au rôle de l'armée dans une démocratie ? L'attentat de Bouaké, tendrait à donner du poids à la dernière hypothèse. Des juristes ont trouvé le courage de prendre leur fonction juridictionnelle le jour même où ils ont frôlé la mort dans un attentat. Ils ont participé au redéploiement de l'appareil judiciaire dans la partie ex-rebelle du pays. Ils ont été précédés par de nombreux travailleurs anonymes qui sont allés reconstruire des bâtiments, préparer les infrastructures préalables au retour des personnes et des infrastructures administratives. J'ai voulu dire qu'il fallait s'arrêter de tenir des discours qui démobilisent, stigmatisent et dévalorisent. Le travail a repris. Le travail continue. Il y a beaucoup à faire et peu de temps pour le faire. J'ai voulu montrer à partir de l'observation de ce qui se laissait voir et connaître visuellement pourquoi la Côte d'ivoire sera à jamais différente, très différente de ce qu'elle a été. La Côte d'ivoire a rompu avec son passé non seulement parce qu'elle a connu le premier coup d'Etat de son histoire mais surtout parce que les données économiques et la mondialisation l'entraînent dans une tourmente que personne n'avait imaginé aussi destructrice et violente. Les interventions de nos associations se sont passées durant la période charnière et nous avons vu basculer les croyances sur lesquelles s'étaient construits les projets. En reprenant pas à pas, étape par étape, le chemin parcouru je crois 23

pouvoir apporter un témoignage et peut-être des bribes de compréhension de ce qui est en train de se transformer et de renaître dans ce pays. Les élections n'ont pas eu lieu.

A la veille de chaque nouvelle date fixée pour les élections présidentielles, Abidjan retenait son souffle. La Côte d'ivoire vivait dans la crainte de voir arriver la date fatidique de l'élection présidentielle d'octobre 2005 et elle n'a pas eu lieu. 24

Les acteurs n'étaient pas prêts, les habitants pas recensés, les combattants rebelles pas désarmés. Le suspense a recommencé en 2006. Tout le monde continuait à avoir à l'esprit ce qui s'était passé après l'élection présidentielle du dimanche 22 octobre 2000 à la suite de laquelle Laurent Gbagbo a accédé au pouvoir : les émeutes qui ont suivi la tentative de hold up électoral commis par le Général Gueï. Des milliers de personnes étaient descendues dans les rues de Yopougon, un cortège s'était mis en marche sur la route à quatre voies qui mène au quartier administratif du Plateau. L'armée avait tiré. Des policiers avaient tiré, eux aussi, faisant des morts parmi les manifestants. Le mardi 24 et le mercredi 25 octobre 2000, la Côte d'ivoire avait déjà frôlé la guerre civile. Et Laurent Gbagbo avait pris les rênes du pouvoir grâce aux manifestations de rue et au ralliement à ses côtés des éléments de la gendarmerie et d'une partie de l'armée. Plusieurs centaines de personnes étaient mortes «pour rien» dira le nouveau chef d'Etat. On a parlé de trois cents morts, de cent cinquante morts. Saura-t-on jamais combien ils étaient? Ce qui s'est dit dans la presse, c'est qu'ils étaient tous originaires du nord du pays et qu'en quelques heures, la bataille électorale avait viré en une chasse aux Burkinabés, aux Maliens, aux Guinéens, aux ivoiriens aussi quand ils étaient originaires du nord et partisans d'Alassane Ouattara ou seulement porteurs de noms à consonance musulmane. Des mosquées avaient brûlé. Des mosquées qui parfois avait été bâties par les mains des habitants des quartiers les plus populaires d'Abidjan. Des gens pleuraient. Les si nombreux couples mixtes de ce pays se sentirent menacés par cette chasse aux sorcières qui avait été ouverte par Henry Conan Bédié au moment où la crise économique s'était aggravée à cause de la chute des prix du cacao et du café sur les marchés mondiaux. Deux jours plus tard, au moment précis où Laurent Gbagbo prêtait serment, le monde entier découvrait sur les écrans de TV un charnier de plus de 60 corps abandonnés, entassés, à demi nus, dans un champ situé au bout d'un chemin de Yopougon . «Transportés là post-mortem pour discréditer le gouvernement qui se mettait en place» soutiendra toujours le président de la république de la Côte d'ivoire. 25

L'ONU, l'OUA, l'Afrique du Sud, les Communautés européennes réclamèrent de nouvelles élections. Toutes les conditions nécessaires semblaient réunies pour donner le signal de la guerre civile entre les chrétiens du sud et les musulmans du nord. Elle a pu être évitée à ce moment là parce que Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo ont affiché leur volonté de réconciliation en se serrant la main devant les caméras et que la communauté internationale a pris son parti des élections entachées par tant de violences et d'irrégularités. A ce grand tumulte a alors succédé un semblant de paix qui a permis au pays de retrouver un fragile équilibre en attendant les élections législatives du mois de décembre. Mais la peur restait présente, entretenue par les rafles, les passages à tabac, les chasses à l'homme à travers les rues. Les pétards qui accompagnaient traditionnellement les fins d'années ont été interdits. La population était traumatisée, sursautait à la moindre alerte. Le bruit des armes à feu sifflait encore aux oreilles des habitants d'Abidjan. Un an plus tard, quand le travail a repris avec notre association, le risque de violence se sentait dans l'air du temps. La descente aux enfers de la pauvreté était perceptible, la dégradation constante de l'état des bâtiments tant privés que publics, le spectacle désolant des chantiers en panne, entretenaient un sentiment d'impuissance. Mais nul ne voulait croire au désastre. Il y avait toujours quelque chose qui permettait de croire à un redressement imminent de la situation du pays : un bâtiment neuf, une institution qui revenait, une tour nouvelle qui scintillait à l'horizon. Cette année là, la Chine venait de faire cadeau d'un magnifique centre culturel, qui telle une cathédrale, était visible à l'horizon de tous les quartiers d'Abidjan. L'appréhension qui continuait à accompagner les scrutins électoraux se traduisait dans l'affiche qui avait annoncé les élections des conseils généraux et des conseils de district du 7 juillet 2002. Donc peu de temps avant que je ne retourne à Koumassi. La formulation qui se voulait didactique m'a tout d'abord fait sourire puis rendue perplexe. Cette affiche où domine la couleur rouge et qui dit «Election, c'est pas PALABRE!! 26