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Rétrospectives

De
274 pages
Dans une optique rétrospective, ce numéro porte sur les principaux objets et concepts-clés des études féministes françaises au cours des quarante dernières années. C'est notamment l'occasion d'interroger les disciplines, les définitions et les usages qui se sont emparés du concept de 'genre', lequel s'est progressivement imposé sous des acceptions variables, et de se pencher sur les structures académiques et éditoriales qui l'ont diffusé.
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CahiersRétrospectives
du Coordonné par
Genre Isabelle Clair et Jacqueline Heinen
Coordonné par
Isabelle Clair et Jacqueline Heinen
Dans une optique rétrospective, ce numéro porte sur les principaux objets
et concepts-clés des études féministes françaises au cours des quarante
dernières années. C’est notamment l’occasion d’interroger les disciplines, les
définitions et les usages qui se sont emparés du concept de ‘genre’, lequel
s’est progressivement imposé sous des acceptions variables, et de se pencher
sur les structures académiques et éditoriales qui l’ont diffusé. Rétrospectives
Isabelle Clair et Jacqueline Heinen – Le genre et les études féministes
françaises : une histoire ancienne (Introduction)
Oristelle Bonis, Cynthia Kraus et Gail Pheterson – Translations du genre.
Entretiens croisés (propos recueillis par Isabelle Clair et Jacqueline Heinen)
Sarah Bracke et María Puig de la Bellacasa – Le féminisme du positionnement.
Héritages et perspectives contemporaines
Groupe ‘État et rapports sociaux de sexe’ – Quelle citoyenneté pour les femmes ?
État des lieux et perspectives (1987-2012)
Isabelle Clair – Pourquoi penser la sexualité pour penser le genre en sociologie ?
Retour sur quarante ans de réticences
Nicky Le Feuvre, Pierre Bataille et Laura Morend – La visibilité du genre dans
des revues de sociologie du travail. Comparaisons France et Grande-
Bretagne (1987-2012)
Jasbir K. Puar – Homonationalisme et biopolitique
Hors-champ
Virginie Vinel – Biographies individuelles et actions collectives : le militantisme
féminin dans une vallée sidérurgique lorraine
Manuela Lavinas Picq – Porter le genre dans la culture : femmes et interlégalité
en Équateur
Hommage
Jules Falquet et Helena Hirata – À la mémoire de Bruno Lautier (1948-2013)
Notes de lecture
ISSN : 1165-3558
ISBN : 978-2-343-00959-9
24,50 € 54
2013
Cahiers du Genre
54 / 2013
Rétrospectives
Cahiers du GenreCahiers du Genre
54 / 2013
Rétrospectives
Coordonné par
Isabelle Clair et Jacqueline Heinen





Revue soutenue par :
l’Institut des Sciences Humaines et Sociales du CNRS
le Centre de recherches sociologiques et politiques de
Paris (CRESPPA), équipe Genre, travail, mobilités
(GTM, CNRS – universités Paris 8 et Paris 10)
le Service des droits des femmes et de l’égalité
xxxDirectrice de publication
Anne-Marie Devreux
Secrétaire de rédaction
Danièle Senotier
Comité de lecture
Madeleine Akrich, Béatrice Appay, Sandra Boehringe, José Calderón,
Danielle Chabaud-Rychter, Isabelle Clair, Sandrine Dauphin,
Virginie Descoutures, Anne-Marie Devreux, Jules Falquet,
Estelle Ferrarese, Maxime Forest, Dominique Fougeyrollas-Schwebel,
Nacira Guénif-Souilamas, Jacqueline Heinen (directrice de 1997 à 2008),
Helena Hirata, Danièle Kergoat, Bruno Lautier †, Éléonore Lépinard,
Ilana Löwy, Hélène Yvonne Meynaud, Pascale Molinier,
Delphine Naudier, Roland Pfefferkorn, Wilfried Rault,
Fatiha Talahite, Josette Trat, Pierre Tripier, Eleni Varikas
Bureau du Comité de lecture
Isabelle Clair, Anne-Marie Devreux,
Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Helena Hirata,
Wilfried Rault, Danièle Senotier
Comité scientifique
Christian Baudelot, Alain Bihr, Françoise Collin †,
Christophe Dejours, Annie Fouquet, Geneviève Fraisse,
Maurice Godelier, Monique Haicault, Françoise Héritier,
Jean-Claude Kaufmann, Christiane Klapisch-Zuber,
Nicole-Claude Mathieu, Michelle Perrot, Serge Volkoff
Correspondant·e·s à l’étranger
Carme Alemany Gómez (Espagne), Boel Berner (Suède),
Paola Cappellin-Giuliani (Brésil),
Cynthia Cockburn (Grande-Bretagne), Alisa Del Re (Italie),
Virgínia Ferreira (Portugal), Ute Gerhard (Allemagne),
Jane Jenson (Canada), Diane Lamoureux (Canada)
Sara Lara (Mexique), Bérengère Marques-Pereira (Belgique),
Andjelka Milic (Serbie), Machiko Osawa (Japon),
Renata Siemienska (Pologne), Birte Siim (Danemark),
Fatou Sow (Sénégal), Angelo Soares (Canada),
Diane Tremblay (Canada), Louise Vandelac (Canada),
Katia Vladimirova (Bulgarie)
Abonnements et ventes
Voir conditions à la rubrique « Abonnements » en fin de volume
© L’Harmattan, 2013
5, rue de l’École Polytechnique, 75005 Paris
ISBN : 978-2-343-00959-9
EAN : 9782343009599
ISSN : 1165-3558
Photographie de couverture : Daniel N. Reid, I am a Camera (2005).
L’auteur n’est pas responsable du contenu du numéro.
http://cahiers_du_genre.pouchet.cnrs.fr/
http://www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre.htm Cahiers du Genre, n° 54/2013
Sommaire
5 Jules Falquet et Helena Hirata
À la mémoire de Bruno Lautier (1948-2013)
Dossier Rétrospectives
9 Isabelle Clair et Jacqueline Heinen
Le genre et les études féministes françaises : une histoire ancienne
(Introduction)
21 Oristelle Bonis, Cynthia Kraus et Gail Pheterson
Translations du genre. Entretiens croisés (propos recueillis par
Isabelle Clair et Jacqueline Heinen)
45 Sarah Bracke et María Puig de la Bellacasa
Le féminisme du positionnement. Héritages et perspectives
contemporaines
67 Groupe ‘État et rapports sociaux de sexe’
Quelle citoyenneté pour les femmes ? État des lieux et perspectives
(1987-2012)
93 Isabelle Clair
Pourquoi penser la sexualité pour penser le genre en sociologie ?
Retour sur quarante ans de réticences
121 Nicky Le Feuvre, Pierre Bataille et Laura Morend
La visibilité du genre dans des revues de sociologie du travail.
Comparaisons France et Grande-Bretagne (1987-2012)
151 Jasbir K. Puar
Homonationalisme et biopolitique
Hors-champ
187 Virginie Vinel
Biographies individuelles et actions collectives : le militantisme
féminin dans une vallée sidérurgique lorraine
205 Manuela Lavinas Picq
Porter le genre dans la culture : femmes et interlégalité en Équateur Cahiers du Genre, n° 54/2013
227 Notes de lecture
— Coline Cardi et Geneviève Pruvost (eds). Penser la violence
des femmes (Séverine Sofio) — Mélissa Blais, Francis Dupuis-
Déri, Lyne Kurtzman et Dominique Payette (eds). Retour sur un
attentat antiféministe. École Polytechnique, 6 décembre 1989
(Hélène Yvonne Meynaud) — Delphine Gardey (ed). Le
féminisme change-t-il nos vies ? (Pierre Tripier) — Caroline Ibos.
Qui gardera nos enfants ? Les nounous et les mères (Michelle F.
Redondo) — Marie Buscatto. La fabrique de l’ethnographe. Dans
les rouages du travail organisé (Pierre Tripier) — Bibia Pavard,
Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel. Les lois Veil.
Les événements fondateurs. Contraception 1974, IVG 1975 ; et :
Bibia Pavard. Si je veux, quand je veux. Contraception et
avortement dans la société française (1956-1979) (Marie Mathieu
et Lucile Ruault) — Anne Fausto-Sterling. Corps en tous genres.
La dualité des sexes à l’épreuve de la science (Cornelia Möser)
253 Abstracts
257 Resúmenes
261 Auteur·e·s Cahiers du Genre, n° 54/2013 Hommage
À la mémoire de Bruno Lautier (1948-2013)
C’est avec stupéfaction d’abord, puis avec une infinie tristesse,
que le Comité de lecture des Cahiers du Genre a appris le décès
brutal, à 64 ans, d’un de ses membres, Bruno Lautier. Il était
pour nous un collègue très apprécié sur le plan intellectuel, mais
aussi un ami, quelqu’un à qui on pouvait faire appel en toute
confiance pour participer à la coordination d’un numéro de la
revue, d’un colloque, à un jury de thèse, pour évaluer un article
ou tout autre ‘service’ entre chercheur·e·s. Difficile de réaliser que
nous avons perdu un ami si généreux, si disponible, si ouvert.
Bruno était très proche de nous, qui travaillons dans le domaine
des rapports sociaux de sexe, par ses intérêts de recherche :
l’économie du travail domestique, d’abord, avec sa thèse d’État
soutenue à 26 ans, l’informalité dans le travail et l’économie, la
domesticité, le développement, son histoire et son ‘genre’, ou
encore la dialectique entre mondialisation, travail et genre. Sur
toutes ces questions majeures de recherche pour nous, féministes,
Bruno a dirigé un grand nombre de thèses de chercheuses
aujourd’hui pleinement reconnues dans le domaine du travail,
du genre et du développement.
Il s’impliquait dans le travail invisible, avec générosité,
modestie et la simplicité de l’évidence. Rien ne lui faisait peur,
rien ne le rebutait, malgré les innombrables responsabilités qu’il
assumait à l’IEDES, à la Revue Tiers Monde et dans une longue
liste de comités, de jurys et de commissions. Pour celles et ceux
qui ont eu l’occasion de travailler avec lui sur d’autres projets,
comme c’est le cas de beaucoup d’entre nous, une chose est
sûre : Bruno perdait rarement son flegme et sa bonhomie un peu
distante. Tout était toujours possible : raccourcir le texte pour 6 Jules Falquet et Helena Hirata
après-demain, signer le PV de jury pour avant-hier, présider une
table ronde au pied levé ou écrire une synthèse intelligente sur
trois textes d’économie féministe.
Oui : sur l’économie féministe. Car Bruno avait un intérêt
sincère et informé pour ce que certain·e·s appellent les
minoritaires : les peuples du Tiers Monde bien sûr, mais aussi
les femmes et parmi elles, les travailleuses domestiques — à
propos desquelles il avait, avec Blandine Destremeau, coor-
donné un passionnant numéro spécial de la Revue Tiers Monde.
Il a en particulier émis l’hypothèse audacieuse d’une cécité voulue
des chercheuses féministes latino-américaines à la probléma-
tique du service et de la servitude des travailleuses domestiques.
Bruno s’intéressait intellectuellement à la situation des femmes
et aux problématiques liées aux rapports sociaux de sexe, non par
effet de ‘mode’ ni pour récupérer quelques miettes du gâteau
sans se soucier un seul instant d’enlever le pain de la bouche
des femmes — comme bien d’autres qui n’y connaissent goutte
mais sont prompts à se déclarer spécialistes de ce champ —
mais pour faire avancer la discussion. Il ne prétendait pas
accaparer le domaine. Mais depuis des années, il lisait, écoutait,
travaillait autour des questions qui lui tenaient à cœur à l’in-
térieur de ce champ, notamment l’économie, le travail domes-
tique et les questions de mondialisation. Il a coopéré activement
au travail de discussion et de rédaction autour du colloque au
ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, en
2007, intitulé « Genre et mondialisation ». Il était, en France, le
seul homme ayant réellement les connaissances pour intervenir
sur ce thème et fut donc le seul auteur parmi vingt-deux femmes
dans l’ouvrage issu de ce colloque. Bruno reconduisait ainsi des
aventures intellectuelles antérieures, comme la participation à
l’atelier « Travail domestique » du colloque de l’ACSES
« Travail » en 1977, colloque pionnier en France sur le travail
domestique et la division du travail entre les femmes et les
1hommes ; comme la participation aux échanges entre le

1 Les Cahiers du Genre envisagent de republier, dans un prochain numéro, des
articles issus de cet atelier : Bruno Lautier, « Forme de production capitaliste
et ‘procès de travail domestique’ ». Critiques de l’économie politique, nouvelle
série, n° 1, octobre-décembre 1977, p. 61-90 ; Françoise Bourgeois et al.,À la mémoire de Bruno Lautier (1948-2013) 7
GEDISST et l’Université fédérale de Rio de Janeiro – Brésil –
2(accord CNRS-COFECUB 1990-1993) .
Aujourd’hui, si nous regardons en arrière, répétons-le : nous
avons toujours pu compter sur Bruno, sur son appui intellectuel
et moral, mais aussi pratique. Sur son soutien actif, même
lorsqu’il ne partageait pas nécessairement — ou ne connaissait
pas encore — les orientations théoriques développées. C’était
un homme curieux, ouvert et serein. Un homme qui n’avait pas
peur des femmes, qui pouvait les traiter comme des égales et qui
voyait toute l’importance intellectuelle et politique des études
féministes. Son départ laisse un grand vide. Nous espérons que
dix autres se lèveront pour poursuivre son travail et faire vivre
ce à quoi il croyait. En voyant toutes les étudiantes et les
étudiants qu’il a formé·e·s dans différentes universités et sur
trois continents, nous avons bon espoir. La relève est assurée.
Alors même si nous avons le cœur serré, nous pouvons te dire :
bon voyage, Bruno, dans les régions mystérieuses que tu as
rejointes, bon voyage et merci pour ton travail, ta générosité et
ton exemple.
Jules Falquet et Helena Hirata

« Travail domestique et famille du capitalisme ». Critiques de l’économie
politique, nouvelle série, n° 3, avril-juin 1978, p. 3-23.
2 Cahiers du GEDISST « Stratégies familiales et emploi. Perspective franco-
brésilienne », n° 4, 1992. Cahiers du Genre, n° 54/2013
Le genre et les études féministes françaises :
une histoire ancienne
Introduction
Si le mot ‘genre’ ne s’est répandu que récemment dans l’espace
médiatique, s’il arrive encore que des chercheuses féministes
s’étonnent de son usage en France, force est de constater que le
concept est désormais ancien, massivement utilisé et de façon
indiscutée par un nombre grandissant de spécialistes des études
qui portent aujourd’hui son nom. Progressivement adopté en
français à partir des années 1990, le terme sert souvent à re-
nommer des concepts des années 1970-80 (‘rapports sociaux de
sexe’, ‘patriarcat’, ‘domination masculine’, etc.). Pour autant, le
recours au terme ‘genre’ n’équivaut pas aux formulations anté-
rieures des études féministes. Revenir à l’histoire des définitions
et aux débats qu’elles ont engendrés s’avère indispensable pour
saisir la polysémie du mot ‘genre’, ainsi que les éventuels mal-
entendus et désaccords que suscite son usage.
Dès lors, il n’est pas question dans ce dossier, ou pas uni-
quement, de faire un état des lieux des recherches passées ou en
cours. Le propos n’est pas d’isoler ce qui n’avait « jamais été
pensé auparavant », mais plutôt de restituer l’histoire des
concepts et des usages, pour s’efforcer d’en cerner certaines
particularités contemporaines. Jeter un regard rétrospectif sur ce
qui s’est fait au cours des quarante dernières années afin de
comprendre ce qui se fait aujourd’hui et d’entrevoir des pers-
pectives à venir. 10 Isabelle Clair et Jacqueline Heinen
L’objectif n’est pas non plus de « rompre » avec le passé. La
rupture épistémologique était conçue comme un impératif des
études féministes des années 1970-80 (Delphy 1975, p. 61-67 ;
Fraisse 1982, p. 683-685 ; Varikas 2006, p. 40-42) qui se fon-
daient sur la critique d’analyses androcentrées et s’appliquaient
à révéler la cécité (et la position de pouvoir) des penseurs
consacrés. Si elle n’est pas absente des travaux contemporains,
cette démarche n’est plus centrale aujourd’hui, c’est pourquoi
ce dossier revient plutôt sur les productions accumulées au fil
du temps de manière critique. L’‘année zéro’ appartient à un
passé (mythique) un peu lointain et il est utile de tenir compte
des reconfigurations de la réalité sociale du genre depuis les années
1970 (des évolutions, des permanences, des reproductions), mais
aussi des changements intervenus dans les débats sur les façons
de définir le concept (ainsi que des non-débats, des impensés,
des impensables).
Notre contribution fait suite à deux dossiers des Cahiers du
genre consacrés à « la pluralité des féminismes » (Fougeyrollas-
Schwebel, Varikas 2006) et à leurs « recompositions et mutations »
(Fougeyrollas-Schwebel, Lépinard, Varikas 2005). L’accent por-
tera cette fois sur la production des concepts au sein d’institu-
tions académiques et éditoriales : bien que ces dernières soient
plus ou moins liées aux mouvements féministes, elles suivent
aussi des dynamiques qui leur sont propres. On s’intéressera donc
ici à des textes académiques et à leurs auteur·e·s, aux maisons
d’éditions et aux revues scientifiques qui les ont publiés.
Nous avons mis l’accent sur la sexualité, la race, la dimen-
sion postcoloniale, l’adoption généralisée — avec des acceptions
diverses — du terme ‘genre’ parce que ce sont des éléments
désormais structurants dans les théories féministes françaises.
Le choix des textes publiés tient également à leurs proximités
avec nos propres recherches : le travail, la citoyenneté, la
sexualité, l’approche sociologique. Dans la mesure où ils por-
tent sur des contextes donnés, leur portée explicative est limitée
— à certains pays, certaines disciplines, certain e s auteur e s —
au détriment d’autres.
????Le genre et les études féministes françaises… (Introduction) 11
Une histoire de mots
Le dossier s’ouvre sur un entretien croisé entre Oristelle Bonis,
Cynthia Kraus et Gail Pheterson qui ont usé de terminologies
variées, au fil des ans, pour transposer la notion de gender anglo-
américain dans le contexte français. La première, traductrice
professionnelle et éditrice, est notamment connue pour avoir
contribué à mettre à disposition du public francophone le texte
de Kimberlé Crenshaw sur l’intersectionnalité (2005 [1994]),
Des singes, des cyborgs et des femmes de Donna Haraway (2008
[1991]) et une anthologie du Black feminism (Dorlin 2008)
— qu’elle a coéditée en tant que codirectrice de l’ancienne
collection « Bibliothèque du féminisme », et dont elle a co-
traduit des textes. La seconde, philosophe travaillant en Suisse,
a traduit Gender Trouble, entre autres textes de Judith Butler
(2005 [1990]), et nous offre un regard francophone formé hors de
France favorisant l’analyse des traditions de pensée en fonction
de leur contexte national (voir aussi Kraus 2005). La troisième
est une psychologue d’origine états-unienne, travaillant en
France, elle-même régulièrement traduite en français et ayant
collaboré avec Nicole-Claude Mathieu à la traduction du texte
fondateur de Gayle Rubin sur les « systèmes de sexe/genre »
(2010 [1975]). Leurs trois points de vue sont inscrits dans des
métiers, des générations et des moments spécifiques dont la
confrontation permet de révéler une histoire des pratiques de tra-
duction ainsi qu’un ensemble de questions, rarement formulées.
Celles-ci concernent les délais d’introduction de certains textes
en France (avec les conséquences qui en découlent sur les choix de
traduction) et les controverses que leur publication occasionne
lorsqu’ils entrent en collusion avec les problématiques ‘nationales’.
Sont également évoqués les mots tabous, ceux qui sont in-
traduisibles, et les multiples facettes des réticences théoriques,
politiques, disciplinaires et linguistiques, que certaines de nos
interlocutrices ont pu nourrir à l’égard de l’introduction du
gender en français — ou qu’elles continuent à avoir.
La traduction pose notamment la question du choix lexical
pour être fidèle au fond et au ton, car il est des mots à première
vue proches qui recouvrent en réalité des polysémies diffé-
rentes. On retrouve cette idée dans le second article du dossier : 12 Isabelle Clair et Jacqueline Heinen
Sarah Bracke et María Puig de la Bellacasa expliquent préférer
traduire feminist standpoint par ‘positionnement’ plutôt que par
‘point de vue’ féministe afin de ne pas « diluer l’intensité contenue
dans le terme standpoint qui suggère la résistance, l’opposition,
l’adoption d’une attitude, la prise de position » (Bracke, Puig
de la Bellacasa, p. 48, note 3).
En matière de concept, la création peut aller jusqu’au
néologisme : il n’est plus alors question de résoudre l’intradui-
sible mais de rendre compte, par un mot inédit, de ce qui
apparaît comme une nouvelle réalité sociale. C’est le cas de
‘l’homonationalisme’ forgé par Jasbir Puar. La publication, dans
ce numéro, d’une partie de l’introduction à son célèbre Terrorist
Assemblages vient compléter la traduction d’autres extraits du
même ouvrage parus récemment aux éditions Amsterdam (Puar
2012 [2007]). Ses propos sur la construction de la nation,
l’instrumentalisation de l’homosexualité à des fins de domina-
tion géopolitique et, plus largement, raciale, intéresseront à n’en
pas douter la lectrice ou le lecteur francophone. Ce qui nous a
frappées dans ce texte et nous a conduites à l’inclure dans ce
dossier, ce n’est pas seulement l’analyse critique du discours
nationaliste sur l’exception états-unienne : c’est aussi, et d’abord,
la critique que Puar adresse aux théoriciennes queer lorsque ces
dernières « effacent », selon elle, l’enjeu racial que recouvre cette
instrumentalisation. Sa critique ne s’en prend pas seulement aux
discours des politiques et des militaires de son pays. Elle
s’adresse à son monde académique, « progressiste », et parti-
culièrement aux féministes, pour mettre au jour certains de leurs
impensés. Par là même, elle nous rappelle que les théories queer,
trop souvent présentées en France comme des inventions
récentes, ont en réalité une histoire désormais relativement
ancienne. Elles n’incarnent pas un bloc homogène, composé des
quelques auteures traduites en français au cours des dix der-
nières années : elles font l’objet de débats et de controverses,
désormais partie intégrante du corpus critique des théories
féministes.
Ces deux derniers textes sont des textes épistémologiques qui
ne se contentent pas d’interroger les idées : ils interrogent aussi
leurs porte-parole et les différents contextes dans lesquels ces
idées ont été produites. Ainsi, lorsque Puar révèle les impensés Le genre et les études féministes françaises… (Introduction) 13
des discours progressistes, elle met en lien des écrits théoriques,
des auteur e s, des associations de défense des droits LGBTQ,
dans différents pays, en fonction de contextes différenciés.
Une histoire de personnes, de structures et d’institutions
Contribuer à une enquête à la fois historique et sociologique
sur la façon dont le genre a été conceptualisé est au cœur de ce
numéro. Cela suppose non seulement de reconstituer les généa-
logies de pensée, mais de donner à voir les acteur trice s et les
institutions qui les portent, les font exister, et parfois les contra-
rient (Chapoulie 2005). Il ne s’agit pas de présenter les études
féministes comme un domaine scientifique établi mais de
penser leur constitution dans leur contexte social, intellectuel et
politique, les provenances et les métamorphoses des objets, les
luttes qui aboutissent à la domination d’une perspective sur
d’autres (Pestre 2006). Depuis l’article de Rose-Marie Lagrave
(1990) sur l’entrée des études féministes à l’université ou depuis
le numéro de la revue CLIO consacré à « l’histoire des femmes
en revues France-Europe » (Thébaud, Zancarini-Fournel 2002),
rares sont les comptes rendus qui se présentent explicitement
comme des analyses sociologiques ou historiques de la produc-
tion féministe. Ceci dit, les témoignages commencent à poindre,
au gré d’entretiens qui constituent aujourd’hui des formats
récurrents dans plusieurs revues centrées sur le genre (cf. Les
Cahiers du CEDREF ; les Cahiers du genre ; Travail, genre et
sociétés ; Genre, sexualité et société). De plus en plus de préfaces
reviennent sur l’ensemble de carrières de recherche (e.g. Delphy
2001 ; Kergoat 2012) ainsi que quelques exposés « situés » de
la part de chercheuses plus jeunes (e.g. Bereni 2012). C’est à
partir de ce type de matériau qu’Isabelle Clair s’est efforcée de
reconstituer un débat — sur l’articulation entre genre et
sexualité — dont elle estime qu’il n’a jamais vraiment eu lieu
dans les études féministes françaises en sciences sociales, et
particulièrement en sociologie. Selon elle, ce non-débat français
tient notamment à la formulation de « risques » d’inclusion de
la sexualité dans la pensée du genre propres à certaines
époques, durant lesquelles la promotion d’une telle pensée
aurait rendu inaudible la critique vis-à-vis d’une approche psy-
????14 Isabelle Clair et Jacqueline Heinen
chanalytique dite ‘essentialiste’ des rapports de sexe, aurait en-
fermé les femmes dans des problématiques ‘féminines’, miné la
constitution d’une ‘classe des femmes’ (divisée entre lesbiennes
et hétérosexuelles, plus largement éparpillée entre des identités
disparates et jugées secondaires) et enfin fait entrer les hommes
dans le concept et ses institutions.
De leur côté, Nicky Le Feuvre , Pierre Bataille et Laura Morend
ont constitué une base de données inédite à partir des résumés et
des titres d’articles publiés dans quatre revues françaises et
britanniques : deux revues dites « généralistes » — Sociologie
du travail et Work, Employment & Society —, et deux revues
« de spécialité », c’est-à-dire consacrées exclusivement aux
études genre — Travail, genre et sociétés et Gender, Work &
Organizations. Leur étude montre qu’au cours des vingt-cinq
années prises en considération (1987 à 2012), la revue
‘généraliste’ anglaise a publié cinq fois plus d’articles consacrés
au genre que son homologue française. Un tel écart témoigne
d’une ouverture de la sociologie du travail vis-à-vis de cette
thématique beaucoup plus affirmée en Grande-Bretagne qu’en
France. Cette différence d’approche se reflète d’ailleurs dans les
objectifs que se fixent les deux revues exclusivement consa-
crées aux études genre : alors que l’une — Gender, Work &
Organizations — entend capitaliser l’intérêt suscité par les débats
sur le genre, l’autre — Travail, genre et sociétés — cherche à
compenser l’invisibilité de la question dans le champ de la socio-
logie française. Par-delà les pratiques différenciées concernant
la signature individuelle ou collective des articles parus dans les
deux types de publications, le fait que l’apparition de revues
consacrées à la problématique du genre ait coïncidé avec une
diminution du nombre de contributions portant sur cette ques-
tion dans Sociologie du travail indique à l’évidence qu’on a
affaire à un processus d’institutionnalisation des études genre
fort différent des deux côtés de la Manche. Aussi les spécia-
listes du genre disposent-elles d’infiniment plus de possibilités
de valoriser leurs travaux en Grande-Bretagne qu’en France.
Parallèlement à l’approfondissement de ce type de démarches
et à l’exploitation des données disponibles, tout reste à faire :
interroger non seulement les actrices et les acteurs des études
genre, mais aussi leurs archives (correspondances, manuscrits, Le genre et les études féministes françaises… (Introduction) 15
littérature grise, etc.), et celles des institutions dans et pour les-
quelles ils et elles ont travaillé et continuent de le faire (rapports
de laboratoires, évaluations des formations, libellés des postes
de chercheur e mis aux concours et candidat e s retenu e s, etc.).
C’est, de manières différentes, ce à quoi répondent en partie
l’entretien croisé consacré aux « translations du genre » et
l’article du Groupe ‘État et rapports sociaux de sexe’. Le premier
donne accès à des récits personnels et à quelques documents
d’archive qui éclairent la traduction en train de se faire. Le
second voit se reformer, comme se reforment les groupes
musicaux, un collectif de recherche né en 1987 à l’issue du
colloque international « Les rapports sociaux de sexe : problé-
matiques, méthodologies, champs d’analyses », organisé à Paris
par l’APRE (Atelier – Production – Reproduction). Composé
notamment d’Alisa Del Re, Arlette Gautier, Jacqueline Heinen,
Jane Jenson, Bérengère Marques-Pereira et Martine Spensky
(auteures de l’article que nous publions ici), le Groupe ‘État…’
a permis de donner corps à un objet alors peu débattu dans
l’espace francophone par les recherches sur les rapports sociaux
de sexe. Ce texte, qui présente un état des lieux de la question,
offre des pistes de lecture sur les conditions dans lesquelles les
trois concepts au cœur des travaux du groupe — l’État, les
politiques sociales et la citoyenneté — ont émergé. Les auteures
soulignent que la dimension transnationale de leur terrain d’étude
les a d’emblée sensibilisées à l’importance de situer les problé-
matiques abordées dans leurs contextes respectifs. Non seule-
ment les réalités étudiées s’avéraient fort dissemblables selon
qu’il s’agissait de l’Europe ou des Amériques, du Sud ou du
Nord, de l’Ouest ou de l’Est, de régimes politiques fédéralistes
ou centralisés, mais l’acception même de termes à première vue
semblables différait du tout au tout. Soulignant les apories qui,
du point de vue du genre, ont longtemps marqué les analyses
sur l’État dans les divers champs des sciences humaines, cet
article évoque les déplacements opérés dans la réflexion depuis
vingt-cinq ans — à la fois en raison des changements intervenus
dans la réalité politique, économique et sociale, des changements
d’approche dus aux mouvements porteurs de revendications
nouvelles en termes de droits et des apports conceptuels qui en
ont découlé.
?????16 Isabelle Clair et Jacqueline Heinen
Une histoire sans fin
À l’heure où le ‘genre’ se diffuse au-delà d’un cercle restreint
— pour le meilleur comme pour le pire —, retracer l’histoire du
concept et en faire l’objet d’une enquête sociologique s’avère
des plus nécessaires. Mais un tel travail et, partant, ce numéro
s’exposent à des objections de la part des spécialistes qui risquent
de ne pas se retrouver dans les propos émis. Les objectivations
du passé entrent souvent en conflit avec les récits personnels et
collectifs. C’est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit d’un micro-
cosme qui s’est construit (et maintenu) contre des tentatives
répétées de le réduire au silence — la crainte étant que toute
critique interne sape l’unité, vienne casser les rangs. Nous pen-
sons au contraire qu’une démarche réflexive ne peut que confor-
ter les arguments féministes en prolongeant une discussion
jamais achevée et armer un domaine d’études contre la critique
de mauvaise foi, et surtout contre les coups de boutoir anti-
féministes. Ainsi que l’écrit Puig de la Bellacasa, dans un texte
publié ailleurs :
Une des forces de la formule ‘le personnel est politique’ est
d’inciter à demeurer à l’écoute des devenirs qui s’enclenchent
dans le partage des morceaux d’existences que l’on fait taire,
d’inviter à ne pas perdre de vue dans la construction des posi-
tions les pièges de leur normalisation / naturalisation. […] Si la
perspective féministe, sujet de savoir et sujet politique, permet
de montrer l’imposture des points de vue venant de ‘nulle part’,
ses positionnements politiques et théoriques tentent, eux, de se
présenter comme situés et partiels — sans automatiquement
perdre leur pertinence. La vivacité des débats théoriques dans le
féminisme témoigne d’une résistance à la normalisation, de la
nécessité de ne rien donner pour acquis : aucune position de
minorité ne garantit un devenir-minoritaire. (Puig de la Bellacasa
2003, p. 42)
Aussi les pistes proposées dans ce numéro sont-elles les pistes
d’une histoire sans fin — mais aussi sans finalité préétablie.
Une telle posture apparaît dans plusieurs des textes regroupés ici,
avec la remise en cause d’une vision téléologique du féminisme
et de ses théories. Citant Harriet Silius (2002), Le Feuvre,
Bataille et Morend soulignent la « dépendance au sentier » (path
dependency) qui caractérise la diffusion et l’institutionnalisation Le genre et les études féministes françaises… (Introduction) 17
de la notion de genre. On ne peut saisir la complexité des études
qui s’y rapportent si l’on s’en tient à une optique linéaire selon
laquelle telle étape succèderait à telle autre. De son côté,
Isabelle Clair met en garde contre l’idée qu’intégrer la sexualité
dans l’approche sociologique du genre aurait nécessairement
une dimension progressiste : contrer la stigmatisation dont
souffrent les recherches sur les sexualités dans la sociologie en
général et dans les études féministes — a fortiori lorsqu’elles
engagent une réflexion sur l’articulation entre genre et sexualité —
devrait, selon elle, être à l’agenda des études genre françaises
mais ne revient pas à énoncer la seule problématisation désor-
mais pertinente. La référence, dans le texte de Puar et dans celui
de Bracke et Puig de la Bellacasa, à Saba Mahmood et à sa
remise en cause de toute téléologie de la modernité, élargit
1encore la question : toute définition d’un « chemin unique »
(Puar p. 160) vers la libération (des femmes, des queers), vers le
progrès, comprise dans les discours nationalistes ou dans certains
discours féministes, est un piège qui tend à rendre inaudibles
certaines voix, à exclure de la réflexion et de la solidarité une
pluralité d’expériences pensées dès lors comme « autres » (non
blanches, pieuses, etc.).
* *
*
Le dossier est complété par deux articles « hors-champ » qui
mettent au jour la réalité de femmes déterminées à faire re-
connaître leurs droits. Celui de Virginie Vinel repose sur une
enquête par entretiens biographiques auprès de femmes qui,
dans les années 1970, se sont engagées aux niveaux syndical et
politique dans un bastion masculin : la sidérurgie. Le recueil de
parcours biographiques articulant engagement public et orga-
nisation de la vie privée est l’occasion de rendre visibles des
formes et des femmes d’action habituellement passées sous
silence par la science politique, l’histoire et la sociologie
françaises. L’article de Manuela Lavinas Picq nous fait quant à
lui traverser les mers pour rendre compte de l’action politique
d’autres femmes, là encore de façon très localisée : des

1 Rappelons que l’ouvrage de Mahmood (2009 [2005]) est désormais acces-
sible en français. 18 Isabelle Clair et Jacqueline Heinen
Amérindiennes, situées à l’intersection de rapports de race et de
sexe, entre droit international, justice ordinaire (nationale) et
justice indigène. L’analyse minutieuse de leurs stratégies pour
faire valoir leurs droits révèle une réalité peu connue ; elle
éclaire aussi la mécanique complexe selon laquelle les normes
internationales en matière de genre sont concrètement mises en
application dans des pays où prévaut le « pluralisme juridique ».
Isabelle Clair et Jacqueline Heinen
Références
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genre. Réflexions à partir d’une expérience située ». Contretemps,
rubrique « Interventions », en ligne :
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Calise, Jules Falquet, Catherine-Léa Auffret, Meghann Cassidy,
Elsa Dorlin).
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(eds) (2005). « Féminisme(s). Penser la pluralité ». Cahiers du
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« Féminisme(s). Recompositions et mutations ». Cahiers du genre,
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Désormais disponibles en ligne :
http://w3.msh.univ-tlse2.fr/arpege/spip.php?article90
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Translations du genre
Entretiens croisés avec Oristelle Bonis,
Cynthia Kraus et Gail Pheterson
Propos recueillis par Isabelle Clair et Jacqueline Heinen
Oristelle Bonis est traductrice et éditrice. Après avoir longtemps
codirigé la collection « Bibliothèque du féminisme » chez
L’Harmattan, avec Dominique Fougeyrollas-Schwebel et Hélène
Rouch, elle a fondé en 2010 la maison d’édition iXe. Elle a
traduit de nombreux articles pour les Cahiers du genre, en par-
ticulier le texte de Kimberlé W. Crenshaw, « Cartographies des
marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences
contre les femmes de couleur » (2005 [1994]), dont il est ques-
tion dans l’entretien reproduit ci-après. Sont aussi évoquées la
traduction de l’ouvrage de Donna Haraway, Des singes, des
cyborgs et des femmes (2008 [1991]), ainsi que la contribution
d’Oristelle Bonis à l’anthologie française du Black feminism
(Dorlin 2008).
Cynthia Kraus est philosophe, maître d’enseignement et de
recherche en Études genre et en Études sociales des sciences et de
la médecine à l’Université de Lausanne. Dans les pages suivantes,
elle revient sur sa traduction du livre de Judith Butler, Trouble
dans le genre (2006, 2005 [1990]). Elle a traduit deux autres de
ses textes : « Violence, deuil, politique » (2003 [2003]) et
« Mémoires d’une jeune fille en Allemagne » (2011). Pour illus-
trer et prolonger le propos de Cynthia Kraus, on se reportera à
sa « Note sur la traduction » en marge de Trouble dans le genre,22 Entretiens avec Oristelle Bonis, Cynthia Kraus et Gail Pheterson
ainsi qu’à un article publié dans les Cahiers du genre : « Anglo-
American Feminism made in France : crise et critique de la
représentation » (2005).
Gail Pheterson est maître de conférence en psychologie sociale
à l’Université de Picardie Jules Verne et enseignant-chercheur
au sein de l’équipe CSU du CRESPPA (UMR 7217, CNRS,
Université Paris 8). Dans l’entretien, elle est amenée à aborder
l’article fondateur de Gayle Rubin sur les « systèmes de
sexe/genre », à la traduction duquel elle a collaboré auprès de
Nicole-Claude Mathieu (1998, 2010 [1975]). Gail Pheterson se
réfère également à ses propres textes, d’abord rédigés en anglais
et traduits par Mathieu, dont Le Prisme de la prostitution (2001
[1996]). Enfin, elle évoque la traduction espagnole de A
Vindication of the Rights of Whores (Pheterson 1989).
D’autres choix d’interlocuteur·trice·s auraient bien sûr été
possibles. D’ailleurs nombre de personnes qui ont joué, ou jouent,
un rôle central dans la circulation transnationale des études de
genre habitent les pages qui suivent. La réunion, inédite, des points
de vue d’Oristelle Bonis, de Cynthia Kraus et de Gail Pheterson
nous a paru pertinente parce que toutes les trois partagent un
monde commun tout en y occupant des places différentes. Elles
sont féministes et ont traduit, ou ont contribué à la traduction de
textes anglo-américains qui prennent le genre comme analyseur
du monde social ou comme objet. Mais si Oristelle Bonis est
traductrice professionnelle, Cynthia Kraus et Gail Pheterson sont
d’abord chercheuses. En outre, alors que les deux premières
(respectivement Française et Suisse) traduisent, la troisième
(d’origine états-unienne) est plus souvent ‘traduite’. La pluralité
de ces ancrages — professionnels, linguistiques, nationaux —,
auxquels s’ajoutent des différences d’âge et de références
disciplinaires, a constitué la principale raison de notre invitation
à leur endroit. Trois personnes pour trois regards. Pas moins,
afin de rendre compte d’une diversité d’approches. Pas plus, pour
que les réponses puissent être approfondies et que les réflexions
théoriques s’accompagnent de récits des pratiques concrètes de
traduction.
Quelques documents d’archives ont été mobilisés pour donner à
voir, dans des encadrés au fil du texte ou en note, des exemples Translations du genre 23
précis d’échanges concernant des choix de mots ou de conven-
tions graphiques. Nous remercions ici les personnes qui nous en
ont donné l’accès, outre nos trois interlocutrices, et par ordre
alphabétique : Nicole-Claude Mathieu, Rostom Mesli et Danièle
Senotier.
* *
*
— Qu’il s’agisse des travaux de Donna Haraway, de Gayle
Rubin ou de Judith Butler sur lesquels vous avez travaillé, tous ont
été publiés en français longtemps après leur sortie en langue
originale, alors qu’ils étaient célèbres dans leur propre pays et
ailleurs. Pourriez-vous raconter comment les choses se sont
passées pour chacun de ces textes ? Comment analysez-vous
ces retards ?
— Oristelle Bonis (OB). Les éditions Le Rouergue m’ont
contactée fin 2003 pour traduire Simians, Cyborgs and Women
de Haraway, je ne sais plus par quel biais. J’ai accepté à la fois
avec enthousiasme et avec terreur : le livre est si gros, si
complexe... En même temps c’était excitant comme challenge,
et cette traduction était indispensable : en dehors du « Cyborg »,
traduit par Nathalie Magnan et disponible en ligne, les textes de
Haraway n’existaient pas en version française alors qu’ils étaient
très souvent cités. Un an plus tard, quand j’ai remis le travail, le
Rouergue a calé, d’une façon assez inexplicable : ils ont estimé
que le livre, compte tenu de son volume, n’allait pas trouver son
public. Ils l’ont mis dans un tiroir et quatre ans ont passé. Entre-
temps, la maison a été absorbée par Actes Sud qui n’a pas non
plus repris le texte. J’ai protesté, en pure perte, jusqu’au jour où
le sujet a dû revenir dans un conseil d’administration : ils se
sont aperçu qu’ils allaient perdre les droits de cette traduction
qui avait coûté très cher. Le texte est alors tombé dans
l’escarcelle de Jacqueline Chambon, dont la maison avait aussi
été absorbée par Actes Sud, et pour qui j’avais déjà traduit des
textes liés au féminisme (Nochlin 1993 [1988], 1995 [1989]).
Marie-Hélène Bourcier l’avait rencontrée et lui avait dit que
c’était incroyable que ce livre reste comme ça en souffrance.
Marie-Hélène a écrit la préface, et Des singes, des cyborgs et
des femmes est enfin sorti (2008 [1991]). 24 Entretiens avec Oristelle Bonis, Cynthia Kraus et Gail Pheterson
— Cynthia Kraus (CK). Pour ma part, je n’avais jamais fait de
1traduction avant Trouble dans le genre (2006 ; 2005 [1990]).
Mais comme j’étais à Berkeley pour ma thèse de doctorat, de
1997 à début 2001, j’ai travaillé avec Judith Butler, et elle m’a
2proposé la traduction dès 2001 parce qu’elle était en contact
avec des maisons d’édition en France. J’avais déjà fait un petit
travail éditorial pour elle, pour la seconde édition du livre issu
de sa thèse, Subjects of Desire (1999 [1987]), qui comportait
des textes en français et en allemand. Les choses ont mis un peu
de temps à se cristalliser avec une maison d’édition ; en 2002, il
y a eu quelques échanges sur ce projet, et c’est en 2003 qu’on
est partis avec La Découverte. Cette publication représentait un
risque pour les éditeurs, ça a contribué au délai.
— Gail Pheterson (GP). Je me suis longtemps demandé pour-
quoi le texte de Gayle Rubin sur le « système de sexe/genre »
(1998, 2010 [1975]) n’avait pas été traduit en français ; c’était
un classique, y compris en France. Il a fallu attendre la fin des
années 1990 pour qu’il soit traduit. Je ne me rappelle pas qui en
a eu l’initiative, de Nicole[-Claude Mathieu] ou des Cahiers du
CEDREF — donc Liliane Kandel, Claude Zaidman... J’ai cru un
temps qu’il y avait en France une résistance politique à l’égard
de ce texte, mais on m’a assuré que cela n’avait pas été le cas :
on m’a dit qu’à l’époque, la traduction des textes féministes
n’était pas à l’ordre du jour, qu’on ne pensait pas en termes de
diffusion, mais plutôt en termes de réflexion interne dans un
cercle restreint de féministes intellectuelles qui lisaient l’anglais.
Quoi qu’il en soit, derrière ces histoires de traductions, la ques-
tion qui se pose, c’est ce qui est exporté, d’un contexte à l’autre,
et qui est exporté. Ainsi, aux États-Unis, pendant très long-
temps, on n’a parlé que des « three graces » : Kristeva, Cixous,
Irigaray. C’était ça, le ‘féminisme français’ là-bas. C’est un peu
la même chose ici avec Butler : pourquoi certaines auteures
sont-elles prises comme représentantes de toute une culture

1 Édition de poche dont le sous-titre est plus proche du titre original et dont le
texte comprend quelques révisions par rapport à la première édition française,
en 2005.
2 Toutes les dates sont données de mémoire. Translations du genre 25
féministe, même si elles-mêmes, comme c’est le cas de
Kristeva, s’en désassocient complètement ?
— C’est sûr que le French feminism recouvre des enjeux cruciaux
de traduction et de non-traduction du genre entre les États-Unis et
la France. Dans la préface française de Trouble dans le genre,
Éric Fassin revient sur le rôle que cette « drôle de construction
américaine » (selon les propres mots de Butler) a joué dans le
retard pris en France pour sa traduction. Qu’en pensez-vous,
Cynthia ?
— CK. Oui, la remise en cause ‘du’ féminisme par la référence
au French feminism et à la French theory, qui ne seraient ni
français ni féministes, est l’une des raisons majeures du retard
dans la traduction et la réception parfois compliquée de Trouble
dans le genre en France. Cela dit, la traduction de La vie
psychique du pouvoir (2002 [1997]), le premier livre de Butler à
avoir été publié en français, semble beaucoup moins marquée
par cette controverse transatlantique. Ce qui est intéressant, je
trouve, c’est que la traduction de certains ouvrages (pas seule-
ment de Butler) oblige à un retour critique sur l’histoire du
féminisme en France. Cela rouvre peut-être des débats qui se
sont clos, dont le débat sur ‘psychanalyse et politique’, qui se
revendiquait du postféminisme (comme du postcapitalisme)
plutôt que du ‘féminisme différentialiste’ (un qualificatif que leur
ont apposé et opposé les féministes dites matérialistes radicales) :
sortir ces questions de l’oubli nous force à relire certaines
auteures — non pas nécessairement pour les réhabiliter en tant
que féministes mais pour les juger après les avoir lues. Cela va
dans le sens du geste de Butler à l’époque : un des publics
cibles de ce livre, c’était le mouvement féministe. Et la contro-
verse n’a pas eu lieu seulement dans le monde anglophone,
mais aussi en Allemagne (Purtschert 2008) parce que cela
mettait en cause certaines versions du politique, du théorique...
— Ces délais de traduction ont dû avoir des effets sur le contenu
même de votre travail : plus le temps passe, plus les mots se
chargent de polysémies, et plus d’autres traductions d’un e même
auteur e sont susceptibles de s’accumuler… Comment avez-vous
travaillé par rapport à l’existant ?
??26 Entretiens avec Oristelle Bonis, Cynthia Kraus et Gail Pheterson
— OB. J’ai d’abord fait un premier jet toute seule, puis pour le
« Manifeste cyborg » et le texte intitulé « Savoirs situés », j’ai
comparé mon travail avec les traductions qui existaient sur le
Net, notamment celle de Nathalie Magnan (publiée depuis dans
le Manifeste cyborg et autres essais paru chez Exils en 2007).
Cela m’a amenée à réviser certains de mes choix. Ainsi, j’avais
traduit situated knowledges par ‘connaissances situées’, mais
l’expression ‘savoirs situés’ était déjà couramment employée,
sémantiquement inscrite, et je l’ai donc adoptée — un peu à
contrecœur parce que ‘savoir’ est un mot plus globalisant, plus
élitiste que ‘connaissances’.
— CK. Dans le livre de Butler, s’est posée la question de la
traduction d’agency : il y avait déjà pas mal de traductions,
plusieurs notions. J’avais demandé à Diane Lamoureux ce qu’elle
en pensait ; Christine Delphy avait son propre terme aussi et,
par la suite, je sais que les éditions Amsterdam ont choisi une
traduction spinoziste : ‘puissance d’agir’ (Vidal, Nordmann
2004). Il me semble avoir fait un choix plus ouvert en traduisant
par ‘capacité d’agir’. C’est vrai que, dans le texte de Butler, il
existe des analogies qui peuvent faire penser à la ‘puissance
d’agir’, dans un sens spinoziste, mais ce n’est pas une référence
saillante dans son ouvrage, ni explicite, ni thématisée, en tout
cas tel que je le lis. Du coup, ‘capacité d’agir’ me semble plus
approprié, parce que la référence spinoziste n’est pas prioritaire
dans le texte de Butler.
Même chose à propos de la traduction de gender relations par
‘sexage’, le terme de Colette Guillaumin. C’est un choix, fait
par les éditions Amsterdam, qui peut se défendre dans l’idée
d’intégrer le texte à toute la tradition féministe dite matérialiste
radicale en France. Pour ma part, je trouvais beaucoup plus in-
téressant de recourir à des expressions qui existent en français,
comme le ‘système de genre’, mais qui laissent ouverte la
possibilité d’un écart avec la tradition féministe matérialiste. Je
trouvais intéressant de garder cet écart visible, sans en faire un
objet de contentieux a priori plutôt que de ‘guillaumiser’ Butler.
Cette dernière s’intéresse certes à des questions matérielles ou
matérialistes, mais évidemment pas du tout dans le même cadre
théorique que les féministes matérialistes — hormis Monique