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Réussites et déconvenues du développement dans le tiers-monde

De
624 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1993
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EAN13 : 9782296272514
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REUSSITES ET DECONVENUES DU DEVELOPPEMENT DANS LE TIERS MONDE

OLIVIER DE SOLAGES

REUSSITES ET DECONVENUES DU DEVELOPPEMENT DANS LE TIERS MONDE
Esquisse de l'histoire d'un mal-développement

Ouvrage publié avec le concours du Ministère de la Recherche et de la Technologie (DIST)

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@L'HARMATTAN,
ISBN: 2-7384-1611-X

1992

Avant-propos

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le monde capitaliste et le monde communiste occupent toute la scène du bruit de leur coexistence, de leurs désaccords et de leurs conflits. Ailleurs, il existe d'autres populations qui n'appartiennent à aucun des deux blocs. Ce troisième monde, qui est un peu en arrière de la scène, est mis en plus grande lumière lorsqu'il reçoit d'Alfred Sauvy son nom dans un article de L'Observateur, en août 1952 : « Ce Tiers Monde, ignoré, exploité, méprisé comme le Tiers-Etat, veut, lui aussi, être quelque chose »(1). Comme le Tiers-Etat jadis, le Tiers Monde ne supporte plus son inexistence politique. TIne veut plus être un simple prolongement exotique des pays colonisateurs, un simple enjeu dans la rivalité qui oppose les deux blocs. Le nom qu'il a reçu du plus grand spécialiste français de la démographie l'institue en une réalité mieux reconnue. Car l'expression est très vite reprise par la presse et adoptée par le monde politique. En 1956,elle sert de titre à un ouvrage publié par l'Institut national d'études démographiques, que dirige précisément Alfred Sauvy: Le « Tiers-Monde », sous-développement et développement. Toute neuve encore, elle s'introduit, protégée par des guillemets, dans le monde universitaire. Autour de Georges Balandier, économistes et démographes analysent les problèmes du sous-développement tels que l'on peut alors les saisir. A la relative impuissance des pays du tiers monde sur le plan international et à leur volonté d'indépendance s'ajoutent des caractéristiques socio-économiques: la faim et la pauvreté, le chômage et l'analphabétisme. A quelques hésitations près, les pays regroupés sous cette dénomination ont conscience de faire partie du tiers monde. A la Conférence de

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Bandoung, en 1955, bon nombre d'entre eux ont affinné collectivement son existence. L'expression entre dans le langage courant en même temps que la réalité politique prend place dans la vie internationale. Plus tard, l'expression sera critiquée: son imprécision la rendrait incapable de rendre compte de la réalité qu'elle prétend désigner; le caractère globalisant et unifiant du singulier correspondrait de moins en moins à la diversité des pays concernés et de leurs problèmes. Ces critiques ne sont pas dépourvues de fondement, comme celles qui sont fonnulées en même temps au sujet d'autres expressions: le « sous-développement» par exemple. Ce terme, proposé par les Nations unies, s'est rapidement imposé tant apparaissent évidentes, pour les représentants des pays riches, les déficiences en tous genres dont souffrent les habitants de ces pays. Mais l'on s'avise bientôt que cette notion implique une comparaison avec le modèle de civilisation qu'offrent les pays industriels, et que cette référence est d'autant plus normative qu'elle est implicite. Peut-on parler simplement de pays développés, de développement? Ce type de société peut-il être tenu pour le modèle, pour l'aboutissement normal et nécessaire de l' évolution des sociétés? Ces questions progressivement se font jour chez quelques-uns de ceux qui sont engagés dans l'aide au tiers monde. L'expression « pays en voie de développement », bientôt remplacée par « pays en développement », ajoute à cette équivoque l'illusion, pour certains pays, d'une avancée vers ce modèle, alors que ces pays apparaissent plutôt, selon les critères utilisés, en voie de sous-développement. Le Nord, appelé aussi l'Occident (ou les pays occidentaux), et le Sud ne sont pas non plus des tennes appropriés. Nous les utiliserons pourtant, en raison de leur emploi commode et généralisé, les sachant partiellement inadéquats mais les trouvant utiles, les sachant contestables mais inévitables si l'on veut s'exprimer sans avoir recours à des périphrases compliquées. L'aide au développement, bien entendu, n'échappe pas à la mise en question qui affecte toutes les notions et toutes les expressions liées au tiers monde. Le discours officiel en parle beaucoup: les statistiques chiffrent l'aide publique et l'aide privée, des services de toute sorte organisent l'aide, la planifient et en évaluent les effets. Avec un a priori de bienveillance, nous montrerons tout ce monde à l' œuvre; quand il sera possible, nous écouterons ces administrateurs et ces hauts fonctionnaires exposer leurs programmes et justifier leurs orientations, en confonnité avec les théories du développement qu'ils ont apprises et qu'ils estiment avoir de bonnes raisons d'appliquer Avec eux, nous parlerons donc de l'aide au développement. Puis nous

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serons amenés à voir que le résultat obtenu est rarement celui que l'on disait chercher. Ce résultat parait bien n'être confonne ni aux promesses des théoriciens, ni aux intentions affirmées par les discours officiels, ni d'ailleurs à toutes les analyses et à toutes les critiques des milieux tiers-mondistes. Car il n'est pas un thème, il n'est pas une proposition qui n'aient provoqué contradiction et débat: problèmes démographiques, cultures d'exportation, ouverture au marché, transfonnation des techniques et industrialisation, source de l'autocratie dans l'Etat africain, influence des moyens de communication et des religions ont fait l'objet de thèses et d'anti-thèses. Sur tous les points que nous aborderons, des vérités provisoires mais virulentes ont été énoncées, avant d'être contredites puis rejetées - sans que toujours la vérité nouvelle paraisse présenter toutes les vertus nécessaires pour s'imposer. Le but de ces pages est d'exposer, de façon accessible et non polémique, ce que l'on peut retenir aujourd'hui de ces discussions et raisonnablement admettre. Le grand nombre de notes s'explique ainsi: superflues sans doute pour la plupart des lecteurs, elles pennettent d'identifier l'auteur (ou simplement le présentateur infonné) du détail contesté ou de l'opinion finalement retenue; elles pennettent de repérer où et comment cette position est justifiée, nuancée, déve10ppée(2) . Notre étude ne portera que sur une partie du Nord et sur une partie du Sud: elle analysera les rapports établis au sein de l'aire occidentale - et l'évolution de ces rapports - entre les pays développés à économie de marché et leurs partenaires du tiers monde. Les relations du tiers monde avec les pays socialistes ne seront pas abordées. Ce silence ne signifie pas l'absence de problèmes: le colonialisme et le néo-colonialisme ne sont pas le fait du seul Occident capitaliste, et chacun des deux blocs dominant le monde a tendu à une expansion mondiale. A Belgrade, en 1961, lors de la première Conférence des pays non alignés, Nehru faisait remarquer qu'un seul ancien satellite de l'URSSétait présent: la Yougoslavie, alors que dixsept anciennes colonies de l'Occident se trouvaient là, devenues des Etats indépendants. L'empire soviétique était constitué de pays européens et asiatiques non encore décolonisés(3). Comparant les Etats-Unis et l'URSS, nous les trouverions en compétition dans un certain nombre de domaines: pour la fonnation des responsables du tiers monde, par exemple, instruits en confonnité avec les intérêts respectifs et les idéologies des deux Etats invitants ; ou pour les ventes d' annes: l'URSS,au cours des années soixante-dix, assurait 34 % des ventes d' annement lourd au tiers monde, talonnant 7

les Etats-Unis, et jouait un rôle très actif dans la militarisation de ces pays(4).Mais, pour traiter les relations Est-Sud, il faudrait ajouter un rappel de l'idéologie marxiste et de sa diffusion, une analyse des méthodes utilisées pour assurer la dépendance politique des pays satellites et une présentation des processus de l'échange économique entre les pays du COMECONt leurs alliés ou sympathisants du tiers e monde. Enfin nous ne parlerons qu'incidemment des pays producteurs de pétrole. Au début de la période considérée, leur situation est tout à fait comparable à celle des autres pays du tiers monde. A partir de la première hausse des prix du pétrole, à l'automne 1973,leurs revenus deviennent tels qu'ils constituent désormais dans les statistiques un groupe à part. Par bien des aspects de leur vie politique ou sociale, ils appartiennent toujours au tiers monde, mais ils en diffèrent par un trop grand nombre de données pour rester intégrés à l'objet global de notre analyse. Une autre limite du champ de l'étude doit être encore signalée. Les facteurs culturels et religieux, et leur rôle à côté des facteurs économiques, sont essentiels à la compréhension du développement ou du sous-développement; il est rare cependant de les voir pris en considération et intégrés à l'analyse du sous-développement. Ils occupent ici une place importante, mais leur étude est restreinte à l'Afrique subsaharienne. Il n'a pas paru possible - il n'a même pas paru souhaitable, à moins de donner à l'ouvrage la dimension d'une encyclopédie - d'aborder ces mêmes problèmes au sein des civilisations latino-américaines ou asiatiques. Le lecteur devra se contenter de l'aventure, ou plutôt de l'esquisse de l'aventure culturelle et spirituelle d'un seul continent. En dépit des limites de cette esquisse, le lecteur pourra se rendre compte des principaux obstacles rencontrés sur le chemin d'un développement conçu à la manière occidentale, des illusions qui en marquèrent les débuts, puis des réussites partielles et des échecs majeurs de cette histoire. Il saisira le rôle essentiel des facteurs culturels, si tenacement négligés, et l'intérêt équivoque suscité pour des interventions en ce domaine.

Quelques spécialistes des problèmes du tiers monde et quelques amis m'ont apporté leur aide. Je dois exprimer ma gratitude en particulier à : Jacques Berthelot, maître-assistant à l'Institut national supérieur d'agronomie de Toulouse, mon accompagnateur inlassable et docu8

menté, qui a bien voulu rédiger le demi chapitre consacré à l'industrialisation du Brésil; et à Chantal Verger, assistante de la Commission« Justice et Paix », à laquelle je dois quelques pages sur le système monétaire et la dette; ainsi qu'à messieurs: Michel Beaud, professeur d'économie à l'Université Paris VIII et fondateur du GEMDEV (Groupement d'intérêt scientifique « Economie mondiale, Tiers Monde, développement»), qui a manifesté son intérêt pour cette entreprise dès son début et en a encouragé l'achèvement; Malik M'Baye, responsable des programmes au département de l'Education à l'UNESCO,guide expérimenté au sein de cet univers polyglotte, qui m'a fourni une documentation précieuse; Emmanuel Jahan, directeur du Centre Nord-Sud de l'Institut de l'entreprise, Jacques de Clebsattel, secrétaire général du Centre français du patronat chrétien, qui ont bien voulu me faire parvenir différents documents publiés par les organismes dont ils ont la responsabilité, et Etienne Le Roy, directeur du Laboratoire d'anthropologie juridique à la Sorbonne, qui m'a accordé un long et précieux entretien; Jean-Luc Molinier, car son expérience de la vie africaine m'a amené, au cours de nombreux échanges de vues, à améliorer en bien des points la présentation que j'offrais de cette vie; Paul-Marie Delsaux, qui a accepté de relire l'ensemble du manuscrit et m'a suggéré de multiples mises au point de détail; et enfin, Christine Avel, documentaliste au CIRED (Centre international de recherche sur l'environnement et le développement), à la souriante complaisance.

Ma gratitude va également à ceux qui se sont donné pour but l'aide aux plus défavorisés. Qui choisir panni tant de noms?
Gaston, par exemple, avec ses amis indiens et français dans un bidonville de Calcutta; avec ses frères hindous, musulmans et catholiques du Samiti -le Comité d'entraide fraternelle - dont l'action s'étend dans les zones rurales avec la collaboration et au profit de dizaines de milliers de familles pauvres; et Sœur Regina, près de Pondichéry, qui depuis quarante ans suscite le développement des villages et la prise en charge de milliers de lépreux, tandis qu'autour d'elle animateurs, monitrices et assistants médicaux issus de la population deviennent à leur tour responsables de l'éducation, de la santé, de la promotion humaine de leurs compatriotes. 9

En Afrique, ce sont Jean-Bernard et Simone, des amis burkinabè, inventifs et courageux, qui ouvrent leur communauté villageoise à une prudente évolution des méthodes et des perspectives traditionnelles; Madeleine, enseignante au Rwanda depuis quinze ans, dont les initiatives, soutenues, puis relayées et enracinées localement par ses amis du Diarwa, donnent une fonnation, un revenu et une ouverture à la vie aux jeunes filles des ateliers ; et les animatrices des foyers de Clair-Logis, au Sénégal, en Côted'Ivoire et au Burkina, qui accueillent et fonnent de jeunes africaines. En Amérique latine, c'est un prêtre indien, le Père Neptali Liceta, coordinateur au Pérou du mouvement « Paix et Justice », ainsi que l'Ayllu de Pirca, sa communauté villageoise quéchua sur les hautsplateaux andins; jusqu'à sa mon accidentelle en mars 1989, il agissait au cœur des communautés indiennes dont il était issu pour en faire revivre les coutumes tout en les ouvrant au monde;
et loni, avec les assistantes sociales de l'ADMERAssociaçâo de

defesa do menar da Rua - au milieu des enfants de la rue à SaoPaulo; loni que les insurmontables difficultés et les risques de l'action sociale ne découragent pas. Qui nommer encore panni tant d 'hommes et de femmes de chez nous et de là-bas? L'attention qu'ils ponent aux plus pauvres de notre planète, le panage qu'ils consentent avec eux de leur vie tout entière, leur indifférence à l'égard de toute publicité personnelle et de toute notoriété sont, pour celui qui les rencontre, un exemple et une chance.

NOTES
(1) A. Sauvy, « Trois mondes, une planète », L'Observateur, 14 août 1952, p. 5. Y. Lacoste explique comment cette expression est née chez son inventeur, comment elle s'est diffusée et imposée: Unité et diversité du Tiers Monde, Paris, La Découverte, 1984, p. 14 et sv. (2) Un article bref de vulgarisation est parfois donné en référence à côté d'un ouvrage technique, s'il a paru offrir une présentation correcte du problème dont un lecteur pressé puisse se contenter. (3) R. Vermont, « La Conférence des pays non-alignés à Belgrade et ses suites », Bulletin SEDEIS. Futuribles, n° 799, 10 octobre 1961, p. 1-32. (4) Annuaire Tiers Monde 1978, Paris, Berger-Levrault, p. 158. Le pourcentage indiqué est la moyenne de la période 1970-1976. 10

CHAPITRE I

Les débuts de l'aide au développement
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'Amérique du Nord et les pays européens, à peine sortis du conflit et tout occupés encore à la reconstruction, voient très vite leurs préoccupations s'élargir: hors de leurs frontières, au-delà même des zones qui ont servi de champ de bataille aux grandes puissances, on découvre que des pays sont dans la misère. Ces pays que l'on dit « sousdéveloppés », comment les aider? Un historique de cette découverte rappellera la manière dont la question s'est posée et les hommes auxquels on doit cette prise de conscience. Un grand mouvement est alors lancé, et nous verrons des groupes se constituer, nous verrons les efforts entrepris. Nous aborderons enfin la théorie qui sous-tend tous les projets: il y a, croit-on alors, un chemin naturel, obligé, du développement; il faut donc y engager tous ceux que l'on met en route vers le mieux-vivre. Comment la France, en particulier, et les Etats africains qui lui sont associés conçoivent-ils alors cette grande entreprise? 1) La découverte du sous-développement 2) La décennie pour le développement 3) L'aide au développement 4) La mise en route d'une grande entreprise.

1) La découverte du sous-développement En peu d'années, l'image que le monde se faisait de lui-même s'est profondément modifiée. A mesure que les colonies accèdent à l'indépendance politique, ces nouveaux Etats comprennent quelle est
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leur place dans la vie internationale. Le tiers monde se découvre dépendant et sous-développé,tandis que le monde occidental se rend compte peu à peu des difficultés extrêmes auxquelles sont affrontés les pays qui l'entourent.
Le tiers monde dans la vie internationale Au XIX"siècle, la politique coloniale a équipé les territoires d'outre-mer pour en exploiter les matières premières, les métropoles devenant les centres de transformation de ces produits. Le pays colonisateur cherchait à obtenir aux meilleures conditions les denrées qui lui manquaient. Il mettait en valeur telle ressource dans tel pays en fonction de ses besoins propres. Le pays colonisé a été spécialisé selon ses ressources naturelles, parce qu'il paraissait mieux placé pour produire, dans des conditions optimales, telle denrée ou tel service: le cuivre au Katanga, les bananes au Honduras, l'arachide au Sénégal. Il est donc entré dans le système global d'échange comme producteur de matières premières, de cultures diverses, comme fournisseur de main-d 'œuvre à bon marché, et comme importateur des produits manufacturés des industries européennes. Cette division internationale du travail s'est mise en place au temps de l'expansion européenne, de l'industrialisation des pays européens et de la colonisation(!). A la suite de l'économiste argentin Raoul Prebisch, on utilise aujourd'hui volontiers les teones de « centre» et de « périphérie» pour caractériser les rapports dont nous parlons. C'est pour les besoins, pour les industries du centre que la périphérie était mise en valeur, que ses produits agricoles ou miniers étaient développés et exportés. C'est à l'initiative du centre que les ressources de la périphérie étaient exploitées. Organisant autour d'elles l'économie mondiale, les sociétés européennes en étaient le moteur, leur dynamisme en assurait à leur profit le fonctionnement et la croissance(2).Et c'est une politique consciente du but cherché qui a maintenu jusqu'à nos jours cette division du travail à l'échelle du monde(]) : le président du Comité d'aide au développement de l'OCDEétait amené à reconnaître, dans son rapport de 1979, « que la domination politico-économique a filtré au travers du réseau des transactions Nord-Sud, ou encore (pour reprendre la teoninologie de Myrdal et Prebisch) qu'une dynamique a été effectivement à l'œuvre du centre vers la périphérie »(4).

Les Etats du tiers monde prennent conscience que l'indépendance politique est un leurre si elle ne s'appuie pas sur un minimum d'auto12

nomie économique. Il leur faut la puissance économique à la fois comme affirmation d'une volonté nationale d'indépendance et parce qu'ils entendent se libérer par elle de la misère et de la faim. « Les traits qui caractérisent l'Asie d'aujourd'hui, disait en 1950 le Pandit Nehru, sont une réaction contre les régimes coloniaux, la renaissance du patriotisme, l'aspiration à une réforme agraire, le désir de rattraper

le retard de son économie et une volonté passionnée de liberté. »
« L'Afrique se reconnaît dans ce portrait », ajoute un commentateur
qualifiéCS).

C'est Nehru précisément qui, avec quatre autres chefs d'Etatceux du Pakistan, de l'Indonésie, de la Birmanie et de Ceylan - est à l'origine de la première grande conférence des chefs d'Etat et de gouvernement d'Afrique et d'Asie. En avril 1955, la ville indonésienne de Bandoung devient tout à coup célèbre: les délégations de vingt-neuf pays sont rassemblées là, pas très loin de la capitale, vers l'extrémité ouest de Java. Elles sont invitées à analyser les problèmes de tous ordres que leurs pays ont à résoudre, et en particulier le soutien qu'il convient d'apporter à la lutte contre le colonialisme. Ellesveulent aussi promouvoir la compréhension et l'amitié entre les nations du tiers monde et contribuer à l'affermissement de la paix mondiale. Les chefs historiques des mouvements d'indépendance sont présents. Ce sont eux qui tentent maintenant, par des voies diverses, de restaurer la fierté de leurs peuples et de les tirer de la pauvreté. Parmi eux, Nehru, qui, depuis huit ans déjà gouverne l'Inde; mais aussi le colonel Nasser, et Chou En Laï, premier ministre de Chine, qui introduit en souriant un maoïsme discret. Achmed Soekarno accueille la conférence. C'est un vieux lutteur de la décolonisation: en 1927, il a fondé le parti national indonésien; il a connu ensuite pendant dix ans les prisons hollandaises. En 1945, il a proclamé l'indépendance de l'Indonésie, avant de pouvoir effectivement l'obtenir au terme de plusieurs années de lutte. A la tribune, au matin de ce 18 avril, c'est donc le président de la République indonésienne qui prononce le discours d'ouverture: « Pendant de nombreuses générations, nos peuples ont été sans voix dans le monde. Nous avons été ceux auxquels aucune attention n'était accordée, ceux dont le sort était décidé par d'autres, selon leurs intérêts qui primaient les nôtres, et qui nous faisaient vivre dans la

pauvreté et l'humiliation »(6).
Bandoung vaut moins par le communiqué final et ses résolutions que parce qu'il est le signe du réveil des peuples colonisés; parce qu'il est, selon l'expression de l'un de ses historiens, « le symbole
des peuples émergeant de la nuit
»(7).

Les historiens de l'UNESCO résu-

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meront tout à la fois la manifestation de Bandoung et les déclarations faites par les responsables afro-asiatiques,par cette formule: «Nous voici. Les temps sont révolus où le monde pouvait agir comme si
nous n'existions pas »(11).

Un an plus tard a lieu un épisode d'une moindre ampleur, mais significatif lui aussi: c'est, en juillet 1956, la nationalisation du canal de Suez. Pour donner à l'Egypte les moyens de la prospérité économique, support nécessaire du grand rôle politique qu'il veut pour elle, Nasser a décidé la construction du barrage d'Assouan. Au refus des Etats-Unis de fmancer le barrage, le raïs riposte: du même coup, il va s'assurer des ressources et rétablir son prestige. n annonce la nationalisation du canal; la foule applaudit - et Nasser de rire : « Le rire de Nasser, note alors un journaliste, nous avertit que la moitié de l'humanité veut un ordre nouveau... »(9). Un autre événement secoue encore, peu d'années après, l'opinion internationale: c'est, en janvier 1959, la révolution cubaine. Un dictateur tombe, mais il s'agit de bien plus que cela. C'est, « à moins de 100 kilomètres des Etats-Unis, l'émergence d'une nation qui, après deux ans de lutte armée, rejette le néo-colonialisme et va s'engager dans la voie du socialisme »(10). L'année suivante, à la tribune des Nations unies, Fidel Castro fera, face aux représentants des nations riches, quatre heures durant, le procès passionné des colonialistes et plus précisément celui des Etats-Unis, « protecteurs de

tous les fascismes, de toutes les exploitations »(11). « Que pouvons-nous faire? » demandait Soekarno à Bandoung,
bien conscient de la médiocrité des moyens économiques de l'Asie et de l'Afrique. « Nous ne pouvons nous permettre une politique de puissance. (...) Nous pouvons mobiliser en faveur de la paix ce que

j'ai appelé la violence morale des nations »(12). Cette violence morale
naissait à Bandoung, au Caire et à Cuba. Elle prenait forme en des mouvements politiques où allaient s'exprimer de plus en plus fortement la volonté d'indépendance des peuples du tiers monde, leur solidarité dans la lutte anticolonialiste et le sentiment (que toùs ne partagent pas au même degré) de l'urgence révolutionnaire(\3). Bandoung, Suez, Cuba: trois événements fortement symboliques. On ne peut plus ignorer la puissante revendication du tiers monde.

La prise de conscience des pays d'Occident Lentement, les pays d'Occident s'en rendent compte. Des avertissements précis leur sont répétés. n faut citer en premier lieu le brésilien Josué de Castro, professeur de géographiehumaine à l'université 14

de Rio de Janeiro, qui fait paraitre Géographie de la faim (1946), puis Géopolitique de la faim (1951). Devenu Président de la FAO,il plaide en faveur de ces « pays prolétariens dont une conspiration de silence (a) jusqu'ici caché la véritable situation sociale» ; il demande « une meilleure distribution des richesses et une meilleure structuration de l'économie universelle ». Des années durant, il lutte pour la création d'un organisme international dont la mission serait de
combattre les facteurs de la faim dans le monde(14).

A la même époque, l'agronome René Dumont ne cesse de parcourir le monde, d'étudier les expériences en cours, d'encourager et de conseiller, de blâmer parfois au risque de déplaire - comme dans L'Afrique noire est mal partie(IS). Pendant plus de vingt ans, chaque année ou presque, un livre paraîtra, ou plutôt un cri sera poussé; chaque année, un appel sera lancé, à temps et à contretemps, pour alerter les responsables nationaux et l'opinion publique, pour les stimuler avec la véhémence de l'amitié et parfois la colère de la déception. Le dominicain Louis-Joseph Lebret est un autre grand connaisseur du tiers monde. En 1953, la publication de Suicide ou survie de l'Occident? fait choc(\6).L'ensemble des problèmes du sous-développement est abordé dans ce livre majeur: les hommes sont très inégaux devant la vie, devant la faim et la maladie, devant leurs possibilités de développement économique et social; et les pays privilégiés ne comprennent pas la situation du monde. TIest indispensable d'établir de nouveaux modes de relation entre pays développés et pays sous-développés. C'est aussi l'enseignement que donnent à plusieurs reprises et qu'approfondissent les Semaines Sociales. La 35" Semaine (1945) s'intitule Peuples d'outre-mer et civilisation occidentale. Prenant acte des transformations profondes qui marquent le monde, aussi bien du côté des puissances colonisatrices que de celui des anciens empires coloniaux, elle propose les voies de l'organisation d'une communauté des peuples. Richesse et misère est le sujet choisi en 1952. Débordant le cadre et les problèmes nationaux, plusieurs conférenciers évoquent le problème mondial du sous-développement. A Angers en 1959, la 46" Semaine offre à ses 2 500 auditeurs une analyse économique et sociologique de la situation du tiers monde, de l'aggravation du sousdéveloppement économique, de l'accélération des disparités; elle expose les responsabilités que crée pour les chrétiens La montée des
peuples dans la communauté humaine(17).

L'économiste François Perroux, de son côté, développe la théorie de l'économie dominante: par le simple fait de sa plus grande 15

richesse, des capitaux qu'elle peut fournir, de sa technologie plus avancée, une économie exerce sur les autres un effet quasi mécanique de domination. Cet effet non intentionnel de toute économie forte peut être cherché volontairement, et la domination peut s'exercer en tout domaine choisi: technique et monnaie, relations industrielles et commerciales(18).François Perroux montre comment les forces économiques externes peuvent accroître les déséquilibres internes d'un pays; il insiste pour que des efforts soient consentis enfin à la mesure
du monde par une Europe sans rivagei-19J.

D'autres encore, à la même époque, s'efforcent d'ouvrir les yeux de leurs contemporains à ces réalités. L'écrivain hongrois Tibor Mende souligne, par les mots-clé des titres de ses ouvrages: orage, révolte, peur et espoir la gravité et l'urgence des grands problèmes humains qu'il a observés en Asie et en Amérique latine. Le suédois Gunnar Myrdal, ancien professeur à Harvard et ancien ministre, s'est spécialisé dans l'étude du Sud-Est asiatique; devant le fossé qui ne cesse de se creuser entre pays développés et pays sous-développés, il

cherche à comprendre « pourquoiet commentces inégalitésen sont venues à se produire, pourquoi elles persistent et pourquoi elles tendent à s'aggraver». Comment pourrait-on maintenant renverser la
tendance ?('1JJ).

L'ONU et les organisations internationales
L'ONUn'a pas été étrangère à cette prise de conscience. Selon sa charte, les nations du monde veulent s'unir « pour assurer des relations pacifiques et amicales fondées sur le principe de l'égalité des droits des peuples et de leur droit à disposer d'eux-mêmes ». Les nations manifestent leur intention de coopérer pour résoudre les problèmes internationaux dans le respect de chacune d'entre elles. Pour les nations industrielles cela suppose la transformation des rapports qu'elles entretiennent avec les pays du tiers monde. Tout en favorisant le mouvement de décolonisation, l'ONU organise l'aide économique aux pays dont elle connaît le niveau de vie insuffisant et les difficultés alimentaires. Ses experts, envoyés en mission sur toute la planète, observent et décrivent les différents aspects de ce que l'on désigne alors comme le sous-développement Ils chiffrent en milliards de dollars les sommes qu'ils estiment nécessaires au développement des zones du monde défavorisées, ils tentent de déterminer les obstacles au développement, ils élaborent les
mesures à prendre(21).

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Avec des ressources relativement limitées(22), les institutions spécialisées des Nations unies se mettent au travail. fi faut réduire la misère et la faim: c'est la fonction de la FAO; l'OMSse préoccupe de lutter contre les grandes endémies face auxquelles les médecines traditionnelles sont impuissantes; l'UNESCOprend pour objectif l'alphabétisation et l'éducation de base, ainsi que la protection des cultures menacées et la communication entre les cultures; l'UNICEF reçoit la mission d'améliorer la condition alimentaire et sanitaire des enfants du tiers monde; l'oIT, qui avait été fondée au lendemain de la Première Guerre mondiale pour améliorer les conditions du travail et promouvoir la justice sociale, a été rattachée à l'ONU: désormais elle se tourne largement vers le tiers monde pour étudier les problèmes de main-d'œuvre, d'emploi et de formation professionnelle. En même temps qu'elles affirment la dignité des peuples et leur droit à l'émancipation, les organisations internationales manifestent leur souci de répandre une certaine notion de la liberté, de la dignité de l'homme et de ses droits. Un ensemble de principes est ainsi énoncé dans la « Déclaration des droits de l 'homme» adoptée par l'ONU en décembre 1948, qui sera complétée, en 1966, par deux pactes internationaux relatifs aux droits économiques, sociaux et culturels, ainsi qu'aux droits civils et politiques (23). Des Commissions économiques régionales sont créées par l'ONU : l'une pour l'Europe et l'Asie en 1947, une autre pour l'Amérique latine l'année suivante et, dix ans plus tard, la Commission économique pour l'Afrique. Elles ont pour tâche de relever le niveau de l'activité économique de chaque pays et de renforcer les relations
--

entre eux et les autres régions du monde (2A). Des statistiques et des
études sont publiées par tous ces organismes, dont la diffusion contribue à une prise de conscience. En 1960, Josué de Castro rédige Le livre noir de la faim qui est à la fois un bilan et un livre d'espoir. Bilan sans gloire, car les plans d'assistance ont été jusqu'alors dérisoires et les mesures prises sont sans proportion avec la gravité du drame. Bilan inquiétant car, au fil des années, le fossé s'est élargi entre les pays de la faim et les pays de l'abondance. Le soi-disant développement économique est détourné de sa fin sociale pour ne profiter qu'aux riches et rendre plus difficile encore la vie des pauvres. Mais Le livre noir se fait aussi l'écho d'un changement d'attitude: un nouvel état d'esprit naît chez les hommes au pouvoir, un sens nouveau de leur responsabilité devant le monde; une opinion publique plus éclairée découvre que, dans des pays qui furent nos colonies, des gens souffrent de la faim et qu'il faut agir pour eux. Un

17

grand mouvement collectif devient possible pour « chasser réelle-

ment la faim de la surface de la terre»

(25).

2) La décennie pour le développement En 1960, en effet, la FAO lance la Campagne mondiale contre la faim qui doit se dérouler jusqu'en 1965. La résolution en a été prise en novembre 1959, à Rome, lors de la 10"Conférence générale, par les quatre-vingt-quatre pays membres de l'organisation. Cette campagne mondiale se présente, explique l'ancien directeur de la FAO,J. de Castro, « comme un vaste programme de restructuration économique du monde. Comme telle, elle sera capable d'intégrer à l'économie mondiale les pays marginaux et économiquement dépendants qui composent aujourd'hui la scène où se déroule le drame de

la faimuniverselle»(26).
Restructurer l'économie du monde? La FAOvise, en fait, un but qui lui parait plus accessible. Elle met sur pied un programme d'aide aux pays de la faim: le PAM(programme alimentaire mondial), créé en 1962, transportera et distribuera les produits fournis par les pays riches. Mais autour de la FAO,autour de la grande idée qu'elle a lancée, les organisations internationales et les Etats, les Eglises et les associations privées vont tenter de joindre leurs forces. La décennie de l'ONU Le projet est repris par l'ONU.En effet, à mesure que les anciens pays colonisés accèdent à l'indépendance, leur voix se fait entendre plus fortement aux Nations unies ou au sein des autres institutions qui les regroupent. Précisément, 1960 est. l' année des indépendances africaines: seize Etats africains devenus souverains adhèrent à l'ONU(27). Avec d'autres, ils constituent en 1963 l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA).L'année 1960 voit encore la création de l'OPEP par les pays producteurs de pétrole et leur première réunion à Bagdad. « L'essor des peuples de couleur» s'est manifesté à Bandoung en 1955 ; ces peuples finissent par se donner une structure permanente de concertation dans l'association des Pays non alignés. Leur premier Sommet, en choisissant de se réunir à Belgrade en 1961, affirme clairement la volonté d'indépendance des vingt-cinq pays représentés. Elargissant le projet de la FAO,l'ONU déclare les années soixante « décennie des Nations unies pour le développement ». Ses organisa18

tions spécialisées continuent à envoyer leurs enquêteurs et leurs experts, réunissent des conférences internationales, mettent à l'étude des plans de développement, financent des réalisations diverses. La pression des nouveaux Etats indépendants provoque un peu plus tard la création de la CNUCED (Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement) dont Genève accueille, en 1963, la première réunion. Les soixante-dix-sept Etats du tiers monde participant à cette première CNUCED constituent le « groupe des 77 » qui conservera cette dénomination lorsque le nombre des pays concernés sera beaucoup plus élevé. Simultanément, c'est l'ensemble du monde occidental qui se mobilise dans la lutte contre la faim. Les pays de l'OCDEcréent le Comité d'aide au développement, chargé de veiller à la coordination des programmes d'aide et de suivre les efforts entrepris par les différents Etats membres. Les gouvernements fournissent une aide technique et financière, envoient leurs coopérants. En France, l'Office de la recherche scientifique et technique outre-mer (ORSTOM) envoie ses pédologues étudier les sols et mettre

en valeur les terres africaines. L'Institut de recherches agronomiques
tropicales (IRAT), réé en 1960, installe en différents pays des stations c où l'on travaille à l'amélioration des cultures alimentaires; fusionnant avec d'autres organismes, il devient dix ans plus tard le Groupement d'études et de recherches pour le développement de l'agriculture tropicale (GERDAT) dont le domaine s'étend à toutes les grandes productions agricoles, à l'élevage, aux forêts, à la conservation des eaux et des sols. Malgré l'importance de cet apport d'ordre technique, la coopération en personnel est considérée comme la composante majeure de l'aide au développement: au milieu de la première décennie du développement, la France met 44 000 experts (dont 27 000 enseignants) au service du tiers monde(28). es hommes D de cœur, partout, s'engagent dans des comités de lutte contre la faim.

La participation des Eglises Depuis longtemps, dans les paroisses françaises, des chrétiens soutiennent l'action des missionnaires dont les lettres et les publications religieuses relatent les faits et gestes. Depuis longtemps, des groupes nombreux sont attentifs aux missions d'outre-mer, aux misères et aux besoins qui leur sont ainsi révélés. Ce courant d'inspiration chrétienne, soucieux d'entraide, va s'élargir et prendre une forme renouvelée.
19

En janvier 1960, 1 600 ecclésiastiques de 92 nations sont conviés au siège de la FAO,à Rome; il leur est demandé de contribuer au succès de la campagne entreprise. Quelques mois plus tard, recevant les membres de la 10"Conférence de la FAO,le pape Jean XXIII lance

un appel à tous les chrétiens: « Nous sommes tous solidairement
responsables des populations sous-alimentées », et il les invite « à

prendre part à cette immense œuvre de miséricorde »(29). Il renouvelle
son appel lors de l'Assemblée annuelle des organisations internationales catholiques (Munich, juillet 1960) qui a pris pour thème « L'Eglise et le progrès des peuples ». L'année suivante paraît l'encyclique Mater et magistra (1961). Soixante-dix ans après Rerum novarum (1891), Jean XXIII veut exposer la pensée chrétienne sur la question sociale étendue à la dimension des peuples et de 1'humanité: « Le problème le plus important de notre époque est peut-être celui des relations entre communautés politiques économiquement développées et pays en voie de développement économique. » Deux ans plus tard, l' encyclique Pacem in terris (1963) aborde la question des relations internationales et formule les principes d'une organisation de la communauté mondiale. Un troisième grand texte montre combien le développement des peuples est devenu pour l'Eglise une préoccupation dominante: c'est l'encyclique Populorum progressio (1967). «Les peuples de la faim, écrit Paul VI, interpellent aujourd 'hui de façon dramatique les peuples de l'opulence. (...) Le développement est le nouveau nom de la paix. » Et le pape trace les perspectives d'un développement intégral de l'homme, les chemins d'un développement solidaire de l'humanité: chaque communauté politique doit être reconnue pour la première responsable du choix et de la mise en œuvre des moyens nécessaires à son progrès économique et social ; l'aide fournie par les pays riches doit respecter l'indépendance, les droits, la personnalité des peuples pauvres, c'est-à-dire leurs valeurs morales et leurs panicularités ethniques. Entre temps, le concile Vatican II a publié la Constitution pastorale Gaudium et Spes sur « l'Eglise dans le monde de ce temps» (1965). La première rédaction ayant été jugée trop centrée sur les problèmes des pays développés, le texte est corrigé avec la collaboration d'évêques d'Afrique, d'Amérique latine et d'Asie, pour y faire entrer le tiers monde, ses problèmes et ses aspirations(30). u cours du A

concile, la voix du tiers monde a été entendue; les vues exprimées ont ouvert aux jeunes Eglises et aux peuples des perspectives neuves(3I).
20

En France, l'Eglise crée un organe commun aux mouvements qui dépendent d'elle pour qu'ils s'occupent tous ensemble du problème de la faim. En 1961, un Comité national est constitué où se rencontrent les représentants des différents mouvements (ACI, ACO,Pax Christi, Secours Catholique...) : c'est le Comité Catholique contre la Faim (Ccp) qui devient ensuite le CCFD,Comité Catholique contre la faim et pour le développement (1965). La CIMADE, réée pendant la c guerre par l'Eglise réformée pour accueillir les évacués, se dote d'un Service développement dont l'objectif est de soutenir les groupes engagés dans des actions de libération et de développement. CIMADE et CCFDtravailleront désormais en liaison suivie. Leurs publications et leurs bulletins - Cimade-info et Dossiers faim-développement seront pour des milliers de chrétiens un stimulant pour l'action autant qu'une source d'information. A un autre niveau, représentants du Conseil œcuménique des Eglises (COE) et organismes catholiques comme la Commission pontificale « Justice et Paix », créée en 1967, collaborent pour soutenir la prise de conscience des chrétiens et coordonner leurs efforts en vue du développement. Ainsi une Conférence œcuménique est réunie à Beyrouth (1968) : son but est de déboucher sur une action concrète qui comblerait le fossé grandissant entre nations riches et nations pauvres(32).La Division d'entraide et de service des Eglises, organe du COE,intervient pour soulager les détresses urgentes, essaie de remédier par une aide à long terme à ces situations, soutient des projets de développement sur tous les continents. Ces problèmes sont évoqués à la 4" Assemblée du COEà Upsal (Suède), en 1968. On s'y demande aussi comment prendre en compte, dans les projets, les aspects culturel, politique, idéologique, social et psychologique du processus de développement. L'action ecclésiale recherche avant tout la justice sociale au niveau national et internationale]]).La Conférence de Montreux (Suisse), en 1970, a pour tâche de transformer en décisions concrètes cette déclaration d'intention. Un Fonds mondial pour le développement est créé, que les Eglises membres du COE alimenteront en proportion de leurs ressources; une Commission pour la participation des Eglises au développement est chargée de définir la stratégie des Eglises et de coordonner leurs activités. A la même époque, à la demande du Synode national de l'Eglise Réformée de France, une réflexion est entreprise sur le développement, sur tout ce qui touche à la liberté de l'homme, à sa dignité et au sens de sa vie. « Saurons-nous aujourd'hui, interroge le Conseil de la 21

Fédération protestante de France, aimer notre prochain à travers les

relations complexes de l'économie et de la politique?
Un tiers-mondisme anti-impérialiste

»(34).

Entre les deux guerres mondiales, au cours des années trente, certains milieux de gauche, en relation avec des groupes de travailleurs et d'étudiants originaires des colonies, avaient pris position contre le colonialisme et appuyaient les premiers mouvements nationalistes(3S). qui deviendra le tiers-mondisme se partage alors Ce en deux attitudes opposées: celle des Eglises, généralement conciliantes à l'égard de la colonisation, celle des mouvements de gauche
qui ont en commun le thème de la lutte anticolonialiste<36>.

,

Sur ce dernier courant, beaucoup plus politisé, l'influence du marxisme est très forte; elle conduit à la mise en accusation du colonialisme, du capitalisme occidental, de l'impérialisme: il faut abolir le système capitaliste, supprimer la propriété privée des moyens de production, pour qu'enfm - comme dans les pays de l'Est, comme en Chine - la société socialiste soit instaurée, pour qu'enfin soit assuré un développement heureux des peuples libérés et collectivisés. Les militants se sentent solidaires des luttes d'indépendance menées dans le tiers monde; par l'écrit et par la parole, ils apportent un

soutien à ceux qui sont directementmêlés aux conflits de la décolonisation. Certains s'engagent personnellement au sein des mouvements révolutionnaires. Il faut citer ici au moins trois noms. En premier, celui d'Aimé Césaire. Cet écrivain martiniquais, professeur au lycée de Fort de France, fait paraître en 1955 son Discours sur le colonialisme. L'année suivante, il publie Cahier d'un retour au Pays natal, rédigé quinze ans plus tôt, à la fin de ses études à Paris. Le Discours: une mise en accusation du colonisateur et de ses méthodes; un réquisitoire contre la colonisation, destructrice des hommes et des civilisations. Le Cahier: aux Antilles précisément, la civilisation il été détruite et les hommes abâtardis. Quel écœurement devant ce peuple que l'exil a dépersonnalisé, devant cette bourgeoisie qui rêve de ressembler au modèle français et vit d'une personnalité d'emprunt, devant ces Antillais restés esclaves, devant toute cette « vieille misère pourrissant sous le soleil ». Césaire refuse « l'inacceptable» ; mais il

se veut le père, le frère, le fils, « l'amant de cet unique peuple ». Il veut remonter à ses sources, à l'Afrique mère et aux richesses du vieux fonds africain. Il veut pousser « le grand cri nègre» pour en
« ébranler les assises du monde
22
»(37).

L'écrivain tunisien Albert Memmi est un autre interprète des frustrations du colonisé, de sa déstructuration psychologique et culturelle. En 1957 parait son Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur. Deux portraits complémentaires, deux types d 'hommes nés de la situation coloniale: l'un, porteur des valeurs de l 'histoire et de la civilisation, ayant mission de transmettre ces valeurs - ce qui légitime la place usurpée qu'il occupe et le statut privilégié qui lui est reconnu; l'autre, dont les différences de mœurs et d'aptitudes mettent en évidence, aux yeux du premier, l'infériorité; être de carence et de servitude, il est normal que la soumission soit exigée de lui, mais la privation de ses droits et la suppression de toute responsabilité dans sa propre histoire le déshumanisent effectivement et aboutissent à sa « lente et inexorable destruction ». Comment répondre à cette destruction collective autrement que par la révolte? Quelle autre voie que la rupture sans concession avec le colonisateur pour
effectuer la reconquête de soi, de sa liberté, de sa dignité ?(38).

En 1961, un autre cri est lancé, au nom de tous les colonisés du monde, contre l'Occident colonial: Les damnés de la terre du Martiniquais Frantz Fanon. C'est l'analyse des mécanismes de l'oppression coloniale et de ceux de la violence révolutionnaire; puis c'est l'épreuve de force et la guerre de libération, l'unanimité fragile du peuple soulevé, sa politisation croissante jusqu'à la naissance hésitante d'une conscience nationale et d'un peuple nouveau. « La grande nuit dans laquelle nous fûmes plongés, conclut Fanon, il nous faut la secouer et en sortir. (...) Allons, camarades, le jeu européen est définitivement terminé, il faut trouver autre chose. (...) Il s'agit pour le tiers monde de recommencer une histoire de l'homme... »(39). C'est l'essai le plus complet et l'un des plus brûlants de cette littérature de révolte qui, au long de ces années, accompagnera et justifiera l'engagement révolutionnaire(40). « Notre génération a lu avec ivresse les lignes de Frantz Fanon », dira plus tard un écrivain guadeloupéen(41). Césaire, Memmi, Fanon: ce n'est pas aux Antilles seulement ou en Afrique qu'ils sont entendus. C'est un peu partout la jeunesse révolutionnaire des pays colonisés qui reconnaît en eux les interprètes de ses déchirements et de ses colères. Dans leurs ouvrages, réédités à plusieurs reprises par différents éditeurs, chacun découvre son propre portrait, son aliénation, sa révolte intérieure. En métropole, un certain public universitaire ne reste pas insensible à ces voix d'outre-mer. Non sans flux et reflux, non sans incertitudes idéologiques ni hésitations tactiques, mais nourri et mûri par les questions que posent à l'opinion française la décolonisation et la guerre d'Algérie, secoué mais non arrêté par ses conflits avec les appareils - celui du parti

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communiste, ceux de l'Education nationale et de l'Etat - ce tiersmondisme d'étudiants et d'intellectuels continue à se recruter dans les marges critiques de l'enseignement et des milieux littéraires. La soif de justice et de dignité qu'il exprime au nom des opprimés attire à lui des libéraux et des chrétiens de gauche(42). u cours des années A soixante, par sa réflexion théorique et sa présence dans le débat politique, il se montre activement solidaire des mouvements les plus radicaux.

Les initiatives privées
De nombreuses associations privées sont alors créées, soucieuses de la faim dans le monde, désireuses de mettre au service des plus défavorisés la compétence et la générosité de jeunes et parfois d'adultes disponibles. Ainsi des techniciens et des économistes fondent, dès 1957, l'Institut de recherche et d'application des méthodes de développement (!RAM) pour soutenir les organisations paysannes. En 1960, une soixantaine d'associations se regroupent pour former le Comité français contre la faim (CFCF); elles représentent les grandes familles philosophiques de la société française: œuvres humanitaires, organismes sociaux et professionnels, centrales syndicales, mouvements de jeunesse et instituts de recherche... décident de participer collectivement à la campagne contre la faim, en liaison avec le Comité interministériel créé par le Premier ministre. Les Volontaires du Progrès s'organisent avec l'appui du ministère des Affaires étrangères; aux buts communs à tous, ils joignent le souci d'un rapprochement de la jeunesse française avec les jeunesses du tiers monde. En 1965, Frères des Hommes est fondé par Armand Marquiset au retour d'un voyage en Inde. Celui-ci venait de fêter Noël à Calcutta, auprès de Mère

Térésa et desjeunes religieuses accueillantles mourants. « Lorsqueje
suis revenu de l'Inde, raconta-t-il plus tard, je me suis dit: Est-ce que »(43). Des volontaires se groupent et la première équipe part aussitôt pour Delhi; en 1966, une autre équipe s'installe à Calcutta; l'année suivante, Frères des Hommes est à Ouagadougou, Lima, Recife, et de nouveau en Inde, à Gaya. Ces organisations non gouvernementales (ONG) - et bien d'autres que l'on ne saurait énumérer ici - s'emploient à rassembler des moyens matériels, financiers et humains pour les mettre à la disposition des pays du tiers monde. Peu nombreuses encore, elles

tu y peux quelque chose? Oui, tu y peux quelque chose

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sont très vite présentes et actives dans les régions les plus déshéritées de la planète, mêlées aux pauvres qu'elles viennent aider. Au début des années soixante-dix, une deuxième vague d'oNG viendra multiplier les interventions et étendre l'aide. Le monde des agriculteurs français participe, lui aussi, à l'élan général. En raison de l'influence qu'a conservée sur lui l'Eglise catholique, le milieu rural est bien préparé à entendre le message de Jean XXIII. A la suite de l'encyclique Mater et Magistra, nombre de jeunes ruraux partent vers les pays du tiers monde « avec une mentalité de missionnaires lai'cs ». Les analyses nouvelles qu'ils font au contact des réalités, les interrogations qu'ils ramènent recevront un écho élargi grâce au rÔle que d'anciens responsables chrétiens ceux de la Jeunesse agricole catholique en particulier - jouent dans
les organismes professionnels et les syndicats(44).

3) L'aide au développement
Au début des années soixante, l'opinion internationale pense avoir saisi l'ampleur et l'urgence du problème: un effort plus large et plus systématique s'impose. Un vaste mouvement d'aide au développement est organisé, de puissants moyens vont être mis en œuvre. Un mouvement: mais où doit-il se diriger? Des moyens: mais comment les utiliser? Quelle démarche faut-il adopter pour aider le tiers monde? Il s'agit d'abord de nourrir les populations qui ne parviennent pas à produire ce qui leur est nécessaire pour vivre, d'assurer le transfert de surplus alimentaires dans les pays où la famine sévit de façon plus ou moins permanente. Mais il faut aller au-delà. Les slogans apparus à cette époque traduisent le changement de perspective: « Si tu donnes à quelqu'un un poisson, il mangera un jour; si tu lui apprends à pêcher, il mangera toute sa vie. » A ce proverbe confucéen on ajoute une version française: « Donne-lui une pomme, il mangera aujourd 'hui ; plante chez lui un pommier, il mangera toute sa vie. » L'idée est juste, l'image heureuse, mais une démarche simple ne peut en naître aisément, tant le problème apparaît peu à peu complexe. Il n'est donc guère de groupe où une réflexion n'accompagne l'action humanitaire. Mais une théorie s'impose rapidement: nous en rappellerons les grandes lignes avant de voir les moyens mis en œuvre.

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La réflexion des groupes
Un peu partout, dans les institutions internationales et les ministères concernés, dans les organismes publics et les associations privées, dans les Eglises, dans certaines universités, anthropologues et sociologues, économistes et historiens, géographes et démographes abordent tous les domaines de la grande mutation du tiers monde(4S): éducation et emploi, nutrition et santé, monde rural et industrie, aménagement de l'espace, migrations, phénomènes de dépendance. Les études fouillées publiées par l'ORSTOM,'expérience acquise par l les éducateurs et les conseillers de l'IRAMpermettent de progresser dans la connaissance, de mettre au point des méthodes d'intervention. Leur réflexion, les laïcs missionnaires d'Ad Lucem l'avaient entreprise dès 1932 avec le Dr Aujoulat ; au cours des années cinquante, alors que le fondateur de l'association devient secrétaire d'Etat à la France d'outre-mer, ils sont cinq cents, un peu partCJut dans le monde, à exercer leur profession dans le souci d'un rapprochement fraternel des races et des peuples. Le mouvement Pax Christi avait été fondé au lendemain de la guerre pour travailler à la réconciliation des anciens belligérants; s'inspirant de l'enseignement des plus récentes encycliques, qui montrent comment la paix est liée à la justice et aux droits de l'homme, il s'ouvre rapidement aux problèmes du tiers monde et inclut dans sa réflexion les perspectives du développement et de la solidarité mondiale. Comme eux et à la même époque, le Père Lebret mène, avec Economie et Humanisme, un travail de recherche pour assurer au mouvement d'aide une base sérieuse. Il a fondé l'IRFEDpour former des techniciens aptes à participer efficacement au développement harmonisé, c'est-à-dire social et humain en même temps qu'économique et technique. Il ne cesse d'insister sur les facteurs humains du développement. C'est le thème de sa déclaration à la première CNUCED il est délégué du Saint-Siège: l'homme n'est trop souvent où considéré que comme un élément de production, comme un facteur utile dans la réalisation du plan. C'est que la notion de développement n'a pas été suffisamment élaborée. Tout l'effort de recherche s'est porté sur le développement économique et les moyens d'y tendre, tandis qu'était négligée la réflexion sur le développement compris comme valeur de civilisation. Et le Père Lebret cite la formule chère à François Perroux: c'est tout l' homme qui est en question, et ce sont tous les hommes. Le développement est alors tout autre chose qu'une augmentation des chiffres de la production: « TI est l 'harmonisation dynamique des valeurs antécédentes et des 26

valeurs nouvelles, des valeurs autochtones et des valeurs importées »(46).
François Perroux, qui dirige l'Institut de Sciences économiques appliquées (ISEA),fondé en 1944, introduit précisément une distinction entre croissance et développement; au-delà du quantitatif que mesurent les indices de production et de revenu, le développement met en jeu les transformations des structures sociales, le changement des mentalités, les aptitudes neuves à l'amélioration de ses conditions de vie qu'acquiert une population. En 1957, à l'université de Paris est créé l'Institut d'étude du développement économique et social (mDES), dont le directeur, Henri Laugier, ancien Secrétaire général adjoint des Nations unies, veut faire un centre d'échange, une tribune des discussions critiques, des informations, des théories et des projets d'action. Dans le premier numéro de la Revue Tiers Monde, organe de l'IEDES,il explique la mission qui s'impose aujourd'hui « aux clercs de toute appartenance» de penser à l'échelle internationale(47).A l'Institut, où l'enseignement s'appuie sur la recherche, collaborent des universitaires, des représentants du secteur privé, des fonctionnaires nationaux ou étrangers. Des groupes étudient les expériences menées en tous secteurs; ils s'efforcent de définir le fonctionnement du système économique mondial, de mettre en évidence les besoins et les aspirations des différentes régions du monde, de proposer des solutions pour tout homme, quels que soient sa race, sa religion ou son statut économique(48). Le Collège Coopératif voit le jour en 1959. Henri Desroche, son fondateur, l'a conçu comme une institution établissant des accords entre universités et organisations coopératives. A partir de l'Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales, sur laquelle le Collège est initialement greffé, se constitue un réseau qui prend appui sur des universités françaises avant de s'étendre au Sud, particulièrement dans l'aire culturelle francophone. Cours et sessions seront complétés plus tard (1978) par l'Université Coopérative Internationale, institution itinérante et saisonnière qui se déplacera pour étudier sous toutes latitudes l'opportunité et les conditions de l'entreprise coopérative en vue du développement. Parallèlement, une publication assure l'approfondissement et la diffusion des grands thèmes du Collège,
Communauté et vie coopérative. logie de la Coopération(49). Archives internationales de socio-

En 1961, Croissance des Jeunes Nations commence à paraître. L'équipe animée par Georges Hourdin se donne pour but d'éclairer 27

l'action des militants en favorisant le dialogue avec les spécialistes et
les chercheurs(SO). acquiert très vite une audience considérable. Elle La Semaine sociale de 1967 souligne, après d'autres, les aspects humains et culturels du développement. La valorisation des personnes et des sociétés concerne l'ensemble de l'humanité; il s'agit d'une « création collective à l'échelle du monde »(SI). Tout cela ne peut aller, on commence à le comprendre et à le dire, sans une transformation des relations internationales. Un travail d'analyse est ainsi poursuivi, par lequel de grandes perspectives sont progressivement dégagées, des voies pour l'action indiquées. Vingt années de réalisations qui ont vu l'échec de bien des tentatives, l'analyse plus fine d'éléments connus, la prise en compte de données nouvelles nous amènent sans doute aujourd 'hui à exprimer autrement les difficultés et les perspectives du développement. Nous voyons mieux pourquoi les orientations d'alors se libéraient mal des notions courantes répandues par le discours économique généralementtenu, nous voyons mieux qu'elles véhiculaient parfois des équivoques dont la critique s'amorçait à peine(S2).Et nous hésitons maintenant à utiliser sans discernement le terme de développement depuis qu'ont été clarifiées les réalités auxquelles il se réfère, ou à parler d'aide au développement, sachant à quel point les pratiques de l'aide ont été liées aux intérêts des pays occidentaux. Pourtant, dès cette époque, les difficultés déjà rencontrées, les erreurs déjà commises sont soulignées par des hommes compétents ; ces hommes énoncent des avertissements, à voix aussi haute qu'ils le peuvent. Cela va éclairer la réflexion de certains et leur pratique sur le terrain. Mais quelles que soient l'indépendance et la justesse de leurs initiatives, l'aide apportée au tiers monde va être enveloppée, influencée de façon déterminante par une théorie et par des notions que nous allons maintenant présenter.

La théorie du développement
.

Une doctrine, des moyens financiers et techniques, un projet pour

l'avenir, voilà ce que les pays riches proposent au tiers monde pour le conduire vers le développement. La doctrine - ou tout au moins l'une des théories les plus écoutées - est celle des étapes de la croissance économique. En 1960 parait sous ce titre un ouvrage dont l'influence sera prolongée, dans

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le tiers monde aussi bien qu'aux Etats-Unis. Son auteur, Walt Whitman RostoW(S3), professeur d'économie politique à l'université de Harvard, occupe de 1961 à 1968 le poste de conseiller spécial à la Maison Blanche. L'étude des pays européens aux XIx- et xx- siècles l'a conduit à adopter deux idées de base: la croissance est liée à l'industrialisation, et elle suit un processus unique. Les pays européens développés sont passés de l'économie agraire à une économie industrielle. La croissance qu'ils ont connue, et qui leur a donné sur le monde la supériorité que l'on constate, a été essentiellement un phénomène d'industrialisation. Le progrès technique et scientifique a été le moteur de cette croissance, la société d'abondance et de consommation en est l'aboutissement. Le monde est appelé à suivre cette voie. C'est par ce processus, par les étapes que l'analyse - selon Rostow - pennet d'y reconnaître, que les pays non encore développés doivent passer. Rostow énumère cinq étapes de la modernisation: à chacun des stades de leur évolution, toutes les sociétés présentent les mêmes caractéristiques que les autres sociétés se trouvant (ou s'étant trouvées) au même stade, et les mêmes politiques de développement s'imposent alors à elles(S4) . Le sous-développement est un retard, un retard technique par rapport aux pays industriels. Il faut rattraper ce retard en imitant les pays qui ont réussi, en utilisant les mêmes moyens. Certains pays ont mis au point et utilisé des processus de croissance que l'on connaît. Pourquoi ces processus ne pennettraient-ils pas aux pays du Sud de suivre la même progression, d'aboutir à la même réussite? Il faut donc investir dans l'industrie. Au-delà d'un certain seuil

d'investissement, le « cercle vertueux» doit s'amorcer, qui conduit à
la croissance régulière selon un enchaînement logique: investissement / création d'emplois / production / vente des produits / remboursement des dettes / ressources accrues pour tous et amélioration du niveau de vie. Cette théorie linéaire et détenniniste, la notion que Rostow donne aussi d'une croissance purement économique sont approfondies et soutenues par bien des économistes. Elles vont dominer l'aide au développement, l'aide offerte comme l'aide demandée. Elles vont inspirer les politiques économiques menées dans le tiers monde. Comment mettre en place les éléments de la croissance ainsi définie, comment réunir les conditions du décollage? Il faut disposer des techniques voulues et de capitaux. Les pays industriels vont fournir les unes et les autres.

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Les moyens offerts
Le pays sous-développé, qui s'appelle désonnais un pays en voie de développement (PYD), reçoit une aide sur deux plans: c'est d'abord le transfert de technologie, c'est-à-dire l'implantation des usines, de l'outillage et des techniciens nécessaires à la mise en valeur des richesses naturelles. Le PVDva économiser tout le temps des mises au point et des perfectionnements par lesquels le Nord a da passer. fi est tout de suite doté de techniques perfectionnées. L'aide comporte aussi l'avance de capitaux: les pays industriels ne donnent pas leurs usines et leurs techniques, ils les vendent. Or l'épargne nationale du PYDn'est pas suffisante pour en assurer l'achat et le fonctionnement. Le PVDa donc recours aux capitaux étrangers. Ces capitaux vont parvenir .de deux façons: par l'aide bilatérale et par l'aide multilatérale. L'aide bilatérale - publique: c'est-à-dire accordée par un Etat; ou privée: accordée par les grandes banques commerciales - est fournie directement par un pays développé à un PVD.Elle peut se présenter comme un crédit financier que le PYDutilise à son gré, ou comme une « aide liée » à une exportation: dans ce cas, les crédits doivent être utilisés pour des achats au pays donateur. Le pays industriel peut également réaliser dans le PYDdes investissements par la création d'entreprises, dont il reste le propriétaire, pour l'exploitation des ressources locales. Or chaque grande puissance se tient pour responsable du développement de ses anciennes possessions outremer et garde la préoccupation d'y maintenir son influence politique: la France dans son Empire, l'Angleterre dans le Commonwealth, la Belgique au Zaïre, au Rwanda et au Burundi. Les Etats-Unis s'estiment dépositaires d'une mission humanitaire plus universelle. Aussi l'aide bilatérale est-elle souvent marquée par cet objectif: elle peut favoriser l'ingérence du pays industriel dans les affaires intérieures Cela explique pourquoi cette fonne d'aide constitue la du PYD(SS). partie la plus considérable des crédits fournis au tiers monde(S6). L'aide multilatérale transite par des organismes financiers internationaux : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD),appelée habituellement Banque mondiale, dont le gouvernement américain désigne le président et où les pays industriels, qui détiennent les deux tiers du capital, disposent d'un droit de vote proportionnel à leur part de capital; le Fonds Monétaire International (FMI), dont le président est un européen; le Fonds Européen de développement (FED) pour les pays membres de la Communauté européenne. Pour que les pays les plus pauvres puissent

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bénéficier de l'aide financière, une filiale de la Banque mondiale, l'Association internationale de développement (AID),créée en 1960, consent des crédits à échéance de cinquante ans et au taux d'intérêt de 0,75 %. D'autres organismes financiers encore interviennent dans la gestion des fonds destinés au développement. Citons panni eux le Fonds arabe pour le développement économique et social, dont les prêts ne sont accordés qu'aux pays arabes, et le Fonds koweitien, créé en 1961. Qu'ils soient fournis par l'une ou l'autre voie, que leur origine soit publique ou privée, ces capitaux devront être un jour remboursés, honnis les dons qui en fonnent une proportion non négligeable(S7). L'aide reçue, quelle qu'en soit la fonne, doit pennettre l'intégration au marché mondial. Le libre-échange est alors l'un des dogmes de la vie économique du monde libre. L'après-guerre est marqué par une volonté générale de liberté des échanges. En 1947 à Genève, l'ONU a réuni une Conférence internationale sur le commerce. Un accord a été signé, le GAIT: Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, que ratifient quatre-vingt-huit pays. Les pays signataires veulent faciliter les échanges entre eux en abaissant les tarifs douaniers, en supprimant les restrictions aux importations (contingentement de certains produits étrangers), en interdisant certaines pratiques commerciales qui faussent le jeu libre du marché. Plus tard, de nouvelles négociations auront lieu, de nouvelles avancées seront accomplies dans la voie du libre-échange: le Kennedy-Round, négocié de 1961 à 1967, puis le Tokyo-Round, signé en 1979, accentueront encore la liberté du marché international. Ces dispositions facilitant le commerce doivent profiter à tout le monde: selon la théorie régnante, l'échange doit enrichir tous les partenaires, le libre jeu des forces du marché doit réaliser l'équilibre le plus favorable aux différents pays. Ceci concerne les pays sous-développés: eux aussi, en s'industrialisant, en accroissant leur production, en s'intégrant davantage au commerce mondial, vont profiter de la liberté accrue des échanges. lis vont prendre place peu à peu dans le groupe des pays développés. Ainsi les pays pauvres vont-ils se rapprocher des pays riches, ainsi les pauvres de ces pays vont-ils voir leurs moyens de subsistance accrus: ils vont se rapprocher des classes plus aisées. L'élévation de la production aura donc deux effets: elle tendra à réduire les inégalités entre classes et les inégalités entre nations. C'est ce que prévoit, ce qu'enseigne la doctrine classique du développement. 31

4) La mise en route d'une grande entreprise Présentant les « obligations écrasantes» qui attendaient les responsables africains au moment des indépendances, l'ethnologue Georges Balandier esquissait l'entreprise qu'ils auraient à conduire: « Tout reste à faire. Il faut édifier, au-delà des particularismes ethniques, des nations ou confédérations ayant quelque cohésion. TI faut donner à ces ensembles une assise matérielle et économique. TI faut contribuer à l'émergence de nouvelles civilisations
»(58).

En

d'autres régions du monde, pour certains pays à l'indépendance déjà ancienne, beaucoup restait à faire pour construire une nation et une économie. Comme nombre de nouveaux Etats, investis désormais de la responsabilité d'eux-mêmes selon les perspectives que leur offrait l'ouverture à la vie internationale, ils se voyaient affrontés à l'entreprise complexe de leur développement. Comment allaient-ils s'y prendre? TIfaut écouter un haut fonctionnaire du ministère de la Coopération, spécialiste des affaires africaines, qui, ces années-là, parcourt l'Afrique de l'Ouest, s'occupant du développement rural et des mines, de l'industrie et de l'énergie. « Ce début des années soixante, raconte Jacques Giri, est un moment d'euphorie exceptionnel. Les élites africaines qui viennent de prendre le pouvoir se sentent le devoir de faire de grandes choses, de faire faire au continent un immense bond en avant ». Et chacun de s'y mettre: les anciens pays colonisateurs et les autres, les organisations internationales et des associations déjà sensibilisées aux difficultés des pays neufs. « Responsables africains et hommes de bonne volonté qui cherchent à les aider, tous voient l'avenir de l'Afrique comme une page vierge où s'écrira une histoire heureuse, une histoire
voulue »(S9).

A mesure que se dessine cette volonté, à mesure que s'impose la notion de coopération - qui donne son nom aux ministères chargés des relations avec le tiers monde - apparaissentmieux aussi lesobligations incombant aux Etats partenaires. Il ne s'agit plus d'assistance; chacun d'entre eux doit, à sa manière, participer à l'effort commun. Que propose la France, quelle va être la participation des
PVD?

La politique française d'aide au développement Instituée par le Premier ministre Georges Pompidou en mars 1963, une commission d'étude présidée par l'ancien ministre Jean32

Marcel Jeanneney remet quatre mois plus tard au gouvernement un volumineux rapport<60J. conclusions du Rapport Jeanneney vont Les orienter pour plusieurs années la politique française de coopération. L'aide au développement du tiers monde ne sera pas une charge temporaire; l'effort devra se poursuivre. n faut donc organiser l'aide et faire un choix panni les orientations; il faut imaginer les modalités neuves selon lesquelles se poursuivra outre-mer la « mission historique» de la France. Si la solidarité impose cet effort, les intérêts nationaux ne seront pas négligés: préoccupations stratégiques et politiques, intérêts économiques et commerciaux, volonté de rayonnement culturel doivent trouver dans cette entreprise certains avantages, encore qu'aléatoires et lointains. La coopération reposera sur la réciprocité des intérêts: les PVD,tirés de la misère, deviendront des partenaires économiques; de plus, en dépit de l'attraction qu'exercent sur eux le groupe des Etats communistes et le modèle collectiviste de développement, ils ne songeront pas à constituer un bloc idéologiquement hostile au type de civilisation occidentale. Quels seront les partenaires de la coopération? Sans se limiter absolument à l'Afrique, c'est tout de même avec ce continent que la relation d'aide peut être la plus efficace, en raison de la proximité géographique et des liens créés par l'histoire; notre action paraît souhaitée par les gouvernements et elle pourra s'y exercer de façon continue et concentrée. La coopération française en ces pays doit tendre à renforcer leur indépendance économique. Elle ne peut donc dépasser une certaine intensité sans risquer de se substituer au pays aidé; elle ne peut encourager l'adoption de structures administratives calquées sur celles de la France et inadaptées, ou d'un équipement technique dont le poids serait excessif aussi bien par les compétences requises pour en assurer le fonctionnement que du point de vue financier. Il apparaft préférable de restreindre le soutien que l'on serait tenté d'accorder aux grandes entreprises industrielles et minières et aux grands aménagements agricoles qui ont la faveur des gouvernements des pays sous-développés et des spécialistes, mais dont les retombées sur le niveau de vie sont négligeables(61J. Les actions à privilégier seront plutôt la fonnation des cadres, le développement agricole, la renaissance de l'artisanat. L'agriculture africaine a besoin de moniteurs, de gérants de coopératives et de responsables pour les groupements de paysans; ce sont ces animateurs qui sauront vulgariser les résultats de la recherche, qui feront progresser les méthodes de production et de commercialisation. Pour

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eux, il faut otganiser la fonnation, prévoir des stages. D'autre part, l'économie, et particulièrement la production industrielle, ne pourront se développer sans débouchés, sans l'aménagement de marchés locaux suffisamment vastes. Les Etats voisins devront collaborer, coordonner leurs programmes d'investissement et constituer des ensembles économiques régionaux. La Coopération française devrait encourager cette collaboration. Telles sont les propositions. Les difficultés de leur mise en œuvre, les rédacteurs s'en doutent, ne manqueront pas. Le Rapport s'ouvre par quelques mises en garde. Les techniques modernes n'accompliront pas de miracle. Le manque de personnel qualifié, l'absence chez beaucoup de motivations pour le progrès tel que l'Occident le conçoit et le propose, le manque des capitaux nécessaires, la difficulté de concevoir et de servir l'intérêt général - aussi bien chez les personnels politiques et administratifs que panni les dirigeants d'entreprise et dans la population - constituent autant d'obstacles à un développement de type européen. Le Rapport analyse encore la difficulté qu'éprouvent les PVDà équilibrer les finances publiques. L'entretien et le fonctionnement, puis le remplacement des infrastructures créées antérieurement par la France pèsent désonnais sur le budget des Etats; ces chatges récurrentes sont souvent excessives. Elles s'ajoutent aux dépenses de gouvernement et d'administration ainsi qu'aux investissements nouveaux que l'évolution de ces pays rend nécessaires. La France se voit donc contrainte de prendre en charge l'équilibre budgétaire d'un certain nombre d'Etats; le Fonds d'aide et de coopération verse pour cela des subventions d'équilibre. La contribution française, bien entendu, ne sera pas seulement financière. Il faudra fournir une assistance technique, implanter des entreprises, envoyer des enseignants - tout en sachant le risque d'un enseignement « trop confonne aux programmes des pays d'origine, inadapté aux besoins réels, au genre de vie et aux tâches du pays receveur ». Il faudra développer le potentiel productif du pays, structurer son économie, étoffer les services sociaux et améliorer l'administration.. . Et, ce faisant, il ne faudrait pas oublier que l'on a affaire désormais à des Etats indépendants, dont les dirigeants doivent être maîtres de leur politique, de leurs orientations économiques et idéologiques, de leurs modèles de développement, avec le sentiment de dignité qui nait de cette responsabilité(62).

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La planification en Afrique
L'accord de coopération comporte, de la part du PVD,l'établissement d'un plan de développement. Chaque pays du tiers monde, aidé par des missions d'experts internationaux, se dote d'un plan. De 1950 à 1980, on en établira ainsi plus de 300 : le plan concentre et figure l'aspiration nationale à l'indépendance politique et au développement<63>.

Les jeunes pays africains, comme les autres, tentent d'ordonner de cette façon leur croissance économique. Divers modèles se proposent à eux. Certains s'inspirent des théories marxistes, quitte à imaginer un socialisme africain qui diffère sensiblement des expé~ riences russe ou chinoise, si bien que leur choix ne les empêchera pas, pour la plupart, de prendre place dans la Communauté instituée en 1958 entre la France et ses anciens territoires d'outre-mer, et de conserver des liens étroits, sous des formes évolutives, avec leur ancienne métropole. D'autres donnent leur préférence à un type de croissance, à des méthodes et à des priorités plus proches des doctrines et des pratiques occidentales. Quelle que soit la référence officielle - dirigisme étatique ou libéralisme - l'Etat est présent partout. L'Etat se sait et se veut responsable. Il crée donc des services pour élaborer le plan et en suivre l'application. Le plan occupe beaucoup de monde: des fonctionnaires africains et des experts étrangers; de nombreux fonctionnaires, de nombreux experts. Lorsque tout ceci se met en place, au début des années soixante, la plupart des pays du tiers monde manquent d 'hommes formés et compétents. Les mouvements nationalistes qui ont obtenu la création des Etats nouveaux étaient plus riches en meneurs d'hommes qu'en économistes, les révolutions et les guerres d'indépendance engendrent plus de héros que de gestionnaires. Rares sont les pays qui comme l'Inde, où les Anglais ont formé un corps exceptionnel de fonctionnaires, ou comme certains pays latino-américains à l'indépendance déjà ancienne - disposent des cadres et des administrateurs indispensables. La marche à l'indépendance a été si rapide qu'il faut presque partout maintenir comme conseillers, à tous les échelons de la hiérarchie administrative, des représentants de l'ancienne puissance coloniale. Les accords de coopération prévoyaient cette assistance dans les domaines politique et culturel, économique et technique. L'influence française se poursuivant, on comprend que le mimétisme, déjà si sensible, des dirigeants africains à l'égard du 35

modèle français, se soit encore accentué au lendemain des indépendances(64).

La perspective d'une croissance à l'occidentale est partout proposée, partout accueillie, et l'on y tient désonnais. Le mimétisme du tiers monde à l'égard des pays européens se manifeste dans l'agriculture, dans l'industrialisation et la gestion des entreprises, dans les structures politiques et administratives, dans la justice et l'année. C'est bien entendu dans ce cadre qu'est conçu et préparé le plan de développement. Ce plan, qui voudrait exprimer la volonté d'autonomie économique et politique, reflète au contraire la dépendance à l'égard d'une conception étrangère; il signifie plutôt l'abandon des fonnes originales d'organisation du pays(6S).C'est à travers lui cependant que l'Etat veut montrer sa capacité de maîtriser le territoire, d'organiser la société, de moderniser le pays. Aux yeux de la population nationale comme à ceux des Etats étrangers et des organisations internationales, le plan doit fournir à l'Etat une légitimation supplémentaire : celle qu'il tirera de la rationalité technique maîtrisée dans l'aménagement du pays(66).

Avec les PVDqui n'ont pas été colonies françaises, la coopération reste limitée dans ses ambitions et dans ses moyens. Là où les anciennes relations coloniales ont laissé leur empreinte, la coopération est menée de façon plus intense; elle dispose de crédits importants et s'étend à des domaines variés. De ce fait, presque tous les partenaires d'Afrique noire en viennent à adopter le modèle françaiS(67). Proclamer avec force l'indépendance nationale compense les amoindrissements consentis, du moment que les emprunts et les sujétions n'auront qu'un temps, du moment qu'ils sont les moyens choisis de l'indépendance future(68). Le thème de l'indépendance, en effet, ne s'estompe guère. n ne tardera pas à provoquer une révision des politiques de coopération. Dans le groupe des 77 s'exprime bientôt une volonté d'indépendance économique à l'égard des pays développés. Les Etats africains, comme les autres, manifestent leur désir de redéfinir les liens contractés avec la France. A la fin des années soixante, les gouvernements ont acquis une expérience dans la conduite des affaires, ils ont tenté d'équilibrer leurs finances et ont africanisé les cadres. De nouvelles générations d'hommes politiques, d'hommes d'affaires, de diplômés arrivent au pouvoir, qui ont une appréciation différente des intérêts nationaux et du développement. Si bien qu'en 1972 presque tous les dirigeants africains demanderont la révision des accords: la coopération doit reconnaître plus explicitement la priorité des intérêts 36

africains, elle doit viser plus directement, plus efficacement le développement de ces pays(69). De longs débatS internationaux s'amorcent alors, qui occuperont toute la décennie et se prolongeront au-delà... Nous en parlerons plus tard. * * *

Dans ce volume, nous suivrons l'effort de développement entrepris en application de la théorie partout admise. La théorie promettait le rattrapage des pays développés par les pays retardataires. Or ce n'est pas tout à fait cela qui est arrivé. L'entreprise a suivi des processus et entrainé des effets que nous allons étudier en trois grands domaines de la vie de travail et de la vie collective. La grande majorité de la population du tiers monde est rurale: un homme sur deux naguère était un paysan du tiers monde(70).Aussi commencerons-nous par l'agriculture l'analyse des processus du sous-développement. A l'étude du monde agricole nous joindrons celle des matières premières dont la production et la vente ont caractérisé longtemps l'ensemble des PVD. Cependant, selon la théorie régnante largement acceptée, industrialisation et développement sont liés. Les conseils donnés et les fonds accordés par les expertS du FMIet de la Banque mondiale vont en ce sens. Sortant de la fonction que leur assigne traditionnellement la division internationale du travail, un certain nombre de PVDque nous étudierons ensuite ont donc voulu appuyer leur développement sur l'industrie, et particulièrement sur les industries d'exportation. Un domaine ensuite nous retiendra, celui de la culture, non comme domaine à part, mais comme ce qui, dans l 'homme et dans le groupe humain, donne sens et unité aux éléments divers de la vie. Dans l'aventure du développement telle que nous l'aurons observée, dans l'introduction des techniques et des valeurs du monde occidental, que deviennent les cultures traditionnelles, que deviennent ceux qui en vivaient ?

Première partie: Le monde agricole et le marché des matières premières. Deuxièmepartie: Problèmes d'industrialisation. Troisième partie: La transformation des cultures et le développement.
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Cette étude des Réussites et déconvenues du développement nous conduira jusqu'à la période la plus actuelle car, globalement, c'est selon la logique de cette théorie et en continuité avec elle qu'ont été conçues et menées les politiques de développement aussi bien que les formes de l'aide occidentale. Plus tard, nous décrirons des orientations différentes, en rupture plus ou moins nette par rapport à la doctrine dominante; nous présenterons les notions nouvelles mises en lumière par l'expérience et par les échecs, ainsi que les démarches et les efforts tentés en vue d'un nouveau développement.

NOTES
(1) J.-P. Alaux, Ph. Norel et autres, Faim au Sud, crise au Nord, Paris, l'Harmattan, 1985. Chapitre I : « Un passé d'intégration », p. 1949 (rédigé par Ph. Norel). 1. Mallet, « L'arrière-plan historique », dans Le «Tiers Monde », sous- développement et développemenl, sousla direction de G. Balandier, Institut national d'érodes démographiques, « Travaux et documents» n° 27, Paris, PUF, 1956, p. 23-55 (et particulièrement 28-38). (2) L'explication des mécanismes du sous-développement à partir des notions de centre et de périphérie, formulée par R. Prebisch en 1949, a été utilisée dans les travauxde la CEPAL (Commissionéconomiquepour l'Amérique latine) qu'il présidait à l'ONU,et souvent reprise par la suite, en particulier par S. Amin, L'accumulaJion à l'échelle mondiale, IFAN,Dakar, Anthropos, Paris, 1970. Sans employer toujours les termes de centre et de périphérie, sans voir nécessairement dans ces notions l'explication totale des phénomènes que nous érodions, bien des auteurs décrivent d'une façon analogue la situation des pays colonisés. Ainsi, après avoir noté le retard technologique dont ces pays étaient marqués en 1914, un ouvrage SQuligneque « le second caractère commun à ces colonies était l'orientation de leur économie en fonction des besoins des grandes puissances industrielles qui réclamaient surtout des matières premières: coton d'Inde ou d'Egypte, thé de Ceylan et d'Inde, caoutchouc d'Insulinde et de Malaisie, minerais d'Insulinde ou du Katanga, phosphates du Maghreb, huile de palme, arachides, gomme d'Afrique Noire, etc. Le colonisateur intervint dès lors de façon inégale, développant les régions dont la production l'intéressait, négligeant les autres, même plus peuplées. Les imponants travaux publics auxquels il procéda, ports, chemins de fer, barrages, répondaient souvent plus à ses besoins qu'à ceux des colonisés ». H. Brunschwig et M. Michel, dans P. Léon, Histoire économique et sociale du monde, tome 5, «Guerres et crises, 1914-1947 », Paris, Armand Colin, 1977-1978, p. 107-108. (3) Un document de l'ONU, paru en 1955, sur les Méthodes et problèmes de l'industrialisation des pays sous-développés, expose cette politique et les moyens qu'elle utilise. Après avoir souligné les insuffIsances internes à ces pays, le document énumère « les limitations imposées par la situation internationale» c'est-à-dire 38

les obstacles au développement

venant des pays développés. Ceux-ci imposent

diverses restrictions à la modernisation de l'industrie des pays moins développés.
Des pressions sont exercées sur les entreprises commerciales, financières ou de transport pour empêcher l'établissement d'industries locales ou pour les concurrencer victorieusement. D'après la présentation du document par L.-J. Lebret, Suicide ou survie de l'Occident ?, Economie et Humanisme, les Editions ouvrières, Paris, 1958. (4) Coopération pour le développement. Examen 1979, OCDE, Paris, p. 31. La première partie du rapport est rédigée par le Président du Comité d'aide au développement. (5) J. Mallet, art. cit. dans Le « Tiers Monde », sous-développement et développement, p. 54. (6) R. Wright, Bandoeng, 1 500 000 000 d' hommes, Paris, Calmann-Lévy, 1955, p. 130. Le récit d'un autre observateur: I. Lacouture, I. Baumier, Le poids du Tiers Monde, Paris, Arthaud, 1962. Chapitre 2: «Le prélude de Bandoeng », p. 27-42. « La Conférence de Bandoeng. Interventions des délégués africains. Témoignages », Présence africaine, n° 3, août-septembre 1955, p. 28-44. (7) O. Guitard, Bandoung et le réveil des peuples colonisés, Paris, PUF, quatrième édit., 1976 ; id., « Bandoung », Encyclopaedia Universalis, volume 2, p. 1067-1068. (8) UNESCO Histoire du développement culturel et scientifique de l'humanité, Paris, Robert Laffont, 1986, tome 6, volume l, p. 65. Pays participant à la Conférence de Bandoung : Afghanistan, Birmanie, Cambodge, Ceylan, Chine, Egypte, Côte de l'Or, Ethiopie, Inde, Indonésie, Iran, Irak, Japon, Jordanie, Laos, Liban, Liberia, Libye, Népal, Pakistan, Philippines, Arabie Séoudite, Soudan, Syrie, Siam, Turquie, Rép. populaire du Vietnam, Etat du Viêt-nam, Yémen. Déclaration fmale : B. Stem, Un nouvel ordre économique international, Paris, Economica, 1983, p. 392-395. (9) A. Arcet, «Le rire du colonel Nasser », La Croix, 5-6 août 1956. (10) Histoire générale du socialisme, I. Droz, 00. Paris, PUF, 1972 et sv., tome 4 : « De 1945 à nos jours », p. 223. (11) Le récit d'un observateur: 1. Lacouture, J. Baumier, op. cit., p. 145 et sv. (12) R. Wright, op. dt., p. 130. (13) O. Guitard, « Afro-asiatisme », Encyclopaedia Universalis, volume I, p. 464-466. P. Valée, « Impérialisme et anti-impérialisme », volume 8, p. 753-757. A.-P. Lentin, « Internationalisme », volume 9, p. 26-30. (14) J. de Castro, Le livre noir de lafaim, Economie et humanisme, Les Editions ouvrières, Paris, 1961, p. 6, 10,5. (15) R. Dumont, L'Afrique noire est mal partie, Paris, Seuil, 1962. (16) L.-I. Lebret, Suicide ou survie de l'Occident ?, Economie et Humanisme, Les Editions ouvrières, Paris, 1958. (17) Semaines sociales de France, Chronique sociale de France: 35" Semaine, Lyon (1948); 39" Semaine, Dijon (1952) ; 46" Semaine, Angers (1959). Ed. J. Gabalda et Cio,Paris. (18) H. Perroy, « Domination économique », Encyclopaedia Universalis, tome 17, p. 289-294. (19) F. Perroux, L'Europe sans rivages, Presses universitaires de France, Paris, 1955.

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(20) Tibor Mende, L'Inde devant l'orage, Paris, Seuil, 1950; La révolte de

l'Asie, Paris PUF, 1951 ; Enlre la peur et l'espoir, Seuil, 1958; De l'aide à la recoIonisation, les leçons d'un échec, Seuil, 1972. Gunnar Myrdal, Théorie économique et pays sous-développés, Paris, Présence africaine, 1959, Préface. (21) F.T., «L'approche actuelle du problème du sous-développement », dans Le « Tiers Monde », sous-développe11'U!nl et développe11'U!nl, p. 57-81. M.Souchon « Le prix de la solidarité mondiale », dans « L'aide au Tiers Monde », n° spécial de Croissaru:edesJeunesNations, n° 14, septembre 1962, p. 9-14. (22) Les budgets annuels additionnés des organisations internationales n'atteignent pas 200 millions de dollars au moment où les dépenses militaires des grandes puissances sont évaluées à 100 milliards de dollars. (J. de Castro, op. cil., p. 57). « L'aide totale, pays communistes compris, s'est élevée pour 1964 à 9,9 milliards de dollars. Elle n'a jamais dépassé 10 milliards par an, soit 1 % de la richesse totale des nations industrielles, alors que les dépenses d'armement dans ces mêmes nations atteignaient 120 milliards de dollars, soit 12 fois plus ». G. Blardone, « Le Tiers Monde à l'écart du développement », Semaine sociale de Nantes, 1967, p. 50. Chronique sociale de France. (23) Les Nations unies. Paix. développement, droits de l'homme. « Les notices de la Documentation Française» n° l, Paris, 1972. Ch. Tomuschat, « Le droit à la résistance et les droits de l'homme », dans Violations des droits de l'homme : quel recours, quelle résistaru:e?, UNESCO 1983, p. 13-34. Cet ouvrage présente les travaux d'une réunion d'experts tenue à Freetown en mars 1981. Sur les aspects positifs de l'action de l'oNu en ce domaine, sur ses limites et ses ambiguïtés: H. Thierry, «La protection internationale des droits de l'homme », dans le dossier « Droits de l'homme, grandeur et servitude », Projet, n° 151, janvier 1981, p. 15-27, et M. Bettati, « De Pénélope à Antigone? Fonctionnement politique de la Commission de l'ONU,p. 31-42. (24) Nations unies, Le progrès économique par la coopération internationale, New-York,1960. (25) 1. de Castro, op. cit., p. 62, 66, 10. Dans une conférence de presse tenue à l'Elysée le 25 mars 1959, le général de Gaulle avait exprimé de façon exceptionnellement pressante l'intérêt qu'il portait aux populations du tiers monde: « Car, en notre temps, la seule querelle qui vaille est celle de l'homme. C'est l'homme qu'il s'agit de sauver, de faire vivre et de développer. Nous autres, qui vivons entre l'Atlantique et l'Oural; nous autres qui sommes l'Europe, disposant avec l'Amérique, sa fille, des sources et des resSQurces principales de la civilisation; nous autres, qui avons de quoi manger, nous vêtir, nous loger, nous chauffer; nous autres, qui possédons des mines et des usines en pleine activité, des campagnes bien cultivées (..,) que ne dressons-nous tous ensemble la fraternelle organisation qui prêtera son concours aux autres? » Discours et 11'U!ssages, tome. 3, « Avec le renouveau », mai 1958-Juillet 1962, Plon, 1970, p. 86-87. Voir la suite du texte et le discours d'ouverture de la session du Sénat de la Communauté, 15 juillet 1959, p. 110-112. (26) 1. de Castro, op. cit., p. 11. (27) Pays africains accédant à l'indépendance en 1960 : Cameroun, Centre Afrique, Côte-d'Ivoire, Congo-Brazzaville, Congo-Léopoldville, Dahomey, Gabon, Haute-Volta, Madagascar, Mali, Niger, Nigéria, Sénégal, Somalie, Tchad, Togo. 40

(28) « Aide économique» (A. Philip) Encyclopaedia Universalis, volume l, p. 514-518 (éd. 1968). En 1970. 38 000 agents français se ttouvent dans les différents pays du tiers monde; au début des années quatre-vingt, la France en enttetient encore 20 000. « L'avenir de l'assistance technique », Actu£l-développe11U!nt,n° 54, mai-juin 1983, p. 29-33. (29) La Documentation Catholiqu£. 19 juin 1960, p. 734-736. (30) J.-Y. Calvez, «Présence du Tiers Monde à Vatican n ». Projet, n° 2, février 1966, p. 133-147. (31) P. Vilain, «Vatican n annonce le Concile du tiers monde », Croissance des Jeunes Nations, n° 52, février 1966, p. 22-24. (32) La Documentation Catholiqu£, 2 juin 1968, p. 973-979. (33) A. Nicolas. « La Conférence mondiale sur l'aide œcuménique au projet de développement ». Document de la Fédération protestante de France. février 1970. Ruth Padron, « A Upsal, les Eglises lancent un cri d'alarme », Croissance des Jeunes Nations, n° 84, janvier 1969. p. 38-39. (34) Eglise Réformée de France. Appel en faveur du développe11U!nt.Synode national, Dijon. 1970. Fédération protestante de France. Circulaire aux Eglises, institutions. mouvements et œuvres. juin 1970.
(35) C. Liauzu, Aux origines des tiers-mondis11U!s. Paris. L'Harmattan. 1982. (36) Ph. Malvé. « La naissance du tiers-mondisme en France dans

».

Tricontinental1982. Famines et pénuries. Petite collection Maspéro. n° 273, p. 107118. (37) A. Césaire. Discours... avait paru en 1950 ; en 1955, il est réédité par Présence africaine. De même. le Cahier avait paru en 1939 dans une revue. puis avait été édité après la guerre. En 1956. c'est une réédition par Présence africaine. Si le Discours n'offre pas de difficulté de lecture, il n'en va pas de même du Cahier; le lecteur peut recourir au Commentaire de Lilyan Kesteloot, Comprendre le Cahier... d'A.C., Paris. éd. St Paul, 1982, « Les classiques africains ». Voir également: L. Kesteloot, Aimé Césaire, Paris. P. Seghers. 1962, « Poètes d'aujourd'hui» 85 ; Les écrivains noirs de langue française, éd. de l'Université de Bruxelles, 1963, p. 148-174 (sur l'influence du marxisme: p. 288. 290). (38) A. Memmi. Paris, Corrêa, 1957. (39) F. Fanon. Paris. Maspéro. 1961. (40) L. Kesteloot, Les écrivains noirs p. 302 et sv. (41) Maryse Condé. « L'identité antillaise ». dans : Institut France-Tiers Monde. Dialogu£pour l'identité culturelle. première Conférence internationale pour l'identité culturelle. Paris. Anthropos, 1982. p. 201-210. (42) C. Liauzu, Les intellectuels français au miroir algérien, dans les Cahiers de la Méditerranée. n° 3.1984. p. 113-156. G. Chaliand, Lesfaubourgs de l'Histoire. Tiers-mondis11U!set tiers-mondes, Paris. Calmann-Lévy. 1984, p. 31-33. (43) Armand Marquiset (1900-1981). Album réalisé par M. Christolholme, Les Frères du ciel et de la terre. 1981, p. 83. (44) M. Marloie. « Les sources du tiers-mondisme chez les agriculteurs français », dans le dossier « Les agriculteurs français et le tiers monde », La Letb'e de SOLAGRAL. n° 7 (82-4). p. 8-9. (45) « Sociologie du développement », Revu£ Tiers Monde, tome XXIll, n° 90, avril-juin 1982. En particulier les conttibutions de Y. Goussault. « Où en est la sociologie du développement? ».p. 237-243 ; 1. Lombard. « La sociologie et le développement : pluridisciplinarité ou spécificité? ».p. 245-256 ; Silvia Sigal, « Sociologie 41

du développement

et sociologie

des sociétés périphériques

», p. 397-406

;

A. Guichaoua, J. Majeres, « Usages de la sociologie dans les organismes de la
coopération et du dévelopPement », p. 423-443. (46) Intervention de L.-J. Lebret, délégué du Saint-Siège, à la Conférence des Nations unies sur l'application de la science et de la technique dans l'intérêt des régions peu développées, Genève 1963, La Documentation Catholique, 7 avril 1963, 466-471. En 1972. Vincent Cosmao, dominicain, fonde le Centre Lebret pour la recherche sur la responsabilité des Eglises dans le champ du développement. (47) «Préface », Revue Tiers Monde, tome I, n° 1-2, janvier-juin 1960, p. 1 et 2. (48) H. Laugier, séance de rentrée de l'IEDES, ibid. tome I, n° 4, octobredécembre 1960, p. 399-401. (49) La revue a pris en 1978 le titre Communautés. Archives de Sciences Sociales de la coopération et du Développement. (50) Croissance des Jeunes Nations, n° l, mai 1961, p. 3-4. (51) A. Barrère, « Le développementà l'échelle mondiale », cours d'introduction à la Semaine Sociale de Nantes, 1967, p. 11 et 16. (52) Très rapidement, quelques connaisseurs attentifs du tiers monde tentent de lever ces équivoques, de signaler l'ethnocentrisme qui marque inévitablement le vocabulaire et l'analyse aussi bien que toute démarche vers une réalité sociale et une culture différentes. Notons entre autres, à diverses époques: G. Balandier, « La mise en rapport des sociétés différentes et le problème du sous-développement », dans Le «Tiers Monde »,.. p. 119-132 (et spécialement p. 128). Le congrès Esprit, de mars 1961, dont les exposés sont reproduits dans le numéro «De l'assistance à la solidarité », Esprit, n° 10, octobre 1961, en particulier : J. Cuisenier, « Sous-développement, industrie, décolonisation. Perspectives et questions », p.359-374 ; G. Destanne de Bernis, « Décolonisation de la France », p. 388411. (53) W.W. Rostow, Les étapes de la croissance économique, 1960, paru en traduction française au Seuil, 1963. (54) « Y a-t-il un modèle obligé de développement? », Economies et sociétés, Cahiers de l'ISMEA, tome xvn, n° 2, février 1983. Introduction par P. Pascallon, p.205-211. Les cinq phases de la croissance selon Rostow sont: la société traditionnelle, les conditions préalables au démarrage, le démarrage, la marche vers la maturité, l'ère de la consommation de masse. (55) Brigitte Nouaille-Degorce, « Bilan politique de la coopération », Projet, n° 165, mai 1982. p. 547-558.

(56) « Chaque Etat européenconsacreune part de revenus beaucoupplus importante pour l'aide bilatérale que pour celle qui transitera par le biais d'organisations internationales. De façon très approximative, il est possible d'estimer à 80-85 % la part de l'aide publique des Etats européens dispensée dans le cadre de relations bilatérales, alors qu'environ 10 % sont constitués par des contributions aux fonds européens et 5 % alloués à d'autres organisations internationales. » A. Bockel, «Bilatéralisme, régionalisme ou mondialisme de l'aide? », Annuaire du Tiers Monde, 1977,p. 17-25. L'aide publique au développement fournie par la France a été ainsi répartie (en millions de francs) : 42

1962

1970

1980

Total

............... ...... ...............
aide aide bilatérale.... multilatérale...... .. ... .... .. ... ..

4675
4098 578
(12,4 %)

5396
4824 572
(10,2 %)

17 136
14 162

Dont:

2964
(17,3 %)

(= %

du total) ...............

P. Cadenat,
Paris,

La

FrQ.1J£e et le Tiers
Française,

Monde.
« Notes

Vingt ans de coopération
et études documentaires

bilatérale,
», n° 4701-

La

Documentation

4702,14 janvier 1983, tableau4, p. 49. (57) L'aide de la Communauté européenne, versée par l'intermédiaire FED, du est constituéeexclusivement de dons au cours des premières années (le 1- FED, de
1958 à 1963). « Le fmancement par dons reste la ligne fondamentale de l'aide

communautaire coll. «SUP
Pour

».1. Bourrinet,La coopération
du Comité d'aide

économique
de

eurafricaine,
l'OCDE,

Paris,PUF, des

»,1976, p. 135.
les pays au développement soixante-dix
et de la moyenne

dons passe de 60 % au cours des
L'aide de la Norvège, de

années

à plus des trois quarts
Zélande est

en 1980.

l'Australie

la Nouvelle

entièrement

fournie

sous forme de dons.

Quant à l'aide publique française dans la coopération bilatérale (en y comprenant les DOM-TOM), est pratiquée sous forme de dons à 85 % en 1965, à 80 % en elle

1970, à 90 % en 1980.TIs'agitd'une aide liée à 70 %. P. Cadenat, op. cil., p. 47 et
tableau 5, p. 50.

(58) G. Balandier, Afrique ambiguë, Paris, Plon, coll.« Terre humaine », 1957,
p.369.

(59) 1. Giri, L'Afrique en panne. Vingt-ci",! ans de « développement », Paris,
Karthala, 1986, p. 144.

(60) Ministère d'Etat chargé de la réforme administrative, La Politique de coopération avec les Pays en voie de développement, Paris, La Documentation Française. (61) Ibid., p. 87. (62) Ibid., p. 20. (63) Un bilan, à la fin de la première décennie: M. Dumas, «Où en est la planification en Afrique noire? », Problèmes économiques, n° 1251,23 décembre 1971, p. 3-10 (extrait de Présence africaine, n° spécial de 1971). P. Jacquemot, « Crise et renouveau de la planification du développement », Revue Tiers Monde, tome XXV, n° 98, avril-juin 1984, p. 245-248. (64) 1.-Cl. Gautron, « La politique africaine de la France », dans L'Afriquè noire depuis la Conférence de Berlin, Publications du CHEAM, Paris, Colloque international organisé par le Centre des Hautes Etudes sur l'Afrique et l'Asie modernes, Berlin, 13-16 mars 1985, p.139-161 (cil. p. 143, 140). (65) D.-C. Lambert, Le mimétisme technologique du tiers monde, Paris, Economica, 1979. (66) Ch. Goldblum, L. Halls-French, Ch. Taillard, « L'Etat aménageur : idéologies de l'encadrementural », dans Mutations des campagnes du tiers monde, Paris, r CNRS, Centre régional de Publications de Toulouse, 1981, p. 123-143. (67) P. Cadenat, La FrQ.1J£eet le tiers monde. Vingt ans de coopération bilatérale, Paris, La Documentation Française, « Notes et études documentaires », n° 4701-4702, 14 janvier 1983, p. 59.
43

(68) « L'objectif de la planification ne vise pas seulement à accélérer le taux de croissance économique et le rythme d'amélioration possible du niveau de vie du peuple. Il s'agit aussi que ce peuple soit de plus en plus en mesure de décider de son destin, en réduisant la dépendance du pays vis-à-vis de l'aide extérieure, des investissements privés de capitaux étrangers et des fluctuations soudaines des prix des produits primaires exportés. » Préambule du premier plan du Nigeria, cité par P. Jacquemot, art. cit., RcvUJ!Tiers Mond£, n° 98, avril-juin 1984, p. 249. (69) P. Cadena.. op. cil.,p. 79 et sv. J.-Cl. Gautron, op. cil., p. 144 et sv. (70) A. Provent, F. de Ravignan, Le Nouvel ordre de klfaim, Paris, Seuil, 1977, p.28.

44

PREMIERE

PARTIE

Le monde agricole et le marché des matières premières

Les difficultés du monde agricole et la précarité de la situation alimentaire du tiers monde ont été les premiers symptômes reconnus de ce qu'on allait appeler le sous-développement. Les organisations internationales, la FAOen tête, ont mené des projets, conçu et financé des politiques dont leurs responsables attendaient que le problème alimentaire fût assez rapidement résolu. Ce n'est pas tout à fait cela qui est arrivé. Comment s'explique l'aggravation du problème de la faim?

Les organismes internationaux et le développement agricole
L'organisme international le plus directement concerné par ces problèmes est l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) qui fut créée à la fin de la Deuxième Gùerre mondiale, en octobre 1945. La mission de la FAOétait de « tenter d'améliorer la production et de mieux répartir la distribution des produits agricoles, afin d'élever le niveau de l'alimentation »(1). Quarante ans après sa fondation, l'Organisation a résumé sa propre histoire et rappelé ses grandes orientations dans un ouvrage dont s'inspirent les lignes qui suivent. C'est d'abord, en 1946, la publication d'une première enquête : faits et chiffres recueillis montrent « que la famine et la sous-alimentation sévissent dans de nombreuses parties du monde », atteignant 45

des millions d'êtres humains et compromettant leur santé(2). Une deuxième enquête, en 1952, établit que l'écart s'est élargi depuis la guerre entre les pays les mieux nourris et les pays les plus mal nourris. D'autres enquêtes seront publiées - en 1963, 1977, 1985donnant de la situation alimentaire mondiale un tableau généralement inquiétant. Il faut donc alerter l'opinion publique, la mobiliser3) : en 1960, la FAOlance la campagne mondiale contre la faim et elle invite les gouvernements, les organisations internationales, les associations, les particuliers eux-mêmes à se joindre à cet effort collectif. Le Programme alimentaire mondial (PAM) bientÔt chargé des secours est d'urgence destinés au tiers monde, mais aussi des projets de développement agricole(4). Au premier Congrès mondial de l'alimentation, tenu à Washington en 1963(5), les 1 300 participants - qui représentent les milieux politiques et professionnels, les scientifiques, les universitaires et le monde agricole - s'engagent à supprimer la faim de la surface de la terre. « Notre génération en est capable, leur déclare le président Kennedy. Il faut seulement le vouloir. » A La Haye, en 1970, un grand élan passionné anime le deuxième Congrès mondial. Les perspectives s'élargissent: « Il ne suffit pas de penser à l'alimentation », conclut la déclaration finale. « L'épanouissement complet de chaque homme, de chaque femme et de chaque enfant est en cause. Cet épanouissement est frustré par l'injustice, l'exploitation, la discrimination et toutes les manifestations de l'égoïsme humain. » S'en tenant néanmoins à sa mission spécifique, la FAOs'attache à la recherche d'une politique alimentaire. Car il faut, à long terme, tenter d'assurer la sécurité alimentaire de l 'humanité<6). Bien des questions se posent à ce sujet: comment développer la production et stabiliser les prix agricoles, comment améliorer la nutrition dans les régions déficitaires et assurer à tous un régime conforme aux exigences de la santé, comment utiliser les excédents - qui ont bientÔt réapparu aux Etats-Unis, puis en Europe - sans compromettre les échanges normaux et sans décourager la production agricole des pays qui bénéficieraient d'une aide? On va d'abord diffuser les techniques susceptibles d'augmenter la production des cultures: projets d'irrigation qui accroissent de 40 % en vingt ans les surfaces irriguées, utilisation des engrais dont quelques PVDdeviennent à leur tour producteurs, emploi de semences améliorées, protection des cultures et des denrées après la récolte, mécanisation agricole, transformation des produits et commercialisation. On s'intéresse également à l'élevage et à la pêche, à l'exploitation rationnelle et à la protection de la forêt, à la protection des sols et 46

des eaux. L'assistance technique prend rapidement une grande ampleur<">. a réforme des structures agraires est également, dès le L début des années cinquante, une préoccupation(8) : il faudrait redistribuer les terres et améliorer les selVices en liaison avec les organisations paysannes. Mais c'est l 'homme que la FAOveut voir au centre de tout programme de développement(9) : il faut « valoriser le capital humain ». Aussi, en étudiant les problèmes de formation professionnelle, en organisant des stages de formation et des selVices de vulgarisation, on ne manque pas d'affirmer un respect des cultures qu'exprimait déjà un texte de 1949 : « On ne soulignera jamais assez que c'est la culture nationale qui doit guider dans la façon d'organiser et de conduire la tâche de vulgarisation dans quelque pays que ce soit. On doit poser le problème en tenant compte des coutumes, des institutions et des formes d'organisation habituelles. (..,) Les problèmes auxquels on s'attaque, à l'aide de cette méthode d'introduction des progrès, doivent être ceux dont le peuple intéressé perçoit lui même l'existence et pour lesquels il désire, par conséquent, être aidé. Les moyens recommandés pour aborder les problèmes doivent être à la portée des ressources et s'adapter à sa culture. » La doctrine de la FAOproclame donc que la place de l'homme est au centre du développement; elle veut également y placer la femme dont elle reconnaît le rôle prépondérant dans la vie agricole traditionnelle(IO). Un deuxième organisme international s'intéresse de près aux problèmes agricoles: associée depuis son origine aux campagnes menées par la FAO,la Banque mondiale a participé à leur financement. Cependant son président juge que l'effort en faveur de l'agriculture de subsistance est insuffisant: alors que 70 % de la population des PVDvit dans les campagnes et que là aussi se trouve la grande majorité des pauvres, déclare-t-il en 1973, « en plus d'un quart de siècle d'activité, comportant un total de 26 milliards de dollars de prêts, le montant que nous avons consacré directement à la Ni solution de ce problème n'atteint pas un milliard »(11). les Etats, ni l'aide internationale n'ont d'ailleurs fait mieux; quant aux pays du tiers monde, ils en parlent, ils ont même parfois adopté des textes, mais « il n'y a aucune commune mesure entre l'éloquence de ces textes et les maigres résultats obtenus ».

Comment favoriser les petits exploitants, comment améliorer la productivité de l'agriculture de subsistance? « Si la petite agriculture ne se développe pas rapidement dans l'ensemble du tiers monde, il n'y a guère d'espoir de réaliser à long terme une croissance économiquesoutenue.» La Banque doit donc contribuer au développement
47

rural à ce niveau. Réfonner le régime foncier et le statut du fennage, offrir des facilités de crédit, assurer l'approvisionnement en eau, développer les services de vulgarisation agricole et de recherche appliquée ainsi que les infrastructures et les services publics en zone rurale, réorganiser les services officiels et les institutions gouvernementales qui se montrent plus efficaces au service des riches qu'attentifs aux besoins des petits exploitants - telles sont les mesures auxquelles la Banque mondiale se propose de donner son appui. Son président pourra dire, deux ans plus tard, qu'elle s'est, de fait, engagée dans cette orientation de façon décisive(12). t cet effort E est poursuivi: chaque année davantage, la Banque choisit de financer des projets de développement rural qu'elle juge susceptibles de profiter aux familles paysannes vivant au-dessous du « seuil de
pauvreté »(13).

Enfin l' AID,créée en 1960 pour fournir des moyens financiers aux pays les plus pauvres, soutient également des projets de développement rural. Deux régions du monde ont bénéficié de sa part d'une aide plus intense: l'Asie du Sud et l'Afrique sub-saharienne. L'étude rétrospective qu'elle a publiée sur les vingt premières années de son activité(14),sans dissimuler qu'il y a encore beaucoup à accomplir, estimait avoir contribué, particulièrement en Inde, à des résultats heureux. De son côté, l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE),qui réunit les pays occidentaux, ne reste pas inactive. Elle constitue en 1961 le Comité d'aide au développement qui veut être « la conscience des pays riches» et reçoit mission de concevoir et de mettre en œuvre les moyens appropriés de l'aide au tiers monde. Le domaine agricole devient une priorité à partir de 1966 : deux périodes successives de sécheresse ont causé en Inde une sévère disette. Le Comité d'aide comprend qu'il faut accélérer partout le développement de l'agriculture, qu'il faut augmenter l'aide financière et technique. On va donc introduire les techniques modernes qu'utilisent les agriculteurs dans les pays de l'OCDE.On va tenter des expériences de développement rural intégré: l'effort est mené simultanément sur la production végétale, l'élevage et la forêt, tandis que l'on fournit à la région prise en charge l'ensemble des services nécessaires. Ces projets pilotes voudraient obtenir dans la zone choisie le développement global de l'économie rurale(15). 'aide L technique est accompagnée d'un effort financier: l'aide publique internationale au développement agricole passe, en prix constants, de moins de 7 milliards de dollars en 1975 à plus de 9 milliards en 1980; elle atteint 11,6 milliards de dollars en 1982(16). 48

L'aggravation du problème de lafaim
Toutes ces initiatives prises par les pays riches se traduisent en une multitude de réalisations un peu partout dans le tiers monde. Elles ne sont pas sans effet La production alimentaire s'accroît dans l'ensemble des PVDde près de 3 % par an au cours des deux premières décennies du développement ; l'augmentation est particulièrement satisfaisante en Amérique latine et en Asie du Sud-Est Mais la poussée démographique réduit cette augmentation à peu de chose: d'une décennie à l'autre, la croissance de la production alimentaire par habitant passe de 0,1 à 0,6 en Amérique latine et de 0,3 à 1,4 en Asie; elle est

réduite à zéro en Asie du Sud et diminue en Afrique de 0,1 à -1,1 rent inférieurs aux besoins minimaux dans la région
»(18).

(17).

Si bien que la FAOpeut noter, à la fin des années soixante-dix, que « les niveaux nutritionnels de larges secteurs de la population demeu-

Des poli-

tiques alimentaires avaient cependant été élaborées, des instituts ou des conseils nationaux avaient été créés pour suivre ces problèmes, des programmes lancés... Pour beaucoup d'hommes, la situation ne s'était pas améliorée. En 1965, la Géographie du sous développement d'Yves Lacoste dénonce le déficit alimentaire. L'année suivante, le cri d'alarme de René Dumont alerte l'Occident: Nous allons à la famine. La famine, dit Dumont, gagne des zones chaque année plus larges de la planète; un désastre est en vue si la solidarité internationale ne se forme pour intervenir. Puis les années passent et le désastre annoncé se développe sous nos yeux: c'est - selon un autre ouvrage de l'agronome - La croissance... de tafamine !(19). A la suite de la grave sécheresse des années 1972-1974 au Sahel, les pays de l'OCDEcomme les organismes internationaux se mobilisent de nouveau avec plus d'énergie pour le développement de l'agriculture(20). La FAOdécide la création d'une réserve d'urgence de 500000 tonnes de céréales; ce stock serait désormais réapprovisionné chaque année. Désormais, on suivrait la situation des pays menacés de pénurie, on les inciterait à donner la priorité aux cultures vivrières, on serait attentif aux signes annonciateurs d'une nouvelle crise. Un plan d'action était élaboré en 1975 pour l'établissement de la sécurité alimentaire dans le monde, et un comité était chargé de surveiller l'application de ce plan. Deux ans plus tard, le Fonds international de développement agricole tenait sa première session. Depuis le 3" Congrès mondial de l'alimentation qui en avait décidé la création, il avait fallu trois ans de 49

discussions aux Etats concernés pour se mettre d'accord: les pays industriels de l'OCDEversaient un peu plus de la moitié du milliard de dollars dotant le Fonds, les pays membres de l'oPEP contribuaient pour un peu moins de l'autre moitié, et trente-deux PVDapportaient 20 millions de dollars pour compléte~l). Puis les délibérations un peu partout reprenaient. Au cours de la seule année 1982, les grands organismes responsables ont ainsi tenu au moins trois réunions internationales importantes: en mars, à Nairobi (Kenya), le Conseil mondial de l'alimentation souligne la situation « désastreuse» de plusieurs pays africains; la production alimentaire par habitant a diminué de 15 % pendant les années soixante-dix et pourrait fléchir encore au cours des années quatre-vingts(22). En avril, réuni au siège de la FAO,le comité de surveillance du plan d'action de 1975 constate que vingt pays connaissent des pénuries alimentaires graves et que « les deux tiers des cinquante-quatre pays recensés comme ayant un déficit vivrier chronique ont enregistré une diminution de leur production agricole par habitant au cours de la dernière décennie ». Cette inquiétante situation concerne particulièrement l'Afrique(23).Quelques mois plus tard, la 12" Conférence régionale de la FAO,tenue à Alger, fait des observations similaires; les importations alimentaires faites par l'Afrique ont, en dix ans, plus que doublé en volume et quintuplé en valeur2A). Enfin, en juin 1984, la 10" Conférence du Conseil mondial de l'alimentation se réunit à Addis-Abéba (Ethiopie) pour examiner les

progrès accomplis. Mais, « loin d'avoir reculé, la faim a progressé
»(2S).

La Communautéeuropéenne, de son côté, fait de sombres pronostics: l'ensemble du tiers monde importait 25 millions de tonnes de céréales par an vers 1960 et 80 millions à la fin de la décennie suivante; les importations pourraient bien dépasser 200 millions de
tonnes en l'an 2000(26).

Comment le tiers monde en est-il arrivé là ?
Une dramatique aggravation du problème de la faim, la malnutrition touchant six ou huit cent millions de personnes, la famine au Nordeste brésilien, en Ethiopie et au Soudan, au Sahel... Pourquoi et comment le tiers monde, sur lequel veillent tant d'experts, en est-il arrivé là ? Plusieurs facteurs ont joué. Facteurs physiques et climatiques, facteurs humains surtout: contraintes internationales et choix gouver-

50

nementaux portant sur les modèles de développement, sur les priorités retenues, sur les intérêts servis. Ces causes se sont combinées différemment d'une région à l'autre pour entrainer malnutrition et sous-alimentation. Les processus conduisant à la faim sont toujours complexes, cependant il n'est pas artificiel, à l'échelle d'un grand ensemble géographique, de mettre en évidence, sans l'isoler, l'importance d'un facteur dont l'expérience a montré le rôle déterminant. Aussi allonsnous souligner particulièrement le problème démographique en Inde et en Asie du Sud; en Afrique, nous observerons l'oubli où est généralement tenue la paysannerie et la négligence des pouvoirs publics à l'égard des cultures vivrières; c'est le choix de l'agro-industrie qui nous retiendra en Amérique latine, avec la dépossession du sol qui en est la conséquence pour nombre de petits paysans. Nous n'hésiterons pas à franchir par moment les frontières continentales pour observer le jeu de ces mêmes facteurs hors de la région choisie. Enfin la dépendance à l'égard des marchés internationaux concerne le tiers monde en sa totalité et marque très fortement, à travers le commerce des produits de base, les économies en voie de développement. Chapitre Chapitre Chapitre Chapitre 2 3 4 5 : La croissance démographique. : La paysannerie oubliée. : Le choix de l'agro-industrie. : L'intégration au marché mondial.

NOTES
(1) Texte inscrit sur la plaque commémorative apposée à Québec, là où a été signé, par les représentants de trente-quatre nations, le 16 octobre 1945, l'Acte constitutif de l'Organisation. La FAO.Ses quaranle premières années, Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, Rome, 1985, p. 3 et page de garde. (2) Ibid., p. 73. Sur l'insuffIsance des méÙ10deset le caractère approximatif des résultats: J. Périssé, « Les dimensions de la sous-alimentation: aspects méÙ1odologiques », Triconlinenlal, 1982, n° spécial « Famines et pénuries », p. 77-94. (3) Ibid., p. 127 et sv. (4) Ibid., p. 30 et sv. (5) Ibid., p. 127 et sv. (6) Ibid., p. 15 et sv., 27 et sv., 35 et sv. (7) Ibid., p. 119 et sv. (8) Ibid., p. 79 et sv. 51

(9) Ibid.. p. 87 et sv. (10) Ibid.. p. 91-93. (11) R.S. McNamara, Discours prononcé devant le Conseil des Gouverneurs. Nairobi. Kenya, 24 septembre 1973. p. 17. Les renseignements qui suivent sont tirés de ce texte, p. 20 et sv. (12) Id.. Discours Washington, 1- septembre 1975. p. 16 et sv. (13) La FAO.Ses quarante premières années. p. 124. Les prêts octroyés par la Banque mondiale et l'AIDaux pays africains pour le développement de leur agriculture se sont élevés (en millions de dollars) à : Afrique de l'Est
1974

Afrique de l'Ouest 171

1980

................................. ............ .. .... .. .... .. .... ... 1981...... ...... ...... ...... ......... 1982............ ...... ...... .........

148

242 254 178

238 410 289

Banque mondiale, Rapport annuel 1983. p. 71, 78. (14) IDA,Les vingt premières années de l'Association internationale de développement. La Banque mondiale. Washington, D.C.. 1982, p. 43-53. (15) Vingt-cinq ans de coopération pour le développement. Rapport 1985, OCDE, Paris. 1985. p. 48 et sv., 237 et sv. (16) Ibid.. p. 240-241. Tableau IX-I « Engagements publics en faveur de l'agriculture... » Ces sommes sont versées par les différents pays membres du Comité d'Aide au développement (CAD).par la CEEet par les organisations fmancières internationales: Banque mondiale, AID.Banque internationale de développement... Le CADmène des études et fait des recommandations aux pays membres, mais l'OCDEen tant que telle ne fmance aucun projet de développement. (17) Taux de croissance de la production alimentaire par région. 1960-1980: 1960-1970
Ensemble des
PVD

1970-1980 2.8% 1.6

........................ .........
............ ..........
.. .... .. .... .. .. .. .. .. .. .. ......

Afrique
Amérique

........................
latine....

2,9% 2,6

Asie du Sud-Est...... .................. ............ Asie du Sud ............... ...... ...... ...... .......

3,6 2,8 2.6

3.3 3,8 2,2

Banque mondiale. Rapport sur le développement dans le monde. 1982. Washington, p. 46. tableau 5.1. (18) FAD.La situation mondiale de l'alimentation et de l'agriculture, 1977. p. 227. Bouda Etemad, « Bilan céréalier du tiers monde (1900-1982) », Revue Tiers Monde. tome XXV. n° 98. avril-juin 1984. p. 387-408. (19) Y. Lacoste. Géographie du sous-développement. Paris. PUF. 1965. R. Dumont. B. Rosier. Nous allons à la famine. Paris, Seuil. 1966 ; R. Dumont, La croissance... de lafamine I. Seuil. 1975. (20) Vingt-cinq ans de coopération pour le développement. p. 242. (21) A. Girando. «L'installation du HOA », Le Monde, 15 décembre 1977. 52

(22) G. Viratelle, «Un rapport du Conseil mondial de l'alimentation dénonce le manque d'efficacité des institutions internationales dans la lutte contre la faim en Afrique », Le Monde, 21 mars 1982. (23) La FAOdoit donner la priorité aux problèmes spécifiques de pays déterminés », Le Monde, 13 avril1982. (24) J. de la Guérivière, « La production alimentaire par habitant a fléchi de 10 % en dix ans en Afrique », Le Monde, 9 octobre 1982. Au cours des années soixante-dix, les importations alimentaires du tiers monde « ont augmenté à un rythme voisin de 7 % par an, soit deux fois plus rapidement que pendant la décennie 1960. Leurs importations de céréales, qui représentent environ la moitié de leurs importations alimentaires totales, sont passées de 52 millions de tonnes en 1972-1973 à 78 millions de tonnes en 1978-1979 et à 82 millions de tonnes en 1979-1980 ». La Banque mondiale prévoyait que le déficit vivrier en 1985 s'établirait à 10 % environ des besoins, le taux variant d'un continent à l'autre. Sophie Bessis, L'arme alimentaire, Paris, Maspéro, 1981, p. 84-90.

(25) G. Viratelle, « La dixième Conférence du Conseil mondial de l'alimentation. La faim sans rm »,Le Monde, 10 juin 1984. (26) « Mémorandum sur la politique communautaire de développement », Le Courrier ACP-CCE, 76, novembre-décembre 1982. n°

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CHAPITRE Il

La croissance démographique: l'Asie du Sud

Les efforts menés dans le domaine de l'hygiène et de la santé ont assuré à l'homme du tiers monde une espérance de vie accrue. Les répercussions démographiquesde ces politiques de santé - que nous étudierons particulièrement en Inde - ont été, et sont encore, source de préoccupations pour les organisateurs de la planète: comment freiner cette croissance démographique, comment en apprécier les effets sur le développement? Comment le tiers monde peuHl faire face à ses propres besoins? 1) Les politiques de santé et leurs répercussionsdémographiques. 2) L'Inde et ses problèmes alimentaires. 3) La croissance démographiqueet le développement. 1) Les politiques de santé et leurs répercussions phiques démogra-

Dès le début du XX" iècle en Amérique latine, un peu plus tard en s Asie, autour de 1930 en Afrique(1),l'installation d'un équipement médical encore rudimentaire mais déjà efficace, les premières mesures sanitaires, la lutte contre la famine, réduisant la mortalité, permettent un accroissement démographique qui prend une ampleur soudaine après la Deuxième Guerre mondiale. Avec la mise en place d'un système plus moderne de prévention et de soins, avec l'amélio55

ration des conditions de vie d'une proportion importante de la population mondiale, l'extrême rapidité de l'essor démographique va bientôt connaître comme une explosion. Les campagnes de l'OMS et de l'UNICEF

Au cours des années cinquante, des campagnes sont lancées par l'Organisation mondiale de la santé (OMS)pour l'élimination des grandes endémies. C'est d'abord au paludisme, cause de ruine physique pour les individus et d'un manque à gagner important pour les pays, que les Etats membres de l'OMSdécident, en 1955, de s'attaquer. Les maladies des yeux, le trachome, la bilharziose, la tuberculose sont à leur tour dépistés et traités par des équipes médicaleg<2). C'est encore la lèpre qu'il faut soigner, et Raoul Follereau consacre sa vie et attache son nom à cette campagne(3). La variole finit par disparaître ainsi, fléau millénaire dont la fourmilière humaine du Sud-Est asiatique était le plus vaste réservoir. En cinq années de travail soutenu, cette partie du monde est assainie, puis les équipes de santé poursuivent en Afrique l'éradication de la maladie(4).Tandis que l'OMS favorise les recherches sur les maladies tropicales et sur la régulation des naissances et soutient d'immenses projets de vaccination(S),le Fonds des Nations unies pour l'enfance (UNICEF) oopère à c la mise au point de politiques de santé et de programmes alimentaires en faveur des enfants(6). Il faut noter ici l'effort mené dans le domaine de la mortalité infantile, qui reflète de façon très significative le développement, aussi bien social qu'économique. Longtemps mal connus pour la plupart des pays du tiers monde, faute de recensements et d'enquêtes, faute aussi d'un système complet et fiable d'enregistrement à l'état civil, les taux de mortalité infantile peuvent aujourd 'hui être appréciés avec un peu plus de précision. Dans les années cinquante et soixante, des chiffres supérieurs à 200 0/00 taient encore fréquents, ce é qui correspondait à l'état de la population française au xvnr et au début du xrxe siècle. Les taux sont tombés, pour les pays pauvres, de 164 0/00 dans les années 1950-1955 à 100 0/00 dans les années 19751980 (tandis qu'ils descendaient de 56 à 19 %0dans les pays riches). Les progrès enregistrés sont donc très sensibles(7). L'accroissement de la population du tiers monde

Très sensibles aussi sont leurs répercussions démographiques. Car la fécondité demeure élevée alors que la mortalité baisse(8).L'accrois56

sement rapide de la population mondiale au cours des dernières décennies modifie radicalement le terrain sur lequel sont menées les politiques de développement et, en particulier, les conditions dans lesquelles doit être résolu le problème de l'alimentation et de la faim. Car c'est au tiers monde que, dans sa quasi totalité, s'exerce actuellement la poussée démographique; c'est surtout dans les campagnes et les villes du tiers mondé que doivent se loger et se nourrir, s'instruire et travailler, que doivent vivre les dizaines de millions d'hommes supplémentaires qui naissent chaque année. Les démographes avaient très vite montré la gravité de l'enjeu: «Le progrès médical se propageant plus vite que le progrès économique, une partie de l'humanité risque d'être victime de sa propre exubérance », écrivait en 1958 Alfred Sauvy(9). Désormais, pas d'organisation internationale, pas d'organisme privé ou public de quelque importance qui ne crée une section d'études spécialisée dans les aspects démographiques du développement, qui ne s'entoure d'experts, qui ne réunisse des colloquesOO). es conférences internaL tionales sur la population - à Rome en 1954, à Belgrade dix ans plus tard - commentent les chiffres avec inquiétude, évaluent les bouleversements annoncés, confrontent les expériences. Des estimations sont faites pour l'ensemble de la planète; les millions d'hommes s'accumulent à l'horizon, en masses de plus en plus denses, au point que l'on s'interroge sur l'avenir de l'espèce: les techniques de régulation des naissances seront-elles un remède approprié à l'excessive fécondité du tiers monde ?(II).

La régulation des naissances et ses échecs Lorsque les responsables politiques du monde entier se réunissent à Bucarest, en 1974, pour élaborer un Plan mondial d'action qui doit modérer l'inquiétante fécondité du tiers monde(12), dirigeants de les l'Amérique latine savent que la population du continent doublera en vingt-quatre ans, les dirigeants africains savent que ce doublement chez eux s'effectuera en vingt-huit ans, et ceux d'Asie en trente ans(I).Dans le sentiment général d'impuissance à maîtriser le phénomène, un souhait est formulé: qu' « ils » fassent moins d'enfants et ils auront de quoi manger. Et les organismes compétents d'encourager le contrôle des naissances. C'est donc une politique de planification familiale que proposent au tiers monde les représentants des pays riches. Mais une analyse plus attentive montre que ce n'est pas par ce biais que l'on peut aborder et résoudre le problème du développe57

ment et de la faim. D'abord parce que la plupart des Etats concernés n'en veulent pas: il y va du droit à la vie et du respect des principes religieux pour les uns, de la mise en valeur des ressources et de la puissance nationale pour d'autres; il s'agit surtout, pour presque tous, de s'opposer aux Etats-Unis et aux Etats occidentaux qui ont préparé le Plan mondial d'action: les pays pauvres devraient-ils réduire la croissance de leur population pour garantir aux pays riches
le maintien de leur niveau de vie 1(14). Bucarest, assez massivement, A

les dirigeants du tiers monde refusent donc l'emploi des mesures de contrôle qu'on leur a préparées. D'ailleurs - nous le verrons plus loin à propos de l'Inde -les populationsn'y sont pas, elles non plus,
. Aussi ne suffit-il pas, pour réduire la croissance de la population, de mettre en place un programme de régulation des naissances dont l'expérience a montré presque partout l'échec(16). Aussi longtemps que des transformations d'ensemble ne sont pas accomplies sur le plan social, sanitaire, alimentaire, pour assurer au plus grand nombre une plus grande sécurité de la vie, les pauvres, - comme, du reste, la tradition le leur impose - continuent à avoir beaucoup d'enfants. Ils ne peuvent pas faire autrement s'ils veulent survivre: les enfants les aident à gagner le riz ou le mil quotidien. Et il faut qu'il en reste quelques-uns quand les parents deviendront vieux; on espère bien que l'un au moins d'entre eux aura réussi, comme fonctionnaire notamment. Cette conduite, dans la misère, est partout la même. Mais les théories et les comportements évoluent. Au cours de la décennie qui suit la réunion de Bucarest, les pays du tiers monde analysent les avantages et les inconvénients de la croissance démographique dans la réalisation de leurs objectifs de développement. En 1980, une quarantaine d'entre eux - qui représentent ensemble les trois quarts de la population du tiers monde - ont adopté des programmes de régulation des naissances(17).Et, lorsque se tient à Mexico, en août 1984, la quatrième Conférence sur la population, les positions extrêmes se sont rapprochées: ceux qui comptaient Sur le seul développement pour freiner la croissance démographique admettent l'intérêt d'une politique de contrôle de la fécondité; ceux qui prônaient avec force cette politique de contrôle saisissent mieux ses limites(18). ette année-là, le rapport de la Banque mondiale s'inquiète C de l'accroissement de la population. Il rassemble les explications connues de la fécondité élevée des peuples pauvres et constate que la diminution de la fécondité correspond à la réalisation de progrès dans le domaine social (éducation, santé, lutte contre la pauvreté). Cette diminution est liée au niveau de l'instruction des adultes et de leur
disposées(IS)

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espérance de vie plus qu'à l'augmentation du PNBpar habitant et qu'au planning familial. Parmi les facteurs contribuant le plus efficacement à réduire la fécondité, le rapport note l'éducation de la femme(l9). Les divers facteurs ont dû jouer, car le déclin de la natalité s'est amorcé. En quelques pays d'Extrême-Orient, au cours des années soixante, s'est esquissée une baisse de la fécondité qui gagne progressivement l'ensemble du tiers monde(20).Cependant la population mondiale va continuer à croftre pendant plusieurs décenniesC2I).Le problème de l'alimentation va continuer à se poser, celui de l'aniculation du développement avec la masse envahissante des hommes reste encore entier. Chaque continent présente à ce point de vue une situation originale. C'est l'Inde paniculièrement qui va illustrer ici l'articulation difficile de la croissance démographique et de la satisfaction des besoins alimentaires.

2) L'Inde et ses problèmes alimentaires
L'Inde, qui accède à l'indépendance en 1947, est un pays essentiellement agricole. Le thé indien s' expone glorieusement, comme d'autres cultures commerciales développées avec succès au temps de la colonisation anglaise; mais la production vivrière, moins favorisée, suit avec peine l'augmentation de la population. Des méthodes de culture restées traditionnelles, des rendements très faibles, l'exiguïté des parcelles sur lesquelles subsistent tant bien que mal des millions de petits agriculteurs, les irrégularités de la mousson expliquent la fragilité des ressources alimentaires dont dispose la population. Peu d'années auparavant, en 1943, une famine a encore montré cette fragilité: un million et demi de personnes sont mortes de faim

dans l'Etat du Bengale.

.

Pour résoudre les problèmes énormes que pose, en tous domaines, la gestion d'un ensemble humain démesuré, le « socialisme à l'indienne» va tenter d'associer planification d'Etat et libéralisme, secteur public et secteur privé, respect des traditions et réformisme social(22). e cette politique pragmatique va résulter une remarquable D croissance de l'agriculture. Et cependant la faim ne disparaft pas. Pourquoi la faim dans une Inde où la production alimentaire a fini par s'élever globalement au niveau des besoins? Parmi les facteurs qui l'expliquent, nous rencontrerons la croissance démographique.

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Le développement agricole
Le premier Plan quinquennal (1951-1956) se donne pour objectifs l'augmentation de la production agricole et l'établissement d'une meilleure justice sociale; il cherche une répartition plus équitable de la production, du pouvoir et des revenus; il se montre soucieux des couches les plus défavorisées de la population(23). Tandis que le mouvement Bhoodan, animé par Vinoba Bhave, disciple de Gandhi, suscite des communautés villageoises à partir d'un renouveau spirituel(2A), programme gouvernemental de développement rural réussit le à faire naître dans les villages une volonté de développement et une demande d'aide technique. Le gouvernement forme des cadres, fournit des fonds; avec la participation active des paysans, « c'est l'ensemble de la vie rurale qui se transfonne : extension des cultures et modernisation des techniques, construction de routes, amélioration de l 'habitat, développement de la scolarisation, progrès de l 'hygiène ». Les projets communautaires de village vont toucher la moitié des 560000 villages de l'lnde(2S). Les services agricoles introduisent des variétés de blé amélioré qui permettent des récoltes plus abondantes(26).Mais bientôt, avec l'utilisation des céréales à haut rendement, le rythme de la croissance s'accélère. Au cours des années soixante, la recherche agronomique, financée au Mexique et aux Philippines par les Fondations Ford et Rockefeller, a mis au point de nouvelles variétés de céréales. L'emploi intensif d'engrais, de pesticides et de produits antiparasitaires, la mécanisation plus poussée de la culture, une irrigation plus soignée, assurent aux espèces végétales sélectionnées (blé, riz, maïs) des rendements élevés: c'est la « révolution verte» (V). Semences et techniques sont largement diffusées, surtout en Asie du Sud-Est. En Inde, la production s'accroît considérablement: le rendement du blé double; les résultats les plus remarquables sont obtenus au Pendjab et dans la plaine du Gange où se trouvent les meilleures terres et des agriculteurs particulièrement expérimèntés. La production de blé passe de 9 millions de tonnes en 1955 à 20 millions de tonnes en 1970 et à 40 millions de tonnes en 1984. De ce point de vue, la réussite est indéniable. La révolution verte fait d'une nation agricole traditionnelle une puissance agricole moderne(28). Au Pakistan, les résultats sont également très positifs. La production de blé de l'Asie qui était en 1967 de 65 millions de tonnes s'élève à 110 millions en 1976. Au Mexique, en vingt ans, le rendement de blé à l 'hectare passe de moins d'une tonne à près de trois tonnes, la production totale de 600 000 tonnes à plus de deux millions 60

de tonnes - et le Mexique devient exportateur de blé. Les résultats sont moins significatifs pour les autres céréales, cependant l'Amérique latine, comme l'Asie, obtient une augmentation intéressante de sa production de riz et de mai"s(29). Au bout de peu d'années, les statistiques de la FAOl'établissaient, la production alimentaire avait augmenté de façon très sensible dans l'ensemble du tiers monde et les promoteurs de la révolution verte
pouvaient parler de succès(3O).

Revenons à l'Inde où - surtout à la suite de la sévère disette de 1965-1966 - diverses mesures sont prises pour accompagner et soutenir la revitalisation de l'agriculture: extension des surfaces cultivées(3l), production d'engrais, construction de grands barrages pour pallier l'irrégularité des moussons. Le barrage de BhakraNangal, l'un des plus grands du monde, permet d'irriguer près de 4 millions d 'hectares. L'Etat contrôle le commerce des produits agricoles, en particulier celui des céréales, pour garantir des prix fixes aux agriculteurs; il intervient dans la recherche et la vulgarisation, il favorise les coopératives agricoles(32); il s'efforce d'implanter des succursales de banques en zone rurale pour faciliter les prêts aux agriculteurs(]]). Des programmes sont lancés, sous les différents gouvernements, dans le but d'améliorer l'emploi rural et le niveau de vie dans les campagnes(34). Le sixième Plan, en 1976, donne une nouvelle impulsion; il exprime une politique de « développement rural intégré» où sont mis en œuvre simultanément les moyens connus pour améliorer les infrastructures en zone rurale, pour en faciliter le fonctionnement et mieux insérer l'économie rurale dans l'économie nationale(]S). Cette politique a subi des interruptions: il fallait aussi investir dans l'industrie. Cependant, assez longuement poursuivie, elle a eu sur l'agriculture et sur la production alimentaire des effets positifs: le pays, qui importait chaque année à grands frais les denrées indispensables, a cessé progressivement de faire appel à l'étrangerl36).Grâce à l'augmentation continue de sa production vivrière, l'Inde, écrit un journaliste, « tourne une page de son histoire ». En juillet 1979, ses silos sont pleins et elle peut mettre en réserve 20 millions de tonnes de céréales(]7). Les réserves monteront à 30 millions de tonnes en 1986. Cependant la faim demeure, cependant la pauvreté n'a point partout reculé. Les grandes famines ont donc disparu en Inde depuis l'indépendance, mais la sous-alimentation et la malnutrition y atteignent encore les masses(38).Le Conseil indien de recherche médicale estimait, au début des années soixante-dix, que les deux tiers de la popu-

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lation étaient sous-alimentés(39). Dix ans plus tard, les excédents obtenus n'empêchent toujours pas un tiers de la population d'être sous-alimenté, et une proportion bien plus élevée de souffrir de malnutrition; ils n'empêchent toujours pas des centaines de milliers d'enfants d'en mourir chaque année(40). s n'empêchent pas la faim U lorsque la mousson fait défaut: en 1984-1985, alors qu'ils sont plus abondants que jamais, on néglige de les expédier vers les Etats où la disette réapparaît, accompagnée des phénomènes habituels d'usure et d'injustice, de misère et d'émigration vers les villes(41). Pourquoi la faim? Comment expliquer la persistance et peut être l'aggravation de la faim? Dans l'ensemble complexe des causes de la faim on ne peut omettre de citer les facteurs physiques: dans le Rajasthan et le Gujrat au nord-ouest de l'Inde, aux paysages semi désertiques, une pluviosité très faible et irrégulière n'assure que par à-coups la récolte nécessaire; au Bihar, dans le nord-est, et sur le Dekkan, le sol est pauvre et l'eau rare. Certains Etats ont souffert de disettes dramatiques. Des années de sécheresse excessive, les mauvaises récoltes qui en résultent, la hausse du coût de la vie peuvent appauvrir les membres les plus démunis de la population au point que ceux-ci doivent tout vendre pour survivre. Au Bangladesh en 1974, des inondations détruisirent une partie des récoltes. Le prix du riz s'élevant à un niveau inabordable pour eux, ceux qui n'avaient plus rien partirent pour la ville et moururent par milliers. Les petits paysans durent vendre tout ce qu'ils avaient: bétail, huttes, terres - celles-ci au quart de leur valeur. A Rangpour, le nombre de paysans sans terre se serait accru de 10 % en deux mois. Notons - et cela nous met sur la voie d'une autre explication de la faim - que, dans l'épisode qui vient d'être rappelé, gros propriétaires et négociants avaient artificiellement provoqué la hausse des prix en recélant des quantités considérables de riZ(42).

La stagnation économique peut être due en effet à l'archaïsme de la structure sociale plus qu'au climat ou à la pauvreté du sol. U en va ainsi en bien des régions où la population paysanne pauvre est, depuis toujours peut-on dire, dominée par des potentats locaux. Ayant

la haute main sur tous les facteurs de production, « bailleurs de terre,
employeurs, prêteurs d'argent et de grain, loueurs de bétail, d'instruments agricoles, de moyens de transport », contrôlant le monde rural et les organisations collectives qu'il tente de se donner - et même

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