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Rêves et rêveries

De
203 pages
Les rêves éveillent la curiosité ; ils constituent notre jardin secret. Evidemment, on n'a pas toujours le choix de l'oubli. Le rêve est-il point de départ d'une rêverie solitaire, ou plutôt point de départ d'un dialogue avec un psychanalyste ? Dans ce cas ce sont les associations du rêveur qui comptent, son monde intime qui se dessine. Ou encore le rêve comme point de départ d'un itinéraire biblique ou littéraire ? Grâce aussi aux recherches récentes, ce livre ouvre de larges perspectives.
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RÊVES ET RÊVERIES
Notre jardin secret

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Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Dernières parutions Prado de OLIVEIRA, Les meilleurs amis de la psychanalyse, 2010. J.-L. SUDRES (dir.), Exclusions et art-thérapie, 2010. Albert LE DORZE, Humanisme et psy : la rupture ?, 2010. Édouard de PERROT, Cent milliards de neurones en quête d’auteur. Aux origines de la pensée, 2010. Jean-Paul DESCOMBEY, Robert Schumann. Quand la musique œuvre contre la douleur. Une approche psychanalytique, 2010. Serafino MALAGUERNA, L’Anorexie face au miroir. Le déclin de la fonction paternelle, 2010. Larissa SOARES ORNELLAS FARIAS, La mélancolie au féminin. Les rapports mère-fille en lumière, 2009. Alain LEFEVRE, Les lesbiennes, une bande de femmes. Réalité ou mythe ?, 2009. Richard ABIBON, Les Toiles des rêves. Art, mythes et inconscient, 2009. Jacy ARDITI-ALAZRAKI, Un certain savoir sur la psychose. Virginie Woolf, Herman Melville, Vincent van Gogh, 2009. 2

Harry Stroeken

RÊVES ET RÊVERIES
Notre jardin secret

L’Harmattan
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© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13993-0 EAN : 9782296139930

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Introduction

Les rêves éveillent la curiosité. Ils se situent à la périphérie de notre esprit et semblent parfois permettre le contact entre l’homme et un monde inconnu. Le fait qu’on n’ait pas tout à fait prise sur ces phénomènes les rend à la fois inquiétants et fascinants. Toute personne rêve chaque nuit, bien que beaucoup s’en souviennent à peine. Nous n’étalons pas nos rêves, ils appartiennent à notre monde le plus intime, ils constituent notre jardin secret. Le rêve est tout d’abord un message adressé au rêveur luimême. Personne d’autre n’y a accès, sauf si nous racontons nos songes. Ce faisant, nous pouvons dévoiler des informations essentielles sur nous-mêmes. Qui parle de rêves parle d’une aventure personnelle, subjective. Dans un monde « technique » où la subjectivité n’a guère d’importance – il est, en effet, impossible de la mesurer –, le rêve s’avère un phénomène étrange. Cette constatation signifie-t-elle que nous nous éloignons de nousmêmes dans notre culture ? Peut-être. D’autres cultures abordaient/abordent les rêves en tout cas différemment. Les rêves évoquent chez bon nombre de personnes des événements angoissants ou des exploits qu’on voit à la télévision, lorsque les gens réalisent les actions les plus folles sans en être conscients. J’entends par le concept de rêve l’activité psychique se déroulant durant le sommeil. Ou selon les termes vagues d’un auteur spécialiste en la matière : « Le rêve est un acte mental défini par certaines caractéristiques, qui dépend d’une organisation particulière des processus psychiques. » (Foulkes 1985 : 1) Cette définition de travail s’avère une approche davantage prosaïque que cette description beaucoup plus ancienne et plus poétique, souvent mentionnée dans la littérature consacrée aux rêves :

« Moi, Tchouang-Tseu, j’ai un jour rêvé que j’étais un papillon, voletant çà et là, et entièrement un papillon. Je savais seulement que, papillon, je suivais mes humeurs et n’avais point conscience de ma condition humaine. Soudain, je m’éveillai ; et là, j’étais à nouveau ‹ moimême ›. En fait, je ne sais pas : étais-je un homme en train de rêver qu’il est un papillon, ou, au contraire, un papillon en train de rêver qu’il est un homme ? » (Tchouang-Tseu, 300 av. J.-C.) Ce livre tente de rassembler les connaissances accumulées jusqu’en 2007 sur cette activité psychique se passant lors du sommeil. Depuis la nuit des temps, les rêves ont préoccupé, fasciné, mais également soulevé des questions insolubles. Dans les années cinquante du siècle dernier, l’enregistrement de l’activité cérébrale effectué lors des différentes phases du sommeil, et surtout la découverte du sommeil REM, de même que son lien avec les rêves, ont marqué un tournant dans l’étude du phénomène. (Aserinsky & Kleitman, 1953)1 L’ouvrage n’aborde pas les rêves au sens d’imagination d’un avenir meilleur. Il ne traite donc pas du célèbre discours de Martin Luther King « I have a dream » (je fais un rêve) car ses propos ne concernent pas un processus en cours lors du sommeil, mais un idéal d’avenir, lequel demande une approche méthodique et une organisation ciblée afin de pouvoir un jour être réalisé. De même, les rêves tels que Jan van Nijlen2 les décrit dans Communication au voyageur « Ne montez jamais dans le train / sans votre valise chargée de rêves » ne sont pas des rêves en ce sens du terme. Le rêve dirigé ne constitue pas non plus le sujet du livre, bien que cette activité mentale puisse s’apparenter aux rêves, comme l’illustre l’exemple suivant : 6

« Le paysage commença à tanguer et s’estomper. Je m’imaginai dedans, dans cet infini blanc, dans cette époque lointaine. L’espace d’un instant, je pus me trouver parmi les hommes au bonnet de fourrure qui, plus loin, dépeçaient à coups de hache l’ours abattu et me permirent d’apporter mon aide. Je me frictionnai les mains pour les réchauffer, brandis ma hache, ris d’une remarque formulée par un des hommes. La lumière m’aveuglait. Des ours polaires, quoique dépourvus d’ailes, planaient à travers le paysage. La neige me fouettait les joues. Je perçus clairement une bourrasque. Je sortis de mon rêve, réveillé en sursaut par un autre visiteur [du musée] qui me heurta. » (Komrij, 2002 : 12) Le rêve diurne sera évoqué, même si cela semble contraire à notre définition du rêve. Le rêve diurne s’apparente en effet au rêve nocturne et peut se comprendre de façon analogue. Prenons l’exemple d’un étudiant de vingt-cinq ans qui passe chaque jour des heures à rêver d’un royaume et de ses villes. Il est fils de roi. Une bombe explose et tous les enfants royaux trouvent la mort, sauf lui : il a le royaume pour lui seul. Et cetera, et cetera. Dans la famille nombreuse dont il est issu, il devait sans cesse partager l’attention de ses parents avec ses frères et sœurs. Le thème central de cette rêverie est l’agression : tous les autres meurent. Mais ce rêve comprend également l’accomplissement d’un désir : être finalement le seul objet de l’attention. Son royaume onirique s’avère, du reste, beaucoup plus intéressant que sa morne vie d’étudiant et ses examens partiels. Toutefois, les rêves diurnes sont loin de toujours former une échappatoire, ils peuvent également revêtir une fonction positive dans le sens de projet d’avenir. Que serait un adolescent sans rêves diurnes ? Nous rencontrons les états oniriques, caractérisés par le relâchement de toute prise exercée de manière consciente, dans des diverses situations de la vie courante. Lorsque par exemple quel7

qu’un lit, écrit, peint ou fait de la musique, tout en paraissant en transe, il est dans son propre monde. Les fruits de cette activité sont aussi le résultat d’une conscience relâchée et ressemblent aux rêves. Ces états surviennent également à maintes reprises lors d’une situation psychothérapeutique. Un interlocuteur qui s’investit à fond et qui revit en quelque sorte un événement de son enfance est lui aussi proche du rêve. Une citation extraite du journal d’une patiente en guise d’illustration : « Je relatais la scène du lit-cage [petite, elle dormait dans un tel lit ; il s’agit d’un souvenir associé à une otite, tandis que sa mère partait à une fête vêtue d’une robe de cocktail. H. S.] et soudain, je me suis sentie sur le divan dans le même état que dans ce lit : des barreaux audessus de la tête, comme si j’étais enfermée, comme dans une boîte. Et à ce moment, je me suis sentie momifiée, le corps crispé. Je pleurais sans bruit, les yeux fermés. » Ce livre traite donc des rêves, ainsi que des rêves diurnes. Comment ce livre est-il structuré ? Il est divisé en trois parties : la première traite essentiellement de la signification du rêve et de la façon de la découvrir. Il est donc question de l’interprétation. La deuxième partie concerne les rêves dans l’histoire et l’art. La troisième partie est consacrée aux études expérimentales menées sur les rêves, effectuées pour la plupart en laboratoire. Commençons par la première partie. Le premier chapitre examine en détail un exemple d’un rêve analysé. Il porte sur la façon dont ce rêve a été abordé dans le travail analytique et sur la manière dont il a évolué des années plus tard. Le deuxième chapitre traite de la question essentielle de l’approche de l’interprétation. L’interprétation n’est pas un travail facile mené par un détective selon des schémas préétablis. 8

On ne peut faire fi d’une écoute consciencieuse et patiente. Au contraire. Ce chapitre aborde également la question de savoir si une interprétation symbolique est possible. Existe-t-il des symboles et images récurrents ayant plus ou moins la même signification chez chaque rêveur ? Le chapitre 3 montre la façon dont le sujet s’exprime dans le rêve, ce qui est souvent amusant et ressemble aux autres formations de l’Inconscient, comme les lapsus, plaisanteries et autres symptômes. Le chapitre 4 examine différents types de rêves. Les rêves prémonitoires seront tout d’abord traités. Il s’agit d’une question posée lors de chaque conférence sur les rêves : « Monsieur, que pensez-vous des rêves prémonitoires ? » A ce moment, les gens racontent des exemples frappants. Ensuite, j’examine les rêves d’examen, que la plupart des personnes connaissent un jour, les rêves politiques issus de la période nazie ou faits après avoir vécu dans un camp de concentration et les rêves religieux – s’agit-il d’une catégorie spéciale de rêves ? Un exemple amusant d’une illusion principalement américaine portant sur un pays utopique rêvé clôture ce chapitre. Cette première partie sur l’interprétation se referme sur le chapitre 5, où j’aborde les rêves caractéristiques de certaines phases du processus analytique, essentiellement le début et la fin de ce processus, et les rêves de contre-transfert. Nous regarderons la deuxième partie à travers des lunettes historiques et artistiques. Les rêves tels qu’ils apparaissent dans la Bible et dans l’Antiquité grecque seront tout d’abord traités. Qui n’a jamais entendu parler des vaches maigres et grasses ou de la statue aux pieds d’argile ? La vie onirique était également essentielle dans l’Antiquité grecque. Le chapitre 7 traite de la façon dont Freud abordait les rêves. Freud a été la personne qui a de nouveau attaché de l’importance aux rêves à l’époque moderne. Jung l’a ensuite suivi, apportant quelques modifications, liées davantage à des différences d’accentuation qu’à une vision tout à fait distincte. Le chapitre 8, le dernier de cette partie, est consacré 9

aux songes dans l’art et les belles-lettres. Bon nombre de personnes ont déjà constaté que le fou, le rêveur et l’artiste ont beaucoup en commun. De nombreux artistes et écrivains se sont inspirés de leurs rêves et les ont intégrés dans leurs œuvres. Les rêves littéraires peuvent-ils s’expliquer de la même manière que les vrais ? Tout ceci est bien beau, mais les études expérimentales de ces dernières décennies n’ont-elles pas renversé le discours traditionnel sur les rêves ? Oui et non. La troisième et dernière partie de ce livre aborde ce point. Quel est le rapport entre cerveau et signification ? L’étude en laboratoire, qui ne cesse de progresser, rendra-t-elle l’interprétation des rêves superflue ? Le chapitre 9 est consacré aux résultats de ces recherches, à savoir les phases du sommeil et le sommeil paradoxal. Ces éléments sont illustrés à l’aide du cauchemar. Le chapitre 10 traite de l’influence de certaines substances sur le sommeil et les rêves. Quels sont les effets de certains médicaments, des antidépresseurs, de l’alcool et des drogues ? Enfin, le chapitre 11 fait le point sur les questions soulevées par ces études. Bon nombre de ces questions demeurent encore sans réponse. Une brève conclusion clôture ce livre, révélant le constat suivant : on ne connaît une société que lorsqu’on sait comment elle rêve. Les rêves d’angoisse, les cauchemars, le somnambulisme, les paroles dans le rêve, les peurs enfantines survenant au début de la nuit (pavor nocturnus) et d’autres sujets sont bien sûr abordés ; toutefois, ce livre est loin de couvrir tout le vaste domaine des rêves. La matière est inépuisable. Il vous suffit de surfer sur Internet, par exemple sur les sites http://www.e-reve.com, http://www.reves.ca, http://asdreams.org, http://www.madonnadreams.com ou encore http://www.dreambank.netpour vous en convaincre. 10

Un Parisien se repose (photo : E. van Moerkerken)

Encore quelques remarques d’ordre pratique. Tous les exemples cités dans ce livre sont authentiques. S’ils sont extraits d’un livre, la source est mentionnée. Sinon, les illustrations proviennent de psychanalyses, supervisions de travaux, cours, etc. J’ai bien entendu demandé aux personnes concernées l’autorisation de publication et j’ai toujours garanti l’anonymat. Les passages dont les titres figurent en langue étrangère dans la bibliographie ont été traduits par mes soins. Il est toujours question de traitements psychanalytiques, mais la fréquence et le cadre peuvent varier. J’ai évité autant que possible les termes techniques. Au besoin, le lecteur peut consulter le Dictionnaire international de la psychanalyse (sous la direction de Alain de Mijolla, 2002). J’ai choisi d’insérer les références des ouvrages dans le texte même. Si certains trouvent ces renvois gênants lors de la lecture, il s’avère cependant intéressant de savoir d’où proviennent les informations. 11

Il me reste finalement l’agréable tâche de remercier quelques personnes. Je pense tout d’abord aux patients dont les analyses m’ont fourni des éléments de travail. Je ne peux, par respect de la vie privée, les citer nommément. Ensuite, je tiens à remercier les collaborateurs du centre du sommeil de Haaglanden/Westeinde, de même que les lecteurs de diverses parties du manuscrit : Dr D. Becker, Pr H. J. de Jonge, Pr H. Kamphuisen, G. Lansbergen, Pr A. Mooij, Dr G. Mussies, B. RoukemaKoning, Pr W. Schönau et Sophie Stroeken.

NOTES 1 REM est l’abréviation de Rapid Eye Movement, le sommeil REM [plus couramment appelé sommeil paradoxal en français, N. d. T.] est une phase de sommeil, le sommeil NREM [Non-Rapid Eye Movement, plus fréquemment dénommé sommeil lent en français, N. d. T.] renvoie aux autres stades ; davantage d’informations à ce sujet au chapitre 9. Nous n’écrirons plus en majuscules « REM » et « NREM » dans les composés tels que sommeil rem ou phase nrem, comme c’est généralement le cas, parce que le mot ressort inutilement dans la mise en page. 2 Jan van Nijlen (1884-1965), poète néerlandais.

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I DU CÔTÉ DE LA PSYCHANALYSE

Mon expérience onirique porte tout d’abord sur mes propres rêves analysés lors de ma psychanalyse personnelle. Ensuite, j’ai travaillé les rêves pendant quelques dizaines d’années lors de psychanalyses et psychothérapies. Il me paraît opportun de commencer par aborder des rêves issus de ce cadre afin d’introduire le lecteur dans cette matière à l’aide d’exemples concrets. Le premier chapitre traite d’un rêve analysé. Deux éléments ressortent immédiatement : l’aspect imagé des rêves et ses nombreuses significations. En outre, l’interprétation n’est jamais finie : le rêve accompagne la vie et de nouvelles significations lui sont conférées grâce à de nouvelles associations. De plus, la relation quantitative entre le rêve et les associations est frappant : le rêve est court, mais les associations ne connaissent en principe pas de fin. Le caractère imagé du rêve et ses nombreux sens signifient aussi que l’interprétation est généralement indispensable. Avec les rêves, tout est possible. Le chapitre 2 porte sur l’interprétation des rêves. Comment le rêveur et le psychanalyste peuvent-ils découvrir ensemble la signification plus ou moins cachée du rêve ? Seules les idées subites involontaires du rêveur et ses associations dans le contexte peuvent aider à déchiffrer la signification du rêve. Le chapitre 3 traite de la façon dont le rêve se forme et de la manière dont le sujet s’exprime dans son rêve. La condensation et le déplacement, les deux mécanismes les plus importants de la formation du rêve, sont bien évidemment abordés. Les rêves affichent souvent les mêmes caractéristiques que les lapsus et les actes manqués. C’est ainsi qu’ils sont parfois amusants. J’examinerai certaines catégories de rêves au chapitre 4 : les rêves prémonitoires, les rêves d’examen, les rêves religieux, les

rêves liés à certaines situations politiques, les rêves engendrés par une expérience dans les camps de concentration et enfin, une utopie rêvée. Le chapitre 5 aborde certains rêves marquants qui surviennent lors du processus psychanalytique – au début et à la fin de ce processus. Les rêves que le psychanalyste fait au sujet de son patient et de son travail sont ensuite traités : il s’agit des rêves de contre-transfert.

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Chapitre 1 Le rêve tel qu’il survient lors de la psychanalyse

Dans ce chapitre, Hugo Adelaar raconte un rêve qu’il a fait il y a six ans, lors de son analyse, et explique la façon dont ce rêve lui revenait à l’esprit et se poursuivait dans sa vie. Monsieur Adelaar a aimablement mis son texte à ma disposition. Son rêve nous servira d’illustration et d’entrée en matière. Voici le récit de Hugo Adelaar. « Lors d’une promenade avec Yvette, mon épouse, je vois l’image d’un rêve que j’ai fait il y a six ans : ‹ Je descends un escalier, j’entre dans une cave humide. Les pavés (en allemand : Katzenkopfpflaster) basaltiques rugueux forment, de par leur irrégularité, des îles parmi de grandes étendues d’eau. L’eau provient des murs et du flot de larmes qui ruissellent des joues de ma mère. Elle est réfugiée dans une cloche à plongeur, placée en hauteur dans la cave. Je monte l’escalier menant à la plate-forme où ce dispositif se trouve. Les larmes s’échappent de la cloche pour couler sur les marches. Je ferme la porte de la cloche à plongeur. Je vois derrière le hublot épais de la machine à laver le visage de ma mère, les yeux emplis de larmes derrière ses verres de lunettes épais. Ces derniers, même sans larmes, dessinaient des rides autour de ses yeux. La cloche à plongeur est tout à fait pleine. Le visage orienté vers le hublot, ma mère tourne dans un torrent de larmes. › Ce rêve surgit à intervalles assez réguliers. Il se concentre ensuite sur l’image du visage de ma mère dans son

flot de larmes devant la porte de la cloche à plongeur. Je ne sais pas si, au fil des années, j’ai associé dans ma mémoire ce chagrin dont je me rappelle à l’image larmoyante. En tout cas, je pense savoir avec certitude qu’au réveil, la froideur avec laquelle j’ai fermé énergiquement la porte m’a surpris. J’ai fait ce rêve il y a six ans, vers la fin de ma psychanalyse. Je ne me rappelle plus vers quels éléments mes associations avaient à l’époque convergé. L’interprétation que j’ai emportée au fil des années, ou qui s’est formée au cours des années, allait de pair avec le sentiment d’étonnement que j’ai ressenti peu après lorsque Stroeken m’a laissé mettre un terme à la psychanalyse. J’en fis part à Yvette au long de notre promenade. Est-ce que je n’enferme pas ma tristesse relative à ma mère et ses influences, alors que la thérapie doit permettre d’accéder à ce chagrin ? Est-ce la solution à ma tendance à l’autodestruction et mon agression caLors ? la promenade, une interprétation contraire me chée de traverse soudain l’esprit. Je la retiens avec quelque euphorie. Je n’enferme pas ma douleur, mais ma mère et son larmoiement. Je ne m’occuperai pas plus longtemps de sa douleur. Maintenant qu’elle est enfermée, je peux penser à moi. C’est ainsi que j’ai pu mettre un terme à la thérapie. En même temps, la demande du regard paternel approbateur, affectueux et fier, un regard qui n’a jamais été posé, demeurait dissimulée dans l’étonnement quant au fait qu’il pouvait s’agir de la réussite de l’analyse du rêve. Il m’arrive parfois de croiser ce regard dans le miroir. J’entends régulièrement cette demande de reconnaissance dans les phrases que je formule. Les remords pourraient avoir dicté l’interprétation qui m’avait jusqu’à présent accompagné. Je n’avais pas assez pleuré lors de la thérapie, même si je sais qu’on ne 16

peut guérir qu’en passant par la souffrance, via un flot de larmes. Il ne m’était pas venu à l’esprit qu’on pouvait laisser aux autres leur peine. Serais-je tout de même devenu un génie après une nuit de maux de tête insupportables ? Autrement dit, je ne pouvais vraiment devenir quelque chose ou quelqu’un que si j’emportais la migraine de ma mère, si j’emmenais sa souffrance. Je serais alors son Albert Schweitzer. Cela lui plairait, elle me verrait et reconnaîtrait qui je suis. Dans cette euphorie, il y a une ombre au tableau. L’oppression du rêve revêt une autre forme. J’ai enfermé ma mère. Elle flotte dans sa propre mer, certes, mais elle est immergée dans ma cave. Ses S.O.S. empruntent encore le trajet de mes nerfs et entravent mes communications. Mon désir de pureté reste irréalisable. Elle se trouve dans mon système. Le temps a façonné le texte de ce rêve. J’ai rédigé sa forme actuelle six ans plus tard. Le mot Katzenkopfpflaster (pavé) trahit le désir d’esthétisation. Je trouve ce mot magnifique. Peut-être renferme-t-il davantage de sens. Il contient le mot pflaster (pansement). Le pavé a tout porté et supporté. Le sol est couvert d’un grand nombre de pavés, ce qui le blesse, mais il tient bon. Faits de basalte, les pavés sont durs. L’image est compréhensible, mais elle dissimule la douleur innommable / innommée de la blessure. Le pansement qui guérit, protège et masque. Est-ce que je veux me rappeler quelque chose de concret ou bien le brouillard du passé presque dépourvu d’oxygène suffit-il ? Ne rien voir et à peine pouvoir respirer sont les situations qui m’intriguent toujours. Le lien entre les mots tête1, blessure et eau éveille un souvenir. Je n’avais pas sept ans et j’errais sur un terrain à bâtir. Une dispute avec les «asociaux» avait dé17

généré. On se jetait des pierres. J’en ai reçu une sur la tête. Je pleure à chaudes larmes dans la salle d’eau. Je suis nu. Papa et maman sont à mes côtés. Ils me nettoient la peau et me consolent. Maintenant que la blessure est si visible, je me permets d’être inconsolable. Mais lorsque le sang sèche, les larmes ne peuvent couler plus longtemps. Il faut raccommoder les relations quotidiennes. L’attention se transforme chez eux en exaspération. Une autre blessure à la tête éveille en moi le souvenir suivant. J’ai quatorze, quinze ans. Je passe en vélo par les petites routes pour rentrer de l’école. Un tracteur qui tire un chariot à fumier me dépasse lentement, très lentement. Je me tiens en équilibre entre le bord asphalté en mauvais état et le petit accotement non stabilisé. L’agriculteur ne m’a toujours pas dépassé. Je sens la colère monter et je me montre intransigeant. Je ne me laisse pas faire. Qu’il sorte donc du chemin. Je me bats à cette fin. Je me réveille, les pieds dans le fossé et un mal de tête terrible. Je roule lentement en vélo pendant les dix derniers kilomètres. Je marmonne un bonjour à ma mère et à ses invités d’anniversaire, puis je vais me coucher. Ce n’est que bien plus tard, aux alentours de l’heure du repas, qu’on remarque que j’ai une commotion cérébrale. Il ne faut rien gâcher, ne pas causer d’embarras. L’absence suscite l’étonnement : où est Hugo ? Cette cloche à plongeur, je la trouve bizarre. Ne s’en sert-on pas pour étudier les profondeurs de la mer ? Je vois devant moi un échafaudage avec une poulie, un trépied sur l’arrière-pont d’un navire qui flotte sur une mer d’un bleu intense. On descend la cloche à plongeur. Elle représente la profondeur du chagrin. Une voix résonne dans ma tête : « il est incommensurable ». Cet instru18

ment se trouve seul dans la cave, comme dans le laboratoire secret d’un alchimiste. Disons que cette cave dans laquelle je suis descendu pour explorer ma caverne est ma tête. La cloche à plongeur n’est pas seule, elle renferme la mer. Est-ce que je m’imagine à l’aide de cette image que la cloche à plongeur que ma mère m’a construite pour repérer, comprendre et mettre fin à sa douleur doit être sa maison à elle ? Qu’un espace restreint convient à son chagrin incommensurable ? Alors, fermer cette porte est un attentat à la vie commis furtivement dans la cave. Est-ce que ce sera de ma faute si elle meure lorsque je ramène sa douleur à ses propres proportions ? Je ferme la porte impassiblement, avec froideur et énergie. Indépendamment de la poigne avec laquelle je ferme la porte, mon action traduit la température de mes sentiments pour elle. Au moment où j’ai mentionné l’attentat à la vie, la cloche à plongeur m’a également semblé une variante de l’utérus. Il s’agit du seul espace où nous pouvons vivre immergés dans l’eau. Et ma mère vit derrière du verre. La mère est de retour dans l’utérus, une enfant immature, une enfant dans la dépendance et l’abandon. Elle n’était pas désirée, jamais aimée. Elle était l’enfant de ses enfants. Voilà enfin d’où provenait ce regard d’amour, chaleureux et compréhensif. Et ces enfants la rejetaient eux aussi (début ambigu de la phrase en néerlandais qui signifie également : nous, les enfants, étions des orphelins). Pour ma part, je repoussais avec répugnance les contacts corporels qu’elle cherchait. Et dans mes pensées, j’allais d’un espace à l’autre, fuyant devant ses intrusions interprétantes et sentimentales. A occupé ma cave pour tenter de l’inonder. Il est temps de fermer ce robinet. 19

Parallèlement, elle se trouve derrière ce refoulement du hublot bombé et de ses verres de l’époque, cela me semblait une bonne stratégie de survie. Mais derrière mon dos, elle a même lunettes si vieux, si horribles, si misérablement vieux. La cloche à plongeur. L’horloge2. Il est temps. Pour quelle raison est-il temps ? Pour la fin de la thérapie ? Pour enfin mettre un terme aux éternelles lamentations relatives à la mère (encore de la réserve par rapport au mot « mère », à nouveau la maman de toujours, auprès de qui je sens également de la distance, mais moins neutre), source de toute la misère et de toutes les larmes, pour la remettre à sa place et l’y laisser, pour être maître dans ma propre cave ? Ce temps est arrivé. La cloche à plongeur est également une machine à laver. Comment dire… lavé par toutes les eaux. J’aspire à la pureté. Si je laisse ma mère tourner dans sa lessive, serat-elle encore ma mère ? Je peux blanchir tout le linge qui me lie à elle… je crois que tout d’un coup, je veux apporter trop facilement un dénouement heureux à ce début difforme. L’élément perturbateur est toujours là, mais, en fait, je ne veux pas me défaire de la tendance à l’ironie et du sentiment d’ironie, cette façon d’être présent tout en m’effaçant. De plus, bien que ma mère soit à sa place dans cette cloche à plongeur, l’image reste ambiguë. La cloche est surélevée. Ma mère se trouve donc encore sur un piédestal et elle fait son travail. Que fait véritablement cet élément perturbateur de mes messages ? Il les transforme en messages doubles. Il envoie des questions cachées pour reconnaître mes compétences, par amour pour mes œuvres et mon être (voyez-moi, regardez-moi et dites-moi que c’est bien), il peut transmettre des reproches, des sentiments de colère pour que toute cette 20