Revue des Deux Mondes septembre 2015

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Poutine est-il notre ennemi ? Histoire d’une relation passionnelle entre la France et la Russie

Avec Hélène Carrère d’Encausse, Jean-Paul Clément, Hubert Védrine, Michel Eltchaninoff, Andreï Gratchev, Arnaud Kalika et Franz-Olivier Giesbert.

→ Grand entretien avec Hélène Carrère d’Encausse : « Poutine veut restaurer le génie national russe »

Hélène Carrère d’Encausse voit en Poutine l’héritier de tous les Romanov, et notamment du tsar Pierre le Grand, qui ont oscillé entre désir de réforme et repli nationaliste russe. L’historienne souligne une continuité dans la place qu’occupe la Russie au sein de l’Europe depuis le XVIIIe siècle.

→ Entretien avec Hubert Védrine « Poutine est aussi réfléchi et calculateur que réactif et viscéral »

Hubert Védrine critique notre vision caricaturale de Poutine : selon lui, le chef du Kremlin ne veut pas rétablir un Empire russe ni l’URSS mais laver l’humiliation de 1991 et rendre sa fierté au pays. S’il est difficile de créer un climat de confiance avec Poutine, l’Occident doit réinventer ses rapports avec la nouvelle Russie et la réintégrer comme partenaire sur le plan international.

→ Le brouillard manichéen de la relation franco-russe par Arnaud Kalika

Entre fascination et répulsion, le sujet russe scinde de plus en plus la classe politique et intellectuelle française. De Marine le Pen à Jean-Luc Mélanchon, Arnaud Kalika se penche sur les réseaux et les centres d’influence pro et anti-poutiniens en France.

→ Ivan Ilyine, l’inspirateur secret du poutinisme par Michel Eltchaninoff

Poutine se réfère souvent à des philosophes pour légitimer sa politique. Michel Eltchaninoff s’intéresse à Ivan Ilyine, un essayiste réactionnaire du début du XXe siècle, figure intellectuelle favorite du président russe.

→ Franz Olivier-Giesbert : « Lettre ouverte à mes amis poutinistes »

→ Jean-Paul Clément : « Les origines du nationalisme russe »

→ Andreï Gratchev : « Et si l’Occident avait eu tort ? »

Dans ce même numéro :

→ « Jusqu’où ira la finance islamique ? » par Annick Steta

Annick Steta analyse les caractéristiques de la finance islamique qui lui ont permis d’échapper à la crise des subprimes. Ce système financier attire de plus en plus de pays dans le monde.


Publié le : mardi 1 septembre 2015
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EAN13 : 9782356501172
Nombre de pages : 184
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Sommaire| SEPTEMBRE 2015

Éditorial

| La Russie, une passion française

› Valérie Toranian

Dossier | Poutine est-il notre ennemi ?

| Entretien avec Hélène Carrère d'Encausse.

« Poutine veut restaurer le génie national russe »

› Valérie Toranian

| Les origines du nationalisme russe

› Jean-Paul Clément

| Entretien avec Hubert Védrine.

« Poutine est aussi réfléchi et calculateur que réactif et viscéral »

› Valérie Toranian

| Ivan Ilyine, l'inspirateur secret du poutinisme

› Michel Eltchaninoff

| Who lost Russia ?

Et si l'Occident avait eu tort ?

› Andreï Gratchev

| Le brouillard manichéen de la relation franco-russe

› Arnaud Kalika

| Lettre ouverte à mes amis poutinistes

› Franz-Olivier Giesbert

Extraits choisis

| Ma collection littéraire

› Alexandre Soljénitsyne

Études, reportages, réflexions

| De l'audace, toujours de l'audace

› Manuel Valls

| Jusqu'où ira la finance islamique ?

› Annick Steta

| Vargas Llosa contre l'inculture

› Robert Kopp

| L'immigration, mère de tous les mots

› Leïla Slimani

| Autonomie et dignité : les ambiguïtés

› Guy Samama

| « Ruines de ruines » et « ruine de l'âme »

› Henri de Montety

| La transmission de la culture antique

› Stéphane Ratti

| Pourquoi les femmes catholiques sont-elles affolantes ?

› Marin de Viry

| Journal

› Richard Millet

Critiques

| LIVRES — Jehan Rictus diariste

› Frédéric Verger

| LIVRES — Fitzroy MacLean : un vrai James Bond

› Olivier Cariguel

| LIVRES — Les masques inquiets de Jean Starobinski

› Michel Delon

| LIVRES — André Derain, peintre à réaction

› Stéphane Guégan

| EXPOSITIONS — Lorsque Londres ressemblait à Venise

› Jean-Pierre Naugrette

| EXPOSITIONS — La déraison photographique

› Bertrand Raison

| DISQUES — Un rêve, des jumeaux et des claviers

› Jean-Luc Macia

Notes de lecture

| Nathaniel Hawthorne | Christophe Charle | Norbert Elias |
Henry Bauchau | Haruko Taya Cook et Theodore F. Cook |
Toni Morrison | Nicole Lapierre | Max Jacob | Pascal Fouché
et Alban Cerisier

Éditorial

La Russie, une passion française

«Si l'attitude du cabinet russe inspire à quelques esprits une confiance excessive, elle excite en revanche bien des craintes légitimes ou déplacées. [...] Au milieu des calamités dont l'Occident est frappé, la Russie ne semble-t-elle pas contempler avec la sérénité du sage les agitations stériles de nos sociétés vieillissantes ? Bien mieux, elle fait avec aisance la critique de nos libertés sans règle, de notre philosophie sans issue. Il n'est pas jusqu'à nos Églises dont elle ne signale la décadence et ne prétende redresser l'esprit. Écoutez quelques-uns de ses écrivains ; elle se prépare, avec ses populations jeunes et religieuses, à succéder au vieux monde, épuisé de sentiments et d'idées. Qu'est-ce dire sinon que la Russie prétend au rôle de puissance conservatrice, et se vante d'être plus apte à le remplir qu'aucun autre État en Europe ? »

Lorsque Hippolyte Desprez rédige dans la Revue des Deux Mondes en 1850, « La Russie et la crise européenne », dont sont extraites ces quelques lignes, il n'est pas encore le grand diplomate français qu'il deviendra quelques années plus tard. Mais ce qui frappe à la lecture de cet article, c'est qu'il aurait pu être écrit aujourd'hui. Il existerait donc une constante, par-delà les différents régimes qui se sont succédé au Kremlin, dans la politique internationale de Moscou. Dans son regard sur l'Europe, et son rapport à la France. Dans sa croisade antidécadence. Et en retour, la passion qui scinde la France en deux dès qu'il s'agit de Vladimir Poutine et de la Russie, ce qu'Arnaud Kalinka définit comme « l'impossible équilibre entre attraction et répulsion », trouverait ses racines bien avant la guerre froide.

On savait Vladimir Poutine enfant du KGB, mais est-il aussi l'héritier des tsars ? Oui, sans conteste, répond Hélène Carrère d'Encausse, qui connaît bien l'homme politique et qui décrypte dans un long entretien l'histoire des relations entre la France et la Russie, des Romanov jusqu'à aujourd'hui. « Orthodoxie, autocratie et génie national russe », la doxa définie par Nicolas Ier en 1833 est exactement celle dont se revendique le président russe, même si Pierre le Grand, occi-dentaliste et réformateur, fait aussi partie de ses icônes. Autre inspirateur, Ivan Ilyine, philosophe expulsé par Lénine en 1922 et désormais en odeur de sainteté au Kremlin. Michel Eltchaninoff s'est plongé dans ses écrits : le penseur définit la nécessité d'un guide national qui « sert au lieu de faire carrière ; combat au lieu de faire de la figuration ; frappe l'ennemi au lieu de prononcer des mots vides ; dirige au lieu de se vendre aux étrangers ». Un costume rêvé pour le président russe.

L'histoire bégaye. Boris Nemtsov, opposant du régime, meurt assassiné aux marches du Kremlin comme les ennemis du régime à l'époque des tsars... et du KGB.

L'histoire s'emballe. Comment résoudre la crise ukrainienne et quelle stratégie déployer avec la Russie ? Sûrement pas celle de l'Europe actuellement, pointe Hubert Védrine, pour qui la relation avec la nouvelle Russie reste à inventer. Ennemi des libertés dans son pays, Poutine peut-il être notre allié conjoncturel, notamment dans la lutte mondiale contre l'islamisme ? Question délicate mais pour l'ex-ministre des Affaires étrangères, « les positions abstraitement moralistes nous condamnent trop souvent à des guerres de positions et nous empêchent d'être mobiles et réactifs ».

Tout le contraire d'un Poutine, « aussi réfléchi et calculateur que réactif et viscéral ».

Valérie Toranian

Dossier
POUTINE EST-IL
NOTRE ENNEMI ?

| Hélène Carrère d’Encausse.
Poutine veut restaurer
le génie national russe

  › Valérie Toranian

| Les origines du
nationalisme russe

  › Jean-Paul Clément

| Hubert Védrine.
« Poutine est aussi réfléchi
et calculateur que réactif
et viscéral »

  › Valérie Toranian

| Ivan Ilyine, l’inspirateur
secret du poutinisme

  › Michel Eltchaninoff

| Who lost Russia ?
Et si l’Occident avait eu
tort ?

  › Andreï Gratchev

| Le brouillard manichéen de
la relation franco-russe

  › Arnaud Kalika

| Lettre ouverte à mes amis
poutinistes

  › Franz-Olivier Giesbert

| Ma collection littéraire

  › Alexandre Soljénitsyne

  POUTINE VEUT
  RESTAURER LE
  GÉNIE NATIONAL
  RUSSE

  › Entretien avecHélène Carrère d'Encausse
  réalisé parValérie Toranian

 

 

 

 

Vladimir Poutine est-il l'héritier des tsars dans sa vision de la Russie et sa politique internationale ? Existe-t-il une continuité dans la relation entre les Français et les Russes depuis la dynastie des Romanov ? L'historienne, Hélène Carrère d'Encausse, spécialiste de la Russie, répond.

«Revue des Deux Mondes - De quel tsar Vladimir Poutine est-il le plus proche ?

Hélène Carrère d'Encausse De Pierre le Grand, sans hésitation. Poutine se revendique d'ailleurs comme son héritier. Il a travaillé sous le portrait de ce tsar, ce qui est très significatif. On retrouve chez lui la vision de Pierre le Grand : la modernisation, la transformation, l'importance du pouvoir.

Plus que tout autre, Pierre le Grand a donné à l'État une structure ferme en l'appuyant sur l'armée — fondamentale pour Poutine, qui considère que l'État doit avoir une force militaire, pas obligatoirement pour conquérir, mais pour montrer sa puissance.

Pierre le Grand est aussi celui qui a transféré la capitale à Saint-Pétersbourg, et il ne faut pas oublier que Poutine est un homme de Saint-Pétersbourg. Pierre le Grand avait mis l'Église sous le contrôle et au service de l'État, avec la suppression du patriarcat et la création du saint-synode. Chez Poutine, l'Église est l'instrument, non pas du contrôle social, mais de la définition des valeurs sociales et morales. On peut certes discuter de certains défauts de cette Église mais elle correspond à sa conception globale de la Russie.

Ajoutons que Pierre le Grand était un modernisateur occiden-taliste, Soljénitsyne le lui a assez reproché, l'accusant d'avoir forcé la nature du pays et d'une certaine façon de lui avoir enlevé son génie propre. Pour Poutine, c'est avec toutes ses particularités que la Russie doit s'imposer dans cette voie européenne. Il n'est pas un adversaire de l'Europe. La Russie fait partie de l'Europe et si elle s'en sépare, c'est la fin.

Revue des Deux Mondes - Chez Poutine, cette filiation à Pierre le Grand l'occidentaliste ne semble plus aussi visible qu'à ses débuts...

Hélène Carrère d'Encausse Poutine a pris conscience avant la plupart des responsables occidentaux de la transformation géopolitique du monde : l'Europe n'est plus au cœur du monde, l'important c'est l'Asie et le monde émergeant.

“Historienne spécialiste de la Russie, Hélène Carrère d'Encausse a notamment publié l'Empire éclaté (Flammarion. 1978), la Russie entre deux mondes (Fayard, 2010) et les Romanov. Une dynastie sous le règne du sang (Fayard, 2013). Élue à l'Académie française en 1990, elle occupe depuis 1999 la fonction de secrétaire perpétuel.

Ce constat fait au milieu des années deux mille explique qu'il peut revendiquer l'idée d'une spécificité russe — ce qu'il ne faisait pas avant. Les Chinois se fichent éperdument des droits de l'homme. Ils considèrent que leurs valeurs, la spécificité des pays ont droit de cité. Poutine les suit.

Poutine a aussi été très frappé par les différentes révolutions arabes, par le fait que le modèle démocratique occidental est difficile à imposer et que, d'une certaine façon, partant de leur exemple la Russie pouvait davantage revendiquer ce qu'elle était. Le virage asiatique, l'idée de l'Eurasie, était le moyen de s'imposer sur le plan international. La Russie est bloquée du côté de l'Europe. L'histoire des sanctions le montre. Poutine pense que pour les Européens et les Américains la Russie est un pays sur lequel on peut s'essuyer les pieds. Pour les pays d'Asie, les pays émergents, la Russie est un pays avec lequel construire des alliances. Pour Poutine, la Russie doit participer au monde en tenant compte de tous ses voisins.

Revue des Deux Mondes - Pierre le Grand était un grand réformateur. Poutine l'est-il tout autant ? Les résultats économiques ne sont pas vraiment au rendez-vous.

Hélène Carrère d'Encausse Cela ne s'est pas joué sur les mêmes choses. Pierre le Grand a voulu faire de la Russie, qu'il tenait pour un pays paysan, barbare et attardé, un grand pays européen. Il l'a fait par la force et il n'y est d'ailleurs parvenu qu'à moitié. Il suffit d'entendre Lénine évoquer, trois siècles plus tard, « ce peuple de paysans barbares » ! Pierre le Grand a été un grand réformateur ; il considérait que la Russie devait se couler dans un modèle unique occidental. Ses conquêtes lui ont ouvert la Baltique. Poutine joue incontestablement une autre carte. Il a remis la Russie d'aplomb, mais son projet était avant tout de redonner à la Russie l'image d'un grand État puissant. Sous Pierre le Grand, la Russie se trouvait isolée, discriminée parce que mal connue. Le tsar est parvenu à ouvrir « la fenêtre sur l'Europe ». À son arrivée, Poutine a trouvé un pays dans un chaos total — il faut le rappeler —, où le fonctionnement du modèle économique libéral était assez désastreux. Il a procédé par petites touches en mettant aussi l'accent sur le problème de la démographie. Mais les deux points qui le préoccupent le plus sont de rendre son statut de puissance à la Russie et de définir sa nature.

Revue des Deux Mondes - À l'instar des Romanov, Poutine semble osciller entre le modèle européen et le repli national. Dans votre ouvrage les Romanov(1), vous citez le comte Ouvarov, conseiller de Nicolas Ier, qui avait défini la doxa de la Russie en 1833 : orthodoxie, autocratie et génie national. N'est-ce pas exactement le cœur de l'idéologie poutinienne ?

Hélène Carrère d'Encausse Oui. C'est une constante. L'autocratie a été définie par Pierre le Grand, qui a muselé l'orthodoxie. On dit, à tort, que l'Église co-gouverne avec Poutine alors que l'Église est au service de l'État, exactement comme elle l'a été sous Pierre le Grand.

Revue des Deux Mondes - Poutine n'a pas été très influencé par l'Église ?

Hélène Carrère d'Encausse C'est très difficile de savoir ce qu'il y a au fond de la conscience des gens. Je lui ai demandé s'il était vraiment croyant ou s'il portait des cierges seulement parce qu'il le fallait. Il m'a répondu qu'il était réellement croyant. La religion de la Russie fait partie de l'identité nationale. C'est ça qui est fondamental.

Revue des Deux Mondes - Voulez-vous dire qu'il est croyant parce qu'il est russe ?

Hélène Carrère d'Encausse Il croit que l'Église et la foi orthodoxe font indissolublement partie de l'identité nationale. L'Église orthodoxe n'est pas une Église universelle, c'est une Église autocéphale dans laquelle il n'y a pas de souverain pontife et qui maintient les Russes ensemble, en plus de leur langue. En disant qu'il est croyant, Poutine affirme qu'il croit en la capacité d'une Église à tenir une société ou un État. Dans un pays qui n'est pas « unireligieux » et où la démographie est extrêmement troublée, Poutine réaffirme l'importance des valeurs sociales et des structures qui, au même titre que la famille, soudent la société.

Revue des Deux Mondes - Comment définiriez-vous ce « génie national de la civilisation russe » dont parle Poutine ?

Hélène Carrère d'Encausse La question qui se pose depuis des siècles en Russie est de savoir pourquoi les choses se passent ainsi dans ce pays, à nul autre pareil. Pierre le Grand et le tsar Alexis Ier, son père, se posaient déjà la question. Pourquoi le pays est-il en retard ? Pourquoi en 1917 la révolution a-t-elle tout emporté sur son passage et fait table rase du passé ? La Russie a perdu ses élites à ce moment précis. Le « bateau des philosophes » expulsés en 1922 en témoigne. Ce n'étaient pas des gens qui fuyaient les impôts, ils ont été fichus dehors car ils représentaient une pensée. L'émigration russe compta beaucoup de penseurs, interdits en Union soviétique. Après 1990, les Russes se sont rués vers cette littérature, ils ont découvert l'Institut de théologie Saint-Serge et d'autres centres de réflexion. Mais en réalité cette réflexion sur le problème russe existait déjà au XIXe siècle.

Dans le génie national, Bakounine a mis l'accent sur le sens de la justice sociale et l'esprit de solidarité des Russes. Il avait tout à fait raison de dire que les Russes sont des insurgés parce qu'ils ont le sens de la justice. C'est fondamental. Dans la devise de la Russie, la justice sociale est l'élément le plus important ; elle fait partie du génie national.

Revue des Deux Mondes - Mais si l'on prend de la hauteur historique, on observera qu'à travers les siècles, la Russie n'a jamais été préoccupée par la justice sociale...

Hélène Carrère d'Encausse Nuançons ! La revendication fondamentale est là. Il y a plusieurs aspects dans ce génie national. Comme Dostoïevski et d'autres l'ont très bien dit, il y a d'abord une exigence morale qui ne fait pas de doute quand on regarde les débats entre les slavophiles et les occidentalistes. La plupart ont toujours été frappés par l'importance de l'exigence morale chez les Russes. C'est pour cela aussi que Poutine qualifie certaines choses de non morales. Pensons à Dostoïevski : « Si Dieu n'existe pas, tout est permis. » Les sociétés occidentales vont vers la glorification de l'individu. Le sens de la solidarité russe ce n'est pas la glorification de l'individu, c'est une communauté liée autour d'une exigence morale et de l'idée que la justice sociale est une chose fondamentale. La justice sociale n'est pas l'égalité de la devise nationale française. L'égalité débouche souvent sur l'égali-tarisme et se révèle difficile à définir. L'égalité de quoi ? Qu'est-ce qui est égal ? Chaque homme compte, est égal, mais à partir de là ?

Revue des Deux Mondes - Ce génie national est-il aussi un état d'esprit tourné vers la terre, le passé, la tradition ?

Hélène Carrère d'Encausse Les Russes sont conservateurs, mais paradoxalement, comme le dit Bakounine, ce sont des insurgés permanents. Il suffit de regarder l'histoire russe pour constater que tout d'un coup tous les gens se soulèvent. Et la violence peut aussi expliquer l'aspiration de ceux qui dirigent l'État à vouloir contrôler.

Revue des Deux Mondes - Vous dites que l'histoire russe n'a pas permis la formation d'une culture nationale aussi cohérente qu'en France et en Angleterre. Pourquoi ?

Hélène Carrère d'Encausse L'histoire russe est faite de grandes ruptures qui ont entravé l'émergence de cette culture. Il y a d'abord eu la rupture mongole qui a duré du XIIIe au XVIe siècle et qui a coupé la Russie de l'Europe alors que l'Europe poursuivait une évolution harmonieuse s'enrichissant de toutes ses cultures. Après cette première rupture, il y a eu une renaissance, la réconciliation avec la tradition de Kiev et des villes du nord de la Russie. Puis Pierre le Grand a lui-même représenté une rupture extraordinaire en réinsérant par la force la Russie dans cet héritage occidental pour faire complètement oublier le temps mongol. Enfin, il y a eu la révolution communiste.

Revue des Deux Mondes - La France aussi a connu sa révolution...

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