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Rhapsodies sur l'emploi de la méthode de cure psychique dans les dérangements de l'esprit

De
248 pages

Cet ouvrage a été publié pour la première fois en 1803. L’œuvre trouve son origine, comme celle de Pinel, dans la révolte contre les conditions de vie et le traitement barbare dans les maisons d’aliénés. L’intérêt de ce texte est historique (éclairage de la naissance de la psychiatrie à une période très précoce) et épistémologique (théorisation de la maladie mentale).

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JohannChristianReil

 

Rhapsodiessurl’emploidelaméthode
decurepsychique
danslesrangementsdelesprit

 

DédiéesàMonsieurleprédicateurWagnitz

 

Traduitdelallemand parMARCGÉRAUD

 

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Et de la région Languedoc Roussillon

 

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Présentation de l'ouvrage :Cet ouvrage a été publié pour la première fois en 1803. L’œuvre trouve son origine, comme celle de Pinel, dans la révolte contre les conditions de vie et le traitement barbare dans les maisons d’aliénés. L’intérêt de ce texte est historique (éclairage de la naissance de la psychiatrie à une période très précoce) et épistémologique (théorisation de la maladie mentale).

Johann Christian Reil(1759-1813), médecin, anatomiste, physiologiste et psychiatre allemand, fils d'un pasteur Luthérien, naquit dans la petite ville de Rhaude, dans les Frises orientales ; il reçut sa première éducation à Norden, une petite ville côtière. En 1779 il débuta ses études médicales à l'Université de Göttingen. L'année suivante il partit pour l'Université de Halle, obtint son diplôme deux années plus tard avec une dissertation sur les maladies biliaires.

 

§. 13

§. 14

§. 15

§.16

§.17

§.18

§. 19

§. 20

§. 21

§. 22

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§. 25

§. 26

§. 27

§. 28

 

Préface

Les préfaces sont les lettres de parrainage des écrivains, par lesquelles ils invitent le public à tenir leurs enfants sur les fonds baptismaux. Elles contiennent le plus souvent beaucoup de belles choses, mais peu de vrai. On n’y trouve jamais qu’un seul motif parmi tous ceux qui président à la rédaction d’un ouvrage, le pur désir de rendre plus intelligent et meilleur le genre humain. Rien d’une appréciation exagérée de soi-même, nulle trace de respect ou de cupidité, d’un regard en coin sur la bourse de l’éditeur, rien de l’effort déployé pour se transporter par des paradoxes sur un sommet dégagé, ou pour flatter un mécène important afin de se réchauffer à son rayonnement. Je vais aujourd’hui enfreindre la règle et dire la vérité. Si des excuses sont nécessaires, que l’on pardonneàunepréfacequiprésenteuntraitésurlesanomaliesdel’esprit humain.

Mon ami Wagnitz travaille actuellement, on le sait, à un grand projet, aider les aliénés à retrouver la raison. Il m’a invité à poser moi aussi une pierre dans quelque interstice de ce grand édifice. J’ai accepté son invitation d’autant plus volontiers que cet objet relève de ma spécialité, et que le destin des aliénés est à l’ordre du jour, depuis que les patients moraux sont assistés par un coup de main{1}  et placés en un lieu sûr. J’ai donc élaboré le présent traité pour Herr Wagnitz. Mais il l’a repoussé, il faut en croire un prédicateur, parce qu’il aurait dû s’étendre sur plusieurs années de son journal, et parce que son éditeur ne permet que deux fois par an, et chaque fois à raison de neuf pages, d’imprimer des textes relatifs aux pauvres, aux prisonniers, aux pensionnaires de maisons d’aliénés et autres sujets de cette espèce. Lier un but si élevé, atténuer l’aliénation sur toute la surface de la terre, à une convention aussi pauvre, constitue toutefois une aberration dans le rapport entre auteur et éditeur, qui ne peut agréer que lorsque une dissonance présumée entre sujet et objet se résout en un accord agréable.

Mais je n’ai qu’à rapporter l’aberration à laquelle mon traité sur l’aliénation doit son existence. Il devait être publié dans les Éphémérides de Herr Wagnitz. Mais ses excès lui ont barré la voie menant à cet honneur. Or des amputations dans la parenté sont choses douloureuses, en particulier lorsqu’il s’agit de nos propres enfants spirituels, et je n’ai ni le temps ni le désir de le travestir dans un vêtement systématique. Il paraîtra donc enveloppé dans la légère draperie qui pare les idées et les projets. En me laissant aller à une petite méchanceté, je l’ai accompagné d’une lettre d’envoi à Herr Wagnitz. Il a repoussé l’hôte invité à la porte ; maintenant, il est dans l’embarras de faire place à celui qui n’est pas invité. Halle, le 1er janvier 1803.

J. C. Reil

De l’emploi de la méthode de cure psychique dans les dérangements de l’esprit

 

«Encequiconcernel’impossibilité,voicimapensée :ilfautrecensertoutesleschosespossiblesetprofitablesquepeuventaccomplircertainespersonnes,alorsquen’importe quinepeutlesréaliser ;etcellesquipeuventêtrefaitesenéquipe,alorsqu’unseul individunepeutlesmeneràbien ;etcellesqu’onnepeutterminerquedanslasuccessiondessiècles,alorsqu’onnepeutlesacheverdansuneseuleetmêmepériode;enfin, cellesquinepeuventseréaliserquesousladirectionetauxfraisdel’État,alorsqueni lesmoyens,nilezèledesindividusnepeuventyparvenir.»

 

Bacon

 

C’est une étrange sensation que de passer soudain de la cohue d’une grande ville à sa maison de fous. On les retrouve ici une fois encore, présentés au goût du vaudeville, et constituant commodément n’importe où dans ce système d’aliénés un genre indépendant : la maison de fous a ses usurpateurs, ses tyrans, ses esclaves, ses profanateurs et ses martyrs sans défense, des fous qui rient sans raison et des fous qui sans raison se tourmentent eux-mêmes. Orgueil de la naissance, égoïsme, vanité, cupidité et autres idoles de la faiblesse humaine tiennent sur ce courant aussi le gouvernail, comme sur l’océan du vaste monde. Mais à Bicêtre et à Bedlam, ces fous sont plus libres et inoffensifs que ceux de la grande maison de fous. Celui qui est assoiffé de vengeance commande que le feu tombe du ciel, et le chef d’armée imaginaire croit, en suivant un plan follement téméraire, détruire par l’épée la moitié du globe terrestre. Mais nul village ne fume, et nul homme ne gémit dans son sang.

Qu’éprouvons-nous en apercevant cette horde d’êtres dépourvus de raison, dont certains étaient peut-être autrefois l’égal d’un Newton, d’un Leibnitz ou d’un Sterne ? Que reste-t-il de notre foi en notre origine éthérique, en l’immatérialité et en l’indépendance de notre esprit et en d’autres hyperboles de la faculté poétique, inventées dans la tension entre espoir et crainte ? Comment la même force peut-elle être différente, peut-elle agir différemment chez celui qui souffre d’une aberration de l’esprit ? Comment peut-elle, elle dont l’essence est activité, sommeiller des années durant dans le crétin ? Comment peut-elle à chaque changement de lune, comme une fièvre froide, tantôt se déchaîner, tantôt être raisonnable ? Comment un animal privé de raison, qui devient comme un homme furieux, fou et stupide, peut-il perdre avec la destruction d’un territoire fonctionnel de son organisation une raison qu’il n’a jamais eue ? Avec l’amputation de chaque membre, de chaque appareil sensoriel du corps, c’est une partie de l’âme qui est amputée. Une mer d’idées dans les archives de l’art poétique, les jeux de l’esprit les plus subtils, les inventions les plus sensées, les sentiments les plus tendres, les images les plus ardentes de l’imagination, les pulsions les plus violentes, qui entraînent sans cesse l’âme à agir, ne seraient pas, si la partie du corps qui perpétue son espèce nétait pas. Quune fibre se relâche dans le cerveau, et l’étincelle divine que nous abritons en nous devient conte de fées.

Quoi qu’il en soit, le grand monde agit sur le petit en fonction de la relation fortuite qu’il entretient avec lui. Les impressions reçues sont représentées et accueillies dans la conscience comme étant sa propriété. Elles avancent en suivant le fil conducteur du système nerveux jusqu’au foyer principal de l’organisation, et sont de là réfléchies vers l’extérieur, ou vers d’autres régions à l’intérieur de leurs limites. Les choses extérieures changent ; les points de réflexion dans lorganisation changent aussi. Quoi qu’il en soit en effet, ceux-ci sont, en fonction des activités que celles-là ont autrefois excitées, déplacés vers d’autres lieux. Il se constitue par soi-même, de façon imperceptible, un instrument différent. Ainsi naissent des orientations méandreuses et des impulsions imprévues qui nous en imposent pour une spontanéité parce que nous ne connaissons pas leur causali, et que nous ne connaissons donc pas non plus les conditions de leur nécessité. Il n’est même pas invraisemblable que par une locomotivité spécifique de substances de type éthérique-gazeux et par le changement de leur nature + et , les pôles opposés du microcosme puissent être échangés et l’intérieur de l’organisation tourné pour ainsi dire vers l’extérieur. Le somnambule produit les mêmes actions que celles que nous effectuons le jour en suivant les lois de la liberté de la volonté, selon un autre modèle, pendant le sommeil, et à une échelle qui nous plonge dans l’étonnement. Il les produit de façon contrainte, comme un automate, sans conscience claire ni spontanéi, par les points de réflexion rangés en ordre déterminé de son organisation nerveuse.

Nous représentons les modifications dans les parvis de notre temple intérieur sous forme de plaisir et de douleur, et les jeux plus subtils au cœur de son sanctuaire comme des intuitions et des imaginations, nous les nouons ensemble, en tant que nous appartenant, dans notre conscience, et sommes par là instinctivement poussés au désir et à l’abhorration, et limités par le temps et l’espace, ramifiés dans les représentations bâtardes dans lesquelles nous perdons le Moi et le Non-Moi comme les couleurs fondamentales se perdent dans le vert.

Une autre réflexion ! Notre comportement envers ces plus malheureux de nos frères est-il conforme à la constitution de la raison ? Hélas non ! Indolence, cupidité, égoïsme, intrigue et froide barbarie sont ici aussi, comme partout, présentes à l’arrière-plan, et illustrent les maximes selon lesquelles les groupes humains, même s’ils sont recouverts d’un vernis, agissent l’un contre l’autre. Or cette manière d’agir ne heurte pas uniquement les devoirs qui nous lient à autrui, mais aussi notre propre intérêt. Les fous qui ne peuvent se venir en aide à eux-mêmes et qui ne peuvent opposer la tromperie à la tromperie souffrent d’un défaut fondé dans l’humanité elle-même, auquel, plus qu’à n’importe quel autre, nous sommes tous exposés et que nous ne pouvons éviter ni par lentendement, ni par le rang ni par la richesse. Des puissances morales et physiques, un accès de fièvre brûlante et un coup inévitable dudestinquiébranlecertainesfamillesoudesÉtatsentierspeuvent nousvaloirpourtoujoursuneplacedanslamaisondefous.Lebonheur joue étonnamment son jeu avec l’homme. Il le hausse jusqu’au diadème puis y greffe ce malheur extrême, comme sur la cotte du mendiant. Ici aussi donc, la tête mord la queue de ce serpent. Ce nest qu’en l’an 1772, dit Langermann{2}, qu’ont été doublées les places pour les aliénés des maisons publiques de Torgau et Waldheim, et vingt ans plus tard il manquait de nouveau de la place pour accueillir tous les fous affluant de Saxe électorale. « Salut à toi, puissante folie ! Salut à toi ! Ton royaume s’étend, ta puissance vainc toutes choses. Où que la voile gonflée mène le voyageur, ni l’homme le plus intelligent, ni l’homme le meilleur ne sont libres devant toi{3}. » Le désir de l’action noble et élevée, que la nature met en nous, la soif de gloire et de perfection naturelle, la puissance de l’autodétermination et de la constance, et les passions, qui par la tempête qu’elles déchaînent préservent de la léthargie mortelle : ce sont autant de germes de folie que la nature sème en nous. Nous avançons pas à pas vers la maison de fous tandis que nous progressons sur la voie de la culture de nos sens et de notre intellect. Il faut d’abord que l’homme physique soit rendu malade ; alors commence le déchaînement de l’homme intellectuel. Le nomade applique au flot de cuivre une macrobiotique absolue. Si vous la désirez, allez, et faites la même chose. Mais c’est infiniment plus d’esprit qu’exige l’art de faire que l’homme soit un avec lui-même, et d’aplanir les contradictions dans lesquelles la culture de l’âme plonge la conservation de l’individu. L’âme est le parasite naturel du corps et dissipe l’essence de la vie, qu’elle n’a pas gagnée, plus vite que les limites de son rayon d’action ne sont étendues{4}. À l’état de nature, dit Kant{5}, l’homme ne peut se livrer qu’à de rares gestes aberrants et ne saurait que difficilement être sujet à la folie. Ses besoins le tiennent en tout temps auprès de l’expérience et donnent à son entendement sain une occupation si légère qu’il remarque à peine que celui-ci est nécessaire à ses actions. L’inertie modère ses désirs grossiers et vulgaires, et laisse assez de puissance au peu de faculté de juger dont il a besoin pour les dominer comme le veut son intérêt supérieur. D’où pourrait-il tirer matière à folie alors qu’indifférent au jugement d’autrui, il ne peut être ni vaniteux ni infatué ? N’ayant aucune représentation de la valeur des biens immatériels, il est protégé de l’absurdité de la cupidité avaricieuse, et du fait même que jamais quelque esprit (Witz)nepénètresatête,ilestpréservédetoutedéraison(Aberwitz).De même, l’affectivité ne peut que rarement être troublée dans cet état de simplicité. Quand bien même le cerveau du sauvage souffrirait de quelque commotion, je ne sais point d’où pourrait venir une fantasmagorie susceptible de refouler les sensations habituelles qui seules l’occupent inlassablement. Quel délire peut bien l’atteindre, alors qu’il n’y a jamais nulle cause l’incitant à s’égarer profondément dans son jugement ? L’insanité dépasse largement ses possibilités. Il sera, si sa tête est malade, dément ou furieux, et cela même ne peut se produire que très rarement puisqu’il est en grande partie sain, puisqu’il est libre et se donne du mouvement. C’est dans la constitution civile que tout ce désordre trouve véritablement les ferments qui, s’ils ne le provoquent pas, servent pourtant à l’entretenir et à l’amplifier.

Voilà des raisons qui nous commandent, par amour propre, et non par amour du prochain, la douceur envers les aliénés. Pourtant, la barbarie qui s’est propagée à nous depuis les temps anciens grossiers se pérennise. Nous enfermons ces malheureuses créatures comme des criminels dans des culs de basse-fosse, dans des prisons désertes, à côté des repaires des chouettes dans des grottes vides au-dessus des portes de la ville, ou dans les souterrains humides des maisons de détention, où jamais ne pénètre le regard compatissant d’un ami des êtres humains, et nous les laissons là, chargés de chaînes, se consumer dans leur propre ordure. Leurs liens ont entamé leur chair jusqu’à l’os, et leurs visages creusés et blêmes attendent la tombe proche, qui recouvrira leurs larmes et notre honte. On les livre à la curiosité de la populace, et le gardien avide de gain les traîne, comme des bêtes rares, pour amuser le spectateur en goguette. Comme les pandectes, ils sont placés sans système, ou confusément, comme les idées dans leur tête, dans les maisons de fous.

Épileptiques, déments, bavards et sombres misanthropes flottent pêlemêle dans le plus beau désordre. Le maintien de la paix et de l’ordre repose sur des principes de terreur. Verges, chaînes et prisons sont à l’ordre du jour. Les officiants sont le plus souvent des hommes dépourvus de sentiment, oublieux de leurs devoirs, ou barbares, qui ont rarement dépassé, dans l’art de diriger les aliénés, le cercle qu’ils décrivent de leur gourdin. Ils ne peuvent exécuter les plans des médecins parce qu’ils sont trop sots, ou ils ne le veulent pas parce qu’ils sont assez bas pour préférer leurs intérêts à la guérison de leurs pensionnaires fortunés. Le médecin le plus intelligent est paralysé comme l’ouvrier sans outil{6}. Dans la plupart des maisons d’aliénés, les chambres sont étroites, étouffantes, sombres, surpeuplées ; froides en hiver comme les cavernes de l’ours des glaces du pôle nord, et exposées en été à la brûlure d’un Sirius pathogène. Il n’y a pas assez de place pour se mouvoir, se livrer à l’agriculture. L’ensemble de la constitution de ces folles maisons de fous ne correspond pas au but de la conservation la plus supportable ; et encore moins à la guérison des aliénés. La foule bigarrée est trop habituée aux douceurs du papillonnage pour visiter ces lieux de misère, et se satisfait de quelques anecdotes sur sa patrie que le voyageur débite à la table de jeu. L’homme d’affaire a des choses plus importantes à régler, et l’État, comme le Pharisien, passe froid et insensible. Lorsque lon porte la force à ses limites et que l’on couvre la coupe, le cœur pourrit à l’intérieur. Où sont les fruits de notre culture tant vantée, l’amour des hommes, l’esprit de communauté, le véritable sens civil et le noble renoncement à l’intérêt personnel, lorsqu’il en va du sauvetage d’autrui ? Il faut vraiment avoir été dans sa jeunesse un ardent ami de l’humanité pour, l’âge venu, la haïr comme le péché lorsque l’on a appris à la connaître.

Tous les nobles esprits qui se soucient du sauvetage des misérables placés dans la cave de notre maison de correction sont donc reconnaissants à Herr Wagnitz, et bénissent sa plume qui écrit par humanité pour l’humanité. C’est en vain que l’envie s’agite lorsqu’elle montre des intentions cachées et retourne l’éperon contre elle-même. Le mérite croît dans la mesure même où il peut atteindre plusieurs fins par un seul moyen. Parce qu’il est passé à côté de la porte des fous pour, après une décennie, revenir de chez les criminels là où il aurait pu confortablement commencer, nous saluons volontiers son amour de l’art voué à la guérison des maladies morales. À vrai dire, ces patients noirs ne relèvent que de la robe noire, qui regrette leurs vices et la stérilité de ses propres efforts. Mais il fait bien ici de prendre sous sa bannière un corps d’auxiliaires qu’il peut utiliser avec avantage pour des incursions et dans des défilés périlleux. Je lui recommande pour cela la classe des médecins. Ils ont du courage et de la force, car chacun en a besoin. Ils sont les élèves de l’école de la grande nature qui ne sépare pas l’homme de l’homme, et voient de ce fait de mauvais gré les violations de ses droits. Ils grisonnent dans la misère qu’ils voient quotidiennement sous ses couleurs les plus criardes et sont de ce fait prêts à agir lorsqu’il s’agit d’assister l’humanité souffrante. Enfin, ils connaissent l’homme, qu’ils voient hélas trop souvent sous son véritable aspect, lorsqu’il oublie, pressé par les circonstances, de garder son masque. Le trompé démasque le trompeur ; le pécheur confesse sa propre ignominie, si tant est qu’il faille l’aider ainsi ; et le barbare ne rougit pas, même en voyant la mort, d’être ce qu’il ne souhaite pas paraître, dès que le malade insensé est hors d’état de stigmatiser la dureté de son cœur. Ainsi malheureusement, cette moralité hypocrite est le plus souvent, dans la mêlée ouverte du monde, non pas quelque chose d’intérieur, mais le produit artificiel de circonstances extérieures. Que l’on décrive donc, pour le bien des aliénés, le masque hideux de leurs prochains, afin qu’ils rougissent dans ce miroir et fassent contraints et forcés ce qu’ils n’ont pas voulu faire par un désir intérieur. Mais assez de recommandation de mes collègues. Ils voudraient autrement passer eux aussi la mesure, et choisir parmi eux le général en chef de cette entreprise. J’entends, pour me préserver au mieux de toute querelle de corporation, m’en tenir strictement à mon projet, et ne blâmer que les défauts des établissements d’aliénés qui font souffrir le cœur d’Esculape.

§. 2

Les malades sont soignés dans leur maison et ne sont admis dans les hôpitaux publics que quand ils n’en ont pas, ou au moins lorsqu’ils ne peuvent y être traités. Seuls les dérangements de l’esprit constituent depuis toujours des exceptions à cette règle. L’État fait subsister des maisons publiques de fous et d’insensés, la base pour ainsi dire de toute assistance aux aliénés, ce qui déjà semble indiquer la relative difficulté de la cure de ce type de maladies. Il s’épargne par là des dépenses, peut réunir en un point son attention et surveiller un grand établissement plus facilement que plusieurs petits. Pour les accès soudains de fureur, des lieux publiques de sûreté sont nécessaires. Le plus souvent, la cure des fous réussit mieux parmi des personnes inconnues, dans des maisons étrangères. Les obstacles relatifs à leur rétablissement sont d’une seule espèce dans un établissement public, alors qu’ils sont dans les familles d’autant d’espèces que les familles dans lesquelles ils surviennent. Bains, douches, places libres et autres moyens auxiliaires de cure, qui sont à la disposition du médecin dans les établissements publics, manquent dans les maisons privées. Les médecins qui possèdent la perspicacité, le don d’observation, l’esprit, la bonne volonté, la constance, la patience, l’expérience, un corps imposant, et une mine qui commande le respect, bref toutes les qualités nécessaires à la cure des aliénés, sont si rares qu’on ne peut guère en trouver pour les établissements privés, et encore moins pour des patients privés dispersés. La même chose s’applique à tous les autres officiants. Mais je laisse de côté ce sujet, susceptible de donner lieuàunediscussionparticulière{7},etconsidèrecommeentenduquen règle générale, les maisons de fous publiques doivent être la base du traitement de ce genre de malades.

Les maisons de fous publiques ont deux objectifs, tous deux sont en essence de nature différente ; leur construction aussi doit être différente pour que les deux objectifs puissent être réalisés en elles. D’un côté, elles sont des établissements de garde des aliénés incurables. Ces établissementsdoiventêtreconstruitsselonlesprincipessuivants:1)garderl’aliéné de sorte qu’il ne se nuise pas à lui-même et ne nuise pas à autrui ; 2) lui offrir tous les moyens appropriés à son état d’une jouissance heureuse de son existence ; 3) enfin, l’inciter à l’activité dans la mesure du possible. Car même les aliénés sont des forces naturelles organiques et morales, que le bon gestionnaire ne doit pas laisser inemployées. Je dois maintenant laisser de côté l’organisation de cet établissement pour aliénés, accore aux principes posés plus haut, parce qu’elle me conduirait trop loin de mon but. Mais je la traiterai à un autre moment. Le deuxième objectif que nous cherchons à atteindre avec les maisons d’aliénés consiste à libérer les aliénés subjectivement curables de leur maladie. L’établissement de garde a besoin de simples philanthropes actifs et honnêtes. L’établissement de guérison nécessite un tout autre personnel, des médecins, des prédicateurs et des philosophes instruits en fonction de ses propres fins, nombre de moyens et des installations particulières, pour pouvoir atteindre son but, le rétablissement des aliénés. Je ne parlerai ici que de ces derniers établissements et de leur organisation particulière.

Nous avons jusqu’à présent amalgamé dans nos maisons d’aliénés deux objectifs en soi hétérogènes, bon et mauvais, et créé par là ces hybrides malheureux qui ne correspondent à aucune fin. Comment trancher la question de savoir si la réalisation de ces deux objectifs dans un établissement est ne serait-ce que possible ? En suivant un chemin sûr, comparer les projets séparés de la meilleure organisation des deux établissements, et en fonction du résultat de cet inventaire, savoir dans quelle mesure ils peuvent être réunis. Mais ces projets font défaut, ou en tout cas nous ne disposons pas d’un projet d’édification d’un établissement de guérison qui corresponde à tous les impératifs liés à sa finalité. Je crains pour ma part que la comparaison ne montre que les deux objectifs ne sont pas réalisables dans un établissement sans sacrifice des deux côtés. Guérir les aliénés nécessite une répartition exacte, un grand effort et un jeu subtil des forces. Ces établissements seront vraisemblablement dispersés dans un trop grand nombre de points s’ils doivent aussi assumer le soin aux incurables. Et je crains également que les actes insensés des incurables ne gâtent que trop souvent les plans que le médecin a élaborés pour soigner les curables. Mais je laisse aussi de côté cette discussion située en dehors de ma sphère, et je me contente de remarquer encore que nous devons d’abord être en possession des plans, aussi bien de la garde que de la guérison la meilleure possible des aliénés, avant que les maisons de fous puissent être édifiées selon ces deux plans, si nous ne voulons pas, à la manière des Abdérites, construire d’abord la maison et ensuite préparer son épure.