Risque et prudence des Moosé du Burkina Faso

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Les Moosé sont connus au Burkina Faso (où ils représentent une des ethnies majoritaires) pour leur prudence légendaire. Leurs nombreuses conquêtes passées et leur goût de l'aventure font également d'eux un peuple audacieux. Cette prudence et ce goût du risque, célébrés par les proverbes et les légendes, influent-ils à ce point sur leurs comportements et leurs existences ? C'est la problématique de cet ouvrage dans lequel l'auteur s'est attelé à une véritable étude de terrain, en pays Moose.
Publié le : mardi 15 mars 2016
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EAN13 : 9782140005039
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Etudes
africainesRisque et prudence des Moosé du Burkina Faso Série Régions
Les Moosé du Burkina Faso n’ignorent ni le risque, ni la prudence.
On reconnaît les traces de leur prudence dans leur sagesse orale, EtudesEtudes
essentiellement bâtie sur les proverbes, et dans leur sagesse pratique Etudes africaines africainesRisque et prudence des Moosé du Burkina FasoRisque easo Série Régionsdont la diplomatie constitue l’une des fi gures majeures. Quant au risque, Série RégionsFrançois-Xavier D africainesaso Série Régionsils sont identifi és et s’identifi ent eux-mêmes comme un peuple audacieux,
en raison de leurs conquêtes passées, leur goût du travail et de l’aventure,
Les Moosé du Burkina Faso n’ignorent ni le risque, ni la prudence. et à cause des divers maîtres du risque de leur société. Mais quand on les
On reconnaît les traces prudence dans leur sagesse orale, On traces de leur prudence dans
interroge sur leur préférence pour l’une ou l’autre réalité, ils n’hésitent pas essentiellement bâtie sur les proverbes, et dans leur sagesse pratiqueOn traces de leur dans
dont la diplomatie constitue l’une des fi gures majeures. Quant au risque, à se prononcer pour la prudence, opinion que partagent aussi les peuplesdont la diplomatie constitue l’une des fi gures majeures. Quant au risque, François-Xavier DFrançois-Xavier D
ils sont dont identifila diplom és et atie s’identifi ent eux-mêmes l’une des fi gures comme majeureun peuple s. Quant audacieux, au risque, ils sont identifi és et s’identifi ent eux-mêmes comme un peuple audacieux, François-Xavier Dqui les côtoient.
en raison ils sont de identifileurs és conquêtes et s’identipassées, fi ent leur goût comme du travail un et peuple de l’aventure, en raison de leurs conquêtes passées, leur goût du travail et de l’aventure, Risque et prudence Les raisons de cette préférence relèvent surtout de leur conception et à en cause raison des de divers leurs maîtres du risque de leur goût société. Mais du travail quand et de on les et à cause des divers maîtres du risque quand on les
de l’univers, leur sens interroge sur leur préférence pour l’une ou l’autre réalité, ils n’hésitent paset à de cause l’autorité des divers et maîtres la peur qu’inspire de leur la pléthore quand deson les
à se prononcer pour la prudence, opinion que partagent aussi les peuples interdits. Cela aura pour conséquence de faire du Moogo un monde de des Moosé du Burkina Faso qui les côtoient. l’évitement, de la répétition et de la nécessité, même s’il reste un monde Risque et prudence Risque et prudence Les raisons cette préférence relèvent surtout de leur conception Les raisons de cette préférence relèvent surtout de leur conception Risque et prudence gai et optimiste. de l’univers, Les raisons leur sens de cette de l’autorité et la peur qu’inspire surtout de la pléthore leur des de l’univers, leur sens de l’autorité et la peur qu’inspire la pléthore des
interdits. Cela aura pour conséquence de faire du Moogo un monde dede leur sens de et la peur la des La pénétration de l’islam, de l’Occident et du christianisme est à l’origine des Moosé du Burkina Faso des Moosé du Burkina Faso
l’évitement, de la répétition et de la nécessité, même s’il reste un monde l’évitement, de la répétition et de la nécessité, même s’il reste un monde des Moosé du Burkina Faso d’un nouveau monde où de nouveaux héros prennent progressivement
gai et optimiste.de la et de la même s’il reste un monde
la place des anciens. Pour le moment, la masse des Moosé oppose La pénétration de l’islam, de l’Occident et du christianisme est à l’origine
d’un nouveau monde où de nouveaux héros prennent d’un nouveau monde où de nouveaux héros prennent progressivement prudence et méfi ance à cette rationalité nouvelle. Il n’empêche que la
la place des anciens. Pour le moment, la masse des Moosé opposed’un monde où de héros minorité qui opte d’imiter les nouveaux Pères grandit d’année en année,
prudence et méfi ance à cette rationalité nouvelle. Il n’empêche que la prudence et méfi ance à cette rationalité nouvelle. Il n’empêche que la
au point qu’on puisse dire que, dans un proche avenir, la valeur de minorité qui opte et méfid’imiter ance les à cette nouveaux Pères grandit d’année Il en année, que la minorité qui opte d’imiter les nouveaux Pères grandit d’année en année,
au point qu’on puisse dire que, dans un proche avenirqui opte d’imiter les Pères grandit en année, risque l’emportera sur celle de prudence. A très long terme cependant, , la valeur de
risque l’emportera sur celle de prudence. Arisque l’empoA il s’ensuivra une crise culturelle dont l’issue sera vraisemblablement la
il s’ensuivra une crise culturelle dont l’issue sera vraisemblablement la risque l’empoA
manifestation d’une nouvelle prudence. manifestation d’une nouvelle prudence.
François-Xavier DAMIBA est un prêtre diocésain, né à Koupéla au Burkina DAMIBA François-Xavier DAMIBA
Faso. Après des études DAMIBAde théologie à l’Institut Catholique de Paris, Faso. Après des études de théologie à l’Institut Catholique de Paris,
Faso. Après des études de théologie à l’Institut Catholique de Paris, puis d’anthropologie et de philosophie à Paris-Sorbonne. Il est l’auteurFaso. Après des études de à de Paris,
de plusieurs ouvrages dont Dieu n’est pas sérieux (L’Harmattan, Paris, de Dieu n’est pas sérieux (L
1999).de Dieu n’est pas sérieux (L1999).de plusieurs ouvrages dont Dieu n’est pas sérieux (L
1999).
1999).
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Série REégions ainesSérie Régions
Série Régions Etudes africaines
Couverture: Illustration de Roger T. Nacoulma.Couverture: Illustration de Roger T. Nacoulma.
Série Régions
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ISBN : 978-2-343-06829-9ISBN : 978-2-343-06829-9
44 € I44 €
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Risque et prudence des Moosé
François-Xavier D
Risque et prudence des Moosé
Risque et prudence des Moosé
du Burkina Faso
François-Xavier D
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Risque et prudence des Moosé
du Burkina Faso
du Burkina Faso François-Xavier D
du Burkina FasoCollection « Études africaines »
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection
« Études africaines » fait peau neuve. Elle présentera
toujours les essais généraux qui ont fait son succès, mais se
déclinera désormais également par séries thématiques : droit,
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NordCameroun, 2016.
TARCHIANI(Vieri) et TIEPOLO (Maurizio), Risque et adaptation
climatique dans la région Tillabéri, Niger. Pour renforcer les capacités
d’analyse et d’évaluation, 2016.
TAPOYO (Faviola), Les règles coutumières au Gabon. Parenté,
mariage, succession, 2016.
AMOUZOU (Esse), L’Afrique noire face à l’impératif de la réduction
des naissances, 2016
BRACK (Estelle), Les mutations du secteur bancaire et financier
africain, 2016
RIDDE (Valéry), KOUANDA (Seni), KOBIANE (Jean-François)
(éds.), Pratiques et méthodes d’évaluation en Afrique, 2016
NKERE (Ntanda Nkingi), Clitorisation de la fille Mushi : antithèse de
la Mutilation, Génitale Féminine, 2016
UWIZEYMANA (Emeline), Quand les inégalités de genre modèrent les
effets du micro-crédit, 2016.
MANKOU (Brice Arsène), ESSONO (Thomas), L’impact des TIC
dans les processus migratoires féminins en Afrique Centrale, Cas des
cybermigrantes maritales du Cameroun, 2016.
BUKASSA (Ambroise V), Congo Kinshasa, Quand la corruption dirige
la République, 2016.
EKANZA (Simon-Pierre), Mako, administrateur français en Côte
d’Ivoire (1908-1939), Un commandant à un poste colonial, au cœur des
transformations économiques et sociales, 2016.








RISQUE ET PRUDENCE
DES MOOSÉ DU BURKINA FASO © L’HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-06829-9
EAN : 9782343068299 François-Xavier DAMIBA






Risque et prudence
des Moosé du Burkina Faso






























L’HARMATTAN

DU MEME AUTEUR


1- Dieu n’est pas sérieux (Préface de Mgr Jean-Baptiste
TIENDREBEOGO), L’Harmattan, Paris, 1999.
2- En collaboration avec Laurent NARÉ, Proverbes Mossi (sous la
r rdirection du P John Mbitti et la coordination du D Stan Nussbaum),
Imprimob, Abidjan, 1999.
3- La douceur du Dieu-à-mère (Préface de Jean ILBOUDO, S.J.),
L’Harmattan, Paris, 2000.
4- Voyez comme Dieu est bon (Préface de Mgr Séraphin F. ROUAMBA),
L’Harmattan, Paris, 2011.
5- Typologie des Interdits moosé, en édition aux Editions Saint-Augustin
Afrique, Lomé.



Aux hommes d’aujourd’hui,
aux femmes de demain,
aux humains de toujours !

AVANT-PROPOS
Kabre. Ce mot n’est pas de trop pour ouvrir ces pages. Excusez, mille
excuses... vu que nous nous adressons à des gens très respectables, connus et
inconnus. Mille excuses parce que nous allons sacrifier à l’esprit et au cœur des
humains, malheureusement pas avec un mouton blanc d’où coulerait un beau
sang rouge vif, mais tout juste avec un amas de feuilles blanches maculées de
sang noir. Mille excuses enfin, parce que nous voulons prendre la parole en
public... et "c’est plus pire", dirait l’oncle Joanny (qui a appris le français en
Allemagne avec des Italiens), car l’on risque toujours de mécontenter un vivant
ou un mort.
Cette parole pourtant, qu’il nous plaît aujourd’hui de partager avec tous,
n’aurait jamais mûri, n’eût été l’heureuse initiative de Son Excellence
Monseigneur Dieudonné YOUGBARE, notre évêque, de nous engager dans les
sentiers de l’anthropologie. Il s’est toujours montré un père proche, attentif et
bienveillant durant nos années d’études et de recherches. Nous le prions de
trouver ici l’insuffisante expression de notre très vive gratitude.
Nous remercions du fond du cœur Monsieur le professeur Louis-Vincent
THOMAS qui nous a initié à l’anthropologie et qui a patiemment dirigé nos
travaux universitaires depuis le commencement. Nous saluons la compétence,
l’efficacité et l’humanité avec lesquelles il a présidé à la rédaction de cette
thèse. Messieurs les professeurs Claude RIVIERE de Paris V et Michel IZARD
du C.N.R.S. nous ont accueilli avec beaucoup d’amitié et nous ont
généreusement proposé des aménagements dans notre plan de rédaction. À eux,
comme aux professeurs de philosophie de Paris I qui nous ont ouvert la porte
de leurs séminaires, nous disons un grand merci.
Nous exprimons notre profonde reconnaissance aux Religieuses de
l’Assomption qui nous ont hébergé avec beaucoup de chaleur durant notre
formation universitaire ainsi qu’à l’institut de missiologie de Fribourg, en
Suisse, pour son soutien financier appréciable pendant la rédaction de ce
travail.
Merci aux amis enquêteurs des non-Moose, aux dactylographes, aux
membres de notre famille, aux amis du Burkina, de France et d’ailleurs, merci à
tous ceux qui, à des degrés divers, nous ont tendu la main.

7Nous n’oublions pas les nombreux Moose qui ont accepté de s’asseoir,
souvent plusieurs fois, pour répondre à nos interminables questions. C’est une
joie pour nous de pouvoir les citer à la fin de ce travail pour lequel ils se sont
montrés plus que généreux (cf. Annexe IV, page 511). À tous, morts ou
1vivants, nous gardons la plus sincère reconnaissance .

Paris V, Sorbonne, janvier 1992.


1 - En vue de la présente édition, l’Abbé Jean Didier OUBDA a accepté généreusement de
relire l’ensemble du manuscrit pour y apporter sa contribution. Nous le remercions de tout
cœur pour la qualité de sa participation et pour ses précieuses contributions à nos précédentes
publications.
8
INTRODUCTION GÉNÉRALE
I - LE PAYS ET LES HOMMES
Le Moogo ou pays des Moose (Mossi) occupe le centre et le centre-Est du
Burkina Faso, l’ex-Haute-Volta, situé dans la partie occidentale du continent
21africain (cf. carte, infra) ( ). Il s’étend sur 77 700 Km entre le 11° et le 14°
èmedegré de latitude Nord d’une part, et entre le méridien origine et le 3
méridien de longitude Ouest, d’autre part. Ce vaste plateau latéritique se
présente comme une pénéplaine dont l’altitude moyenne est de 300 mètres
environ. Son climat de type soudanien (savane) et sahélien (steppe) se
caractérise par une petite saison pluvieuse qui va pratiquement de juin à octobre
avec des précipitations comprises entre 1000 et 600 mm, et une longue saison
sèche qui commence en novembre et finit en mai. La saison froide
(novembrefévrier) enregistre les températures minimale et maximale de 17 et 33 C, tandis
que celles de la saison chaude (mars-mai) connaissent les moyennes minimale
et maximale de 25 et 39.

1( ) - L'Etat du Burkina Faso dont la capitale est Ouagadougou recense 8 703 390 habitants, sur
2 2une superficie de 274 200 Km avec une densité de 32 habitants au Km , (cf. Burkina Faso.
Recensement général de la population, du 10 au 20 Décembre 1985, Ouagadougou, Avril
1986). Il compte trois langues nationales : le djula, le fulfulde (peul) et le moore, en dehors du
français, la langue officielle. L'espérance de vie est de 47 ans et le taux d'analphabétisme
atteint 82 %.
9





LE MOOGO AU BURKINA FASO
10C’est sur ce site plutôt ingrat que vivent les 4 400 000 Moose, soit environ
la moitié de la population burkinabé, entourés par les Fulse et les Peul au Nord,
les Gourmantché à l’Est, les Bissa au Sud-Est, les Gourounsi au Sud-Ouest, et
2les Lela, les Samo, les Pana et les Dogon à l’Ouest ( ). Cette densité élevée
2d’environ 60 habitants au Km fait du Moogo, et cela depuis des temps reculés,
3l’une des régions les plus peuplées d’Afrique de l’Ouest ( ). 90 % de cette
population est rurale et plus de 50 % a moins de 21 ans. Le moore appartient au
4groupe des langues dites "voltaïques", appelées aussi gur ( ). Toutes les
traditions disponibles font descendre ce groupe ethnique de Yênenga, une
princesse amazone, fille du chef mampursi, Needga de Gambaaga, au Nord du
5Ghana ( ). Cette personne qui portait les vases sacrés de sa tribu pendant les

2( ) - On estime la population émigrée à un million environ, répartie principalement entre le Mali,
le Gabon, le Ghana et la Côte d'Ivoire. Voici comment les premiers Européens percevaient les
Moose : "Plutôt grand que petit, l'oeil vif, les cheveux crépus, le nez épaté, les lèvres grosses
sans être lippues, les traits parfois assez fins, les joues largement marquées de trois barres
parallèles qui commencent aux tempes et descendent jusqu'au menton et d'une quatrième qui
part du nez et tombe perpendiculairement sur les trois premières, les membres bien musclés,
ni noir d'ébène, ni cuivré, mais d'une couleur intermédiaire, le Mossi sans être un beau type de
Noir, n'a rien de désagréable." (Eugène MANGNIN, "Les Mossi. Essai sur les us et coutumes
du peuple mossi au Soudan Occidental", in Anthropos, IX, 1914, p. 101). Cette autre
description se passe également de commentaires : "Le Mossi n'est pas beau. Les traits sont
heurtés. Le visage des vieillards est effroyablement usé et chaotique à la fois. Le Mossi,
même jeune, a quelque chose de rude et d'inharmonique dans les traits et dans le port général
de la personne qui le distingue du Mandé (Bambara, Malinké, etc.) qui semble plus évolué
que lui physiquement. Il n'a pas non plus la beauté, la souplesse et la force de certaines races
qui l'avoisinent et qui semblent plus primitives -du Bobo avec sa haute taille, son corps
puissant et sa petite tête sur des épaules athlétiques- du Samo remarquable comme le
précédent par sa belle souplesse sauvage et puissante. Bref le Mossi, qui constitue cependant
une race grande et forte, a quelque chose d'ingrat et de dur dans les traits du visage et dans le
port général du corps. [...]. Au point de vue psychique, comme au point de vue physique, le
Mossi a quelque chose de dur, de brutal. Il est peu sympathique, peu aimable. En un mot il est
brut. Avec tout cela, il a une organisation d'Etat qui le met au-dessus, sous le rapport social,
des noirs anarchiques qui l'entourent (Bobos, Samos, Habbés, Nioniossés, Gourounsis,
Kipirsis, Boussansés, etc.)". Louis TAUXIER, Le Noir du Yatenga, Larose, Paris, 1917, pp.
49-50. Cf. L. MARC, Le pays mossi, Thèse d'université, Paris, 1909, p. 117, A.A. DIM
DELOBSOM, L'empire du Mogho-Naba. Coutumes des Mossi de la Haute-Volta,
DomatMontchrestien, Paris, 1932, pp. 228-229.
3( ) - Cf. Dr. CROZAT, in Bulletin du Comité de l'Afrique Française, N° 11, 1891, p. 11.
4( ) - Pour la transcription des termes moore nous adoptons, dans l'ensemble, l'orthographe
officielle établie par la sous-commission de la langue moore. On retiendra les principes
suivants pour la lecture de ces mots : 1) Toutes les lettres se prononcent. 2) e se prononce
é comme dans dé. 3) è ou è = è comme dans fève. 4) u se prononce "ou" comme dans cou.
5) ù ou ù a la valeur d'un "ou" ouvert. 6) ì ou à est un i ouvert. 7) Les doubles voyelles
sont des voyelles longues. 8) L'accent circonflexe ou le tilde marque la nasalisation des
voyelles. 9) s ne fait jamais z, même entre deux voyelles. 10) g garde la valeur g comme
dans gai.
5( ) - Cf. R. PAGEARD, "Recherche sur les Nioniossé", in Etudes voltaïques, mémoire N° 4,
IFAN-ORSTOM, Ouagadougou, 1963, p. 45 ; J. KI-ZERBO, Histoire de l'Afrique noire,
d'hier à demain, Hatier, Paris, 1978, p. 248 ; A.A. DIM DELOBSOM, op. cit., p. 2 ; M.
11campagnes militaires et dont le père ne voulait point se séparer, fut un jour
emportée par un cheval fougueux jusqu’à la forêt de Bitu où elle rencontra un
jeune chasseur d’éléphants du nom de Riyalle, d’origine mandé, selon Joseph
6KI-ZERBO ( ). De leur union naquit un fils qu’ils appelèrent Wedraogo
ème 7(étalon), en souvenir du cheval porte-bonheur. C’était au 15 siècle ( ). Ils
s’installèrent à Tênkodogo ("Vieille Terre"), qui devint le plus ancien royaume,
et de là se répandirent pour en fonder d’autres : Fada Ngourma, Yaadtênga et
Wagadugu. Wedraogo est ainsi considéré comme l’ancêtre des Moose et sa
mère Yênenga comme leur aïeule.
La société a conservé sa structure pyramidale avec, à sa base, les chefs de
village (têng nanamse) et au sommet l’empereur, le Moog Naaba, qui exerce
une autorité à la fois politique, morale et spirituelle. La filiation moaaga est
patrilinéaire et la religion traditionnelle occupe une place prépondérante à côté
des nouvelles religions.
II - PROBLÈMATIQUE
Ceux qui côtoient les Moose disent qu’ils sont des hommes très prudents :
jamais ils ne se livrent tout de suite, ils ont un protocole diplomatique très
raffiné et tous leurs rapports portent la marque de la politesse, voire de la
componction. Mais cette opinion n’est pas partagée par tous, car certains
soutiennent le contraire et voient en eux un peuple qui aime le risque, à preuve
les guerres et les razzias à leur actif, leur goût de l’aventure, notamment celle
de l’émigration, leur courage au travail, sans oublier le petit couteau qu’ils
portent habituellement à la ceinture et qui ne cache pas les intentions de ces
hommes. Les Moose eux-mêmes sont divisés sur cette question puisque
certains d’entre eux proclament à qui veut l’entendre que le descendant de
Wedraogo est l’homme du risque par excellence et les arguments ne leur
manquent pas pour soutenir leur opinion : le Moaaga fuit rarement dans la
bagarre ; il est prêt à laisser sa vie pour défendre son honneur, celui de sa
famille ou une cause juste, etc. Mais pour d’autres, il est plutôt l’homme de la
prudence quand on l’observe attentivement dans le quotidien de son existence,
obligé qu’il est de s’en remettre quotidiennement à l’autorité des chefs, des
aînés et à celle plus grande des ancêtres manifestée dans la coutume. Pour
l’homme moderne cependant, qu’il soit de cette ethnie ou d’ailleurs, il ne fait
pas de doute que le Moaaga est ce grand prudent qui se défend a priori de tout

IZARD, Introduction à l'histoire des royaumes mossi, Recherches voltaïques, 12, C.N.R.S. -
C.V.R.S., Paris-Ouagadougou, 1970, tome 1, pp. 115 ss. ; J. ILBOUDO, La christianisation
du Moogo, 1899-1949. L'ébranlement des structures : un point de vue indigène, Thèse de
3ème cycle d'histoire, Lyon II, 1985, pp.250 ss..
6( ) - Cf. op. cit., p. 248.
7( ) - Cf. M. IZARD, op. cit., p. 7, J. ILBOUDO, op. cit., p. 29.
12changement qui pourrait s’introduire dans son monde ou plutôt dans le monde à
lui confié par ses ancêtres et qui, au nom de la stabilité culturelle se méfie des
nouveaux rouages politiques, salue de loin les méthodes européennes de
développement et passe devant les nouveaux lieux de culte sans entrer,
préférant toujours attendre... pour voir.
Ces opinions et bien d’autres témoignent que les Moose -comme les autres
peuples- n’ignorent ni le risque ni la prudence et qu’ils opèrent, tout au long de
leur histoire, des choix existentiels qui sont regardés tantôt comme des actes
d’audace, tantôt aussi comme des actes de prudence. À ce niveau, elles ne font
pas plus que d’affirmer la similitude culturelle. "S’il n’y avait pas une humanité
commune et des tendances identiques, écrit Joseph GOETZ, chaque groupe ne
pourrait connaître de l’autre que des collections de curiosités et on ne pourrait
8jamais arriver à une science de l’homme" ( ). Mais par-delà les ressemblances,
ces diverses opinions suggèrent bien plus profondément qu’il est possible de
dépasser la juxtaposition, le "ni oui ni non", pour atteindre l’attitude
fondamentale et typique, celle qui caractérise l’homme de culture moaaga face
aux valeurs de risque et de prudence. C’est précisément cette tendance
fondamentale que nous voulons déceler et savoir si, tout bien considéré, le
Moaaga est plutôt l’homme du risque ou de la prudence. Nous voulons ensuite
connaître les raisons profondes qui dictent cette éventuelle propension mais
aussi son devenir à long terme, dans un monde de plus en plus contesté par des
valeurs nouvelles. C’est une manière pour nous d’apporter des éléments de
réponse à une question controversée, une manière d’assouvir une curiosité
intellectuelle et surtout d’interpeller les hommes de cette culture sur une
question essentielle, car il semble bien que l’avenir de ce peuple et des peuples
frères d’Afrique dépendra beaucoup de la gestion harmonieuse de ces valeurs
de risque et de prudence.
III - HYPOTHÈSES
Dire a priori cependant que le Moaaga est l’homme du risque plutôt que de
la prudence ou l’inverse n’a de sens que si l’on tient compte de la mise en
situation : risque ou prudence quand, où et par rapport à qui et à quoi, mais
aussi de l’oeil qui regarde : s’il s’agit, par exemple, d’un point de vue
autochtone ou étranger, africain ou européen, et à chaque fois s’intéresser à
l’identité sociale du groupe qui s’exprime. Il y va de la validité épistémologique
de la démarche et du réalisme intellectuel qui imposent constamment de faire la
part des choses et de reconnaître aux réalités leur véritable densité culturelle.
Ceci bien établi et en tenant compte des autres variables, il semble néanmoins

8( ) - F.-M. BERGOUNIOUX et J. GOETZ, Les religions des préhistoriques et des primitifs,
Arthème Fayard, Paris, 1958, pp. 47-48.
13qu’il reste possible de déceler une certaine prédominance de la prudence sur le
risque dans le groupe ethnique que nous nous proposons d’étudier. Cette
intuition s’appuie sur le fait qu’il s’agit d’une société traditionnelle où les
valeurs et les formes de vie d’autrefois demeurent encore vivantes, malgré un
siècle de présence européenne et chrétienne et bien davantage de l’islam.
Soutenir que ces hommes ont déjà fait leurs adieux aux formes traditionnelles
de vie et d’activité et qu’ils se tiennent désormais les deux pieds plantés sur le
sol nouveau de la modernité serait une expédition anthropologique que ne
9supporteraient pas les faits ( ). Il s’agit encore bel et bien d’une société à
prédominance rurale. Or que constatons-nous ? Les peuples qui vivent encore
de ce passé traditionnel, qu’ils soient d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine ou
d’un autre point de la planète, s’en remettent inlassablement à la prudence, dans
le respect des coutumes reçues de leurs ancêtres et dans l’obéissance aux
modèles trans-humains, pour conduire leurs projets et réussir leur tranche de
vie subsolaire. La question ici n’est donc pas tellement d’affirmer la prudence -
encore que cette première démarche s’impose en bonne méthode - mais d’en
donner les motivations, ce qui caractérise la prudence des Moose et la distingue
par exemple de celle des Bissa, des Samo, des Gourmantché, leurs voisins, ou
de celle des Baoulé, des Bété et des Abouré de Côte d’Ivoire.
Si le Moaaga entretient une préférence pour la prudence, on peut
certainement en chercher les raisons dans l’idée qu’il se fait de l’univers et sans
doute aussi dans les lois et les interdits qui régissent sa vie, mais il semble
qu’on doive également tenir un grand compte de sa conception de l’autorité,
dans ce pays des "naaba" (chefs) et des "kasma" (aînés), qui marquent
profondément sa société et où la noblesse et la séniorité sont loin d’être de
vains mots. Ces trois raisons majeures peuvent expliquer la propension actuelle
des Moose pour la prudence, leur goût marqué pour la vertu d’Aristote et de
Saint Thomas. Nous disons bien actuelle car tout laisse croire que demain, la
valeur de risque l’emportera sur celle de prudence, du moins quand on
considère l’engouement du nombre chaque jour croissant de Moose pour les
valeurs occidentales et les nouvelles religions. Depuis ces dernières années, les
Moose ont de plus en plus envie de tenter leur chance ailleurs que dans le
monde connu des ancêtres.


9( ) - Cf. Préface de A. M. M'BOW dans J. I. CONOMBO, M'ba tinga. Traditions des Mossé dans
l'empire du Moogho-naba, L'Harmattan, Paris, 1989, pp. 5-12 ; L.-V. THOMAS,
Anthropologie de la mort, Payot, Paris, 1975, avant-propos, p. 12, note 2 ; O.
BIMWENYIKWESHI, Discours théologique négro-africain. Problème de fondements, Présence
Africaine, Paris, 1981, p. 370 ; J.-M. ELA, La ville en Afrique Noire, Karthala, Paris, 1983,
pp. 44-50.
14IV - MÉTHODOLOGIE
Pour vérifier ces hypothèses, nous avons cru bon de les discuter d’abord
avec une trentaine de Moose choisis à Ouagadougou et à Koupéla, en guise de
pré-enquête. Cela nous a permis d’ajuster nos questions et d’arrêter notre
échantillon à 450 personnes. Dans la réalité, 511 ont été interrogées car
quelques enquêtés prenaient l’initiative d’inviter tel ou tel parent ou ami à venir
participer à la causerie, quand ce n’était pas nous-même qui le faisions par
respect pour l’une ou l’autre personne qui venait dire bonjour. Dans cette
enquête, nous avons voulu privilégier le point de vue des Moose, d’où 397
Moose "choisis" et seulement 114 non-Moose.
Dans le premier groupe, nous en avons retenu 57 de Côte d’Ivoire,
précisément de trois quartiers d’Abidjan : Anoumabo, Koumassi et Marcory, et
340 du Burkina pris dans les plus grandes localités moose : Ouagadougou,
Ouahigouya, Koudougou, Kaya et Koupéla, la population de base, où nous
avons interrogé près de la moitié de l’échantillon des Moose du Burkina.
Nous avons sollicité la participation de tous les Moose du grand séminaire
régional de Koumi parce qu’ils représentaient toutes ces régions et bien
d’autres encore, et avons tenu à écouter les Moose de Bobo-Dioulasso afin
d’avoir le point de vue de ces migrants de l’intérieur pour compléter celui des
paweto, les migrants de l’extérieur.
Dans le second groupe, 69 non-Moose du Burkina ont été touchés dont des
Bissa, des Gourmantché, des Bobo-fing, des Bwaba, des Gourounsi, des Peul,
des Gouin, des Toussian, un Djula, un Karaboro, et un Français, et 45 de Côte
d’Ivoire, comprenant des Abouré, des Baoulé, des Adjoukrou, des Alladjan, des
Bété, des Sénoufo, des Ebrié, un Lobi et un Bissa. Dans l’impossibilité de tout
détailler ici, nous renvoyons à la fin de l’ouvrage où l’on trouvera la liste de
tous les enquêtés (cf. Annexe IV, page 511) On se fera du même coup une idée
des autres variables dont nous avons tenu compte dans la constitution de
l’échantillon : le sexe, l’âge, la religion et la profession.
Comme méthode de collecte des données, nous avons surtout utilisé la
discussion collective (faut-il l’appeler palabre ?) - fidèle à la perspective
sociologique qui, par choix méthodologique, cherche dans le collectif le lieu de
l’explication - sauf quand cela s’avérait inefficace (mélange de catégories) ou
tout simplement impossible (cas des devins ou des croque-morts). Mais
volontairement aussi nous avons rencontré des personnes individuellement
pour rectifier, compléter ou approfondir l’un ou l’autre élément resté dans
l’ombre ou que les circonstances de temps, de lieux ou de personnes ne
permettaient pas de maîtriser. L’enquête systématique s’est déroulée de juillet à
novembre 1989, mais la vérité nous oblige à dire que nous étions déjà en
possession d’un certain nombre d’informations précieuses recueillies par nos
soins durant nos années d’études et au cours de notre vie professionnelle. La
15plupart des enquêtés nous furent proposés par des personnes qui connaissaient
bien leur milieu et qui prenaient sur eux de constituer un groupe de personnes
censées compétentes, en fonction du thème de la causerie et des critères
retenus. Le groupe convenait du jour, du lieu et du moment de la rencontre et
notre intermédiaire nous en informait. Les rencontres se tenaient généralement
chez l’un des enquêtés et l’effectif moyen des participants était de 11. L’une ou
l’autre fois, nous avons organisé la causerie chez le chef du village ou chez
l’aîné du quartier, pour une question de bienséance ou pour éviter des ennuis
politiques. La plupart des enquêtés ont été interrogés en moore, notre langue
maternelle, et tous les entretiens furent enregistrés sur bande magnétique. Aux
non-Moose, nous avons posé 9 questions et aux Moose 17 séries de questions
dont 12 à l’ensemble des Moose, et 5 à des groupes spécifiques [émigrés /
enfants / paysans à charrue / maîtres traditionnels du risque : croque-morts,
devins ; chasseurs ; joueurs de bendre / maîtres modernes du risque : militaires
et paramilitaires], soit un total de 141 items. Les causeries duraient environ une
heure, avec des seuils exceptionnels de 20 minutes et de 4 heures. La
quasitotalité des enquêtés nous ont fourni sans trop de réticence les renseignements
nécessaires pour nous permettre d’établir leurs fiches signalétiques (nom,
prénom, profession, âge, religion, localité, date, lieu de passation, numéro de
questionnaire, durée, ethnie). Au cours de ces enquêtes, nous n’avons offert ni
boisson ni argent, ni autre cadeau mais la plupart des groupes se faisaient le
plaisir de nous offrir un pot pendant la séance et plus habituellement après. Ce
"verre de l’étranger" (sâan koom) était toujours le bienvenu pour tous... Nous
avons interrogé certaines personnes en français, notamment dans les milieux
intellectuels, et quand il nous était impossible de rencontrer physiquement
certaines autres, nous leur faisions parvenir le questionnaire (en moore et en
français au choix), avec les précisions nécessaires pour répondre. C’est à ce
seul niveau que nous avons enregistré les rares non-réponses, deux en tout.
Pour une question de langue mais surtout d’efficacité, nous avons préféré
confier l’enquête des non-Moose à des amis originaires de ces milieux.
Beaucoup d’entre eux ont accepté généreusement d’enregistrer tous les
entretiens sur magnétophone, de les transcrire dans l’idiome concerné et de
nous en livrer la traduction littérale et littéraire par écrit. L’enquête auprès des
enfants et celle des paysans qui s’achètent une charrue furent conduites par un
ami de Koupéla qui connaît bien ces milieux.
V - DIFFICULTÉS ET LIMITES
On devine la joie qui fut la nôtre de rencontrer ces personnes de tous
horizons qui nous ont permis de connaître davantage la culture moaaga en ses
hommes, sa tradition orale et ses croyances, mais aussi les difficultés liées à
une telle entreprise. Difficultés externes au sujet tout d’abord : le manque de
16bourse de recherche, le temps perdu à trouver des enquêteurs sûrs et
disponibles pour les populations non-Moose, les longs mois utilisés à transcrire
la masse de cassettes d’enregistrement et à interpréter les données, le décès de
notre oncle Jean-Baptiste qui nous a amené à retourner en famille pour deux
mois l’été 1991 et la mauvaise santé de la personne pressentie pour mettre ce
travail en forme, qui nous a valu de changer trois fois de dactylographe pour
échouer finalement à Lyon.
Difficultés internes ensuite : l’ambiguïté du thème dont la multiplicité des
concepts rend l’approche malaisée, et surtout la nouveauté du sujet et par
conséquent l’absence totale de bibliographie sur le thème tel que nous l’avions
défini.
Disons maintenant notre insatisfaction de n’avoir pu interroger aucun sat εta
(maître de la pluie) pour des contre-temps intervenus dans notre calendrier.
Nous n’avons également rencontré que très peu de militaires et de
paramilitaires de peur de créer la suspicion au niveau des hommes d’État, d’autant
que nous n’avions aucun mandat officiel pour mener une telle enquête et que le
thème de la recherche par lui-même pouvait paraître subversif, dans le contexte
politique instable de l’année 1989. Mais n’était-ce pas une occasion en or pour
prendre nous-même un risque... ? Et à ce propos, dans quelle mesure ce
contexte politique difficile n’a-t-il pas influencé nos enquêtés et introduit des
biais dans les résultats obtenus ? Dans quelle mesure aussi le coefficient
personnel n’a-t-il pas joué dans la conduite de ce travail ? Celui qui l’a mené
est un prêtre du milieu concerné.
S’agissant de l’aire géographique de la recherche, nous avons opté
d’embrasser le Moogo tout entier et il est possible que nous l’ayons mal étreint,
soit à cause de l’ampleur du sujet ou en raison de nos options méthodologiques.
Le lecteur s’étonnera aussi de l’économie de nos chapitres qui accuse une
certaine disproportion. La validité de l’analyse imposait parfois un minimum de
données quantitatives qui finissaient par occuper de l’espace, d’autant plus qu’il
fallait les disposer d’une certaine manière pour une question de commodité et
d’esthétique. Ces données constituaient également des moments essentiels de
notre démonstration et devaient servir de base par la suite à plusieurs
développements. Pour ces multiples raisons, il y avait profit à accepter qu’une
coupe en chapitres isométriques cédât le pas à une division en portions inégales
par la longueur mais justiciable des faits dont nous voulions rendre compte.
C’est dire que nous confessons d’avance les lacunes et les imperfections
inévitables d’un travail qui s’efforce, en dernière analyse, de réaliser une
synthèse malaisée, à partir de données pour le moins hétéroclites.
Après ce constat désabusé, qu’il nous soit au moins permis, pour nous
consoler, de caresser l’espoir que le lecteur, par-delà ces limites, trouvera ce qui
l’a conduit à ouvrir ces pages qui n’ont d’autre prétention que de dévoiler un
17petit coin de la riche culture moaaga à travers la lunette du risque et de la
prudence.
VI - PLAN
La première partie de l’exposé s’attache à dire la propension du Moaaga
pour le risque ou pour la prudence, après avoir défini les outils conceptuels de
l’analyse et exposé la densité culturelle des deux réalités.
La seconde indique les raisons de cette préférence et les principales
conséquences qui en découlent.
La dernière partie, enfin, situe les nouvelles forces en présence et montre
leur impact actuel, pour s’interroger ensuite sur leur incidence à terme sur ces
valeurs de risque et de prudence.

18
PREMIÈRE PARTIE


LE MOAAGA PLUTÔT PRUDENT
OU PLUTÔT AUDACIEUX ?















Gûus m meng la yô-wok tààm.
La prudence est le remède de la longévité. (Sentence)

INTRODUCTION
Plusieurs cheminements sont possibles pour arriver à savoir si les Moose se
situent davantage du côté du risque ou de la prudence. On peut interroger les
Moose eux-mêmes, on peut aussi interroger ceux qui les côtoient, les regardent
et les connaissent ; on peut également se contenter d’observer ce qu’ils disent,
ce qu’ils font et en tirer les conclusions qui s’imposent. Nous n’avons pas voulu
être l’homme d’un clocher, pour la raison que ces divers éclairages forment un
tout qui concourt à la connaissance de la réalité totale qu’il faut toujours
s’efforcer de chercher derrière les faits sociaux et au-delà de la conscience
collective. Aussi, après avoir exposé les concepts qui servent à penser les deux
réalités et défini notre champ d’investigation (chapitre 1), analyserons-nous, de
proche en proche ce que ces hommes laissent voir et entendre sur la prudence
(chapitre 2) et sur le risque (chapitre 3), puis ce que les autres disent d’eux à ce
sujet et ce qu’ils en pensent eux-mêmes, avant de tenter une synthèse qui
indiquera le lieu sociologique déterminant (chapitre 4).

21
CHAPITRE PREMIER

RISQUE ET PRUDENCE
DANS LA CONCEPTION MOAAGA
INTRODUCTION
Il est de la plus grande importance, pensons-nous, qu’une recherche comme
la nôtre s’ouvre par une précision conceptuelle, afin que soient vues tout de
suite les réalités que nous indexons ainsi que leur contour sémantique. De quel
risque s’agit-il et de quelle prudence parlons-nous ? Pour répondre à cette
question, on peut passer par bien des voies : proverbes, interdits, mythes,
chants, etc. Nous avons pensé, pour notre part, qu’il était plus judicieux
d’interroger d’abord le langage courant pour repérer les termes ordinairement
employés pour penser ces réalités. Et comme les concepts renvoient à des
symboles qui sont comme leurs "corps", leur matérialisation, nous voulons
ensuite interroger ces symboles animaux et humains pour savoir ce qu’ils disent
de plus (ou de moins) sur les notions dont ils sont comme les paradigmes. Cette
première approche n’a d’autre but que de nous dévoiler le risque et la prudence
dans leur étendue sémantique afin de nous permettre d’opérer un choix
méthodologique. Selon cette perspective, notre plan s’articulera ainsi :
I - LES TERMES ET LEURS SENS.
II - LES SYMBOLES DU RISQUE ET DE LA PRUDENCE.
III - L’AMBIVALENCE DU RISQUE ET DE LA PRUDENCE :
OPTION MÉTHODOLOGIQUE.
23I - LES TERMES ET LEURS SENS
A - Risque et courage
1 - La notion de sû-keel neda
Le sû-keelem est le premier degré du courage et l’homme qu’il habite
s’appelle sû-keel neda parce qu’il est, à la lettre, une personne (neda) au cœur
(sûuri → sû) "dur", ferme (keelem → keel). Ainsi composé, ce premier terme
dénote que le courage est d’abord une question de cœur, un cœur affecté d’une
certaine manière. Mais le courage n’est pas le seul sentiment à prendre sa
source dans le cœur. La plupart des autres sentiments s’y originent également.
Ainsi, la bonté (noogo), par exemple, quand elle habite un cœur (sûuri), produit
la joie (sû-noogo), tandis que l’amertume (toogo) entraîne la rancœur
(sûtoogo). L’excès de chaleur (tùùlem) dans le cœur provoque l’irascibilité
(sûtùùlem) alors que de la maîtrise (tôogo) du cœur résulte la tempérance
(sûtôogo). L’excès (puuri) a pour effet la colère (sû-puuri), la "rétention" (kiiri)
engendre l’égoïsme (sû-kiiri) et la péjoration (sâanga) du cœur, la tristesse
(sûsâanga), tout comme la fermeté (keelem) dans le cœur génère le courage
(sûkeelem).
L’homme courageux n’est donc d’abord, ni cet homme au cœur bon
(noogo) ou amer (toogo) ou "gâté" (sâanga)... mais plutôt cet homme au cœur
ferme et "dur" (sens mélioratif), et s’il prend un risque, on dit qu’"il a ‘durci’
son cœur pour essayer et voir" (a kenga a sûur n mak n gese) ou bien qu’"il a
‘durci’ son cœur pour cogner et voir"(a kenga a sûur n tâag n gese) ou bien
encore qu’"il a ‘durci’ son cœur pour tâtonner et voir" (a kenga a sûur n mams
n gese). Mais l’on peut dire également qu’"il a fermé les yeux pour entrer et
voir" (a muma nini n kê n gese).
Ces expressions appellent trois remarques. Tout d’abord le risque a quelque
chose de résistant qui se pose comme un obstacle (ob stare), c’est pourquoi on
a besoin de fermeté (keelem) pour le franchir, l’affronter, le "cogner", afin de le
briser (n tâage, n kê). Ensuite, il a quelque chose d’effrayant, sinon pourquoi se
fermerait-on les yeux en sa présence (n mum nini) comme l’iguane des champs
à la vue du prédateur ? C’est qu’il fait peur, d’une peur qui donne des vertiges.
Il plonge l’être dans la nuit, dans les abysses du monde chaotique. Le risque
recèle enfin quelque chose d’incertain, un enjeu dont l’issue n’est pas connue
d’avance et qui justifie qu’il faille au préalable essayer (n make), tâtonner (n
mamse) avant d’en savoir le dénouement. Qu’il nous suffise de noter ces points,
la suite de l’enquête se chargera de les préciser davantage.


242 - La notion de raoa
Il existe un second niveau dans la graduation du courage dénommé raodo
que les Moose s’accordent à attribuer au raoa (l’homme entendu comme mâle,
par opposition à la femme, paga). C’est l’homme idéal, débordant de courage.
Cet homme-là ne pleure point, ni devant la souffrance, ni devant la maladie, ni
devant la mort. C’est la femme qui pleure, lorsqu’elle est battue, c’est l’enfant
qui crie quand il souffre. Le raoa, lui, ne pleure point, il ne fuit jamais non plus
devant le danger. Tout au plus fera-t-il un mouvement en arrière parce que
surpris mais aussitôt le courage reprend le dessus. D’ailleurs il se promène
habituellement avec ses "attributs de masculinité", raood-teedo, (bâton et
coutelas), prêt à en découdre. Le raoa ne tremble même pas quand il est
effrayé. Bien au contraire, il se "virilise" (n daoolme) - entendez "il apprête ses
armes" - en un tour de main et attend. Ce n’est pas tout, il est aussi et peut-être
d’abord un homme confirmé dans la pratique des remèdes traditionnels appelés
tààm : remèdes contre les coups de couteau, contre les mauvais esprits et les
personnes mal intentionnées, remèdes pour se rendre invisible, contre-poisons,
philtres, etc. D’un tel homme on dira facilement : a mi la a menga (il a des
"appuis") ou encore : raoa yaa raoa (cet homme est un homme accompli).
C’est donc par un lien de consécution que le courage du raoa dérive de ses
remèdes, ceci entraînant cela dans l’horizon mental traditionnel.
Tous les mâles sont-ils des hommes (rapa, pl. de raoa) dans le sens que
nous venons d’indiquer ? Que non malheureusement, et l’on en connaît qui
tremblent de tous leurs membres, qui pleurent ou qui prennent la fuite à
l’approche du danger ! En revanche, on rencontre des femmes à la trempe
exceptionnelle qui ne le cèdent en rien au plus courageux des hommes. Elles
font la fierté des autres femmes et la terreur de plus d’un homme. En voit-on
passer ? Chacun secoue la tête de haut en bas avec l’air de conjurer le danger
qu’elle représente, à moins qu’on ait le courage de dire tout haut : "pog-rao n
1loogdâ !" c’est-à-dire : voilà la "femme-homme" qui passe ! ( ) Le raodo n’est
donc pas le privilège des seuls mâles, en quoi il se rapproche du sû-keelem et
du gândaalem, du premier par excès et du second par défaut.
3 - La notion de Gândaoogo
Le Père Gustave ALEXANDRE, dans son dictionnaire, définit le
gândaoogo comme un vaurien et en fait le synonyme de bi-bèèga qu’il
2explicite comme garnement, mauvais sujet, voyou, coquin ( ). Cela est exact
sans aucun doute, mais il semble que ce côté négatif n’épuise pas la nature
complexe du personnage. Pour l’établir, nous faisons l’hypothèse que ce mot se

1( ) - Pograoa (femme-homme) est un nom de famille porté à Naftênga dans la région de Koupéla.
2( ) - Cf. La Langue Möré, t. II, dictionnaire Möré-Français, IFAN, Dakar, 1953.
25compose du radical gân qui a donné les onomatopées gân-gânne (imitation de
la course d’un reptile géant), et gânnam (idée d’un géant effondré et gisant par
terre) ainsi que le verbe n gânme (ramper, avancer lourdement en se traînant).
Le radical gân évoque ainsi l’idée d’entassement, de masse et le suffixe daoogo
signifie mâle. Si ces informations sont justes, il devient alors aisé de dresser le
portrait physique dudit personnage. C’est un géant, un gaillard (ne-wegelle), un
homme exceptionnellement fort qui conjugue la masse et la virilité
(gânnam/daoogo → gândaoogo). C’est d’abord ainsi que le Moaaga le voit,
sans toutefois faire de la taille la condition sine qua non du personnage dont les
caractéristiques essentielles se situent à un autre niveau de profondeur. On en
compte principalement trois. Tout d’abord, le gândaoogo se démarque des
autres humains par son héroïsme. Là où cent personnes ploient, lui s’en tire la
tête haute, prêt à recommencer. C’est l’homme des situations difficiles qui
n’hésite pas à mettre sa vie en péril pour la défense d’une cause noble, d’un
idéal patriotique : a saka kûum tà yel manege. Bien souvent d’ailleurs, il s’est
illustré dans la construction ou la défense de la patrie (têng gândaoogo), de la
grande famille (buud gândaoogo). C’est l’homme extraordinaire qui dépasse
toujours la mesure habituelle chaque fois qu’il s’agit de défendre les idéaux de
la société. NAABA WOBGO, entre autres, incarne cette figure, qui lutta des
années contre l’occupation française et fut finalement vaincu et déposé par le
3lieutenant VOULET en 1897 ( ).
L’intransigeance morale constitue la deuxième caractéristique de notre
personnage. Le gândaogo, c’est ici l’homme qui refuse de laisser faire ou
dire le mal (A ka sak kegr ye) : injustices, mensonges, violences de toutes
sortes. Il se distingue ainsi du bi-bèèga qui est la crapule, ce personnage sans
4foi ni loi qui met son point d’honneur à pratiquer la violence ( ). Il frappe,
non pour défendre ses droits, mais parce qu’il est le plus fort. Ni
avertissement, ni menace, ni horion ne peut le détourner dans sa
détermination à faire le mal. Le gândaoogo, à l’opposé, met ses énergies et
sa puissance au service de la bonne cause et de ses droits. Sous ce double
rapport de l’héroïsme et de l’intransigeance morale, le Moaaga ne peut que
souhaiter que son fils soit un gândaoogo. Nous y reviendrons bientôt pour
établir en quoi précisément le gândaoogo et le raoa sont valorisés comme
prototypes de la société. En attendant il faut noter un dernier trait,
l’irréductibilité qui finira de camper "l’homme fort" de la société moaaga.
5Le gândaoogo est ainsi fait que nul ne peut le contraindre ( ). Ned ka tôe t’a
ka maam a yam ye : nul ne peut l’empêcher de faire ce qu’il veut ni l’obliger à

3( ) - Cf. E. P. SKINNER, Les Mossi de la Haute-Volta, Editions Inter-Nationales, Paris, 1972,
p. 335.
4( ) - Nous verrons tout à l'heure que les deux figures sont ambiguës et qu'il n'est pas toujours aisé
de faire un départ net entre le gândaoogo et le bi-bèèga.
5( ) - M. IZARD voit sa figure dans le NAABA WUMTANANGO (16ème siècle), modèle de
"Ces hommes forts des débuts de l'histoire", (cf. Gens du pouvoir, gens de la terre : les
26faire ce qu’il ne veut pas. Voilà l’homme. Et c’est ce visage qui inquiète le plus
dans sa personne. N’est-il pas d’ordinaire, lui aussi, vacciné dans la pratique
des tààm ? Il catalyse en lui une force qui, domptée, s’épanouit en actions
héroïques (gândao-tùùma), mais qui aussi, à l’inverse, mal embouquée,
dégénère en pure démonstration de puissance (gândaalem). Parce
qu’irréductible, il représente un risque permanent pour la société qui ovationne
volontiers ses gândaado (pl. de gândaoogo) mais abhorre le gândaalem entendu
comme crapulerie ainsi que nous venons de le définir. Vu sous ce rapport
inquiétant, la société n’a point besoin d’un très grand nombre de ces
hommeslà, quelques spécimens suffisent. Pourtant, c’est bien souvent des gândaado
hommes ou femmes que viennent les innovations sociales : instauration de
nouvelles coutumes, violations d’interdits allant à l’encontre du bien de la
6communauté etc. ( ). Avant de revenir sur cette question capitale, il faut
poursuivre plus avant l’analyse du risque et du courage.
4 - Le rapport des termes
Sû-keel neda, raoa et gândaoogo poursuivent tous le même but, le bien, que
cela s’appelle justice, santé, estime ou autre. C’est le même rapport à la valeur.
C’est aussi le même moyen qui est mis en oeuvre : le courage (sû-keelem)
identifié au risque appelé "oeuvre de courage" (sû-keelem tùùmde), le second
n’étant qu’une épiphanie du premier. Sans courage, pas de risque mais aussi
sans risque, le courage n’est qu’une vue de l’esprit. C’est justement en se
basant sur ce dénominateur commun du courage que les Moose homologuent
parfois les trois termes pourtant bien distincts. On notera enfin la valorisation
masculine de cette terminologie : raoa signifie d’abord homme et ensuite
seulement brave, courageux. Le gândaoogo, c’est le géant-mâle et le sû-keel

institutions politiques de l'ancien royaume du Yatenga (Bassin de la Volta Blanche), Maison
des sciences de l'homme et Cambridge University Press, Paris, 1985, pp. 552-553 ; F.
BRETOUT, dans le NAABA LAMSINGA "qui avait deux passions : la viande crue et le jeu
de waré" (cf. Mogho Naba Wobgho. La résistance du royaume mossi de Ouagadougou, ABC,
Paris, NEA, Dakar, Abidjan, 1976, p. 71) ; DIM DELOBSOM, dans le LAL NAABA
WOBGO qui lutta douze ans contre le MOOG NAABA (cf. Les secrets des sorciers noirs, E.
Nourry, Paris, 1934, pp. 132-133) ; Y. TIENDREBEOGO dans le NAABA BUKARI KUTU
dit WOBGO qui s'imposa par la force des armes et dont le règne (1889 à 1897) fut riche en
intrigues, en pillages et en guerres (cf. Histoire et coutumes royales des Mossi de
Ouagadougou, Presses Africaines, Ouagadougou , pp. 63-71 ; et J. ILBOUDO, enfin, sur le
plan religieux, voit sa figure dans la personne de Monseigneur THEVENOUD, "l'homme
fort", "le chef présent à son peuple", "le lutteur" qui protégea les faibles contre les forts (cf.
Aux origines d'une Eglise en pays mossi, Dônsê-Gilungu, 1919-1935 (le point de vue
indigène), Mémoire de maîtrise, Abidjan, 1979, pp. 93-94).
6( ) - Y. TIENDREBEOGO fait remonter l'introduction des cicatrices temporales au règne de
NAABA WUBRI (vers 1182-1244), tandis que celle de la circoncision et de l'excision
daterait de NAABA KOOM I (vers 1784-1791), cf. Histoire et coutumes royales des Moosi
de Ouagadougou, ... op. cit., p. 9. Voir aussi J. KI-ZERBO, Histoire de l'Afrique Noire..., op.
cit., p. 250.
27neda n’est autre qu’un pâle synonyme du mâle désespérément omniprésent. Le
risque est masculin donc, il se pense a priori des hommes et c’est non sans
condescendance que ceux-ci l’accordent aux femmes. Identité de but, identité
de moyens et valorisation masculine, tels semblent donc être les traits essentiels
qui relient entre eux le sû-keel neda, le raoa et le gândaoogo. Leur différence,
elle, se situe à quatre niveaux : une différence de traits physiques, une
différence de comportement psychologique et moral et une différence enfin de
degré.
Le gândaoogo, le Moaaga se l’imagine géant et fort. Le sû-keel neda et le
raoa ne sont pas forcément de ce calibre. Le sû-keel neda n’a souvent que sa
force brute et son courage pour agir, raoa et gândaoogo comptent d’ordinaire
sur un supplément de force (tààm) pour garantir leurs entreprises. Intransigeance
morale et refus de la contrainte démarquent habituellement ceux-ci du premier
qui, souvent plus modeste, se contente d’un désaveu oral ou d’une position
révisée face à la contrariété. On observe enfin une différence de degré qui fait
du sû-keel neda le parent pauvre du trio vertigineux, le raoa étant le moyen
terme et le gândaoogo le top level. Faut-il le rappeler ? Traqué et acculé - mais
là seulement - le sû-keel neda peut, en dernière extrémité, trembler, pleurer, fuir
7même de peur devant le danger ( ), ce qui est impensable du raoa et du
gândaoogo. Celui-ci particulièrement est connu pour dépasser la norme sociale
habituelle quand il agit ès qualité, car il fait figure de héros et parfois
d’innovateur, ce qui n’est point le cas du raoa, encore moins du sû-keel neda.
Toutes ces différences peuvent se résumer comme suit : le sû-keel neda n’est
pas forcément un raoa ni forcément un gândaoogo. Le raoa est forcément un
sûkeel-neda mais pas forcément un gândaoogo. Et enfin, le gândaoogo, lui,
comme figure de proue, est forcément un sû-keel neda et un raoa. Ces
distinctions ne doivent pas nous faire oublier le caractère unitaire de ces
concepts qui forment ensemble un terme polaire en opposition à la peur que
nous allons maintenant analyser.
B - Prudence et peur
L’homme courageux selon le Moaaga se réclame en outre de la prudence et
se défend de la peur. Les termes employés pour penser la prudence : gûusgu et
gûus-m-menga dérivent du verbe n gûusi (faire attention) dont on reconnaît
sans peine la racine gû qui signifie "garder", "surveiller" mais aussi attendre. Le
possessif m veut dire "mon" et menga, dans ce contexte, signifie "personne"
(dans toutes ses composantes). La prudence, c’est le fait de faire attention à
soimême, de se garder, de donner la priorité à la sécurité de sa propre personne
dans une situation d’adversité. Le prudent, c’est donc "l’homme-qui-se-garde",

7( ) - Peur secondaire, non primaire.
28"l’homme-prisonnier-de-lui-même", gûus-m-meng soaba. On aura remarqué le
triple caractère : actif-passif, égocentré et négatif du concept.
Tout d’abord, le gûus-m-menga s’inscrit dans une certaine dynamique de
l’action, puisqu’il s’agit de garder, n gû, de sur-veiller, de prendre le guet,
d’avoir l’oeil sur un ob-jet qui, en l’occurrence, n’est autre que le sujet
luimême. Cette dynamique elle-même s’inscrit dans une logique du provisoire,
car il s’agit bien de garder (n gû) mais aussi d’attendre (n gû), c’est-à-dire de
8garder en attendant (d’ex-poser) ( ). L’idée d’attente, la catégorie temporelle
par conséquent, est liée à la nature-même du gûusgu au point que l’apostrophe
gûusi ! veut dire non seulement "attention ! " mais aussi "attends ! ", "marque
un arrêt par rapport à l’objet de ton entreprise !" Ceci dédouble l’idée d’activité
d’une idée de passivité inséparable de la définition de la prudence.
Le gûus-m-menga est ensuite un repli, un retour sur soi-même (m menga).
C’est son caractère centripète et égocentré. On part de soi et l’on revient à soi
dans un mouvement de cercle éternel où les terminus / m / et / menga / à peine
distincts au départ, se confondent à l’arrivée. Enfin, on peut affirmer sans
craindre de s’exposer à de nombreux démentis que le concept de
gûus-mmenga est marqué au coin de la négativité. Il suppose l’existence d’un danger,
un danger qui fait peur et c’est cette peur qui justifie la nécessité de "se garder",
de se méfier. Dans un monde sans danger, donc sans peur, il ne saurait être
question de prudence. Faire attention, c’est toujours affirmer l’existence d’une
négativité.
Si les considérations qui précèdent ont un sens, elles conduisent à penser
que, pour le Moaaga, le monde commence par soi. C’est soi, c’est ce
microcosme qui est d’abord en cause dans cette existence subsolaire et qui peut
être perdu ou sauvé. Dans cette conception des choses, le macrocosme ne
constitue pas d’abord un objet de conquête mais bien plutôt le microcosme,
selon une logique ne varietur qui vient du fond des âges : "Fais d’abord ce qui
dépend de toi", ordonne d’abord ton corps (gû, gûus f menga), ensuite tu seras
9mieux équipé pour ordonner le monde ( ). D’ailleurs le Moaaga ne dit pas toi et
moi comme le Français ou le Diola ou le Munyarwanda mais bien moi et toi
(maam ne foom) : une preuve de plus, s’il en fallait encore une, qui confirme le
caractère égocentrique de son univers. Telle est bien la réalité que cette autre
conclusion vient conforter : L’être humain (le pour-soi dirait le philosophe) est
un trésor qui peut s’échapper et qu’il faut avoir la patience de garder (n gû).
C’est le premier des trésors, mais il peut se perdre, s’échapper en avant, en

8( ) - Par sa structure linguistique, gûus-m-menga (garde-de-soi = prudence) évoque
wilg-mmenga (monstration-de-soi = orgueil) auquel il s'oppose.
9( ) - Ceci n'est pas sans rappeler le volontarisme stoïcien. "En toutes choses, écrit Epictète, il faut
faire ce qui dépend de soi, et du reste être ferme et tranquille. Je suis obligé de m'embarquer...
Le vaisseau coule à fond ; que dois-je faire ? Je fais ce qui dépend de moi, je ne criaille point,
je ne me tourmente point. Je sais que tout ce qui est né doit mourir, c'est la loi générale ; il faut
que je meure". Entretiens, II, 8, cf. J. BRUN, Les stoïciens, P.U.F., Paris, 1957, p. 143.
2910arrière, vers le haut ou sur le côté ( ). C’est pourquoi il faut le garder (n gû m
menga) et s’exercer à la patience avec lui (n gû, [n gêeg] m menga). Ainsi, dans
le même mouvement de prudence, l’homme veille sur lui-même (n gû) et
"s’attend" à la fois (n gû), c’est-à-dire prend patience avec lui-même et donne
rendez-vous à son être dans un au-delà du présent qui se passe. Si le
gûus-mmenga est en odeur de sainteté dans la société moaaga, c’est précisément à
cause de ce réalisme et de ce poids de bon sens qui en font, du reste, le
synonyme incontesté de la sagesse. Il serait trop long d’exposer ici en détail
tout ce que les Moose mettent sous les concepts de peur et de prudence et
d’ailleurs, tel n’est pas le but de notre travail. Toutefois, afin que soient mieux
perçues les différentes correspondances entre l’audace, la prudence et la peur, il
convient d’ajouter ceci : pour le Moaaga, le peureux (rabeaama) et l’audacieux
(sû-keel neda) sont des hommes de la prudence (gûus-m-meng ramba). Mais le
premier s’y tient, tandis que le second la dépasse. Ainsi, l’homme prudent
(gûus-m-meng soaba) n’échappe pas à un dilemme : il est soit un peureux, soit
un homme audacieux, tandis qu’il n’existe aucune relation directe entre le
peureux et l’audacieux. Ces indications sont capitales. Nous y reviendrons pour
les préciser.
C - La notion de ruse
Pour en finir avec les concepts utilisés pour penser le risque et la prudence,
il convient de faire un sort à un terme souvent rencontré dans les contes pour
caractériser le lièvre et dont le Moaaga se sert quotidiennement, soit pour
dénommer son cher voisin de toujours, le Peul, soit pour désigner un genre
littéraire dans son système parasémiologique : on a reconnu le sàlem. Voici un
(11)exemple pris dans les contes qui traduit bien la nature de ce comportement :
"Autrefois, les animaux enterraient leurs cadavres. Mais voilà, un jour,
Mère Poule vint à mourir et son fils, apprenant la nouvelle, partit
aussitôt pour l’inhumer (n solge). Il était si pressé que le chat ne put
s’empêcher de lui demander où il allait. Le Poulet, tremblant,
répondit :

10( ) - M. ELIADE atteste que dans la mentalité indienne, c'est par l'ouverture du sommet du crâne,
le brâhmarandhra, identifié à l'orifice supérieur d'une tour, que s'envole l'âme au moment de
la mort. Cette croyance que l'âme s'échappe par le "toit" à la mort est également attestée en
Chine et chez les peuples slaves. Cf. Briser le toit de la maison. La créativité et ses symboles,
Gallimard, Paris, 1986, pp. 205-216.
11( ) - Le conte fait partie des moyens pédagogiques privilégiés en contexte moaaga et africain.
Par-delà sa fonction récréative, il vise essentiellement à instruire car il véhicule un savoir. En
mettant en scène divers aspects de l'expérience humaine, il invite chacun à réfléchir et à
choisir le modèle de conduite qui correspond aux normes de la société. Il relève du système
d'enculturation sur lequel nous reviendrons dans un prochain chapitre. Cf. Doris BONNET et
autres, Proverbes et contes mossi, C.I.L.F., Paris, 1982, pp. 7-13, voir le commentaire
pédagogique de Colette MURCIA, pp. 9-10 (tiré à part).
30- Ma mère est décédée et je vais lui rendre les honneurs.
- Laissez-moi le temps de prendre ma culotte et je vous accompagne.
Et le voilà derrière le Poulet pour aller pleurer Mère Poule
12(n kûm) ( ). Plus loin, le chien qui semait son champ fut pris de pitié
et décida d’accompagner le Poulet éploré. Il se mit derrière le chat.
Puis ils rencontrèrent l’hyène qui, ne voulant pas être en reste,
chemina lui aussi derrière le chien. Et le cortège ne cessa de croître car
le lion marcha derrière l’hyène, l’éléphant derrière le lion et le lièvre
derrière l’éléphant. Quand ils atteignirent les collines, le lièvre fit
entendre un bruit sec et demanda :
- Avez-vous entendu ? Des chasseurs nous suivent. Chat, tue donc la
Poule afin que nous avancions plus rapidement.
Ainsi fut fait. Et le lièvre fit entendre un bruit, encore plus effrayant
que le premier en criant :
- Les chasseurs approchent, vous dis-je. Chien, tue donc le chat car
c’est lui qui retarde la marche.
D’un bon le chien tomba de tout son long sur le pauvre chat et lui
régla son compte. Mais le lièvre, toujours insatisfait, continua ses
plaintes amères avec la même ruse (sàlem) tant et si bien qu’il
convainquit l’hyène de tuer le chien puis le lion de tuer l’hyène et
l’éléphant de tuer le lion. Après quoi il dit à l’éléphant, toujours avec
la même ruse (sàlem)
- Tous ceux qui nous verront marcher ainsi l’un derrière l’autre
croiront que nous nous sommes disputés. Or il n’en est rien.
Portezmoi donc sur votre dos et tous sauront que nous sommes de bons
vieux amis.
Pendant qu’il trônait sur le dos du géant mammifère, le lièvre eut
l’idée de couper des brindilles (ribli) au passage et d’en bourrer les
oreilles de son bienfaiteur. Et comme il craignait que celui-ci ne
découvrît son jeu il s’empressa d’ajouter :
- Je vous cure les oreilles pour tout à l’heure quand vous allez recevoir
les hommages de tous les animaux venant à leur chef pour lui
présenter leurs condoléances.
Quand tout fut prêt, il mit le feu aux brindilles et l’éléphant, affolé et
endolori, courut se jeter dans une marre où il se noya. Le lièvre, tout

12( ) - C'est habituellement par-devant que se met celui qui accompagne.
31seul, continua son chemin, avec son aplomb habituel. Et depuis ce
13temps, les animaux n’enterrent plus leurs morts" ( ).
Cet autre conte, sur le lièvre et la pintade (encore le lièvre !), malgré son
fond comique ne laisse rien échapper de la nature du sàlem. Il est même plus
explicite quant aux limites de cette stratégie, qualité essentielle du lièvre, il faut
le croire.
"En ce temps-là, le Roi de la brousse avait promulgué une loi : "Que
celui qui se moque de son prochain tombe mort et qu’il devienne la
proie des autres bêtes ! "
Le Lièvre qui ne perd jamais le nord, monta sur un rocher (pîiga) et se
mit à piocher très fort.
- Bonjour, lui dit Gueule-tapée.
- Bonjour, répondit le travailleur.
- Que fais-tu là de si bonne heure ?
- Je prépare le terrain pour y semer du kùmba (aubergines).
- Ah ! Du kùmba sur de la pierre.
Et elle se mit à rire comme un bossu. Aussitôt, les membres lui
devinrent froids et elle se rappela la loi interdisant la moquerie, mais
c’en était fait d’elle, car elle était déjà morte et gisait par terre, bouche
bée. Le Lièvre la plaça dans son sac et se remit à piocher avec son
sérieux du départ. Le bœuf vint à passer et trouva lui aussi la scène pas
banale.
14- Vous cherchez du miel ? ( )
- Non, pour sûr, répondit le Lièvre, tout détrempé ! J’entends cultiver
du kùmba cet hivernage et je trouve cet endroit tout indiqué.
- Hi Hi Hi ! fit le bœuf, quelle folie ! Du kùmba ? Vous dites bien du
kùmba ? Sur ce granit ?
Et il tomba lui aussi sous le coup de la loi implacable.
Beaucoup d’autres animaux passèrent par là, l’âne pour se rendre à
son champ, le rat-voleur pour glaner des arachides, la biche pour aller
boire, l’aigle pour apprendre à voler à ses petits, le pique-bœuf pour
chercher des sauterelles, mais tous tombèrent de la même manière car
tous trouvèrent à redire à ce comportement visiblement insane.
C’est alors que la pintade apprit la nouvelle et promit à la gent animale
d’y porter remède. Elle se mit dans ses plus beaux atours, se fit

13( ) - Version de Noangma YAMEOGO de Kando. Celle rapportée par L. TAUXIER ne fait pas
mention des chasseurs ni du prétexte de l'amitié, cf. Le Noir du Yatenga, Larose, Paris, 1917,
pp. 436-437.
14( ) - Il s'agit du miel des rochers fabriqué par les moucherons : pîig sààdo.
32apporter son peigne, un pot de beurre de karité et partit. Elle atteignit
le lieu de l’épreuve et passa son chemin sans sourciller, ce qui piqua
l’orgueil du cultivateur.
- O pintade, dit-il, vous passez maintenant sans saluer vos amis ?
Dites-moi au moins tùùm-tùùmde (Courage !) et je vous en saurai gré.
D’ailleurs où allez-vous de ce pas, si joliment parée ?
- Me faire natter les cheveux.
- Comment ? Vous faire natter les cheveux ? Pensez-vous donc qu’il
15soit possible de natter une crête ? (gem-yend na n pâlme ?) ( ) La
moquerie était proférée, et le Lièvre fut pris, lui aussi, lui qui croyait
16prendre ( ).
Ces deux contes suffisent à notre dessein qui est d’exposer dans sa latitude
sémantique le concept de sàlem et de montrer quelle place il occupe dans
l’idéologie du risque et de la prudence.
Sàlem dérive du radical sà qui évoque l’idée d’aigu, de pointu, de fin. Ainsi,
sàlenga veut dire pointu, n sàlse signifie affiner, sàlsàdga l’instrument qui sert à
affiner, n sàlge couper en deux (donc rendre moins obtus) en parlant d’une
brindille ou d’un fétu, par exemple, et l’expression sàlem-sàlem, difficile à
rendre en français peut se traduire ainsi dans la proposition A maana
sàlem17sàlem n paam maam ( ) : Il a usé de finesse l’air de rien et s’est joué de moi.
C’est le même radical qui a donné le mot sààlga, très usité dans le parler de
Koupéla pour désigner le proverbe, c’est-à-dire la parole qui relève de la
finesse d’esprit, d’où le verbe n sààle, viser, pointer avec la parole, tout comme
on pointe une cible avec un fusil, autrement dit, ironiser par proverbes. Oger
KABORE note "qu’un usage intempestif de sààlse vous fait passer aux yeux des
18autres pour une personne ironique" ( ), c’est-à-dire un "pointeur-par-paroles".
Le sàlem, c’est le fait pour une chose d’être terminée en pointe, aiguë. C’est
aussi ce qui qualifie la pensée quand elle s’étire au point d’arriver au bout
d’elle-même, de sa pointe, c’est-à-dire de s’épuiser par manque d’épaisseur
existentiale. C’est fin mais c’est léger, par une relation de cause à effet. C’est
tellement fin que c’est si près de casser, que ça va casser, que c’est presque
cassé. Le proverbe le dit bien (P1) : Sàlem miil miil yaa sàlem kêkdga : ruse
19trop affinée, ruse fragile ( ). Finalement, le sàlem, c’est ce qui qualifie la

15( ) - Allusion à l'excroissance en pic sur la tête du gallinacé.
16( ) - On trouvera des contes sur le sàlem chez G. ALEXANDRE, Môs soalma, II, pp. 37-38 et III,
pp. 3-4, 6-8 principalement.
17( ) - Mot à mot : / Lui / avoir fait / finesse-finesse / morphème relateur / avoir / moi /
18( ) - Niuli zâmzâm. Essai d'étude ethnolinguistique des chansons enfantines moose de Koupéla,
Burkina Faso (ex -Haute-Volta), Thèse de doctorat de 3° cycle, Paris III, Sorbonne Nouvelle,
1985, tome 1, p. 137.
19( ) - Ce proverbe n'est pas sans rappeler le mot Sàlmiiga (Peul), terme qui se décompose en sàlem
+ miilem → miiga et qui veut vraisemblablement dire l'homme-à-la-ruse-affinée. Qu'il nous
33pensée qui se déguise sous les traits vertigineux de la finesse, c’est-à-dire la
ruse.
Le sàlem soaba (l’homme rusé) opère au moyen du dabaare (astuce,
habileté, expédient), son instrument privilégié. Il possède plus d’un tour dans
son sac. A preuve, dans le premier conte, le coup de feu simulé par le lièvre
pour faire croire à la présence de chasseurs, son injonction au chat de tuer le
poulet puis au chien de tuer le chat et ainsi de suite, afin qu’il puisse lui-même,
au bout du compte, tuer l’éléphant ; sa suggestion à celui-ci de le prendre sur
son dos sous prétexte d’amitié, le service forcé du curetage des oreilles ; le
champ de kùmba sur le roc, dans le deuxième conte, ou mieux, l’ingénieuse
idée de la pintade d’aller se faire natter la crête. DIM DELOBSOM rapporte ce
fait qui ne manque pas de piquant :
"Un mulâtre anglais du nom de FERGUSON avait réussi à faire
accepter au Mogho-Naba Wobgo, BOUKARY KOUTOU, un
imprimé qu’il lui avait présenté comme étant un bon gris-gris et qui
constituait en réalité un traité d’alliance et d’amitié avec
20l’Angleterre" ( ).
Un autre exemple de sàlem et de dabaare, mais cela relève déjà de l’histoire.
Restons sur nos contes qui nous autorisent également à voir dans le personnage
du lièvre le prototype même du sàlem soaba par opposition à l’hyène (katre),
symbole incontesté de la sottise et de la balourdise (yalemdo). Aussi
l’appelle-ton souvent dans les contes Sàlem soab a Soaamba, Yam soab a Soaamba
21(Maître Lièvre le rusé !) ( ). Et c’est ici que le sàlem prend une connotation
péjorative et devient synonyme de filouterie, de roublardise, car bien souvent il
tourne court : "Le lièvre, tout seul, continua son chemin". Dans quel intérêt, on
ne voit, mais il continua tout de même son chemin, seul ! Ce n’est pas
seulement que le sàlem tourne court, presque toujours il se dénoue même en
drame :
- "Depuis ce jour, les animaux n’enterrent plus leurs morts !"
- "Le lièvre fut pris lui aussi ! "
Sàlem devient alors dans la bouche des locuteurs Moose un euphémisme
22pour ne pas dire sàlem yaalse, yam yaalse (mauvaise ruse, malice) ( ). C’est
bien ce que veulent signifier, dans leur français à eux, nos frères Moose
émigrés en Côte d’Ivoire quand ils disent de leur employeur : "Patron-là, il est

suffise de le noter en passant, nous aurons l'occasion de revenir sur ce personnage au chapitre
quatrième.
20( ) - L'empire du Mogho-Naba..., op. cit., p. 35, note 1.
21( ) - La perdrix (koadênga) et la pintade (kâoongo) jouent parfois ce rôle de personnages rusés,
comme dans le deuxième conte.
22( ) - Cf. A2, p. 58.
3423malin" (yam soaba), entendez "il est rusé comme un singe" ( ). Finalement le
mot yam incarne cette bivalence qui permet à la langue de faire ce jeu de mots
qui place l’intelligence-au-service-de-l’amour au-dessus de
l’intelligence-de24roublardise : A zagl yaa yam soaba la a ka tar yam ye ( ) : Un tel est malin
mais il n’est point intelligent. C’est de telles personnes non réfléchies que les
Moose ironisent quand ils disent (P2) : Yam yaa yir bûmbu la ka sekd b zâng
fâa ye : l’intelligence est un bien domestique mais que de personnes en
manquent !
On le voit bien, le sàlem soaba connaît le sû-keelem (audace) puisqu’il se
met volontiers dans des situations critiques, au point parfois d’y laisser sa vie
comme le Lièvre. Ce n’est donc pas ce qu’on lui reproche. Le côté
répréhensible de sa conduite vient d’abord du moyen envisagé pour atteindre sa
fin. C’est excessif, c’est pointu (sàlmame), ce n’est donc pas rassurant. Ensuite,
le sàlem soaba se met en peine de remuer terre et ciel pour trouver les voies
praticables et les garanties du succès, malheureusement pour une fin honteuse,
non louable, parce qu’il ne vise que la satisfaction de ses seuls intérêts égoïstes.
C’est donc de la fausse prudence, de l’imprudence même. "Il joue le jeu de la
25prudence mais déguisé" ( ).
Nous n’avons pas à développer davantage ni à pousser plus loin ces
quelques indications, puisqu’il ne saurait être question d’exécuter ici une
théorie de la ruse. Voyons plutôt comment tous ces termes prennent place dans
l’imaginaire moaaga et quelles images reviennent spontanément pour dire ces
réalités de son horizon quotidien.




23( ) - En fait, l'expression moore pour rendre la même image est "rusé comme un chasseur de
margouillat", locution qui provient d'un jeu d'enfants. Lorsqu'ils attrapent en effet un
margouillat lors de leurs petites chasses, les enfants lui coupent le zù-miilem (bout de la
queue) qu'ils jettent en l'air en disant : "Naaba Wênd deeg kasêng la b kô-m bilfu" : "Seigneur
Dieu, reçois la grosse part et laisse-moi la petite", ce qui ne manque pas d'ironie. On peut
toutefois se demander si derrière ce petit air narquois ne se cache pas un début de
comportement religieux. Il est implicitement reconnu qu'à Dieu revient la meilleure part
(kasênga) et à l'homme la petite (bilfu) et l'on s'excuse de ne pas lui donner cette grosse part
(puisqu’"il ne mange pas" : formule sacrificielle, cf. infra), ou plutôt, on le prie de recevoir
cette part vicariante (bout de queue) qui devient la grosse part par métonymie. Cf. F.-M.
GERGOUNIOUX et J. GOETZ, op. cit., p. 1O9.
24( ) - Mot à mot :
/ Lui / un tel / être / intelligence / possesseur / mais / lui / négation / avoir / intelligence /
négation /
25( ) - D. BRIHAT, Risque et Prudence, P.U.F., Paris, 1965, p. 19. Voir aussi Eléments
d'anthropologie moaaga, Guilongou, Haute-Volta, 1978, p. 30.
3526II - LES SYMBOLES DU RISQUE ET DE LA PRUDENCE ( )
A - Symbolisme zoologique
1 - Les animaux domestiques
Depuis des temps immémoriaux, les nécessités de la vie ont mis l’homme
aux prises avec la nature. La familiarité avec les animaux lui a appris à les
connaître, à les nommer et même à les classer. C’est ainsi que le Moaaga
distingue parmi les "vivants" de la nature (bôn-vààlà), selon un principe de
bipartition propre à la mentalité traditionnelle, des domestiques (yiri) et des
sauvages (weoogo), des petits (bâoonego) et des grands (bèda), des comestibles
(bôn-dàtlà) et des non comestibles (bôn-lobdà), des mammifères (sên dogdba) et
des ovipares (sên lobdba), mais aussi, selon leurs comportements entre eux ou
par rapport à l’homme, des audacieux (sû-keelem dâmba) et des prudents qu’il
27assimile aux peureux (gûus-m-meng ramba, rabeemse) ( ).
Parmi les animaux domestiques, le chien (baaga), le premier, est regardé
comme un animal courageux à cause de sa hardiesse. Vous êtes un voyageur.
Vous entrez dans une cour pour demander de l’eau. Le canard vous laissera
passer, le chat ira se cacher, le mouton vous suivra de la tête s’il n’est pas au
pâturage, mais pas le chien. Il aboiera de toutes ses forces et voudra vous
28mordre si vous n’y prenez garde ( ). Tel est le chien. Il n’a peur de rien, à tel
point que les Moose affirment qu’en dehors de l’hyène, son ennemi de
toujours, il ne redoute aucun autre animal, ni domestique ni sauvage ; il entrera
en guerre, quitte à battre en retraite parce que vaincu. On dit même que
lorsqu’il est blessé à mort, il ne recule plus devant rien. Cette agressivité lui
vaut de donner son nom à la canine dénommée yên-baaga (la dent-chien),
c’està-dire la dent dressée comme le chien, prête à lacérer. Pareillement et dans le
même ordre d’idée, une grosse affaire qui vous tombe dessus, qui vous
"agresse" et vous empêche de dormir sera dite yel-baaga (affaire-chien).

26( ) - Nous envisageons ici le sû-keelem et le gûus-m-menga comme deux pôles extrêmes par
rapport auxquels l'action peut se situer. Il s'agit donc de tendances et non de comportements
tranchés et réglés une fois pour toutes qui ne souffriraient aucune exception. Par ailleurs, les
éléments symboliques ici retenus sont ceux-là mêmes qui ont été spontanément proposés par
nombre de nos informateurs lors de nos enquêtes.
27( ) - La catégorie de bôn-vààlà (sg : bôn-vààla), qui signifie littéralement "choses vivantes", est
plus large que celle de rûmsi qui se réduit dans son acception courante aux seuls animaux
terrestres. bôn-vààlà, par contre, regroupe non seulement les terrestres mais aussi les aériens
(oiseaux) et les aquatiques (poissons) a priori exclus des rûmsi au regard des Moose.
28( ) - La devinette demande (D1) :
- Quelle est la chose qui vous salue la première lorsque vous entrez dans une concession ?
(Bôe n be tà fo ta zakê t’a reng n beel foom ?)
Et l'on répond :
- Le chien (Baaga).
36A l’opposé, le chat (yuuga) est classé comme prudent et peureux parce qu’il
se dérobe aux situations de la vie quotidienne quelles qu’elles soient, bénignes
ou hostiles. Pourtant il vit de chair et bat le record de l’agilité ! On lui reconnaît
toutefois des instants de courage quand il est traqué à mort : "Enfermez un chat
dans une chambre et essayez de le tuer. C’est lui qui vous tuera, affirme
Yakuba SAWADOGO, car voyant mieux que vous dans l’ombre, il ne visera
rien d’autre que vos yeux et commencera par les crever".
La poule (noaaga) aussi relève de la catégorie des peureux, d’abord parce
qu’elle a peur du chat, ensuite parce qu’elle couche dans un enclos appelé "case
29des poules" (noos roogo) ( ) alors qu’on ne parle guère ni de "case du chien"
30(baag roogo) ni de "case du chat" (yuug roogo) ( ). Ce qui pis est, elle est un
couche-tôt qui ne sait d’ailleurs que crier quand on lui coupe la tête. Elle n’est
donc pas aussi courageuse que la pintade (kâoongo) qui supporte, elle, la
douleur sans proférer de plainte : Vous lui cassez la cuisse, elle se tait. Vous lui
brisez l’aile, elle ferme le bec, stoïque. Toujours à courir et quelque peu
curieuse, la pintade est la seule bête domestique qui "refuse l’esclavage",
c’està-dire l’exil. Une fois en otage dans un autre village ou dans une concession
étrangère, la poule picore volontiers le grain qu’on lui offre et boit l’eau qui lui
est posée au bout de sa corde de détenue. La pintade point. Elle est si fière et si
courageuse qu’elle refuse souvent tout, des jours durant, et préfère parfois se
laisser mourir plutôt que de déroger au principe inamovible de ses Pères suivant
lequel "leur race refuse l’esclavage" (tônd buud ka sak yembd ye). Elle
constitue ainsi, avec le chien, le cortège des braves du monde domestique
auquel se joignent le mouton, le bœuf, l’âne, le cochon et le cheval.
31Le mouton (pesgo) ( ) suscite l’admiration des villageois par son courage
devant la souffrance et la mort. Le berger le frappe tant qu’il veut, il ne bêle pas
de douleur. Le boucher lui tourne le cou pour l’égorger, il ne braille pas ; tout
au plus, il fera comme une femme qui bande ses abdominaux pour accoucher (n
32ûssi) ( ). Pareille endurance ne se rencontre malheureusement pas chez sa
voisine la chèvre (bùùga) qui bêle à tout rompre lorsque vous la saisissez
seulement ou avez la mauvaise idée de lui faire un sort. Le mouton est vraiment
courageux. Il n’hésite pas à coucher en brousse quand il est surpris par la nuit

29( ) - Le terme noaaga (pl. : noose) est un générique qui regroupe poules, coqs, poussins, poulets,
coquelets etc. Pour l'origine de l'inimitié entre le chat et la poule, voir G. ALEXANDRE, Môs
Soalma, III, p. 23.
30( ) - "On n'aime pas le chien, on le trompe, dit le Zarma, car le poulet qu'on aime on lui fait un
poulailler" cf. H. BOUBOU, Essai d'analyse de l'éducation africaine, Présence Africaine,
Paris, 1968, p. 324.
31( ) - Il faut préférer ici pesgo à rûnga (pl. : rûmsi) qui veut dire mouton mais est également
employé comme générique pour désigner le mouton et/ou la chèvre. Ainsi, rûm-kààma veut
dire gardien, berger de ces petits ruminants, sans autre précision. Cf. autre sens, note 27, p. 36.
32( ) - C'est peut-être dans cette docilité extrême que s'origine l'injure pesgo ! ou rûnga ! qui toutes
deux signifient sot !
37alors que la chèvre ne le fera qu’à son corps défendant et encore, à grand
renfort de bêlements et de piétinements.
Les usagers de la route lui sont néanmoins reconnaissants pour une certaine
prudence car, à leur bonheur, le mouton laisse volontiers passer les véhicules
d’abord, avant de s’engager lui-même à traverser la voie. Tel n’est point le
comportement de la chèvre qui tiendra absolument à passer avant vous, surtout
si ses compagnes l’attendent déjà de l’autre côté de la route. Il faut le lui
pardonner, c’est la caractéristique de son espèce et c’est aussi ce qui fait le
charme du paysage touristique africain.
Les femmes ajoutent un autre trait significatif : "Quand vous mettez de la
farine à sécher, le mouton, avant de se précipiter dessus, vérifiera d’abord qu’il
n’y a pas de danger imminent : ni personne, ni chien qui garde, ni aucune autre
menace. La chèvre, elle, foncera, tête baissée, vers l’objet de sa convoitise, sans
plus se soucier des dangers"... un autre point de jonction qui rapproche la
33chèvre de l’audace moutonnière et le mouton de la prudence caprine ( ).
34Chez les bovins, le gêel-bâgre ( ) se distingue par son courage et sa
détermination. Comme son nom le dit, c’est le bœuf qui "lorgne" (n gêele), qui
guette de-ci de-là pour qu’aucun danger ne vienne troubler la paix du parc
(bâgre). Tant qu’il est là, ni bovin étranger ni prédateur ne vient sans qu’il
l’attaque. Il prend son rôle tellement à cœur qu’il couche parfois hors de
l’enclos pour veiller sur la sécurité de ses semblables. S’agit-il du mâle
dominant dont la présence est attestée chez la quasi totalité des grands animaux
sociaux ? Nous n’avons pas eu la possibilité de le vérifier. Quoi qu’il en soit,
nous laissons ouverte cette question - qui déborde largement les cadres de
l’anthropologie et débouche dans les dédales de l’éthologie - pour en venir à
l’âne (bôanga), valorisé par les Moose (au contraire des Français) pour son
courage au travail. N’est-ce pas lui qui tracte la charrette pour chercher l’eau,
porter le bois et les sacs de grain, ramasser le sable, les fruits, transiter
parturientes et malades et parfois moribonds et cadavres ? C’est l’infatigable
travailleur, le courageux collaborateur de l’homme du sahel, toujours sur les
routes, de nuit comme de jour, qui a libéré la femme burkinabé du tiers sinon
de la moitié de ses corvées partout où il a fait son apparition avec sa charrette !
La génération présente, et les femmes en tête, devrait élever une statue à l’âne -
si la suggestion n’est pas de mauvais goût - pour rendre hommage à ce héros de
l’économie villageoise avant qu’il ne disparaisse de l’horizon économique et ne
soit plus. Mais cela nous éloigne quelque peu de notre sujet. Ce qui vient dans
le droit fil de notre propos peut se formuler dans cette observation :
"L’âne est courageux au travail mais il l’est également à vous barrer le
chemin. Dès qu’il occupe la route, il n’entend pas la quitter, même si
vous le battez. Il ne la désertera qu’après en avoir fait à son idée,

33( ) - Pauline YAMEOGO de Koudougou.
34( ) - Littéralement : / lorgner / parc /
38l’usager eût-il beau s’appeler vélo, vélomoteur, auto ou train. C’est le
35roi de la route (sor naaba)" ( ).
Mais ceci n’a rien de déméritant et ne fait qu’ajouter au palmarès de
détermination du ruminant tranquille qui reste l’incontestable sauveur de
l’économie sahélienne.
Le cochon (kurkuri, reoogo) ne laisse pas toucher ses petits et gare à vous
s’il vous prend d’en attraper un. Le mouton bêle désespérément de se voir
séparer de sa brebis et vous suit par derrière quand il n’est pas retenu par son
piquet. La chèvre aussi. Le cochon, lui, attaque, tente de vous arracher le mollet
ou de vous renverser. Son courage est tel qu’il se constitue souvent en véhicule
prioritaire sur la route et n’entend pas céder le passage aux autres gabarits. Un
autre "roi de la route" qu’il vaut mieux saluer d’un grand coup de frein si l’on
ne veut pas se retrouver vautré à ses pieds comme un vulgaire sujet !
Le cheval (weefo) enfin figure en bonne place dans la liste des vaillants de
la maison. Il va partout où son maître lui dit : dans la boue, les ravins, la
pierraille et même dans l’eau. Il participe à la guerre avec son maître et malgré
le bruit des armes et les coups perdus qu’il reçoit, il ne hennit point de peur.
Aussi, pour le récompenser de son courage et se propitier une pareille
détermination, les chefs le montent-ils pour se faire introniser, lui, l’animal
noble et audacieux.
2 - Les animaux sauvages
Le monde sauvage semble moins bien connu que le monde domestique.
Estce en raison de l’éloignement géographique et de la moins grande
fréquentation ? Est-ce à cause du plus grand nombre des animaux ? Toujours
est-il que la description comportementale en est sommaire, même si la
bipartition en audacieux et en prudents est sans équivoque.
Parmi les audacieux, on compte tout d’abord le lion (gàgêmde, bôn-yêega) -
à tout seigneur tout honneur - appelé we-naaba : le roi de la brousse. Ses
prouesses ne sont plus à démontrer : il n’a peur d’aucun animal, pas même de
l’éléphant et du buffle. Il ne se sauve pas quand il est découvert par l’homme.
Bien au contraire, il fixera celui-ci de ses yeux de feu, sans battre des paupières,
jusqu’à ce qu’il s’éloigne. Quand l’homme le rencontre, couché sur la route de
son champ, il ne bouge pas, car il se dit: "Je suis chef. Un chef ne cède pas le
36passage à un autre" ( ). Il se sait roi et il l’est en effet du monde sylvestre
comme l’homme, son homologue, l’est du monde domestique. Même en
danger, il reste bien maître et avance, tranquille :

35( ) - Paul Rasam OUEDRAOGO de Ouahigouya.
36( ) - Naab na n yik t’a to looge ?
39"A Kùlwoko où je fus élevée, un jour, un lion attrapa une vache dans
un troupeau qu’un Peul était en train de faire paître. Le Peul,
désemparé, le poursuivait et le battait mais, lui, marchait
tranquillement avec sa proie. Il continua de le battre jusqu’à rompre
son bâton. Il revint au village pour quérir d’autres armes mais le chef
de Nenneoogo, qui connaît bien les fauves l’en dissuada car le lion le
tuerait. Le Peul optempéra mais il en fut tellement peiné qu’il pleura
pendant deux jours".
Marguerite Yaabre BERE qui rapporte ce fait n’hésite pas à homologuer la
panthère (âbga) avec le lion. Elle poursuit :
"J’ai vu, de mes yeux, une panthère entrer dans une concession, ouvrir
le toit de la bergerie, enlever une chèvre puis ressortir par le même
pertuis. Je n’ai pas dormi ce jour-là, tellement j’ai eu peur!"
Les observations de ce genre sont innombrables. Elles confirment toutes
l’idée que les indigènes se font de ces grands carnassiers, téméraires par
définition. Sont également signalés comme téméraires, le buffle (we-naafo,
padre), le phacochère (weoog-reoogo), le renard (we-baaga), le lièvre et la
perdrix connus pour leur courage dans la ruse, l’aigle (sàlga, wàbga) enfin en sa
qualité d’oiseau décepteur : Il dîne par la force de sa poitrine (il fond sur sa
victime ), tandis que le vautour (yàbrgo) plus modeste, se contente de ce que la
37providence lui met dans la cuillère ( ). Et ce disant, nous entrons de plein pied
dans la série des prudents.
Le vautour est dit prudent pour son comportement devant la charogne.
Voyez-le à coté d’un épervier mort. Il donne un coup de bec et fait quatre
bonds en arrière, puis deux coups et trois bonds... Ainsi, jusqu’à ce qu’il
s’assure que la victime est bien morte, prudence oblige ! Corbeau (gâobgo) et
calao (rulgu) participent de la même peur ainsi que nous le verrons dans l’étude
38des proverbes ( ). Le pique-bœuf (watêmpèndga) est un autre prudent qui suit
la vache avec grande attention, attendant qu’elle fasse lever une sauterelle pour
39s’en saisir ( ). Mais les plus prudents restent indubitablement le caméléon
(gomtàùùgo), la tortue (kuri) et la mante prie-Dieu (gombgo). Ils voyagent sans
jamais parvenir à destination parce qu’il leur faut le temps de "tâter" le terrain,
de soulever les pattes, de se demander s’ils ont bien fait de les soulever,
d’hésiter sur l’endroit à appuyer puis finalement de les poser, une patte après
l’autre, religieusement, en dignes témoins de la labilité du Temps
pré40cosmique ( ). Ceci est d’autant plus vrai du caméléon qu’il jouit en outre d’un
mimétisme chromatique, une autre arme de prudence contre la prédation. Il faut

37( ) - Cf. P76, p. 65.
38( ) - Cf. chapitre deuxième, surtout les Proverbes 85, p. 66, 110 et 111, p. 69.
39( ) - Cf. infra P75, p. 64.
40( ) - Nous renvoyons aux mythes cosmogoniques dont quelques-uns se trouvent rapportés au
chapitre troisième.
40clore cette liste par un animal difficile à classer et qu’on s’étonne, certes, de
n’avoir pas encore rencontré jusque là, l’hyène (katre), ami et compagnon
fidèle de Soaamba, le lièvre. A la vérité, elle ne manque pas d’audace ni de
courage dans ses entreprises quotidiennes de prédation. Malheureusement, c’est
un courage à sens unique. Prompte et hardie à pénétrer dans les bergeries, elle
perd tous ses moyens et fait même dans sa culotte dès lors qu’on la traque sur le
lieu de son forfait ou sur le chemin du retour. Et c’est cela qui la fait juger
41indigne d’appartenir à la race des preux de la savane ( ). Que lui importe !
D’ailleurs sa philosophie est toute simple, c’est celle du ventre, la philosophie
du ventre plein : "Tout pour la tripe !" Les femmes ont beau la traiter de
42croque-mitaine (bûninna) et de gourmande, ( ) les hommes ont beau lui
trouver un visage camus (ye-koeese) et un arrière-train en versant (se-pâare),
katre continue son chemin, contente qu’il y ait toujours sous le soleil des
bergeries à visiter, et qu’importe si elle s’y fait prendre, pourvu que le Bon
43Dieu l’y aide seulement à pénétrer, le reste c’est son affaire ! ( ) Encore un
langage du ventre qui lui fait démériter du rang qu’elle occuperait bien auprès
des seigneurs de la savane.
Les vues qui viennent d’être exposées ne doivent être regardées que comme
des indications qu’il sera nécessaire de contrôler, de nuancer et de compléter.
On peut pourtant, à partir d’elles, parler de deux types de comportements bien
distincts : le type audacieux et le type prudent. Dans le premier, trois
caractéristiques semblent bien évidentes : le mouvement "progressif",
l’endurance et "l’exposition".
Les audacieux avancent, ils "pro-gressent" (pro-gradior), ils "pro-cèdent"
(pro-cedere), c’est-à-dire qu’ils vont en avant. Le chien va à la rencontre de
l’étranger pour l’arrêter, le cheval avance dans le combat malgré le bruit des
armes, l’aigle fond sur sa victime, le lièvre vient boire dans les concessions, le
lion va toujours de l’avant, le gêel-bâgre va au devant du danger et le cochon
fonce pour défendre sa progéniture.
Bien généralement, les audacieux éprouvent un certain besoin de "bouger",
44soit naturellement comme le lièvre qui passe son temps à courir ( ), soit par
curiosité comme la perdrix, la pintade et l’aigle. Ce sont des "rapides"
pardessus le marché : Panthère, lion, cheval, lièvre, aigle, perdrix... en font foi.
La deuxième caractéristique est l’endurance. Les Audacieux manifestent
une certaine fermeté qu’on peut aussi appeler "dureté", détermination,
obstination. Le cheval va dans les épines, l’âne est un travailleur hors pair, la

41( ) - On trouvera des contes et des proverbes sur le comportement de l'hyène dans Y.
TIENDREBEOGO, Contes du Larhallé... et aussi chez G. ALEXANDRE, Mos soalma...,
surtout tome I et III ; Mos Yel bûna..., surtout livre VI.
42( ) - Katre, comme injure, signifie gourmand.
43( ) - Katr yet tà Wênd we n sông-a t’a kê zakê, yiibâ b nong bà b ra sông-a ye.
44( ) - Soaamb sên da pînd n zoet zaalem tà b sok a rèèmb weef sên kao.
41pintade refuse de boire en exil, le cochon et l’âne ne cèdent point le passage à
l’homme, encore moins le lion. Il y a même un certain stoïcisme devant la
souffrance et la mort : la pintade ne crie pas lorsqu’on lui rompt les membres,
le mouton s’interdit de bêler quand passe le couteau sur sa gorge et le lion reste
maître de lui quoi qu’il arrive.
Enfin, les audacieux s’exposent volontiers aux aléas de la vie : le mouton
couche dehors sans donner l’alarme de la fin du monde. Le lièvre paît dans le
champ de l’homme et y fait même un somme, le gêel-bâgre veille hors du parc
pour que rien n’arrive à ses congénères, la perdrix attend que l’homme soit tout
près d’elle avant de s’envoler.
Le type prudent marque les traits suivants : refus de s’exposer, manque
d’initiative, hésitation et recherche d’assurances, vieillesse, mais il culmine
dans la lenteur et le mouvement physique de recul.
Les prudents reculent. Ils effectuent un mouvement physique "régressif" en
présence du danger : le chat devant le chien ou l’étranger, la poule en présence
du chat, le vautour, le calao et le corbeau à côté d’une nouvelle victime... à
moins qu’ils n’aillent jusqu’à prendre la fuite comme l’hyène traquée par
l’homme ou pire, nier physiquement leur être comme le caméléon par le
truchement de l’homochromie. D’ailleurs, pour obvier à de telles occurrences,
ils évitent de s’exposer : la poule couche toujours dans sa case ; le caméléon
change de "case" (peau) dès qu’il se trouve dans un milieu allogène et la chèvre
ne découche que vaincue par la force des choses.
On aura aussi noté la lenteur qui caractérise la gent prudente : calao,
vautour, corbeau et pique-bœuf caressent les airs de leur vol lent et solennel. La
poule suit la pintade d’un pas lourd. Caméléon, tortue et mante prennent le
temps de manger, de voyager, d’hésiter, de revenir sur leur pas, bref, ils
prennent le temps de vivre. Tous ceux qui participent de ce type sont également
connus pour attendre : le vautour attend sa provende de la volonté du Ciel et le
45pique-bœuf du bon plaisir de la vache, ce qui dénote un manque d’initiative ( )
et, bien probablement aussi, l’hésitation et une recherche d’assurances. On
peut enfin ajouter, à titre d’hypothèse de travail, la caractéristique de l’âge. Les
prudents sont vieux. La chèvre ou plutôt le bouc n’est-il pas le grand oublieux
46du Temps mythique qui occasionna à l’homme la perte de l’immortalité ( ) ?
Le chat, lui aussi, participa à ce drame d’avant l’histoire, et aux générations qui
voudraient oublier son ascendance il la rappelle de temps à autre en se
saisissant de la Lune car il garde encore la possibilité de monter jusqu’au

45( ) - On se rappellera l'étymologie de ce mot dérivé du latin initium et qui veut dire
commencement, début. Les prudents manquent toujours de commencer, d'initier. Ils
n'inaugurent pas, ils augurent. On verra dans la deuxième partie que la plupart d'entre eux
font l'objet de nombreux interdits : Caméléon, poule, tortue, mante, etc.
46( ) - Cf. le mythe moaaga de la mort-fatalité, in L. - V. THOMAS, La mort africaine. Idéologie
funéraire en Afrique Noire, Payot, Paris, 1982, p. 46.
4247ciel ( ). Il forme avec le caméléon, la tortue et la mante les vénérables témoins
48de la fondation du Monde ( ).
Nous sommes ainsi conduit aux conclusions suivantes. Dans l’horizon de la
pensée moaaga, le risque et la prudence apparaissent comme un binôme à
dimension double : une dimension spatiale et une dimension temporelle. De par
sa dimension spatiale, la prudence se donne comme un mouvement en arrière,
un recul, et le risque, un mouvement en avant, une avancée que sous-tend un
certain besoin de "bouger", une capacité de détermination et un potentiel
"d’agressivité". De par sa dimension temporelle, le risque est lié à la rapidité, à
la vitesse, à une certaine impatience. Tous les audacieux, domestiques et
sauvages, sont des "rapides", à l’exception du cochon, du bœuf et de l’âne, et
encore ! La prudence, elle, est liée à la lenteur, à l’attente, à la patience, comme
le prouvent presque tous les prudents : le caméléon, la tortue, la mante, le
vautour... à l’exception du chat et de l’hyène. La prudence entretient même un
rapport de corrélation avec le grand âge qui semble un facteur facilitateur.
Une autre conclusion s’impose. Risque et prudence constituent un rapport de
force qui met un individu en infériorité et qui l’oblige à être méfiant par rapport à
un autre qui représente une menace pour lui. On est généralement prudent par
rapport à ce qui constitue une menace pour nous. Dans le cas des animaux, on
remarquera que les audacieux sont généralement grands et forts (lion, buffle,
cheval), tandis que les prudents sont dans l’ensemble petits et faibles (mante,
tortue, caméléon). Ainsi, les domestiques sont prudents par rapport aux sylvestres
mais, à leur tour, domestiques et sylvestres se montrent prudents par rapport à
l’homme, leur commune menace. Il s’établit alors un rapport de conjonction entre
animaux au sein du monde animé et un rapport de disjonction entre domestiques
et sylvestres au sein du monde animal. Disjoncteur des extrêmes par rapport au
monde animal, l’homme devient conjoncteur par rapport au monde animé. On est
49ainsi renvoyé à l’idéologie du pouvoir ( ).
B - Symbolisme anthropologique
1 - Le jeune et le vieux
Au cœur de la conception que nous cherchons à dégager à l’aide des
symboles, se dresse la figure de l’homme, terrifiante ou apaisante selon l’aspect
social qu’on en veut considérer. Ainsi, sous l’angle de l’âge, les kamba (jeunes,

47( ) - Quand il y a éclipse de soleil, les Moose disent que le Chat a attrapé la lune, (Yuug yôka
kiuugu), phénomène qui présage la mort d'un chef. Le proverbe le dit bien (P5) : Yuug yôk
kiuug ka yem-poak biig yel ye : Le chat a attrapé la lune (= il y a éclipse de soleil), cela ne
saurait être l'affaire du fils de la femme esclave.
48( ) - Cf. chapitre 3.
49( ) - Cf. G. BALANDIER, Anthropo-Logiques, Librairie Générale Française, 2° édition, Paris,
1985, surtout la première partie, pp. 31-200.
43sg. biiga) sont dits audacieux et les ninkêemse (vieux, sg. : ninkêema)
50prudents ( ).
Nous n’insisterons pas sur ces symboles évidents et communs à la quasi
totalité des sociétés. Qu’il nous suffise de les évoquer en quelques mots pour
les besoins de l’analyse, afin de passer rapidement à des symboles topiques qui
nous retiendront plus longtemps. Commençons par un conte qui a l’avantage de
bien situer jeunes et vieux dans la pensée des Moose.
"Un homme venait d’être nommé chef de son village. Aussitôt, il
appela tous les enfants et leur dit :
- Je veux que vous viviez heureux et que vous voyiez la réalisation de
tous vos rêves. Pour cela, une seule chose est nécessaire : que chacun
tue son père.
Les enfants s’en retournèrent chez eux et, sans plus attendre, chacun
tua son père sauf un seul qui alla cacher le sien. Le chef les appela
ensuite et s’assura que tous avaient tué leur père. Il leur dit alors :
- Construisez-moi maintenant une maison qui tienne en l’air sans
aucun appui sur le sol (zândr-wàl-doogo). Je vous donne trois jours
pour cela. Et si au bout de l’échéance la maison n’est pas terminée, je
vous exécute tous.
Les enfants se mirent en deux groupes. Les uns faisaient les briques,
les séchaient et venaient les disposer sur les mains des autres qui
avaient le grave devoir de se tenir en rond et de soutenir de leurs
paumes la base du palais royal. Une journée passa sans qu’ils ne
parvinssent à un résultat satisfaisant car bien vite, leurs bras se
fatiguaient et le mur tombait. Ils eurent beau se remplacer
fréquemment, rien n’y faisait, les pans s’effondraient toujours. C’est
alors que l’enfant qui avait caché son père eut l’idée de le consulter.
Celui-ci écouta attentivement la drôle d’histoire, secoua trois fois la
tête puis dit à son fils de revenir le voir le lendemain matin. Quand le
fils revint, le vieux père prononça ces paroles :
- Allez dire à votre chef que vous êtes bien aise de lui construire une
demeure qui tienne en l’air sans aucun appui sur le sol mais que vous
avez omis de lui demander d’en tracer les dimensions. Demandez-lui
de tracer le cercle (n sôoge) à partir duquel les murs doivent s’élever.
Entendant cela le roi s’écria :
- Il doit rester un vieux quelque part dans le village (ninkêem n keta).
Sinon, à vous seuls, vous n’auriez jamais eu cette ingénieuse idée.

50( ) - Par rapport au thème qui nous occupe, la classe intermédiaire fait normalement partie de la
catégorie des vieux, catégorie qui regroupe les personnes âgées mais aussi tous ceux qui ont
atteint la maturité sociale.
4451Et les enfants furent sauvés grâce à la sagesse d’un vieux ( ).
La fin du conte est claire et oppose nettement deux types d’hommes : les
vieux, prudents, et les jeunes, téméraires. Avec les uns, destruction ; avec les
autres, construction de la cité. Les jeunes sont prompts à tuer leurs pères, le
vieux est lent à donner son conseil salutaire. Les attitudes significatives qui
séparent les deux types peuvent en effet être regroupées pour la plupart sous la
catégorie temporelle : les vieux ne décident pas seuls ; ils prennent le temps de
consulter. Ils ont un langage délibérément voilé (usage de proverbes, de
devinettes ...) pour laisser le temps à la parole de travailler longuement et
sûrement. Ils thésaurisent (grain, linge, argent) car l’avenir peut apporter des
désagréments. Ils ne courent pas les femmes car cela abrège les jours. Ils ne
confient de secret ni à des femmes ni à des enfants : ils savent qu’ils pourraient
le livrer un jour à la faveur du dolo (bière locale). Ils restent assis chez eux car
c’est la seule façon de mourir chez soi, dans la dignité... toutes attitudes
contraires à celles des jeunes qui, à l’opposé, passent le temps à trotter, volent
les filles pour fuir, disent tout aux femmes, ne savent ni épargner ni demander
conseil et dont le violon d’Ingres est la violence sous sa triple forme de bagarre,
moquerie et injure.
2 - L’homme et la femme
La société voit la femme comme un être de prudence et de peur, et l’homme
comme le champion du risque et du courage. On justifie cette conception par
des arguments plus psychologiques que sociologiques :
- l’attitude devant la souffrance
- la peur physique et psychologique,
- la prise d’initiative,
- la gestion de la parole et
- la gestion de la violence.
1- Dans la souffrance et le deuil, la femme facilement pleure. L’homme, lui,
durcit son visage, serre les dents et fait face. Dès qu’elle voit le sang couler, la
52femme perd tous ses moyens, l’homme reste stoïque ( ). Devant un enfant qui
se noie la femme lance le ku-roogo (cris d’alerte) l’homme se jette dans la
rivière.
532- La femme a peur du serpent, du crapaud, de l’iguane ( ), pas l’homme.
Un fou ou un fauve survient dans une assemblée mixte, les femmes crient et se
débandent, les hommes restent. Surprise dans son sommeil, la femme donne de

51( ) - Version de Georges Sibri DAMIBA de Nakalbo.
52( ) - Il ne s'agit ni du sang cataménial ni du sang puerpéral.
53( ) - P6. Pag zoet wiuug tà wiuug zoet paga. La femme a peur de l'iguane mais l'iguane a aussi
peur de la femme.
45la voix ; l’homme saisit son arme et demande : "Yaa âe ?" (Qui est-ce ?). La
femme ne récolte pas le miel mais l’homme. Quand lors d’un déplacement en
couple la femme est attaquée, l’homme reste pour lui prêter main forte. Dans la
situation inverse la femme hurle et s’enfuit malgré le grand amour qui l’attache
au malheureux. Cette peur n’est pas que physique, elle est aussi
psychologique : la femme a peur de dormir seule en l’absence de son mari.
D’ailleurs, elle voyage très peu et les femmes moose qui émigrent en Côte
d’Ivoire ou ailleurs sont de rares cas d’espèce. On sait au demeurant que, pour
leur déplacement, leur tendance est de se faire accompagner. En outre, on voit
parfois des hommes habiter seuls et à l’écart (pour cultiver, par exemple), mais
point de femmes. Elles sont de nature soumises et souvent subissent les
injustices conjugales et sociales sans se plaindre, par peur des représailles.
3 - C’est l’homme qui prend souvent l’initiative dans le domaine de la vie
54amoureuse. Il est le premier à aller vers la femme, sans parler du reste... ( )
4 - La femme est indécise et change facilement d’avis comme le caméléon
change de couleur. La sagesse populaire dit qu’elle est de la race des poules : ce
qu’elle mange maintenant, elle nie l’avoir mangé l’instant d’après, après s’être
55bien essuyée la bouche ( ). Menacée, la femme livre le secret mais l’homme
met son point d’honneur à garder sa parole, car la bouche est comparable au
champ : ils n’ont d’autre titre de noblesse que de tenir ce qu’ils promettent
(c’est-à-dire la "bonne parole" d’une part, le grain de l’autre) et la bouche plus
56encore que le champ ( ).
5 - A la décharge des femmes, il faut dire que les hommes incarnent la
violence : voleurs de femmes, meurtriers, voleurs et violeurs viennent de leur
57rang ( ). Voilà pourquoi ils fréquentent le tààm, ce que femmes généralement
ignorent. Les hommes éclatent et leur colère est parfois meurtrière.
Heureusement qu’il y a les "vieilles" pour décolérer les jeunes, les mères pour
58tempérer les fils, les reines pour pacifier les rois ( ) et les réconcilier avec la

54( ) - L'expression n do (faire la cour) est unilatérale et ne s'applique d'ordinaire qu'à la femme : n
do paga (faire la cour à une femme). En ville on entend parfois dire n do rapa (faire la cour
aux hommes), mais c'est un emploi analogique qui ne laisse pas de surprendre... pour le
moment.
55( ) - P7. Pag yaa noaag buudu : a ràtame, n sôog a noor tênga n bas n yet t’a ka yâ fà. Cf. aussi
P103, p. 68, qui la compare à l'ombre, à la silhouette, changeantes.
56( ) - P8. Ninkêem pùùg sên na n pa n sâo a noor sên na n fa.
57( ) - On se rappelle les communiqués plutôt mélodramatiques que le LARL NAABA ÂBGA
faisait passer naguère à la radio nationale de la part de braves paysans souvent victimes de
déboires conjugaux. L'un d'eux, non des moins savoureux, disait ceci : "Moi, un tel, je fais
dire à un tel que je sais que c'est lui qui a fui à Abidjan avec ma femme. S'il ne la ramène pas
dans les plus brefs délais, il saura qu'il existe encore du tààm au Moogo (A na bâng tà tààm ket
n bee Moogo) !"
58( ) - E. P. SKINNER atteste qu'"au cours des heures d'obscurité, le Morho Naba s'occupait de
nombreuses affaires d'Etat secrètes et il conversait avec les membres de sa maison... Si
4659Nuit d’avant la nuit ! Oublie-t-on qu’elles sont la mansuétude même ( ) ? Rien
donc d’étonnant que des missions délicates comme mettre au monde, allaiter,
éveiller à la vie, mettre dans la tombe leur soient confiées. La main imprudente
de l’homme aurait brisé le cordon si ténu qui nous relie à la vie !
Tels semblent être les traits essentiels qui poussent la société à ranger les
femmes du côté de la prudence-peur et les hommes du côté du
risque60courage ( ). Mais il est bien évident que des exceptions existent,
heureusement, pour l’équilibre même des groupes et du corps total. La preuve
en est qu’on parle de ne-paga, un homme qui se comporte comme une femme,
un efféminé, mais aussi de pog-raoa, pog-gândaoogo, une femme forte,
courageuse, brave comme un homme. C’est généralement de cette race de
femmes que se recrutent celles qui avortent, fréquentent le tààm, égorgent les
animaux, terrassent voleurs et violeurs quand ce n’est pas tout simplement leur
propre mari. On en connaît également qui font de grandes distances la nuit pour
rejoindre leur amant, et, d’une manière générale, leur courage dans tout ce qui
61gravite autour de la maternité n’est plus à démontrer ( ). A l’inverse, des
hommes se retiennent de voyager par peur des risques, fuient dans la bagarre,
réveillent le village de leurs hurlements parce qu’ils ont cru voir un fantôme...
de quoi alimenter la conversation au marché et agrémenter les chansons des
femmes. Cela permet de nuancer ce qui vient d’être dit et d’éviter de donner
dans des généralisations que ne supporteraient pas les faits.
3 - Le fou et l’idiot
Que les indigènes classent le fou du côté du risque et l’idiot du côté de la
prudence-peur, voilà qui ne surprend pas. Il suffit pour le comprendre de
connaître les grandes oppositions qu’ils établissent entre les deux types
d’hommes, à commencer par la première de toutes : la violence /
non62violence ( ).

aucune affaire urgente ne requérait son attention, le souverain réunissait autour de lui
certaines des épouses royales," cf. Les Mossi de la Haute-Volta, op. cit., pp. 94-95.
59( ) - P 9. Ned ka ràt ne f ma n yâgd wa f ràt ne f ba ye : Qui mange avec sa mère n'a pas à se
presser comme s'il mangeait avec son père (qui peut le ruiner par ses grosses bouchées).
60( ) - Notons encore que dans les termes so-raoogo (grand-route), kên-daoogo (voyage long et
fatiguant), ne-raoogo (gaillard), nug-raoogo (pouce), koko-raoogo (pharynx, par opposition à
koko-maasga : larynx), koko-raaga (voix de tête, par opposition à koko-yâanga : voix basse
(femelle)), on retrouve le qualificatif masculin raoogo, qui renvoie à quelque chose de grand,
de fort, de haut, qui en impose.
61( ) - Ce conte du LARL NAABA sur l'amour maternel ("Dogom yîn-sidga") rapporté par R.
PAGEARD est remarquable à ce sujet. Cf. Y. TIENDREBEOGO, Contes du Larhallé...,
op. cit., p. 56.
62( ) - Nous nous plaçons ici sur le strict point de vue de la dissemblance, pour le besoin de notre
propos. D'un autre côté, nous prenons le fou et l'idiot comme types sociaux reconnus par les
Moose eux-mêmes, sans entrer dans des distinctions qui relèveraient des subtilités de la
psychiatrie : schizophrénie, paranoïa, monomanie, névrose, arriération, débilité mentale, etc.
47Le fou (gâeenga) combat à main armée, il ne cherche qu’à se bagarrer, qu’à
détruire (maan tà sâam). Celui du proverbe se félicite d’avoir abattu de la
besogne, et quelle besogne ? Il avait égorgé un enfant, noyé un second et venait
maintenant chercher du feu pour enfumer une femme enceinte qui, ayant pu
63échapper à sa main meurtrière, s’était réfugiée dans le tronc d’un baobab ( ).
Voilà qui dit bien le genre d’homme à qui nous avons affaire : il vit dans le
train-train des actions violentes (pâng tùùma). Vous voit-il manger des
aliments ? Il ne demande pas qu’on lui en donne, il se sert et dès qu’il est
rassasié, il continue dans le train de la violence (a maanda wênem). Cette
violence ne se manifeste pas seulement dans les actions mais aussi dans les
paroles : le fou insulte tout le monde, même le chef ; il parle seul, haut et fort.
64L’idiot (yalma) au contraire présente un visage plus pacifié ( ). Il ne se sert
pas, il attend qu’on lui donne, même s’il manque souvent de retenue devant la
nourriture. Et quand il est rassasié, il ne peut qu’honorer de ses exploits le rang
qui est le sien : vomir, péter, déféquer, dormir.... On reconnaît l’idiot à son rire :
il rit à contre-temps, longuement et de toute la largeur de sa bouche. Le langage
courant en a fait une expression (n la wênd yalma : rire comme un sot) qui ne
manque pas de cingler, pour peu qu’on connaisse la langue moore. Ce n’est pas
tout ; l’idiot dit des paroles stupides comme ce mot d’une idiote devenu
proverbial : "Monsieur, j’espère que vous vous rappelez que nous devons
passer la nuit ensemble", propos lancés en plein marché à un brave homme qui
65avait commis l’imprudence de lui faire des avances ( ). On pourrait citer un
grand nombre de cas analogues :
- Insulter sa silhouette parce qu’elle vous suit.
- Vouloir conserver de l’eau dans un canari fêlé.
- Couper du mil en fleur.
- Pour une fille, pleurer bruyamment au marché parce qu’un garçon lui parle
66d’amour... et la liste n’est pas close ( ). Elle est suffisamment éloquente
néanmoins pour permettre de saisir cette première différence que représente la
violence du fou par opposition à la douceur et au caractère conciliant de l’idiot.
L’entêtement constitue la deuxième différence. Dites à un idiot de cesser de
s’adosser au pieu d’un hangar, il vous obéira. Le fou s’y appuiera davantage

63( ) - P10. Gâeeng yet tà yê n zî ta tùùm zî. Tà yê sên yik mars-marsâ wâ kamb a yiib la kùyâ, n
nan dig pog-pùùg n kêes toèèg yokê n nan wat n na n bao bugum n tà wusi.
64( ) - Yalma a comme synonymes zolgo, zalle, zolg-n-pa-lobe, tembende, pebramu... On observe,
bien évidemment, des variations sémantiques d'une région à l'autre.
65( ) - P11. Yalm yet tà yê têegda a rooba yelle.
66( ) - On ne peut s'empêcher de penser ici aux nabd dâmba (sg. : nabda) qui amusent de toute part
la société moaaga de leurs histoires saugrenues. Le nabda n'est pas un yalma, c'est une
personne normale animée d'une logique à rebours, qui lui fait poser des actions insensées, non
à jet continu mais de manière sporadique. Exemple : se réfugier dans l'eau pour échapper à la
pluie. Pour cette question, nous renvoyons au bon petit livre du Père ALEXANDRE, Nabdem
tùuma la goama.
48jusqu’à ce que le hangar s’écroule ; il n’écoute point les conseils. Pour cela, on
pense qu’il est possédé. Les ordres qu’il reçoit des hommes sont contredits par
d’autres venant d’"êtres invisibles" (bôn-yoodo) :
- Fais ceci, dit l’homme.
- Ne le fais pas, dit l’être invisible.
Ces esprits d’un autre monde qu’il voit (a ne zîn-dâmba) l’empêchent de
voir les réalités de l’en-deçà (a nin ka ne ye). Il est mû par une force extérieure
qui fait penser à la télékinésie (a tùmda pakre), en un mot, il a "quelque chose
en plus" (bûmb n tar-a) alors que le sot a "quelque chose en moins" (bûmb n
67paoog-a) ( ). Est-ce pour cela que leurs milieux de vie sont différents ? On peut
le supposer. Toujours est-il que le fou a tendance à vivre en brousse (a baoda
weoogo), tandis que l’idiot, lui, vit plutôt au village (a baoda yiri). Le fou se
promène beaucoup (ka zî ye), l’autre est plus casanier (zîi zî yènga).
L’irritabilité également sépare nos deux hommes. Le fou a du cœur (goam
zabd-a lame), l’autre n’en a pas. La preuve, dites à l’idiot : "Tu n’es qu’un sot"
(fo yaa yalm bala), il vous gratifiera d’un sourire bienveillant et continuera son
chemin. Mais qui osera dire à l’autre qu’il est fou à moins d’être fou
soimême ? Les enfants donnent volontiers des coups au premier, mais "qui est fou
pour frapper le fou", lui qui est toujours mécontent (a sûur ka noom ye) et qui
en veut à tout le monde, même à ceux qui lui font des largesses ?
La dernière différence - qui relève du gros bon sens - s’articule autour de
l’intelligence. Le fou "a de l’intelligence" (yam), l’idiot n’en a pas. Ou plutôt, le
premier, pour avoir été primitivement intelligent, le reste, mais autrement (a ra
tara yam tà bâag wa maane) et proportionnellement plus que le second (a yam
68yààda yalem yam) ( ). Malheureusement, c’est une "intelligence de
destruction" (puto-yam). Les faits en faveur de l’intelligence de l’un et de
l’inintelligence de l’autre sont nombreux : Avant de traverser un chemin
fréquenté, le fou regarde d’abord à gauche puis à droite. L’idiot va tout droit
devant lui "comme un animal" (wên rûnga). Le premier ne fait pas ses besoins
dans sa case et mangera rarement avec des mains sales (ka ràt ne rêgd ye), ce
qui est le contraire du second. On voit fréquemment l’idiot couché en plein
soleil ; le fou très exceptionnellement.
Violence / non-violence, entêtement / docilité, possession / non-possession,
vie en brousse / vie au village, irritabilité / indifférence, intelligence /

67( ) - Sur les phénomènes de possession, on lira avec profit M. P. HEBGA, Sorcellerie, chimère
dangereuse ?..., surtout les pages 63-86 ; Sorcellerie et prière de délivrance..., chapitre 6, pp.
97-121. L. V. THOMAS et R. LUNEAU, La terre africaine et ses religions..., pp. 170-181.
Voir aussi R. BASTIDE, Le rêve, la transe et la folie, Paris, 1972 ; E. de ROSNY, Ndimsi.
Ceux qui soignent dans la nuit, clé, Yaoundé, 1974.
68( ) - La folie est généralement subséquente à un fait pathogène. A la suite d'une dépression
nerveuse, de l'absorption d'un tààm, d'une drogue hallucinogène, de la rencontre d'un incube,
par exemple. Elle peut aussi être le fait d'un adocisme.
49inintelligence, voilà le corps d’oppositions qui, aux yeux des Moose, situe bien
l’idiot dans l’en-deça de la prudence-peur et le fou dans l’au-delà du
risquecourage.
La signification profonde de tous ces faits semble être la suivante : du point
de vue des Moose, risque et prudence ont partie liée avec le temps, l’espace et
la force. Cette hypothèse vient à l’esprit quand on se souvient que tous les
"risqueurs" sont hantés, chacun à sa manière, par le démon de la vitesse et les
prudents par l’ange de la lenteur et de la patience :
- les jeunes s’empressent de tuer leurs pères, le vieux prend le temps de
donner une réponse avisée ;
- l’homme est prompt à la colère, la femme attend de mieux comprendre ;
- le fou s’emporte sans plus attendre, l’idiot y manifeste de l’indifférence.
La relation spatiale, elle, se pense en termes de mouvement, le risque se
confirmant comme un mouvement en avant, un consentement à s’exposer, et la
prudence, un mouvement en arrière, un refus de s’exposer :
- Jeune et fou vont partout (vers les filles, en brousse) alors que vieux et sot
restent casaniers.
- L’homme voyage, il avance contre le danger, il va au-devant de la femme.
Celle-ci, par contre, garde la maison, fuit devant le danger, attend que l’homme
lui fasse des propositions.
Risque et prudence entretiennent enfin un rapport avec la force, en termes
de dynamique et de statique. Le risque par exemple est une force, un feu qui
permet de résister à la peur de l’action et d’y opposer une certaine
"agressivité".
Au premier niveau de sa définition, le risque fait appel à la force et la
prudence, parallèlement, à une certaine faiblesse. Nous constatons, en effet,
d’après ce qui vient d’être dit, que les risqueurs (jeune, homme et fou) jouissent
d’un certain feu que l’on ne retrouve pas chez les prudents (vieux, femme et
idiot). Le fou est même animé d’un "supplément" de force (il "voit" des esprits,
il a "quelque chose en plus"). Le risque renvoie ensuite à la résistance, dans sa
conception, à une certaine fermeté, et la prudence à une certaine "mollesse" :
l’homme reste dur, ferme, imperturbable devant les contrariétés de la vie ; la
femme crie, pleure, change d’avis. Les jeunes sont fermes dans leur décision de
tuer leurs pères ; le vieux sage est souple dans son propos. Le fou s’entête ;
l’idiot y met de la docilité. L’agressivité (sens mélioratif) fait enfin partie de la
définition du risque par opposition à la non-agressivité qui relève de la
prudence : colère de l’homme, calme de la femme. Moqueries des jeunes,
langage voilé des vieux. Irritation et violence du côté du fou, indifférence et
non-violence du côté de l’idiot. Ainsi, risque et prudence s’articulent autour du
double pôle spatial et temporel, auquel s’ajoute un troisième, nettement apparu
avec les symboles anthropologiques, le pôle dynamique.
50III - L’AMBIVALENCE DU RISQUE ET DE LA PRUDENCE :
OPTION MÉTHODOLOGIQUE
Nous en avons dit assez dans ce chapitre pour qu’il apparaisse que la société
à laquelle nous nous intéressons distingue deux types d’attitudes qui
correspondent à deux types d’hommes quand elle pense la prudence. Il y a
d’une part le gûusgu, la prudence et de l’autre le gûusg kaalem, le manque de
prudence. Le gûusgu se subdivise en tagsg gûusgu, en tôog-m-menga et en
dabeem gûusgu. Le premier signifie prudence-de-réflexion (cas du vieillard
rescapé), prudence pour réfléchir, pour mesurer les tenants et aboutissants avant
de se lancer éventuellement dans une action risquée qui vise le bien. C’est une
prise de distance qualitative et normalement provisoire par rapport à l’action
éventuelle à entreprendre. Nous l’appellerons prudence-pour-l’action. Le
second, tôog-m-menga signifie "maîtrise-de-soi". C’est la prudence-de-réserve,
la prudence habituelle ou si l’on préfère la prudence "catégorique" à la manière
dont KANT parle d’impératif catégorique. L’individu opte volontairement
d’être toujours sur ses gardes, d’être vigilant, qu’il ait une action en vue ou non,
pour ne pas avoir de mauvaises surprises quoi qu’il arrive. C’est donc une
prudence "coutumière" qui correspond à une disposition intérieure permanente
et voulue. C’est le gûus-m-menga au sens fort, la prudence de sagesse. Nous
l’appellerons prudence tactique ou prudence-de-principe. Toutes deux,
prudence-pour-l’action et prudence tactique sont considérées par la société
comme de bonnes prudences. La troisième forme de prudence, dabeem gûusgu,
qui signifie prudence-de-peur (cas de l’idiot) est appelée par contre mauvaise
prudence. L’individu est prudent, non parce qu’il veut mettre toutes les chances
de son côté avant d’agir, mais parce qu’il est cloué par la peur (de l’échec). Il
renonce, non provisoirement mais définitivement, à agir et préfère se réfugier
dans cette forme de prudence qui lui sert de bouclier. Prenons encore un
exemple pour bien faire voir toutes ces distinctions. Un étranger arrive dans une
concession. La mère se montre prudente vis-à-vis de lui car elle ignore encore
qui leur arrive : un voleur, un fou, un émissaire royal ?... et elle l’évite parce
qu’elle a peur. Le fils, lui aussi, se montre prudent mais pour une autre raison,
parce qu’il a aperçu un coupe-coupe dans les bagages de l’étranger et il se le
tient par conséquent pour dit. Le père lui-même s’avère prudent, non pour telle
ou telle raison précise, mais parce qu’il faut toujours être prudent vis-à-vis de
69l’étranger, quel qu’il soit ( ). Dans le premier cas nous avons affaire à la
prudence-de-peur, dans le second à la prudence-pour-l’action, et dans le
troisième à la prudence-de-principe.
La branche alterne du gûusgu, le gûusg kaalem, signifie manque de
prudence, imprudence (cas des fils parricides). C’est le contraire de la bonne

69( ) - Cf. chapitre 2, III, p. 98.
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