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Rituels et développement ou le jardin du Soufi

175 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 70
EAN13 : 9782296266803
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Philippe LASSALLE Jean-Bernard SU GIER

RITUELS

ET DÉVELOPPEMENT OU

LE JARDIN

DU SaUFI

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

A Abdel-Rahman, Mokhtar, Yarba, Demba, Sileyman... et bien d'autres, l'honneur du Sahel.

REMERCIEMENTS
Les auteurs remercient l'Organisation Internationale du Travail à Genève, le Club du Sahel à Paris, le ministère de l'Agriculture et la Direction de l'Artisanat à Nouakchott sans qui cet ouvrage n'aurait pu exister.

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SOMMAIRE
Préface. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Préliminaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13 21 23 23 30 36 39 43 47 49 49 51 57 59 67 70 73 75 77 79

CHAPITRE I

............................

L'oasis des Soufis . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le marteau haïtien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Faucilles de Boumdeïd et marteau haïtien.......... De très anciennes clés du futur.................... Mythes et modernité à Kaédi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le point sur les constats préliminaires.............
CHAPITRE II . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
~

La préparation.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Retrouvailles à Kaédi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ceux créés avant l'homme... . . . . . . . . . . . . '.. . . . . . . . L'apprentissage traditionnel des ,Soninké . . . . . . . . . . . . Les mythes, les lois ancestrales et le présent. . . . . . . . Les femmes soninké . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les jeunes, l'avenir et la tradition. . . . . . . . . . . . . . . . . Les émigrés, leur influence .......... Mythes, lois et facteurs de développement..........
CHAP ITRE III

Retour en Assaba .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cheik QuId Adda, fondateur de Boumdeïd . . . . . . . . . Le domaine du cheik Le jardin du Soufi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Bricolage et artisanat féminin Le chantier de la digue... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. L'apprenti sourcier Cheik Abdel-Rhaman révise ses notions cosmiques..

79

84

89 101 104 110 116 119
Il

L'âge d'or de Boumdeïd . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. La crise de l'indépendance Tilamids inattendus Réalités paysannes des mystiques Le chant de Mokhtar Femmes de Boumdeïd Fête de nuit à Bourndeïd
CHAPITRE IV

123 125 128 129 131 134 137
141 141 141 143 144 151 152 153 155 163
167

Boumdeïd, Kaédi : pédagogie pour le futur Soufis, forgerons soninké : vestiges ou éléments de prospectives? Le film sur Boumdeïd, un outil pour comprendre... L'aventure de Boumdeïd ou le futur modifiable Les ambiguïtés de Boumdeïd . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Crise raciale le long du Fleuve Les blessures de Boumdeïd Le monde clos des Tilamids Les Tilamids et la crise raciale

ÉPILOGUE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
Annexe. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

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PRÉFACE
« Le jardin du Soufi » qu'on va lire est une promenade initiatique en même temps que rafraîchissante. Dans ces temps d'afropessimisme, où s'étalent dans les journaux, à chaque coup d'État frappant l'Afrique, des pages affligeantes sur l'implacable destin de ce continent maudit, la lecture de l'ouvrage de Jean-Bernard Sugier et Philippe Lassalle est plutôt roborative. L'Afrique officielle a fait faillite. Prenons-en acte. Que s'en désolent ceux qui ont mis imprudemment ou impudemment leurs espoirs en elle. Il est temps de partir à la découverte de l'Afrique réelle. Jean-Bernard Sugier et Philippe Lassalle, comme Pierre Pradervand ou Jacques Bugnicourt sur d'autres registres, nous parlent de cette Afrique là 1. Ils nous font partager leurs émotions et leurs trouvailles, en découvrant en Mauritanie deux îlots de relative prospérité et de dynamisme qui ne doivent rien à une assistance étrangère artificielle: les tilamids de l'oasis de Boumdeïd et les forgerons soninké de Kaedi. Il faut goûter au premier degré le charme de cette promenade. Les analyses, les interprétations et les inévitables débats viennent après. Les deux expériences permettent de dégager quelques leçons 'communes indiscutables. L'interprétation qu'en donnent les auteurs laisse ouverte un certain nombre de questions pour le théoricien du développement/sousdéveloppement. Ainsi nous est offerte l'occasion de faire le point sur les convergences et les divergences entre le regard de l'observateur de terrain engagé dans des pratiques de formation en milieu rural et l'approche comparative et critique de l'universitaire qui s'efforce de resituer les faits dans un cadre conceptuel.
1. Pierre Pradervand. Une Afrique en marche. Plon, 1980. Jacques Bugnicourt dirige l'ENDA à Dakar.
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Le jardin du Soufi et la forge soninké nous mettent en présence de deux univers différents: la maîtrise de l'eau dans une oasis saharienne dans un cas, la maîtrise du feu (la métallurgie) sur les rives du fleuve avec une production greffée sur des circuits marchands urbains, de l'autre. Pourtant, quatre traits essentiels rapprochent les forgerons soninké de Kaedi des tilamids (mot à mot: disciples) de Boumdeïd ; ce sont: le rôle des croyances, l'existence d'une communauté, l'enracinement des techniques dans le rituel, l'ouverture de la tradition sur le présent. Dans le cas de l'oasis de Boumdeïd le rôle de la foi est manifeste. Le fondateur, cheïk Mohamed Abdallah Ould Adda, est un personnage charismatique et un prophète. Il a créé une communauté, donné l'impulsion, bouleversé les habitudes et remué littéralement des montagnes de sable. Chez les Soninké, les mythes fondateurs de la caste des forgerons commandent les rituels de la forge. La transmission des savoirs et l'ordonnancement des pratiques et des pouvoirs reposent sur une représentation du monde et des croyances qui font l'amalgame des apports de l'Islam et de la cosmogonie proprement africaine. Dans les deux cas, des savoirs, techniquement simples en apparence et pour l'essentiel immémoriaux, s'avèrent capables de répondre au défi de la situation contemporaine. La raison de ce paradoxe est l'existence d'une forte motivation pour mobiliser les énergies latentes. Cette motivation n'est pas (ou pas seulement) le profit matériel ou le gain individuel. Il s'agit ce qu'on pourrait appeler à la suite de l'économiste marocain Hassan Zaoual un « moteur symbolique ». On retrouve cette présence dans tout ce qui marche en Afrique. Et par exemple dans la lutte des Mossi contre la désertification, telle qu'elle est menée au Yatenga (province du Burkina Faso) par les naam (association de jeunes agriculteurs) ou les six « S » (Se servir de la saison sèche dans la savane et au sahel). La réactivation de techniques ancestrales comme le « Jay» (trous pour capter l'humus) et le renversement du cours des choses tiennent avant tout au charisme d'un homme, Bernard Lédéa Ouadraogo. Comme le cheïk de Bou.mdeïd, mais sur d'autres bases, il a su redonner une joie A Boumdeïd comme à Kaedi, la réponse au défi du monde contemporain se fait au sein de communautés. Ce ne sont pas des individus isolés qui assurent leur survie dans un 14

combat prométhéen contre la nature et contre leurs semblables, mais des acteurs socialisés dans des réseaux complexes qui fonctionnent sur la base d'une forte solidarité. L'initiative de chacun peut être encouragée et stimulée par le milieu sans isolement ni abandon de personne, ni lutte acharnée contre les autres pour réussir. L'économie reste enchâssée dans le social. L'objectif de l'action productive reste une couverture satisfaisante des besoins sociaux du groupe et le maintien de rapports harmonieux entre les membres et avec l'environnement et non pas la performance à tout prix. Cependant, les petites communautés de Kaedi et de Boumdeïd ne vivent pas repliées sur elles-mêmes, elles font partie de circuits transnationaux... Cela est rigoureusement vrai en ce qui concerne les Soninké. Ceux-ci sont en même temps sculpteurs d'ébène et agriculteurs. Tandis que certains vont à Dakar ou à Abidjan vendre aux touristes les statues de bois faites par le groupe, d'autres approvisionnent les marchés de Nouakchott ou d'ailleurs de toute la gamme des outils agricoles simples. Les uns et les autres se retrouvent sur les terres ancestrales au moment des récoltes. Les membres parisiens du réseau complètent l'approvisionnement en ferraille de récupération, si Dakar ne suffit pas. Les Soufis de Boumdeïd n'ont pas le même besoin de liens étendus, mais ils conservent des attaches avec ceux d'Arabie Saoudite. Le microcosme local est relié par divers canaux au macrocosme planétaire. Il est frappant de voir dans les deux cas que la réussite de ces expériences reposent sur l'utilisation de techniques relativement simples. C'est à dessein que j'insiste sur le caractère relatif de cette simplicité. Les auteurs nous montrent, en effet, que simples par rapport aux machines sophistiquées utilisées dans la société technicienne, les outils utilisés supposent une parfaite connaissance de l'environnement et des matériaux à traiter ainsi qu'une maîtrise parfaite du geste. Il y a, en fait un savoir et un savoir-faire considérable aussi bien pour choisir le sol, le lieu et l'aménagement des retenues d'eau que pour traiter le fer, manier le marteau et le soufflet. Ces pratiques ne prennent leur sens, leur pertinence et leur efficacité qu'au sein d'une tradition culturelle mettant en jeu la représentation et la signification du temps et de l'espace. Les contre-exemples apportés du marteau à manche raccourci des paysans de Haïti ou des manivelles cassées sont très éloquents 15

et mériteraient méditation de la part des experts en développement. Les techniques étrangères au milieu, même les plus simples, ne fonctionnent bien que si elles sont culturellement appropriées et maîtrisées. Çomme le disent les forgerons Soninké, tant qu'on est pas capable de réparer et de reproduire ses équipements soi-même, ils restent des étrangers. Les deux communautés ont des ouvertures sur le monde par leurs réseaux transnationaux: elles ont aussi des ouvertures sur le présent et sur les autres. Les tilamids ont réussi parce qu'ils ont secoué le joug de certaines traditions qui paralysaient l'initiative et la créativité du groupe. Ils ont surmonté leurs préjugés de bédouins pour se mettre au jardinage. Ils en tirent légitimement une nouvelle fierté mieux fondée sans doute que celle un peu arrogante du beidane (mot à mot le «Blanc» c'est-à-dire le Maure par opposition au Noir). Les Soninké sont prêts à faire la place à des techniques nouvelles comme la soudure à l'arc, si celles-ci font la preuve de leur efficacité dans le contexte de leur mode de fonctionnement. Cette synthèse quotidienne réalisée entre la tradition menacée et la modernité inaccessible et dangereuse nous explique la réussite de ces deux communautés. Les racines qui soudent le groupe proviennent du terreau de la tradition. Les changements techniques et les attitudes novatrices sont empruntés à la modernité. La modernité offre de nouveaux moyens et de nouveaux horizons, mais elle se présente aussi comme un défi colossal à affronter. Dans et de cette rencontre difficile se crée un sens nouveau du projet collectif: survivre et s'affirmer. Il est tentant de tirer de ces deux expériences des leçons, voire des recettes, pour une action sur d'autres sociétés du tiers-monde qui n'ont pas pu ou pas su réussir cette forme d'adaptation. Nos auteurs ne s'en privent pas. Cela est normal et légitime. Leur réflexion sur la technique dans ses rapports avec la perception du temps et de l'espace, dont la pertinence et l'originalité sont incontestables, débouche sur des enseignements « transférables » dans d'autres contextes. On glisse alors assez facilement sur une forme de « développementisme ». Celui-ci diffère sans doute dans ses moyens du développementisme ordinaire des experts traditionnels, mais il reste ambigu quant aux buts. Il n'évite sans doute pas la tare originelle, l' occidentalité. Comme chez Pradervand, un relent de moralisme sur le

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travail et l'austérité avec un zeste de nostalgie de l'homme prométhéen est perceptible. Tout ceci n'est pas sans évoquer ce qui chez Max Weber se désigne sous le nom d'éthique protestante. Une telle éthique, pas plus protestante que confuséenne d'ailleurs, est effectivement nécessaire au développement. Mais le projet des Tilamids et des Soninké est-il vraiment celui d'un développement, toujours occidental dans sa visée? Les Kombi-naam traditionnels des Mossi visaient surtout à dégager des surplus pour faire la fête. Les ferrailleurs informels de Kigali au Rwanda qui se débrouillent plutôt bien, cotisent pour faire des beuveries de bière de banane. Dans l'informel, ai-je coutume de dire, on est ingénieux sans être ingénieur, entreprenant sans être entrepreneur, industrieux sans être industriel. Il me semble qu'il en est de même dans nos deux communautés. La créativité, le dynamisme, la réussite ne visent pas à l'accumulation du capital. Les collectivités et les membres entreprenants du groupe ne cherchent pas à maximiser le rendement en minimisant à tout prix les coûts. Ils s'efforcent d'obtenir un résultat satisfaisant de la défense individuelle et collective, en vue du bien de chacun et de tous. En d'autres termes, on y est raisonnable sans être rationnel, en ce sens que le « calcul» est social et non strictement économique. On recherche le bien et non le mieux». Il est tout à fait raisonnable de consommer une part importante du surplus dans des fêtes qui réaffirment la solidarité et la convivialité du groupe plutôt que de l'investir, peut-être sans perspective de débouchés. La logique de l'économie n'est pas autonomisée. Tout cela rend ces réussites encore plus exemplaires: elles constituent même pour nous des leçons. Les tilamids et les forgerons soninké sont sans doute les vrais experts de ce qu'on appelle le développement durable (sustainable development), expression proprement antinomique qui souligne la contrainte de plus en plus urgente de trouver un mode de reproduction de nos sociétés en harmonie avec l'environnement planétaire et cosmique. Si l'on se reporte, ne serait-ce que deux siècles en arrière, on constate qu'alors, toutes les sociétés ou presque assuraient à peu près leur reproduction durable. Ce résultat n'avait pas été obtenu sans douleur et n'était pas trivial. Bien des sociétés avaient connu des crises dramatiques avec leur environnement : exploitation excessive de la faune ou de la flore, 17

explosion démographique intempestive. De très nombreuses sociétés avaient quitté la scène de l'histoire faute d'avoir su maîtriser leur relation avec leur environnement. La plupart des collectivités subsistantes encore au XVIIIesiècle avaient trouvé des modes de régulation, complexes le plus souvent pour assurer leur reproduction durable: contrôle démographique réglé par de nombreuses institutions et reconstitutions de l'environnement. La sélection naturelle ne fonctionnait plus que dans les failles des dispositifs culturels. A partir du XVIIIesiècle, une société, l'Occident, entreprend de démanteler systématiquement toutes les instances régulatrices, au nom d'un projet séduisant d'émancipation de l'individu supposé rationnel. La poursuite, même aveugle, par chacun de son intérêt personnel doit, selon le postulat de la main invisible, engendrer le bien-être général et donc constituer une autorégulation idéale. La croissance économique n'est autre que le résultat de la stimulation anarchique et prédatrice des forces créatrices et destructrices potentielles de la communauté éclatée. Des puissances colossales ont été ainsi libérées, mais sans contrôle véritable et, au-delà d'un certain seuil, sans moyen de les contrôler. On a appelé développement le « trickle down effect» de cette croissance-là, c'est-à-dire la relative diffusion à l'ensemble du corps social des pays les plus riches des effets de la croissance industrielle. Ce projet moderniste et le développement ont détruit la reproduction durable. Bien que mondiale, la dynamique de l'accumulation capitaliste, au cœur de la modernité et du développement, n'a eu pour seules retombées dans le reste du monde que la destruction des cultures et des structures, et l'occidentalisation de l'imaginaire. L'exclusion de la dynamique économique (et par cette même dynamique) a transformé l'austérité et la frugalité anciennes en misère et en déréliction dans les bidonvilles où s'entassent les peuples du tiers-monde. Boumdeïd et Kaedi sont des réactions contre cette histoirelà. Le développement n'a pas (pas encore ?) réussi à briser les ressorts des collectivités qui ont su trouver en elles assez de ressources pour réagir positivement. Ce sont bien des pistes pour une alternative au développement; ce sont. des exemples de lutte contre le développement et non, me semble-t-il, des modèles pour une variété nouvelle de développement. 18

Dans son histoire et dans ses logiques, en effet le développement est aux antipodes de ces « écosystèmes parfaitement gérés» selon l'expression même de nos auteurs. Ainsi resituées, ces expériences acquièrent une dimension nouvelle. Certains aspects qui, aux yeux de l'Occidental impénitent, apparaissent « négatifs» comme le rôle de la foi religieuse ou le maintien de rapports sociaux non individualistes, hiérarchiques ou même inégalitaires, doivent peut-être apparat"tre plutôt comme des éléments « positifs» d'une nouvelle socialité en construction. Sous peine d'ethnocentrisme, il faut être, en tout cas, très prudent avant de juger et plus encore de condamner ce qui n'entre pas dans notre imaginaire. Jean Bernard Sugier et Philippe Lassalle ne répondent certes pas à toutes nos interrogations mais il faut leur savoir gré de nous amener à nous les poser, tout en nous emmenant avec eux visiter sous leur regard les tilamids de Boumdeïd et les forgerons soninké de Kaedi. Professeur Serge Latouche à l'Université de Paris sud Mai 1991

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