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Robert Schnerb, un historien dans le siècle 1900-1962

De
300 pages
L'histoire d'un homme, l'historien Rober Schnerb, nous fait entrer de plain-pied dans la vie universitaire, celle des historiens en particulier, entre 1930 et 1960, mais aussi dans la vie politique des turbulentes années trente comme dans la bataille idéologique de la guerre froide. On saisit aussi plus intimement ce qu'ont été les années noires pour une famille d'origine juive.
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RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 1RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 2









ROBERT SCHNERB,
UN HISTORIEN DANS LE SIÈCLE
(1900-1962)

Une vie autour d’une thèse
Collection « Inter-National »
dirigée par Denis Rolland avec
Joëlle Chassin, Françoise Dekowski et Marc Le Dorh

Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus
récentes sur les institutions, les politiques publiques et les forces
politiques et culturelles à l’œuvre aujourd’hui. Au croisement des
disciplines juridiques, des sciences politiques, des relations
internationales, de l’histoire et de l’anthropologie, elle se propose,
dans une perspective pluridisciplinaire, d’éclairer les enjeux de la
scène mondiale et européenne.

Série générale (dernières parutions) :

Hugues TERTRAIS (dir.), La Chine et la mer. Sécurité et coopération
régionale en Asie orientale et du Sud-Est, 2011.
Denis ROLLAND, La crise du modèle français, 2011.
Georges CONTOGEORGIS, L’Europe et le monde. Civilisation et
pluralisme culturel, 2011.
Phivos OIKONOMIDIS, Le jeu mondial dans les Balkans. Les
relations gréco-yougoslaves de la Seconde Guerre mondiale à la
Guerre froide, 2011.
Lucie PAYE-MOISSINAC, Pierre ALLORANT, Walter BADIER,
Voyages en Amérique, 2011.
Jean-Marc ANTOINE et Johan MILIAN (dir.), La ressource
montagne, Entre potentialités et contraintes, 2011.
Carlos PACHECO AMARAL (éd.), Autonomie régionale et relations
internationales, Nouvelles dimensions de la gouvernance
multilatérale, 2011.
Denis ROLLAND (coord.), Construire l’Europe, la démocratie et la
société civile de la Russie aux Balkans. Les Ecoles d’études politiques
du Conseil de l’Europe. Entretiens, 2011.
Aurélien LLORCA, La France face à la cocaïne. Dispositif et action
extérieurs, 2010.
Guillaume BREUGNON, Géopolitique de l’Arctique nord-
américain : enjeux et pouvoirs, 2011.
Maria Isabel BARRENO, Un imaginaire européen, 2010.
Alicia BRUN-LEONARD, Constance d'EPANNES de BECHILLON,
Albert Brun, un reporter insaisissable. Du Cuba Libre d'Hemingway à
la capture de Klaus Barbie. 40 ans d'AFP, 2010.
Erwan SOMMERER et Jean Zaganiaris (cood.), L'obscurantisme.
Formes anciennes et nouvelles d'une notion controversée, 2010.
CLAUDINE HÉRODY-PIERRE













ROBERT SCHNERB,
UN HISTORIEN DANS LE SIÈCLE
(1900-1962)

Une vie autour d’une thèse








Préface de Nathan Wachtel























DU MÊME AUTEUR

« Départs forcés ou départs contraints – Comment les étrangers partent
des Ardennes durant les années 1930 : réflexion depuis un département
frontalier », in l’ouvrage collectif sous la direction de Philippe Rygiel, Le
bon grain et l’ivraie – La sélection des migrants en Occident, 1880-1939, Paris,
Aux Lieux d’être, 2006, Chapitre 8, pp. 217-243.




































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55533-4
EAN : 9782296555334
RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 7
PRÉFACE
J’avais déjà eu quelque responsabilité à l’origine de la rédaction, par
1Madeleine Schnerb, de ses Mémoires pour deux . Près de quarante ans plus
tard, en écho lointain, comme une bouteille jetée à la mer, me parvint en
terre auvergnate, à Saint-Nectaire, un message de Claudine Hérody-
Pierre, sa petite-fille, exprimant le souhait de me rencontrer pour recueillir
mes souvenirs d’hypokhâgne au Lycée Blaise-Pascal de Clermont-Fer-
rand: je devenais à mon tour un maillon dans la transmission d’une mé-
moire fidèle, obstinée, franchissant les décennies. Aussi est-ce pour moi
un émouvant honneur de pouvoir lui offrir les pages qui suivent en guise
de préface au bel ouvrage qu’elle a consacré à son grand-père, Robert
Schnerb, mon maître vénéré.
Ce livre est beaucoup plus qu’un témoignage de piété filiale: il dépasse
le seul genre biographique pour restituer magnifiquement – comme l’an-
nonce le titre: Un historien dans le siècle – une histoire plus large englobant
le milieu social d’origine, l’itinéraire intellectuel et l’engagement militant,
l’analyse synthétique des œuvres, le tableau saisissant de la vie universitaire
en France pendant les années 1930-1940, les rebondissements d’une en-
quête véritablement judiciaire, la prégnance de l’antisémitisme, le trauma-
tisme provoqué par le statut des Juifs sous le régime de Vichy, le refuge
dans la clandestinité, le combat pour la survie, puis la difficile réinsertion
au lendemain de la Libération. – Tout ce passé reprend vie et Claudine Hé-
rody-Pierre nous le donne à comprendre avec un talent d’historienne
digne de celui de son grand-père, grâce à une heureuse association d’ob-
jectivité scrupuleuse et de fine sensibilité, de généreuse empathie et d’in-
transigeante distanciation. De la difficulté que risquait de créer sa
proximité (son lien de parenté) avec le personnage central de son étude,
elle fait vertu: ne dissimulant aucunement sa propre subjectivité (entre
autres, page 13: « J’ai senti que son histoire est aussi la mienne »), elle lui
applique un examen critique sans complaisance, conférant de la sorte à
son travail un supplément de rigueur, et une honnêteté exemplaire. Ainsi
partageons-nous avec elle un sentiment de pleine familiarité avec les
thèmes et les événements évoqués, en même temps que l’intelligence de
leur extrême complexité.
Pour le lecteur qui ouvre ici ce livre, il importe dès l’abord d’expliquer
son sous-titre: Une vie autour d’une thèse. C’est en effet une thèse de doctoratRobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 8
II ROBERT SCHNERB, UN HISTORIEN DANS LE SIÈCLE
d’État, soutenue en 1933, qui se trouve au départ, comme l’écrit Madeleine
2Schnerb, d’une « affaire Schnerb », d’un « scandale Schnerb » . De quoi
s’agit-il? D’une cruelle injustice, d’une exécution implacable, certes non san-
glante, mais définitive: un « bûcher » académique.
La thèse de Robert Schnerb, préparée sous la direction d’Albert Ma-
thiez (décédé en 1932, l’année précédant la soutenance) portait sur un
sujet austère, important et totalement neuf, puisqu’il s’agit d’une histoire
sociale de la fiscalité pendant la Révolution française. Que l’œuvre soit
pionnière, fondée sur une documentation d’archives jusqu’alors inex-
plorées, et de haute qualité scientifique, en témoignent les comptes ren-
dus extrêmement élogieux qu’en donnent dès la même année 1933 des
auteurs tels que Georges Lefebvre, Ernest Labrousse, et notamment
Lucien Febvre. Or, comment s’était passée la soutenance? On trouvera
dans le livre de Claudine Hérody-Pierre d’abondants détails, présentés
avec une sereine pondération. J’en résume ici quelques aspects dans un
condensé inévitablement plus rude. Comment ne pas s’étonner, en effet,
du déroulement même de la séance? Elle débute à 14 heures, s’attarde
pendant plus de deux heures et demie sur la thèse complémentaire (re-
cueil de textes), si bien qu’il ne reste plus qu’un laps de temps dérisoire
pour la thèse principale, car il faut terminer avant 18 heures! Et com-
ment ne pas évoquer à mon tour l’image consternante, dans le solennel
amphithéâtre Louis Liard, d’un président du jury, Henri Hauser, soupe-
sant le « trop gros bouquin », dont il découpe les pages sans pudeur sous
les yeux effarés de l’impétrant et du public ! Verdict, malgré l’avis des
deux rapporteurs (dont Philippe Sagnac, qui avait pris la succession d’Al-
bert Mathiez): mention « honorable », qui ferme à Robert Schnerb les
portes de l’Université pour le restant de ses jours. Comme le même Phi-
lippe Sagnac l’écrit le lendemain au candidat malheureux: «Votre soute-
nance a été étranglée.» Et dans un billet adressé la veille à Robert Schnerb,
c’est à peine un lapsus si Henri Hauser emploie, lui aussi, un vocabulaire
3de meurtre: « Cette fin de juin est une liquidation . »
Pourquoi ? L’enquête menée en toute impartialité par Claudine
Hérody-Pierre me paraît parfaitement convaincante. L’on a proposé bien
des explications au fait que Robert Schnerb ne put poursuivre la carrière
universitaire qu’il méritait : malchance, malentendus, concours de cir-
constances, sans oublier certains traits de sa personnalité, décrits au de-
meurant de manière contradictoire (orgueil, modestie, intégrité intran-
sigeante, rigidité, etc.). Le facteur essentiel n’en reste pas moins, de toute
évidence, l’antisémitisme amplement répandu en France dans les années
1930, y compris (peut-être même surtout), dans le milieu universitaire.
Claudine Hérody-Pierre rappelle à cet égard (p. 152) le témoignage deRobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 9
PRÉFACE III
Marc Bloch qui, dans une lettre du 19 avril 1936 adressée à Lucien Febvre,
distingue, à propos des échecs répétés de sa propre candidature au Col-
lège de France, « deux types d’antisémitisme. Celui qui veut exterminer,
[…] ce n’est pas le plus dangereux en raison de ce qu’il a d’excessif et de
répugnant. Et celui du “Numerus Clausus”, beaucoup plus inquiétant
4[…] plus répandu ». Que le Président du Jury Henri Hauser, lui-même
Juif, ait été complice de l’application à l’encontre de Robert Schnerb d’un
numerus clausus antisémite, appelle cette observation exprimée en
termes mesurés: « Des professeurs juifs, par crainte de donner l’impres-
sion de favoriser leurs “coreligionnaires”, ont pu agir tels des antisémites;
il importe aussi pour certains qui ont alors le plus de pouvoir de ne pas
grossir le rang des Juifs dans l’université, ce qui risquerait de renforcer
5l’antisémitisme . » (p. 250) Le stigmate qui marquait désormais Robert
Schnerb réapparut à chacune de ses tentatives d’accéder à une chaire uni-
versitaire, même après la Libération: en 1947 encore Lucien Febvre l’in-
6forma, avec sa brutale franchise, qu’il était « barré » au Ministère (p. 170) .
Pour quelle raison? Celle principalement que le même Lucien Febvre, dans
sa correspondance avec Marc Bloch, désignait d’un euphémisme perfide
7comme « le problème onomastique ».
Paradoxe supplémentaire : à l’époque de la soutenance de la thèse,
pendant toutes les années 1930 et jusqu’au statut des Juifs d’oc-
tobre 1940, ni Robert Schnerb ni Madeleine ne songent un instant à
attribuer leurs déboires au préjugé antisémite. Leur milieu d’origine n’est
autre en effet que celui des israélites alsaciens très assimilés, laïcs, répu-
blicains et intensément patriotes (tous deux appartiennent aux branches
de leurs familles respectives qui ont opté pour la France après l’annexion
de l’Alsace en 1871). Aussi bien ne s’agit-il pas seulement de leurs cas
personnels : c’est toute leur vision du monde et de l’histoire, l’ensemble
de leurs interprétations des événements politiques, des mouvements so-
ciaux, des questions économiques, qui s’inscrivent dans un système de
pensée rationaliste, athée, et, clairement pour Robert Schnerb, marxiste.
On comprend qu’ils éprouvent alors « une forme de répugnance à ima-
giner les problèmes de l’époque à l’aune de leur seule identité juive. Leur
judéité ne compte d’ailleurs pas. Ils se veulent universalistes, huma-
nistes » (p. 114). De fait, leur rapport à l’identité juive se signale par une
profonde ambivalence.
Robert Schnerb a certes reçu, en matière de religion juive, une ins-
truction suffisante pour célébrer sa bar-mistvah. Mais son père Maurice,
qui gère à Dijon un magasin de chaussures, et sa mère Florine, née Lévy
(laquelle parle et écrit parfaitement tant le français que l’allemand), ne
paraissent pas entretenir des relations suivies avec les membres de la com-RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 10
IV ROBERT SCHNERB, UN HISTORIEN DANS LE SIÈCLE
munauté juive. Bien au contraire: la mère de Robert « contribue à trans-
mettre à son fils des préjugés à l’encontre des commerçants juifs présu-
més mesquins. Elle communique vraisemblablement aussi un rejet des
pratiques religieuses, superstitions populaires […] » (p. 20). De fait, dans
le Journal des vingt ans qu’a tenu Robert Schnerb, on observe que si celui-
ci emploie l’expression « juiverie alsacienne typique », pratiquement n’y
affleure « aucune mention à sa judéité » (p. 21).
Quant à Madeleine Schnerb, née Liebschütz, ses grands-parents
paternels, Emmanuel et Célestine, née Jacob, possédaient une boutique
de passementerie à Chalon-sur-Saône et maintenaient encore des pra-
tiques religieuses régulières: « Ces Juifs modestes vivaient en bonne in-
telligence avec des voisins besogneux et qui ne répugnaient pas à venir
8leur allumer les lampes les jours de Sabbat . » Cependant leur fils
Georges (père de Madeleine), devenu voyageur de commerce, s’était déjà
détaché de toute religion: « L’anticléricalisme de mon père […] englobait
9dans sa méfiance vis-à-vis du clergé les rabbins et les ministres officiants . »
Du côté maternel, Madeleine avait pour grands-parents: le docteur Élie
Weil, médecin à Dijon, « profondément laïc » (p. 29), et Sarah, née Brun-
schwig, qui parlait et écrivait couramment, elle aussi, le français et l’alle-
mand, tout en émaillant ses propos, « dans l’intimité, de savoureuses
10expressions yiddish ». Cependant leur fille Berthe (mère de Madeleine)
fit ses études dans un établissement catholique (dont le docteur Weil avait
été le médecin attitré jusqu’à l’affaire Dreyfus). En définitive, conclut
Madeleine Schnerb, « le dénominateur commun de mon grand-père et de
mon père était le laïcisme qui se traduisait naturellement par l’anticléri-
calisme en général et l’agressivité envers la communauté juive en parti-
11culier ». Et concernant sa propre attitude elle rappelle lucidement
(cinquante ans plus tard) : « Bien plus, je n’étais pas très éloignée d’un
certain antisémitisme: paradoxalement je ne voulais pas être confondue
avec ces mercantis nantis. […] en 1920, une étudiante comme moi pen-
sait du fond du cœur pouvoir être absolument intégrée dans une France
12républicaine et laïque . »
On mesure le désarroi de Robert et Madeleine Schnerb, leur in-
compréhension, lorsqu’est publié le premier statut des Juifs du 3 octo-
bre 1940 qui leur interdit d’enseigner : « […] Nous eûmes l’impression
13d’être des parias . » Les deux mois qui les séparent du 20 décembre,
date à laquelle prend effet l’exclusion de l’enseignement (celle de la
« dernière classe »), sont « littéralement insupportables ». Robert
Schnerb, modèle de conscience professionnelle, qui jusqu’alors n’avait
pratiquement jamais été souffrant hors des jours fériés ou des vacances,
tombe « dans une sorte de dépression » (p. 132) : « Il se fit mettre enRobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 11
PRÉFACE V
14congé de maladie et fut presque tout le temps à la maison . » L’analyse
de Claudine Hérody-Pierre recourt à un mot lourd d’une souffrance
d’autant plus lancinante qu’elle est inavouable : « parce qu’il a une cer-
taine honte d’être juif. » (p. 133) Or c’est bien le même mot qu’emploie
Madeleine Schnerb pour relater l’agression silencieuse qu’elle subit, dans
sa classe, avant même l’armistice : « C’est pendant que j’enseignais au
Lycée Blaise-Pascal que je fus confrontée à la honte. C’était la drôle de
guerre […] Un jour je trouvai au tableau noir d’une classe de troisième
qui semblait jusqu’ici moins encline que les autres à la malveillance systé-
15matique, l’inscription: “Schnerb… Juive”… Je compris . » Et elle ajoute
que « grâce à l’affection d’amis proches, elle réussit à ne jamais révéler
16cette chose ignoble à Robert ».
Comment en ce point ne pas rappeler encore la scène emblématique
de « l’étrange dialogue » des enfants de Robert et Madeleine Schnerb à
l’occasion d’un commentaire, par leur grand-père Maurice, du statut des
Juifs:
Bernard (neuf ans): « Est-ce que nous sommes Juifs? » Silence em-
barrassé des adultes;
Hélène (onze ans): « Penses-tu, les Juifs portent un petit bonnet carré
17sur la tête . » (elle venait de lire Ivanhoé !) (p. 131)
Que Robert et Madeleine Schnerb, « ébahis », restent alors sans voix,
témoigne de leur état de stupeur, de confusion, ainsi que de leur propre
attitude ambivalente, voire négative, face à l’identité juive, à laquelle ils se
voient brutalement renvoyés par leur exclusion: « Robert, jusque-là, a
voulu l’ignorer; ce n’est pas un élément de son identité […] Être juif re-
lève de quelque chose qu’il s’est appliqué à refuser, à effacer; il ne veut pas
être juif par son comportement, par son activité; il ne veut pas ressem-
bler aux éléments de sa famille qu’il a toujours critiqués. » (p. 149) Et Clau-
dine Hérody-Pierre observe que si son grand-père « se prend de
passion », malgré sa fragilité physique, pour les « activités agraires et les
pratique avec autant d’obstination et de sérieux que les activités intel-
lectuelles » (p. 137), ce n’est pas seulement pour subvenir aux besoins
matériels, d’abord alimentaires, de sa famille, c’est aussi pour démentir
l’image antisémite du Juif inapte aux travaux de la terre : autrement dit,
une manière de résistance.
Quand vint le décret de juin 1941 ordonnant le recensement des
Juifs, Robert Schnerb écrivit à Marc Bloch pour le consulter : « Il ré-
pondit nettement qu’il était d’abord Français et ne se ferait pas recen-
18ser . » Les époux Schnerb suivirent cet avis, et n’acceptèrent pas
davantage que le mot « Juif » fût apposé sur leurs cartes d’identité. Leur
attitude s’inspirait évidemment, en l’occurrence, du souci de leur sécu-RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 12
VI ROBERT SCHNERB, UN HISTORIEN DANS LE SIÈCLE
rité, et surtout celle de leurs enfants. En ce qui concerne ces derniers, ils
les font même baptiser dans la religion calviniste. Ils ne pouvaient igno-
rer cependant qu’un tel certificat de baptême, établi après juin 1941,
n’abolissait en rien leur appartenance, selon les termes du statut, à la
« race juive ». Les parents pensaient-ils à un futur plus lointain ? Il pa-
raît significatif que le dernier texte rédigé par Madeleine Schnerb, iné-
dit et présenté comme son « testament spirituel », 1940… Être Français…
Juif, avant et après, s’achève sur un développement intitulé : « Autour des
conversions. » Elle y rappelle que son grand-père maternel, le docteur
Élie Weil, avait été l’objet, à l’époque de l’affaire Dreyfus, de tentatives
de conversion. « Mais celui-ci avait repoussé toute idée de renier ses an-
cêtres, bien qu’il ne pratiquât en rien leur religion, il y a en effet en tout
19cœur de Juif qui se respecte une certaine fidélité à la tradition . » Pour
ce qui la concerne, Madeleine Schnerb évoque un épisode de sa vie de
jeune fille à Versailles, un moment impressionnée par les sermons d’un
éloquent prédicateur dominicain : « Je dois avouer que je fus tentée de
me convertir. Cette tentation ne dura pas, le vieux fonds laïque, un cer-
20tain respect pour mes ancêtres ont eu le dernier mot . » Puis revient
le souvenir de sa mère, Berthe, fille du libre-penseur Élie Weil, mais éle-
vée dans une pension catholique, qui sur son lit de mort, dans les cir-
constances dramatiques de l’année 1941, demanda à être convertie au
21catholicisme .
Est-ce un effet de mes propres travaux sur le marranisme ibérique?
Affluent irrésistiblement à mon esprit les destins tout aussi dramatiques
de tant de nouveaux-chrétiens menacés par l’Inquisition, s’efforçant d’ef-
facer la tare de leur « sang impur » afin de s’intégrer pleinement dans la
société globale, tandis que leurs croyances oscillent entre la Loi de Jésus
et la Loi de Moïse, passant d’une religion à l’autre à travers doutes, hési-
tations, incertitudes, pour aboutir souvent au détachement sceptique, l’ir-
réligion ou la libre-pensée. Serait-ce une amplification abusive qu’étendre
la notion de marranisme au-delà de son champ originel d’application,
afin d’y inclure les « Juifs assimilés » d’Allemagne ou de France (« israé-
e elites » dans ce dernier cas) après leur « émancipation » des XIX et XX siè-
cles? Il ne s’agit certes pas de faire coïncider des époques, des lieux, des
circonstances qui gardent toujours leur spécificité et leur singularité, mais
la comparaison fait sens. La formule de Carl Gebhardt sur le « déchire-
ment de la conscience » et ses considérations sur la dualité conflictuelle
caractéristique de la condition marrane étaient peut-être inspirées égale-
ment par les situations analogues qu’il pouvait observer dans la société
22allemande de son temps . Dans son étude comparative sur l’antisé-
mitisme nazi et le statut ibérique de l’impureté de sang, Yosef HayimRobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 13
PRÉFACE VII
Yerushalmi montre à son tour comment l’ancien antijudaïsme religieux
dérive vers une discrimination fondée sur un critère biologique, de sorte
que le stigmate devient indélébile tant pour les nouveaux-chrétiens que
pour les « Juifs assimilés », qu’il qualifie tout naturellement de « marranes
23modernes ». – On a relevé plus haut que Madeleine Schnerb, dans son
« testament spirituel », rend compte du refus de la conversion, à deux re-
prises, dans son propre cas et celui de son grand-père Élie Weil, tous deux
mécréants, par la même motivation, à savoir une certaine fidélité aux « an-
cêtres »: quelque chose comme une foi du souvenir?
C’est à la suite d’une longue évolution que Madeleine Schnerb finit
par considérer le facteur antisémite comme la raison principale des dé-
boires universitaires de son mari. Dans l’ouvrage collectif qu’elle édite
peu après la mort de celui-ci, Robert Schnerb, « stèle » qu’elle érige à sa
mémoire, elle reste encore assez discrète sur ce point. Dix ans plus tard,
dans Mémoires pour deux, elle n’hésite pas à se lancer dans des accusations
et révélations extrêmement polémiques (y compris sur des comporte-
24ments antisémites d’Albert Mathiez) , au point de paraître excessive à
certains lecteurs. Claudine Hérody-Pierre ne dément en rien des faits dé-
sormais établis, et explique le changement d’attitude de sa grand-mère en
situant cette révision, en bonne historienne, dans le contexte du début des
années 1970, tandis que se manifeste après la guerre des Six Jours une
prise de conscience de « la spécificité de la Shoah », et une « réaffirma-
tion de la part des Juifs de France de leur identité juive » (p. 130). Robert
Schnerb aurait-il suivi une évolution analogue à celle de Madeleine s’il
avait vécu dix ans de plus? Si…
Un souvenir personnel pour terminer. Cela devait se passer à la fin de
mon année d’hypokhâgne, donc un jour de juin 1954. Je ne me rappelle
plus pour quelle raison Robert Schnerb venait me voir, à l’improviste,
jusqu’à notre modeste appartement de la rue de l’Ange, à Clermont-Fer-
rand. Tôt le matin, je ne suis même pas prêt, on frappe à la porte, le vi-
siteur s’annonce: « Robert Schnerb! » Affolement, je suis pris de panique.
Non seulement parce que c’est le professeur sévère, exigeant, brillant,
que tous ses élèves admirent et redoutent, mais aussi en raison d’une
autre crainte : que va-t-il penser de notre pauvre logis? Comme je tarde
à répondre, il monte à l’étage supérieur qui sert d’atelier à mon père, ar-
tisan tailleur. Ma panique redouble. Comment Schnerb va-t-il considérer
l’humble travail de mon père, et son français laborieux, au fort accent
yiddish? Quand je finis par monter à mon tour à l’atelier, que vois-je?
Mon père et Robert Schnerb assis de part et d’autre de la machine à cou-
dre, conversant tranquillement, mon père très à l’aise, tandis que le Maî-
tre lui sourit chaleureusement, les yeux pétillants de sympathie et deRobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 14
VIII PRÉFACE
curiosité : il manifeste un vif intérêt pour son métier, se fait expliquer
patiemment tel ou tel détail de son travail. Échange cordial, sentiment
d’une vraie complicité, moment de bonheur. Je savais bien que derrière
le professeur austère, à l’ironie sarcastique, se cachait pudiquement
l’homme simple, généreux, et ami des gens simples. Mais c’est en lisant
Claudine Hérody-Pierre que j’ai appris cet autre aspect des choses : le
père de Robert Schnerb, Maurice, était quant à lui doté d’un fort accent
« judéo-alsacien » — que détestait Florine, son épouse!
N AT H A N WAC H T E L
1 Madeleine SCHNERB, Mémoires pour deux, 1973, p. 3: « C’est le 2 avril 1972, jour de Pâques et
anniversaire de notre mariage que j’ai promis de rédiger mes mémoires au jeune historien de
trente-six ans Nathan Wachtel, venu me voir à Saint-Maur. C’est à lui aussi que je dédie les
pages qui vont suivre: peut-être un jour viendra où elles seront “publiables” ! »
2 Ibid, p. 3.
3 Madeleine SCHNERB éd., Robert Schnerb, Clermont-Ferrand, 1964, p. 44, en particulier les notes 1 et 4.
4 Marc BLOCH/Lucien FEBVRE, Correspondance, tome II, De Strasbourg à Paris, Paris, 2003, p. 419.
5 Dans le style vif et direct de Madeleine SCHNERB, Mémoires pour deux, p. 133: « Ces juifs arrivés et
qui craignaient que si l’histoire s’enjuivait on ne donnât un aliment à l’antisémitisme avaient
nom: Halphen et Hauser. »
6 Cf. Madeleine SCHNERB, Mémoires pour deux, p. 133.
7 Marc BLOCH/Lucien FEBVRE, Correspondance, tome III, Les Annales en crise, Paris, 2003, p. 47
(Lettre de Lucien Febvre à Marc Bloch du 16 décembre 1938).
8 Madeleine SCHNERB, « 1940. Être Français… Juifs, avant et après », p. 15. – Je remercie vive-
ment Claudine Hérody-Pierre qui m’a aimablement communiqué ce texte inédit.
9 Madeleine SCHNERB, Ibid. p. 15.
10 M, Mémoires pour deux, p. 29.
11 Madeleine SCHNERB, Ibid., p. 30.
12 Ibid., p. 27.
13 Ibid., p. 78.
14 Ibid., p. 78.
15 Ibid. p. 74.
16 Ibid. p. 74.
17 Madeleine Schnerb mentionne ce dialogue entre ses enfants aussi bien dans Mémoires pour
deux, p. 76 (où elle le qualifie d’« étrange »), que dans « 1940… », p. 13.
18 Madeleine SCHNERB, Mémoires pour deux, p. 134.
19 M, « 1940… », p. 23.
20 Ibid., p. 24.
21 Ibid., p. 24.
22 GEBHARDT, Carl, « Le déchirement de la conscience », Cahiers Spinoza, 1980, 3, pp. 136-141 (ex-
trait de l’introduction à Die Schriften des Uriel da Costa, 1922).
23 YERUSHALMI, Yosef Hayim, « Assimilation et antisémitisme racial: le modèle ibérique et le mo-
dèle allemand », dans Sefardica. Essais sur l’histoire des Juifs, des marranes et des nouveaux-chrétiens d’ori-
gine hispano-portugaise, Paris, 1998, pp. 254-292. Cf. de même la préface de Yosef Hayim Yerushalmi
à l’édition française de Yitzhak F. BAER, Galout. L’imaginaire de l’exil dans le judaïsme, [1936], 2000,
p. 39: « L’assimilation n’a pas résolu les tensions avec les sociétés ambiantes; tout au plus a-t-elle
créé une multitude de marranes modernes. »
24 Madeleine SCHNERB, « En guise de post-scriptum aux Mémoires pour deux », et « 1940… », pp. 20-21.RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 15
À tous les miens,
Il n’y a donc qu’une science des hommes dans le temps
et qui a sans cesse besoin d’unir l’étude des morts à celle des vivants. *
M A RC B L O C H
AVANT-PROPOS
L’histoire de Robert Schnerb, historien peu connu aujourd’hui, dont
les choix de recherche ont souvent anticipé les modes, est celle de mon
grand-père décédé en 1962 alors que j’avais sept ans.
Pourquoi écrire la biographie d’un homme qui en apparence a laissé
peu de souvenirs dans le milieu historien? Surtout, que dire d’autre que
ce que ma grand-mère, Madeleine Liebschütz, a déjà dit avec force dans
deux livres, elle qui n’a jamais accepté que cet être d’exception n’ait pas
obtenu la carrière méritée?
En 1964, elle fait paraître un livre à la mémoire de son époux, Robert
Schnerb, composé de témoignages et d’extraits caractéristiques de son
œuvre, où elle a inséré un petit texte personnel assez polémique, Un cruel
malentendu ; en 1972-1973, elle publie à compte d’auteur Mémoires pour
deux, une sorte de pamphlet – que certains parmi ses proches ont trouvé
déplacé et qui a été loué par d’autres, tant pour sa verve polémiste que
pour la force avec laquelle Madeleine veut dire « Sa Vérité », c’est-à-dire
ce qui lui apparaît La Vérité, qui lui permet d’approcher certaines réali-
tés difficiles à exprimer. La ferveur conjugale, la volonté puissante de ré-
habiliter la mémoire de son mari, la conduisent à dénoncer avec férocité
ou ironie de nombreux membres de l’Université dont elle critique les
dysfonctionnements.
Cet ouvrage distribué à ses très nombreux amis (dont une bonne par-
tie dans le monde universitaire) et à sa famille, a été lu et des comptes ren-
* Extrait de Apologie pour l'histoire, ou métier d'historien, première édition 1949, Armand Colin,
1993, p. 97, cité par Nathan Wachtel, « Mémoire marrane », in Devoir de mémoire, droit à l'oubli?
sous la direction de Thomas Ferenczi, éditions Complexe, 2002, p. 119.RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 16
10 ROBERT SCHNERB, UN HISTORIEN DANS LE SIÈCLE
1dus en ont même été faits comme dans L’année sociologique en 1975 . Par
ailleurs, il a servi de source à des travaux d’historiens, en particulier amé-
2ricains comme Stuart L. Campbell ou John F. Sweets qui, pour écrire son
Clermont-Ferrand à l’heure allemande, a utilisé « des témoignages d’accès mal
commode, ainsi les Mémoires pour deux publiées en 1973 par Madeleine
3Schnerb en hommage à son mari ». Ce texte avec ses exagérations, cette
vision apparemment paranoïaque, m’avait choquée lors de sa parution
alors que j’étais encore très jeune, tant ces histoires avaient été rabâchées,
ressassées ; dans ma famille, nous pensions que c’était une description
outrancière des faits, reflétant aussi bien le caractère volcanique de notre
grand-mère que le caractère tyrannique du grand-père.
En 1972, quand elle se lance dans cette rédaction en s’appuyant sur
la correspondance professionnelle de Robert, le contexte n’est plus celui
de la mort de Robert Schnerb. On est frappé à la lecture de Mémoires pour
deux de la place donnée à leur judéité et par l’importance qu’elle accorde
à l’antisémitisme. Dans le texte rédigé dix ans avant, aucune trace visible
de ces questions. Mais entre-temps, Paxton a écrit La France de Vichy
(1973) – il n’est pas sûr qu’elle ait pu le lire avant d’avoir terminé sa ré-
daction –, Le Chagrin et la Pitié (1969) vient de sortir et se situe à Cler-
mont-Ferrand, – on y interviewe des professeurs du lycée Blaise-Pascal
où mon grand-père a fait presque toute sa carrière – et les conséquences
de la guerre des Six Jours changent radicalement les points de vue.
Je me souviens qu’à cette époque et encore des années après, ma fa-
mille et moi ne comprenions pas, voire ne supportions pas ce qui nous
apparaissait comme une nouvelle obsession, celle de mesurer tout à l’aune
1 eCompte rendu de Mémoires pour deux publié dans L’année sociologique, PUF, Paris 1975, 3 série
tome XXIV p. 238. « Ce petit livre qui complète heureusement – férocement aussi – un recueil
d’hommages posthumes publié en 1964 est un témoignage important sur la vie universitaire, his-
torienne en particulier entre 1930 et 1960: le cas de Robert Schnerb auteur d’une remarquable
thèse d’histoire sociale et fiscale, soutenue en 1933 quelques mois après la mort de son direc-
teur de thèse Albert Mathiez, mérite en effet d’être connu des jeunes générations qui connais-
esent surtout son XIX siècle. Le jury composé de Sagnac, Hauser, C. Bloch, a décerné à Schnerb
une mention honorable qui l’a poursuivi jusqu’à la fin de sa carrière en 1960: camouflet dû à
une mesquine vengeance dont les tenants et les aboutissants sont exposés ici au grand jour,
tout comme les manœuvres ultérieures de différents titulaires de la chaire d’histoire contem-
poraine à la Faculté des lettres de Clermont-Ferrand. Ce petit livre qui révèle les dessous d’un
scandale sans équivalent dans le monde historique français d’hier donne une idée juste des vé-
ritables dimensions de ce grand historien qu’a été Robert Schnerb et du rôle qu’il a joué, comme
professeur de la khâgne au lycée Blaise-Pascal et comme secrétaire de L’Information historique. Ce
petit livre de piété conjugale mérite de figurer sur le rayon de bibliothèque que les historiens ré-
servent à la connaissance de leur métier. »
2 Stuart L. Campbell, The Second Empire Revisited, Rutgers University Press, New Brunswick, New
Jersey, 1978. Compte rendu dans Le Mouvement social oct-nov 1980, n° 113 par Raymond Huard.
3 Madeleine Rebérioux, Le Mouvement social, n° 180, « Pour une histoire sociale de la Résistance »
(juillet-septembre 1997), pp. 212-216.RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 17
AVANT-PROPOS 11
du judaïsme, d’expliquer toutes leurs déconvenues par l’antisémitisme. Et
nous évoquions ce livre comme une lubie d’une grand-mère au caractère
bien trempé. Nous pensions aussi que son regain d’intérêt pour le ju-
daïsme allait avec un certain tournant droitier, elle qui avait été au lende-
main de mai 1968 « compagnon de route » du PSU, quand mon père y
militait activement – et peut-être en souvenir des opinions politiques de
son époux. À une époque où nous étions antisionistes et pro-palestiniens,
tout regard plus tolérant que le nôtre à l’égard d’Israël, toute obsession de
cette sorte nous indisposaient. Je ne cherche pas à dire que nous avions
tort et elle raison. Je cherche à remettre cette histoire dans un contexte
historique et mieux comprendre nos positions respectives.
Dans les années qui ont suivi, ma mère a commencé à s’intéresser à
son histoire, en cherchant à comprendre le sens de ce qu’elle a vécu avec
sa famille entre 1940 et 1944; elle a consulté avec passion Le Mémorial de
la déportation des Juifs de France de Serge Klarsfeld acheté à sa parution
(1978), et pris conscience du fait que, longtemps, elle avait été maintenue
dans l’ignorance de sa judéité, elle qui, jeune fille et jeune mariée, a tenté
d’être « comme tout le monde » et surtout de n’être pas comme ses pa-
rents. Elle y découvre les noms de personnes de sa famille. Et puis il y
eut l’événement Shoah de Claude Lanzmann (1985), qu’elle a vu à la té-
lévision et que nous avons tous regardé solennellement. En même temps,
elle cherche à savoir qui était ce père qui a été si dur pour elle. Naturel-
lement, je suis l’héritière de tout cela.
Or de mon côté, je commence des études d’histoire, et j’éprouve une
certaine fierté de voir figurer sur les bibliographies de mes professeurs les
ouvrages de Robert Schnerb. Mais je ne m’approprie en rien la spécifi-
cité de son histoire et ne me sens en rien concernée par le fait qu’il est
juif et en a pâti. Il faut dire qu’à ce moment (1972-1977), même si l’ou-
vrage de Paxton est paru en France, ces questions ne sont pas du tout en-
seignées ; je considérais ces faits comme très anciens et au fond peu
intéressants. J’avais vu sans doute Nuit et Brouillard à treize ans, visité Bu-
chenwald à peu près à la même époque et lu Le Journal d’Anne Frank; cela
me touchait évidemment mais je ne voyais aucun rapport avec mon exis-
tence. Encore, lorsqu’au début des années 90, j’entreprends une thèse, à
aucun moment je n’imagine faire une recherche sur ce sujet; je ne suis
d’ailleurs pas loin de considérer que les historiens juifs focalisent trop
leur intérêt sur l’histoire des Juifs. Cependant je choisis de travailler sur
l’immigration dans les années de l’entre-deux-guerres, ce qui m’amène
évidemment à rencontrer dans mes sources des réfugiés juifs.
Chez mes parents, il restait aussi une masse considérable de livres de
mon grand-père que ma grand-mère leur avait donnés, la passion de l’his-RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 18
12 ROBERT SCHNERB, UN HISTORIEN DANS LE SIÈCLE
toire étant paradoxalement passée dans la maison de sa fille qui, il est
vrai, a épousé un professeur d’histoire. Quand mon père descendait à la
bibliothèque située dans une pièce au sous-sol (salle des réunions enfu-
mées de la section PSU) et me ramenait très précisément les livres de ma
bibliographie ou des livres mythiques, comme ceux de Lucien Febvre ou
Robert Mandrou… et quand, une petite dédicace agrémentait la première
page, j’étais comblée!
Puis, j’hérite d’un ensemble important de la correspondance de Robert
utilisé pour Mémoire pour deux, que ma grand-mère avait déposé chez des
1amis historiens . Après sa mort en 1985, ils l’avaient transmis à ma mère;
mon père, qui garde ce carton précieusement depuis sa mort, me le confie
finalement. Désormais dépositaire de ces archives (1999), je commence à
déchiffrer les pattes de mouche d’Albert Mathiez ou de Lucien Febvre,
avec mon père, lui qui a un avis mitigé sur son beau-père; très admiratif
pour son talent d’historien et de professeur – il a été son élève en propé-
deutique à la faculté de Clermont-Ferrand –, il ne peut oublier avec quelle
dureté et si injustement, sa jeune femme et lui ont été traités. Je me prends
au jeu, mon père m’aide en trouvant parfois des éléments dans les archives
– lui-même menant des recherches sur Henri Guernut qui fut député de
2l’Aisne et dirigea la Ligue des Droits de l’Homme .
Je souhaite alors faire l’étude distanciée d’un intellectuel à travers le
eXX siècle, je m’intéresse particulièrement à son engagement politique
dans les années 30.
Après la mort de mon père, il nous faut, mes frères et moi, vider la
maison, répartir entre nous les souvenirs, albums photos, livres, ar-
chives nombreuses. En tant qu’« historienne », je serai la dépositaire
des recherches généalogiques, des livres et documents accumulés sur
l’histoire des Juifs, ainsi que de quelques-uns des livres mythiques des
grands historiens.
Si les rares images que j’ai gardées de ce grand-père ne peuvent me
le rendre proche : le souvenir de sa voix terrible pour faire taire sept en-
fants de deux à huit ans surexcités, ou de sa joie quand le matin au petit-
déjeuner, il s’amusait à souffler dans un sac en papier et à le faire éclater
bruyamment pour nous faire peur, si la mémoire familiale laisse l’idée
d’un père tyrannique, je me suis surprise à l’aimer. J’ai relu tous les écrits
de ma grand-mère, j’ai lu et relu le Journal de ses vingt ans dont j’ai ob-
tenu une photocopie des Archives de Dijon, où ma grand-mère l’avait dé-
posé en souvenir des années de jeunesse de son époux, j’ai tenté de mieux
1 Anne-Marie et Jacques Bourdin.
2 Michel Hérody, Henri Guernut (1876-1943) : un défenseur des droits de l’homme, L’Harmattan, 2002.RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 19
AVANT-PROPOS 13
comprendre le milieu duquel il est issu, de mieux analyser ses prises de
position politique, de sentir plus intimement ce qu’il a pu endurer
entre 1940 et 1944. Il m’est devenu familier, j’ai l’impression maintenant
de le connaître.
J’ai senti que son histoire, c’est aussi la mienne. Je ne puis me résou-
dre à faire un travail neutre, complètement extérieur. Il l’est le plus sou-
vent mais, si fréquemment j’y introduis de la subjectivité, c’est qu’elle
permet aussi de mieux comprendre. Au fond, elle ne rend pas ce portrait
moins exact, elle lui donne un sens.
Parviendrai-je à comprendre vraiment pourquoi il n’eut pas la carrière
méritée? Je l’aimerais et voudrais éviter les deux points de vue opposés,
celui largement exposé par ma grand-mère, d’une sorte de cabale contre lui,
et l’autre, refusant d’accréditer cette théorie du complot, en préférant y voir
de la malchance, résultant de concours de circonstances malheureux.
Dans cette recherche, ma grand-mère tient une place centrale; elle a
transmis de nombreux textes, écrits tous dans les années 70, les uns édi-
tés, les autres sous forme de liasses de papiers dactylographiés, les pre-
miers temps par ma mère, puis sans doute par des secrétaires plus ou
moins improvisées maniant difficilement l’orthographe. Elle tente de ré-
pondre à des questions de ses enfants ou petits-enfants ou d’éclairer pour
elle certains épisodes de sa vie. Un sens de la communication, une ur-
gence à transmettre alors qu’elle vieillit et que tout cela disparaîtra. De
fait, elle transmet avec vivacité des bribes d’un lointain passé.
Je m’imprègne de ses récits pour mieux les décrypter, en repérer les
sous-entendus, les préjugés, les prises de position, les manières d’arranger
la réalité. Je tente de le faire en confrontant sa parole aux documents d’ar-
chives, aux nombreuses lettres des correspondants de Robert, quelques
autres lettres plus familiales, aux témoignages dont je dispose, plus ou
moins récents, à mes souvenirs, et aussi en m’appuyant sur les travaux
d’historiens, sur des lectures plus romanesques, des mémoires, des jour-
naux intimes, ou encore de la correspondance, c’est-à-dire sur une com-
préhension des époques traversées que je voudrais la plus intime qui soit.
En expliquant la maturation intellectuelle de Robert Schnerb, ses en-
gagements de citoyen, ses choix d’historien et ses méthodes, on fait ici le
portrait d’un jeune homme brillant et travailleur acharné qui tente de
trouver sa place dans un monde historien vieillissant. En rappelant qu’il
a quarante ans en décembre 1940 et qu’il est juif, on trace le douloureux
chemin de ceux qui ont vécu la marginalisation et pour qui, dès lors, il est
difficile, à l’âge mûr, de retrouver les ambitions de leurs vingt ans tandis
que d’autres, plus jeunes, commencent de fulgurantes carrières. À travers
ce portrait, ne peut-on pas trouver aussi celui d’une génération?RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 20RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 21
LES ANNÉES HEUREUSES – 1900-1940RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 22
Robert Schnerb à trois ou quatre ans et le jour de sa bar-mitsvahRobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 23
SCHNERB, INTIME
Le premier cercle, le milieu familial
Robert, Lazare de son premier prénom, celui de son aïeul et de son
trisaïeul, est né le 20 décembre 1900 à Dijon. Ses parents sont com-
merçants. Maurice, son père s’est installé dans cette ville après un sé-
jour aux États-Unis où il a fait du commerce avec deux de ses frères. La
famille Schnerb est issue d’Alsace et c’est dans le contexte d’une Alsace
allemande qu’il faut aussi comprendre cette émigration. Au retour, Mau-
rice est chargé de l’affaire dijonnaise, un magasin de chaussures rue de
la Liberté. Ses deux frères d’aventure, Léopold et Benoît, s’installent à
Saint-Étienne.
Sa mère, Florine Lévy, née en 1876 à Molsheim, est issue d’une famille
de Balbronn. Quatrième fille d’une famille de cinq enfants, elle reçoit une
éducation bourgeoise mais sait qu’elle ne pourra pas faire un mariage à la
hauteur de ses espérances. Elle parle et écrit aussi bien l’allemand que le
français. Elle joue du piano. Mais si ses deux sœurs aînées sont bien do-
tées, sa sœur cadette et elle, malgré leur bonne éducation, auront évi-
demment des partis plus médiocres. Dans la bourgeoisie juive, pratiquant
encore l’endogamie, la communauté est réduite, ce qui rend le choix des
époux plus limité. Florine estime être mal mariée et en conçoit une hu-
miliation; le seul atout de ce mariage célébré à Strasbourg, c’est de lui per-
mettre de sortir d’Alsace allemande et de s’installer à Dijon tandis que ses
frères et sœurs restent en territoire annexé. Maurice, relativement aisé, et
de belle stature, n’a cependant guère reçu d’éducation, ce qui ajoute à
l’amertume de Florine.
La famille a pourtant une réelle aisance. Les Schnerb ont longtemps
habité au-dessus du magasin, rue de la Liberté puis, au premier étage du
6 avenue Victor-Hugo, appartement d’une belle maison bourgeoise de
trois étages, dont Robert raconte leur emménagement le 2 juin 1921: « Il
fait aussi bon qu’à la campagne selon papa. » Ils voyagent souvent dans
le midi et Florine prend les eaux chaque été.
À l’école, Robert est un bon élève mais il ne brille vraiment qu’en his-
toire. Je dispose de très peu de renseignements sur son enfance qui se dé-
roule en partie pendant le premier conflit mondial. Deux photos
jalonnent l’époque d’avant la guerre: la première en très beau costume
avec un élégant et très grand chapeau « mexicain » montre un enfant sou-
riant et enjoué de trois à quatre ans. Cet immense portrait a longtemps
trôné chez ma grand-mère; la deuxième est la photo du jeune homme,RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 24
18 ROBERT SCHNERB, UN HISTORIEN DANS LE SIÈCLE
le jour de sa bar-mitsvah – il a sans doute treize ans, les traits fins et un
joli sourire timide – que ma mère a encadrée et accrochée dans notre
salle de séjour près du piano, son piano Érard.
D’après Madeleine, élevé de manière très stricte, son seul moment
1d’évasion était la lecture du Cri-Cri, journal hebdomadaire pour enfants ,
dont il est privé en cas de résultats trop moyens. L’abonnement aurait
été pour cette raison interrompu lorsqu’il eut treize ans. En revanche, il
2devient le « fils idéal », les « succès universitaires aidant ».
Les relations avec ses parents sont mal connues. Cette punition à pro-
pos du Cri-Cri est restée dans la mémoire familiale et tend à démontrer
la sévérité de sa mère. Elle lui impose en effet une éducation très rigou-
reuse. Le jeune homme a fait en sorte de satisfaire les ambitions mater-
nelles même si sa future belle-fille, Madeleine, a tenté de démontrer qu’il
a été un peu rebelle en dressant le portrait « d’une mère possessive ». Il
semble exact qu’elle transfère ses déceptions et ses rancœurs en plaçant
tous ses espoirs sur son fils; Madeleine considère qu’elle « lui avait in-
culqué une certaine dose de mépris pour les activités commerciales, une
certaine autre dose d’antijudaïsme, un certain puritanisme, une certaine
3allergie à la dolce vita ». Si l’enfant n’a guère été désiré, suggère-t-elle en-
core, et fut laissé à des bonnes dans sa petite enfance – pratique cou-
rante dans la bourgeoisie –, bientôt Florine ne peut qu’éprouver une très
grande fierté pour un fils aussi brillant et bien élevé. D’ailleurs, Robert
dans son journal rédigé en 1920-1921, évoque les « douces après-midi
avec maman » (4 août 1921). Avec sa mère, il va au théâtre, au concert et
voyage, que ce soit lorsqu’il se rend à Paris pour ses recherches, ou l’été,
lorsqu’il l’accompagne pour sa cure à Pougues-les-Eaux.
Les visites et autres obligations familiales prennent une place assez
importante dans sa vie, il s’en acquitte, semble-t-il, sans rechigner. Il dé-
sire à l’évidence y tenir son rang et s’appuie sur ses talents pour s’impo-
ser : lors d’une cérémonie familiale en Alsace, il est fier d’avoir fait un
discours à contenu historique. Et sa vie, entre son père et sa mère, n’ap-
paraît pas comme pesante; certes il fait parfois état d’une scène vive mais
s’empresse de conclure qu’elle reste « sans suite, ni bouderie ». Il est
préoccupé par les soucis de ses parents à propos des affaires qui ne mar-
chent pas toujours très bien, il s’inquiète de la fatigue de son père qui
1 Cri-Cri 1911-1937: fondé en 1911 par les éditions Offenstadt (éditeur aussi de L’Épatant où
eon lit les aventures des Pieds Nickelés). « À l’aube du XX siècle, les nombreux titres des éditions
eeOffenstadt ont su séduire le public enfantin » Robert Schnerb, XIX siècle, p. 468. Jean-Paul
Sartre, dans Les Mots (1963) explique comment il réussit à se faire offrir toutes les semaines
L’Épatant et Cri-Cri, de ce même éditeur.
2 Mémoires pour deux (M2).
3 M2, p. 68.RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 25
SCHNERB, INTIME 19
parle souvent d’arrêter. Il évoque la visite désagréable du contrôleur fis-
cal le jour de l’anniversaire de son père, ou un problème avec une em-
ployée qui le conduit devant les prudhommes.
Dans son journal, Robert consigne également les fréquentes longues
promenades rituelles du dimanche, souvent en famille et plusieurs fois seul
avec son père. Il les note avec un plaisir particulier quand le temps est ra-
dieux et le froid vif. « Grande promenade avec papa par temps splendide…
vingt kilomètres. Record de l’hiver certainement! » (20 février)
Pourtant, le Journal des vingt ans de Robert n’évoque pratiquement jamais
de rencontres avec des Dijonnais, il ne rapporte aucune réception ni visite;
on ne voit en aucune façon s’esquisser une vie sociale de ses parents. Ma-
deleine explique cette attitude par le mépris éprouvé vis-à-vis de cette bour-
geoisie inculte et matérialiste, y compris et peut-être surtout la « juiverie »
dijonnaise. Il est néanmoins difficile de savoir si, réellement, le ménage était
totalement en retrait de la vie sociale car si Robert n’en parle pas, c’est peut-
être parce que cela ne l’intéresse pas; et si Madeleine l’évoque en ces termes,
c’est qu’elle est aussi de parti-pris. Elle n’est évidemment pas témoin, même
si elle a vécu à Dijon les quatorze premières années de sa vie.
Si donc je n’ai que peu d’idées sur les relations des Schnerb avec la so-
ciété dijonnaise, je sais cependant l’importance des relations familiales. Et
pour comprendre le milieu dans lequel Robert a grandi, il faut aussi s’in-
terroger, à travers la famille, sur les liens avec la judéité et avec l’Alsace. Ses
parents en sont en effet tous issus. Mais leur personnalité est difficile à cer-
ner car si ma grand-mère évoque très souvent péjorativement sa belle-mère
Florine, elle reste beaucoup plus discrète concernant son beau-père dont
elle mentionne essentiellement la bonhomie ou la chaleur humaine.
Maurice est né en 1867 à Mackenheim, le berceau de la famille Schnerb.
Tous ses aïeux comme leurs épouses sont nés dans ce bourg d’Alsace du
sud du Bas-Rhin situé dans le Ried, très près du Rhin: son arrière-grand-
père Lazard – le premier identifié – marié à Marie-Anne Lévy figure sur
1le recensement des Juifs d’Alsace de 1784 avec ses enfants, dont Léo-
pold – le grand-père de Maurice – né en 1780 et mort en 1835. Il a
épousé en 1813 Victoire Blum. Son fils Lazare (père de Maurice donc),
né en 1815 et mort en 1876, est le premier à prendre femme loin de
Mackenheim, Mathilde Dreyfus, née vingt ans après lui à Osthofen, au
nord de Molsheim. La province se trouve en territoire allemand depuis
l’annexion de 1871. Alors que Maurice et deux de ses frères s’installent
en France après leur retour des États-Unis, il semble que leur frère Henri
soit resté à Mackenheim et une sœur quelque part en Alsace. Des cou-
1 Dénombrement général des Juifs qui sont tolérés en la province d’Alsace en exécution des Let-
tres patentes de sa majesté en forme de règlement du 10 juillet 1784. Ouvrage édité en 1985.RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 26
20 ROBERT SCHNERB, UN HISTORIEN DANS LE SIÈCLE
sins sont partis pour Anvers. Leur mère Mathilde s’est finalement établie
à Toul, en Meurthe-et-Moselle, en Lorraine française.
Son père Lazare s’est battu avec la légion garibaldienne ayant défendu
Dijon. Là, se trouve sans doute l’origine de l’installation familiale même si
j’ignore si elle était effective avant la mort du père à Mackenheim en 1876.
Maurice a gardé un très fort accent probablement judéo-alsacien: une
anecdote rapporte que lorsque Hélène sa petite-fille de trois ans trottait,
dans son joli costume, couverte peut-être d’un élégant béret clair cachant
sa très belle chevelure, devant ses deux grands-pères devisant gravement
(le second a l’accent bourguignon), Maurice, droit et bien chapeauté, te-
nant son parapluie, s’arrêtait tous les cinquante mètres et s’exclamait :
1« Qu’elle est chantille cette petite! »
Florine juge l’alliance nouée avec la famille Schnerb un peu dégra-
dante; comment accepter une famille aussi mal éduquée, comment ne pas
éprouver un peu de honte pour un époux qui conserve un si fort accent
et dont la jovialité et l’expression spontanée des sentiments manquent
cruellement de raffinement, ce qui a posteriori est difficile à comprendre
tant Maurice a de l’allure. Il faut dire qu’émanent de Florine une réelle
distinction et beaucoup de finesse. Il apparaît chez elle en effet une forme
2de mépris à l’égard de la « juiverie alsacienne typique », mépris pour un
mode de vie d’un autre temps et d’autres lieux: comportements souvent
mesquins, cultivant une certaine méfiance à l’égard des autres, développant
jalousies et haines envers ceux des leurs qui ont mieux réussi ou qui sont
soupçonnés de trahir les valeurs communautaires. Car Florine connaît
bien ce milieu dont elle aussi est issue. Mais elle, elle a reçu une éducation
moderne, bourgeoise, citadine et française. Même si les Schnerb sont pro-
fondément français, Maurice ne peut satisfaire l’aspiration de Florine à
une véritable promotion sociale, afin d’entrer de plain-pied dans la bour-
geoisie. Par orgueil Florine se replie alors sur sa famille.
Son comportement a pratiquement conduit à une rupture avec la
branche Schnerb, jusqu’à ignorer des proches, dont Jacques un autre frère
de Maurice, qui vivaient, semble-t-il, aussi à Dijon, et contribue à trans-
mettre à son fils des préjugés à l’encontre des commerçants juifs présu-
més mesquins. Elle communique vraisemblablement aussi un rejet des
pratiques religieuses, superstitions populaires, que toute personne un tant
soit peu instruite ne peut partager. C’est ce que pense d’ailleurs aussi in-
timement le père de Madeleine ainsi que son grand-père. La laïcité, voire
la libre-pensée, colorent à l’évidence leur manière d’être. Je ne sais si Mau-
rice est autant détaché des traditions religieuses; j’imagine plutôt qu’il a
1 Souvenir de Pierre Liebschütz, lettre du 7 janvier 2000.
2 Expression de Robert dans son Journal des vingt ans.RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 27
SCHNERB, INTIME 21
substitué aux liens communautaires et aux pratiques religieuses un dé-
1vouement, voire une dévotion à la patrie française .
Hormis la circoncision et l’accomplissement de la bar-mitsvah, Ro-
bert n’a sans doute pas été élevé dans la tradition juive et d’aucune façon
dans le respect des règles religieuses. Il partage donc très certainement
cette méfiance à l’égard de ce milieu juif. Pratiquement aucune mention à
sa judaïté n’affleure d’ailleurs de son journal. Il laisse transparaître les pro-
pos railleurs des siens à l’encontre de la famille alsacienne. La méfiance
existe aussi à l’égard de la famille de Florine même si elle entretient des re-
lations assez étroites avec ses frères et sœurs. Certes, on se rencontre assez
souvent, on se rend aux cérémonies, naissance, mariage et, l’unique allu-
sion au judaïsme dans le journal de Robert, est la relation de son voyage
en Alsace pour représenter ses parents aux fiançailles de cousins qui se dé-
2roulent dans un restaurant juif d’Alsace . En revanche, quelques mois
après, la famille renonce à un autre mariage à Strasbourg afin d’échapper
à cette « juiverie alsacienne » qui se résume à « disputes et intrigues ».
Famille au sens large et « juiverie » vont de pair dans la défiance qu’elles
suscitent. Les Schnerb restent entre eux pour échapper à ces tracas. Mau-
rice souffre certainement de ne pas entretenir de vraies relations avec ses
frères avec lesquels il a vécu aux États-Unis; l’attachement sentimental à
Mackenheim reste très fort, même si on imagine des disputes pour des
questions d’argent – Florine souffrira toujours de dépendre financièrement
du reste de la « tribu Schnerb » qui possède toujours l’affaire dijonnaise.
Les relations avec la famille de Florine sont fréquentes ; elle reçoit
pendant plusieurs semaines en été Edgar Lévy, son neveu de quinze ans
qui vit à Mulhouse, et Robert se charge de parfaire son éducation intel-
lectuelle, partant du principe que ces milieux de commerçants – et en
miroir on devine qu’il met à part son père et sa mère – sont dépourvus
des talents donnés par les études: conversation, argumentation, savoir-
vivre, calme, pondération, travail… Avec la bonne éducation, Florine lui
a donc donné le goût des études et le « mépris du paraître des parve-
nus ». Toute sa vie, il aura ce souci exigeant de savoir, comprendre, et il
ne cessera de le reporter sur les siens.
Le patriotisme imprègne aussi l’éducation d’un jeune Juif dont les
années d’adolescence se déroulent pendant la Première Guerre. Plusieurs
dates importantes sont soigneusement évoquées dans son journal : le
1 Lazare Schnerb signe en caractères hébraïques l’acte de naissance de son fils Maurice. Son frère
Léopold résidant à Saint-Étienne présidait dans les années 30 l’Association cultuelle juive de sa ville.
(Voir L’Univers israélite, « le Journal des principes conservateurs du judaïsme »).
2 Il s’agit peut-être de la très renommée « Garkirch » (auberge juive), « chez Henriette », située à
Wolfisheim près de Strasbourg. (Freddy Raphaël et Robert Weyl, Juifs en Alsace, Privat, 1977, p. 263).RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 28
22 ROBERT SCHNERB, UN HISTORIEN DANS LE SIÈCLE
e4 septembre 1920, c’est le « cinquantenaire de la III République. Puisse
ce régime vivre en s’améliorant sans cesse ». Robert semble avoir fait une
publication sur « l’agression allemande ». Le 11 novembre il note: « fête
du cinquantenaire de la République… et aussi anniversaire de l’armistice:
dualité fâcheuse. Pourquoi n’avons-nous pas fêté le 4 septembre le 4 sep-
tembre? » Le 31 octobre, c’est la cérémonie de commémoration du com-
bat du 30 octobre 1870 à Dijon: « Beaucoup de monde et peu à voir! »,
épisode très important pour les Alsaciens, et plus encore les Juifs alsa-
ciens, aussi bien le père de Maurice que le grand-père de Madeleine. Pour
ces Juifs alsaciens, il importait de démontrer leur attachement à un pays
auquel ils doivent leur émancipation. Ceux-ci lui en ont su gré, puisqu’ils
sont très nombreux à avoir combattu en 1870, à avoir quitté l’Alsace alors
et opté pour la nationalité française. Si ce n’est pas le cas, l’attachement
à la culture française est fort. Leur engagement dans la guerre contre
l’agresseur allemand s’inscrit dans cette logique.
Même si, du fait probablement de son âge (quarante-sept ans), Maurice
n’est pas mobilisé en 1914, en tout cas, n’ira pas au front, il est extrêmement
patriote. Le patriotisme de Maurice est tel qu’il aurait plus tard, dit-on, par-
ticipé à des défilés des Croix-de-Feu. J’ai souvenir d’une photo dont la par-
tie droite a été manifestement découpée où l’on voit Maurice, une canne
dans la main droite et se tenant très fièrement, et j’entends les sous-enten-
dus amusés, voire ironiques, que je comprenais fort mal à l’époque.
Par le plus grand des hasards, lors d’une séance de tri de photos qui
avaient été encadrées et apposées sur les murs de la maison de mes pa-
rents, au dos d’une jolie photo de ma mère lors de son voyage de noces,
1une inscription étrange « le comité du Souvenir français déposant une
couronne au monument aux morts », signée Maurice, éveille d’autant
plus ma curiosité qu’elle est datée du 11 juillet 1943 et qu’elle n’a aucun
rapport avec la photo. Or ces mots sont en réalité au verso d’une autre
photo, une photo cachée en somme, représentant un groupe d’une ving-
taine d’hommes au garde-à-vous. Sur le côté quelques badauds. Devant
trois miliciens; deux autres hommes en uniforme dont un soufflant dans
un trombone qui porte l’insigne montrant son appartenance à la Légion
française des combattants, les autres, des hommes plutôt âgés, en civil…
J’identifie le nom de la rue: « rue de Genève » et après quelques recou-
pements – souvenir que les parents Schnerb se rendaient fréquemment
à Aix-les-Bains pour prendre les eaux, ajouté à l’allure des toits et des
balcons des maisons, je conclus que la scène se situe à Aix-les-Bains de-
1 Comité fondé au lendemain de l’annexion de l’Alsace-Moselle en souvenir des provinces per-
dues. Il multiplie les actions: entretien des tombes, érection de monuments et développe son
activité après la Première Guerre mondiale, aux côtés des associations d’Anciens combattants.RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 29
SCHNERB, INTIME 23
vant le monument aux morts Alfred Boucher. Et Maurice, ne serait-ce
pas cet homme au deuxième rang, droit et recueilli?
Ici, faisons simplement le constat de l’intense patriotisme du père de Ro-
bert, à l’image d’un grand nombre de Juifs d’Alsace qui ne se sont pas ac-
commodés de la perte de l’Alsace-Moselle alors que la France les a émancipés.
La défiance à l’égard de la communauté juive – le patriotisme exa-
cerbé de son époux partagé par bon nombre de Juifs, ne peut-il pas être
vu aussi comme une manière de défiance – n’empêche cependant pas
que Florine fasse agir la solidarité familiale et juive quand, par exemple,
des familles juives de Dijon ont donné des adresses pour faciliter l’ins-
tallation de Robert à Lyon en novembre 1921 – qui s’empresse d’ailleurs
de dire que cela n’a servi à rien! –, voire plus tard à Clermont-Ferrand.
Ses parents étaient jeunes à l’époque de l’affaire Dreyfus et une partie
des méfiances au sein de la « communauté » provient de l’attitude (ou de
l’attitude qu’on leur prêtait) des différentes familles lors de cette grave crise.
Chez les Schnerb (comme chez les Liebschütz), on garde en mémoire les
lâchetés – ou les supposées lâchetés – de certaines familles bourgeoises re-
niant leur origine, adhérant éventuellement au christianisme en considé-
rant comme très probable la culpabilité de Dreyfus. Comment concevoir
que l’Armée française se trompe? Il est néanmoins vraisemblable que l’Af-
faire ayant duré plusieurs années, les prises de position n’ont dû être ni si
nettes ni si radicales. On peut supposer que, comme Jules Isaac et sa famille,
la plupart des Juifs, surtout d’origine alsacienne, par germanophobie, et
donc par patriotisme, ont pu d’emblée accepter l’idée de la culpabilité de
Dreyfus. Il importe en effet de ne pas laisser penser que l’on défendrait
Dreyfus parce qu’il est juif: être français prime la judéité. Prendre le parti
de Dreyfus peut laisser croire qu’ils trahissent la France, pourtant leur pa-
1trie . Ce n’est qu’après le « J’accuse » que les opinions se renversent, que
les positions se démarquent nettement et qu’on n’a plus peur de passer
pour un mauvais Français en défendant un Juif. Et se distinguent alors les
dreyfusards des dreyfusistes. Chez les Schnerb, si on n’a pu qu’être drey-
fusard, jamais on n’a voulu remettre l’ordre en question! On a sans doute
été plus critique chez les Weil-Liebschütz, la famille de Madeleine.
Mais ces hésitations, ces positions mal assurées, ces retournements,
laissent dans les mémoires des traces indélébiles. Sans que je puisse sa-
voir le cheminement de l’opinion des Schnerb, leur probable attitude
dreyfusarde après 1898 explique une forte méfiance à l’égard des leurs,
1 C’est ce que Léon Blum a pu exprimer en 1935 en faisant le parallèle entre cette attitude et l’hé-
sitation de certains Juifs à lutter contre le fascisme, pour ne pas étayer la thèse de ceux qui vou-
draient voir dans cet engagement une simple solidarité communautaire : André Kaspi, Jules Isaac,
Plon, 2002, p. 33.RobertSchnerb 17septembre2011:schnerb 17/09/11 20:06 Page 30
24 ROBERT SCHNERB, UN HISTORIEN DANS LE SIÈCLE
soupçonnés d’être restés dans la position frileuse des antidreyfusards; et
il reste en conséquence un grand mépris pour les Juifs qui ont acquis de
hautes fonctions – en particulier dans l’université – en épousant l’antiju-
daïsme, ou l’antisémitisme ambiant; il existe aussi probablement une hos-
tilité contre des engagements trop radicaux. Les Juifs alsaciens incarnent
particulièrement dans le monde juif à l’époque de l’Affaire « la raideur na-
tionaliste, le puritanisme français, la manière distante à l’égard de coreli-
1gionnaires parvenus » évoqués parfois .
Le deuxième cercle: les amis, le mariage
Le journal de Robert permet de connaître les activités de sa jeunesse
et le cercle de ses amis. Des aspects de son caractère ressortent aussi.
Les relations avec ses camarades prennent une grande place. Se dé-
tachent deux à trois cercles d’amitié qui se recoupent sans doute: ses ca-
marades étudiants; ses anciens camarades de lycée par ailleurs aussi amis
du groupe des éclaireurs. Aucun Juif. Une photo datant de juillet 1918
commémore le succès au baccalauréat; on aperçoit Robert avec déjà une
petite moustache, semble-t-il, assis à gauche d’une très joyeuse tablée de
plusieurs camarades. Il rit et trinque; un camarade debout derrière lui se
montre au photographe versant du vin tandis que de l’autre main, il fait
les cornes au jeune Robert qui, malgré sa moustache virile, fait particu-
lièrement juvénile. Son ami le plus proche, Eymonnet, fils de vignerons,
du groupe des éclaireurs, figure sur la photo. À part les articles écrits sur
Carnot et Baden Powell, pour la revue des éclaireurs, Tout droit, qu’il signe
« le chercheur de vérité, ami des scouts », rien ne permet de mieux
connaître Robert dans cette activité.
Il garde des liens pendant longtemps avec deux autres garçons, des étu-
diants en histoire, plus âgés; l’un d’eux a fait la guerre et bénéficie de cer-
tains avantages pour compenser le retard pris du fait de sa mobilisation.
Leurs chemins politiques divergeront cependant complètement, en parti-
culier à l’époque du Front populaire et durant la Deuxième Guerre, mais
les liens même distendus demeureront. Il noue aussi des relations avec bon
nombre d’étudiants étrangers, serbes, grecs et roumains. Les discussions sur
leur avenir et sur les questions politiques prennent une place privilégiée.
Schnerb est aussi très impliqué dans les activités de l’université. En
effet, il s’occupe de la bibliothèque dans le cadre de l’Association des étu-
1 Cité par Hannah Arendt, Sur l’antisémitisme, p. 184, note 51: André Foucault, Un nouvel aspect
de l’Affaire Dreyfus, juillet 1938.