Robert Triffin – Milieux académiques et cénacles économiques internationaux (1935-1951)

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Prenant pour base la première partie de sa vie, ce livre retrace l'évolution intellectuelle de l'économiste belgo-américain Robert Triffin (1911-1993) connu notamment pour la formulation en 1960 du « dilemme » portant son nom et mettant en avant l’impasse que représente l’utilisation de la monnaie d’un pays, fût-il les États-Unis, comme monnaie internationale en raison du nécessaire endettement externe qu’implique automatiquement la constitution de réserves de change en dollar par le reste du monde. Sont décrites ici les années de formation et ses premières étapes professionnelles. L’enseignement qu’il reçoit tant à Louvain qu’à Harvard lui ouvre des perspectives professionnelles multiples au niveau académique. Les convulsions de la Seconde Guerre mondiale orienteront son destin en radicalisant son idéal kantien de la recherche des conditions d’une paix durable entre les nations en se concentrant sur la question de la monnaie internationale. Son parcours commence par l’Amérique latine et se poursuit par sa participation à la réorganisation insti­tutionnelle de l’Europe après 1945. Au fil de cet ouvrage, apparaît le cheminement atypique d’un scientifique créatif, d’un fonctionnaire insoumis et d’un diplomate de circonstances. Se dessine au final une constante : l’ambition d’appliquer des remèdes multilatéraux à des problèmes jusque-là – et encore aujourd’hui – jugés la plupart du temps insolubles parce qu’essentiellement abordés dans un cadre national et dès lors très souvent stérile.


Publié le : lundi 5 octobre 2015
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EAN13 : 9782930358673
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Remerciements

L’Association internationale sans but lucratif « Robert Triffin International – RTI » est très heureuse de livrer cette première étude biographique approfondie de Robert Triffin. Cet exceptionnel travail, qui comble une évidente lacune, est l’aboutissement d’une thèse de doctorat qui n’aurait pu être menée à terme sans le soutien sans failles de plusieurs institutions dont l’Institut d’études européennes de l’Université catholique de Louvain (UCL) et la « Robert Triffin International – RTI ». De nombreuses personnes ont également contribué, collectivement ou individuellement, à cette publication. Qu’ils soient ici tous chaleureusement salués pour leur aide, avec une mention particulière pour Christian Ghymers qui a assuré la coordination du travail éditorial.

Consacrée aux années 1935-1951 (mais en fait depuis son arrivée à l’université à Louvain en 1929), de la naissance d’un économiste dans le Louvain des années de la dépression, jusqu’au début de l’intégration européenne par le Plan Marshall et l’Union européenne des paiements, cette recherche vise à comprendre et interpréter « l’équation personnelle » de Robert Triffin au cours de la première partie de sa vie professionnelle. Elle permet de baliser dans leur environnement l’ensemble des éléments personnels et contextuels qui forgèrent un homme et sa pensée créative. Ce travail remarquable s’inscrit dans l’effort d’analyse des réseaux auquel adhère l’UCL depuis plus de trente ans en compagnie de plusieurs partenaires internationaux.

Cet intérêt pour les « cercles », « milieux », « cénacles » et autres groupes réticulaires a essentiellement été développé par le Groupe d’étude de l’histoire de l’Europe contemporaine (GEHEC) animé par le professeur Michel Dumoulin. Sous sa conduite, le GEHEC (devenu en 2009 le CEHEC – Centre d’étude d’histoire de l’Europe contemporaine) s’est mué lui-même en un véritable réseau. Grâce à cette approche, de nombreux projets doctoraux nécessitant une logistique complexe ont pu voir le jour et mobiliser une coopération intensive au niveau tant national qu’international. En témoignent les origines et parcours des historiens qui se sont investis dans la participation au jury de cette thèse : Michel Dumoulin (promoteur) et Paul Servais (UCL) ; Olivier Feiertag (Université de Rouen) ; Geneviève Duchenne (Facultés universitaires Saint-Louis) et Kenneth Bertrams (Université libre de Bruxelles). L’auteur souhaite les remercier tout spécialement pour leur implication critique et constructive.

L’Association « Robert Triffin International », qui s’attache à prolonger l’œuvre scientifique du « money doctor » de Louvain, se devait d’assurer une large diffusion à cette recherche qui dénoue magistralement les fils complexes des idées, des personnes et des expériences à l’origine de cette quête d’un monde plus stable et plus pacifique à partir d’une « paix monétaire ». Le pari du multilatéralisme ici mis en lumière garde plus que jamais son actualité et sa pertinence pour traiter les angoissantes instabilités globales actuelles.

L’Association est tout particulièrement reconnaissante au Fonds Camille Gutt et à son Président le baron Michel Vanden Abeele, qui s’est généreusement associé au financement de cette publication. En effet, Robert Triffin œuvra sous la direction de Camille Gutt, premier Directeur Général du FMI en 1946, et cette coopération valorisa durant plus de quatre années leurs complémentarités à l’image de celle qui permet aujourd’hui la sortie de cet ouvrage.

Ce sont de drôles de gens, les témoins muets qui vivent au centre des tableaux. On peut nommer ainsi ceux qui n’ont pas simplement fréquenté tel grand homme, réel ou prétendu. Ces gens n’ont pas seulement été mêlés de près à un événement, historique ou réputé l’être. Présents au centre de la scène, visibles sur l’estrade, ils demeurent malgré tout en retrait, capables d’observer, comme à distance, ce qu’ils côtoient de si près. La plupart du temps, on ne sait ni ce qu’ils pensent ni ce qu’ils voient. S’ils prennent la parole, des surprises sont possibles [1].

There must be some pleasure in writing detective stories. But for me, idea tracing is a very good game, enough to fill a fairly busy working life [2].

I would be a historian if I were not an economist [3].

Vous ne pensez quand même pas qu’il y a des choses sérieuses dans les archives ? [4]

Or c’est le même homme [Georges Simenon] à qui il a fallu près de huit cents pages pour raconter son enfance jusqu’à l’âge de seize ans. (...) Son héros n’était complet qu’accompagné de ses parents et grands-parents, de ses oncles et de ses tantes dont il nous rapporte les travers et les maladies, les petits vices et les fibromes, et il n’y a pas jusqu’au chien de la voisine qui n’ait droit à une demi-page. (…) Pour moi, un homme sans passé n’est pas tout à fait un homme. Au cours de certaines enquêtes, il m’est arrivé de consacrer plus de temps à la famille et à l’entourage d’un suspect qu’au suspect lui-même, et c’est souvent ainsi que j’ai découvert la clé de ce qui aurait pu rester un mystère [5].

Nous approuvons Robert Mossé lorsqu’il demande que les économistes de l’avenir projettent plus de lumière sur les dirigeants et moins sur les moyens de direction. Les Confessions et les Mémoires d’outre-tombe, dont il réclame spirituellement la publication, seraient en effet plus instructifs que les théories abstraites [6].

Des plus célèbres parmi les monétaristes contemporains, d’un Sir Dennis Robertson, d’un Bresciani-Turroni, d’un Myrdal, d’un Triffin, d’un Hahn, pour ne parler que de quelques vivants, un ministre des finances peut ignorer jusqu’au nom ; selon son tempérament et les circonstances, il fera, sans le savoir, du Myrdal ou du Bresciani-Turroni [7].

Introduction

Le jeudi 11 février 1965, Valéry Giscard d’Estaing s’apprête à prendre la parole à la Maison du Droit rue d’Assas à propos de la réforme du système monétaire international. Alors qu’il pénètre dans le grand amphithéâtre parisien, le ministre des Finances français est accueilli par un chahut « amical » de sifflets à roulettes. On lui crie de s’asseoir. Il reste debout et décide de s’adresser à son auditoire sans lire ses notes. Il cite le plan Rueff. Les « hou, hou » fusent. Quelque peu décontenancé, il harangue les 3 000 étudiants présents : « ayant beaucoup de personnes à nommer, nous allons pouvoir mesurer à vos applaudissements qui vous appréciez le plus » [8]. A l’évocation du nom de Triffin, un tonnerre d’applaudissements retentit.

Toutes choses étant égales par ailleurs, Triffin apparaît bien être un homme non seulement célèbre mais aussi populaire. Tant la presse française [9] qu’américaine [10] ne manque pas de souligner le succès, présenté comme inattendu, qu’a obtenu l’économiste né à Flobecq.

Triffin a à son actif d’avoir été consulté par John F. Kennedy dès l’été 1959, soit avant son élection en tant que président des Etats-Unis, et d’avoir en même temps servi de conseiller à la toute jeune Commission des Communautés européennes. Mais personne dans les cercles du pouvoir français ne comprend comment ce petit homme d’origine belge enseignant en anglais dans une université américaine a pu faire passer auprès d’un public étudiant français un message a priori aussi abscons que celui portant sur la réforme du système monétaire international.

Cette renommée que connaît Triffin au milieu des années 1960, et qui ne se limite ni aux Etats-Unis où il exerce ni à la France où il se fait entendre, est difficile à expliquer. Il faut au premier chef comprendre comment Triffin s’est fait. C’est dans cette perspective que ses années de jeunesse, celles au cours desquelles se décide son orientation professionnelle, sont importantes. Quand au terminus ad quem, il est motivé par la fin mise par Triffin à ses fonctions officielles au sein de l’administration américaine. Après 1951, il s’investit dans une carrière académique qui lui offre l’opportunité d’aborder son rapport à l’autorité sous un autre angle. Il conquiert une indépendance qui l’autorise à clamer haut et fort ses idées sans plus devoir être soumis à une autorité hiérarchique avant toute publication, le corollaire négatif de cette liberté étant un éloignement du processus de décision. Après 1951, c’est une nouvelle approche, une nouvelle méthode – peut-être davantage axée sur la pratique des « réseaux sociaux » – mais aussi de nouvelles ambitions que Robert Triffin mobilise. En outre, le contexte change également de dimension. Il n’est plus question d’avant-guerre et d’après-guerre mais de guerre froide. Parallèlement, le traitement médiatique des « experts » se modifie. On leur accorde beaucoup plus d’importance dans les média. Leur action, nécessairement plus exposée, subit des contraintes inconnues jusque-là. En découlent des formes originales d’organisation (comme le groupe de Bellagio) qui tranchent avec la logique des cercles intellectuels auxquels Triffin a été initié dans les années 1930 et qu’il a apprivoisés au profit de la reconstruction de l’Amérique latine et de l’Europe dans les années 1940. A autre époque, autre traitement, ce qui justifie les bornes temporelles qui encadrent la présente recherche.

Au cours des 16 années évoquées ici (1935-1951), Triffin connaît trois mutations : de l’étudiant à l’économiste ; de l’économiste au conseiller et enfin du conseiller au professeur. Ces trois mutations, intimement liées à autant de reconfigurations réticulaires, constituent la trame du présent travail. Elles permettent de canaliser les questions qui se posent inexorablement lorsque l’on souhaite mieux comprendre l’homme. Les deux premiers chapitres décrivent ainsi comment s’expriment les premières ambitions intellectuelles de Robert Triffin, déclinées notamment au travers de ses premiers travaux scientifiques. En élaborant ces derniers, il acquiert la maîtrise technique tant à Louvain qu’à Harvard et esquisse les premiers réflexes méthodologiques mis en place pour défendre ses idées. L’interrogation majeure qui transcende cette tranche de vie concerne la façon dont Triffin parvient à manifester ses compétences et ses qualités sociales ainsi que la manière dont son entourage l’aide à trouver son « juste milieu », alors nécessairement académique. Les questions essentielles sont celles des liens établis. Comment Triffin dialogue-t-il avec son environnement ? Quels atouts en tire-t-il pour le reste de son aventure ? Comment gère-t-il les ruptures et continuités sans lesquelles aucune évolution n’est possible ?

La seconde partie du récit est composée des trois sections, plus descriptives, consacrées respectivement aux trois emplois que connaît Triffin dans une administration publique américaine qui, en matière économique, n’est pas encore suffisamment pléthorique pour être strictement compartimentée. Robert Triffin y fait la connaissance du petit monde des cénacles économiques internationaux qui seront appelés à préparer les grandes réformes d’après-guerre (montée en puissance du FMI, rétablissement du commerce mondial via l’ITO, mise en œuvre du plan Marshall). Il s’agit du temps de l’expérience qui caractérise le passage de la théorie à la pratique, de la recherche à l’expertise. D’autres compétences se révèlent chez l’économiste, qualités indispensables pour progresser dans la prise de décision, tant au niveau diplomatique que politique.

La période de guerre n’est pas sans interférer avec cet apprentissage. Il apparaît dès lors judicieux d’étudier comment Triffin tire parti et/ou est handicapé par ce contexte difficile, comment il accepte de moduler ses certitudes pacifistes au profit d’un engagement collectif au service de la liberté et comment son comportement évolue suite à cette épreuve. En parallèle, il faut faire l’inventaire de ses liens réticulaires mis en péril et parfois irrémédiablement démantelés par les hostilités. Ce focus se révèle en effet d’autant plus utile que le champ principal auquel Triffin se destine est celui du conseil. A cet égard, cette période de reconstruction s’avère particulièrement propice à la mise en lumière de la façon dont Triffin conçoit ses articulations sociales. Il enrichit continuellement son bagage intellectuel mais au fur et à mesure qu’il acquiert de l’autorité scientifique, on peut se demander s’il n’est pas tenté de se montrer plus ferme dans la défense de ses idées et s’il n’est pas susceptible d’entrer en conflit avec d’autres meneurs d’opinions. Pour répondre à ces questions, la description, transversale, de la façon dont Triffin est confronté à la contradiction, à la censure voire à la sanction constitue un point essentiel. Elle est en effet nécessaire pour comprendre l’indépendance qu’il manifestera à partir des années 1950 et qui constituera l’une des qualités principales qui légitimeront ses interventions dans les années 1960.

Repères historiographiques

Le nom de Triffin demeure omniprésent dans la presse internationale tout au long des années 1960. Il disparaît cependant des colonnes au cours de la décennie suivante, à mesure que l’enterrement des accords de Bretton Woods devient de plus en plus manifeste dans la foulée de la décision de Nixon du 15 août 1971 de mettre fin à la parité officielle du dollar avec l’or. Robert Triffin se voit coller une étiquette de Cassandre, qui avait prévu avant tout le monde la crise monétaire, mais dont le discours répétitif a perdu de son actualité. Le remède qu’il a préconisé n’est plus à l’ordre du jour. La majorité considère qu’une réponse, bonne ou mauvaise, a été apportée au problème sous la forme de la mise en place des taux de changes flexibles. Dès lors, continuer à poser l’équation dans les mêmes termes comme s’obstine à le faire Triffin lasse les décideurs qui se détournent de lui [11].

La tradition anglo-saxonne accorde généralement une large place au rôle des individus dans l’histoire. En témoignent par exemple les entretiens oraux menés par la Truman Library. Cependant, l’oubli dans lequel tombe Triffin dans les années 1970 s’étend également à ce genre de programmes commémoratifs. En réalité, seuls quelques jeunes académiques lui demeurent à cette époque fidèles et s’obstinent à diffuser ses idées. Benjamin J. Cohen rend hommage à sa critique du fonctionnement du Gold Standard [12] et Brian Tew s’attache à prouver que l’idée d’une banque centrale internationale esquissée par Triffin est valable et viable [13]. Mais au-delà de ces références qui se focalisent, comme dans le cas des synthèses portant sur l’UEP ou sur l’ECA, sur l’étude d’institutions ou de problèmes spécifiques, la pensée développée par l’économiste d’origine belge ne fait pas l’objet de synthèses de grande envergure.

Dans le monde francophone, la science historique d’après-guerre s’est longtemps refusé à étudier l’impact de la personne. En France, la mode historiographique voulant « que les individus ‘fassent’ l’Histoire » n’a, en 1966, plus la cote [14]. Il faut attendre la fin des années 1960 pour que l’approche prosopographique, profitant probablement de l’engouement pour l’histoire des « masses », prenne son essor et soit appliquée aux technocrates. Sont ainsi rédigés en 1968 et 1980 deux ouvrages atypiques, l’un portant sur les fonctionnaires impliqués dans les décisions économiques en France [15] et l’autre sur les technocrates des institutions européennes [16]. Feront suite à ces ouvrages des thèses se focalisant sur les milieux entourant une institution au cours d’une période délimitée, la Seconde Guerre mondiale étant particulièrement privilégiée [17]. Dans les années 1990, les excursions dans cette veine se multiplient [18].

Si Robert Triffin saisit l’occasion en 1981 de revenir sur son parcours professionnel [19], il faut attendre 1988 pour disposer d’une première recension bibliographique de l’œuvre de Robert Triffin [20] et 1990 pour qu’une première esquisse biographique envisage son parcours dans son ensemble à partir d’une quinzaine d’heures d’entretiens accordés à Catherine Ferrant et Jean Sloover et remis en contexte sous forme d’encarts thématiques par Michel Dumoulin et Olivier Lefebvre [21]. Au début des années 2000, une notice biographique a été rédigée dans le cadre de la préparation de cette recherche doctorale, notice publiée dans la Nouvelle biographie nationale [22] alors que l’engagement européiste de Robert Triffin a été esquissé lors d’une communication récente [23]. Mais au final, seul un mémoire de licence récent a cherché à interpréter l’énonciation du fameux « dilemme de Triffin » dans un contexte plus général [24].

Les archives personnelles de Robert Triffin sont demeurées jusqu’ici largement inexploitées. Elles forment le socle documentaire du présent travail. Elles ont été constituées en deux fonds issus d’une division opérée à l’époque du retour définitif de Triffin en Belgique (septembre 1977). Les documents qu’il a laissés à Yale ont été transférés en janvier 1979 du Département d’économie aux Archives de la Yale University. Ils ont été classés en 38 boîtes et ont fait l’objet d’un inventaire sommaire [25]. Du côté belge, les archives rapatriées des Etats-Unis ont été réunies dans un fonds enrichi ensuite à plusieurs occasions. En 1988, Robert Triffin a transmis à l’UCL, par l’entremise du professeur Michel Dumoulin, un fonds de documents permettant de suivre ses activités entre 1969 et 1975 au service du CAEUE. Ces pièces ont été microfilmées et rendues accessibles à plusieurs établissements scientifiques [26]. A la mort de Robert Triffin en 1993, le matériel récupéré dans son bureau a à son tour été collecté. Enfin, ce fonds a été augmenté des dons de Lois Triffin ainsi que d’autres proches de la famille. L’ensemble a fait l’objet en 2003 d’un inventaire [27].

Mis à part l’édition de ses souvenirs [28], un ouvrage généalogique [29] et un florilège d’histoire locale [30], les détails sur les premières années de la vie de Robert Triffin proviennent principalement des différents actes d’état civil conservés dans les archives communales. La période louvaniste offre des sources plus diversifiées. Les travaux effectués dans le même esprit à propos de l’ISL ouvrent des pistes [31]. Celles-ci sont alimentées, pour Louvain, par les publications d’époque et les synthèses historiques [32]. En outre, les archives conservées à la Katholieke Universiteit Leuven mettent à disposition des chercheurs les fiches du registre des étudiants de l’Université de Louvain pour la période 1836-1968. Enfin, si les entretiens oraux avec d’anciens condisciples (Marcel Peeters notamment) ont également été utiles, ce sont surtout les journaux universitaires qui apportent un maximum d’informations sur la vie quotidienne des étudiants.

Les annuaires de l’Université de Louvain mis à part, la première publication mentionnant le nom de Robert Triffin est L’Avant-Garde [33]. Ses activités au sein de cette revue étudiante resteront cependant largement ignorées jusqu’à ce que Louis Carette, alias Félicien Marceau, n’en fasse état en 1968 [34].

Mode, forme et fond du récit

Hubert Bonin rappelle que l’intérêt de la démarche biographique, en matière d’histoire économique, semble surtout valoir en tant que « scalpel socio-mental, qui scrute les réseaux de pouvoirs et d’influences, qui déniche le matériau de la reconstitution de groupes socio-professionnels, de mentalités collectives, en adjoint de la sociologie historique » [35]. Pour s’inscrire pleinement dans cette logique, il convenait de sélectionner « un personnage sur lequel on possède suffisamment d’informations » [36]. En la matière, les fonds d’archives personnelles déposés respectivement à l’UCL et à l’université de Yale qualifiaient particulièrement Robert Triffin. Ces archives, par leur richesse, rendaient en outre possible un dialogue avec d’autres sources elles aussi souvent peu ou pas exploitées et permettaient de capitaliser les acquis de travaux récents [37] menés sur des personnalités mixtes, c’est-à-dire relevant encore de l’ancien régime par leur affiliation à une institution ou une carrière déterminée mais ayant côtoyé et même parfois prospecté un terrain contigu à celui de la génération de ces « docteurs » économiques qui s’affirme pendant et après la Seconde Guerre mondiale et que Robert Triffin illustre de manière idoine.

La forme du récit est bâtie sur le mode de la narration et, pour reprendre l’expression utilisée par Schumpeter et Perroux, de l’ « équation personnelle » [38]. Comme le note d’ailleurs justement Jacques Le Goff, « une biographique non événementielle n’a pas de sens » [39]. Elle ne se lit pas pour autant comme une description mécanique d’une vie ayant un « début », une « fin » et changeant de route au gré de l’un ou l’autre aiguillage [40]. Lorsque Triffin vient au monde, il est déjà au milieu de son histoire. Au fur et à mesure de son parcours, il interagit avec d’autres parcours dont il connaît tantôt le commencement (le FMI), tantôt l’achèvement (le Gold Exchange Standard), l’un et l’autre (l’UEP) ou ni l’un ni l’autre (la banque centrale européenne).

Sur le plan rédactionnel, l’approche biographique se justifiait essentiellement en tant que moyen de description, avec pour finalité non pas d’expliquer mais simplement de mieux connaître. Il en résulte au premier abord un tableau relevant largement de l’inventaire, parfois abscons, souvent complexe mais jamais linéaire. Comme le souligne Pierre Bourdieu, la constance d’un tel sujet d’étude « n’est sans doute que celle d’un nom propre » [41]. Pour fabriquer du sens, la prise en compte de l’interaction de l’individu par rapport à son environnement est indispensable. C’est ici qu’intervient la confrontation au groupe et c’est ce qui explique la place qu’occupe son traitement, tant quantitativement que qualitativement, comme en témoigne les différentes pièces du dramatis personae rassemblées en annexe. Un tel corpus était nécessaire pour mieux appréhender ce que l’individu apporte « à l’ensemble des autres agents engagés dans le même champ et affrontés au même espace possible » [42].

Ces considérations méthodologiques mises à part, retracer la vie d’un homme représente un défi majeur en termes de critique historique. Le cas de Günter Grass l’a particulièrement mis en lumière [43]. Décrire un parcours humain est toujours difficile, en premier lieu à cause de l’identification et de la sélection des sources. Les documents officiels ignorent le rôle de ceux qui ne sont pas présents sur la scène publique. Comme le note E.F. Penrose, « such publications are valuable records of the facts concerning formal organizations, meetings and other activities but they necessarily leave out the complex interplay of human personalities which in last resort is the very core of history » [44]. C’est ainsi que l’apport en 1908 d’Enrico Barone au concept de courbe de possibilités de production a été longtemps ignoré [45].

A l’inverse, on ne peut tirer argument des lacunes des archives officielles pour s’inspirer presque exclusivement des traces laissées par son sujet d’études : archives personnelles, publications, entretiens enregistrés. Une telle approche ne peut en effet qu’être partiale. La constitution même des archives privées obéit nécessairement à un ordre de tri qui n’est pas nécessairement pertinent pour le chercheur intervenant au mieux quelques décennies plus tard. Elle souffre généralement du biais de présenter sous un jour avantageux le « champion » dont on envisage de décrire le parcours. Dès lors, l’intérêt du traitement ultérieur s’harmonise rarement avec les contingences qui ont présidé à la sélection. Il devient nécessaire de procéder à sa propre enquête pour mobiliser davantage les documents que l’on cherche en fonction d’une grille d’analyse que ceux que l’on trouve suite aux aléas de la conservation.

Ce qui apparaît logique présente néanmoins un inconvénient logistique de taille. Au-delà des questions d’identification des sources, l’historien est limité par des contingences extérieures : l’éloignement des dépôts, les difficultés d’accès, l’absence d’indexation et plus généralement l’ignorance quand il ne s’agit pas de désinformation volontaire. A cet égard, ce projet a grandement bénéficié des apports que représente l’échange d’idées et d’informations rendu possible par la fréquentation de réseaux de recherche, au premier rang desquels le Centre d’étude d’histoire de l’Europe contemporaine (CEHEC) basé à Louvain-la-Neuve et le Réseau international de jeunes chercheurs en histoire de l’intégration européenne (RICHIE). Il découle de cette aventure que l’étude des interactions sociales, par le biais biographique, ne peut se faire sans une pratique heuristique partagée. C’est peut-être là le principal enseignement méthodologique de cette recherche.

De Flobecq à Louvain (1911-1932)

Le village, Flobecq, au sein duquel Robert Triffin voit le jour le 5 octobre 1911, est situé en zone frontalière. Il s’étend sur un territoire de 2 317 hectares situé entre les Ardennes flamandes et la France. Il est caractérisé par un paysage champêtre et bucolique qui séduit des apprentis-peintres comme René Magritte [46]. Au début du 20e siècle, ses habitants – ils sont un peu moins de 4 000 – ne sont économiquement pas à plaindre. L’économie locale a connu un essor assez remarquable, grâce notamment au tabac et au commerce transfrontalier [47]. Robert Triffin naît ainsi dans une région caractérisée par le croisement de différentes cultures, langues et religions. Il fait ses premiers pas dans une maison où cohabitent une dizaine de personnes.

A l’âge de sept ans, il est confronté à un changement d’univers. Il est contraint, par le choix de ses parents, à déménager dans une autre zone frontalière, franco-belge cette fois. Le contact avec Flobecq s’étiole. Alors qu’il était jusque-là habitué à vivre entouré de grands-parents, d’un grand frère, d’une servante, Triffin devient, par les circonstances de la vie, un enfant unique aux côtés de ses parents. Ces circonstances, combinées à une sécurité financière accrue, lui ouvrent des portes : Robert Triffin sera le premier membre de sa famille à pouvoir se consacrer aux études, d’abord secondaires au Collège Notre-Dame de la Tombe à Kain (près de Tournai) ensuite universitaires à Louvain. C’est une chance mais aussi un handicap : à la fin de sa scolarité primaire, son isolement se renforce encore par la distance intellectuelle qui se marque par rapport à ses condisciples.

Au tournant des années 1930 à Louvain, l’ambiance est diamétralement différente, tant sur le plan géographique que temporel. Triffin y découvre une ville dix fois plus peuplée que son village (40 000 habitants) touchée de plein fouet par la crise économique. Les fortunes familiales, particulièrement dans l’industrie textile, qui financent les études de leurs enfants s’effondrent ; l’offre de bourses diverses et variées diminue et les diplômés ne sont plus aussi assurés de trouver une bonne place à la fin de leur cursus.

Lorsqu’il arrive à Louvain, Triffin fait, naturellement, partie des « manchabals », qualificatif associé aux étudiants qui assistent assidûment et passivement aux cours. Cette discipline est dictée non seulement par l’habitude mais aussi et surtout par une obligation intérieure – celle de prouver qu’il mérite de poursuivre ses études et d’obtenir une bourse sans laquelle il serait forcé de renoncer. Il n’y a cependant dans cette exigence aucune incompatibilité avec un engagement hors de la sphère strictement académique dès lors que Triffin a prouvé et s’est prouvé qu’il était capable, sur le plan intellectuel, de tenir la dragée haute à ses condisciples. Deux ans après son entrée à l’université, un tournant s’opère ainsi à l’occasion d’un déménagement. Triffin quitte la rue de Namur pour s’établir rue Sainte-Anne. C’est là qu’il fait la connaissance de Paul Delcorde, un étudiant « candide » [48], tout comme lui, qui est arrivé à Louvain en 1930 après avoir passé un an à l’ISL. Par son entremise, il découvre Auguste Marin [49]. Cette double rencontre bouleverse le schéma des relations sociales de Triffin. Il garde et noue des contacts avec des anciens de Kain (Pierre Piron, Jules Parfait) mais découvre, via les étudiants bruxellois (Paul Delcorde, Auguste Marin) un milieu intellectuel très actif où d’autres partagent ses questions, ses révoltes. Lorsque Jeune Europe publie les « confessions » d’Abdelkrim affirmant avoir acheté des armes auprès d’industriels français du Creusot [50] ou lorsque La Cité chrétienne salue la façon dont L’Avant-Garde rend compte, à l’occasion du pèlerinage de Langemarck, du vécu des troupes allemandes hébergées en Belgique pendant la Première Guerre mondiale [51], Triffin est personnellement et intimement concerné. Il a gardé un souvenir ému du soldat allemand à peine sorti de l’adolescence qu’il a côtoyé pendant la guerre à Flobecq avant qu’il ne se fasse tuer [52]. Son frère a fait partie de ces « troupes françaises et [des] volontaires étrangers [qui] vont se faire tuer au Maroc pour le « pacifier » (…) et [qui] sont mitraillés par des engins français » [53]. Il s’approprie ce côté extra-académique, intellectuel et bohème de l’université qui devient aussi un peu le sien. Si en 1932 il apparaît toujours comme un « manchabal » assistant à des cours de pandectes où il se retrouve quasiment seul, l’année suivante on le retrouve avec les « astèques » de L’Avant-Garde [54]. Au même moment, il quitte son domicile fictif bruxellois pour s’établir administrativement à Bois-de-Lessines où ses parents sont revenus s’installer après avoir mis un terme à leur exil français. Ce changement semble témoigner de deux évolutions. D’une part, Triffin n’a plus besoin de la capitale pour respirer : L’Avant-Garde lui offre ce service in situ à Louvain. D’autre part, il renoue avec ses racines.

L’université ne peut servir de référence à un enracinement profond ; la région de Flobecq par contre, avec les liens familiaux distendus mais durables qui y sont ancrés, peut remplir cette fonction. Ainsi naît sans doute une affection particulière pour une région qui devient le symbole d’un foyer stable dont Triffin, de plus en plus globe-trotter, sera longtemps privé.

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