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Rôles transfrontaliers joués par les femmes dans la construction de l'Europe

De
424 pages
Depuis des siècles, des Françaises ont eu une certaine idée de l'Europe et de l'ouverture européenne de la France. Contrairement aux préjugés qui accordent aux femmes le seul domaine de leur maison, certaines mirent ces idées en pratique, anticipant ainsi une Europe unie. Quel fut le rôle du genre dans cette ouverture européenne ? Ce volume apporte la démonstration pour la période allant du XVIIe au XXIe siècle (Suzan Van Dijk).
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LES RÔLES TRANSFRONTALIERS Sous la direction de
Guyonne LEDUCJOUÉS PAR LES FEMMES
DANS LA CONSTRUCTION DE L’EUROPE
Depuis des siècles, des Françaises ont eu « une certaine idée » de l’Europe LES RÔLES TRANSFRONTALIERS
et de l’ouverture européenne de la France. Contrairement aux préjugés,
souvent bien ancrés, qui accordent aux femmes le seul domaine de leur JOUÉS PAR LES FEMMES
maison, certaines – notamment celles qui voyageaient, évoquées dans ce
volume par Françoise Barret-Ducrocq, mais aussi celles qui prenaient la DANS LA CONSTRUCTION
parole et publiaient leurs écrits – mirent ces idées en pratique, anticipant
DE L’EUROPEainsi une « Europe unie ». Au-delà des frontières, d’autres femmes eurent
une attitude semblable. À l’échelle internationale des femmes participaient
à des réseaux de communication, non seulement en entretenant des
correspondances privées les unes avec les autres, mais aussi en jouant
un rôle dans le domaine public où elles servirent d’intermédiaires à des
écrivains et à des écrivaines d’autres langues, qui avaient capté leur intérêt.
Le présent volume en apporte la démonstration pour la période allant
e edu xvii au xxi siècle, avec quelques cas exceptionnels antérieurs. Plus ou
moins implicitement, la série d’exemples mène à la question : quel fut le
rôle du « genre » (gender en anglais) dans cette « ouverture européenne » ?
Était-ce un pur hasard que ces femmes-là, précisément, arrivent à penser
au-delà des frontières linguistiques et nationales ? Ou faut-il considérer
que le « genre » y est, en effet, pour quelque chose ? Ce volume présente
une série de cas et d’exemples pour orienter la réexion sur cette question
qui ne sera pas résolue pour autant de sitôt.
Suzan van Dijk, préfacière
Guyonne Leduc, ancienne élève de l’École normale supérieure (Sèvres), agrégée
d’anglais, est professeur à l’université Charles de Gaulles-Lille III.
Préface de Suzan VAN DIJK
ISBN : 978-2-296-99745-5
40 e
DES_IDEES_ET_DES_FEMMES_GF_LEDUC_DOS21,5_ROLES_TRANSFRONTALIERS_FEMMES_CONSTRUCTION_EUROPE.indd 1 16/11/12 15:52
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LES RÔLES TRANSFRONTALIERS JOUÉS PAR LES FEMMES
Sous la direction de
Guyonne LEDUC
DANS LA CONSTRUCTION DE L’EUROPELES RÔLES TRANSFRONTALIERS
JOUÉS PAR LES FEMMES
DANS LA CONSTRUCTION DE L'EUROPE Collection Des idées et des femmes
dirigée par Guyonne Leduc
Ancienne élève de l'École Normale Supérieure (Sèvres)
Professeur à l'université Charles de Gaulle - Lille 3
Des idées et des femmes, collection pluridisciplinaire dépourvue de tout esprit partisan,
gynophile ou gynophobe, a pour objet de présenter des études situées
à la croisée de la littérature, de l'histoire des idées et des mentalités,
à l'époque moderne et contemporaine.
Les thématiques y auront trait aux femmes en général ou à des figures précises de
femmes, avec prise en compte de leur globalité
(de leur sensibilité comme de leur intellect).
Le monde occidental constituera, dans un premier temps, le champ géographique
concerné, ce qui n'exclut pas une ouverture ultérieure potentielle
aux mondes oriental et extrême-oriental.
Ouvrages parus
Barrière, Jean-Paul et Philippe Guignet, dir. Les Femmes au travail dans les villes en France et en
e eBelgique du XVIII au XX siècle. 2009. 318 pp.
eBoulard, Claire. Presse et socialisation féminine en Angleterre au XVIII siècle: "Conversations à
l'heure du thé." 2000. 537 pp.
Dor, Juliette, Danielle Bajomée et Marie-Élisabeth Henneau. Femmes et livres. 2007. 329 pp.
Enderlein, Évelyne. Les Femmes en Russie soviétique 1945-1975. Perspectives 1975-1999. 1999.
213 pp.
Genevray, Françoise. George Sand et ses contemporains russes: Audience, échos, réécriture.
2000. 410 pp.
Gheeraert-Graffeuille, Claire. La Cuisine et le forum: Images et paroles de femmes pendant la
révolution anglaise (1640-1660). 2005. 467 pp.
Jaminon, Martine et Émilie Faes, éds. Femmes de sciences belges: Onze vies d'enthousiasme.
2003. 97 pp.
eKerhervé, Alain. Une Épistolière anglaise du XVIII siècle: Mary Delany (1700-1788). 2004. 611
pp.
Leduc, Guyonne, dir. L'Éducation des femmes en Europe et en Amérique du Nord, de la Renais-
sance à 1848: Réalités et représentations. 1997. 525 pp.
eLeduc, Guyonne. L'Éducation des Anglaises au XVIII siècle: La Conception de Henry Fielding.
1999. 416 pp.
Leduc, Guyonne, dir. Nouvelles Sources et nouvelles méthodologies de recherche dans les études
sur les femmes. Préface de Michelle Perrot. 2004. 355 pp.
Leduc, Guyonne, dir. Travestissement féminin et liberté(s). Préface de Christine Bard. 2006. 439
pp.
Leduc, Guyonne, dir. Réalité et représentations des Amazones. Préface de Sylvie Steinberg. 2008.
486 pp.
eLeduc, Guyonne. Réécritures anglaises au XVIII siècle de l'Égalité des deux sexes (1673) de
François Poulain de la Barre: du politique au polémique. 2010. 500 pp.
Martin, Marie. Maria Féodorovna (1759-1828) en son temps: Contribution à l'histoire de la Rus-
sie et de l'Europe. 2004. 452 pp.
O'Donnell, Mary Ann, Bernard Dhuicq et Guyonne Leduc, eds. Aphra Behn (1640-1689):
Identity, Alterity, Ambiguity. 2000. XX + 310 pp.
Verrier, Frédérique. Le Miroir des Amazones: Amazones, viragos et guerrières dans la littérature
e eitalienne des XV et XVI siècles. 2004. 256 pp. Sous la direction de
GUYONNE LEDUC
LES RÔLES TRANSFRONTALIERS
JOUÉS PAR LES FEMMES
DANS LA CONSTRUCTION DE L'EUROPE
Préface
SUZAN VAN DIJK Du même auteur

Morale et religion dans les essais et dans les Mélanges de Henry Fielding. 2
vols. Paris : Didier Érudition, 1990. XIII + 931 pp.
e
L'Éducation des Anglaises au XVIII siècle: La Conception de Henry
Fielding. Paris : L'Harmattan, 1999. 416 pp.
eRéécritures anglaises au XVIII siècle de l'Égalité des deux sexes (1673) de
François Poulain de la Barre: du politique au polémique. Paris : L'Harmat-
tan, 2010, 502 pp.
Dir. L'Éducation des femmes en Europe et en Amérique du Nord, de la
Renais-sance à 1848: Réalités et représentations. Paris : L'Harmattan, 1997.
525 pp.
Traduit en italien : L'educazione delle donne en Europa e in America del
Nord dal Rinascimento al 1848: Realtà e rappresentazioni. Collana "Logi-
che Sociali." Torino : L'Harmattan Italia, 2001. 511 pp.
Dir. Nouvelles Sources et nouvelles méthodologies de recherche dans les
études sur les femmes. Préface de Michelle Perrot. Paris : L'Harmattan, 2004.
355 pp.
Dir. Travestissement féminin et liberté(s). Préface de Christine Bard. Paris :
L'Harmattan, 2006. 439 pp.
Dir. Réalité et représentations des Amazones. Préface de Sylvie Steinberg.
Paris : L'Harmattan, 2008. 486 pp.
O'Donnell, Mary Ann, Bernard Dhuicq et Guyonne Leduc, eds. Aphra Behn
(1640-1689) : Identity, Alterity, Ambiguity. Paris : L'Harmattan, 2000. XX +
310 pp.
Barret-Ducrocq, Claire Bazin et G. Leduc, dir. Comment l'égalité vient aux
femmes. Politique, droits et syndicalisme en Grande-Bretagne, aux États-
Unis et en France. Préface/Entretien de Claudie Baudino. Paris : L'Harmat-
tan, 2012. 253 pp.
Bazin, Claire et G. Leduc, dir. (Re)naissance et horizons au féminin
e e(littérature anglo-saxonne, XVIII -XX siècles). Préface de Jean-Jacques Le-
cercle. Paris : L'Harmattan, 2012. 171 pp.



© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

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diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99745-5
EAN : 9782296997455 SOMMAIRE
Préface de Suzan van Dijk (La Haye) ................................................................. 11
Remerciements ..................................................................................................... 20
Introduction: " Les Projections européennes des historiens modernes sur deux
eimpératrices romaines du V siècle : Galla Placidia et Aelia Eudocia "
Bertrand Lançon (Limoges) ............................................................................ 23
PREMIÈRE PARTIE
DES TRADUCTRICES
th" European Women Writers Translated into Spanish in the XVIII Century :
A Global Approach "
Mónica Bolufer Peruga et Juan Gomis Coloma (Valence) ........................... 33
" Traductrices françaises (1751-1800) : préférences genrées ? "
Suzan van Dijk (La Haye) ............................................................................... 45
" La Chair, l'os et les éléments. 'L'heureuse fécondité' de la traduction scien-
etifique au XVIII siècle : le cas de Marie-Geneviève Thiroux d'Arconville "
Adeline Gargam (Nouvelle Calédonie) ............................................................ 59
e" Les Femmes écrivains françaises dans le territoire slovène du XIX siècle "
Katja Mihurko Poniž et Tanja Badali (Nova Gorica, Slovénie) ..................... 77
DEUXIÈME PARTIE
DES MÉDIATRICES
" La Cité des dames, un matrimoine sans frontières "
Juliette Dor (Liège) .......................................................................................... 99
" Respublica litterarum et respublica mulierum : le cercle féminin transnational
ed'Anne Marie van Schurman dans l'Europe savante du XVII siècle "
Sandrine Parageau (Paris-Ouest-Nanterre-La Défense) .............................. 111
" Les Femmes russes francophones en tant que médiatrices culturelles (fin du
e eXVIII - début du XIX siècle) "
Elena Gretchanaia (Orléans) ........................................................................ 123
7
?" Intellectual women's roles across borders : French educationists Genlis and
Leprince de Beaumont's influence in England in the late eighteenth
century "
Michèle Cohen (Richmond American International University) ................... 135
" La Contribution des Roumaines dans la réception des littératures européennes
e dans l'espace culturel roumain au XIX siècle "
Ileana Mihaila (Bucarest) ............................................................................. 147
" La Russie, terre de médiatrices : l'exemple d'Anna Engelhardt "
Évelyne Enderlein (Strasbourg) .................................................................... 157
TROISIÈME PARTIE
VOYAGES TERRESTRES ET INTELLECTUELS
" Quand les religieuses cloîtrées sillonnent l'Europe : itinéraires transfrontaliers
ed'annonciades célestes au XVII siècle "
Marie-Élisabeth Henneau (Liège) ................................................................ 177
e" Les Femmes russes et la franc-maçonnerie européenne à la fin du XVIII et au
edébut du XIX siècle "
Alexandre Stroev (Paris 3) ............................................................................ 189
" Heart of Whiteness : Letters Written during a Short Residence in Sweden,
Norway, and Denmark de Mary Wollstonecraft "
Nathalie Zimpfer (CPGE, Lyon) ....................................................................205
QUATRIÈME PARTIE
MOUVEMENTS FÉMINISTES TRANSNATIONAUX
" Marie Stopes et la question du contrôle des naissances en Angleterre au début
edu XX siècle : un enjeu féministe transnational "
Angeline Durand-Vallot (Lyon 1, IUFM) ..................................................... 223
" De la lutte pour les droits des femmes à l'établissement de la démocratie et au
pacifisme international : la contribution des féministes allemandes à la
construction de l'Europe dans les années 1890-1920 "
Sylvie Marchenoir (Dijon) ............................................................................. 237
e" L'nternationalisation de la question féminine au début du XX siècle "
Fatma Chehih-Ramdani (Paris 13) .............................................................. 251
" Construire un espace européen ou construire un espace international ?
L'Exemple de Marguerite Thibert (1886-1982) "
Françoise Thébaud (Avignon) ....................................................................... 267
8" Des intellectuelles aux associations de terrain : l'engagement des femmes
musulmanes dans la société allemande "
Cécile Prat-Eckert (Valenciennes) ................................................................ 283
CINQUIÈME PARTIE
L'ART TRANSFRONTALIER AU FÉMININ
" Une Voix critique dans l'Europe littéraire de la fin de siècle :
Lou Andreas-Salomé "
Isabelle Mons (Versailles - Saint-Quentin-en-Yvelines) ................................ 295
" Édith Boissonnas et 'le genre art brut' : tropisme suisse chez Jean Dubuffet
et chez Jean Paulhan "
Muriel Pic (NeuchâteI) .................................................................................. 305
" Les Voix de traverse de Clara Janés (ou les pouvoirs de la poésie) "
Danièle Miglos (Lille 3) ................................................................................. 325
" L'Art transfrontalier de Unica Zürn ou les traductions de l'impossible
dans un surréalisme au féminin "
Mireille Calle-Gruber (Paris 3) .................................................................... 337
" De Freud à Cixous : Dora et le théâtre de l''hystérature' "
Sarah-Anaïs Crevier Goulet (Paris 3) .......................................................... 349
Conclusion: " Les Européennes et la circulation des idées :
entre universel et particulier "
Françoise Barret-Ducrocq (Paris 7) ............................................................. 369
Ont contribué à cet ouvrage ............................................................................. 381
Résumés des contributions ............................................................................... 387
Index nominum .................................................................................................. 397
9PRÉFACE
Suzan VAN DIJK
Institut Huygens pour l'Histoire des Pays-Bas (La Haye)
Depuis des siècles, des Françaises ont eu une " certaine idée " de l'Europe et
de l'ouverture européenne de la France. Contrairement aux préjugés souvent
bien ancrés, qui accordent aux femmes le seule domaine de leur maison, cer-
taines – notamment celles qui voyageaient, évoquées dans ce volume par Fran-
çoise Barret-Ducrocq, mais aussi celles qui prenaient la parole et publiaient
leurs écrits – mirent ces idées en pratique, anticipant ainsi une " Europe unie ".
Au-delà des frontières, d'autres femmes eurent une attitude semblable. À
l'échelle internationale des femmes participaient à des réseaux de communi-
cation, non seulement en entretenant des correspondances privées les unes avec
les autres, mais aussi en jouant un rôle dans le domaine public où elles servirent
d'intermédiaires à des écrivains et à des écrivaines d'autres langues, qui avaient
1capté leur intérêt .
Le présent volume en apporte la démonstration pour la période allant du
e eXVII au XXI siècles, avec quelques cas exceptionnels antérieurs. Plus ou
moins implicitement, la série d'exemples mène à la question : quel fut le rôle du
" genre " (" gender " en anglais) dans cette " ouverture européenne " ? Était-ce
un pur hasard que ces femmes-là, précisément, arrivent à penser au-delà des
frontières linguistiques et nationales ? Ou faut-il considérer que le " genre " y
est, en effet, pour quelque chose ? Dans le cas des deux femmes qui ouvrent le
volume, il est clair qu'il faut répondre par l'affirmative aux deux questions : il
semble bien que la " mariabilité " des deux femmes dont parle Bertrand Lançon,
eGallia Placidia et Aelia Eudocia (V siècle), soit à l'origine de leur position et
peut-être de leur attitude transnationales.

1 À l'intérieur du réseau NEWW (New Approaches to European Women's Writing), actuelle-
ment financé comme une Action COST (" Women Writers In History ", 2009-2013), plusieurs vo-
lumes ont été publiés et sont en cours de publication. Voir, par exemple : Gillian Dow, éd., Trans-
lators, Interpreters, Mediators : Women Writers 1700-1999 (Oxford : Peter Lang, 2007) ; Agnese
Fidecaro, Henriette Partzsch, Suzan van Dijk et Valérie Cossy, éds., Femmes écrivains à la croi-
sée des langues / Women Writers at the Crossroads of Languages, 1700-2000 (Genève : Métis-
Presses, 2009) ; Katherine Astbury, Hilary Brown et Dow, éds., Women Readers in Europe :
Readers, Writers, Salonnières, 1750-1900. Numéro spécial de Women's Writing, volume 18/1 (fé-
vrier 2011) ; Hilary Brown et Dow, éds., Readers, Writers, Salonnières. Female Networks in Eu-
rope, 1700-1900 (Oxford : Peter Lang, 2011).
11Néanmoins, ce que j'appelle ici l'ouverture des femmes à l'Europe n'est pas
toujours liée aussi directement à leur mariage avec un étranger. Qu'en était-il
donc pour les autres ? Ce volume présente une série de cas et d'exemples pour
2orienter la réflexion sur cette question qui sera pas résolue pour autant de sitôt .
À travers les articles, regroupés en cinq parties, une évolution se dessine.
Elle s'appuie sur les différentes activités qu'occupaient de plus en plus de fem-
mes en littérature : tout d'abord, la traduction et aussi la médiation dans un sens
plus large – activités que des femmes pouvaient exercer chez elles –, puis les
voyages qui devenaient de plus en plus " faciles " et permettaient de nouveaux
contacts et de nouvelles initiatives pour des traductions/médiations (souvent
difficiles à distinguer les unes des autres), à publier soit séparément, soit de plus
en plus aussi dans la presse périodique. Celle-ci, développée considérablement
evers la fin du XIX siècle dans tous les pays d'Europe, donna lieu à une presse
féminine qui allait présenter au monde le mouvement féministe, préparé, en fait,
de longue date par des activités individuelles. Autour de 1900 on commença à
le reconnaître comme " transnational ", et il contribua véritablement à influencer
des décisions politiques. À côté de ce mouvement bien installé, certaines fem-
emes se font entendre au XX siècle, néanmoins, qui considèrent les exigences
féministes dépassées, mais " profitent " cependant de ce que le féminisme a
réussi à obtenir.
Globalement la présentation en cinq parties correspond à une " marche " à
travers différentes périodes de l'histoire culturelle européenne où des femmes
jouent des rôles différents. Traductrices au début – individuellement, mais en
grand nombre –, leurs activités prennent des allures plus larges : elles se profi-
lent comme médiatrices, parfois et de plus en plus souvent en médiatisant les
travaux et les activités de leurs consœurs. Grâce à leurs voyages, une solidarité
féminine prend forme, qui se renforce par les correspondances où elles s'enga-
egent. Et c'est ainsi qu'elles en arrivent à unir véritablement leurs efforts au XX
siècle dans le cadre de ce qu'on appelle maintenant la première vague féministe,
qui, assez paradoxalement, permettra à des " figures isolées " de prendre leurs
distances. Elles ressentent ou s'accordent une liberté qui semble prouver que
l'égalité entre hommes et femmes est en train de se concrétiser.
Les contributions de ce volume offrent une sorte d'alternance entre des aper-
çus larges et des cas précis : entre les femmes membres de " mouvements " où
elles sont actives, profitant de structures en place ou en train de se créer, et cel-
les décrites comme des cas isolés, voire comme des figures que l'on suppose ex-
ceptionnelles. L'avenir et la continuation des recherches diront si elles l'étaient
en effet : peut-être trouvera-t-on des cas similaires ?

2 Et qui fait l'objet du réseau NEWW / de l'Action COST mentionné-e dans la note précéden-
te. Voir aussi www.womenwriters.nl.
12Le christianisme avait peut-être été le premier de ces " mouvements interna-
3tionaux ", mettant en place dès le Moyen-Âge des réseaux entre les couvents .
eL'internationalisation du monde littéraire et savant, à partir du XVII siècle, en
est un autre, aidé par le développement de la presse et de la librairie internatio-
nale. Il se concrétise dans les correspondances et dans la création de sociétés sa-
4vantes. Les femmes y participèrent davantage qu'on ne le pensait . Le troisième
ede ces mouvements est donc, à partir du XIX siècle, le mouvement féministe.
Mais, on le verra, il avait été, en fait, " préparé " de longue date, entre autres,
par certaines des femmes décrites ici. Le rapport entre hommes et femmes se
posait donc différemment dans ces " mouvements ", et il sera traité différem-
ment dans les diverses parties de ce volume.
En suivant l'ordre chronologique et en se demandant, en même temps, si les
femmes – traductrices et médiatrices – œuvraient surtout pour leurs consœurs
ou si elles incluaient aussi les écrivains masculins, on rencontre d'abord Christi-
ne de Pizan (1364-1430), sous la plume de Juliette Dor. Il est clair que c'est un
" matrimoine " que propose sa Cité des dames ou, plus précisément, qu'elle pro-
pose aux femmes. C'est le premier du genre à avoir été réalisé par une femme,
5en réaction à la compilation due à Boccace , où lui était apparue la nécessité
d'une perspective féminine en la matière. Ce genre de la compilation bio-biblio-
graphique, consacré à des femmes extraordinaires, était promis à un grand ave-
6nir , et la distinction entre compilateurs et compilatrices allait y devenir plus
importante. Christine de Pizan mentionnait peu de représentantes de la littératu-
re, faute de cas à présenter, mais c'est bien au rôle des femmes comme " civili-
satrices " qu'elle s'intéresse, et, en effet, à l'échelle européenne. Mais dans les
compilations plus tardives (les listes s'allongeant d'un siècle à l'autre…) les écri-
vaines devinrent de plus en plus nombreuses, et le genre a pu servir de source
d'information à nos générations actuelles de chercheurs… malgré ou à cause de
la diversité des critères de sélection.
Dans la partie des " Médiatrices ", on rencontre aussi celles qui communi-
quent entre elles à l'intérieur d'un réseau de correspondance : la médiation, par
les unes pour les autres, est visible dans les ensembles de lettres, constitués de

3 Voir, par exemple, Wybren Scheepsma, " Mystical Networks in the Middle Ages ? On the
First Women Writers in Dutch and Their Literary Contacts ", " I have heard about you ". Foreign
Women's Writing Crossing the Dutch Border : From Sappho to Selma Lagerlöf, éd. Suzan van
Dijk, Petra Broomans, Janet F. van der Meulen et Pim van Oostrum (Hilversum : Verloren, 2004)
43-60.
4 Voir Dorothée Sturkenboom, " Une Société savante exclusivement féminine : Présage des
temps modernes ou vestige de l'Ancien Régime ? ", Annales historiques de la Révolution françai-
se 4 (2001) : 117-28.
5 De mulieribus claris (1374).
6 Voir Hilde Hoogenboom, " The Community of Letters and the Nation State : Bio-Bibliogra-
phic Compilations as a Transnational Genre ", Women Telling Nations, éd. Amelia Sanz et van
Dijk (Actes du Colloque COST-WWIH de Madrid, novembre 2010 ; en préparation).
13la correspondance des femmes savantes. Tout en étant " connectées " au monde
savant masculin, elles ressentirent le besoin de contacts entre femmes : " ras-
semblons-nous ". Le rassemblement, étudié ici par Sandrine Parageau, se fait
eautour de celle qui, au XVII siècle, est un modèle pour les autres. C'est avec la
savante Anne Marie van Schurman (1607-1678) que les autres femmes veulent
communiquer, parce qu'elles ressentent ou supposent des similitudes. Qu'elles
soient d'origine anglaise, allemande ou française, leur expérience est semblable
et, en particulier, toutes vivent ce paradoxe d'être condamnées à la domesticité
bien quelles soient douées pour les sciences et attirées par elles. À cette situa-
tion, même une van Schurman avait réagi par une attitude paradoxale, elle aus-
si : elle apparaît comme un modèle d'érudition, certes, mais se veut également
un exemple de modestie. Mis à part ce dernier aspect sans doute, la conscience
féminine collective européenne, qui se laisse dessiner autour d'Anne Marie van
Schurman, se prolongera dans l'intérêt que, dans les siècles à venir, elle susci-
7tera chez d'autres femmes .
L'autre institution transnationale, l'Église, celle-là même qui cloîtrait les
efemmes, les incita aussi – paradoxalement – à se déplacer. Au XVII siècle c'est
dans le cadre de la Contre-réforme que l'Église catholique a mis les gens en
marche – des femmes aussi, même cloîtrées, pas toujours dans le but de connaî-
tre les lieux et les gens qu'elles allaient voir, mais plutôt pour travailler à leur
conversion. Le voyage relaté ici par Marie-Élisabeth Henneau, qui a été fixé par
écrit, témoigne pourtant bien d'une forme d'ouverture au monde. Un groupe
constitué d'annonciades célestes partit de Paris en 1666 pour créer une nouvelle
fondation en Basse-Saxe. Grâce au fait d'être " dirigées " par une Allemande –
qui s'était d'abord convertie au catholicisme –, les sœurs entrèrent en contact
avec la population et firent réellement " la découverte de l'autre ". Tout en con-
tribuant à construire l'espace européen de la catholicité, elles se rendirent com-
pte que les luthériens sont " de très honnêtes gens ".
eAu XVIII siècle, on peut dire qu'un " mouvement " de traductions se déchaî-
ne en Europe, auquel participent des femmes en grand nombre. Il importe d'en
évaluer l'ampleur et, si possible, d'arriver à savoir si ces femmes avaient des
raisons spécifiques de s'y lancer. Cette question, Mónica Bolufer et Juan Gomis
e
l'étudient pour le XVIII siècle espagnol. Il s'avère que, en Espagne, les femmes
qui traduisent les écrits d'autres femmes ont, en effet, une raison bien précise :
elles prennent pour modèles ces écrivaines étrangères, notamment françaises,
car elles manquent de modèles dans leur propre culture. C'est donc pour elles
une stratégie pour s'affirmer comme auteures.
En France, à la même époque, on peut dire que les écrivains femmes
en'avaient pas ce même besoin : le XVII siècle français leur en avait fourni, des
modèles. Il est évident – Suzan van Dijk le montre à partir d'une analyse des

7 Telles que Lady Mary Wortley Montagu en 1746, Elise Polko en 1865, et Aletta Jacobs en
1899. Cette dernière la compare à Olympe de Gouges et à Mary Wollstonecraft.
14traductions inventoriées dans la bibliographie du genre romanesque, donnée par
8Angus Martin, Vivienne Mylne et Richard Frautschi – que des traductions
d'écrits de femmes ne sont pas forcément dues à des femmes et que les tra-
ductrices peuvent avoir une nette préférence pour les romans écrits par des
hommes.
Ceci ne concerne pas uniquement la fiction romanesque : Adeline Gargam
décrit le cas de cette traductrice très prolifique que fut Marie Geneviève Char-
lotte Thiroux d'Arconville (1721-1804). Malgré une éducation restreinte aux de-
voirs du ménage, elle publia des dizaines de traductions, dont maintes ne por-
taient pas son nom sur la page de titre. Par conséquent, ses nombreux lecteurs
n'ont pas toujours été conscients qu'il s'agissait du travail d'une femme. Il est, en
particulier, intéressant de la voir utiliser le texte-source comme un podium où
elle pouvait apparaître elle-même : elle y exprime ses propres points de vue sur
9la matière exposée par " ses " auteurs, voire y apporte des rectifications .
En sens inverse, des écrivaines françaises ont aussi été " exportées " : Michè-
le Cohen présente les cas des éducatrices Jeanne-Marie Leprince de Beaumont
(1711-1780) et Stéphanie de Genlis (1746-1830). Toutes deux furent lues et tra-
eduites dans l'Europe entière jusque dans le courant du XIX siècle. Le cas de
leur réception en Angleterre, discuté ici, est édifiant puisque l'aînée des deux
avait exercé le métier de gouvernante à Londres, et que c'est justement sa propre
expérience qui a servi de point de départ à la publication de ses écrits pédagogi-
ques. Le rôle joué par ces deux femmes pour l'éducation, dont celle des filles, et
dans toute l'Europe, ne peut guère être surestimé. Néanmoins, l'écart entre la vie
" normale " anglaise et les réalités évoquées dans ces textes explique suffisam-
ment la nécessité, avérée, pour les traducteurs et pour les traductrices de procé-
der à des adaptations.
eEn Slovénie, au XIX siècle, et à propos de la traduction féminine, resurgit la
question de savoir " qui peut-on prendre comme exemple ? ", question qui avait
déterminé des Espagnoles du siècle précédent à traduire des Françaises. Katja
Mihurko Poniž et Tanja Badali présentent une femme journaliste qui formule
cette même question : en réponse, elle mentionne des noms d'auteures qui ris-
quent de surprendre maintenant. En avertissant que, dans ce pays germanopho-
ne, il faudrait éviter de ne suivre que des modèles allemands, elle nomme les ro-
mancières françaises Henrietta Consuela Sansom (publiant sous le pseudonyme

8 Angus Martin, Vivienne Mylne et Richard Frautschi, Bibliographie du genre romanesque
français: 1751-1800 (London : Mansell, 1977).
9 Quelque chose de semblable avait été constaté pour Louise de Kéralio-Robert par Nicole
Pellegrin, dans son article " Une Traductrice historienne. Louise de Kérart et les voya-
geurs anglais ", Femmes écrivains à la croisée des langues, éd. Fidecaro et al., 67-90, et pour Eli-
sabeth Bekker traduisant en néerlandais Stéphanie de Genlis (voir van Dijk, " La Préface comme
lieu de rencontre : Mme de Genlis et sa traductrice hollandaise Elisabeth Bekker ", Préfaces ro-
manesques, éd. Mladen Kozul, Jan Herman, Paul Pelckmans et Kris Peeters (Louvain : Peeters,
2005) 385-96.
15
?de Brada [1847-1938]) et Jeanne Lapauze (connue sous le nom de Daniel Le-
10sueur, 1860-1920). Mais George Sand, lue dans toute l'Europe , l'est aussi en
Slovénie, où des écrivaines locales lui sont comparées. Malgré les influences
parfois très précises qu'elle y exerçait, la prendre comme exemple ou comme
modèle était plus difficile pour les auteures locales.
En Roumanie, à la même époque, le lien avec la France était beaucoup plus
fort. Ileana Mihaila indique un certain nombre d'écrivaines roumaines qui se
sont posées en médiatrices vis-à-vis des littératures européennes. Leur choix
d'auteurs à traduire était très divers : Héliodore aussi bien que Dante et Benja-
min Constant ; les autrices Stéphanie de Genlis et l'Autrichienne Karoline Pi-
chler (1769-1843), toutes deux omniprésentes en Europe, à côté de Marie Maré-
chal (usant du pseudonyme d'Henry Fauquez, née en 1831) restée inconnue.
Ileana Mihaila attribue ces très nombreuses traductions à la demande des lectri-
ces. Peut-être cela est-il dû au féminisme naissant dont nombre de ces traductri-
ces furent aussi les initiatrices pour la Roumanie.
eEn Russie, la traduction était entre les mains des femmes depuis le XVIII
siècle. Plus tard, cette activité fut en relation avec leur besoin de gagner leur vie
et avec les revendications féminines pour l'accès à l'instruction. Évelyne Ender-
lein décrit le cas d'Anna Engelhardt (1835-1903). Représentative en ce qu'elle a
aussi besoin d'argent et est active en tant que féministe, son autonomie comme
médiatrice et la qualité de ses traductions font d'elle une réelle exception. Par le
biais d'une revue qui compte six mille abonnés, le Messager de l'Europe, elle
fait connaître les écrivains européens importants de la fin du siècle, parmi les-
quels les romancières anglaises Mary Elizabeth Braddon (1835-1915) et Rhoda
Broughton (1840-1920). Pour ce qui concerne la France, elle publie dans le
Messager ses " Lettres de Paris " (1875-1880), où elle fit connaître, aux lecteurs
russes, l’œuvre de Zola.
Les liens entre la Russie et la France étaient, d'ailleurs, relativement intenses,
grâce aux voyages effectués par les femmes russes, grâce aussi aux correspon-
dances qu'ils entraînaient entre les voyageuses et les gens restés au pays. En
Russie, le modèle de société français était pris comme exemple : les Russes
avaient adopté, notamment, les salons littéraires tenus par les femmes. À ce pro-
pos, Elena Gretchanaia insiste sur la relative intégration de nombreuses femmes
russes dans la société française et européenne, ce qui se manifeste, en particu-
lier, dans les romans écrits par des femmes russes en français et où elles sem-
blent bien constituer une " communauté européenne ".
Entre les deux pays des contacts s'étaient établis via la franc-maçonnerie –
autre espace qui permettait à des Européens de tout pays de se sentir chez soi
pendant leurs voyages à l'étranger. Alexandre Stroev étudie les rôles que par-

10 Voir van Dijk et Kerstin Wiedemann, éds., George Sand. La Réception hors de France au
eXIX siècle, numéro spécial de la revue Œuvres & Critiques 28.1 (2003).
16viennent à y jouer les femmes russes – rôles tout d'abord féminins d'épouses et
de filles. Mais c'est là aussi que Catherine II fit sentir son influence.
Natalie Zimpfer discute le voyage, complètement individuel celui-là, de Ma-
ry Wollstonecraft (1759-1797) vers les pays scandinaves. L'ouvrage qui en ré-
sultea n'est pas un récit de voyage : il contient plutôt des observations et des ré-
flexions comparées, insistant davantage sur les ressemblances que sur les diffé-
rences entre les pays. Mary Wollstonecraft décrit également les contacts avec
les autochtones à qui elle posait des questions qui les étonnaient : c'étaient des
" questions d'hommes " !
e e À la fin du XIX et au début du XX siècle, les contacts entre femmes écri-
vains de divers pays émanent souvent du féminisme naissant. Angeline Durand-
Vallot présente l'Anglaise Marie Stopes (1880-1958), cas intéressant d'une fem-
me qui tire les conclusions de sa propre expérience sexuelle et maritale, se ren-
dant bien compte qu'elle n'est pas unique. Son livre, dont le titre (Married Love
[1918]) renvoie aux attentes créées par le genre romanesque mais qui, en fait,
les dénonce, combine les identités individuelle et collective. Son discours révo-
lutionnaire créa un choc et en suscita d'autres, novateurs eux aussi.
C'est l'époque où le féminisme international s'installe. Sylvie Marchenoir
étudie celui de l'Allemagne, dans son article qui touche à tous les éléments per-
etinents, présents tant dans les romans de femmes depuis le XVIII siècle que
dans les discours et dans les traités que l'on peut considérer comme proto-fémi-
nistes : l'éducation des filles, la violence conjugale, les enfants illégitimes, l'ar-
gent qu'il faut gagner, le rôle de l'Église et la nécessité, pour les femmes, d'écri-
re pour et sur elles-mêmes. À travers le cas de Louise Otto-Peters (1819-1895),
elle insiste sur la nécessité de concevoir ce mouvement féministe comme un
héritier de 1789 et de 1848 et de le situer dans l'histoire européenne.
eC'est ce que fait Fatma Chehih-Ramdani pour le début du XX siècle. Pour
elle, l'internationalisation du mouvement est le résultat d'une prise de conscien-
ce féminine : les forces individuelles métamorphosées en volonté collective au-
raient créé une solidarité transnationale entre les femmes. Celles-ci, enhardies
par leur sentiment de sororité, se sont mises à défier les institutions et ont, par
exemple, réussi à exercer une certaine influence sur le traité de paix, signé après
la Première Guerre mondiale.
Françoise Thébaud étudie, pour cette même période, le cas d'une femme ex-
ceptionnelle : Marguerite Thibert (1886-1982), que l'on peut situer assez claire-
ment par rapport à ses modèles potentiels (ayant enseigné au Collège Sévigné et
soutenu sa thèse sur Flora Tristan) et que l'on peut considérer, elle-même aussi,
comme un modèle. Elle rencontrera Évelyne Sullerot (née en 1924) qui, à son
tour, étudiera nos "prédécesseuses ", femmes écrivains et journalistes des
e eXVIII et XIX siècles.
À travers ces " femmes fortes ", le féminisme s'est imposé, clôturant une lon-
gue histoire et inaugurant une ère un peu différente – comme on peut le consta-
17ter dans la cinquième partie de ce volume. Les voix individuelles qui s'y mani-
festent sont celles de femmes sans doute non moins " fortes " ou exceptionnelles
que les précédentes, mais, cette fois, elles n'annoncent ni ne revendiquent le
féminisme, pas plus qu'elles ne font appel à la solidarité entre femmes. Ce sont
des voix d'artistes, qui, tout en se trouvant " entre les langues ", seraient plutôt
en dialogue avec celles de leurs collègues masculins.
Lou Andreas-Salomé (1861-1937), qu'Isabelle Mons décrit " rebelle et indé-
pendante ", médiatise des littératures sans aucune distinction de sexe. Cela
expliquerait-il qu'elle ne fut pas toujours comprise des autres femmes ? Édith
Boissonnas (1904-1989) est évoquée par Muriel Pic au moment où elle se libère
des contraintes sociales, au sein desquelles elle avait grandi. Intronisée dans le
monde " mixte " et international des arts et des lettres par Dubuffet et par Paul-
han, elle se refuse même à participer à une anthologie où l'on tient compte du
sexe du poète. Unica Zürn (1916-1970) est une transfrontalière par excellence.
Mireille Calle-Gruber la décrit comme ne vivant pas à la frontière mais vivant
la frontière. Les langues entre lesquelles elle se meut ne se réduisent pas à la
seule linguistique mais incluent toutes sortes d'expressions. L'Espagnole Clara
Janés (née en 1940) est traductrice, mais surtout poète : Danièle Miglos expli-
que l'importance, pour elle, des rencontres avec les poètes qu'elle traduit et qui
engendrent d'autres rencontres. En tant que traductrice, elle ne se sent donc pas
avant tout au service des autres ; au contraire, la polyglotte est une femme plus
libre. Hélène Cixous (née en 1937), dans un mouvement qui, malgré la distance,
fait penser à Christine de Pizan répondant à Boccace, à Marie-Jeanne Riccoboni
répondant à Choderlos de Laclos ou à Louise d'Épinay répondant à Jean-
11Jacques Rousseau , répond, elle, à Freud. Qu'il s'agisse là de féminisme ou non,
Dora est approchée à partir d'une perspective opposée : alors que, dans le récit
freudien, elle était un objet, chez Hélène Cixous, elle devient sujet vivant et
souffrant. Sarah-Anaïs Crevier Goulet étudie cette " réponse ".
Passant aux préoccupations résolument actuelles, Cécile Prat-Eckert analyse
ce que représente l'espace européen pour celles qui sont venues l'habiter tout
récemment, à partir du cas des intellectuelles turques dans la société allemande
moderne. Il est nécessaire de dire, tout d'abord, qu'elles disposent d'une solide
formation universitaire et que c'est à ce titre qu'elles interviennent dans les
débats publics. Certains des éléments pour lesquels les féministes d'autrefois
avaient combattu réapparaissent, notamment les violences conjugales. Il s'agit
alors de montrer que, malgré la liberté dont profitent certaines artistes, le fémi-
nisme est toujours d'actualité – et ce dans un internationalisme qui est nouveau
et souvent contesté.

11 Voir, respectivement, l'article de Juliette Dor dans ce volume, la correspondance entre Ma-
dame Riccoboni et Laclos (1782) à propos des Liaisons dangereuses et " le roman autobiographi-
que " de Louise d'Épinay, publié à titre posthume et intitulé, en 1989, par Élisabeth Badinter, Les
contre-confessions : Histoire de Madame de Montbrillant.
18Quant aux questions posées au début (" d’où venaient à ces femmes leur
force et leur initiative pour, parfois, s’opposer aux courants du moment et à la
normalité féminine ? "), il faut sans doute – et toujours provisoirement – répon-
dre que justement en était responsable cette interconnection entre efforts indivi-
duels de femmes qui savaient que finalement elles n’étaient pas les seules à res-
sentir certaines urgences, d’une part, et d’autre part les mouvements auxquels,
parfois sans le vouloir, elles contribuaient et qui – pour le féminisme – a fini par
s’installer dans les mœurs. La récurrence, dans les narrations individuelles et
dans les discours représentant le collectif, de certains thèmes est frappante. Ils
relèvent typiquement de la vie et de l’expérience féminines, qui par-delà les siè-
cles n’ont pas été complètement bouleversées. Cette caractéristique donne préci-
sément à ce volume, qui couvre pourtant une très longue période, une si grande
cohérence.
Ce volume est, enfin, le résultat d'une collaboration très fructueuse entre le
projet dirigé à Lille par Guyonne Leduc et l'Action COST intitulée " Women
12Writers In History " que je dirige . L'objectif de l'Action est de procéder à un
inventaire beaucoup plus complet des réponses aux écrits de femmes – réponses
contemporaines, venues aussi bien de compatriotes que de lecteurs et de lectri-
ces à l'étranger. Ces données empiriques accumulées et rendues utilisables dans
13une base de données vont permettre aux membres du réseau et aux autres
chercheurs de parvenir à une meilleure compréhension du rôle des femmes dans
ela culture littéraire européenne avant le XX siècle.
La collaboration présente a illustré pour les membres de l'Action, qui étu-
dient les siècles précédant la Première Guerre mondiale, l'importance de situer,
malgré tout, nos activités dans le monde actuel : à savoir, d'être à l'affût de pa-
rallèles là où ils risquent d'exister et d'en tenir compte dans la mesure du possi-
ble en nous adressant à nos audiences actuelles. Pour les collègues spécialistes
e edu XX et du XXI siècles, il a pu apparaître qu’il est nécessaire d’établir des
liens avec le passé – pour pouvoir comprendre et apprécier la spécificité de cette
époque plus récente où il est devenu possible de se détourner du féminisme sans
être accusée d’être en retard sur les événements.

12
Vide supra n. 1.
13 www.databasewomenwriters.nl ; voir aussi les notes 1 et 2.
19REMERCIEMENTS
Équipe d'Accueil CÉCILLE (Centre d'Études " Civilisations, Langues et Lettres
Étrangères ") (EA 4074) de l'université Charles de Gaulle - Lille 3
et les membres de sa composante " Voix et voies de femmes "
MESHS du Nord – Pas-de-Calais
Conseil Régional du Nord – Pas-de-Calais
Délégation régionale aux Droits des Femmes et à l'Égalité
Jean-François Delcroix, responsable administratif de l'EA CÉCILLE INTRODUCTION " LES PROJECTIONS EUROPÉENNES
DE DEUX HISTORIENS MODERNES
E SUR DEUX IMPÉRATRICES ROMAINES DU V SIÈCLE :
GALLA PLACIDIA ET AELIA EUDOCIA "
Bertrand LANÇON
Université de Limoges
À Adeline Gargam
Cette étude évoque des figures féminines très antérieures à la Renaissan-
ce, qui est le terminus a quo de ce volume. L'objet d'étude est la réception de
ces deux personnages et l'interprétation de leur rôle par les historiens et par
les littérateurs de la période considérée, celle où s'est forgée, sous la plume
de Le Beau et de Gibbon, la notion de Bas-Empire. Aussi est-ce sous l'angle
du passé antique revisité que sera suivie la thématique de l'ouvrage, par
el'examen des textes de deux auteurs du XIX siècle, Amédée Thierry et
eCharles Diehl. Le rôle joué par deux impératrices du début du V siècle a
parfois nourri, chez des historiens, la vision d'un Empire romain qui aurait
été une gestation de l'Europe moderne, tant sur le plan culturel que politique.
eGrande figure politique du V siècle, Galla Placidia était la fille cadette
de l'empereur Théodose. Capturée par les Wisigoths lors du sac de Rome de
410, elle épousa leur roi, Athaulf, quatre ans plus tard. Les auteurs latins cé-
lébrèrent ces noces comme celles de la Romania et de la Gothia, génératrices
d'un monde uni par une religion commune, le christianisme. Veuve, elle re-
vint à Rome où elle épousa l'éphémère empereur Constance III, avant de se
réfugier à Constantinople puis de revenir à Rome où elle développa une acti-
vité politique et diplomatique incessante jusqu'à sa mort, en 450.
Athénienne, fille d'un sophiste et lettrée elle-même, sa nièce Athénaïs sé-
journa à Constantinople où elle fut baptisée en 421 sous le nom d'Aelia Eu-
docia pour épouser l'empereur Théodose II. Entre autres œuvres, elle compo-
sa une paraphrase en vers de l'Ancien Testament et des centons homériques ;
elle vécut les dix-sept dernières années de sa vie à Jérusalem.
La présente étude se propose de déterminer comment les historiens, du
eXVII siècle à nos jours, ont pu percevoir, en ces deux femmes éminentes,
des passeuses de frontières, entre Romains et barbares, entre Rome, Constan-
23tinople et Jérusalem, entre culture grecque classique et culture biblique, entre
langue latine et langue grecque. Elles préfiguraient, à leurs yeux, une Europe
conçue comme le recouvrement d'un Empire romain perdu, dont les frontiè-
res internes, poreuses, sont aussi bien perçues en nostalgies qu'en exemples.
*
Aelia Galla Placidia, qui vécut de 388 à 450, était la fille de l'empereur
1Théodose et de sa seconde épouse, Galla . Elle était donc la demi-sœur des
empereurs Arcadius et Honorius, et la tante de Théodose II (408-450). Elle
perdit sa mère en 394 puis son père en 395, à l'âge de six ou sept ans alors
qu'elle était nobilissima puella. Elle demeura, dès lors, dans l'entourage de
son demi-frère Honorius, qui gouvernait l'Occident. À vingt-deux ans, elle se
trouvait en résidence à Rome, lorsque les Wisigoths entrèrent dans la Ville
en août 410. Elle fut ensuite emmenée en captivité dans leur périple, avec les
égards dus à son rang, allant de Rome en Calabre puis, en 412, en Aquitaine.
Leur roi, Alaric, mourut en Calabre et son successeur, Athaulf, s'éprit de son
impériale captive. Elle consentit à l'épouser à Narbonne en janvier 414 et lui
donna un fils, qui fut nommé Théodose : on remarquera que ce nom est ro-
main et non gothique, ce qui peut indiquer un ascendant de Placidia sur son
époux ou un calcul de ce dernier pour faire de son fils un futur empereur.
Mais celui-ci mourut peu de temps après sa naissance, selon le fragment 26
d'Olympiodore.
Après l'assassinat d'Athaulf et de son éphémère successeur Sigeric, le roi
Vallia renvoya Placidia aux Romains, probablement durant l'été 416, en
échange de 600 000 mesures de blé, négociées à Ravenne par son envoyé
2 erEuplucius . Le 1 janvier, elle épousa, contre son gré, le patrice Constance, à
qui elle donna deux enfants, une fille et un fils, le futur Valentinien III (421-
455). En 421, elle reçut, de son frère et de son mari, le titre d'Augusta. Pro-
che de son demi-frère au point de susciter des rumeurs scandaleuses, elle se
brouilla avec lui et dut trouver refuge à Constantinople avec ses enfants en
422. Honorius étant mort en 423, son neveu Théodose II lui confia le gou-
vernement de l'Occident et elle retourna à Ravenne, où elle exerça l'autorité
impériale avec fermeté pendant trente-cinq ans. Le caractère romanesque de
sa vie, sa puissance politique et la célébrité de son mausolée, orné de splen-
dides mosaïques, au monastère Saint-Nazaire de Ravenne, sont pour beau-
coup dans sa notoriété.
Ce qui retiendra plus particulièrement l'attention ici est son mariage avec
Athaulf. Il s'agit d'un épisode précisément décrit par les sources, que les his-

1 Voir J. R. Martindale, " Aelia Galla Placidia 4 ", The Prosopography of the Later Roman
Empire, 3 vols. (1980 ; Cambridge : Cambridge UP, 2000) 2 : 888-89.
2 Orose, Histoire contre les païens, éd. Marie-Pierre Arnaud-Lindet, 3 vols. (Paris : Les
Belles Lettres, 1991) 3 : 7.43.
24e etoriens reprennent d'abondance entre le XVIII et le XX siècles. D'après
elles, Athaulf voulait cette union : manifestement amoureux, il se serait mé-
tamorphosé au contact de Placidia, qu'il respectait et consultait. Aux dires
d'Amédée Thierry en 1867, les leçons de son épouse auraient fait " de ce
3goth féroce un Romain " . Comprenant " les beautés du monde romain ", il
4aurait réalisé qu'il valait mieux " sauver Rome et se consacrer à l'affermir " .
Athaulf voulut donc que la Gothie devînt Romanie, " essetque Gothia, quod
5
Romania fuisset ", écrit Orose en 417 . La cérémonie nuptiale, telle que la
décrivent les auteurs latins et grecs, indique que c'est l'inverse qui se pro-
duisit sous l'influence de Placidia. Celle-ci consentit à l'épouser sur le conseil
6d'un proche, Candidianus , dont les arguments mêlaient la diplomatie – cela
faciliterait un traité avec Honorius – et le religieux – Athaulf était un Goth
chrétien. Le mariage eut lieu chez un notable romain de Narbonne, Ingenuus.
Placidia, vêtue de pourpre, assise sur un trône romain, reçut, en cadeau, cin-
quante pages wisigoths. L'épithalame fut chanté, en s'accompagnant de la
lyre, par l'ancien préfet de Rome et empereur Attale, puis par les deux poètes
Rusticius et Phoebade. Et si l'auditoire était, selon un lieu commun véhiculé
7par Amédée Thierry, " mélangé de toges et de peaux de moutons " , Athaulf
portait un vêtement romain. Les noces de la Romania et de la Gothia se fi-
rent donc à la romaine, Placidia tenant la place d'honneur. Il est alors permis
d'avancer que Placidia avait des visées politiques en renversant la situation :
de captive, elle devenait non seulement reine, mais elle obtenait une position
dominante d'impératrice romaine, à laquelle son mari faisait allégeance. En
1743, dans une dissertation en latin sur Placidia, David Ruhnkenius avait dé-
jà repris les accents enthousiastes d'Orose en évoquant la joie commune des
8Romains et des barbares, promesse de constituer un même peuple . Sans
doute n'est-il pas anodin que cette dissertation de Ruhnkenius ait été publiée
par un libraire juif. L'auteur prend soin de préciser, en effet, que ce mariage
était l'accomplissement d'une prophétie de Daniel – annonçant l'union d'une
fille d'Austrie avec un roi d'Aquilon – et que, séduit par la douceur de Galla
9Placidia, Athaulf avait été amené à rechercher la paix . L'union et la paix

3 Amédée Thierry, " Aventures d’une fille de Thédodose : Placidie ", Saint Jérôme, La So-
ciété chrétienne à Rome et l’émigration romaine en Terre sainte, 2 vols. (Paris : Didier, 1867)
2 : 256.
4 Thierry 2 : 287. L'auteur s'appuie sur Orose 7.43.
5 Orose 7.42.
6 Olympiodore de Thèbes, in Byzantiner : Kyrill von Saloniki, Johannes XVI, Simeon von
Trier, Johannes VI, Prokopius von Caesarea, Olympiodoros von Theben (München : Ta-
schenbuch Verlag, 2010) fr.24.
7 Thierry 292.
8 David Ruhnkenius, Disputatio de Galla Placidia Augusta (Wittemberg : Ephraïm Gott-
lob Echsfeld, 1743) 26.
9 Ruhnkenius 28 : " pacis conservandae studio [...] ducebatur ".
25n'étaient-elles pas ce que pouvaient souhaiter les communautés juives d'Eu-
erope centrale au XVIII siècle, siècle que Lucien Bély décrit comme celui de
10la véritable naissance d'une diplomatie européenne ?
*
La seule monographie consacrée à Eudocia est due à Charles Diehl, sous
le titre d'Athénaïs, dans ses Figures byzantines publiées au tout début du
e 11XX siècle . Elle était athénienne et fille du rhéteur Leontios, qui la forma à
la grammaire et à la rhétorique. Son père ayant légué son patrimoine à ses
deux fils et n'ayant laissé à sa fille que cent pièces d'or, celle-ci dut aller vi-
vre chez une tante qui l'emmena à Constantinople chez une autre tante, afin
de faire valoir ses droits. Elle avait vingt ans lorsqu'elle fut reçue en audi-
ence par Pulcheria, la sœur aînée de l'empereur Théodose II, qui lui cherchait
une épouse. Pulcheria possédait le titre d'Augusta et avait fait vœu de célibat.
Elle fut subjuguée par la beauté et par l'éloquence d'Athénaïs, mais aussi par
l'étendue de sa culture dans les arts libéraux. Elle favorisa une rencontre avec
Théodose II ; il s'en éprit et désira l'épouser. Non chrétienne, Athénaïs fut
instruite par Atticus, évêque de Constantinople, et reçut le baptême. Le ma-
riage, qui fut célébré le 7 juin 421, fit d'elle la nièce de Galla Placidia. Le 2
janvier 423, elle reçut le titre d'Augusta, qu'elle conserva jusqu'à sa mort en
460.
Quel fut son itinéraire ? Elle quitte Athènes pour Constantinople, autre-
ment dit la capitale de la philosophie et de la sophistique pour l'urbs regia, la
ville impériale. Autrement dit, la rhétorique hellénique pour l'autorité po-
litique romaine. Athénaïs, au nom éponyme, devient Aelia Eudocia. Aelia
était le prénom de la première épouse de Théodose, Flaccilla – déclinaison,
au féminin, du nom d'une célèbre gens romaine, celle de l'empereur Hadrien
(117-138). Quant à Eudocia, c'est un nom dépourvu de toute ambiguïté : le
baptême et son nouveau nom à la veille de son mariage constituent un dou-
ble pas transfrontalier, typique de son époque et qui n'est pas des moindres.
Son baptême la fait passer de l'hellénisme – dénomination du paganisme
dans les provinces de langue grecque – au christianisme, et son changement
de nom fait d'elle une gréco-romaine de rang impérial.
En d'autres termes, la Grecque païenne et rhétoricienne devient romaine
et chrétienne catholique. Comment appeler cela sinon une conversion ? Elle
résume en elle le modèle du changement désiré par les cadres chrétiens de
l'Empire : un passage de l'hellénisme provincial et païen à l'universalisme ro-

10 Voir Lucien Bély, L'Art de la paix en Europe : Naissance de la diplomatie moderne
e e(XVI -XVIII siècles) (Paris : PUF, 2007).
11 Charles Diehl, Figures byzantines (Paris : A. Colin, 1908 ; rééd. Hildesheim : Georg
Olms, 1965) 25-49. Sur Aelia Eudocia, voir Martindale 2 : 408-09.
26mano-chrétien. Cependant, les sources antiques indiquent que cette méta-
morphose ne s'accompagna pas d'un renoncement à sa culture.
D'Eudocia, Evagre et Théophane vantent la beauté et l'éloquence. De fait,
son père, de même qu'Hyperechius et Orion, l'avaient initiée à la composi-
tion littéraire. Socrate – auteur d'une Histoire ecclésiastique, dans la pre-
emière moitié du V siècle – dit qu'elle écrivit ainsi des vers sur les victoires
12romaines de 421-422 contre les Perses Sassanides . Dans sa Bibliothèque,
Photius indique qu'elle écrivit, en huit livres, une paraphrase versifiée d'une
13partie de l'Ancien Testament . On sait aussi qu'elle prononça un vibrant élo-
ge d'Antioche, lors de son passage dans cette ville. Mais ce qui nous reste
d'elle, ce sont un poème sur le martyre de saint Cyprien d'Antioche et des
Homerocentra, centons homériques inachevés de Patricius, qu'elle complé-
14ta . Transfrontalière, Eudocia l'est ici, semble-t-il, pour les raisons suivan-
tes : d'abord, parce qu'elle compose des vers profanes après son baptême ;
ensuite, parce qu'elle met son art de la rhétorique au service de textes chré-
tiens ; les Homerocentra en sont l'exemple le plus significatif, puisqu'ils
relatent la vie du Christ, à travers un assemblage de vers prélevés dans l'œu-
vre d'Homère ! Eudocia n'a donc pas renié l'Athénienne en devenant une Au-
gusta chrétienne.
Elle joua aussi un rôle transfrontalier lorsqu'elle séjourna à Jérusalem,
en 438-439, d'où elle rapporta, à Constantinople, des reliques de saint Étien-
ne, le protomartyr, et les chaînes de l'apôtre Pierre. Elle en envoya une partie
à sa fille Eudoxia, qui se trouvait à Rome en raison de ses fiançailles avec le
petit Valentinien, fils de Galla Placidia. Celle-ci fit bâtir l'église Saint-Pierre-
aux-Liens pour abriter la relique. Par ailleurs, on sait que Constantinople, la
nouvelle Rome, n'était pas une ville apostolique et que les familles constanti-
nienne et théodosienne cherchèrent à y remédier en y faisant amener des reli-
ques de la Croix, celles d'apôtres et de saints éminents, en provenance de Jé-
rusalem et de Palestine. Ces pieuses importations établirent un lien privilégié
entre Jérusalem et Constantinople, laquelle devint une sorte de Jérusalem
européenne. En outre, l'envoi des chaînes de Pierre à Rome eut un effet pa-
rallèle entre Jérusalem et Rome.
À la suite d'une dissension avec son époux qui la suspectait d'adultère,
Eudocia se retira à Jérusalem vers 442, où elle passa les dix-huit dernières
années de sa vie, versant dans les dévotions et le mysticisme monophysite.
En 455, les Vandales s'emparèrent de Rome et emmenèrent en Afrique une
de ses petites-filles, qui fut donnée en mariage au fils de leur roi, Hunéric. Se
trouvait ainsi réédité le mariage romano-barbare de Galla Placidia et d'A-

12 Socrate de Constantinople, Histoire Ecclésiastique, Livre VII, éd. Pierre Périchon, Gün-
ther Christian Hansen et Pierre Maraval (Paris : Cerf, " Sources chrétiennes ", 2007) 4 : 21, 8.
13 Photius, Bibliothèque (Paris : Les Belles Lettres, " CUF ", 1959-1991) 183, 184.
14 Eudocia, Homerocentones, éd. Arthur Ludwich (1897), Homerocentra, éd. André-Louis
Rey (Paris : Cerf, " Sources chrétiennes ", 1998) 437.
27thaulf. Charles Diehl voit Eudocia " sur la limite de deux mondes, au point
de rencontre des deux civilisations, confondant en sa personne les traditions
expirantes de la culture païenne et les enseignements du christianisme victo-
15rieux " . Il s'appuie sur l'exemple des centons homériques, qui, quoique qua-
lifiés de médiocres et sans originalité, possèdent l'intérêt éminent de repré-
senter, écrit-il, un " effort pour encadrer la vie du Christ dans les rythmes et
16la langue d'Homère, et pour unir ainsi étrangement le païen et le chrétien " .
*
La fascination exercée par ces deux femmes, principalement Placidia, sur
les historiens de l'Empire tardif, provient de leur mariage, de leurs déplace-
ments et de leurs activités politiques, religieuses et, dans le cas d'Eudocia,
littéraires. La caractéristique de ces deux impératrices est d'avoir franchi des
frontières, à divers titres.
En premier lieu, par les mariages. Le mariage de ces deux femmes pos-
sède une haute valeur symbolique. Demi-sœur de l'empereur romain, Placi-
dia épouse un roi goth et, partant, déplace la frontière entre Gothia et Roma-
enia. De ce point de vue, il est remarquable que les historiens, du XVII au
eXX siècles, n'annexent pas ce mariage au lourd dossier de la décadence et
de la dégénérescence romaine. Bien au contraire, on les voit exalter cette
union qui, selon eux, permet la naissance d'une nouvelle romanité par
l'association des barbares aux intérêts de Rome. Pour eux, l'étrangeté de cette
union se trouve tempérée du fait que les deux époux partagent la confession
chrétienne. Ils sont manifestement plus troublés par les composantes cultu-
relles du mariage entre Athénaïs/Eudocia et Théodose II. Une oratrice païen-
ne, épousant un empereur catholique et qui reçoit le baptême pour l'épouser,
a de quoi les rassurer, mais qu'elle reste adepte de la versification et tombe
plus tard dans l'hérésie monophysite, cela les fait hésiter entre l'admiration et
la méfiance.
En deuxième lieu, par leurs déplacements. La géographie des voyages
accomplis par les deux Augustae est tout sauf anodine. Elle tisse, en effet,
des liens qui, loin d'être des ruptures, établissent de nouveaux apparente-
ments et déplacent les frontières culturelles et religieuses, voire politiques.
Les itinéraires Rome-Narbonne-Ravenne-Constantinople-Ravenne, pour Pla-
cidia, et Athènes-Constantinople-Antioche-Jérusalem, pour Eudocia, dessi-
nent non pas des lignes de fuite mais des traits d'union, qui constituent une
ligne Narbonne-Ravenne-Rome-Athènes-Constantinople-Antioche-Jérusa-
lem et consolident une koinè gréco-romaine et chrétienne de la Gaule à la
Palestine.

15 Diehl 43 (n. 1).
16 Diehl 44.
28Pour les Romains, l'Europe désignait à la fois le premier des trois conti-
nents et sa province la plus orientale, celle où se trouvait Constantinople.
Pour les deux femmes, cette ville joue un rôle capital puisqu'elles y devien-
nent des impératrices. Des monnaies sont frappées à leur effigie. Elles tien-
nent, par leur titre et par leur activité, un rôle influent dans chacune des deux
parties de l'Empire romain.
En troisième lieu, il s'agit de femmes agissantes. Placidia développe une
activité plutôt politique, Eudocia, plutôt culturelle et religieuse. À ce double
titre, elles incarnent des figures féminines dominantes. Après avoir été bal-
lottée par le destin jusqu'en 423, Placidia devient la figure tutélaire de l'Occi-
dent pendant un tiers de siècle, par l'ascendant exercé sur le jeune Valenti-
nien III, son fils. Quant à Eudocia, elle réussit à imposer, dans un premier
temps, son influence au Palais, puis elle développe son rayonnement spiri-
tuel à Jérusalem dix-huit ans durant. Il est, cependant, à remarquer que les
historiens admirent ces figures féminines éminentes en arguant de la " fai-
blesse " des empereurs, qu'ils fussent fils ou mari. On dirait que l'aura de ces
femmes n'a pu s'exercer que grâce à un effacement masculin. La frontière
qu'elles ont franchie paraît bel et bien être celle du vieux patriarcat romain,
fortement entamé par les impératrices théodosiennes.
*
Amédée Thierry considère la vie de Placidia sous ce jour : " Ce fut la cri-
se féconde qui prépara au fond des cœurs l'enfantement d'un ordre social
nouveau, et accéléra le nivellement universel d'où devait sortir le monde
17moderne, sous la double action des idées chrétiennes et de l'épée barbare " .
S'agit-il d'avoir franchi des frontières ou de les avoir abolies par le truche-
ment d'une fusion ? Ou encore de la définition de frontières nouvelles, plus
floues que les précédentes ? Dans tous les cas, un déplacement s'opère, qui
les transforme et crée autant de désarrois que d'espoirs.
De ce point de vue, Amédée Thierry affiche sa conviction sur le rôle du
eV siècle dans la naissance des " nations modernes " : " C'est de là qu'elles
datent pour la plupart. Elles y sont nées de ce mariage du monde civilisé et
du monde barbare, se donnant la main sur des ruines comme Athaulf et
18Placidie sur les débris de Rome saccagée " . Il est évident que le mariage
conclu par Placidia symbolise, à ses yeux, une tentative d'union qui abolirait
les frontières de l'époque et qui, quoique tournant court à la mort d'Athaulf,
sème l'idée d'une union entre les États modernes : en d'autres termes, la no-
tion d'Europe. Ces déclarations visionnaires résonnent, toutefois, comme un
vœu pieux, puisque, trois ans après la publication de son texte en 1867, écla-
tait la guerre franco-prussienne.

17 Thierry 249.
18 Thierry 262.
29PREMIÈRE PARTIE
DES TRADUCTRICES " EUROPEAN WOMEN WRITERS
TRANSLATED INTO SPANISH
IN THE EIGHTEENTH CENTURY :
1
A GLOBAL APPROACH "
Mónica BOLUFER PERUGA and Juan GOMIS COLOMA
Universidad de Valencia and Universidad Católica de Valencia
Among the cultural challenges faced by eighteenth-century Spain, the
growth of editorial production is remarkable. Overcoming the crisis of the prior
century, the volume of editions tripled from 1730 to 1790. Although still much
lower than the production of the major publishing centers in Europe, the
development of the book market in Spain was notable in relative terms. The
increase in the number of printers, in the titles advertised in the press, or the
development of new editorial products (like the periodical press itself) highlight
2this blooming .
This fact is connected with the increasing number of readers in Spain in the
eighteenth century. Studies on literacy rates, based on quantitative analysis of
signatures, suggest a certain progress in literacy since 1750, connected to eco-
nomic growth and to advances (although modest and unequal in terms of social
3status and gender) in the field of education also in that century .
Women participated in this expansion of reading. Research in the last
decades has begun to clarify the role of women as a substantial part of the cul-
tural transformations of the eighteenth century, as readers, writers and partici-
pants in institutions of intellectual sociability. The emergence of women rea-
ders as a public sector increasingly numerous and increasingly sought by au-
thors and publishers, in the overview of the development of print culture and

1 The research for this paper took place in the framework of the COST Action " Women
Writers In History " (ISO901) and of the research Project HAR2008-04113/HIS, financed by
the Spanish Ministry of Science and Technology (MICINN).
2 Historia de la edición y de la lectura en España, 1472-1914, ed. Víctor Infantes, Fran-
çois Lopez and Jean-François Botrel (Madrid : Fundación Germán Sánchez Ruipérez, 2003).
3 Jacques Soubeyroux, " L'Alphabétisation dans l'Espagne moderne : Bilan et perspectives
de recherche ", Bulletin Hispanique 100.2 (1998) : 231-54 ; Antonio Viñao Frago, " Alfabeti-
zación e Ilustración, diez años después (de las evidencias directas a las indirectas) ", Bulletin
Hispanique 100.2 (1998) : 255-69.
33public opinion, is becoming better known, thanks to the analysis of literary re-
presentations of the woman reader, of subscriptions to newspapers and novels,
4and of private libraries .
Along with reading, women also played a role in the world of literary pro-
duction. Studies in the last twenty years have revealed an increase in the num-
ber of female authors who published their writings and, above all, their increas-
5ingly visible public presence in the " republic of letters " . New scholarship has
dismissed the traditional image of the eighteenth century as a time of limited
female literary activity between the women writers of the Spanish Golden Age
(sixteenth and seventeenth centuries) and the emergence of Romantic authors
in 1830. Thus, several works have studied the general features of the emer-
gence of women of letters in the eighteenth century and, more particularly, the
work of some of them, such as Josefa Amar, María Rosa Gálvez, Margarita
6Hickey or María Gertrudis Hore . As a result of these investigations, we now
know that the Spanish women writers of the eighteenth century cultivated a
variety of genres, with a preference for poetry and both moral and pedagogical
tracts, for reasons related to the stereotypes of femininity and the conventions
surrounding women of letters. We also know that the social background of wo-
men writers became more diversified at this time : along with the traditional
figures of the nun and the aristocrat, we find an increasing number of female

4 Mónica Bolufer, Mujeres e Ilustración. La construcción de la feminidad en la España
del siglo XVIII (Valencia : Alfons el Magnànim, 1998) 300-09 ; Catherine Jaffe, " Suspect
Pleasure : Writing the Woman Reader in Eighteenth-Century Spain ", Dieciocho 22.1 (1999) :
e35-59 ; Elisabel Larriba, Le Public de la presse en Espagne à la fin du XVIII siècle (1781-
1808) (París : Honoré Champion, 1998), chapter 3 ; Inmaculada Urzainqui, " Nuevas propues-
tas a un público femenino ", Historia de la edición y de la lectura en España, 1472-1914, ed.
Infantes, Lopez and Botrel, 481-91.
5 Constance Sullivan, " Las escritoras del XVIII español ", Breve historia feminista de la
literatura española (escrita en castellano). IV. La literatura escrita por mujer de la Edad Me-
dia al siglo XVIII, ed. Iris Zavala (Barcelona : Anthropos, 1997) 305-30 ; Bolufer, Mujeres e
Ilustración 309-39 ; La vida y la escritura en el siglo XVIII. Inés Joyes : Apología de las
mujeres (Valencia : Universitat de València, 2008) ; " Women of Letters in Eighteenth-Centu-
ry Spain: Between Tradition and Modernity ", Eve's Enlightenment : Women's Experience in
Spain and Spanish America, 1726-1839, ed. Jaffe and Elizabeth F. Lewis (Baton Rouge :
Louisiana State UP, 2009) 17-32 ; Emilio Palacios, La mujer y las letras en la España del si-
glo XVIII (Madrid : Laberinto, 2002).
6 Among the most recent studies, M. Victoria López-Cordón, Condición femenina y razón
ilustrada. Josefa Amar y Borbón (Zaragoza : Prensas Universitarias de Zaragoza, 2005) ; Julia
Bordiga Grinstein, La rosa trágica de Málaga: vida y obra de María Rosa de Gálvez (Charlot-
tesville : U of Virginia P, 2003) ; Aurora Luque y José Luis Cabrera, El valor de una ilustrada.
María Rosa de Gálvez (Málaga : Instituto Municipal del Libro, 2006) ; Frédérique Morand,
Doña María Gertrudis Hore (1742-1801): vivencia de una poetisa gaditana entre el siglo y la
clausura (Alcalá de Henares : Ayuntamiento de Alcalá, 2004) ; and also " Entre siècle et clôtu-
re : Affinités littéraires entre la poétesse gaditane María Gertrudis Hore (1742-1801) et quel-
e eques-unes de ses contemporaines ", Regards sur les Espagnoles créatrices, XVIII -XX siècle, ed.
Françoise Étienvre (Paris : PSN, 2006) 37-46.
34authors from the middle classes (particularly with bureaucratic and commercial
backgrounds).
Women writers used new forms of projection of literary work, the periodi-
cal press, in which some of them published verses or letters, and which review-
ed the work of many of them. The case of women translators is also noteworthy
as they translated some significant works representing the new Enlightenment
values, making their personal contributions through notes, prefaces and dedica-
tions or even adding their own texts. They all worked within a hegemonic cul-
tural context that celebrated publicly their contributions, and yet established
express or implied limits for women of letters, who were expected to show hu-
mility, lack of ambition, and moral purpose, rather than economic or intellect-
7ual brillance .
In these circumstances, the position of women writers, despite their in-
creasing number and visibility, was still exceptional compared to most women
of their time. Mª Victoria López Cordón has underlined their " intellectual iso-
lation, suffering from the contempt of men and from misunderstanding by their
8own sex " . Unlike male writers, women of letters had no formal institutions
that supported their work, and their reduced numbers made the creation of
support networks among them difficult. In fact, studies suggest that in Spain
there was no evidence of special networks among women writers, and that the
aristocrats who exercised literary patronage did not promote in any particular
way the literary activity of other women (except in a few cases). Many of them,
in order to justify their intellectual work, looked for models among the Euro-
pean women writers of their time.
Why did they not seek predecessors in the literary tradition of their own
country ? Indeed, women's writing or publishing was not a new phenomenon in
Spain : during the sixteenth and seventeenth centuries, women writers conside-
rably increased in numbers, had been praised by their contemporaries, widely
9read in some cases, and translated into other languages . However, some of
them did not publish, and their manuscript works were lost trace of. Those who
did have extensive published work, such as Luisa Sigea (1522-1560) or Oliva
Sabuco (1562-?), were rarely reprinted after their lifetimes, so their posthumous

7 Mª Victoria López-Cordón, " Traducción y traductoras en la España de finales del siglo
XVIII ", Entre la marginación y el desarrollo, ed. Cristina Segura y Gloria Nielfa (Madrid :
Ediciones del Orto, 1996) 89-112 ; Mª Jesús García Garrosa, " Mujeres novelistas en el siglo
XVIII ", Actas del I Congreso Internacional sobre novela del siglo XVIII (Almería : Universi-
dad de Almería, 1998) 163-83 ; Bolufer, " Translation and Intellectual Reflection in the Work
of Spanish Enlightened Women : Inés Joyes (1731-1808) ", Women Writing Back/Writing
Women Back, ed. Anke Gilleir, Alicia C. Montoya and Suzan van Dijk (Leiden : Brill, 2010),
327-46 ; Theresa Ann Smith, " Writing Out of the Margins : Women, Translation, and the
Spanish Enlightenment ", Journal of Women's History 15.1 (2003) : 116-43.
8 López-Cordón, " La fortuna de escribir ", Historia de las mujeres en España y América
Latina, dir. Isabel Morant, 3 vols. (Madrid : Cátedra, 2005) 2 : 212.
9 Nieves Baranda, Cortejo a lo prohibido : lectoras y escritoras en la España Moderna
(Madrid : Arco Libros, 2005) ; López-Cordón, " La fortuna de escribir ".
35fame was mainly that of a mere name, repeated in eighteenth-century catalo-
gues of illustrious women as examples of female merit, but hardly accessible to
10eighteenth-century readers, including aspiring women writers . Moreover,
with some exceptions, seventeenth-century women writers seem to have been
progressively erased from memory, as the work of many of them, both in style
and content, did not fit in with Enlightenment standards of propriety. This is the
case of writers such as Mariana de Carvajal and María de Zayas, who during
their lifetime had been quite successful, both among readers and critics. Al-
though they continued to be reprinted and widely read a century later, they we-
re no longer considered as acceptable reading or respectable models for female
authorship, and were rather scorned for their baroque style and, in the case of
Zayas, also for her open treatment of amorous matters and her sharp critiques
of the condition of women. The result of all this was that, as far as women's
writing was concerned, the seventeenth century appeared, paradoxically, to be a
blank period, with hardly any figures to be recovered and celebrated. More ge-
nerally, the works of sixteenth- and seventeenth-century Spanish women wri-
ters were hardly available to their successors in the eighteenth century.
Due to this lack of intellectual references in their own country, Spanish wo-
11men of letters had to find predecessors among their contemporaries in Europe .
We will focus on a particular type of reception: translations. We will analyze
various aspects of the female authors and works that were translated in Spain in
the eighteenth century and compare the Spanish situation to that of other Euro-
pean countries. Our information concerning translations into Spanish has been
gathered from, on the one hand, a thorough revision of current studies and, on
the other hand, a detailed research of both library records and bibliographies,
and primary sources (eighteenth-century editions themselves and advertise-
ments in the periodical press). The bases of comparison (information about
translations in other countries) come from the data introduced in Women Writ-
ers database. While conscious that these data are but provisional (because in-
formation about translations may well be increased and modified in the future,
as new authors, new translations and new countries are incorporated and those
already present are revised), we think that our analysis can highlight some
general trends that should be tested in the future, and that it can illustrate the
benefits of comparative approaches.

10 Bolufer, " Renaissance Echoes : Sixteenth-Century European Learned Women in Eight-
eenth-Century Spain ", paper presented to the Annual Meeting of the Renaissance Society of
America (Venice, April 2010).
11 Hence the importance, for the Spanish case, of the COST Action Women Writers In
History, devoted to studying the dissemination of works written by women across Europe. As
we have said, the reception of such works in Spain was crucial to give female writers referen-
ces and models to help them shape their status as women of letters. Moreover, the database
opens up many possibilities for comparative studies between different countries, in order to
uncover new similarities and differences in the reception of women's writings.
36The second half of the eighteenth century and the first decades of the nine-
teenth were a boom time for translations in Spain, encouraged by the multipli-
cation of cultural relations with other countries, growing interest in what was
happening abroad, greater access to learning foreign languages, an increase in
the instruments available (such as grammars and dictionaries) and, as we
12already mentioned, a general development of publishing and reading . While
just 300 translations were published in the first half of the century, over 2,100
publications of translated works (by men and women) appeared between 1750
and 1808, mostly taken from French, followed at a considerable distance by
Italian and Latin translations, with a much smaller presence of other languages
13(see graphic 1) . French also played an important part as an intermediary lan-
guage for texts written in other countries, which were then translated from
French.
Graphic 1


Among all the Spanish translations published in the eighteenth century, how
many of them were of works written by women ? As we can see in graphic 3,

12 Francisco Lafarga, ed., La traducción en España (1750-1830) : libro, literatura y cul-
tura (Lleida : Universitat de Lleida, 1999); García Garrosa and Lafarga, El discurso sobre la
traducción en la España del siglo XVIII. Estudio y antología (Kassel : Reichemberger, 2004).
13 Manuel-Reyes García Hurtado, " La traducción en España, 1750-1808 : cuantificación
y lenguas en contacto ", ed. Lafarga, 35-43. The date of 1808 is usually taken by Spanish his-
toriography as the end of the so-called " long eighteenth century " in Spain, because of the be-
ginning of the War of Independence.
37
^
?? v ??}}? ~?(}W'?_,?} } ??14the numbers are reduced: only 16 women authors and 38 works translated .
Given the relatively reduced size of the Spanish literary market for that period,
these low figures are not surprising. We can use the WomenWriters database to
compare these numbers with those from other countries and thereafter check
the low impact of foreign women writers in Spain in comparison with countries
like England (114 translations from 1700 to 1808), Netherlands (233), or Fran-
ce (187) (see graphic 2).
Graphic 2

Sources (for graphics 2 to 6): for Spain, our own research data; for the rest of
countries, Women Writers database (consulted in April 2011).
By authors, we find sixteen women writers translated into Spanish. As we
can see in the next graphic, with the exception of Stéphanie Ducrest, comtesse
de Genlis, Elizabeth Helme, Marie Jeanne Riccoboni and, specially, Jeanne-
15Marie Leprince de Beaumont , most of the authors were translated into Spa-

14 Our study focuses on the works written by eighteenth-century women authors, translat-
ed in Spain from 1700 to 1808.
15 On the reception of French women writers in eighteenth-century Spain, see Bolufer,
" Pedagogía y moral en el Siglo de las Luces : las escritoras francesas y su recepción en España ",
Revista de Historia Moderna : Anales de la Universidad de Alicante 20 (2002) : 251-92 ;
" Conversations from a distance. Spanish and French Eighteenth-Century Women Writers ", A
Companion to Spanish Women's Studies, ed. Xon de Ros and Geraldine Hazbun (London : Tame-
sis, 2011) 175-88.
3816nish only once . We can use then the database to check the number of these
authors' translations in Europe, between the same dates. For example, if we ta-
ke the translations of Mme Leprince de Beaumont's works, we can see that the
numbers in Spain are similar to those in England, the most prolific country by
17Leprince de Beaumont's translations . However, the results are different in the
case of Mme de Genlis : Spain remains in a secondary position with regard to
18other countries . We obtain the same result for Mme Riccoboni (see graphics
19
4, 5 and 6) .

Graphic 3

16 This is the case of translations of Julie Candeille by the famous woman playwright Ma-
ría Rosa Gálvez (see García Garrosa, " La otra voz de María Rosa de Gálvez: las traducciones
de una dramaturga neoclásica ", Anales de Literatura Española 23 (2011) : 35-65), or of Mme
de Graffigny by María Rosario Romero (see Smith, " Writing Out of the Margins ").
17 On her work, see Joan Hinde Stewart, Gynographs (Lincoln : U of Nebraska P, 1993) ;
Patricia A. Clancy, " A French Writer and Educator in England : Mme Le Prince de Beau-
mont ", Studies on Voltaire and the Eighteenth Century 201 (1982) : 195-208 ; Geneviève Ar-
tigas-Menant, " Femmes des lumières : Les Lumières de Marie Leprince de Beaumont, nou-
velles données biographiques ", Dix-huitième siècle 36 (2004) : 91-301.
18 On Mme de Genlis, see Alice M. Laborde, L'Œuvre de Madame de Genlis (Paris : Ni-
zet, 1966) ; Marie-Emmanuelle Plagnol-Diéval, " Aimer ou haïr Madame de Genlis ", Études
sur le XVIIIe siècle : Portraits de femmes, ed. Roland Mortier and Hervé Hasquin (Bruxelles :
U de Bruxelles, 2000) 99-108.
19 On Mme Riccoboni, see Suzan van Dijk, " Fictions revues et corrigées : Marie-Jeanne
Riccoboni en face de la critique contemporaine ", ed. Malcolm Cook and Annie Jourdan,
Journalisme et fiction au 18e siècle (Bern : Peter Lang, 1999) 163-78 ; also " Françoise de
Graffigny y Marie-Jeanne Riccoboni : escritoras feministas ? ", ed. Nieves Ibeas and M. Án-
geles Millán, La conjura del olvido. Escritura y feminismo, 2 vols. (Barcelona : Icaria, 1997)
1 : 213-30; regarding her translations in Spain, see García Garrosa, " Las novelas de Mme
Riccoboni en España : nuevas traducciones (M. de la Iglesia, B. Cerat y V. Rodríguez de
Arellano) ", Dieciocho 20.1 (1997) : 43-60.
39Graphic 4
Graphic 5
40Graphic 6
Works are usually translated via French, even when translating British au-
thors (i.e. Helme's St. Clair of the Isles), and when the Spanish title suggests a
direct translation (Lennox's The Female Quixote). We find, however, a particu-
lar case in Mme Riccoboni's Lettres d'Élisabeth Sophie de Vallière, which was
translated not from the original French, but from its Italian version. Regarding
the dates of the translations, they are often late, even very late: this is typical of
the Spanish case, for different reasons such as the limited reading public or the
censorship's distrust of novels. Translations usually take ten to twenty years
after the original publication, or even longer : Lennox's Quixote took fifty-six
years, Graffigny's Lettres d'une Péruvienne forty-five, or Gómez's Les Journées
amusantes seventy. By contrast, we can find early translations of Genlis' Adèle
et Théodore (three years) and of Leprince de Beaumont's Magasin des pauvres
(six years).
There are also some interesting cases which deserve further research, and
which would benefit from a comparative analysis: first, we find two attempted
(and not allowed by censors) translations of Leprince de Beaumont's Les Amé-
ricaines, one by José Morcillo in 1782 and another by a woman, Cayetana de la
Cerda, Countess of Lalaing, in 1790. Her request was rejected on 17 March
1791, on the grounds that, by setting out the arguments of atheists and Pro-
testants against Catholicism too explicitly, the book was thought to lead readers
to waver in their faith, and that writing on religious controversies was reserved
20for the clergy . The second interesting case is a work allegedly translated from
an English/American original, which has not been identified. It is Rita Caveda's

20 On this case, see Bolufer, " Pedagogía y moral ", and " Conversations from a Distance ".
41