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Rome et Italie

De
357 pages

LES PRIÈRES DE L’ITINÉRAIRE. — LE DÉPART. — LA ROUTE. — ENTRAIN DES PÈLERINS. — JOYEUX INCIDENTS DE VOYAGE. — LYON. — LA SAVOIE — ARRIVÉE A CHAMBÉRY.

Depuis longtemps un pèlerinage de Nantes à Rome était annoncé, on en parlait, on s’y préparait. Dans notre grande cité, c’était un événement auquel prenaient part et ceux qui devaient partir et ceux qui devaient rester ; si le désir seul avait suffi pour accomplir ce grand voyage, il y en aurait eu bien peu qui fussent restés.

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Gabrielle d' Éthampes

Rome et Italie

Souvenirs de voyage

A CEUX

 

AVEC LESQUELS J’AI EU LE BONHEUR

 

DE FAIRE

 

LE BEAU PÈLERINAGE DE ROME

 

EN OCTOBRE 1875

I

LES PRIÈRES DE L’ITINÉRAIRE. — LE DÉPART. — LA ROUTE. — ENTRAIN DES PÈLERINS. — JOYEUX INCIDENTS DE VOYAGE. — LYON. — LA SAVOIE — ARRIVÉE A CHAMBÉRY.

 

Depuis longtemps un pèlerinage de Nantes à Rome était annoncé, on en parlait, on s’y préparait. Dans notre grande cité, c’était un événement auquel prenaient part et ceux qui devaient partir et ceux qui devaient rester ; si le désir seul avait suffi pour accomplir ce grand voyage, il y en aurait eu bien peu qui fussent restés.

Le départ fut fixé au 27 septembre. Le matin de ce jour, à huit heures du matin, une foule recueillie se pressait dans les nefs de la cathédrale. Mgr l’évêque était à l’autel, offrant le saint sacrifice, invoquant Dieu pour les enfants de sa famille apostolique qui se disposaient à prendre le chemin de Rome. C’était une réunion touchante, solennelle, au pied du tabernacle, sous le regard de Jésus-Christ, à l’heure du départ pour un voyage lointain.

Une voix puissante, magnifique, pénétrante et émue s’élevant du sanctuaire, fit tout à coup retentir la voûte et battre les coeurs !

Pitié, mon Dieu ! sur un nouveau calvaire
Gémit le chef de votre Église en pleurs :
Glorifiez le successeur de Pierre,
Par un triomphe égal à ses douleurs !

Quels accents pouvaient mieux exprimer les sentiments intimes de tous ces chrétiens, dont les uns allaient se diriger vers la Ville Eternelle, et dont les autres venaient adresser à Dieu les plus ferventes prières pour les heureux pèlerins qui devaient bientôt les représenter aux pieds de Pie IX ! Aussi de tous les points de l’assistance un même cri monta vers le ciel :

Dieu de clémence
O Dieu vainqueur !
Sauvez Rome et la France
An nom du Sacré-Cœur !

Jamais ce cantique, admirablement beau, quand il est chanté lentement et avec âme, ne nous avait remués plus profondément : les yeux étaient baignés de larmes.

La messe s’acheva au milieu de ces ardentes supplications pour notre patrie, pour l’Église et son chef incomparable. Un grand nombre de pèlerins s’approchèrent de la sainte table ; les autres s’étaient déjà munis du Pain des voyageurs à une messe matinale.

Monseigneur descendit de l’autel et s’avança jusqu’à l’entrée du chœur, et, d’une voix vibrante d’émotion, il prononça une allocution que nous tenons à reproduire, sachant combien nos compatriotes seront heureux de retrouver ici tous les souvenirs de notre beau pèlerinage.

« Avant votre départ, avant la séparation, dit le prélat, nous ne pouvons nous dispenser de vous adresser quelques paroles : le cœur parle, nous avons besoin de nous mettre plus intimement en communication avec vos pensées et avec vos cœurs.

Vous êtes venus remplir cette cathédrale ; cependant tous ne doivent pas partir ; mais vous, heureux pèlerins, enfants privilégiés qui vous dirigerez tout à l’heure vers la grande Rome, accompagnés des vœux de tous, il faut que vous compreniez bien que vous emportez l’âme de tout un peuple : c’est la ville de Nantes, c’est le cœur du diocèse tout entier qui marche avec vous, et c’est là ce que signifie cette affluence considérable.

Quand on entreprend un long voyage comme celui que vous allez faire, on doit se recommander à Dieu ; l’avenir est incertain, les embûches sont partout ; il faut supplier le Seigneur qu’il vous protége contre tout danger.

Il ne s’agit pas ici d’un voyage ordinaire mais d’un pèlerinage, d’une pérégrination sainte entreprise au nom de l’Église de Nantes. Vous allez traverser une grande partie de l’Europe, emportant avec vous tous nos vœux et les protestations de notre foi. Partout où l’on vous verra passer, pèlerins de Nantes, on sentira le souffle de ce catholicisme breton qui vous anime, on reconnaîtra en vous les enfants de saint Clair, de saint Similien, de saint Emilien, de saint Félix, nos glorieux pontifes ; on reconnaîtra en vous les concitoyens de ces deux admirables frères, Donatien et Rogatien, qui versèrent leur sang pour la foi chrétienne et dont vous n’hésiteriez pas un instant à imiter le courage !

Je vous vois arriver à Rome, portant en vos cœurs les sentiments des anciens croisés à la vue de Jérusalem ! Je vous entends vous écrier avec une exaltation toute chrétienne : La voilà donc cette ville sainte, la Jérusalem nouvelle où tendaient tous nos voeux !

Avec quel bonheur vous tomberez à genoux devant l’autel de la Confession de Pierre, et avec quelle ardeur de foi vous y redirez, comme nous l’avons fait nous-même, notre immortel Credo catholique !

Ah ! vous serez bien heureux, lorsque vous visiterez ces sanctuaires multipliés, ces parvis sacrés, ces monuments antiques et majestueux où abondent les témoignages indéniables de la divinité de notre religion ! Vous serez bien heureux de pouvoir toucher de vos mains et porter à vos lèvres émues les chaînes dont fut chargé l’apôtre saint Pierre ! vous verrez pour ainsi dire les origines de la religion, vous tiendrez le premier anneau de la catholicité !

Vous serez transportés d’une indicible joie lorsque vous vous trouverez en présence de Pie IX, le père par excellence, le vicaire de Jésus-Christ, le docteur dont la parole infaillible enseigne le monde et doit être la règle de notre croyance et de notre conduite. Près de lui vous participerez aux trésors de grâces et d’amour qu’il renferme en son sein, comme en une source intarissable, et vous vous retremperez de plus en plus dans la piscine de la foi.

Allez donc, chers enfants de Nantes que nous aimons de toute notre âme ! Allez porter à Rome le témoignage de notre fidélité et de notre religion. Dites au Saint-Père que nous avons une fois complète plus vivante et plus forte que partout ailleurs, et que jamais on ne pourra nous l’arracher !

Dites-lui que nous sommes tous ses fils dévoués, que nos trésors et nos vies lui appartiennent et que nous sommes prêts à tout sacrifier pour le bien de l’Église et de la France. Portez-lui l’écho de vos supplications : Sauvez Rome et la France, au nom du Sacré Cœur ! — Allez avec votre piété ardente, votre enthousiasme sacré, et Dieu vous bénira.

O mon Dieu ! que les anges de l’Église de Nantes accompagnent ces chers pèlerins ! Protégez-les avec ce bouclier de votre bonne volonté dont parle le Prophète ! Qu’ils partent et qu’ils reviennent animés de tous les sentiments les plus profonds de la foi, de la religion et de l’amour, pour redire ensuite à notre pays les merveilles de la grande Rome.

O Nantes ! tu seras glorifiée dans tes fils !

O Rome ! tu recevras le témoignage de notre indéfectible amour ! »

A la suite de cette entraînante allocution, qui demeurera gravée dans les souvenirs de tous, Monseigneur assisté de M. l’abbé Morel, vicaire général, chef du pèlerinage, et entouré d’un grand nombre d’ecclésiastiques qui avaient pris place au chœur, récita les prières de l’itinéraire et donna solennellement sa bénédiction à la foule agenouillée.

A midi devaient partir les pèlerins du premier groupe, au nombre de cent quarante et un. Le lendemain s’effectuerait le départ du second groupe, composé de cinquante-neuf pèlerins. Déjà une dizaine de nos compatriotes nous avaient précédés dans la Ville Éternelle ; et là ils nous attendaient, afin que nous eussions la consolation de nous agenouiller tous ensemble aux pieds de Pie IX.

A midi donc nous montâmes dans les wagons qui nous avaient été réservés.

Plusieurs incidents joyeux marquent notre départ et contribuent à augmenter la bonne humeur générale. Ainsi, dans le wagon où je prends place avec les pèlerins qui veulent bien se charger de ma personne tout le temps du voyage, nous sommes menacés de former le nombre quatorze, un point de plus que treize fort heureusement pour les superstitieux ; mais il n’y en avait pas parmi nous. A la fin tout s’explique : une légère erreur s’était glissée dans les cartes d’inscription et notre groupe n’occupait pas le wagon qui lui revenait de droit, bien que le numéro de celui où nous nous trouvions correspondît parfaitement à celui de nos cartes. Il fallut se résigner à déménager avec armes et bagages, c’est-à-dire ombrelles et parapluies. Dieu sait si c’était chose facile ! Mais enfin, grâce à l’inépuisable obligeance de MM. les membres du comité, ainsi qu’au zèle des employés du chemin de fer, l’embarquement se fit avec ordre et promptitude ; chacun s’aidant d’ailleurs mutuellement, on parvint à se caser du mieux possible, et bientôt nous nous éloignâmes, saluant affectueusement nos parents et nos amis, accourus à la gare pour assister au départ, et notre chère ville de Nantes, dont nous emportions le cœur, selon les paroles de notre évêque.

Le long de la route de charmantes surprises nous sont ménagées. Ce sont des populations entières qui viennent saluer, au passage, les heureux pèlerins de Rome. Tout nous fait prévoir, dès le début, un voyage des plus agréables.

Nos rapports entre pèlerins furent la répétition de ceux qui s’étaient établis dans d’autres occasions semblables ; même intimité toute cordiale, mêmes soins obligeants, mêmes prévenances affectueuses, mêmes causeries égayées par ces plaisanteries de bon goût qui ne blessent et n’attaquent jamais personne et remplissent agréablement les intervalles de chants et de prières. Nos chants ! ils éclatent avec un élan irrésistible dominant le bruit des wagons et de la locomotive ; nos prières ! elles s’élèvent pieuses et ferventes, inondant notre âme de cette douceur ineffable que lui procurent toujours ses entretiens avec Dieu.

Nous traversons une partie de la France et, repassant en notre mémoire les souvenirs historiques que les monuments et les lieux nous rappellent à chaque pas, nous admirons en même temps la beauté et la variété des sites de notre pays. Après avoir contemplé les riants paysages de la Loire-Inférieure et de l’Anjou, après avoir côtoyé les bords tout à la fois fertiles et pittoresques de notre beau fleuve, nous voici dans la Touraine, si bien nommée le jardin de la France.

A Langeais nous saluons la mémoire de notre gracieuse duchesse Anne de Bretagne, qui vint y épouser Charles VIII, afin de terminer une lutte longue et sanglante.

Tours fait revivre plusieurs grands noms chers à la France : Clotilde, la pieuse veuve de Clovis ; S. Martin, l’un des plus ardents apôtres des Gaules ; S. Grégoire, l’illustre évêque et l’illustre historien, etc.

La nuit nous surprend sur cette route que deux fois déjà le diocèse de Nantes a parcourue pour se rendre à Paray-le-Monial.

Voici la station de Saint-Aignan ; elle rappelle le souvenir de l’un de ces glorieux pasteurs qui attachèrent leur nom aux légendes les plus touchantes de notre pays et qui le léguèrent ainsi à la vénération et à la reconnaissance des peuples.

Bourges, où nous sommes vers minuit, nous fait établir un singulier rapprochement entre la situation de la France à l’époque de Charles VII et notre situation présente. Peut-être, au temps de Charles VII, l’état de la patrie était-il encore plus désespéré : l’étranger y régnait en maître et le véritable souverain n’était plus que « le roi de Bourges ». Dieu, à l’heure du péril imminent, fit paraître Jeanne d’Arc ; espérons que, comme autrefois, il voudra bien nous susciter un sauveur et nous rendre nos belles provinces perdues.

Le matin nous réserve une suite d’enchantements. A l’horizon des contours se dessinent ; ce sont les montagnes des Cévennes qui nous apparaissent à demi voilées par les rayons du soleil : notre pensée monte à Dieu, et la prière est sur nos lèvres. Les charmantes perspectives se succèdent plus nombreuses et de plus en plus attrayantes.

A Roanne nous avons rencontré la Loire, moins belle que chez nous, mais cependant toujours gracieuse entre ses rives verdoyantes et fleuries. Nous l’avons saluée comme une amie et avons chargé ses ondes, qui s’enfuyaient vers Nantes, de porter à ceux qui nous aiment nos meilleurs souvenirs.

Tout nous annonce que nous approchons de Lyon, cette belle et importante cité, la seconde de la France. Pour nous, dévots pèlerins, ce n’est pas sans émotion que nous nous dirigeons vers une ville qui a l’insigne honneur de posséder un des sanctuaires les plus anciens et les plus vénérés, dédié à la Reine du ciel. Ce n’est pas sans un profond sentiment de foi que nous songeons à ces innombrables martyrs dont le sang l’a arrosée et fertilisée dès les premiers âges du christianisme. Un peu avant d’y arriver, nous saluons de ravissantes bourgades qui, gracieusement assises sur la crête des coteaux ou dans les plis d’agrestes vallons, nous envoient le son des cloches de leurs églises appelant les fidèles aux messes matinales. Nous passons devant Tarare, puis enfin nous arrivons à Lyon.

Depuis longtemps déjà nous cherchions à apercevoir Notre-Dame de Fourvières. Tout à coup son clocher qui domine toute la ville se montre à nos yeux attendris. Dans nos wagons nous entonnons l’Ave maris stella, puis quelques-uns de nos cantiques de Bretagne. Un de nos compagnons de route, digne et spirituel cure du diocèse de La Rochelle, s’était, selon son expression, si bien embretonnéqu’il était toujours le premier à donner le signal du refrain, répété avec tant de bonheur et d’entrain :

Catholique et Breton toujours !

Nous avons trop peu de temps à demeurer à Lyon pour qu’il nous soit possible de faire le pèlerinage de Fourvières ; peut-être, au retour, serons-nous plus heureux. Aujourd’hui nous devons nous borner, bien à regret, à adresser de loin à Marie nos vœux et nos hommages.

Mais le train s’arrête en gare de Perrache, et nous avons la facilité de quitter les wagons où nous séjournons déjà depuis vingt-quatre heures. Chacun s’élance avec autant d’empressement que les prisonniers mis en liberté, mais notre compartiment a décidement le monopole des mésaventures.

Un bon curé, qui sera plus tard victime d’un vol des plus audacieux en Italie, ne trouve pas son chapeau au moment du départ. Peu satisfait à ridée de faire, au moins jusqu’à Turin, le voyage tête nue, il le réclame à tous ses voisins, qui lui montrent avec gaieté leurs coiffures respectives : chacun a bien la sienne ; seule celle de M. le curé fait défaut. On finit par l’apercevoir sous une banquette. Chose singulière — un malicieux génie est-il donc venu nous visiter pendant la nuit ? — le chapeau s’est retréci et il ne coiffe plus M. le curé. Tout en riant avec nous de sa mésaventure, il s’obstine à ne pas reconnaître son couvre-chef qui nous semble pourtant bien le sien.

Nous allons faire connaissance avec le buffet de la gare, puis jeter un simple coup d’œil sur cette grande et belle ville, si bien assise au pied de ces coteaux sur lesquels s’étagent de riches demeures et de vastes espaces de verdure.

Quel riche tableau ! La Saône et le Rhône, roulant, maintenus par des quais splendides, leurs ondes impétueuses qui finissent par se mêler ; les montagnes des Cévennes se profilant sur un ciel d’une admirable sérénité, et, tout au loin, la cime neigeuse du Mont-Blanc se perdant dans les nues.

Nous quittons Lyon vers midi. Une aimable gaieté anime tous les pèlerins, en dépit de quelques propos insultants lancés par ces aimables messieurs que gênent les pèlerinages. Inutile de dire qu’ils appartiennent à cette catégorie de gens qui invoquent sans cesse le grand mot de liberté, en prétendant, bien entendu, avoir seuls le droit d’en faire usage.

Il nous restait à traverser plusieurs provinces, et de nouveaux et ravissants spectacles nous y attendaient, surtout dans cette Savoie où nous allions faire notre dernière étape. Nous parcourons une vallée que dominent et souvent surplombent des rochers dont les formes étranges nous surprennent : ici on croirait voir les ruines d’un gigantesque château-fort ; plus loin, on dirait les murailles d’une antique forteresse avec ses tours, ses créneaux et ses bastions ; ailleurs, les yeux se reposent agréablement sur une végétation splendide qui, de la base au sommet, couvre des montagnes au pied desquelles s’étend un moelleux tapis de gazon.

N’oublions pas d’ajouter que ces sites, si différents d’aspect, sont rendus pour ainsi dire plus pittoresques encore par les maisonnettes groupées autour de leurs églises, tantôt au flanc des monts, tantôt dans une gorge profonde, souvent sur la cime même de monticules entièrement séparés de la chaîne qui les domine et semble les protéger. Sur le point culminant la piété a érigé une statue de la Vierge, dont les bras s’étendent pour bénir tout à la fois et les bons habitants des montagnes et les voyageurs qui passent à leur pied. La nuit tombante nous permet de mesurer l’immensité du lac du Bourget, mais non d’en admirer la magnificence. Vers sept heures nous sommes à Chambéry, où nous attend un sommeil réparateur.

II

UNE AVENTURE A CHAMBÉRY. L’HOSPITALITÉ AU SACRÉ-COEUR. — MODANE ET LE MONT CENIS. PREMIERS PAS EN ITALIE. — MES COMPAGNONS DE VOYAGE. — LA PERLE ET LE LUTIN. — ARRIVÉE ET SÉJOUR A TURIN.

 

Pendant que mes compatriotes assiégeaient les hôtels de la ville savoyarde, j’avais le bonheur de recevoir l’hospitalité au couvent du Sacré-Cœur. La supérieure de cette sainte maison avait longtemps occupé le même poste à Nantes ; et, en s’éloignant, elle avait emporté tous les regrets.

A la première annonce d’un pèlerinage de Nantes à Rome, elle s’empressa de mettre sa maison à la disposition des Enfants de Marie du Sacré-Cœur. Plusieurs d’entre nous avaient le bonheur d’être du voyage. Pour ma part, j’acceptai avec reconnaissance une offre qui devait me permettre de passer quelques instants près de notre bonne et regrettée madame de * * *.

Une petite aventure, qui fut sur le point de prendre une tournure inquiétante, retarda l’arrivée au Sacré-Cœur du groupe dont je faisais partie.

Nous parlementions avec un cocher, lorsqu’un militaire, amené à la gare je ne sais par quel hasard, s’offrit pour porter nos bagages et nous conduire. Le Sacré-Cœur, disait-il, n’était qu’à deux pas. L’accent plein de franchise du jeune soldat nous inspire toute confiance, et nous voilà marchant à sa suite dans les rues de Chambéry. Mais, soit que notre conducteur ne connût pas plus que nous la topographie de la ville, soit que, comme il le prétendit ensuite, il eût confondu le Sacré-Cœur avec un autre couvent, il nous écarta si bien de notre chemin que nous pûmes croire n’arriver jamais au but. Nous eûmes un moment d’émotion, facile à concevoir, en nous voyant, dans un endroit retiré et obscur, avec un grand et robuste gaillard armé, qui pouvait facilement nous faire un mauvais parti. Nous n’étions que des femmes, sous la garde d’un ecclésiastique devant occuper le bâtiment réservé aux prédicateurs des retraites de la communauté. L’émotion devint à son comble quand M. l’abbé * * *, pressant soudain le pas, disparut avec notre cicérone afin d’aller à la découverte. Il nous revenait justement en mémoire qu’un étranger était tombé ces jours derniers à Chambéry victime d’un cruel guet-apens. Ces pensées nous glacèrent ; nous nous mimes à courir pour rejoindre ceux qui s’étaient éloignés. Fort heureusement la Providence nous gardait, rien de tragique ne nous arriva ; et bientôt enfin la porte du Sacré-Cœur s’ouvrit pour nous.

Nous renvoyâmes notre guide, qui ne fut pas trop exigeant pour le salaire. Son visage, vu à la lumière, était des moins patibulaires : ce brave garçon n’avait eu d’autre but que de réaliser un honnête petit profit.

La cordiale hospitalité du Sacré-Cœur nous réconforta. Après une nuit passée en chemin de fer, comme on dort bien dans un bon lit ! A notre arrivée au couvent, la supérieure et les religieuses s’étaient multipliées près de nous ; le lendemain, elles furent debout dès quatre heures du matin pour présider aux apprêts du départ.

A quatre heures et demie, les Enfants de Marie, portant extérieurement leurs médailles, étaient réunies dans la chapelle, afin d’assister à la sainte messe, que devait célébrer notre compagnon de pèlerinage, M. l’abbé Plusieurs religieuses vinrent nous rejoindre ; elles voulurent bien chanter avec nous le beau cantique :

Pitié, mon Dieu !

si bien de circonstance dans une chapelle dédiée au Sacré-Cœur.

Rien de plus touchant que cette messe matinale, dans ce lieu tout plein de recueillement, au moment de quitter notre chère France.

Il fallut prendre congé de cette maison hospitalière, où notre séjour avait été si court. Nous nous éloignons le cœur rempli de reconnaissance pour les soins qui nous ont été si affectueusement prodigués.

Il est six heures du matin, la gare de Chambéry est littéralement envahie par les pèlerins. J’ai la satisfaction de rencontrer, parmi de nouveaux venus qui sont dans l’intention de se joindre à nous, un bon prêtre de la Lorraine déjà entrevu à Paray-le-Monial et à Issoudun.

Nous montons en wagon, en regrettant qu’une pluie abondante et persistante nous empêche de jouir totalement de la vue majestueuse du versant français des Alpes.

Les pèlerins n’oublient pas qu’ils ont à fêter saint Michel, le protecteur de la France ; nous chantons un cantique en son honneur. Avec quelle ardeur on le prie pour cette France qu’il a toujours gardée, pour Pie IX dont nous nous rapprochons à mesure que fuit derrière nous le sol de la patrie.

Nous voici à Modane, que nous n’avons pas le temps de visiter. Là nous faisons nos adieux à la France, et nous nous acheminons vers l’Italie par les gigantesques travaux du mont Cenis.

Rien de plus étonnant et de plus curieux que cette percée du mont Cenis, dont l’honneur revient pour une bonne partie à la France. Autrefois Dieu sait les difficultés et même les dangers qu’offrait le passage par le mont Cenis. Aujourd’hui on le franchit commodément installé dans un wagon, où ne vous atteint aucun autre inconvénient que celui d’une fumée suffocante, plus désagréable que les ténèbres dont s’effrayaient quelques-uns des nôtres. Nous restons vingt-cinq minutes sous le tunnel du mont Cenis. Il fait bon, au sortir de ce tombeau, respirer un air pur et contempler le bleu du ciel. Le temps qui se découvre et s’éclaircit graduellement nous permet enfin de contempler les Alpes : nous les traversons, et de longs cris d’admiration s’échappent de nos wagons. Mais voilà Suse : nous sommes tout de bon en Italie.

Dans les stations les noms italiens ont remplacé les noms français, nous voyons des costumes italiens monter dans les wagons. Jusqu’à ce moment ils n’ont rien d’attrayant ni de pittoresque ; nous entendons parler italien. Le fameux : En voilure, messieurs les voyageurs ! est remplacé ici par un seul mot infiniment plus gracieux : Partenza !

Nous sommes vivement intéressés dès nos premiers pas sur ce sol italien, où tout est nouveau pour nous. Chaque fois qu’un beau site se présente, c’est à qui le signalera à l’attention de tous. Dans notre wagon on se transporte d’une portière à l’autre, et les remarques s’entrecroisent.

Ici se présente tout naturellement l’occasion de parler de mes compagnons de voyage. Je me bornerai à quelques mots, ne voulant pas faire souffrir leur modestie ; je ne puis pas cependant leur refuser un éloge si justement mérité.

Nous étions au nombre de huit, deux messieurs — l’un ecclésiastique — et six femmes.

Ces messieurs avaient la tâche difficile,. M. l’abbé de guider la caravane, son compagnon de tenir les comptes et de régler les dépenses de la société. L’un et l’autre s’acquittaient de leurs attributions à la satisfaction générale et plusieurs fois nous leur votâmes des félicitations. M.X... était un payeur modèle, s’il accordait volontiers la buona mano (bonne main), si chère aux Italiens qui en accepteraient plutôt deux qu’une, il n’aimait pas qu’on surchargeât les tarifs, et surtout les notes ; il ne craignait pas de rabattre les prétentions italiennes et savait à merveille se tirer d’affaires au milieu de ces gens d’une élasticité de conscience vraiment incroyable. Joyeux et toujours de bonne humeur, il entretenait parmi nous la plus franche gaieté.

Quant à M. l’abbé * * *, bien qu’il vînt pour la première fois en Italie, il en avait une connaissance parfaite. Esprit sérieux et réfléchi, il avait au service d’une instruction solide une mémoire remarquable. Nous faisions souvent appel à ses souvenirs ; et ses explications, claires et précises, nous étaient plus précieuses, dans la visite aux monuments, que les discours, plus où moins véridiques, de ces ciceroni, qui s’attachent à vos pas lors même que vous refusez leurs services. Je note en passant que ces officieux, facchini, ciceroni, etc., m’ont paru la chose la plus insipide de l’Italie.

Et maintenant que vous dire de notre groupe féminin ? Peu de chose, sinon que toutes mes compagnes étaient fort aimables et que la plus parfaite entente régnait entre nous, chose bien importante quand il s’agit de partager pendant un mois la même existence. Nous n’avions point à partager les occupations sérieuses de ces messieurs ; notre lot était de veiller au bien-être matériel de notre petite association et nous le fîmes de notre mieux.

Cependant, comme on aime dans un tableau les souriants visages, je donnerai une mention toute spéciale à deux jeunes filles qui se trouvaient parmi nous. Ce sont des fleurs printanières ; elles ont l’une vingt ans et l’autre seize ; elles sont cousines, on les dirait sœurs tant leur union est intime et pleine de bonne harmonie. Elles sont fort occupées d’une troisième cousine qu’elles ont laissée en France, elles en parlent sans cesse ; l’une prend des notes pour les lui communiquer, l’autre lui écrit, même en wagon, de longues lettres où se trouvent relatés tous les incidents du voyage.

Je ne vous ferai point leur portrait, ni physique ni moral, préférant laisser ce soin à votre imagination. L’une a la physionomie sérieuse, l’antre l’air passablement espiègle ; j’ai surnommé la première la Perle, la seconde le Lutin ; mais c’est un charmant lutin. Je ne vous dirai pas leur véritable nom, mais, comme nous les retrouverons plusieurs fois dans cet ouvrage, appelons-les, pour la commodité du récit, Charlotte et Madeleine.

Nous poursuivons notre route. A cinq heures nous arrivons à Turin. Personne ne semble fatigué.

Les Nantais se cherchent un logement. Le nôtre s’intitule hôtel de la Bonne-Femme, nom qui nous divertit beaucoup. Nous y sommes bien traités et bien servis. Nous sommes seuls à une table séparée des autres. Notre attention se porte sur une singulière pâtisserie : on dirait une poignée de baguettes placées devant chaque convive. Charlotte et Madeleine se menacent réciproquement ; sur leurs doigts la baguette se brise, et elles en mangent en riant les morceaux.

Nous allons visiter cette superbe ville de Tarin, presque trop régulière avec ses grandes percées et ses maisons symétriquement alignées. Le plan de Tarin ressemble à un échiquier. Les Nantais sillonnent les rues et nos ecclésiastiques français se croisent avec les prêtres romains, que nous reconnaissons à leurs chapeaux à larges bords et à leur élégant petit manteau. Il en est beaucoup qui ne portent que la soutanelle. Ce costume, auquel elles ne sont pas habituées, fait rire Charlotte et Madeleine. Elles consignent cette originalité sur leurs notes, afin d’en faire part à la troisième cousine, à la première occasion.

Nous parcourons plusieurs quartiers d’une grande magnificence et nous visitons des églises d’une richesse incomparable. Notons que Turin en compte une centaine.

La nuit interrompt nos stations aux églises, mais, comme dédommagement, nous traversons cette large Via di Pô, où le gaz forme une illumination si brillante, puis l’immense place Victor-Emmanuel, à laquelle succède le beau pont de pierre jeté sur le Pô.

Nous nous arrêtons au bord du fleuve et nous songeons à notre chère Loire, à la patrie lointaine. Ici tout est si paisible, si solitaire que l’on se croirait en pleine campagne si l’on n’apercevait des maisons et des édifices au-dessus des grands arbres qui vous environnent. Comment redire le charme indicible de cette soirée ! Le fleuve déployant ses ondes majestueuses sous un ciel étincelant d’étoiles, la lune blanchissant le faite de la basilique de Superga élevée, au point culminant de la colline, à la suite d’un vœu de Victor-Amédée, puis les Alpes dessinant leurs grands contours à l’horizon.

La fondation de Turin, attribuée aux Celtes, remonte à une très-haute antiquité. Cependant c’est une ville d’un aspect tout moderne, ses plus anciens monuments ne datent guère que du XIVe et du XVe siècle. C’est à cette époque qu’appartient la cathédrale. Nous la visitons le lendemain de notre arrivée à Turin. Deux magnifiques escaliers conduisent de celte église, toute remplie des souvenirs de la maison de Savoie, à la chapelle du Saint-Sépulcre. Là nous nous agenouillons avec un respect profond devant la châsse d’argent qui contient le saint suaire dans lequel fut enveloppé le corps adorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nous admirons les tombeaux de marbre où dorment de leur dernier sommeil les ancêtres de Victor-Emmanuel.

Nous obtenons la permission de pénétrer dans quelques-uns des appartements du palais Royal, auquel donnent accès un splendide vestibule et un escalier monumental en marbre blanc, orné des statues des principaux princes de la maison de Savoie. Nous nous arrêtons particulièrement devant celles d’Emmanuel-Philibert et de Charles-Albert, les plus remarquables du reste. Le château Madame, situé sur la place du Château, emprunte son nom d’une princesse piémontaise à laquelle est due sa magnifique façade à colonnes et pilastres corinthiens.

Donnons une mention spéciale à l’église San-Lorenzo, élevée par les soins d’Emmanuel-Philibert, à la suite d’un vœu. Un bas-relief de marbre, placé au maître-autel, perpétue le souvenir de cet événement. Nous assistons à la sainte messe dans cette église et nous sommes heureux de nous agenouiller devant un tableau représentant la « bonne mère sainte Anne, » patronne des Bretons.

La gare ne tarde pas à être envahie par les pèlerins qui viennent réclamer leurs billets-circulaires. A partir de Turin, ils ne voyageront plus tous ensemble, mais ils se donnent rendez-vous à Rome, où, dans quelques jours, ils auront la consolation de se prosterner aux pieds du Saint-Père.

III

DE TURIN A MILAN. — Il Duomo. — LA CRYPTE ET LE TOMBEAU DE SAINT CHARLES BORROMÉE. — COUP D’OEIL SUR LA VILLE. — LA Cène DE LÉONARD DE VINCI. — LE PAPIER-MONNAIE. — LA BASILIQUE DE SAINT-ANTOINE. — DÉPART POUR VENISE.

 

En sortant de Turin un grand nombre de pèlerins se dirigèrent vers Milan.

Un pour Un
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