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RUPTURES OU MUTATIONS AU TOURNANT DU XXIe SIECLE

De
279 pages
Qu'il s'agisse de la réception de Derrida, Foucault et Barthes en Chine, de l'émergence de nouvelles religions au japon, des déchirures de l'Asie centrale ou des paradoxes de la laïcité en Turquie, l'ambivalence semble être la règle de ces transformations subies par les cultures traditionnelles orientales tandis qu'en Occident la modernité s'accomode de la persistance, voire de la renaissance de coutumes ou de mouvements (tel le hassidisme) liés au plus lointain passé.
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Société des Études Euro-Asiatiques

RUPTURES OU MUT A TIONS AU TOURNANT DU XXIe SIÈCLE
CHANGEMENTS DE GÉOGRAPHIE MENTALE?

COLLECTION EURASIE C-'ahiers de la Société des Études Euro-Asiatiques

I - Nourritures. sociétés. religions. Commensalités (1990) 2 - Le but1le dans le labyrinthe I. Vecteurs du sacré en Asie du Sud et du Sud-Est ( 1992) 3 - Le buffle dans le labyrinthe 2. Confluences euro-asiatiques ( 1992) 4 - La Inain ( 1993 ) 5 - Le sacré en Eurasie ( 1995) d'Eurasie. Architecturc. s)'lnbolisme et signification sociale ( 1996) 7 Serpents et dragons en Eurasie ( 1997) 8 - Le cheval en Eurasie Pratiques quotidiennes et déploiements mythologiques ( 1999) 9 Fonctions de la couleur en Eurasie (2000)
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- Maisons

-

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Comité de Rédaction Christiane MANDROU. Viviana PÂQUES. Rédacteur en Chet~ Rita H. RÉGNIER. Yves V ADÉ. Paul VERDIER Comité de Lecture Françoise AUBIN. Jocelyne BONNET. Jane COBBI . Bernard DUPAIGNE. Jeanine FRI BOURG. Ernest-Marie LAPPERROUSAZ. André LEVY. Charles rv1ALAMOUD. Christian PELRAS. Xavier de PLAN HaL. Yvonne de SI KI:. Fann) de SIVERS. Solange THIERRY. Elenlire ZOLLA Secrétariat de Rédaction Muriel HUTTER RÉDACTION: Musée de l'Homme. Palais de Chaillot. 17place du Trocadéro. 75116 Paris VENTE AU NUM(RO : L'Harmattan. 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique. 75005 Paris Librairie du Musée de l'Homme. Palais de Chaillot

La Rédaction lai!t'seaux auteurs la responsabilité des opinions exprimées. @ L'Harmattan, 2001

ISBN: 2-7475-0719-X

COLLECTION EURASIE Cahiers de la Société des Études Euro-Asiatiques N° 10

RUPTURES OU MUT A TIONS AU TOURNANT DU XXIe SIÈCLE
CHANGEMENTS DE GÉOGRAPHIE MENTALE?

Textes réunis par Rita H. RÉGNIER

Publié avec le concours du Centre National du Livre

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

SOCIETE DES ETUDES EURO-ASIATIQUES
La Société des Etudes euro-asiatiques, Association loi de 1901, a été fondée en 1977. Elle est venue rejoindre au Musée de I"Homme ses aînées, les Sociétés des Américanistes. des Africanistes et des Océanistes. Son but est ""depronl0uvoir et de favoriser, par tous les moyens en France, toutes les activ ités de Sciences humaines relevant des études sur r Europe et rAsie. Elle n' a aucune activité politique:' Soucieuse d'interdisciplinarité, elle regroupe en son sein ethnologues, géographes, historiens. orientalistes, spécialistes des sciences religieuses et des littératures. linguistes. etc. auxquels elle offre un lieu particulièrement propice à la confrontation de leurs approches respectives d'une aire dont la vaste étendue - r Europe. le monde méditerranéen,rAsie tout entière - et la grande diversité n' cxc luent ni r existence de remarquables continuités ni la possession de spécificités qui la caractérisent dans son ensemble.

Président Fondateur: Présidents d'honneur: Conseil d'Administration:

tPaul Lévy Xavier de Planhol Philippe Seringe Teresa Battesti, Jane Cobbi. Françoise Cousin. Bernard Dupaigne, Jeanine Fribourg. Muriel Hutter. Ernest-Marie Laperrousaz. Christian Malet. Christiane Mandrou. Viviana Pâques, Bernard Peirani. Christian Pelras, Rita H. Régnier, Yvonne de Sike. Fanny de Sivers. Solange Thierry. Yves Vadé. Paul Verdier

BIlreall : Président. 1lee-Présidents' Secrétaire Générale chargée de la Trésorerie: Secrétaires adjointes: Générales

Yves Vadé Bernard Dupaigne Viviana Pâques Rita H. Régnier Christiane Mandrou (Europe) Muriel Hutter(Asie) Christian Pelras

Archiviste:

PRESENTATION RUPTURES OU MUTATIONS?

Le vingtième siècle, maintenant derrière nous mais dont la dynamique implacable se poursuit, s'est voulu le siècle des ruptures. Rompre avec le passé, faire table rase, créer un homme nouveau, ~'refaire l'entendement humain", édifier un monde neuf, furent les ambitions ou les slogans qui entraînèrent quelques-uns des plus considérables mouvements de ce siècle tragique. Sous la forme radicale qu'elle prit si souvent dans le domaine politique comme dans la création d'avant-garde, la rupture se voul ut définitive et absolue. Deux modèles jouèrent ici un rôle dominant. Le premier est celui de la rupture révolutionnaire. Le mythe de l'An I marqua la volonté de rompre la continuité historique au profit d'un nouveau départ, condamnant en bloc tout ce qui appartenait au passé. "Tout ce qui n'est point nouveau dans un temps d'innovation est pernicieux", déclarait Saint-J ust à la tribune de la Convention. La révolution soviétique d'octobre 1917, la révolution culturelle chinoise, si elles n'imposèrent pas de nouveau calendrier, n'en renouvelèrent pas moins ce geste de rupture qui se voulait sans retour possible. Non moins radicale, la formule qu'on pouvait lire sur la couverture du numéro 3 de La Révolution surréaliste: "1925 : fin de I ère chrétienne" ; ou encore, dans la vision de l'urbanisme des années 20, les positions de Le Corbusier ou de Mondrian rêvant d'abolir la notion de rue dans l'espoir d'édifier un nouvel Eden. Le second modèle est cel ui de l'innovation technologique. Moins brisant en apparence, ses effets s'étendent plus loin et de Inanière encore plus impérieuse. Il en résulte l'idée que seul le "nouveau" mérite d'être considéré, que les formes de pensée, les manières de vivre, les types de création se trouvent "dépassés" de la même manière et au même rythme qu'un apparei I industriel ou un procédé technique. Cette idée fut le moteur des avant-gardes, au temps où les artistes se sentaient tenus de trouver du nouveau tous les six mois et où l'on confondait la modernité avec le modernisme.1
~

On trouvera d' intéressantes références dans l'ouvrage déjà ancien de Harold Rosenberg, The Tradition o.f the New, Ne\v York~ 1959. tr. fr. La Tradition du

I

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Nous le savons maintenant: il n'est pas de rupture définitive et abso 1ue car il ne peut être q uesti on d' abo 1ir à j amai s un ensemble de traditions culturelles constituées au fil des millénaires, et sans lesquelles une collectivité ne pourrait longtemps survivre. Et trop d'échecs, de désillusions, de faillites historiques ont marqué le siècle pour que la notion de rupture garde encore une véritable puissance de séduction. La dynamique accélérée qui nous entraîne conduit bien plutôt à penser en termes de mutations, définitives peut-être. Alors que la rupture, malgré ses prétentions, n'est jamais que partielle, la mutation peut être dite totale dans la mesure où rien de ce qui vit ou survit ne peut prétendre rester à l'écart. C'est principalement cette notion de mutation qu'illustrent, selon des modalités diverses, les études que Rita H. Régnier a eu l'heureuse idée de réunir pour ce dixième volume d'Eurasie. Plusieurs d"entre elles sont la forme remaniée de conférences données dans le cadre de la Société des Etudes Euro-Asiatiques. Les autres furent écrites spécialement. Mais toutes témoignent d"évolutions en cours qui, loin de dessiner une ligne générale, s"entrecroisent et se développent dans des directions différentes, voire inverses. A travers le continent euro-asiatique, les jeux d"influences ne sont pas à sens unique. L"emprise de la pensée, de la technique et des modes de vie occidentaux ne doit pas faire oublier le rôle croissant que les cultures d"Extrême-Orient sont destinées à jouer dans l'organisation planétaire qui se met en place. Dans son étude sur « L"apport de la culture chinoise à la création de l'ONU. Du " progrès"" au " développement"" », Claudine Brelet rappelle quel fut le rôle de la République de Chine dans la création des grandes agences de l'ONU et dans l'orientation qui fut la leur à l'origine (l'encouragement par l'OMS de l''étude des systèmes thérapeutiques traditionnels en est un exemple). Elle y voit une conséquence de la vision unitaire de l'univers qui fut celle de la Chine taoïste et bouddhiste, affirmant la solidarité de tous les êtres vivants et conduisant à une culture non point statique mais, selon le mot

nouveau. Paris. Ed. de Minuit. 1969. nouv. éd. 1998. ces points dans la présentation du vol. Ruptures, continuités. Presses Universitaires

rai repris certains de
Modernités,

13 de la collection de Bordeaux. 2000.

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de Joseph Needham, "homéostatique". Cette vision unitaire, qui fut aussi celle de Gandhi, s'oppose à la conception cartésienne de I'homme comme "maître et possesseur de la Nature". La notion de développement qui en résulte serait donc plus respectueuse des équilibres naturels. Reste à savoir dans quelle mesure la Chine actuel1e demeure fidèle à ce développement homéostatique et n'est pas entraînée dans le productivisme occidental ou pire, américain. La destruction accélérée des îlots d 'habitat traditionnel à Pékin, les hutong, au profit de buildings voués aux grandes entreprises2, l'accroissement d'un chômage qui n'ose pas dire son nom, la fuite des populations rurales s'entassant aux abords des grandes gares dans l'espoir de trouver un elnploi à Shenzen ou ailleurs, indiquent bien que la Chine actuelle ne se contente pas de « faire du nouveau avec de l'ancien ». C'est sur un plan très différent que se situe l'article d'Aoyu Wei sur « L'influence de Derrida, Foucault et Barthes en Chine sur la communauté intellectuelle entre I 985 et 1995: une pensée détournée et un effet pervers ». On y voit comment la forme d'anti-rationalisme représentée en philosophie par Heidegger, Foucault et Derrida fut retournée contre les valeurs universalistes de l'occident sur lesquelles les intellectuels chinois épris de liberté cherchaient à s'appuyer. Comment de jeunes penseurs en quête d'avenir auraient-ils pu trouver recours dans des doctrines ne proclamant que la fin - de la métaphysique, de la littérature, de l'Histoire et, comme le disait Lyotard, des « grands récits» ? Dans le "post-modernisme" passé par les Etats-Unis et dont la vogue déferla en Chine dans les années 90, des critiques chinois ne voulurent voir que la fin du modèle occidental. Nouvelle preuve, comme l'affirme l'auteur, de la capacité du pouvoir chinois de manipuler, détourner et récupérer les pensées subversives? Contradiction effective entre la pensée de la déconstruction et les idéaux des Lumières? On voit à quels débats passionnants et passionnés introduit cette étude.

1

Le film chinois Shower. trop vite disparu des écrans. montre bien, quoique de manière souriante. cet implacable processus de démolition, que j'ai eu r occasion de constater sur place en 1997. 7

Les phénomènes religieux dont traite Jean-Pierre Berthon (<< Transformations reI igieuses et national isme culturel dans le Japon contelnporain »), s'inscrivent également dans ces jeux interculturels, dans la mesure où ils ne se limitent pas exclusivement à l'espace japonais. Certes ils ont le Japon pour origine et pour foyer. Dans ce pays où le ~~bilinguisme religieux" (cohabitation du shintô et du bouddhisme) est traditionnel, l'apparition des "nouvelles religions", dont certaines relnontent au XIXe s., et surtout l'émergence de nouvelles reI igions urbaines et de formations sectaires non exemptes de dérives millénaristes, voire apocalyptiques, conduisent à un champ religieux éclaté et à ce que certains nomment une nouvelle culture spirituelle". Mais, comme le montre Jean-Pierre Berthon, le nationalisme s'en mêle, et avec lui l'espoir de voir le Japon devenir un nouveau modèle pour le monde. Certaines de ces nouvelles religions syncrétiques s'exportent en Asie du Sud-Est, en Afrique, Amérique du sud et ailleurs. Le ressaisissement identitaire, la revendication des particularismes s'ail ient fort bien avec un prosélytisme étendu à tous les continents. Plus classiquement, Françoise Pommaret étudie, dans un travail fondé sur son expérience d'ethnologue et intitulé « Bhoutan, une forteresse au bord du temps? », la conciliation difficile, mais non désespérée, des valeurs traditionnelles avec les exigences de la modernité: l'urbanisation entraîne une restructuration familiale et certaines formes de délinquance juvénile, l'enseignement dans les monastères se transforme, ainsi que le regard porté sur les temples ou les peintures sacrées. Mais les œuvres ne sont pas abandonnées pour autant, plutôt considérées comme des œuvres d'art qu'il convient d'entretenir pour leur valeur esthétique. Certains aménagements du territoire doivent tenir compte du respect que l'on porte aux divinités liées au paysage; la laïcisation même de la langue pourrait donner naissance à une nouvelle littérature... Peut-être le Bhoutan, protégé par ses montagnes, pourrait-il offrir l'exemple d'une mutation relativement maîtrisée. Il existe cependant des ruptures. Mais, par un ironique retour de l'histoire, c'est par rapport aux régimes qui prétendaient euxmêmes marquer une rupture absolue qu'elles se manifestent le plus clairement. La deuxième section de ce volume s'organise
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autour de la rupture avec le communisme. L'expression de " changements de géographie mentale ", employée par Sigurd B5hm lors d'une conférence, est ici particul ièrement appropriée. Mais s' iI y a rupture décisive, sans doute définitive, elle n'est pas pour autant absolue. Ni les mentalités, ni les gens en place ne se changent aussi facilement. Et les symboles euxmêmes ne se laissent pas tous déplacer (on sait que le nouvel hymne officiel de la Russie reprend I'hymne soviétique, avec des paroles corrigées par l'auteur lui-même !).

Le cas de I Allemagne de l'Est et celui de l'Estonie sont
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abordés principalement à travers des œuvres romanesques révélatrices. Avec Uwe Johnson, Sigurd B5hm a choisi paradoxalement de présenter un écrivain de la RDA décédé en Angleterre cinq ans avant la chute du Mur, mais dont les intuitions annoncent la situation incertaine vécue par les Allemands de r Est autour de 1990. Dans le roman Conjectures sur Jakob: la ,(i~ontière, publié en 1959, comme dans la fiction intitulée Si Jericho1v avait été rattachée à l'Ouest, Uwe Johnson, " écrivain des deux Allemagnes ", s'interroge sur la fragilité de la frontière qui sépare celles-ci. Dans l'histoire de Jakob, cette frontière est symboliquement représentée par un carrefour ferroviaire noyé dans le brouillard, où le personnage trouve la mort dans des circonstances non élucidées. Johnson s' interrogeai t sur Ia fin de l' A Ilemagne de l'Est à une époque où la plupart de ses concitoyens croyaient vivre le début d'un cycle. En même temps il dépeignait par avance la perplexité des citoyens est-allemands face au changement des valeurs de civilisation - et pas seulement de mode de vie - que devait

représenter l'unification. Le changement d'espace mental est peut-être plus troublant encore pour un pays comme l'Estonie, dont Fanny de Sivers rappel1e I'histoire et les vicissitudes. Un roman de Maimu Berg publié en 1999 et dont le titre français serait Partir dépeint l'atmosphère qui régnait en Estonie pendant l'occupation soviétique. On y retrouve le mythe, né au XIXe s., du " bateau blanc" qui devait conduire les malheureux paysans vers une Terre promise. Mais la réalité est toujours décevante. Tandis que les Russes qui occupaient le pays se proclament désormais minorité ethnique, l'Estonie attend avec espoir et appréhension de passer de l'Union soviétique à l'Union européenne. 9

C'est à partir de la peinture populaire, et plus précisément des œuvres d'Anastasia Rak récemment exposées au Musée de I'Homme, que Tatiana Benfoughal dévoile quelques aspects de la situation actuelle de l'Ukraine (<<La mémoire de l'Ukraine. La peinture populaire entre continuité stylistique et ruptures historiques»). Distinguant soigneusement la peinture populaire, qui obéit à des règles de représentation collective, et la peinture naïve plus individuelle, l'auteur analyse les rapports étroits que la première entretient depuis le XVIIe s. avec l'esprit de résistance et les aspirations nationales. Le personnage central en

est un Cosaque (le ~~ Cosaque Mamaï ") assis en tailleur et jouant de la musique, son cheval et ses armes à côté de lui. Après avoir connu un âge d'or dans les années 1920, cet art populaire de chevalet, assimilé à une" idéalisation du passé ", fut banni et disparut pratiquement dans les décennies suivantes. Remis en honneur depuis l'indépendance, il témoigne d'une vitalité renouvelée et l'on peut Y voir, affirme Tatiana ,,~ Benfoughal, un sYlnbole de la résurrection de l'Ukraine ". Quant à l'Asie centrale, Pierre Chuvin pose la question: « est-elle sortie de l' Union soviétique? » Ces peuples ont vu leur prestigieux passé partiellement gommé. Babour et Tamerlan se trouvèrent éliminés de I'histoire officielle. La réhabilitation a maintenant lieu, des documents enfouis reparaissent, les grands personnages retrouvent leur place, au risque de voir un nouveau conformisme remplacer l'ancien. Chaque républ ique se constitue son histoire nationale, mais le découpage des frontières, qui ne coïncide exactement ni avec les ethnies, ni avec les aires artistiques, brouille le jeu. Les problèmes de langues et de religions contribuent à le compliquer encore, la situation étant naturellement différente selon les Etats. On pourra se faire une idée, en Iisant cet article, des tensions qui travaillent ces" sociétés en mutation involontaire ". Si la chute des régimes totalitaires a pu favoriser la renaissance de traditions notamment religieuses, bien d'autres facteurs peuvent jouer dans le même sens. La troisième section de ce volume Inontre combien l'idée d'une désacralisation générale des sociétés modernes et d'un déclin fatal des traditions doit être relativisée. L'exemple de la Turquie mérite à cet égard d'être examiné. Dans son article sur « Laïques et
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musulmans en Turquie », Riva Kastoryano expose quelques-uns des paradoxes d" une laïcité qui ne peut être comprise de la même manière qu'en France. Elle met en lumière les contradictions d"un Etat officiellement laïque depuis 1923 mais où la reI igion est obligatoirement mentionnée sur les cartes d'identité, et où l"lslam reste "la foi de la nation". Ces con t rad iet ion sée 1ate nt part icui ière men t dan sie spa y s d'immigration où les Turcs s'appuient sur l'Islam pour affirmer leur identité. D'une manière plus ponctuelle et sur des exemples de moindre ampleur" l''étude de Jeanine Fribourg consacrée aux fêtes de Saragosse et de Pampelune, celle d'Yvonne de Sike sur le « Dimanche de la Trinité à Mons », montrent bien l'une et l' aut re 1a vi g ueu r a veel aq uelle ce rta in e s cité s d' Euro pe continuent à célébrer leurs fêtes ancestrales, sans se priver d'en mod ifier le ri tue I selon l'opportunité. On ne voit pl us à Saragosse de pénitents marchant les pieds nus chargés de lourdes chaînes. L"élection d'une Reine des fêtes, souvenir de l'époque franquiste, a disparu. En revanche le rite de l'Offrande de fleurs à la Vierge deI Pilar, importé du Levant en 1952, s'est si bien itnplanté qu"il passe maintenant pour traditionnel. A Pampelune, plus de cotnbats simulés entre les autorités et les jeunes gens. Mais le signal de la fête, toujours exubérante, est donné par un pétard lancé du balcon de la Mairie, rite qui depuis 1941 s"est substitué aux sonneries de cloches. A Mons, la procession du ditnanche de la Trinité en I'honneur de sainte Waudru a connu bien des vicissitudes au fil des siècles. Yvonne de Sike en retrace l"histoire, à partir des premières attestations au XII le s. Rapportée ensuite au souvenir de la grande Peste de 1348, la procession se vit adjoindre un peu plus tard le «jeu» de saint Georges" ce dernier étant plus ou moins confondu avec le chevalier local Gilles de Chin. Les raisons mi-politiques, mireligieuses dans lesquelles s'inscrivit la procession montoise ont disparu depuis longtemps. Dès le XVII le s. la fête se laïcise, le combat contre le dragon (le " Lumeçon ") devient un spectacle burlesque mais aussi un jeu social" exprimant de nouveaux rapports de forces. Enfin en 1930 la procession est restaurée et obéit désormais à un scénario visant à résumer I'histoire de la cité et générant de nouveaux rites.
~~

Il

Plus singulière est Paventure du hassidisme, dont Jacques Gutwirth a étudié~ en spécialiste de l'anthropologie urbaine, la renaissance dans certaines grandes villes d'Europe, à New York et à Jérusalem. Né au début du XVIIIe s. aux confins de la Pologne et de rUkraine, ce mouvement de piété populaire avait failli disparaître à la suite de la Shoah. Après 1945, des communautés hassidiques se développent à Anvers, Paris et surtout New York, alors qu'auparavant les maîtres hassidiques refusaient pour des raisons morales de s'installer aux EtatsUnis. La cOlnmunauté Loubavitch en particulier y déploie un prosélytisme religieux et un activisme politique dont les répercussions se font sentir en Israël. Jacques Gutwirth précise d'ailleurs qu~il ne s~agit pas d'un mouvement unifié: certaines comlnunautés (c~est le cas de Loubavitch) « soutiennent des positions extrétnistes quant aux territoires occupés par Israël» tandis que d'autres se montrent anti-sionistes. Mais quelles que soient leurs positions politiques, les communautés hassidiques jouent un rôle identitaire et constituent, partout où elles sont présentes, « le noyau dur d'une vie juive distinctive ». Ces persistances, résurgences, renaissances n'échappent pas à la dynamique des mutations. Non seulement parce que les traditions les pl us ancrées subissent des transformations qui manifestent la vie et leur permettent d'échapper à la sclérose; mais surtout parce qu'elles ne signifient pas - ne doivent pas signifier - des retours en arrière, ou la négation du mouvement qui emporte les cultures. Mouvement qu'on ne peut plus

nommer progrès

-

le siècle qui vient de s'achever l'interdit-

Inais dont le refus aveugle conduit aux pires dérives, ou à l'engloutisselnent. Nul chemin n'est tracé d'avance. Mais le cheminement est inéluctable, autant que les mutations qu'il entraîne (n'est-ce pas ce que les Chinois nomment Tao 7) Les mutations en tous sens qui transforment la géographie mentale de notre époque n~incitent pas plus à l'illusion qu'au désespoir. Elles invitent en revanche, contre l'illusion de ruptures totales, à situer l'analyse du présent dans la longue durée et dans un champ élargi à la tnesure des renouvellements qu'il subit.

Yves VADÉ

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JEUX D'INFLUENCES

EURO-ASIATIQUES

APPORT DE LA CUL TURE CHINOISE À LA CRÉATION DE l'ONU DU«PROGRES»AU«DEVELOPPEMENT»
", 1

Claudine BRELET Ancien administrateur de l'Information, OMS Lauréate de l'Académie française

Résumé Le systènle des Nations Unies, son mode de fonctionnement très particulier. ses objectifs primordiaux et donc le sens que ses fondateurs ont voulu lui donner sont peu connus. En effet, l'ONU et sa création n'ont été étudiées que du point de vue politico-juridique. ou encore historicoévénementiel. voire du point de vue de la psychologie des trois grands personnages politiques (Churchill, Roosevelt et Staline) qui ont présidé à sa création officielle. Cette vision réductionniste - et donc restrictive - est insuffisante pour rendre compte du phénomène culturel unique que la création de rONU représente dans toute rhistoire de l'humanité. Le rôle éminemment historique que la Chine a joué dans la création de diverses agences spécial isées du système onusien mérite de sortir de r oubl i : il est à r origine ,. du passagede r idée de .. progrès au concept de .. développement humain et durable ".

Très tôt, l'intelligentsia des pays d'Europe du Nord manifesta un vif intérêt pour les cultures asiatiques et leur Weltanschauung, souvent assimilée chez nous à une forme d'ésotérisme à cause de son point de vue unitaire de l'homme et de la nature. Contrairement à la définition donnée par le Larousse, encore en 1970, le romantisme n'est pas une "réaction du sentiment contre la raison" seulement. Il ne peut pas, non pl us, être réduit à un mouvement artistique.

1 Cet article s'inspire

d'une conférence

faite par l'auteur à la Société des Études Euro-Asiatiques, internationale s' apprêtait à célébrer le Cinquantenaire

le

]

6

janvier 1995, alors que la communauté de l'Organisation des Nations Unies

de la création

15

Polymorphe, le courant romantique est également politique et social. Il traduit souvent la réaction des nations envahies par les armées françaises contre l'œuvre centralisatrice et donc uniformisatrice de Napoléon. D'étroites similitudes existent entre la Weltanschauung chinoise et la manière de penser non réductrice et non mécaniste caractérisant les grands courants du nouvel esprit scientifique2. L'acquis scientifique de notre époque nous permet de mieux comprendre la portée de la pensée chinoise. Son "matérialisme organique", selon l'expression de Joseph Needham, ne reste aujourd'hui ésotérique que pour ceux qui ignorent la manière de penser caractérisant la révolution conceptuelle générée par le nouveau paradigme3. Bien qu'au 1er siècle avo J.-C. Lucrèce ait affirmé, dans De Natura Rerum, que la matière est constituée par une infinité d'atomes, cet aspect de la réalité n'a été démontré mathématiquelnent et vérifié expérimentalement qu'au tournant du XIXe et du XXe siècles. La nature ondulatoire de la « réal ité », consti tuée d'une infinité de parti cules en mouvement, était déjà connue des savants chinois il y a cinq mi lie ans selon certains, et deux mi11e selon d'autres. A la lumière du nouveau paradigme, le concept d'énergie, ou T'Chi, si important dans la culture chinoise, est aujourd 'hui mieux com pri s des Occ identaux. A l'opposé du réductionnisme cartésien ou positiviste, la culture chinoise repose sur une vision unitaire de l'univers dont l'être humain fait partie intégrante. Certes, l'école de Confucius (551-479 avo J.-C.) s'était surtout intéressée à« l'ordre social» et sa définition du pouvoir royal et des devoirs de I'homme envers la société permit à la classe des mandarins de se maintenir au pouvoir grâce au respect rigide des rituels, c' est-àdire en suivant la lettre et non l'esprit. Au contraire, le taoïsme lui opposa une vision souvent qualifiée de« personnaliste », selon notre tenninologie chrétienne, en proposant une vie
2 Expression forgée par Gaston Bachelard. Bachelard, G. La formation de J'esprit scientifique.

Contribution à une psychanal) se de la connaissance objective. Paris, Vrin, 1990. 3 Ce courant comprend einsteinienne, la théorie notamment la théorie des ensembles (formulée proposée en 1875 par Cantor, la physique indépendante quoique simultanée par

de la biosphère

de manière

Vel11adsky et Teilhard de Chardin) et l'anthropologie

culturelle dont Malinoswki posa les bases vers 1930.

16

intérieure

libérée des contraintes

sociales. Arrivé en Chine au

1er siècle ape J.-C., le bouddhisme contribua, lui aussi, à infuser
une théorie nouvelle de salut personnel à l'intérieur de l'Etat confucéen. Bien que le taoïsme ait prôné la survie de la personnalité et que le bouddhisme l'ait niée, ces deux courants se sont souvent plus ou moins rejoints en une vision commune où I'homme et la Nature sont intégrés et en interaction constante. Suivant la tradition chinoise, l'Homme est« fils du Ciel et de la Terre ». De double nature, il résulte des interactions yang (énergie structurante du Ciel) - yin (ou énergie modelante, matérialisante de la Terre). Un ancien expert de l'UNESCO, M. Huynh Cao Tri souligne : ~~alors que l'Occident privilégie la pensée et les capacités intellectuelles de l'homme, l' ExtrêmeOrient insiste sur le perfectionnement de sa personnalité globale et, surtout, éthique. L'homme est un individu relié par un trait d'union aux autres; d'abord les siens, ensuite sa communauté, ses concitoyens, ses semblables. Tout en étant solidaire avec ceux qui l'entourent, iI ne perd pas de son individualité qui doit être largement ouverte à la coopération, à l'amitié, à l'amour, non seulement du prochain, mais également de tous les êtres humains et de tous les êtres de l'univers. Selon le ~~ Les hommes des quatre océans sont tous confucianisIne, frères". Selon le bouddhisme, la compassion infinie englobe non seulement tous les êtres vivants actuels, petits et grands, visibles et invisibles, proches ou lointains, mais également tous ceux qui ont vécu et tous ceux qui vont naître. Ceci commande notre modérati on dans l'exploitation de la nature (écologie), nos relations hannonieuses avec l'environnement supranaturel (reI igion et croyance), notre reconnaissance envers nos ancêtres et nos aînés (Inorale et éthique), notre responsabilité vis-à-vis des générations futures (prévoyance, politique)". En Chine,« la »science n'a pas donné lieu à une fuite en avant frénétique, à l'image de la perpétuelle insatisfaction faustienne caractérisant l'Occident moderne. Dans les années 1960-70, ceux qui cherchaient une alternative à la croissance industrielle incontrôlée (menaçant notamment d'épuiser les ressources naturelles non renouvelables) se sont inspirés du potentiel représenté par la culture chinoise traditionnelle, qualifiée d' «homéostatique» et de« cybernétique» par 17

Needham4 pour remettre en question le progrès (orienté de manière technico-économique seulement) et poser les bases

conceptuelles d un développement humain et durable.
Mais rappelons brièvement quel est le contexte chinois politico-historique dans le monde d'avant-guerre. Après la Longue Marche (16 novembre 1934 - 19 octobre 1935) de l'armée révolutionnaire commandée par Mao Tsé-toung, ce dernier fut nommé président du Parti communiste chinois en janvier 1935. Après avoir capturé Chang Kaï-chek en 1936, Mao Tsé-toung ordonna de le libérer contre sa promesse de cesser de lutter contre le communisme. Puis, au grand étonnement des Occidentaux, Mao soutint de ses propres troupes l'armée de Chang Kaï-chek dans la 1utte de la Chine contre 1e Japon. L' intérêt que 1es AIl iés portai ent déj à à Mao devint alors considérable. En effet, le soutien de l'URSS rendait très probable de le voir gouverner la Chine dans un avenir plus ou moins proche. Mais les Alliés prenaient également en compte d'autres facteurs. En effet, la stratégie militaire (théorie de l'encerclement, base du jeu de gô) et la vision politique de Mao, basée sur la culture taoïste (l'autosuffisance, ou encore "faire du neuf avec de l'ancien"), déconcertaient les étatsmajors occidentaux. J usqu' à la Seconde Guerre, la pensée chinoise n'était pas totalement méconnue des Occidentaux, grâce en grande partie au travail des Jésuites5. Toutefois, son étude était restée confinée dans le cadre de la recherche archéologique et historique, voire ésotérique. En 1942, afin de "prévoir pour pourvoir", la Grande-Bretagne envoya une importante mission scientifique en Chine. Cette mission, dirigée par le biochimiste Joseph Needhaln, fut chargée d'examiner quels « facteurs de nature intellectuelle ou philosophique» avaient permis le développement technique et scientifique d'une civilisation qu'à cette époque, 1~Occident avait encore tant de peine à comprendre.
4 Huynh Cao Tri. "L 'écritlll e idéographique: dans l'univers", une vision globale et harmonieuse de la place des humains

~

Actes du Premier Colloque intemational

1991. Paris, UNESCO-Fondation

" Nationale des Sciences Politiques, 1991.

Des Politiques à la Planétique ", 29-30 novembre

5 Needham 1.. La science chinoise et l'Occident. Paris, Seuil, 1973 : 252.

18

De 1942 à 1946, Joseph Needham remplit également les fonctions de Conseiller scientifique auprès du Gouvernement chinois. Le rapport qu'il publia de cette mission en 1954, Science and Civilization (en sept volumes), fit l'effet d'une bombe culturelle dans les milieux politiques et scientifiques anglophones. Comparant la Weltanschauung taoïste et bouddhiste à la vision mécaniste du monde prévalant en Occident depuis le début du XVIIe siècle, Needham fut très critique à l'égard de cette dernière. La recherche pilotée par Needham validait 1'hypothèse de Malinowski. Reflétant une certaine conception du monde, toute technique est donc virtuellement porteuse d'idéologie, de valeurs symboliques. La critique de Needham vint nourrir le débat déjà lancé avant-guerre sur l'idéologie justifiant un progrès purement technico-économique et les dogmes du scientisme mécaniste. Elle nourrit la réflexion des pionniers qui, engagés sur les voies ouvertes par le nouveau paradigme, furent chargés de concevoir le système onusien, puis de travailler à sa mise en place. L'analyse critique de Needham rompait avec les préjugés occidentaux: "'La croyance, largement répandue en Occident, selon laquelle la culture traditionnelle chinoise était statique ou stagnante se révèle une méconnaissance occidentale typique. Redisons-le: on devrait plutôt parler de culture « homéostatique» ou «cybernétique »... Il est important de comprendre que si la société chinoise a été stable et autorégulatrice'l elle a cependant eu l'idée d'un progrès scientifique et social"6. La rapidité avec laquelle "la Chine marcha sur ses deux jambes", selon un slogan maoïste, eut alors un impact considérable sur un grand nombre de chercheurs dans le monde anglophone. Elle illustrait l'empirisme de la pensée taoïste qui ne dénie pourtant pas à l'homme sa dimension cosmique. Bien au contraire, elle le comprend comme partie intégrante de l'univers, ou Tao (encore que le Tao ne soit réductible à aucune définition, puisqu' iI est d'essence non - humaine). L'Occident découvrait alors que non seulement les concepts de la Grande Paix et l'Egal ité prônés par Mao se fondaient sur le thème du
6 Needham LOp. cit. 1973 : 9

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Tai-ping Jing, ou "Canon de la Grande Paix" des taoïstes (lye siècle avo J.-C.), mais encore que ce Canon anticipait les buts et les objectifs de l'ONU - tels que la Charte des Nations Unies et la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (rédigée à Londres par René Cassin) allaient désormais les définir et les promouvoIr. Tous ces éléInents contribuèrent à ouvrir une brèche dans la culture occidentale. Le temps était venu d'admettre que le progrès, tel que la Modernité l'avait conçu, était tout « relatif ». De plus, l'Occident prenait conscience que bon nombre d'inventions dont il s'honorait depuis la Renaissance n'étaient pas ignorées de l'antique civilisation chinoise, à tout le moins depuis le Ile siècle av. J .-C. : mathématiques, astronomie, sismologie, optique, acoustique, horlogerie, magnétisme, géographie, cartographie, construction mécanique, civile et autre, hydraul ique, technologie du fer et de l'acier, technologie militaire, industrie textile, développement du papier et de la porcelaine, agriculture et contrôle biologique des insectes nuisibles. La Chine ancienne avait toujours accompagné d'une éthique remarquable le développement de son savoir. "Et voici, écrit Needham, le paradoxe extraordinaire: alors que nombre de ces découvertes, et même la plupart, secouèrent la société occidentale COInme un tremblement de terre, la société chinoise, elle, montra une étrange capacité de les assimiler et d'en rester relativement inébranlée,,7. Grâce à cette mission, la culture chinoise devint pour de nombreux intellectuels et artistes occidentaux )"exemple même d'une civilisation non seulement très raffinée, Inais encore de nature éminemment pacifique. L'un des Inei lIeurs experts de la science énergétique chinoise en France, le Dr Jean-Marc Kespi, pense même que Mao "a su, en fait, enrichir le marxisme par le modèle dialectique contenu dans la tradition chinoise. Il a su qu'en incarnant ce modèle dans n'importe quel ensemble politique ou social, il lui conférait une réalité, une conformité aux choses de la nature, et pour tout dire l'universalité car ce modèle est celui de tout phénomène vivant"s. Cela expliquerait pourquoi la
7 Needham L Op cit 1973: 209-210. 8 Kespi J -M., "Editorial", Re\ lie française d'acupuncture, Paris, oct.-nav -déc 1976: 1.

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proclamation de la République populaire chinoise, le 1er octobre 1949, n ~ébranla pas les fondements culturels de la Chine: le systèrne de pensée taoïste est un système ouvert. Il peut même être quaI ifié de «spiralant ». Ce système de pensée fonctionne par «preuves ». Les preuves sont empilées comme

en une spirale s élargissant afin d'ouvrir le problème (et donc
~

également la solution) à une réalité aussi large que possible. Cette dialectique permet d'éviter des erreurs qui pourraient ne se révéler qu'à long terme. Elle permet de concevoir une réalité mouvante, complexe, évolutive, en état de changement permanent, et de dépasser les oppositions pour progresser de synthèse en synthèse, au lieu de s'empêtrer dans les pièges posés par les catégories rigides de la logique aristotélicienne qui, elle, procède par exclusion.

L'Onu, un projet de civilisation L ' ON U fut Ie po rte ur imp Iicite d' un projet den 0 uveIl e civilisation. Dès 1939, Roosevelt fut convaincu que le Traité de Versailles contenait les germes d'une Seconde Guerre mondiale et que la guerre et la paix resteraient imbriquées tant que les relations internationales ne dépendraient que de traités intergouvernernentaux au lieu d'être soutenues par une coopération effecti ve entre les nations. Son gouvernement s'efforça de sensibiliser l'opinion américaine, très isolationniste., de manière à accélérer la mise en place des moyens de gagner la guerre, mais aussi dans le but d'éviter de répéter les erreurs qui suivirent la Première Guerre. A cet effet, une Grande Alliance (selon l'expression de Churchill) parut d'autant plus nécessaire à Roosevelt que les troupes nazies occupaient la quasi-totalité de l'Europe continentale, une partie de l'Afrique et pénétraient, par l'océan Atlantique, jusqu'au sud du continent américain. L'année 1942 (lorsque Needham partit à la tête de cette irnportante mission scientifique en Chine) marqua un tournant capital dans le cours de la Seconde Guerre. Elle annonçait un nouveau chapitre de I'histoire de I'humanité: une Déclaration des Nations Unies était signée le 2 janvier 1942 tout d'abord par les « Quatre Grands ». C'était la première fois que l'expression

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"Nations U nies'" apparaissait sur un document officiel. La Chine faisait partie des Quatre Grands, aux côtés des EtatsUnis, de la Grande-Bretagne et de l'Union soviétique. Le lendemain, vi ngt-deux autres pays en guerre avec l'Axe signèrent à leur tour cette déclaration. Le président Franklin Roosevelt et le Secrétaire d'Etat Cordell Hull récoltaient le fruit des longs efforts qui précédèrent la signature de la Déclaration de l'Atlantique avec Churchill. En effet, dès le début de l'année 1940, Roosevelt et Hull avaient tous deux commencé d"'étudier les moyens par lesquels la guerre pourrait être limitée et, si possible, une fois terminée, les fondations d'un ordre mondial pacifique, construites et la défense de 1'hémisphère occidental, renforcée,,9. Pour la première fois aussi, l'idée d'une coopération internationale pour maintenir la paix était lancée. Cette approche se fondait sur la théorie de Malinowski qui, dès la signature de la Déclaration de l'Atlantique, avait quitté sa chaire de la London School of Economics pour les Etats-Unis où il fut invité à donner une série de conférences dans les plus grandes universités, expliquant inlassablement que la guerre n'était pas un phénomène inévitable. Selon une célèbre formule de Roosevelt, l'ONU a été conçue pour "gagner la paix après avoir gagné la guerre"lO. A la fin de l'été 194411, alors que Joseph Needham et la mission qu'il dirigeait se trouvaient toujours en Chine, la Conférence de 11 DUlnbarton Oaks réunit les Quatre Grands afin de discuter des objectifs, des principes, des statuts de ses membres et de la création effective des différents organes de la future Organisation des Nations Unies. L'ONU aurait pour mission de ~~développer les relations amicales entre les nations, fondées sur le respect du principe de l'égalité des droits des peuples, y compris celui de disposer d'eux-mêmes et de prendre toutes

9 Russell R.. A Histor\

of the l:nited

Nations Charter

-

The Role of the United States 1940-1945.

Washington D.C., The Bmokings Institution, 1958 : 17.
10 Citée par Bedjaoui r'vf .

..AI1icle

I : Commentaire

généra]",

in Cot. l-P.

& Pellet

A. La Chal1e

de l'ONU.

Commentaire m1icle par al1icle Préface de J Perez de Cuellar. Paris/Bruxelles, Il Du 27 aoùt au 17 octobre 1944

Economica, 1985 : 24.

12 Dumbm10n Oaks est le nom du manoir dans lequel cette Conférence fut organisée à Washington.

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autres mesures propres à consolider la paix dans le monde,,13. Le rôle de la Chine mérite d'être ici précisé.

L'intervention

historique

de la Chine

Le rôle de la Chine dans la création du système onusien est quasiment oublié, sinon totalement ignoré aujourd'hui, bien que son intervention ait déterm iné non seulement l'orientation de l'ONU et la création de ses agences spécialisées, mais encore le passage historique de l'idée de progrès au concept de développement humain et durable. Bien qu'admise parmi les « Quatre Grands» lors de la signature de la Déclaration des Nations Unies par les Alliés Uanvier 1942), la Chine ne fut invitée à participer qu'à la seconde phase de cette Conférence. Néanmoins, la Chine fit une intervention d'ordre véritablement historique pendant la Conférence de Dumbarton Oaks. Les rapports envoyés par Joseph Needham depuis 1942, pendant les deux années précédant cette conférence, n'avaient pu qu'encourager les "~Trois Grands"" à faire d'elle l'interlocuteur le plus privilégié de tous leurs Alliés: le caractère cybernétique ~, de sa culture homéostasique " et donc porteuse d'équilibre et de paix allait peser au moins autant que son poids démographique, ou que l'ampleur et la richesse de ses territoires. Au printemps 1941, le gouvernement américain avait annoncé que l'un des buts essentiels de la nouvelle institution internationale serait de "promouvoir le bien-être économique des peuples de toutes les nations"14. Trois ans plus tard, pendant la Conférence de Dumbarton Oaks (été 1944), c'est grâce à une intervention de la Délégation chinoise que cette notion du bienêtre vu sous le seul angle économique put être remise en question. En proposant "que l'on fit figurer dans la Charte des Nations Unies un paragraphe concernant l'éducation et le bien-

13 Cette disposition de\ int

l'

.\t1icle 1. paragraphe 2 de la Chal1e de l'ONU Russell, R.

14 Ces précisions ont été fournies par le Secrétaire d'Etat COl'dell Hull au Sénat américain.Op. cit. 1958 : 32

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être social des peuples du monde,,15, la Chine favorisa la constitution du Conseil économique et social de l'ONU, ainsi que la création de diverses agences spécialisées, à commencer par celle de l'UNESCO. Un an plus tard, pendant la Conférence de San Francisco Uuin 1945), quand la création d'une agence spécialisée pour l'éducation et la culture fut discutée, la Délégation chinoise demanda que la mission de cette agence comprenne égalell1ent la science. Un "S" fut ajouté au nom de l'UNECO qui devint l'UNESCO. En novembre 1945, lors d'une des toutes premières séances plénières de cette institution, la Délégation chinoise rappela: "Ces premières propositions ont été à l'origine des discussions qui ont eu lieu à San Francisco sur la question d'une organisation internationale destinée à favoriser les échanges et la coopération dans les domaines de l'éducation et de la culture et qui ont finalement abouti à la constitution du Conseil économique et social en tant qu'élément intégral de l'Organisation des Nations Unies. En rappelant cet épisode historique, ajouta d'une litote le Délégué chinois, je n'ai pas l'intention de réclamer pour mon pays une part de l'honneur d'être« l'un des pères spirituels» de la future organisation internationale que nous avons ici la tâche de constituer. Je veux seulement faire savoir à tous nos amis que la Chine a depuis longtemps préconisé et défendu l'idée d'une organisation internationale pour l'échange et la coopération dans les domaines de l'éducation, de la science et de la culture" 16. Les propositions avancées par la Chine pendant la Conférence de Dumbarton Oaks en 1944 puis pendant la Conférence de San Francisco en 1945, ont depuis largement contribué à faire de l'UN ESCO l'une des pl us prestigieuses institutions onusiennes et de la science~ un instrument de coopération internationale et de paix. En juin 1945, la signature de la Charte de l'ONU par les 51 Etats réunis à San Francisco avait permis la création officielle des Nations Unies, donnant ainsi "naissance à une intense
15 UN ESCO, Archi\ es. Paris
Unies en vue de la création d'une
--

"'Troisième séance plénière, 2 novembre
organisation pour l'éducation, la science

1945", Conférence des Nations
et la culture. Londres, Institute of

Civil Engineers, 1-16 nO\ embre 1945 : 42 16 UNESCO, Archi"es. Palis Op cit. novembre 1945 : 42-43.

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activité qui a nécessité, à partir de l'Assemblée générale (de l'ONU), la mise en place d'un système complexe doté d'un organe spécifique: le Conseil économique et social"l7. En effet, selon un article de la Charte de l'ONU, "l'Assemblée générale provoque des études et fait des recommandations en vue de développer la coopération internationale dans les domaines économique, social., de la culture intellectuelle et de l'éducation, de la santé publique, et faciliter pour tous, sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion, la jouissance des droits de l'homme et des libertés fondamentales,,18. Le Conseil économique et social (ou ECOSOC) permet depuis d 'harmoniser entre eux les travaux des futures agences de l'ONU. Souvent critiqué pour ses pesanteurs bureaucratiques, le système onusien est devenu tentaculaire (avec quelque cinquante agences et programmes spécialisés). Toutefois, même au titre de forul11, l'ONU a au moins le mérite d'exister. Pour mémoire et afin de mieux comprendre les impératifs vitaux auxquels les Nations Unies ont dû faire face en 1945, il est intéressant de comparer la liste des besoins essentiels dressée par Malinowski à celle des institutions onusiennes créées en priorité à fin de la Seconde Guerre:

17 Ce Conseil. bien que tl a\ aillant sous l'autorité d'organiser la coopélation

de l'Assemblée

générale

de l'ONU,

est chargé de spécialisées,

destinée à maintenir la paix entre Etats aux cotés d'institutions

L'une de ses missions est d'en hannoniser

les activités. L'ONU conserve donc "Ia primauté des questions

concel11ant la sécurité, les problèmes intel11ationaux d'ordre économique et social. ainsi que la protection des droits de l'homme et des libertés fondamentales" qui font ainsi, "avec la Chal1e des Nations Unies leur intel11ationale" Col, l-P, & Pellet A . Op. cil..

entrée officielle dans les préoccupations 1985 : 323-325

de la Communauté

18 Commentant cet ar1icle. \ 1aurice Flory rappelle que "si la santé a fait l'objet d'une mention spéciale alors qu'elle lelève de la rubrique de la coopération sociale, c'est en raison de la décision prise à la Conférence de San Francisco de convoquer une conférence en vue de rétablissement d'une organisation intel11ationale

unique de la santé", ln Cot.J -P, & Pellet A.. Op. cil.. 1985 : 325.

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MALINOWSKI Besoins élémentaires Métabolisme Reproduction Bien-être corporel Sécurité Mouvement Croissance Réponses culturelles Subsistance Parenté Abri Protecti on Activités Education

NATIONS UNIES Agences spécialisées FAO OMS, UNICEF Progr. de l'ONU pour l'Habitat (1976) OMS, PNUE (1972) BIT/OIT, UNESCO OMS /UNESCO

en octobre 1945, cinq jours avant l'entrée en vigueur de l'ONU (le 21 octobre), création prioritaire de la F.A.O. (Food and Agriculture Organization, ou Organisation pour l'Alilnentation et PAgriculture), car il était alors urgent de rétablir une production alimentaire suffisante pour les populations; en juin 1946, création de l'O.M.S. (Organisation mondiale de la santé) pendant la Conférence internationale sur la santé tenue à New York, mais elle n'entra en fonction qu'en avri I 1948 (la pl upart de ses cadres étaient des médecins militaires dont il fallait attendre la démobilisation) ; en novem bre 1946, création de l'UN ESCO (Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture) afin de contribuer au maintien de la paix en resserrant par I~éducation, la science, la culture, les sciences sociales et la cOITIlnunication, la collaboration entre toutes les nations, par exelTIple grâce à l'alphabétisation et à la promotion des droits de l'hOmlTIe ; en décelnbre 1946, création de l'UNICEF (Fonds des Nations Unies pour l'enfance, ou FISE) afin de s'occuper des millions d'enfants devenus orphelins et de ceux qu'il fallait aider à retrouver leurs parents, mais aussi soigner, nourrir, éduquer; dès 1946, l'O.I.T. (Organisation internationale du travail), ancienne agence autonome de la Société des Nations,

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fut associée à rONU afin de contribuer à une paix durable par le progrès social et l'amélioration des conditions de travail 19. Après cette guerre qui n'avait épargné aucun continent, l'humanité n'avait guère d'autre choix que de se réorganiser dans sa quasi-total ité. La première décennie de l'ONU fut une phase d'inventaire systématique des ressources naturelles et du potentiel humain de notre planète. A cette époque, André LeroiGourhan écrivait : "~Il faut, pour comprendre les tâtonnements de l' ethnologie~ ne pas oubl ier que nous sommes bien loin de connaître ce qui est actuellement vivant sur le globe et que nous ne savons à peu près rien de peuples qui ne sont pas éloignés de nous par un siècle entier,,20. Des taches blanches de zones inexplorées subsistaient encore sur les cartes de divers continents et ron ne savait pas grand chose, non plus, des sols sous-marins. De plus, il fallait faciliter la communication entre les peuples. L'ONU fut donc chargée de mettre en place une terminologie, des mesures et même une cartographie communes à tous. Dès I 948~ les Services internationaux de statistiques furent réactivés. En I 949, l'ONU organisa la Conférence scientifique sur la Conservation et l'Utilisation des Ressources et le Conseil économique et social (ECOSOC) adopta la classification commerciale des mesures internationales2l. Enfin, en 1950, un Bureau de cartographie des Nations Unies fut créé afin de produire et perfectionner une carte du monde au I/millionième accessible à tous. Le principe du relativisme culturel, créé par Ruth Benedict pendant la 1110ntée du nazisme en Allemagne, traduit bien la volonté et l'enthousiasme de ceux qui étaient alors employés par le système on usien. Les efforts de la quasi -total ité des anthropologues américains, mobilisés aux Etats-Unis pour gagner la guerre contre les puissances de l'Axe, dans "l'espoir que l'anthropologie puisse être utilisée par les hommes à des
19 Diverses organisations dÏnfonnations
( 1865) devint

internationales, et techniques,
des
-

créées à la fin du XIXe siècle pour assurer la communication par exemple, l'ancienne
télécommunications (1947)

scientifiques
l'Union

Union internationale
: l'Organisation

des télégraphes
météorologique

internationale

internationale ( 1873) de\ int l'Organisation

météorologique mondiale (1951).

20 Leroi-Gourhan A L'Homme et la Matière Paris, Albin Michel. 1943 : 15 21 Standard International l'rade Classification.

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