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Ruralités Nords-Suds: inégalités, conflits, innovations

462 pages
La notion de ruralité est mise en question. Comment peut-on parler aujourd'hui de ruralités ? Cet ouvrage s'articule autour de trois grands thèmes : la question foncière, les dynamiques territoriales, les phénomènes de revitalisation et d'innovation. Il analyse les ruralités selon une approche pluridisciplinaire.
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RURALITÉS NORDS-SUDS
Inégalités, conflits, innovations

ITINERAIRES GEOGRAPHIQUES Sous la direction de Colette Vallat

Espace de débats scientifiques reflétant la diversité et la densité des intérêts géographiques comme la richesse méthodologique qui préside à la recherche en ce domaine, cette collection veut rassembler tous les itinéraires menant au territoire (géographie sociale, culturelle, quantitative, normative, aménagement.. .). Forum où rien de ce qui touche à l'homme n'est indifférent la collection donne aussi l'occasion d'ouvrir le dialogue avec de nombreuses sciences humaines en accueillant les textes présentant une réelle curiosité pour l'espace, les cultures et les sociétés.
Déjà parus 1) Corinne Eychenne, Hommes et troupeaux en montagne: la question pastorale en Ariège (2005) 2) Richard Laganier (éd.), Territoires, inondation et figures du risque, la prévention au prisme de l'évaluation (2006) 3) Ugo Leone, Gilles Benest, Nouvelles politiques de l'environnement (2006) 4) Alexandre Moine, Le territoire: comment observer un système complexe (2007) 5) Gabriel Dupuy, Isabelle Géneau de LamarIière (ed.), nouvelles échelles des firmes et des réseaux, un défi pour l'aménagement (2007) 6) Yves Guermond (coord.), Rouen: la métropole oubliée (2007)

Titres à paraître * Jean-Pierre Vallat (dir.) Mémoires de patrimoines * Colette Vallat (dir.), Pérennité urbaine ou la ville par-delà ses métamorphoses. T.I Traces, T.2 Turbulences, T3 Essence * Patrice Melé, Corinne Larme, Territoires d'action * Lionel Laslaz, Les zones centrales des Parcs Nationaux alpins *Julien Frayssignes, Les AOC des filières fromagères dans le développement territorial

* Philippe Dugot, Michaël Pouzenc, Territoire du commerce et développement durable

Ouvrage Hervé RAKOTO

coordonné

par

RAMIARANTSOA,

Bénédicte THIBAUD et Daniel PEYRUSAUBES

RURALITÉS NORDS-SUDS
Inégalités,

conflits,

innovations

L'HARMATIAN

Photo de couverture
Cultures maraîchères rurales, dans l'arrière-pays de Toliara (Madagascar), septembre 2002 (cliché: Daniel Peyrusaubes)

La mise en forme générale du document a été assurée par Patrick Dieudonné

@

L'HARMATTAN,

2008

5-7, me de l'École-Polytechnique

i 75005 Paris

http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@Wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-06622-9

EAN : 9782296066229

Sommaire
Avant propos: Du rural, aux ruralités H. Rakoto Ramiarantsoa Introduction générale p.9

Témoignage A. Bozier Les grandes mutations des territoires ruraux dans les pays du Sud: problèmes et enjeux J-L. Chaléard Pour une approche générale du rural contemporain M. Jollivet

p.15

p.19 p.31

Première partie Rapports à la terre, rapports à la ressource: Autour de la question foncière
Chapitre 1 : Les transactions foncières, interprétations et conflits (Côte d'Ivoire) J-P. Colin Chapitre 2 : Dynamiques foncières et stratégies vivrières en zone sylvopastorale (Thieul, Sénégal) I. Thiam, M. Gafsi, L. Uwizeyimana Chapitre 3 : L'accès à la terre en zone de colonisation agricole (Burkina Faso) : inclusion, intégration, exclusion E. Bologo Chapitre 4 : Transferts fonciers et relations de tutorat en Afrique de l'Ouest J-P. Chauveau

pAl

p.59

p.73

p.81

Rapports à la terre, rapports à la ressource: Précarité et gouvernance locale
Chapitre 5 : Conflits locaux autour des transferts fonciers dans le Mexique néo-libéral E. Léonard, E. Velazquez

p.99

6

H Rakoto Ramiarantsoa

- B. Thibaud - D. Peyrusaubes

(coord.)

Chapitre 6 : Violence rurale et politique en République d'Haïti M. Levy Chapitre 7: Pour sauver l'agriculture, économisez l'espace! S. Duvillard, A. Esposito

p.123 p.l3?

Deuxième partie Mobilités et inégalités territoriales: Pratiques circulatoires, ruralités renouvelées
Chapitre 8 : Le maraîchage à la frontière ivoiro-burkinabée : entre élargissement du vivrier marchand et repli foncier A. Fromageot Chapitre 9 : La commercialisation de l'alpaga dans le sud péruvien: filière territorialisée et intégration M. Charbonneau Chapitre 10 : Campagnes et migrants. Les commerçants transfrontaliers moldaves en Roumanie B. Michalon Chapitre Il : Changer pour mieux durer: les stratégies de durabilité des Sereer (Sénégal) D. Roquet

p.15?

p.l?l

p.189

p.203

Mobilités et inégalités territoriales: Campagnes et dynamiques territoriales
Chapitre 12 : Profils d'éleveurs et dynamiques territoriales: la production laitière caprine (Poitou-Charentes et Vendée) R. Le Guen, F. Jénot Chapitre 13 : Par l'arbre, une réarticulation du rural et de l'urbain (nord Cameroun) J-L. Yengue, A. Genin Chapitre 14 : Du brûlis, au projet agroforestier : l'exemple du lotissement Velaco Ibarra (Equateur) S.Périchon

p.219

p.229

p.241

Ruralités Nards/Suds

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Troisième partie Nouvelles ruralités :
Mutations et innovations

Chapitre 15 : Remèdes à la déprise des polders en Europe occidentale L. Goeldner-Gianella Chapitre 16: Economie et (dé)construction des ruralités pampéennes dans le Sud-Ouest de la province de Buenos Aires C. Albaladejo Chapitre 17 : L'espace de la mort, un espace en mutation (Sud Vienne) J. Bernard Chapitre 18: «More of the same». Espaces verts, charme rustique et esprit de jardin dans le sud du Québec L. Roy, S. Paquette, G. Domon Chapitre 19 : Agritourisme et recompositions des campagnes, une innovation inégalitaire A. Simon Chapitre 20 : Regards croisés sur des ruralités contemporaines au Québec et au Brésil A. Duarte Ferreira, B. Jean, M. Wanderley

p.263

p.281

p.299

p.311

p.327

p.341

Nouvelles ruralités : Les interfaces rural-urbain
Chapitre 21 : Mobilité des ruraux dans un nord périmétropolitain (Régions Centre et Bourgogne, France) C.Romero Chapitre 22 : Agriculture-alibi et effet Nimby dans l'Ouest francilien: vers une fermeture patrimoniale des territoires périurbains M. Poulot Chapitre 23 : Recomposition d'un espace rural en périphérie de ville (Louho, Sud-Bénin) M. Héraud-Arouna Chapitre 24 : Villages de métier et urbanisation de campagnes très peuplées (delta du Fleuve Rouge) S.Fanchette

p.351

p.363

p.379

p.393

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H Rakoto Ramiarantsoa

- B. Thibaud - D. Peyrusaubes (coord.)

Conclusion générale Une graine semée? H. Rakoto Ramiarantsoa
Bibliographie Table des cartes Table des figures Table des photographies Table des tableaux Listes des auteurs

pAll pAl5 pA47 pA48 pA49 pA49 pA51

AVANT-PROPOS DU RURAL, AUX RURALITÉS
Hervé RAKOTO RAMIARANTSOA

Faut-il parler de ruralité, ou de ruralités ? Et que penser de l'affirmation de J.M. Gastellu et J.Y. MarchaI (1997) pour qui la ruralité, à la fin du xxème siècle, reste à définir? Ces interrogations accompagnent les changements du monde rural. La question a été discutée, débattue. Citons quelques repères en la matière, en sciences sociales, dans la littérature francophone: les interrogations relatives à une géographie rurale en crise (SAUTTER, 1986) ; l'état de la question de la ruralité dans les pays du Sud à la fin du xxème siècle (GASTELLU et MARCHAL, op. cil.) ; les réflexions autour de M. Jollivet (2001) sur les transformations du milieu rural; le point que proposent lL. Chaléard et J.P. Charvet (2004), en particulier sur les «campagnes du Nord et du Sud» ; le regard renouvelé que les sciences sociales veulent poser sur les mutations contemporaines des mondes ruraux (BESSIERE et al, 2006) ; ou encore les questionnements concernant les dernières appréciations portées sur l'agriculture paysanne (AUCLAIR et al., 2006). Le présent ouvrage, en s'appuyant sur des réflexions qui ont nourri les échanges sur ce thème lors d'un colloque internationall, explore la connaissance du monde rural dans une nouvelle voie. Il s'agit, d'une part, de comparer des situations des Nords et des Suds, mais aussi de l'Est, approche jusqu'à présent peu mobilisée alors que l'on constate des différences notoires dans l'évolution des campagnes, selon leur localisation. Ainsi dans les pays du Nord2 marqués par le phénomène de l'exode rural à l'envers, la recherche d'une qualité de vie ainsi que d'un enracinement identitaire revalorise le terroir, ce que traduit la vogue des produits terroir, plutôt que l'espace plus vaste du territoire rural. Dans les pays du Sud par contre, l'ouverture se
I Colloque international intitulé «Ruralités Nords-Suds : inégalités, conflits, innovations» ; Poitiers, 19 et 20 octobre 2006. Ce colloque a été organisé par le laboratoire Icotem, Identité et Connaissance des Territoires et des Environnements en Mutation, (EA 2252, Maison des Sciences de l'Homme et de la Société, Poitiers). http://www.mshs.univ-poitiers.fr/icotem. 2 La distinction généralement admise s'appuie sur des critères économiques (activité et richesse) et distingue le Nord industriel et riche, du Sud aux activités primaires prédominantes et pauvre. Elle demande à être reconsidérée, en particulier car «le Sud» s'est très fortement diversifié.

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H Rakoto

Ramiarantsoa

- B. Thibaud - D. Peyrusaubes

(coord.)

conjugue avec la mise en place de réseaux tissant une trame d'échanges hors du terroir, dans un espace élargi: elle étend l'horizon, de la communauté (terroir) à la société (territoire). Il s'agit, d'autre part, de considérer les campagnes sous le prisme de la généralisation de la question environnementale3. Derrière l'idée prégnante de Nature que cette dernière véhicule, comment ont évolué les rapports fonciers/environnementaux (BARRIERE, 1996), c'est à dire ceux que les hommes entretiennent entre eux à propos de la gestion des ressources dites naturelles, sachant qu'un régime foncier répond toujours à un projet sociétal ? Il s'agit, enfin, d'accorder une large place à l'analyse des mutations. En effet, même si elle est reconnue pour sa diversité, la ruralité n'en continue pas moins d'être en phase avec des caractéristiques communes notoires: circulations dans leurs diverses formes4, discontinuités\ stratifications sociales6, formes d'occupation prédominante du sol (agriculture et, de plus en plus, aire «naturelle» de politiques environnementales), ou encore services moins développés qu'en milieu urbain, ce que renforce la disposition générale de désengagement de l'Etat. Comment les catégories de ruralité se sont-elles alors distinguées, singularisant celles qui restent centrées sur une appropriation agricole de l'espace, de celles où l'industrialisation puis une insertion poussée dans une économie englobante s'avèrent prééminentes? Quel est l'impact de l'évolution en cours dans les campagnes, désignée par des expressions significatives7? L'action publique elle-même, impliquée dans l'orientation des perspectives de la ruralité, participe de la fabrique d'une palette de situations. On peut citer un cas français, avec les dispositions qui ont permis l'installation d'étrangers européens dans les espaces ruraux du Grand Ouest, alors que dans le même temps, la question du foncier reste quasi-insoluble pour les installations non-aidées hors norme DJA (Dotation aux Jeunes Agriculteurs) des nouveaux néoruraux. Ainsi, les disparités ne se situent pas seulement entre les deux groupes pays du Nord et pays du Sud, elles s'inscrivent aussi à l'intérieur d'un même pays. Ces dynamiques à différentes échelles ainsi que les multiples formes d'expression de la ruralité invitent à conjuguer ruralités, Nards et Suds au pluriel. L'ouvrage veut en interroger les logiques en associant des regards croisés, par l'exigence d'interdisciplinarité due à la
Rakoto Ramiarantsoa H., François A. (coord.), Les enjeux fonciers en lien avec l'environnement. Actes de la journée d'étude du 17 juin 2004. Poitiers, 2006, Université de Poitiers, Icotem, 53 p. 4 La diversité des mouvements que connaissent les sociétés rurales comprend des phases très différentes, de l' «installation de la mobilité» (MARCHAL et QUESNEL, 1997), à «Partir pour resteD) (CORTES, 2000). 5 Elles s'expriment par une fragmentation temporelle, à l'image des résidences secondaires accueillant leurs propriétaires citadins en fin de semaine, et spatiale, comme les ruralisations de fractions d'espaces urbains en Afrique. 6 Elles présentent des configurations variées, comme les groupes d'acteurs de pays du Nord (chasseurs, pêcheurs, agriculteurs, élus...) ou les catégories statutaires (descendants de nobles, de roturiers, de serviteurs) dans les pays du Sud. 7 I-Y. Marchai (1997) parle de «remue-ménage», R. Chaize (2000) d'un «grand chambardement». 3

Ruralités Nords/Suds

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spécificité du monde rural. Au-delà de la diversité des questions abordées et des lieux d'étude, les textes rassemblés ici se rejoignent autour de quelques interrogations majeures qui guident l'architecture de l'ensemble. Après une introduction générale qui présente des réalités du nord au sud, trois grands thèmes polarisent l'analyse des ruralités : la question foncière comme ressource (première partie), les mobilités comme pratiques et facteurs des dynamiques rurales (deuxième partie), les « nouvelles» ruralités comme des facettes d'innovations, particulièrement dans les interfaces avec la ville (troisième partie). La conclusion générale souligne l'importance d'un référentiel de comparaison approprié des ruralités. Du rural aux ruralités, la vie des campagnes s'enrichit de perspectives renouvelées et d'articulations toujours plus élargies avec des territoires englobant.

INTRODUCTION GÉNÉRALE

Trois textes introduisent le propos général de l'ouvrage. Le premier en souligne l'aspect vécu, à travers le témoignage d'un agriculteur français installé en Hexagone. L'investissement pluriactif de ce dernier pour le développement local ainsi que son engagement dans le partenariat avec des organisations paysannes de pays des Suds font entrer de plein pied dans les enjeux de la ruralité, tels que perçus par un acteur du monde rural. Le deuxième texte analyse les transformations des territoires ruraux dans le groupe des «pays du Sud», marqué par les phénomènes de dépendance et de pauvreté, en portant un intérêt particulier à la façon dont les ruraux y construisent et vivent leurs territoires. Le dernier texte propose un cadre de comparaison des ruralités pour donner consistance à la démarche de mobiliser la notion de rural pour comprendre les sociétés contemporaines. Vécues, analysées, mises en comparaison: ainsi qualifiées, les ruralités convient à un examen de leurs réalités du nord au sud.

TÉMOIGNAGE
Alain BOZIER

Il est rare qu'un agriculteur comme moi soit invité à intervenir dans un colloque international regroupant des géographes, des sociologues et des ethnologues. Il me semble appartenir à un autre monde... Mes propres préoccupations sont tournées vers la production, et je dois dire que les longs échanges que vous avez entre vous pour finaliser des définitions communes sur la ruralité m'apparaissent bien éloignées du monde rural lui-même. Et comme diraient les paysans malgaches, «pendant que vous échangez, on peut déjà faire 3 fois le tour du champ »... Mon installation en tant qu'agriculteur date d'une vingtaine d'années. Après un BTS et quelques missions au Niger sur lesquelles je reviendrai, je me suis installé sur une exploitation de 13 hectares, dans le village de La Bussière, à 45 kilomètres de Poitiers.

La production: vers la diversification
Dès 1987, j'ai planté 2 000 pommiers, mais la petite taille de mon exploitation m'a vite contraint à diversifier mon activité. Aujourd'hui 400 de mes arbres sont regreffés en variété poitevine, et une conversion en agriculture biologique est en cours. Par ailleurs, nous avons maintenant I 200 poulets élevés en plein air et transformés en conserves fermières selon des recettes traditionnelles. L'abattage et la transformation s'effectuent dans un bâtiment construit aux normes européennes, et géré en commun par 7 agriculteurs qui l'utilisent à tour de rôle.

La commercialisation: une logique de réseau
La vente des produits s'effectue à l'aide de plusieurs réseaux mis en place avec les agriculteurs de la Vienne. «Bienvenue à la ferme» regroupe 50 agriculteurs pratiquant l'accueil et la vente de produits fermiers. Nous organisons l'élaboration et le suivi de chartes de qualité, ou aussi des portes ouvertes et des opérations comme «Noël fermier ». Neuf «Maisons de Pays» (dont 1 au Futuroscope et les

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Ramiarantsoa

- B. Thibaud - D. Peyrusaubes

(coord.)

autres réparties dans le département) construites avec l'aide des élus, proposent par ailleurs la vente de produits de l'artisanat et de produits du terroir. Elles sont gérées par les communautés de communes, ou autogérées par les associations d'artistes et de producteurs. Le troisième réseau gère un magasin à la ferme, « Le vieux Bellefonds », créé depuis bientôt vingt ans. Les produits proposés proviennent de 20 agriculteurs représentés par les 5 membres fondateurs. Il remporte actuellement un gros succès. Dès mon installation, j'ai milité pour mettre en place ces structures communes de vente et les responsabilités que j'y ai prises occupent une bonne partie de mon temps. J'essaie également, au niveau de mon village en tant que conseiller municipal, de participer à l'animation et à la vie de la commune en amenant de nouveaux projets.

L'accueil à la ferme et la construction traditionnelle
En dehors des produits fermiers, je me suis passionné pour des techniques de construction traditionnelles en terre. J'ai profité de la situation de ma ferme dans un cadre privilégié, près d'une rivière et proche de lieux touristiques connus (Angles sur Anglin, Chauvigny, Saint-Savin), pour construire trois gîtes en pisé (terre compacte) en 1988-1989. Deux ans plus tard, j'ai utilisé cette technique pour ma maison. Aidés par des professeurs du bâtiment et une association de chômeurs, nous avons convaincu notre commune de bâtir le premier bâtiment public en terre de Poitou-Charentes. Situé sur la ferme, il a été construit par un chantier d'insertion en 2000. Ses 220 m2 complètent les gîtes et ont ainsi porté la capacité d'accueil à 35 personnes. L'accueil à la ferme améliore bien évidemment les ventes de produits de l'exploitation, mais il participe aussi d'une démarche plus générale. La construction en terre, une technique ancienne présente autrefois dans certaines régions de France, et que l'on retrouve dans le monde entier, la revalorisation d'anciennes variétés de pommes ou la proposition de recettes traditionnelles: tout cela va dans le même sens. En effet, c'est à partir des traditions que l'on peut proposer aujourd'hui des projets de développement enracinés dans une histoire, un respect de l'environnement et une conception humaine de l'entreprise. Dans notre monde moderne, ces initiatives drainent la sympathie et l'attirance d'un public repuisant dans ses racines une recherche du bien vivre.

Agriculteurs du Nord, agriculteurs du Sud
Mon autre engagement dans le monde rural est mon appartenance à AFDI (Agriculteurs Français et Développement International) depuis 20 ans. Le but de cette association est d'informer le monde rural français sur les

Ruralités Nards/Suds

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réalités des paysans du Sud, et d'aider ces derniers à réaliser des projets de développement. Après des réalisations au Niger puis au Burkina Faso, l'association soutient actuellement des groupements paysans à l'Ouest de Madagascar. A travers ces différents projets, notre approche a considérablement changé. Il y a 25 ans, je suis moi-même parti mener des opérations d'urgences dans des camps de réfugiés, et de développement agricole dans des villages. Rempli d'enthousiasme et d'idéalisme, je voulais, comme beaucoup de jeunes, sauver la terre entière, mais surtout bâtir ma propre histoire en aidant les autres, c'est à dire réaliser moi-même le maximum en un minimum de temps. .. Et cela m'a empêché de voir que j'arrivai dans une société où des règles, des habitudes réglaient les relations entre les villageois depuis des générations. Rapidement, j'ai compris que seule une grande connaissance du village, de la langue locale et un profond respect pour l'histoire et la culture de ces villageois, pouvaient me rendre partenaire de leur développement. En cheminant pendant toutes ces années de soutien à différents projets, nous avons compris au niveau de l'association que la seule réponse efficace à apporter aux paysans du Sud n'était ni les conseils du partenaire du Nord, ni l'encadrement du fonctionnaire local, mais la multiplication des échanges paysans entre eux. Tout paysan du monde réagit en rendant visite à un autre paysan qui a amélioré une technique, organisé un réseau d'entraide, développé son revenu par de nouvelles cultures. S'il y avait un seul projet à conduire dans tous ces pays ce devrait être le « projet taxi brousse ». Que des groupes de 15 à 20 des paysans d'un village se déplacent pour aller partager leurs expériences à 5, 50 ou 500 km, et le résultat est spectaculaire! La restitution du retour au village est animée et, dès les semaines suivantes, des résultats sur le terrain sont visibles. Développons massivement les échanges Sud-Sud et contentons-nous, Européens, de cultiver notre humilité pour ne devenir que des prête-noms, cautions morales d'un tel mouvement. .. Leaders paysans Après la colonisation, les pays africains ont connu une forte présence de techniciens occidentaux pour l'agriculture, relayés par des encadreurs locaux. L'échec de ces projets et la corruption de certains gouvernants ont entraîné un changement dans les modes de financement, et beaucoup de bailleurs engagent maintenant leurs fonds directement auprès de la société civile, notamment à travers des associations paysannes. Devant une telle opportunité, des associations de villageois se sont rapidement constituées pour bénéficier de financements. Cette démocratie parachutée a entraîné certaines dérives difficiles à corriger. Par exemple des

LES GRANDES MUTATIONS DES TERRITOIRES RURAUX DANS LES PAYS DU SUD: PROBLÈMES ET ENJEUX
Jean Louis CHALÉARD

Il est sans doute imprudent et quelque peu présomptueux de vouloir aborder de façon générale «les grandes mutations des territoires ruraux dans les pays du Sud», tant celles-ci sont nombreuses, complexes, variant selon les lieux et les échelles (GASTELLU, MARCHAL, 1997) et tant elles se sont multipliées ou accélérées depuis quelques années. Objet d'études fines et de débats nourris aussi bien parmi les géographes que parmi les spécialistes d'autres sciences sociales, il n'est pas question ici d'en faire une quelconque analyse exhaustive ou approfondie, mais plutôt de relever quelques tendances lourdes que l'on retrouve, avec des variantes et des nuances, d'une région ou d'un continent à l'autre. Trois observations préalables nous permettront de préciser notre propos et les termes du sujet. D'abord, s'en tenir aux pays du Sud, ne signifie en rien que l'on pose a priori une différence indépassable entre les territoires ruraux des pays industrialisés et ceux des pays dits «en développement». Il y a tout à la fois des évolutions communes, des rapprochements et des différences. Sans doute, beaucoup d'observations faites à propos des pays du Sud valent pour ceux du Nord. Mais s'intéresser aux premiers permet de resserrer l'étude et conduit à mettre l'accent sur des phénomènes de dépendance et de pauvreté, qui ne sont pas absents des seconds mais qui se posent à tout autre échelle. Dans cette perspective, il conviendra de s'arrêter sur un certain nombre d'enjeux spécifiques, notamment la place des agricultures des pays du Sud dans la phase actuelle de mondialisation. Ensuite, notre approche sera ici essentiellement géographique. Le « territoire» a fait l'objet de nombreuses discussions parmi les chercheurs. On retiendra en première approximation la définition du territoire comme «espace approprié», qui renvoie plus largement à la relation entre les acteurs et leur environnement. Plus qu'aux acteurs en eux-mêmes, c'est à cette relation qu'on s'intéressera en priorité, c'est-à-dire à la façon dont les ruraux construisent et vivent leurs territoires.

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- B. Thibaud - D. Peyrusaubes

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Enfin, décrire ou analyser des mutations pose la question du regard que l'on porte sur ces mutations. Bien souvent, on ne trouve guère que ce qu'on cherche. Et les transformations que l'on peut observer découlent peutêtre tout autant des modifications du regard que l'on porte que des changements matériels des situations. Nous serons ainsi conduit à évoquer des évolutions dans les pratiques des chercheurs autant que des évolutions de l'objet lui-même, les problèmes des territoires ruraux et les enjeux de la recherche présentant des liaisons intimes. Dans ce contexte, et dans la mesure où il ne saurait être question de tout aborder sur un aussi vaste sujet, trois entrées seront privilégiées. Nous insisterons d'abord sur les mutations provoquées par la mondialisation actuelle sur ou dans les territoires ruraux des pays du Sud. Ensuite, nous évoquerons les dynamiques actuelles des territoires ruraux qui relèvent à la fois des conséquences de la mondialisation mais aussi d'autres éléments, comme la croissance démographique. Enfin, il conviendra de s'interroger sur le contenu même de la notion de territoires ruraux qui renvoie aux jeux des recompositions actuelles et où les questions d'environnement prennent une place considérable.

Les territoires ruraux du Sud dans la mondialisation
La mondialisation est un phénomène qui touche à tous les aspects de la vie rurale et qui est tellement englobant qu'on pourrait presque se passer d'en faire une étude spécifique. Il nous semble toutefois que, dans sa phase actuelle, elle a des conséquences particulières sur le monde rural qu'il convient de préciser d'emblée. Un des points essentiels est peut-être son double caractère, en apparence contradictoire, d'uniformisation des territoires et de différenciation locale. Uniformisation et différenciation des territoires ruraux

La mondialisation induit un double mouvement. À certains égards, c'est un processus d'uniformisation par le raccourcissement des distances, les facilités de communication de tous ordres qu'elle autorise, la diffusion de modes de vie semblables. La circulation des hommes qui s'amplifie accroît les solidarités ou les relations. Ainsi, les revenus tirés des migrations internationales alimentent le vie quotidienne des zones d'origine. Il reste cependant des distinctions fortes à différentes échelles. D'abord l'entrée dans le marché mondial qui se traduit par une baisse des protections nationales et une déréglementation ne s'opère pas de façon identique au Nord et au Sud. Globalement, les pays du Sud protègent moins leurs agricultures que ceux du Nord, ce qui est source de conflits potentiels

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comme l'illustre l'échec de la conférence de l'OMC en 2003 à Cancun, et la création du G20 autour de quelques pays émergents, comme le Brésil. Ensuite, la mondialisation va de pair avec un nouveau rôle accordé au local. Elle s'accompagne d'un mouvement de décentralisation, dans le cadre d'une volonté de démocratisation qui peut donner aux autorités locales plus de pouvoirs, voire créer des institutions locales. En Inde, par exemple, l'inscription des panchayat, ces conseils de villages, dans la constitution de 1992-1993, officialise un niveau local de pouvoirs avec lequel les autorités centrales ou provinciales doivent compter, même si les États fédérés essaient souvent de s'en émanciper (LANDY, 2006, p.216). En outre, la mondialisation n'est pas exclusive d'adaptations ou d'interprétations au niveau local. C'est le cas pour la question foncière, particulièrement problématique dans le monde rural contemporain. Les institutions internationales préconisent des politiques de «sécurisation foncière », peu ou prou identiques dans leurs principes dans tous les pays du Sud. Mais les politiques doivent s'infléchir en fonction des particularités locales: on n'est pas dans la même situation en Inde par exemple, où la propriété individuelle de la terre est dominante, en Afrique de l'ouest où les situations sont plus floues et où prévalent localement des droits collectifs, en Amérique latine où la réforme agraire est toujours à l'ordre du jour dans de nombreux pays. Surtout, on observe de grandes inégalités dans la compétition économique internationale.

Territoires «gagnants», territoires «perdants»
La phase de mondialisation actuelle se caractérise par la mise en place de politiques libérales et d'accroissement des productions agricoles d'exportation dans les pays du Sud pour financer leur développement. Dans ce contexte, comme le soulignent Lombard, Mesclier et Velut, reprenant l'expression de Benko et Lipietz sur «les régions qui gagnent», des territoires réussissent mieux que d'autres (LOMBARD, MESCLIER, VELDT, 2006). Les territoires les plus dynamiques bénéficient des conditions les plus favorables à l'exportation de denrées agricoles. On peut penser aux régions productrices de soja dans le sud du Brésil qui bénéficient d'espace et de la présence d'un bon réseau de transport. La production est menée dans le cadre de vastes exploitations, fortement mécanisées ou utilisant une maind'œuvre faiblement rémunérée, et là où le foncier est peu cher. Par ailleurs, les exportations des pays du Sud se caractérisent également par la fourniture croissante de produits frais, tropicaux ou autres, que le Nord ne peut cultiver ou qu'il ne récolte pas à la même époque: mangues, avocats, fleurs, etc. Cette production est possible grâce à

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l'amélioration des conditions de transport et à la baisse des coûts d'acheminement des denrées. La présence d'un aéroport devient parfois déterminante dans les localisations: en Équateur, les exploitations florales sont proches de Quito et de son aéroport international pour que les fleurs soient immédiatement expédiées vers Miami et l'Europe. Mais les territoires ruraux gagnants sont peu nombreux ou affectent relativement peu de personnes, car les réussites actuelles touchent d'abord les grandes métropoles et le monde urbain plus que l'agriculture. Par ailleurs, tout le monde ne gagne pas, même dans les régions favorisées. On assiste en réalité à une marginalisation croissante de territoires et d'acteurs.

La marginalisation croissante de territoires et d'acteurs
La mondialisation s'accompagne d'un retrait de l'État qui se manifeste surtout par la disparition ou la privatisation des organismes d'encadrement de l'agriculture. Ainsi, en Afrique occidentale, beaucoup de sociétés de développement, créées durant la décennie 1960 pour aider les agriculteurs, ont disparu dans les années 1980 et 1990. De même, les systèmes de crédits pour les petits paysans. Au Pérou, par exemple, la libéralisation des années 1990 se traduit par la disparition de la Banque Agraire qui avait auparavant un grand rôle dans le soutien à la petite agriculture. Quelles que soient les raisons de cette réorganisation (ces sociétés étaient parfois des gouffres financiers), ce sont presque toujours les petits agriculteurs qui en font les frais, car les grands exploitants peuvent plus facilement se passer de conseils techniques diffusés par des organismes locaux ou ont moins de difficultés pour obtenir des prêts. Beaucoup de producteurs petits et moyens, faute de crédit et de possibilités de commercialisation autonome, se lancent dans l'agriculture sous contrat avec des entreprises agro-industrielles dont ils dépendent ensuite et qui organisent production et commercialisation à leur profit. La libéralisation se manifeste aussi par une marchandisation des ressources, eau et terre, certes inégalement avancée selon les pays, mais qui favorise là encore les exploitants les plus prospères au détriment des petits producteurs. Dans le nord du Pérou, sur la côte, les grands exploitants profitent des lois de libéralisation du marché de la terre pour acquérir des terres communautaires ou des terres qui appartenaient aux petits exploitants (CHALEARD, MESCLIER, 2006). Par ailleurs, beaucoup de territoires ruraux sont marginalisés dans le mouvement actuel de mondialisation: c'est le cas de certaines zones de montagne enclavées par exemple. Le retrait de l'État qui se manifeste aussi par la réduction des aides aux régions en difficulté aggrave leur situation.

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La dernière forme de marginalisation est le développement de vastes zones de cultures illicites, que ce soit la coca dans les vallées du piémont andin ou le pavot dans certaines régions d'Asie. La marginalisation n'est pas dans les revenus, car ces cultures sont rentables, ni dans l'enclavement, puisque les producteurs sont reliés au système monde par les réseaux de trafiquants, mais dans le caractère illicite des cultures. Il s'agit là d'une réponse à la «crise» de l'agriculture paysanne qui contribue aussi, de multiples façons, à refaçonner les territoires ruraux.

Dynamiques sociales et recompositions des territoires ruraux
Les stratégies d'adaptation des exploitations familiales, de nouvelles opportunités et l'évolution des organisations territoriales sont à l'origine de recompositions multiples des territoires ruraux. Un des éléments essentiels est d'abord l'accroissement de la mobilité.

Les conséquences d'une mobilité accrue
Les sociétés rurales du Sud n'ont jamais été statiques. Mais les mobilités se sont accrues. Ce phénomène est la conséquence de l'amélioration des moyens de communication, de la croissance démographique des campagnes qui conduit à l'aggravation de la pression sur les ressources et à des phénomènes de surpeuplement relatif, et des difficultés croissantes des petites exploitations paysannes. Comme le souligne le titre d'un ouvrage de Geneviève Cortès à propos des Andes boliviennes, il s'agit souvent de «partir pour rester», les revenus de la migration permettant à ceux qui sont restés en place de survivre (CORTES, 2000). La traduction de ces transformations n'est pas toujours évidente et l'analyse du paysage doit être fine pour percevoir des mutations sociales ou économiques importantes. En Algérie, dans certaines parties de la Kabylie, Marc Cote a relevé que le paysage qui mêle constructions anciennes et récentes, avec une agriculture en contraction, est le résultat d'une émigration massive vers les villes d'Algérie et surtout vers la France (COTE, 1996). La société ici est composée majoritairement de retraités comme dans certaines campagnes françaises. Une autre conséquence est la migration vers les fronts pionniers et la création de nouvelles régions agricoles au détriment d'espaces réputés vierges, que les paysans aient été chassés de leurs anciennes régions par des grands exploitants, comme au Brésil, ou que la migration soit liée à la pauvreté et au surpeuplement relatif comme dans le Sahel africain. Dans tous les cas, les mouvements migratoires complexes, faits d'allers et retours, les relations constantes gardées avec le pays d'origine,

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donnent une nouvelle forme aux territoires qui embrassent non seulement les zones de départ mais incluent aussi les espaces nouveaux de la migration, rendant plus floues les délimitations et superposant à une logique territoriale continue, une logique en réseaux. Une autre réponse aux difficultés multiples qu'affrontent les paysanneries est la diversification des activités.

La diversification des activités et des fonctions
Que le rural ne se confonde pas avec l'agricole, on le sait depuis longtemps. Et la pluriactivité n'est pas un phénomène nouveau. Mais elle s'accentue. Il convient d'abord de remarquer que des spécialisations anciennes s'estompent si elles ne disparaissent pas. En Afrique occidentale sahélosoudanienne, la séparation entre cultivateurs et éleveurs, comme la spécialisation de territoires spécifiques voués aux cultures ou à l'élevage se réduit. Les éleveurs sont descendus vers le sud, dans des zones où ils se mêlent aux cultivateurs. Parfois, ils développent un élevage commercial près des villes ou se mettent aux cultures. Les paysans ont de plus en plus d'animaux, notamment dans les régions où la culture attelée a été développée. Mais la diversification concerne surtout les activités non-agricoles. L'intensification des relations ville-campagne favorise la pluriactivité. Par exemple, la demande en produits alimentaires pour ravitailler les centres urbains a souvent amené les femmes africaines à développer des activités de commerce alimentaire ou de transformation des produits de base, source de revenus nouveaux. C'est le cas des productrices d'attiéké en Côte d'Ivoire, sorte de couscous de manioc très consommé en ville, qui produisent et vendent la semoule qu'elles ont élaborée. Des évolutions récentes autorisent aussi de nouvelles formes de diversification. L'écotourisme qui se développe dans les villages africains, près des réserves naturelles et des aires protégées, devient source de revenus pour les populations locales même si cette fonction ne connaît pas encore l'essor de ce qu'on peut voir en Europe occidentale. Enfin, l'espace rural peut être, dans certains cas, espace de résidence pour les chefs de famille qui travaillent en ville. La pluriactivité, qui se réalise souvent au sein des exploitations familiales, correspond ainsi également à une pluri-fonctionnalité du territoire qui ne se réduit pas à être le simple support de la production agricole.

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Nouveaux acteurs, nouvelles configurations Les mutations actuelles conduisent à l'apparition de nouveaux acteurs sans que les anciens disparaissent. Les territoires se trouvent ainsi enchassés dans une série de pouvoirs ou d'acteurs à différents niveaux qui contribuent à les modeler et qui entrent parfois en conflits. L'État a vu son rôle réduit mais n'est pas éliminé. À l'échelle locale, les représentants du pouvoir central ont souvent gardé un rôle important. Les gouvernements interviennent aussi pour favoriser les projets d'entrepreneurs là où ils le jugent utile; ils soutiennent par exemple des grandes entreprises agricoles ou minières au détriment des populations paysannes. Parmi les acteurs institutionnels, le fait marquant est sans doute la multiplication des ONG. Celles-ci ont en partie pris le relais des États et de l'aide internationale défaillants. Elles contribuent fortement à façonner les territoires ruraux. D'abord, elles proposent une nouvelle vision du développement: elles initient des filières nouvelles, notamment dans le commerce équitable, lancent des opérations visant à améliorer le sort des plus démunis à travers des programmes sociaux, etc. En même temps, elles favorisent l'émiettement et la parcellisation des territoires par la multiplication des actions ponctuelles, les rivalités qui font parfois que chaque ONG tient son village ou sa micro-région et propose des activités concurrentes de la voisine. Par ailleurs, de nouveaux modes de développement rural sont pris en charge par les acteurs locaux: organisations paysannes, groupements de producteurs, municipalités, etc. Ils sont source d'initiatives et de changements dans la gestion des territoires. Ainsi, la fédération des producteurs de pomme de terre du Fouta Djallon a réussi à s'imposer dans les années 1990 en Guinée-Conakry. L'organisation locale est collective, même si les revenus sont individuels. Les responsables vont chercher les semences en Europe régulièrement. Ils ont su faire valoir leurs droits contre les importateurs en restant solidaires et en popularisant leur lutte dans les médias internationaux, notamment RFI et la BBC internationale. C'est une autre façon de gérer l'espace, à la fois collective et branchée sur le monde, pour une production destinée au marché national. Ainsi, les mutations sont multiples. Elles conduisent à repenser la ruralité et partant les territoires ruraux.

Les nouvelles formes de ruralité des territoires
Les transformations des espaces et l'évolution des catégories d'acteurs autant que la modification du regard porté sur la ruralité conduisent à s'interroger sur la nature même des territoires ruraux, tant dans leurs contenus que dans leurs limites, contribuant à les redéfinir.

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Territoires ruraux et urbanisation Un des changements importants depuis deux ou trois décennies dans les pays du Sud tient au regard que les chercheurs portent sur les relations villes-campagnes. Pendant longtemps, les études rurales s'en sont tenues à une analyse de l'agriculture en elle-même et pour elle-même. Les études urbaines se focalisaient sur les systèmes de domination urbaine et s'intéressaient surtout aux aires d'influence des villes (CHALEARD, DUBRESSON, 1999). La croissance urbaine a rendu la présence du fait urbain omniprésent et a conduit à un net infléchissement des analyses. En même temps, la prise en compte de la ville par les spécialistes du monde rural a changé le regard porté sur les relations villes-campagnes. Quelles sont ces mutations? La place du monde rural démographiquement se réduit, avec l'exode rural et la croissance des villes. Il faut toutefois souligner que les situations sont très variées et variables entre les pays d'Amérique latine largement urbanisés et certains grands pays asiatiques comme l'Inde encore à plus des trois quart rurale. On doit également remarquer que dans la majorité des pays du Sud, l'émigration rurale ne s'accompagne pas d'une diminution des effectifs humains, en raison entre autres des taux de croissance naturelle élevés. Il convient enfin de souligner que les cheminements migratoires sont complexes et n'excluent pas des mouvements de retour à la campagne comme on a pu l'observer en Côte d'Ivoire dans les années 1980 et le début des années 1990 (BEAUCHEMIN, 2001). Le deuxième élément de constat est la multiplication des synergies entre villes et campagnes. On s'aperçoit que bien souvent les campagnes les plus prospères sont celles qui sont les mieux reliées aux centres urbains et qui sont situées dans les régions les plus urbanisées. La croissance urbaine élargit un marché alimentaire qui a permis de transformer les cultures vivrières en cultures commerciales, comme l'illustre l'exemple de la Côte d'Ivoire (CHALEARD, 1996). La multiplication des échanges entraîne une «urbanisation» des campagnes qui se voit dans l'évolution des mentalités, et dans les paysages, par exemple dans l'habitat en Afrique avec l'évolution des matériaux et des formes des bâtiments. Dans certains cas, notamment en Asie du Sud et de l'Est, il faut distinguer villes et industries. Ainsi, dans les provinces maritimes de la Chine, les campagnes ont connu une forte industrialisation depuis le début des réformes (AUBERT, 1996). La multiplication des échanges, « l'urbanisation }}du monde rural, la dilatation et parfois même une certaine ruralisation des villes, amènent à analyser les relations villes-campagnes moins en termes de coupures spatiales ou fonctionnelles qu'en termes de continuum des sociétés, des

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espaces et des territoires. L'agriculture périurbaine est exemplaire de ces formes de transition. De même, les phénomènes de migrations pendulaires, de déplacement des entreprises autour de métropoles comme Mexico ou Le Caire et autour de beaucoup de grandes villes d'Asie du sud-est qui entraînent la construction d'espaces intermédiaires ni totalement ruraux ni franchement urbains. Territoires ruraux et environnement Les territoires ruraux se définissent ou se redéfinissent aussi par rapport à la «nature», au «milieu naturel», à tout ce qui n'est pas agricole. Jusqu'aux années 1970, les relations entre les sociétés rurales et leur environnement n'était pas une préoccupation des scientifiques. L'objectif était d'augmenter les productions agricoles, dans le cadre d'une agriculture le plus souvent productiviste comme l'ont montré C. Blanc-Pamard et 1. Boutrais (BLANC-PAMARD, BOUTRAIS, 2002). Désormais, il s'agit de ne pas produire davantage que ne le permettent les ressources renouvelables dans une optique de développement durable. La prise de conscience est venue des pays du Nord, mais aussi de l'analyse sur place des dommages collatéraux ou directs provoqués par des politiques agricoles ou des grands aménagements. On observe dans beaucoup de pays du Sud, comme l'Inde par exemple, des pollutions des eaux et des sols considérables, liées à l'usage abusif des engrais et des produits de traitement depuis le lancement de la révolution verte dans les années 1960 (LANDY, 2006). La destruction des forêts équatoriales, notamment pour céder la place comme au Brésil à de grandes fazendas d'élevage, menace à la fois les équilibres climatiques, la biodiversité mais aussi les populations locales qui vivaient de la chasse et de la cueillette. La conception classique du développement comportait la mise en valeur de nouvelles ressources et de nouveaux espaces. Aujourd'hui il est question de gestion des espaces et des ressources. On s'intéresse à la production agricole mais aussi à d'autres formes d'usage des ressources. D'où un regard nouveau sur des pratiques anciennes des sociétés rurales comme l'agroforesterie ou la prise en compte d'activités comme l'extractivisme en Amazonie. Cela se traduit aussi par de nombreux programmes de préservation des forêts, de mise en place d'aires protégées. Ici on essaie de permettre un développement agricole compatible avec le maintien des genres de vie des populations locales, la préservation de la faune et de la flore et si possible, l'émergence de nouvelles activités sources de revenu comme le tourisme vert. Ces programmes ne réussissent pas toujours. Les acteurs concernés n'ont pas forcément les mêmes objectifs ni les mêmes intérêts: à Madagascar, la production de charbon de bois et la pratique de l'abattis-

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brûlis par les ruraux entrent en contradiction avec le souci des autorités et des instances internationales de préserver l'environnement (BLANCPAMARD, RAKOTO, 2003). En Afrique, dans certains parcs, les animaux sont chassés par les villageois (ou par les représentants du pouvoir en place parfois...). En Amazonie, il y a souvent des conflits entre les colons, les populations locales et les autorités chargées de préserver des aires dites « naturelles ».

Territoires et identités rurales
Enfin, aujourd'hui, les identités se modifient et deviennent plus complexes parce que le monde rural n'est plus composé uniquement d'agriculteurs et peut-être parce que la ruralité se joue à différentes échelles. Ces identités s'expriment au niveau local par un sentiment d'appartenance, mais servent souvent de point d'appui à des revendications politiques ou économiques à d'autres échelles. Beaucoup d'identités se fondent encore, notamment en Afrique subsaharienne, sur des relations particulières de la société au territoire, domaine des ancêtres, dans le cadre de religions ancrées dans le local. Mais souvent ces identités se sont largement modifiées sous l'effet de la diversification des activités, des origines des résidants, de l'ouverture sur l'extérieur. L'identité rurale ne se confond pas exactement avec l'ethnie ou les revendications ethniques, qui dépassent le cadre rural. Il y a plutôt une instrumentalisation de l'attachement au territoire local: l'autochtonie en Afrique de l'ouest par exemple sert de fondement à des revendications foncières, dans un contexte de pression sur la terre de plus en plus forte et de tensions sociales de plus en plus vives (PELISSIER, 1995). L'identité rurale prend aussi des formes nouvelles: le mouvement des coca/eras en Bolivie, qui a porté Evo Morales à la présidence de la République en 2006, en constitue un exemple. En fait, les identités sont multiples et peuvent s'exprimer à différents niveaux: on est d'une région rurale, on appartient plus largement au groupe des agriculteurs ou des ruraux, etc. Elles reflètent la complexité de territoires. Enfin, les identités se manifestent d'une autre façon par la reconnaissance de produits régionaux ou de terroir qui commencent à aboutir, comme dans les pays du Nord, à des demandes d'AOC et qui font partie des revendications de beaucoup de pays du Sud.

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Perspectives Il convient d'insister sur trois questions problématiques. Les territoires ruraux sont confrontés actuellement à un double mouvement de finitude et d'ouverture. Finitude par le déclin voire l'arrêt complet des mouvements d'expansion foncière, qui ont été un moyen puissant d'augmentation des productions agricoles et de réponse à la croissance démographique des populations rurales, par la pression croissante sur les ressources et en premier lieu la terre, par la conscience qu'il faut passer à d'autres modes de développement. Et ouverture par la migration, la relation à la ville, la multiplication des échanges de tous ordres avec le reste du monde. C'est peut-être dans cette ouverture que les ruraux peuvent le mieux trouver des réponses à des questions locales. Nous nous sommes intéressés ici aux pays du Sud. Il faudrait mieux parler de «Suds» au pluriel, tant les situations sont diverses et se diversifient. En outre, les propos valaient sans doute sur bien des points également pour les «Nords»: multifonctionnalité, relations nouvelles avec les villes, demande en «produits du terroir», etc. Les ruralités du Sud et du Nord tendent ainsi à se rapprocher. Un dernier point porte sur la complexité des phénomènes, qui invite les chercheurs à travailler de plus en plus en interdisciplinarité. Chantal Blanc-Pamard, Pierre Milleville et d'autres collègues montrent très bien comment, dans la forêt des Mikea, à Madagascar, les nouvelles stratégies des agriculteurs, la prise en compte de milieux et d'espaces différents, amènent les chercheurs de différents horizons à reconsidérer leurs concepts et leurs approches disciplinaires (BLANC-PAMARD et al., 2005). Cela vaut certainement pour d'autres domaines, comme le foncier, sujet très complexe. Ajoutons que la généralisation d'outils comme la cartographie et les SIG permet un autre regard sur les territoires et facilite des rapprochements interdisciplinaires. Enfin, on relèvera la multiplicité des termes déclinés à partir du «rural» : ruralité, non-ruralité, ruralisation, rurbanisation, rurbain, etc. Ces termes ne sont-ils pas significatifs à la fois de changements profonds dans le monde rural et d'une nouvelle façon de l'aborder?

POUR UNE APPROCHE GÉNÉRALE DU RURAL CONTEMPORAIN
Marcel JOLLIVET

La ville, dit-on, ne cesse de gagner du terrain sur le rural. Et ceci - il convient d'y insister - au niveau mondial, et aussi bien dans les pays dits sous-développés, en développement, émergents que dans les pays dits développés. Ce constat s'appuie sur les statistiques de population montrant que la population dite urbaine ne cesse de croître au détriment de celle classée rurale8. Il s'appuie aussi sur des considérations géographiques, comme l'étalement spatial des villes et tout particulièrement des grandes métropoles. Cet étalement est visible sur les cartes d'évolution de la répartition spatiale des populations, qui mettent clairement en évidence notamment le développement de ce que l'on appelle le «périurbain». Le phénomène va de pair avec une transformation des localisations des activités économiques, qui trouble le découpage hérité des XIXème et XXème siècles industriels, au moins dans les pays dits «développés», entre un rural agricole et un urbain industriel. On donne aussi une importance croissante aux échanges de population entre le rural et l'urbain, et notamment au fait que le phénomène d'exode rural s'accompagne désormais d'un «exode urbain». Ce double mouvement est vu comme créant une véritable osmose entre deux populations. Cette osmose apparaît d'autant plus susceptible de se généraliser à l'ensemble de la population rurale que les familles agricoles qui y occupent encore souvent une place importante, si ce n'est majoritairesont elles-mêmes prises dans le mouvement de «modernisation» de l'agriculture qui transforme le «paysan» en un «agriculteur», voire en un «chef d'entreprise», avec tout ce que cette transformation implique sur le plan des comportements professionnels, sociaux, de mode de vie. On passe alors facilement à des critères plus sociologiques, ayant trait aux modes de vie des habitants, liés à leur mobilité spatiale quotidienne entre leur lieu de résidence et leur lieu de travail (ou de loisir), voire à leurs multiples appartenances spatiales, à la diffusion de la «culture des médias», à l'évolution des comportements de consommation etc... Approche ultime, ces transformations peuvent être vues comme transformant en profondeur les
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Je laisse ici de côté toutes les critiques qui pourraient

être faites à ce type de catégorisation

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bases territoriales des rapports de pouvoir constitutifs du régime politique national. Le seul énoncé de ces différents plans sur lesquels se fondent les constats d'une possible disparition de la distinction entre le «rural» et l' «urbain» montre que chacune de ces deux notions - et celle de «rural» en particulier - sont multidimensionnelles, ce que le sociologue Marcel Mauss traduit en parlant de «fait social total». L'accumulation de ces constats est à la base d'une position que l'on pourrait qualifier de «théorique» selon laquelle la distinction ruraVurbain n'aurait plus de sens. Il suffit de se livrer à quelques observations de terrain pour se rendre compte à quel point cette assertion est pour le moins schématique, pour ne pas dire dénuée de sens, si ce n'est purement et simplement idéologique. Mais encore faut-il se donner les moyens de l'analyse qui permettra de la remettre en cause. Pour fonder une analyse de ce qu'il advient réellement du rural aujourd'hui et essayer de caractériser un rural contemporain et sa place dans les sociétés contemporaines - et ceci même sur un thème précis et à un niveau local-, il est bien sûr indispensable de tenir compte de ces évolutions générales. Mais il est tout aussi indispensable de s'en donner un cadre d'analyse qui permette d'aller au-delà des apparences et du sens commun. Ceci passe par la construction d'une problématique qui les prenne en compte, mais les intègre dans un questionnement fondé sur les connaissances accumulées de nos disciplines. Ce point est à souligner, car les sciences sociales ont la fâcheuse tendance à coller à l'actualité en faisant l'impasse sur le patrimoine de connaissances qu'elles ont accumulé, ce qui les rend stériles. Il est vrai que les observations que l'on peut faire des évolutions du rural à l'échelle mondiale montrent que la tâche de construire cette problématique n'est pas facile. De ces observations, on tire en effet le sentiment que tout bouge et partout, et que cela se traduit par une diversité et une complexité des situations telles que se livrer à des analyses générales serait tout à fait malencontreux parce que cela conduirait à mêler ce qui doit être distingué. Reste la voie des analyses locales. Mais pour pouvoir dégager des traits généraux des cas de figure à chaque fois singuliers sur lesquels elles portent, il est indispensable de les situer dans une démarche qui leur soit commune. D'où la proposition qui suit. Visant à tenir compte de l'extrême diversité des situations, elle est forcément très générale. Pour répondre à cette exigence, et quel que soit l'objet ou la question de recherche sur lequel elle porte, la démarche de recherche doit réaliser deux conditions. Elle doit :1) s'inscrire dans cinq dimensions; 2) se situer dans un espace défini par quatre axes d'analyse. Les cinq dimensions à prendre en compte sont celles par rapport auxquelles ce qui est étudié doit être positionné. Et ceci, tout simplement parce que c'est dans ce positionnement même que l'analyse prend du sens.

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Ce sont en effet des dimensions à la fois contextuelles et causales. Les avoir présentes à l'esprit en menant sa recherche est se mettre en mesure d'apprécier la façon dont elles pèsent ou non sur ce que 1'011étudie.

Les cinq dimensions...
Ce sont les suivantes: le temps, la mondialisation, le rapport à la société globale9, le rapport à l'urbain, la territorialité. L'ordre dans lequel ces dimensions sont énoncées n'est pas indifférent. L'inscription dans une histoire est un préalable général absolu. Elle vient en tête parce que c'est à travers elle que ce qui est observé peut être qualifié en termes de continuité ou d'évolution. Ceci permet d'évaluer dans quelle mesure le présent est l'héritage du passé, avec tout ce que cette continuité implique. Ou, au contraire, avec tout ce qu'implique comme conséquences la discontinuité avec ce passé. Ce «calage» dans un terme temporel - plus ou moins long selon la nécessité de la compréhension - est ce qui permet d'éviter l'erreur de perspective consistant à croire que tout changement est nouveau et que changement signifie nécessairement disparition. Les références à la mondialisation, à la société globale et à l'urbain renvoient aux facteurs lourds éventuels des évolutions. Pour ce qui est de la mondialisation, ce sont tout particulièrement les activités de production qui sont concernées. Le rapport à l'urbain, quant à lui, prend deux aspects: un lié à l'extension physique de la ville, l'autre lié à la diffusion d'un «modèle» de genre de vie et de valeurs dits «modernes». Les influences venant tant de la mondialisation que de l'urbanisation sont «filtrées» par les politiques mises en place par la société globale, qui dépendent de la place que celle-ci donne au rural dans sa conception d'ensemble de son organisation sociale et politique. Introduire ces dimensions dans l'analyse permet d'apprécier dans quelle mesure et comment ce qui est étudié est sous ces influences ou, au contraire, est en marge et en complet décalage avec eux. Il n'y a sans doute plus de «rural» qui échappe aux grandes évolutions du monde contemporain. La territorialité est mentionnée ici in fine parce qu'elle est a priori considérée comme la dimension structurelle constitutive de la ruralité. C'est là un postulat qu'il convient précisément de mettre à l'épreuve en se demandant s'il existe un espace social local dans lequel ce qui est étudié prend place pour « faire société », c'est-à-dire pour constituer avec d'autres éléments un ensemble de rapports sociaux soumis à une régulation collective. Ceci importe parce que si cette régulation collective existe, elle devient contrainte et parce que, selon qu'elle existe ou pas, on n'a pas du tout affaire à la même notion de «ruralité». On peut même se demander si
9 Je précise que j'emploie rural prend place. le tenne de «société globale» pour désigner la société nationale dans laquelle le

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l'on peut encore se référer à cette notion si la dimension territoriale n'existe pas. Voilà pour les cinq dimensions à prendre en considération. Venons en maintenant - rapidement - aux quatre axes d'analyse.

... et les quatre axes indispensables du cadre de référence des analyses
Il faut tout d'abord souligner que définir ces axes d'analyse revient à s'interroger sur ce qui est constitutif du rural, autrement dit sur ce qui le distingue de l'urbain. De ce point de vue, on peut, au moins dans une première analyse, mentionner comme critères: la localisation des activités productives, les modes d'habiter, la place de l'environnement naturel et les rapports de pouvoir. L'assimilation du rural à l'espace agricole et à lui seul demeure courante; elle n'est pas toujours - elle est même souvent de moins en moins - pertinente. Cette entrée dans l'analyse du rural par les activités qui s'y déroulent répond à une double exigence et présente un double intérêt. En premier lieu, elle permet de situer le rural dans les rapports de production qui dominent la société globale dans laquelle il s'inscrit. De ce point de vue, la place qu'occupe l'agriculture dans l'économie nationale est une donnée essentielle. Mais il faut aussi s'interroger sur les raisons économiques qui conduisent à l'implantation en milieu rural de nouvelles activités. Quelle est la place du «rural» dans les processus de développement du pays? Telle est en fin de compte la question essentielle. L'entrée par les activités de production est par ailleurs indispensable, car c'est elle qui fournit les bases à l'analyse des rapports sociaux locaux et des sociétés locales qui en résultent. Les conditions matérielles et sociales qui sont à la base du fait d' «habiter» renvoient à une distinction a priori profonde entre le rural et l'urbain. Celle-ci renvoie en fin de compte à l'ensemble des rapports constitutifs du genre de vie et même, plus largement, de choix de vie: les rapport à la «maison», les rapports familiaux, les rapports aux voisins, à la vie sociale en général, mais aussi les rapports aux lieux, au travail, à la nature. On peut faire l'hypothèse que c'est là un des aspects les plus discriminants du rural par rapport à l'urbain. Mais là aussi, des évolutions très nettes affectent tant l'urbain que le rural. La place de l'environnement naturel est évidemment également un trait distinctif majeur entre le rural et l'urbain. C'est la montée en puissance de la question de l'environnement qui invite à accorder une attention particulière à ce point. L'agriculture en tant qu'activité reposant sur l'exploitation des ressources naturelles et le rural dans son ensemble en tant que « réserve» de nature occupent de ce fait une place de premier rang dans les préoccupations environnementales. On peut dire que celles-ci ont

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réactivé la coupure entre le rural et l'urbain, au moms dans les sociétés industrialisées. En évoquant les rapports de pouvoir, on retrouve ce que j'ai dit plus haut au sujet d'une territorialité «faisant société». Les rapports de pouvoir locaux sont comme la clef de voûte de ces sociétés locales: ils sont donc un révélateur particulièrement puissant des bases sur lesquelles elles reposent et du type de société auquel on a affaire. Par ailleurs, c'est à travers l'articulation entre ces pouvoirs locaux et ceux qui dominent au niveau national que se définit la place du rural dans l'ensemble de la société. Il peut même être une catégorie en soi de l'action politique. Ces différents axes d'analyse se recoupent évidemment dans la réalité. De la diversité de ces recoupements découle une multiplicité de configurations. L'intérêt de cette proposition- c'est du moins son ambition -, c'est de permettre de coller à toutes les configurations, tout en en conduisant des analyses dont les résultats puissent déboucher sur la réponse à une même question. Et cette question est moins: existe-t-il toujours un« rural» distinct de 1'« urbain»? que: est-ce que la notion de rural est encore utile pour analyser les sociétés contemporaines? Pour qu'il en soit ainsi, encore faut-il qu'il existe une (ou des) différence(s) entre ces deux «univers» sociaux. Et que cette (ou ces) différence(s) soi(en)t significative(s) de quelque chose, permettant de mieux comprendre une société. L'identification des différents axes par lesquels entrer dans l'analyse de ces différences et la mise en perspective de cette analyse grâce à la prise en considération des cinq dimensions qui la situent dans le contexte dynamique des sociétés actuelles permettent de jouer sur tous les registres sur lesquels la notion de rural est susceptible d'avoir du sens sans s'enfermer dans une conception totalisante de celle-ci. C'est cette souplesse qui permettra de sortir du caractère métaphysique de la question de savoir si le rural existe encore et de véritablement saisir les changements à l' œuvre. Et, surtout, de les comprendre et, à travers eux, de mieux comprendre les évolutions de nos sociétés contemporaines. Pour qu'il en soit ainsi, il faut que ce cadre de référence irrigue toute analyse, aussi limitée thématiquement soit-elle. Ce sont même ces analyses fines, thématiques et circonstanciées qui doivent être à la base de la montée en généralité vers lesquelles il faut tendre. Seule, une démarche de ce type, grâce à sa généralité, peut permettre de tenir ensemble les réalités rurales des pays dits «sous-développés» ou «émergents» et celles des pays dits «développés», et de donner corps à une notion - de caractère analytique - de rural s'appliquant aussi bien aux uns qu'autres.

PREMIÈRE PARTIE

RAPPORTS À LA TERRE, RAPPORTS À LA RESSOURCE

Intrication, enchâssement sont des termes qui accompagnent l'analyse des relations que les hommes entretiennent avec la ressource foncière. Ils traduisent le caractère fondamentalement social de l'accès à la terre, que celui-ci réponde à des objectifs économiques, à des enjeux politiques, ou qu'il se trouve transformé par de nouvelles configurations de l'occupation du sol. En découlent des alliances, des conflits, des «contournements»..., autant de stratégies qui soulignent à quel point la question foncière participe des dynamiques du monde rural. Les textes de la première partie mettent en valeur ces rapports à la terre, une ressource avant tout sociale. La question foncière, particulièrement délicate dans son contexte de politisation en Afrique de l'Ouest, fait l'objet des premières analyses, à travers les thèmes de transfert, de tutorat, d'alternatives, d'insertion sociale. Une seconde sous-partie étudie plus particulièrement les concurrences, conflits, violences générées par le sens que les différents acteurs impliqués accordent à l'utilisation des terres; elle pose le problème de la gouvernance de cette ressource.

RAPPORTS À LA TERRE, RAPPORTS À LA RESSOURCE: AUTOUR DE LA QUESTION FONCIÈRE

Chapitre 1
LES TRANSACTIONS FONCIERES, INTERPRETATIONS ET CONFLITS (CÔTE D'IVOIRE)
Jean-Philippe COLIN

Transactions foncières

et modèles évolutionnistes

L'approche évolutionniste standard interprète l'émergence en Afrique de droits fonciers individualisés et transférables selon les enseignements de la théorie économique des droits de propriété (PLATTEAU, 1996). Le jeu combiné de la croissance démographique, du développement des cultures destinées au marché et des changements dans les systèmes de culture (développement de plantations pérennes, disparition des systèmes de culture itinérants, raccourcissement de la durée des jachères), augmenterait la valeur de la terre et conduirait de façon spontanée à l'individualisation des droits fonciers et à une ouverture de l'éventail du faisceau de droitslO,en particulier du droit d'aliénation, qui se traduirait par une monétarisation croissante de l'accès à la terre à travers la vente et la location. Si l'individualisation des droits, au sens de restriction du groupe exerçant les droits de contrôle sur la terre (BIEBUYCK, 1963, p.30), correspond à une dynamique très largement décrite en Afrique, en particulier dans les régions à potentiel agricole et/ou forte pression démographique, les ventes de terre, qui ont parfois été précocesll, sont loin de s'être généralisées
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Le concept de faisceau de droits traduit le fait qu'il n'y a pas un droit sur la terre, mais des droits,

susceptibles d'être contrôlés par différents individus. Dans le cas des droits sur les terres à usage agricole, on peut distinguer (de façon non limitative) le droit d'usage, le droit de tirer un revenu de l'usage, le droit d'apporter des améliorations à la ressource foncière (plantation pérenne, aménagements fonciers), le droit de déléguer temporairement l'usage de la terre à titre marchand (location, métayage, rente en travail, mise en gage) ou non marchand (prêt), le droit d'aliéner à travers un transfert définitif marchand (vente) ou non marchand (donation ou legs), ou encore les droits d'administration, au sens de droits de définir les droits des autres, y compris de les exclure de l'accès à la terre. 11 Aussi bien les ventes de terre que le versement d'une rente locative au profit des chefferies (acheteurs et locataires ne pouvant être qu'allogènes) sont mentionnés dès le 19- siècle au Ghana (HILL, 1963). Voir FEDER et NORONHA (1987), BARROWS et ROTH (1989) et ENSMINGER (1997) pour d'autres références relatives au Ghana, ainsi qu'au Nigéria, au Kenya, à l'Ouganda, à la Tanzanie, au Malawi et au Zimbabwé.

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et leur importance connaît une forte variabilité régionale et temporelle. La littérature économique traitant des ventes de terre en Afrique rurale fait apparaître un certain nombre de traits largement partagés. Les analyses mettent l'accent sur les facteurs impulsant la mutation des systèmes fonciers coutumiers, beaucoup plus que sur les processus de changement. Elles tendent également à ignorer ou à poser comme simple survivance passagère l'enchâssement social des transactions foncières. Enfin, l'attention se focalise sur la dimension allocative des droits de propriété, à travers le jeu des incitations: en attribuant des droits sur des biens et en désignant qui retire les bénéfices et qui supporte les coûts des options retenues en matière de gestion de ces biens, les droits de propriété influent sur l'affectation des ressources et donc sur les comportements et les performances économiques. Cette focalisation conduit à ignorer ou à sous-estimer la dimension redistributive des droits de propriété, et donc la prégnance des enjeux autour de leur définition et de leurs détenteurs. Une revue de la littérature portant sur la zone forestière de Côte d'Ivoire (COLIN, 2005)12montre que l'émergence des transactions foncières ne s'est pas opérée selon la dynamique suggérée par le modèle évolutionniste. Quatre caractéristiques notamment le soulignent. La première correspond au fait qu'un élément structurant dans la marchandisation de l'accès à la terre en zone forestière de Côte d'Ivoire est l'arrivée "d'étrangers", migrants venus de régions écologiquement peu favorables au caféier et au cacaoyer (savanes du centre et du nord de la Côte d'Ivoire, de Haute-Volta, du Mali). Pour les nouveaux venus, l'accès à la terre s'est fait par attribution d'un droit de culture sur forêt noirel3 ou sur friche, "achat" de forêt ou de friche ou achat de plantation à un planteur allogène quittant la région. Le développement des transactions foncières s'est ainsi opéré entre autochtones et migrants, puis entre migrants (en particulier lors des retours vers les villages d'origines), mais non, ou très marginalement, entre autochtones. Ce constat infirme l'idée, parfois présentée comme une évidence empirique, que la monétarisation du rapport à la terre (et tout particulièrement les ventes) interviendrait initialement au sein des communautés villageoises locales, avant de s'ouvrir progressivement aux étrangers à ces communautés (BINSWANGER et al., 1993; Bruce 1993; PLATTEAU, 1996; ENSMINGER, 1997). Reste à cerner le contenu effectif des transactions. Deuxième caractéristique, la marchandisation de la terre reste largement "imparfaite". L'accès des étrangers (au sens local de "non-autochtones") à la terre s'opérait traditionnellement dans le cadre du tutorat, un système pérennisé d'obligations liant le migrant à son tuteur, impliquant un « devoir de reconnaissance» du migrant (CHAUVEAU, 2006). La référence aux
12 Pour section 13 Forêt pour la des contraintes de volume, je n'ai pas repris ici les références bibliographiques sur lesquelles cette s'appuie (voir la référence précitée). qui n'a jamais été défrichée de mémoire d'homme, considérée comme particulièrement propice plantation du caféier et du cacaoyer.

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ventes traduit en fait souvent un alourdissement et la monétarisation du devoir de reconnaissance du migrant, le transfert foncier conservant, du moins dans l'esprit des cédants, une dimension relationnelle forte. Le paiement ne clôt pas alors la relation, il l'instaure ou la perpétue. La complétude de la transaction est antinomique d'une telle conception du rapport foncier. En d'autres termes, l'existence d'un flux monétaire ne permet pas de conclure à une vente ferme, définitive, incontestable, libérant l'acquéreur de toute obligation vis-à-vis du cédant14. Un troisième point réside dans l'émergence des transactions foncières: celles-ci ne résultent pas d'un simple jeu des prix relatifs. Tant cette émergence que la forme revêtue par les cessions demandent à être resituées par rapport à la politique coloniale, puis post-coloniale, conduite relativement aux rapports entre autochtones et migrants. Dès les années 1940-50, les tentatives de mise en place de systèmes de redevances foncières sur les "étrangers" (dans le Sanwi ou le Centre-Ouest) se heurtent à la tendance des autorités coloniales à favoriser les migrants face aux revendications autochtones. Après l'indépendance, le slogan "la terre appartient à celui qui la met en valeur" et la position de l'administration préfectorale confortent de façon radicale, sous le régime d'Houphouet Boigny, la position des immigrants face aux tentatives autochtones de perception de redevances foncières. Le risque de perte de tout contrôle foncier autochtone sans contrepartie s'est traduit par une multiplication des cessions dans le Centre-Ouest et le Sud-Ouest. En cédant des terres sous forme de ventes ou de dons, les autochtones pouvaient tenter de faire reconnaître leur statut de tuteur, avec les avantages attendus. Dans ce contexte, la marchandisation ne saurait être analysée comme un processus endogène résultant du simple jeu de la raréfaction de la ressource foncière. En fait, il convient de spécifier les transactions considérées. Les ventes qui marquent de façon fondamentale la dynamique foncière en zone forestière correspondent à la cession de forêt par des autochtones à des immigrants. Ces ventes ont pu être opérées sur la base de paiements indexés
14 Le concept de marché tel qu'il est mobilisé ici renvoie au principe d'échange, en d'autres termes au transfert de droits sur la base d'un prix (POLANYI, 1957). Certains auteurs retiennent une définition de la relation marchande qui implique une détermination du prix en toute indépendance des relations interpersonnelles (BOHANNAN et DALTON, 1962) ou, plus largement, qui suppose que l'échange intervient entre des personnes en situation d'indépendance réciproque et qui restent indépendantes à l'issue de la transaction (GREGORY, 1982). Ces approches, de fait, se situent dans la logique de l'économie standard pour laquelle le marché naît de la rencontre de choix individuels indépendants - une approche largement contestée par la nouvelle sociologie économique, qui a montré le rôle des relations interpersonnelles dans le fonctionnement des marchés, y compris dans les économies développées. L'expression "transactions foncières marchandes" désignera ainsi des transferts de droits opérés à travers un système d'équivalence et dont l'objectif n'est pas de satisfaire à des obligations sociales entre les deux partenaires de l'échange, ou de conforter une relation sociale entre ces deux partenaires, mais d'accéder à la terre en tant que ressource productive ou qu'élément de patrimoine économique, politique, culturel ou social. Cette définition a minima n'exclut donc pas un enchâssement social des transactions, qui éloigne ces dernières du modèle marchand pur tel qu'il peut être conceptualisé dans le cadre du paradigme concurrentiel. Cet enchâssement ne change pas la nature marchande (avant d'être sociale) du transfert de droits.

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sur la superficie cédée ou indépendants de cette superficie - le paiement s'approchant alors plus du versement d'un droit d'installation que d'une rente foncière stricto sensu. Ces cessions de forêt, souvent dans le cadre d'une relation de tutorat, expriment avant tout le monopole social exercé par les autochtones (ou certains autochtones) sur la terre non déftichée. L'autre grand type de transactions correspond à des ventes de plantations (par des "étrangers" à des "étrangers") ou de fuches (par des "étrangers" ou des autochtones à des "étrangers"). Le droit exercé par le cédant vient, dans ce cas de figure, non d'un contrôle social sur une ressource non exploitée, mais d'un droit effectif induit par un investissement antérieur en travail. La question qui se pose alors est celle de l'objet de la transaction (la terre, les arbres, le droit de planter ?), de la légitimité de la cession (l"'étranger" sur le départ peut-il légitimement céder sa plantation ?), ou du transfert d'obligations indexées sur le transfert des droits, dans une logique de relation de tutorat (la norme est alors une reconnaissance, par l'acheteur, du transfert des obligations vis-à-vis de l'autochtone ayant concédé initialement l'accès à la terre au cédant). Enfin, des transactions passées, qui semblaient sécurisées par leur reconnaissance sociale, peuvent être remises en cause par les dynamiques sociales (renouvellement des générations et évolution des normes sociales, en particulier) ou par une évolution plus large des rapports de force dans la société; c'est la quatrième et dernière caractéristique. La marchandisation des droits d'appropriation n'est donc pas l'étape ultime d'un processus linéaire. Les conflits autour des transactions passées (et plus largement des cessions aux immigrants) s'exacerbent dans un contexte d'épuisement des réserves foncières et de crise économique, avec en particulier le retour des autochtones "urbains" (chômeurs, déscolarisés) dans leurs villages d'origine et les doléances des jeunes autochtones qui, se retrouvant sous forte contrainte pour l'accès à la terre, reprochent à leurs aînés d'avoir dilapidé le patrimoine familial. Des situations foncières qui semblaient stabilisées sont ainsi susceptibles d'être largement remises en cause, avec un "arrachage" brutal des terres cédées ou une réinterprétation, par les autochtones, des ventes comme des mises en garantie ou comme des cessions à bail. Cette dynamique est évidemment exacerbée dans le présent contexte socio-politique. La politisation et l'ethnicisation de la question foncière interdisent d'appréhender la question des transactions foncières sans prendre en compte le rapport de plus en plus tendu entre autochtones et migrants. Face à l'évolution des systèmes fonciers, le droit foncier est resté, de fait, inappliqué. Jusqu'à la loi sur le domaine foncier rural du 23 décembre 1998, le cadre légal définissait un droit de propriété privé sur les terres immatriculées (une infime portion du territoire national) et un régime domanial faisant de l'Etat le propriétaire des terres non immatriculées (la

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quasi-totalité des terres agricoles), avec toutefois une reconnaissance des droits coutumiers, mais à titre personnel et non cessibles. La loi de 1998 sur le domaine foncier vise, de fait, à organiser une transition vers un droit de propriété privé individuel privatif. La loi, votée (à l'unanimité) dans un contexte de forte politisation et ethnicisation de la question foncière, stipule que les étrangers ne peuvent pas être propriétaires de terre en Côte d'Ivoire. Les droits de propriété acquis antérieurement à la nouvelle loi sont maintenus à titre personnel. Les héritiers des détenteurs de ces droits sont tenus de céder les terres dans un délai de trois ans ou de demander le retour de ces terres dans le domaine de l'Etat, avec maintien du droit d'usage sous la forme d'un contrat de location sous bail emphytéotique. A terme, le nouveau cadre légal prévoit donc, non sans ambiguïtés et zones d'ombre, une transformation de tous les détenteurs étrangers de terre en locataires de l'Etat ou de titulaires ivoiriens au nom duquel le titre foncier est émis (voir Chauve au, 2002). A l'heure actuelle, l'application de la nouvelle loi reste suspendue à l'évolution de la situation socio-politique en Côte d'Ivoire, la contestation du nouveau cadre légal- en particulier de l'interdiction pour les étrangers de posséder de la terre - ayant été l'une des motivations du conflit qui a éclaté le 19 septembre 2002.
DJimini-Koffriko, un contexte atypique

Dans ce cadre général, ce texte traite de la question du marché foncier dans un contexte atypique qui permet, suivant une perspective comparative, de tester cette interprétation des conditions de marchandisation imparfaite de la terre. Parce qu'il s'agit d'un véritable ancien no man's land, il n'y a pas enchâssement social des transactions foncières induit par le rapport entre autochtones et migrants; une contrainte majeure à la marchandisation "parfaite" de la terre se trouve ainsi neutralisée. L'émergence des ventes s'inscrit bien, ici, dans une logique de raréfaction de la ressource foncière; les ventes portent sur des droits biens établis et peuvent être qualifiées de complètes. L'analyse diachronique fait cependant apparaître une involution dans le jeu du marché, qui s'ouvre en fin de phase pionnière pour se refermer presque totalement quelques décennies plus tard. Cette involution est à mettre en rapport d'une part, avec la transformation, à l'occasion de l'héritage, du droit privatif individuel du pionnier en un droit familial sur la terre, et d'autre part, avec le développement remarquable du marché locatif la cession en location permettant d'éviter les ventes de détresse. La spécificité du cas est également relative à la question de la sécurité des droits acquis sur le marché. L'absence de conflictivité de la situation étudiée, qui tranche avec le cas général de la zone forestière, est expliqué par le fait qu'il s'agit d'un ancien no man's land, sans enjeu foncier autochtone. Ce résultat prend un relief tout particulier dans le présent contexte légal (la loi de 1998

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interdit aux étrangers de posséder de la terre) et socio-politique, marqué par la politisation et l'ethnicisation de la question foncière en Côte d'Ivoire. La recherche présentée ici a été conduite dans le village de DjiminiKoffikro, localisé dans la sous-préfecture d'Adiaké, en Basse Côte d'Ivoire. Une première étude monographique réalisée au début des années 1980 intégrait le recueil de données sur l'ensemble des patrimoines fonciers du village, incluant la reconstitution des transferts fonciers depuis la fin de la phase pionnière pour l'ensemble des parcelles foncières, avec la cartographie de tout le terroir villageois (COLIN, 1990)15.L'objectif était de retenir le village de Djimini-Koffikro comme un "laboratoire" d'observation des dynamiques locales de l'économie de plantation villageoise, avec le projet d'un retour sur ce terrain pour actualiser une base de données particulièrement fiable au regard des données usuellement mobilisées dans
les contextes africains

- fiabilité

venant d'une fréquentation

prolongée de ce

terrain (trois années) et des multiples recoupements qu'autorisent cette fréquentation et la recherche d'exhaustivité dans la collecte des données. La plupart des informations relatives à la phase pionnière ont été alors collectées, de nombreux pionniers étant encore en vie. Le retour sur ce terrain s'est opéré à partir de 2001, avec de nouveau une succession de séjours prolongés dans le village (dernier séjour sur le terrain de septembre à décembre 2003) et la combinaison d'études de cas (portant sur une trentaine de groupes familiaux possédant de la terre) et d'enquêtes'6. Deux enquêtes systématiques ont été réalisées en 2002. La première portait sur l'ensemble des patrimoines fonciers de Djimini et sur l'ensemble des exploitations agricoles à base foncière du village (c'est-à-dire sur les exploitations travaillant des terres possédées à titre individuel ou familial); la seconde, sur les exploitations agricoles sans base foncière, travaillant uniquement des terres prises en faire-valoir indirect.

Les conditions de l'appropriation foncière initiale
Djimini-Koffikro est situé dans une petite région localisée sur les marges du royaume agni du Sanwi, en territoire vassal éotilé. A la fin du 19èmesiècle cette région totalement inoccupée constituait une marche qui isolait le Sanwi du royaume abouré de Bonoua, avec lequel les relations passées avaient été conflictuelles. Aucun village éotilé n'y revendiquait de
"Patrimoine foncier" désigne ici l'ensemble des terres sur lesquelles un individu ou une famille dispose de droits d'appropriation. Dans la mesure où il est possible, à Djimini, de spécifier empiriquement des droits d'appropriation détenus par des individus ou des groupes familiaux, le concept, qui pourrait être discuté dans de nombreux contextes africains (cf. Biebuyck, 1964), fait ici sens. Un patrimoine foncier peut être constitué de plusieurs parcelles foncières (parcelle d'un seul tenant contrôlée par un même possesseur et renvoyant à une seule origine, du point de vue des conditions d'accès à l'appropriation), à distinguer des parcelles de culture (parcelle d'un seul tenant cultivée par un acteur donné, en faire-valoir direct ou en faire-valoir indirect, avec une culture ou une association culturale donnée). 16 Pour une présentation de la méthodologie suivie, voir Colin (2004a). 15