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Sagesses vosgiennes

De
299 pages
L'étude de la vallée de la Plaine (entre Donon et Raon l'Etape) a été réalisée il y a une trentaine d'années. Elle présente les savoirs anciens de cette société appuyée, pour sa subsistance comme pour sa compréhension du monde, sur la montagne vosgienne et sa forêt. Pendant 5 ans des ethnologues se sont ingéniés, dans cette partie des Vosges, à reconstituer le mode d'être d'une société besogneuse, opiniâtre et d'une générosité sans égal.
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INTRODUCTION

Rivière de médiocre importance quant à son débit mais définissant un espace géographique et humain caractéristique, la Plaine, devenue limite administrative arbitraire de deux départements, sert de référent à une série de villages et de hameaux qui font l'objet de cette étude. La notion de "vallée" qui en découle ne doit pas être prise exactement dans le sens que lui donnent les géographes. Etre "de la Vallée" c'est en fait appartenir au "Haut" (l'amont de la rivière), à la zone la plus encaissée, la plus montagneuse et la plus boisée ; passée Celles-sur-Plaine, la vallée s'élargit, la montagne et la forêt se font moins pressantes : c'est le "Bas", tourné vers Raon l'Etape qui fait figure de petite capitale, avec son ouverture vers la Lorraine agricole. Le sentiment d'appartenir à une communauté singulière se fonde, pour les gens de la Vallée, à la fois sur une adhésion à un modèle fait d'aspirations et d'usages communs et sur la démarcation, voire l'exclusion, des communautés voisines, de "l'Autre" perçu au mieux comme différent, au pire comme dangereux. Les aspirations et usages communs définissent, en fait, bien plus qu'une simple conscience d'appartenance à une unité spatiale limitée à cette zone des Vosges : le contexte montagne-forêt incite nombre de nos interlocuteurs à se reconnaître comme faisant partie d'un ensemble plus vaste, d'une culture forestière dépassant largement les frontières (on nous parle de l'Autriche, des Ardennes belges...) Mais, paradoxalement, aussi authentique que soit cette ouverture supranationale, la définition de "l'Entre-Soi" est plus
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traditionnellement construite sur l'opposition à l'étranger proche que sur une énonciation de qualités communautaires permettant de se reconnaître. Il existe bien cependant -et l'on n'a pas manqué de nous le rappeler- un référent historique permettant d'affirmer, avec l'autorité que seule l'Histoire peut conférer, le souvenir d'avoir fait partie d'une petite patrie singulière. La principauté de Salm, état autonome en marge du Duché de Lorraine et enclavé dans les possessions des abbayes, ne s'étendait guère, jusqu'aux environs de la Révolution (date de son entrée dans la Communauté Française) au-delà des deux vallées du Rabodeau -on dit aussi vallée de Senones- et de la Plaine, mais englobait alors des villages et hameaux situés de l'autre côté du Donon. On rappellera, pour mémoire que le Donon est un mont peu élevé (1009 m) qui verrouille la vallée au Nord-est : il a, de ce fait, depuis toujours un rôle stratégique -et dans l'Antiquité, religieux- des plus intéressants. Les vicissitudes de trois guerres successives se sont chargées de modifier férocement le paysage et les mentalités. La guerre de 1870 surtout, en déclarant terres annexées par l'Allemagne le versant septentrional du Donon, l'a fait devenir malgré lui alsacien. Les deux autres guerres ont renforcé la coupure en plaçant ce même Donon comme poste avancé de la défense des frontières et en figeant la situation imposée par les Allemands. La plus grande partie des forêts communales de Raon-sur-Plaine et surtout de Raon-les-Leau qui avait été confisquée en 70 n'a jamais été restituée à ces villages, exacerbant la rancœur des anciens propriétaires. Cette situation, en forgeant un esprit nationaliste tout neuf, a développé des sentiments d'hostilité pour tout ce qui vient d'au-delà du Donon. En fait l'Alsace, et à travers elle le monde germanique, constitue un pôle ambigu d'attirance et de répulsion pour les communautés villageoises de la Vallée : on attribue à ce qui vient du Nord-est les effets les plus pernicieux, comme si les invasions successives, venues par ce

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passage, avaient de secrètes correspondances avec les vents froids de l'hiver et si le barrage linguistique servait d'indicateur du danger qu'il y a à frayer avec des gens qu'on ne comprend pas (au cours des prochains chapitres, on verra se dessiner l'image de cet "Autre" alsacien, régi par des lois différentes, aux habitudes de vie différentes : il fume "trop" la viande, ne prépare pas la choucroute comme les Vosgiens, sait les secrets des plantes...). Avec les voisins de l'Ouest, habitant les plaines de Meurthe-et-Moselle, les relations sont plus faciles parce que les différences sont technologiquement plus tranchées. Monde d'agriculteurs et d'éleveurs alors que la Vallée est bûcheronne, la complémentarité de leurs terroirs et de leurs activités a établi de longue date des rapports d'échange et de commerce : du bois contre du foin, des céréales, de jeunes porcs... Encore que ces échanges étaient autrefois sélectifs : on n'y achetait pas les bœufs de travail, par exemple. Trop "tendres" et mal dressés selon les normes de la montagne, les animaux de trait, achetés inconsidérément dans la "plaine" agricole, ne convenaient pas. Si la vindicte se focalise non pas à l'Ouest vers la société paysanne nettement différenciée techniquement (avec l'usage de chevaux au lieu de bœufs, entre autres choses) mais au Nord-est c'est, pensons-nous, parce que la proximité culturelle est la plus grande dans cette direction. Contrée romane indubitable, la vallée de la Plaine s'est façonnée, au cours des derniers siècles, à partir d'éléments hétérogènes divers dont les plus récents furent probablement les Alsaciens de 1870 qui refusèrent de "devenir Allemands". Les noms de famille se sont romanisés mais leur origine ne fait aucun doute. Antérieurement à ce flux, les minorités religieuses protestantes chassées du duché ou de France, trouvèrent asile dans l'enclave autonome de la principauté de Salm. Ainsi des Anabaptistes, dont l'installation dans la Vallée est attestée encore par des témoignages actuels, mais dont le souvenir est

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très flou quant à leur origine géographique et aux dates de leur installation. Leur présence à Salm (côté alsacien du Donon) et dans la vallée du Blancrupt (versant mosellan du Donon) a été beaucoup mieux étudiée que dans la vallée de la Plaine. Leur spécialisation agricole dans ce monde tourné vers le bois et surtout leur réputation en matière de soins vétérinaires et de connaissance des plantes ont sans doute marqué la Vallée. Sans en faire ces sortes de héros civilisateurs que décrivent certains auteurs1, leur influence est sensible (on leur attribue "l'invention" de la hache-de-pré, outil en forme de hallebarde qui sert à établir et remettre en état les royes d'irrigation dans les prés ; plus vraisemblablement, on a estimé que c'est sous leur influence que se sont implantées les méthodes fromagères -on verra que dans la Vallée, elles n'étaient pas traditionnelles). Malgré nos recherches, il ne nous a pas été possible d'établir précisément les filiations entre ces anciennes familles, porteuses d'un savoir naturaliste d'une extrême richesse, et les habitants actuels de la Vallée (ceux qui se savent de souche anabaptiste l'ont appris par les recherches des érudits locaux et non par tradition familiale). Limite de provinces dialectalement distinctes, ancienne terre d'asile pour des émigrés d'horizons divers, la vallée de la Plaine, symbiose culturelle de courants multiples, s'affirme comme culture singulière d'abord romane et Lorraine, ensuite comme civilisation forestière. Et c'est cette seconde affirmation technologiquement fondée qui sert en quelque sorte à confirmer la première plus discutable. Aussi, dans cette étude orientée vers les savoirs naturalistes populaires, c'est bien l'analyse de cette société forestière spécifique qui a servi de fil d'Ariane à notre démarche plutôt que les contradictions et les essais de définition d'une identité collective. Reconstitution d'ailleurs plutôt qu'analyse car
_____________ 1 Cf. Michiels, 1860.

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l'évolution des conditions de vie, en frappant d'obsolescence les systèmes autarciques familiaux et en remplaçant les bœufs de travail par des tracteurs pour le débardage des bois en forêt, a rendu inéluctable la désaffection des cultures et modifié profondément l'utilisation même de l'espace. Le paysage d'il y a environ cinquante ans que nous présentons en Première Partie (la Vallée comme espace vécu), fondé sur l'équilibre des terres cultivées et entretenues, s'est dissous par la disparition des élevages qui le soustendaient. Et parce que les communautés de la Vallée étaient agricultrices par besoin mais forestières par goût, c'est le repiquage d'arbres qui a été choisi comme solution à la désaffection des terres. (Ce que nous développerons en Seconde Partie : une civilisation de la forêt). L'étroite symbiose qui existait entre le monde sauvage de la forêt et le monde réglementé des cultures que nous présentons en Troisième Partie (l'autarcie des villages) est encore très lisible dans les usages et les pratiques, de même que le recours aux plantes en cas de maladie. Cela nous a conduits en Quatrième Partie (Savoirs botaniques et savoir-faire thérapeutiques) à tenter de définir la manière dont étaient perçus la maladie et, à travers elle, les équilibres du corps en bonne santé. Mais qu'on ne s'y trompe pas : si les manières de faire et les façons de penser manifestent une singulière rémanence, elles sont, pensons-nous, en sursis puisqu'aussi bien leurs supports s'effritent et disparaissent les uns après les autres. Les techniques traditionnelles de braconnage, si répréhensibles soient-elles, se perdent autant par l'émergence d'un nouvel esprit de profit que par la prolifération des routes de défruitement en forêt, favorisant les déplacements motorisés. De même, les cueillettes des simples, autrefois apanage des femmes, perdent peu à peu de leur crédit autant par le discours insistant de "l'autre" médecine (l'officielle) que par disparition des espèces récoltées : la pensée sauvage, le serpolet, etc. demandent des prairies entretenues. La

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multiplication des friches, des marécages et des plantations d'épicéa les a condamnées plus sûrement que l'évolution des mœurs. Encore faut-il nuancer ce sombre constat en notant que chaque époque -y compris l'Age d'Or toujours supposé avoir existé quelques temps auparavant- a connu ses déséquilibres et vécu des angoisses probablement comparables à ceux du monde actuel. Il importait -et notre démarche s'y est appliquée- d'analyser autant la situation présente que de privilégier l'ancien système de productionconsommation, retenant comme argument de justification, et non comme repère objectif, les analyses de l'évolution de l'environnement qu'on nous a sans cesse produites. Ainsi pour prendre un exemple, par-delà le discours de mauvaise conscience, entretenu par les instances officielles, à propos des reboisements individuels qui ont miné peu à peu le paysage et modifié les équilibres écologiques (plus d'humidité, moins d'ensoleillement, des terres plus acides...) se tient de façon concomitante un récit jubilatoire de ces hommes-des-bois sur la tenue de "leurs" plantations personnelles et la maîtrise, sur le mode du jardinage, du cycle complet de la production d'arbres de la forêt, dont leur fonction de bûcherons, de débardeurs, d'ouvriers d'usine ne leur permet pas l'initiative. Faisant souvent référence au passé -et les témoignages que nous avons recueillis sont surtout ceux de personnes âgéesnotre démarche se devait de fixer de la façon la plus rigoureuse qui soit l'ancien mode de vie des Vosgiens de cette région, mais le constat ne se veut à aucun moment passéiste. En même temps que certains éléments disparaissent entraînant dans leur chute des pans entiers de savoir et de savoir-faire, l'ancien système de pensée perdure comme nous le montrerons au cours de cet exposé, à travers et grâce aux connaissances modernes, ainsi les cueilleuses, et surtout les cueilleurs, de "tisanes" se documentent maintenant dans les revues médicales...

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Nota
Cette étude a été réalisée par Brigitte Fréquelin, Colette Méchin et Benoist Schaal, à partir de 1980 puis de 1982 à 1984, dans le cadre d'un contrat du Ministère de la Culture (Mission du Patrimoine ethnologique de la France), avec le soutien de la Société Philomatique vosgienne de Saint-Dié et sous la responsabilité administrative d'Albert Ronsin, Conservateur de la Bibliothèque et du Musée de Saint-Dié. Les citations dans le texte sont empruntées à des enregistrements réalisés sur bandes magnétiques qui n'ont pas été archivées, compte-tenu de la promesse que nous avons faite de les effacer après écoute. Elles sont accompagnées de mentions d'identification (métier ou sexe, âge, localisation), permettant de mieux situer l'intervenant. Les savoirs de chacun, et la manière d'appréhender les différents domaines du monde familier, ne sont pas interchangeables : ce que dit une femme sur la façon d'irriguer les prairies (travail d'homme) ne se situe pas au même niveau de représentation que le discours tenu par un homme puisque, dans le second cas, il sera fait référence à une expérience vécue alors que dans le premier il s'agira au mieux d'une activité vue mais non pratiquée. Les photos ont été prises dans le courant de l'enquête. Certaines sont des reprises de clichés anciens prêtés par leur propriétaire.

Repères géographiques de la Vallée de la Plaine
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Les villages et hameaux de la Vallée

LA VALLÉE COMME ESPACE VÉCU

Les particularités spatio-climatiques D'emblée une mise au point s'impose : il ne s'agit pas ici de produire, à partir des données pluviométriques, thermométriques, etc., une image aussi objective que possible de l'environnement atmosphérique de la Vallée. Bien au contraire, nous avons choisi de développer les aspects les plus subjectifs de cette connaissance en construisant ce chapitre sur les facteurs que semblent privilégier les habitants de cette région en matière d'évaluation de leur climat. Pour ce faire, il est nécessaire de tenir compte de la manière dont il faut "lire" la Vallée, des sens dans lesquels il faut, un peu comme une étoffe, la déplier pour en repérer la trame et la chaîne. Dire que la Vallée -les vallées en général- ont un haut et un bas, relève du lieu commun : l'écoulement du ruisseau, du fleuve, oriente forcément l'espace de l'amont vers l'aval. Le fait est rendu d'autant plus sensible dans le bassin de la Plaine que la Vallée est en quelque sorte verrouillée à son extrémité nord-est par la masse du Donon et que, encaissée au niveau des premiers villages Raon-les-Leau, Raon-sur-Plaine, Luvigny, elle s'élargit progressivement pour s'étaler largement au-delà de Celles-sur-Plaine vers Raon l'Etape, passant ainsi, au dire de nos interlocuteurs, d'un climat montagnard âpre et froid à une influence tempérée très sen15

sible à Raon l'Etape. Celles-sur-Plaine, dernier village reconnu comme faisant partie de la Vallée, bénéficie déjà de cet adoucissement du climat puisque d'aucuns prétendent que la végétation des jardins à Vexaincourt a quinze jours de retard sur celle de ce village plus à l'ouest. A cette particularité longitudinale qui oppose le haut de la rivière à sa confluence avec la Meurthe -et certains n'hésitent pas à y associer une opposition de tempéraments entre les montagnards plus "fermés" du haut de la rivière et le caractère plus "ouvert" et moins conservateur de ceux du bas- il vient s'ajouter une distinction transversale fondée sur l'ensoleillement du bassin de la Plaine elle-même. En haut de la Vallée, on parle de Raon-les-Leau comme étant mieux exposé au soleil que Raon-sur-Plaine. Plus loin en aval, à Vexaincourt, à Allarmont, on parle du "côté de Bionville" comme donnant des récoltes plus précoces et plus belles. En fait, c'est la rive droite, le côté Meurthe-et-Moselle, plus ensoleillé et moins encaissé dans les vallonnements qui est ainsi désigné. Et ce n'est pas un hasard si les quelques habitants de la Vallée qui se livrent encore à des activités d'élevage ont encore essentiellement leurs prairies sur cette rive droite. Aussi le paysage a-t-il gardé, en cette zone, un caractère ouvert, du fait des prés entretenus, s'opposant à l'obscurité des terrains de la rive gauche plantés pour la plupart d'épicéas. La connaissance de cette particularité fait qu'encore à l'heure actuelle, nombre d'habitants de la rive gauche possèdent des terrains sur la rive droite et que les dernières prairies de fauche se trouvent presque toutes localisées "côté Bionville". Les vents La Vallée formant couloir, l'emprise des vents y est particulièrement sensible. Elle est même pourrait-on dire lisible dans l'univers des villages. En effet, hormis les fermes
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d'écart, nombreuses autrefois, disposées selon les critères contingents du relief, de l'ensoleillement, etc., les maisons sont celles traditionnelles des villages lorrains groupés, alignées le long d'une rue principale et souvent mitoyennes. La défense contre le vent dominant, désigné comme venant "du sud" (en fait du sud-ouest) et porteur de pluies, se remarque d'abord dans le revêtement du mur exposé, d'un lattis de bois couvert de bardeaux en forme d'écailles (des "ramées d'essis" comme on les désigne dans les Vosges) ensuite par des chapeaux de cheminée, les "loups", plaques métalliques roulées en demi-cylindre au-dessus du conduit, qui protègent des deux vents contraires qui balaient la Vallée. Les "loups de cheminée" signalent particulièrement leur fonction dans les villages du fait de l'enfilade des maisons : leur alignement au haut des larges cheminées frappe l'observateur de leur évidente orientation.

Une cheminée d'Allarmont (1983)

Le vent du sud-ouest qui "monte" la Vallée est le vent dominant. A tel point qu'on ne le désigne pas autrement que par "le Vent". Il est dit "venir de Saint-Dié" et est considéré dans l'ensemble comme favorable. La pluie qu'il amène
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souvent n'est, on va le voir, considérée comme une calamité qu'au moment de la fenaison ; il est aussi le vent des belles pêches. Il s'oppose à la "Bise" qui descend du Donon et qui est dit "venir de l'Est". C'est le vent du beau temps en été mais aussi des froids de l'hiver : "ça vient de Sibérie", affirme un ancien agriculteur de Bionville. Le Vent et la Bise sont aussi connus et désignés par ces termes dans la région voisine du Ban-de-la-Roche (Bas-Rhin)2. Dans la Vallée, la Bise est parfois localisée : « Ici, [à Celles] on disait : ça souffle du Coquin, et puis "la bise de la Chaume des bœufs", ils parlaient... là c'était le vrai beau temps. Le grand froid c'était "la grande bise" (ancien boisselier, 80 ans, Celles). Un troisième vent ne semble faire son apparition que l'hiver : il apporte les grands froids, on le désigne comme l'Ardenne, il est transverse à la Vallée et vient du nord, nord-est. Enfin il y a un vent intermittent et très spectaculaire dont les manifestations les plus remarquées se situent en été, pendant la fenaison, c'est le Sotré. Certains folkloristes (Sauvé, Richard) signalent le sotré d'abord comme un lutin familier venant discrètement s'occuper du bétail et soigner les enfants, ensuite comme un tourbillon capable d'aspirer en un clin d'œil, dans une spirale étonnante, tout le foin d'un pré ou d'un chargement. Or les témoignages recueillis dans la Vallée inversent tous la séquence. Si l'on nous a raconté le goût du sotré-lutin pour l'entretien nocturne des maisons c'est déjà comme une fable plutôt lue qu'entendue, alors que l'évocation du sotré-tourbillon est pour la plupart l'objet de souvenirs personnels marquants : « J'ai vu une voiture de foin... la voiture était chargée, elle est partie tout en tourbillon, elle a monté au ciel, y avait plus rien sur la voiture ! Y a des tourbillons comme ça, ils enlèveraient une bonne femme, ça peut venir n'importe où ! » (ancien voiturier, 81 ans, Celles).
_____________ 2 Oberlin J. J. (1970), p. 268.

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La connaissance des vents avait autrefois quelque chose d'un peu magique au dire de certains : « mon père avant 14, en allant vers Raon-les-Leau, il connaissait des vieux qui d'avance lui pronostiquaient la rencontre de cerfs à tel ou tel endroit selon le vent » (ancien voiturier, 81 ans, Celles). Le mauvais temps Pour compléter cette présentation impressionniste du climat de la Vallée, voici quelques repères météorologiques qui, on va le voir, trahissent les préoccupations locales et révèlent une connaissance pratique naturaliste indubitable. La pluie, souvent présente mais acceptée avec philosophie -sauf par les résidents de l'été qui rêvent de soleil- est annoncée par "l'oiseau-qui-appelle-la-pluie", animal qui paraît presque mythique, si l'on s'en tient aux déclarations d'une femme de Vexaincourt qui ne l'a jamais vu mais qui l'entend "hennir comme un poulain" lorsque la pluie va venir. Les hommes en forêt, mieux placés pour observer, savent qu'il s'agit d'un pic, certains même précisent qu'il s'agit du pic noir (Dryocopus martius), le "boc bô" en patois, dont "le cri plaintif est très caractéristique" écrit Lefranc3. Mais d'autres indices étaient lisibles. A Luvigny, assure un de nos témoins, on voit "la montagne qui se rapproche" (qui devient plus nette) quand le temps vient à la pluie ; un autre explique que les épicéas, lorsqu'ils manquent d'eau ont leurs branches qui pendent vers le sol, elles se redressent lorsque l'humidité revient (bûcheron, 50 ans, Bionville) ; un autre dit encore qu'il faut se méfier d'avoir du mauvais temps "quand on voit suer les cailloux", les cailloux peuvent être ceux de la forêt ou les pavements de la cuisine ou de l'écurie. Pendant la fenaison, période où le temps sec était le plus ardemment souhaité, les présages concernant la pluie et
_____________ 3 Lefranc N. (1979), p. 134.

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surtout l'orage abondent : la faux laissée quelques temps dans l'herbe qui rouillait, les insectes qui se mettaient à piquer cruellement, le nuage "macabre" (moutonneux et sombre) qui envahissait la Vallée par son travers, etc. L'orage s'annonçait particulièrement par des nuages rouges à l'est, les bœufs devenaient nerveux, les oiseaux cessaient de chanter. On était, dans la Vallée, d'autant plus attentif à l'orage qu'il présentait un danger supplémentaire pour l'homme en forêt : certains endroits étaient réputés attirer la foudre et il n'était pas question de se protéger sous les hautes futaies de sapins, « la foudre tombait des fois sur des gros sapins : on disait "un bois de tonnerre"... j'ai jamais vu de hêtres foudroyés ni de chênes, faudrait d'mander dans les pays de feuillus. [En cas d'orage] fallait pas s'mettre sous un arbre... on s'mettait un peu à couvert sous une roche... » (ancien voiturier, 81 ans, Celles). Est-ce par crainte pour leurs hommes en forêt ? Les femmes en leur logis redoutaient aussi l'orage : « J'ai vu des personnes quand y avait un éclair, elles faisaient le signe de croix » (ancien artisan, 75 ans, Vexaincourt) et certaine vieille dame d'Allarmont nous a confié qu'elle brûlait encore un brin de buis, béni à la fête des Rameaux, dans sa cuisinière, lorsque le tonnerre éclate, en récitant une courte prière : "Par la Passion de Notre Seigneur Jésus Christ, éloignez-nous de l'orage". La neige et le froid L'arrivée du froid obligeait à un ralentissement des travaux en forêt, aussi cherchait-on à déterminer par avance la durée de ces intempéries. En automne, on examinait la floraison de la bruyère : « Quand les bruyères fleurissent jusqu'à la pointe, l'hiver sera long et rigoureux » (bûcheron, 59 ans, Allarmont). Mais pour pronostiquer l'imminence de l'hiver il y avait aussi les comportements animaliers qui pouvaient être interprétés. Ainsi les passages des oiseaux migrateurs : les oies sauvages "redescendant de l'est" et les pigeons ramiers

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(Columba palumbus) déferlant en grand nombre : « Y a une année, j'ai vu passer des milliers de ramiers d'une journée... on avait eu les premières gelées, alors le vent tournait à l'est, il a commencé à faire froid et on a vu passer les ramiers, par troupe de deux, trois cents, le lendemain encore un peu et puis terminé » (bûcheron, 59 ans, Allarmont). Le changement de pelage des animaux à fourrure, comme l'hermine, était aussi un sûr indice ; enfin il y avait, pour les hommes travaillant en forêt, les petits compagnons venant profiter du feu et du casse-croûte des humains : « Le rougegorge, le "petit souillot" qu'on disait (Erithacus rubecula)4, c'est le meilleur signe de l'hiver qui approche... il nous avertit des grands froids : plus il est près de nous, plus le froid est proche aussi... s'il vient avec nous c'est parce qu'il y trouve un avantage... et pis faut pas qu'y en ait un autre pour venir le déranger ! Il veut être seul ! Le jour où on le voit s'éloigner, on dit : ça y est, voilà le dégel, il n'a plus besoin de nous » (bûcheron, 59 ans, Allarmont). De même, le roitelet (Regulus regulus) venait autrefois profiter du feu du bûcheron mais il ne répugnait pas à venir aussi près des maisons : « je l'ai vu même rentrer par le trou des chats et venir dans la grange pour se nourrir et peut-être chercher un abri du froid (le même informateur, précise qu'il s'agit plutôt du troglodyte (Troglodytes troglodytes) parce qu'il est « tout petit et puis il a une queue toute droite et il remue la queue chaque fois qu'il pousse un p'tit cri... »). Lorsque la neige arrivait, le voiturier en était aussi averti par le comportement de ses bœufs : lâchés à la fontaine ils "ruaient du cul".

_____________ 4 Les termes latins sont empruntés à l'ouvrage déjà cité de Norbert Lefranc.

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La venue du printemps La fin de l'hiver était annoncée, on l'a vu, par ces oiseaux familiers des bûcherons qui s'éloignaient des hommes dès que le temps redevenait clément, de même les oiseaux de passage remontant vers l'est prédisaient l'arrivée du printemps. Encore que certains, telle la grive, indiquaient un ressaut de l'hiver : « au printemps quand on entend la grive siffler, on peut s'attendre à avoir du mauvais temps » (bûcheron, 59 ans, Allarmont). De même dans le domaine végétal, certaines floraisons précoces ne devaient pas déterminer un trop rapide optimisme : "quand l'aubépine fleurit, il peut encore geler" (Crataegus oxyacantha) (femme, 82 ans, Allarmont). Néanmoins, il y avait un annonciateur officiel du printemps : c'était le coucou (Cuculus canorus). La ponctualité de son arrivée avait quelque chose d'étonnant. « Pour le 15 avril [le 10 avril pour d'autres] mort ou vif, je serai là ! » dit-il, d'après un ancien voiturier de Raon-lesLeau, et la neige qui survient après qu'on l'ait entendu chanter doit être la dernière neige, on la désigne comme la "neige du coucou"5. Cet animal est remarquable et sa symbolique extraordinairement riche dans nos régions (Méchin, 1978a). Il était sensé dans la Vallée, non pas effectuer une migration vers le Sud mais se transformer en épervier (le "chassero" en patois, Accipiter nisus). Or l'épervier est le très redouté prédateur des jeunes couvées au mois de juin. Curieusement il avait déjà à voir indirectement avec les volailles sous sa "forme initiale" de coucou puisqu'en effet la date du 15 avril date de son "arrivée" ou plutôt de sa transformation en coucou- était parfois retenue comme date officielle d'enfermement des poules (c'était le cas à Vexaincourt il y a
_____________ 5 Dans la vallée de Cleurie, note Thiriat (1883), on parlait de la "neige des tailleurs" lorsqu'une giboulée tombait sur les navettes en fleurs, parce que la récolte étant compromise, les tailleurs embauchés par les paysans verraient leurs journées de travail réduites par manque d'éclairage.

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encore quelques années), admises à vaguer hors des limites des propriétés individuelles pendant l'hiver6. Mais ce n'est pas tout, cette date du 15 avril marquait aussi la fin de l'hiver sur d'autres plans. Pariset, décrivant la vie des bûcherons dans une vallée vosgienne proche, note : « Du quinze avril au quinze octobre [le bûcheron] travaille dans la haute montagne, à dix ou quinze kilomètres du village. Dans cette saison, il part pour la forêt le lundi de trois à quatre heures du matin et ne revient au village que le samedi soir ».7 De même, la date du quinze avril était parfois choisie comme limite de fin des travaux de réfection des rigoles d'irrigation des prés. A Bionville, au 11 février 1956, la chose est explicite dans le registre des arrêtés municipaux : « Les propriétaires ou locataires de terrains irrigués par les mèresraies situées sur le territoire de la commune de Bionville, sont tenus de procéder aux travaux de faucardement et de curage des dites raies pour le quinze avril 1956 ». Enfin, et bien que le fait soit moins évident, les travaux des jardins -commencés bien avant le quinze avril, on y reviendra- retenaient à leur manière cette période comme bénéfique pour certaines plantations. Plusieurs femmes se souviennent qu'autrefois on plantait ses pommes de terre et/ou qu'on semait les pois le "centième jour de l'année", or à y bien regarder ce centième jour avait, la plupart du temps, de bonne chance de tomber le dix avril (sauf les années bissextiles)8. L'ambiguïté du statut du coucou qui, dans la pensée populaire "arrive" au printemps mais ne part jamais est bien exprimé par ce
_____________ 6 L'interprétation, en l'état de nos connaissances, n'est pas aisée puisqu'il semblerait que l'on maximalisait les risques pour les poules d'être emportées par l'épervier en les laissant s'ensauvager à une époque où justement il rôdait. 7 Pariset C. (1863) in Franck V. (1977), p. 78. 8 Sauvé (1889) écrit p. 125 : « Le centième jour de l'année est un jour par excellence pour semer les pois (...) Est-on empêché de semer les pois le centième jour, il est sage de ne le faire qu'après la neige du coucou ».

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témoignage d'un bûcheron d'Allarmont : « On dit qu'il ne chante plus quand il a mangé les premières fraises mais ça veut pas dire qu'il part, on ne sait pas au juste... il est élevé seul, il part seul et il revient seul ». Quelques prévisions météorologiques On a déjà vu que la floraison de la bruyère indiquait la rigueur de l'hiver futur, mais il y avait d'autres tentatives pour pronostiquer le temps à venir. Ainsi, à Noël, il était possible de déterminer la pluviosité de l'année prochaine : « vous coupiez des oignons... vous les mettiez pour le mois de janvier jusqu'au mois de juin, celui qui était mouillé ce serait un mois mouillé. » (femme, 79 ans, Vexaincourt). Sauvé raconte -mais sans donner la localisation- cette divination en détail : « Dès que l'on entend sonner la messe de minuit, on coupe chaque oignon en deux, après l'avoir pelé, et l'on creuse chaque moitié de manière à lui donner l'apparence d'une petite écuelle. Cette besogne achevée, on aligne sur un meuble quelconque les douze moitiés d'oignons, en donnant à la première le nom de janvier, à la seconde celui de février, et ainsi de suite jusqu'à la dernière qui représente décembre. Au fur et à mesure qu'on les dénomme, on dépose au fond de chacune d'elles une pincée de sel. Pendant huit jours entiers il est défendu d'y toucher. Après ce délai, le premier venu peut apprendre d'un coup d'œil ce qu'il désire savoir. Si le sel s'est conservé sec dans une écuelle, le mois auquel celle-ci se rapporte sera sec ; si le sel est humide ou fondu, le mois correspondant sera mouillé... »9. Comme on le voit, dans la Vallée, la curiosité s'arrêtait au mois de juin... mois de la fenaison, vitale pour la nourriture des bœufs du voiturier et l'entretien des micro-élevages familiaux. La pluviosité pour le reste de l'année importait peu à ce peuple d'hommes vivant
_____________ 9 Sauvé L. F. (1889), p. 380.

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dans et de la forêt. Et, parce que la fenaison était la préoccupation majeure pour tous, c'est autour des fêtes de fin de printemps que sont concentrés les pronostics concernant ces pluies redoutées de l'été. Cela commençait à la Trinité avec la "fête au lac de la Maix" (et la foire de Luvigny où l'on pouvait, entre autres choses, acheter des râteaux et des pierres à faux). Le temps, pour cette fête de la Trinité, avait la réputation d'être capricieux : « Si y pleuvait quand on montait [au lac, en procession] en descendant il faisait du soleil » (femme, 84 ans, Vexaincourt) ; aussi la Vierge vénérée qu'on apportait au lac depuis l'église de Luvigny était-elle réputée pour "remettre le temps". Un de nos informateurs, décédé maintenant, se souvenait que son père priait ainsi au moment de la fenaison : "Notre Dame de la Maix, t'nez l'ton hâ ! " [tenez le temps haut = conservez-nous le beau temps] et il ajoutait malicieux : « Le curé et ses bigotes montaient en procession lorsque la pluie tombait trop longtemps et pis quand il r'faisait sec, ils y r'allaient pour que la pluie tombe » (ancien voiturier, 87 ans, Raon-les-Leau). La Fête-Dieu, fête éminemment végétale, sur laquelle nous reviendrons dans un prochain chapitre, avait lieu le dimanche suivant la Trinité, dans tous les villages, avec ses reposoirs de feuillages et de fleurs et ses petits arbres plantés en décoration provisoire le long des routes (les trimâs). On disait : "Le foin séchera comme les trimas sèchent" (artisan, 60 ans, Raon-sur-Plaine). Enfin les pluies tombant en pleine fenaison étaient redoutées pour leur ténacité : le "pleuvain de la saint Jean" compromettait gravement la constitution des réserves de foin. Au regard des régions voisines agricoles, la recherche de signes permettant de pronostiquer le temps semble singulièrement pauvre ; peu de dictons et peu de repères calendaires, du moins dans ce domaine. On verra dans un chapitre prochain le rôle essentiel de certaines dates dans le découpage du temps mais ce n'est pas sur le seul cycle agricole que semble s'être organisé le calendrier singulier de cette région.

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Jardin de Vexaincourt (1982)

Distribution de l'espace cultivé et méthodes culturales Cerné par la forêt occupant de longue date les hauteurs des massifs, le domaine cultivé s'est, au dire de tous, singulièrement rétréci au cours d'un demi-siècle, par l'enrésinement progressif et opiniâtre des anciens terrains cultivés. Les anciennes cartes postales et les témoignages verbaux rappellent, en effet, une organisation du paysage qu'on a bien du mal à imaginer aujourd'hui dans l'actuelle confusion des terres en friches et la prolifération des "hâgis" (anciennes parcelles agricoles repiquées en épicéas). Pour lire le paysage autrefois, il y avait la pente des montagnes et le cours des ruisseaux qui permettaient en quelque sorte une mise à plat de l'espace traditionnel. Les bords de la rivière et de ses affluents étaient le domaine des prés permanents, sillonnés de raies d'irrigation soigneusement entretenues. Plus loin venait la zone des habitations (en village ou dispersées) cernée par les jardins et les vergers. Plus loin encore étaient les chènevières et commençaient les champs et les prés temporaires (les "fourrières"). Enfin, sur les hauteurs,
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régnait la forêt de sapins noirs, domaine du travail des hommes et du sauvage en tous genres (dans l'ordre zoologique et botanique). Les champs Spatialement parlant, les champs de la Vallée étaient, en règle générale, des terrains "de pente", par opposition aux surfaces occupant les fonds de vallée et traitées en prés permanents. Par là même, la prairie occupant les creux -les "basses"- à proximité du ruisseau, est le domaine de l'humide, alors que le champ et son avatar la "fourrière", (champ transformé pour une durée plus ou moins longue en prairie) sont des terres drainées naturellement par la pente et donc à tendance sèche. La distinction entre les cultures "de champ" et celles "de jardin" (ou de chènevière) est nette. L'importance des surfaces cultivées n'est pas le seul critère de distinction. Le jardinage est, en gros, réservé à l'approvisionnement immédiat de la maisonnée, alors que ce qui est cultivé dans les champs doit constituer une partie des réserves jusqu'à la récolte suivante pour les hommes et les animaux. La culture de base, celle qui était considérée comme essentielle, était celle de la pomme de terre10. Elle alternait, au moins dans le principe, avec une année de seigle, sans intervention d'une troisième année de mise en repos de la terre comme il était d'usage dans les contrées voisines. Le seigle était, au dire des témoignages actuels, réservé à l'engraissement du porc, mais les souvenirs des plus anciens rappellent le temps où l'on faisait du pain de seigle à la maison. D'autres cultures accompagnaient parfois le seigle, soit sur des terrains séparés, soit en méteil (semences
_____________ 10 Dans d'autres zones des Vosges plus agricoles, la pomme de terre était souvent cultivée pour la vente à des féculeries, ce qui ne semble pas avoir été le cas dans la vallée de la Plaine.

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mélangées) : le blé un peu -mais il venait mal du fait de la rigueur du climat- l'avoine surtout, l'orge, le trèfle, les vesces parfois, toutes ces plantes cultivées comme nourriture des animaux. L'usage de pratiquer en culture dérobée un semis de carottes dans une culture déjà levée (dans du blé ou des betteraves) a été, au dire d'un des doyens de la Vallée (87 ans, Raon-les-Leau) un usage adopté après la Première Guerre. L'histoire nous confirme le peu d'extension des cultures céréalières dans la région dès avant le XIXe siècle. En 1792, la Convention Nationale à Paris décida d'interdire l'exportation de grains hors de France et la Principauté de Salm, dont faisait partie la Vallée, s'empressa, devant le risque de famine que faisait courir le décret, de demander son rattachement à la France : l'anecdote est exemplaire, mais on est en droit de se demander quelle(s) plante(s) vivrière(s) essentielle(s) a (ont) pu disparaître au profit de la seule pomme de terre. Peut être le millet dont aucun témoignage oral ne nous est parvenu à ce jour (et les doyennes parmi nos informateurs sont nées respectivement en 1891 et 1893), plante sur laquelle Méline11 notait a la fin du siècle dernier : « cette graminée n'est presque plus cultivée dans les Vosges. On en connaît deux variétés principales : le millet commun et le millet d'Italie »12. La pomme de terre occupait, jusqu'à il y a peu, avant même la viande de porc pourtant aliment de base, la place centrale dans l'alimentation : « on n'mangeait que des pommes de terre ! fallait pas dire qu'on avait autre chose ! » rappelle un témoin. La légende -ou l'Histoire, mais les sources sont peu sûres- raconte que ce sont les Suédois, lors de leurs invasions au milieu du XVIIe siècle qui ont introduit le tubercule dans la Principauté de Salm. Ce qui est attesté
_____________ 11 Méline P. (s.d.) p. 92. 12 En 1836 il est question de sarrasin et de navette cultivés dans le canton de Raon l'Etape. Lepage et Charton (1845), vol. 1, p. 982.

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c'est qu'un procès au début du siècle suivant, contraignit les paysans à payer la dîme des pommes de terre aux décimateurs religieux ! Les races anciennes de pommes de terre Il est malheureusement trop tard pour identifier des spécimens des anciennes variétés de pommes de terre cultivées autrefois dans la Vallée. Outre les espèces printanières dont il est traité dans le paragraphe sur les jardins et les chènevières, les races disparues nous sont désignées la plupart du temps par des couleurs

Une charrue aux Noires Colas (1982)

En essayant de coordonner les différents témoignages, nous obtenons avec d'extrêmes réserves : une pomme de terre "jaune" = la julienne ; une "rouge" à chair jaune = la colin ; une "violette" grosse et ronde surtout utilisée pour engraisser les porcs = la Bonne Lorraine ; une autre "jaune" = l'Abondance de Metz et une "rouge" = la robine. Aucune de ces dénominations ne correspond à celles données par Thiriat13 qui énumère, la Jeuxère blanche, la
_____________ 13 Thiriat X. (1866, 30), pour la région de Remiremont.

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