Saint-Martin

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L'implantation d'un système de domination économique, sociale et linguistique sur la partie française de l'île binationale de Saint-Martin à partir de 1977 a irrémédiablement transformé le mode de vie paisible et la qualité de vie des habitants. L'île est devenue un Eldorado où le monde des affaires, de la drogue, de l'illégalité, de la criminalité ont pris le dessus. Les natifs on été pratiquement éliminés de la structure sociale et économique et leur culture caribéenne a été étouffée.
Publié le : mercredi 1 décembre 2010
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EAN13 : 9782336269139
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SAINT-MARTIN
Déstabilisation sociétale
dans la Caraïbe française© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-12764-7
EAN : 978229612764 7Daniella JEFFRY
SAINT-MARTIN
Déstabilisation sociétale
dans la Caraïbe française
Préfacede
Fred RENOA la mémoire de mon père, Simon Jeffry, de ma mère,
Adéla London Jeffry etde mon frère, Martial Jeffry,
A la mémoire de tous ceux qui ont su nous transmettre
le sens de la continuité historique et qui ont lutté pour
préserver notre patrimoine culturel,
A tous ceux qui aujourd’hui comprennent que ces
Trente Années Douloureuses ne représentent que la
traversée dudésert…REMERCIEMENTS
Je n’aurais pu réaliser cette étude, sans l’aide de toutes les sources
journalistiques qui m’ont permis, non seulement de situer chronologiquement
et avec précision tous les acteurs et les événements de cette période
mouvementée et troublée de l’histoire de mon île natale, mais aussi de
transposer directement les opinions, les pensées, les expériences de ceux qui
ont utilisé le journal comme moyen de communication. Dans une île où
l’expression orale est le moyen d’expression privilégié, je tiens à remercier la
presse écrite de jouer ce rôle de reproduction des éléments importants de la
viequotidienne.
Je voudrais remercier la directrice de la Philipsburg Jubilee Library,
Monique Alberts, et en particulier son assistante, Ans Koolen-Stel, et la
responsable des Relations Publiques, Maryland Powell, qui m’ont accueillie
au sein du personnel de la bibliothèque afin que je puisse consulter les
journaux archivés.J’yai puiséuncomplémentprécieuxd’information.
Je remercie tous ceuxavec qui j’ai discuté et partagé les ressentiments,
les souvenirs et les expériences. Ils sont nombreux. Je ne les nommerai pas
de peur d’en oublier. Ilsse reconnaîtront. D’autres m’ont offert
gracieusement une copie de leur documentation personnelle, en particulier
Alex Choisy,PatriciaEtienne,Omer Arrondell.
J’ai confié la lecture critique de mon manuscrit à Paul Turpin pour la
version française et à Oswald Francis pour la version anglaise. Je les
remercie de leur grand intérêt pour ce travail. Alain Paméole a fidèlement
interprété mon idée de la couverture de l’ouvrage. Je le remercie. Le
Professeur Fred Réno de l’Université des Antilles-Guyane, qui connaît
parfaitement le contexte saint-martinois, a accepté de préfacer mon ouvrage.
Jeluiensuis extrêmementreconnaissante.
Finalement et non des moindres, mon fils Joseph et ma fille Tiana ont
apporté leur contribution dans la réalisation de la partie technique de
l’ouvrage, en m’instruisant sur les éléments informatiques nécessaires à sa
réalisation,enparticulierles graphiquesdontjen’avaispaslapratique.
9PRÉFACE
Cet ouvrage écrit par une saint-martinoise s’intitule Saint-Martin :
Déstabilisation sociétale dans la Caraïbe française. On ne sera donc pas
surpris qu’une large part des développements soit consacrée au territoire de
Saint-Martin, même si d’autres sociétés caribéennes sont concernées par les
processus évoqués. Daniella Jeffry nous brosse trente ans d’histoire dans un
pamphlet qui n’épargne personne. Sa plume, sou vent acérée, évite néanmoins
la polémique stérile. A l’évidence, ce livre est utile parce qu’il évalue le
passé récent de Saint-Martin pour mieux saisir un présent complexe,
caractérisé notamment par le choix d’un statut d’autonomie. Séparé de la
Guadeloupe dans l’ensemble français. «Separate status within France ». Ce
slogan entendu pendant la campagne électorale sur le changement statutaire
résume parfaitement le projet et les ambiguïtés saint-martinoises. Il traduit la
volonté locale de concilier l’affirmation identitaire saint-martinoise et
l’égalité républicaine française. Deux démarches jugées incompatibles par
l’auteure. «La quête d’égalité est incompatible avec la quête de
spécificités », nousdit-elle.
Cet ouvrage est aussi un regard critique et prospectif sur Saint-Martin. Il
met en scène les principaux acteurs de la vie locale. Mieux, il met au jour un
système d’acteurs en interactions solidaires ou conflictuelles en fonction des
enjeux. Les hommes politiques sont les premiers visés. Victimes
consentantes des pressions du monde des affaires et des demandes sociales,
ils semblent concevoir leur fonction élective avant tout comme une source de
rétributions symboliques et matérielles. Le monde des affaires, quant à lui,
bénéficiaired’exonérations fiscales, adopte les logiques les plus classiques de
l’économie libérale sur un territoire où l’Etat providence semble défaillant.
Lorsque l’acteur politique ne se confond pas avec l’acteur économique, à
l’instar des Fleming, les deux entretiennent des relations souvent complices
de dépendance personnelle qui influencent fortement le fonctionnement de
l’activité sociale. Dans bien des cas, la décision officielle n’est que la
formalisation d’arrangements informels qui défient la rationalité politico-
administrative. Dans ce jeu, l’Etat arbitre et régulateur s’accommode du
système tant que ses intérêts sont préservés. Contrairement aux idées reçues,
l’Etat français n’est pas le simple représentant des possédants et le défenseur
des élites politiques locales proches des vues gouvernementales. Sinon
comment comprendre la décision du gouvernement de révoquer en 1977 un
11maire pourtant du même parti que le ministre des DOM TOM et le président,
erou encore la mise en place d’une administration des douanes à partir du 1
Août 1990, en dépit d’une levée de boucliers. L’Etat peut donc, dans
certaines circonstances, se situer au dessus des groupes sociaux pour imposer
ses logiques. C’est un des enseignements de la vie politique saint-martinoise
quisous-tendletextedeDaniellaJeffry.
La population saint-martinoise, actrice marginalisée, aujourd’hui
multiculturelle est fortement inégalitaire. Les statistiques sont défavorables
aux «premiers habitants ». Les mots utilisés par l’auteure pour décrire les
formes de leur exclusion, voire de leur élimination, sont divers. Si la
relégation évoque les conditions sociales de ceux qui d’origine caribéenne et
anglophone sont minoritaires et souvent sans emploi, le «génocide
silencieux»rappelle ce processus de substitution de population décrit par
Aimé Césaire. La «Friendly Island » serait généreuse avec les autres, au
point de sacrifier les siens. La première vague d’européens des années 70,la
plus importante et la plus marquante des immigrations, accompagne ou
précède celles venues d’Haïti, de Guadeloupe et d’ailleurs. Ces flux
migratoires, comme dans d’autres pays soumis au même phénomène,
modifient la structure socio-ethnique du territoire. Ceci au détriment de ceux
qui héritiers du partagedel’île entre français et néerlandais n’ont cessé d’être
saint-martinois et de traverser la frontière artificielle entre Philipsburg et
Marigot.
Si l’on ajoute la guadeloupéanité forcée des saint-martinois après leur
rattachement en 1946 «au continent guadeloupéen », nous avons tous les
ingrédients de l’autonomisme saint-martinois en réaction à ce que Michael
1Hechterqualified’«internalcolonialism ».
A l’instar de territoires dépendants comme l'Irlande, l'Ecosse et le Pays
de Galles, colonisés par l'Etat britannique, à Saint-Martin les différences
culturelles entre métropolitains et autochtones se superposent aux inégalités
économiques. Ces différences deviennent peu à peu les critères de
distributiondesrôlessociaux.
Dans l'échelle des positions sociales, les statuts les plus élevés sont ceux des
originaires du centre, les plus bas sont ceux des autochtones. Dans le cas
étudié par Daniella Jeffry, un double colonialisme interne s’est développé.
Au contrôle de la société locale par un Etat français distant s’ajoutait une
régulation administrative directe par le département et par la Région de
Guadeloupe. Comme Saint Barthélémy,La Désirade, les Saintes et Marie-
1 Michael Hechter, Internal colonialism:the Celtic fringein British national
development 1536-1966, Routledge and Kegan, London. Voir aussi J. Reele,
Internal colonialism the case of Brittany, in Ethnic and racial studies, vol. 2 n° 3,
July1979. pp.275-292
12Galante, Saint-Martin faisait partie des «dépendances de Guadeloupe ».
Expression curieuse pour tous ceux qui connaissent lesdifférences culturelles
avec le «continent Guadeloupe»et les revendications identitaires locales.
Après la révision de la constitutionfrançaise le 28 mars 2003, la communede
Saint-Martin a choisi de se séparer de la Guadeloupe et de revendiquer un
statutdecollectivitéd’outre-mer autonome.
En se séparant de la Guadeloupe, Saint-Martin a fait le choix de sa
dépendance. En effet, comme les autres pays de la Caraïbe sous juridiction
française, Marigot loin de remettre en cause son rattachement à la France
cherche à l’aménager. C’est la tendance de l’ensemble des territoires non
indépendants de la Caraïbe. La Martinique et la Guyane sont désormais des
collectivités à statut spécial régies par le régime d’identité législative.
Autrement dit, le changement dans la continuité. Porto-Rico s’interroge sur
l’intérêt pour l’île d’ajouter une étoile à la bannière des Etats-Unis. Saba,
Saint-Eustache et Bonaire bien qu’autonomes sont devenues l’équivalent de
communes du Royaume des Pays-Bas. Certaines îles anglaises comme les
îles Turcs et Caïques voient leur autonomie contestée par le gouvernement
britannique officiellement pour des raisons de gouvernance et de corruption.
L’île indépendante de Saint Vincent, contre la volonté de son premier
ministre,refusepar référendumdedevenirunerépubliqueetchoisitde garder
symboliquement un gouverneur général nommé par la couronne britannique.
La dépendance peut donc être conçue dans certains cas comme une forme de
domination entre acteurs solidaires mais inégaux disposant de moyens
matériels etsymboliques nécessaires aux stratégies de l’un et de l’autre. Cette
relation peut donc être fondée sur la réciprocité. Elle peut correspondre à la
volonté du dominant de pérenniser sa position, mais aussi à celle du dominé
de l’accepter, dès lors que la situation lui confère plus d’avantages qu’elle ne
lui procure de désagréments. Autrement dit, la dépendance peut correspondre
à l’allocation de ressources en dépit de contraintes réelles et d’une
contestation corrélative. De ce point de vue, Saint-Martin n’est pas une
exception. C’est tout le mérite de cet ouvrage de l’inscrire dans l’évolution
des sociétés caribéennes. Le cas saint-martinois, parmi d’autres, illustre une
2dépendance-ressource par laquelle l’Etat français offre des politiques
publiques répondant aux attentes sociales et économiques de fractions
importantes des populations locales dans le cadre d’une domination qu’un
centrepolitiquelocalnepeut,pourl’heure,exercer.
2Fred Reno, Re-sourcing dependency: decolonisation and post-colonialism in
French overseas departments, in European Journal of Overseas History, vol. XXV
2001pp.9-22,
Voir aussi : Qui veut rompre avec la dépendance ?in Autrement: Guadeloupe,
Temps incertains,Janvier 2001n°123pp. 236-249
13Il faut par conséquent saluer cette étude pertinente de Daniella Jeffry et la
considérer comme un témoignage documenté sur le sens de la dépendance
dansune société complexedelaCaraïbeinsulaire.
FredReno
Professeurdesciencepolitique,UniversitédesAntillesetdelaGuyane
Directeur du CAGI (Centre d’Analyse Géopolitique et Internationale)
14INTRODUCTION
Cette étude porte sur la période de 1977 à 2007, une période de profonds
bouleversements dans la vie et le devenir des Saint-Martinois. En effet, les
habitants de l’île, avec la complicité de leurs élus, ont assisté à la
transformation brutale et rapide de leur environnement rural en une
urbanisation bétonnée effrénée, favorisée par l’application de la loi de
défiscalisation de 1986. Ils constituaient la majorité de la population en 1977,
et dès 1987, ils devenaient une minorité laissée pour compte, au nom du
progrès etdu développement.Malgréleurrésistance,leurstatutdepopulation
d’accueil fut relégué à celui de population de seconde classe, par la mise à
l’écart de leur culture et leur langue, sous la pression obstinée d’une autre
culture venue d’ailleurs. Et progressivement, ne comprenant rien à cette
violente mutation, se débattant pour conserver leur place, ils ont vu une
nouvelle société s’installer qui ne ressemblait en rien à la leur, une société à
laquelleilsnepouvaient s’identifier.
Leur île venait tout juste d’entrer dans une certaine modernité en 1963.
L’électrification, la construction de l’aéroport international, l’arrivée des
premiers touristes avaient enfin ouvert la voie à un avenir prometteur, un
avenir qui leur faisait rêver. Car enfin, ils pouvaient vivre chez eux et
pouvaient accueillir bien d’autres venus de la Caraïbe environnante. Ils en
éprouvaient une certaine fierté, d’ailleurs, car eux aussi, tout au long du
vingtième siècle, avaient émigré vers d’autres cieux plus cléments.
Néanmoins, au début de cette période, ces insulaires pressentaient soudain
qu’il se passait quelque chose qu’ils ne contrôlaient pas. Une sourde angoisse
s’emparait d’eux, et ils ne savaient pas comment l’appréhender. Tout ce dont
ils étaient sûrs, c’est qu’ils étaient la Friendly Island. C’est la seule chose à
laquelleilspouvaients’accrocher,maispour combiendetempsencore ?
Pour bien comprendre les souffrances de ces habitants avides de liberté,
il est nécessaire de rappeler quelques faits marquants de leur histoire. Malgré
leur petit nombre, ils sont profondément attachés à leurs coutumes, à leurs
traditions, à leur langue- l’essence même de leur identité et de leur dignité.
En 2007, sans y croire vraiment, ils ne se sentent plus chez eux. Leur culture
et leur mode de vie sont étouffés par une autre culture dominante ou d’autres
cultures dominantes, toutes venues d’ailleurs.Ils apprennent qu’ils forment
moins de 20% de la population et que tous les autres constituent plus de 80%
15de la population. C’est à peu de choses l’opposédece que c’était en 1977. Ils
sont frappés de plein fouet par une réalité qu’ils refusent d’accepter, quelque
part au plus profond de leur être. Ils ont l’impression que Saint-Martin n’est
plus à eux. Les décisions viennent d’ailleurs, exécutées par leurs élus locaux
et les relais nationaux. Ils refusent d’admettre cette réalité. Ils vivent dans un
état de déni de cette réalité. Ils disent qu’ils étaient mieux auparavant. Ils se
lamententde cettepériodeoù cesont eux quiavaientenmain laviepolitique,
économique, sportive, sociale, et spirituelle de leur île - la période d’avant
1977.
Saint-Martin est, sans doute, la plus petite île binationale du monde avec
une superficie de 86 km². Elle est située au nord de l’Arc antillais entre la
Mer des Caraïbes et l’Océan atlantique. Sa partie sud (35 km²) est un
territoire de la fédération autonome des Antilles néerlandaises, pas pour bien
longtemps encore car elle aspire à en être détachée pour devenir un paysau
sein du Royaume des Pays-Bas. La partie nord (51 km²) est devenue une
Collectivité d’Outre-mer le 15 juillet 2007 à la suite de la Réforme de la
Constitution française du 28 mars 2003 et de la Consultation populaire du 7
décembre 2003. Le Traité de partage du 23 mars 1648, qui a officialisé sur
l’île la souveraineté du Roi de France et du Prince d’Orange (et des Etats de
Hollande), par le biais de leurs compagnies respectives, a établi une
coopération pacifique avec une frontière symbolique, qui a permis aux
habitants de jouir de la libre circulation des personnes, des biens et des
capitaux depuiscettedate.
Son attrait économique au dix-septième siècle se résumait pour les
Hollandais en l’excellente qualité du sel que produisaient ses salines. La
Hollande en avait grand besoin pour son industrie de salaison, car elle avait
perdu le Brésil où elle exploitait le sel. Après deux voyages de
reconnaissance dans la Caraïbe, les Hollandais se sont installés au sud de l’île
pour exploiter la Grande Saline de Grand’ Baie qui leur fournissait du sel en
grande abondance. Cette première installation datait de juillet 1631. En 1629,
quelque quatorze Français, chassés par les Anglais de l’île de St. Christophe,
s’étaient réfugiés au nord -est de l’île et se contentaient de cultiver du tabac.
Les plantations de tabac et d’indigo, puis de coton et de canne à sucre, qui se
sont succédé du dix-septième siècle jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle
étaient réparties sur toute l’île. Les mêmes planteurs possédaient des terres à
la fois à Anguille et à St. Martin et les Noirs travaillaient invariablement sur
les deux îles. En 1838, l’abolition de l’esclavage des colonies britanniques
sur l’île voisine d’Anguille où fuyaient les Noirs, a entraîné la ruine des
plantations de canne à sucre et la mutation de l'économie sucrière en une
économie généralisée d'exploitation des salines caractérisée par l'exportation
du sel. Le glas de l’industrie sucrière avait sonné. Les Noirs quittaient, en
grand nombre, les plantations de Saint-Martin, pour se libérer en foulant le
16sol de l'île voisine dès 1838. L’historien Jacques Adélaïde-Merlande évoque
cesévasionsencestermes :
«Dès 1841 des propriétaires d'esclaves de la partie française de Saint-Martin
élaborentune pétition, adressée à la Chambre des députés, pétition réclamant
l'émancipation immédiate des esclaves. Ce sont des considérations réalistes
(…) qui les guident. Leurs esclaves s'enfuient facilement vers la colonie
anglaise de l'Anguille. Ces évasions sont encouragées : les feux s'allument la
nuit sur les deux rivages et des signaux d'appel ou d'évasion se font ainsi
d'une île à l'autre. (…) Un certain nombre de considérations font espérer aux
pétitionnaires le succès de la liberté: désir de retour des nègres fugitifs,
1déclarant qu'ilsreviendrontdansl'île quandelle seralibre .»
Les planteurs signataires de cette pétition invoquaient également le fait
que les Noirs de Saint-Martin ne parlaient qu'anglais. Ils présentaient ainsi
cette pétition comme une mesure spécifique pour l'île. Toutefois, l'initiative
ne fut pas favorablement reçue par le Gouverneur de la Guadeloupe qui fit
observer au ministre de la Marine et des Colonies que sur 142 propriétaires
d'esclaves,85 étaientanglais.
Victor Schœlcher, homme politique abolitionniste, rapportait également
le témoignage suivant, qui réfutait la notion répandue que les nègres n'ont pas
l'esprit de famille:
«Au surplus, laissons à un créole noblement inspiré par le contact des
démocrates de France le soin de venger les évadés de pareilles accusations.
"J'ai passé, dit M. Maurel-Duperré (de la Guadeloupe), quelques semaines
dans une petiteîle, moitié française, moitié hollandaise, l'île Saint-Martin, que
ruinaient ces évasions. J'en ai vu plusieurs, et ces drames m'ont profondément
2ému. Ils'ymêlaitunepoésietouchanteàlaquelle moncœurs'abandonnait . »
C'est dans cet état de déclin économique que le gouvernement colonial
de la Guadeloupe promulgua en date du 7 mai 1842 un décret, par lequel il
concédait l'exploitation des salines au notaire en poste sur l'île, Charles de
Méry d'Arcy, pour une période de trente ans. François Auguste Perrinon,
commandant de Marine, né le 28 août 1812 à Saint-Pierre en Martinique,
arrière-petit-fils d'une Guinéenne, débarqua pour la première fois à Saint-
Martin au début de 1844 et accepta de s'associer au notaire en apportant les
fonds pour créer la Société d'Exploitation des Salines le 28 juin 1844. Une
autre société de Basse-Terre, Isnardon Frères, se joignit à eux pour exploiter
les salines de Grand’ Case et de Bretagne. Perrinon dirigea les travaux
d'aménagement de cette concession. A l'hivernage 1844, il y séjourna deux
mois pour organiser la main d'œuvre. Il yemployait des ouvriers libres venus
des deux parties de l'île et des esclaves loués par leurs maîtres, malgré la
17réticence de ces derniers. Cette expérience personnelle servit de prétexte à
Perrinon pour réclamer l'émancipation immédiate des esclaves. Il pouvait
ainsi apporter aux planteurs la preuve que les Noirs libres n'étaient ni
paresseux ni voleurs, s'ils étaient correctement traités avec respect et
considération: ils recevaient, tous, les mêmes salaires et les châtiments
corporels étaient strictement interdits. En mai 1847, Perrinon, devenu chef de
3bataillon d'artillerie de Marine , publia dans les Annales maritimes et
coloniales ses écrits intitulés Résultats d'expériences sur le travail des
esclaves. Le 4 mars 1848, il était nommé membre de la Commission
d'abolition de l'esclavage présidée par Victor Schœlcher aux côtés de trois
4autres membres et deux secrétaires . Perrinon avait ainsi institué le travail
rémunéré pour les Noirs de Saint-Martin, quatre ans avant le décret
d'abolitiondel'esclavage.
Le document traduisant parfaitement l'atmosphère qui a présidé au
lendemain de cette deuxième abolition officielle de l'esclavage dans les
ercolonies françaises, c'est la pétition du 1 août 1849 des propriétaires de
sucreries de la partie française de Saint-Martin, adressée aux membres de
l'Assembléenationale. Nousvous en soumettons un extrait :
«… Le 28 mai 1848, le grand acte fut proclamé, notre ruine date de là (…)
nous nous sommes trouvésaujour del'émancipation sans moyens d'existence,
sans ressources aucunes. Les nouveaux affranchis ont tous quitté les
habitations, abandonné la culture, pour aller dans la partie hollandaise
ramasser dusel.Pourrions-nousles enblâmer ?Libres,ilsallaientchercherun
salaire que nous ne pouvions leur donner, et nous nous sommes vus exposer à
mourir de faim faute de bras. Ils revinrent tous lorsque les pluies firent cesser
les travaux de la saline, les propriétaires les reçurent à bras ouverts et n'eurent
d'autre ressource quedeseles associer.Chaquehabitationeut son association,
devint une sorte de commune. Hélas! Nous le disons avec regret, nous en
avons fait l'expérience dans de bonnes conditions, puisque nous avions des
ateliers formés déjà. (…) La partie française quidonnait autrefois 2 000
barriques de sucre n'en a rendu cette année que 160. La fin de l'année sera
terrible, et l'année prochaine plus désastreuse encore.Toutes les habitations
sont désertes. Il en sera ainsi chaque année. Il faut en conclure que Saint-
Martin se trouve dans une position tout à fait exceptionnelle, qu'avec la saline
de la partie hollandaise la culture est impossible. Notre position est
affreuse… »
Le départ de la plupart des planteurs et le morcellement des plantations
en lopins achetés par les ouvriers noirs ont permis l’essor d’une économie
tournée vers l’exploitation du sel, les cultures vivrières, l’élevage et la pêche
pour la subsistance des habitants. Les Noirs avaient pu acheter leurs lopins de
terre de la main des planteurs, qui les avaient obtenus en concession pendant
la période esclavagiste. Les Noirs avaient eu le samedi libre pendant la
18période esclavagiste, pour leur permettre de cultiver leur propre jardin et,
grâce à la vente de leurs produits, ils avaient donc un certain pécule lorsque
les planteurs ont décidé de quitter Saint-Martin pour s'installer ailleurs.
L'administration coloniale était inexistante à Saint-Martin. Les nouveaux
citoyens, sans contrainte, ont organisé eux-mêmes la vie sur leur île et la
majorité était surtout des travailleurs indépendants. Cette société saint-
martinoise décrite dans un premier ouvrage correspond à la période dite
traditionnellede1848à1963.Nousvous enprésentonsuncourtextrait :
«A plusieurs époques au cours de la période traditionnelle, la majorité des
Saint-Martinois travaillaient comme saisonniers dans la cueillette du sel
surtout dans la Grande Saline de Grand’ Baie et dans la Saline de Grand’
Case. Certains s’occupaient de leurs propres jardins ou louaient des lopins de
terre auprès des grands et moyens propriétaires terriens ou obtenaient des
concessions du gouvernement afin de cultiver des vivres de première
nécessité. D’autres travaillaient dans l’agriculture et dans l’élevagepour les
quelques très grandes familles propriétaires. Le lot des masses était constitué
de pêcheurs, servantes, marchands, petits commerçants, sages-femmes,
guérisseurs, boulangers, forgerons, couturières, instituteurs et musiciens.
Souvent, une personne travaillait dans plusieurs domaines selon ses talents ou
5selonlesbesoinsdelapetitecommunauté . »
Ainsi, la première moitié du vingtième siècle, vu les ressources limitées
de l’île, a été marquée par des vagues successives d’émigration de Saint-
Martinois vers la République Dominicaine, lesEtats-Unis, les Iles Vierges
britanniques et américaines, Panama, Aruba et Curaçao et en très petit
nombre vers la Guadeloupe. A partir des années 1950, le retour d’un certain
nombrede Saint-Martinoisaétéfavoriséparl’essordel’industrietouristique,
l’électrification del’île et la construction du premier aéroport international en
1963, ce qui a permis l’arrivée sur l’île, en dehors des Caribéens,
d’Américains, puis d’Européens en nombre croissant en partie française à
partirdesannées1977.
La société saint-martinoise s’est développée au cours de cette période (1848-
1963) sans bouleversements ni agitations sur l’île, sans antagonisme profond
entre les races. Le géographe Guy Lasserre dans sa thèse de doctorat de 1961
nous a donné son impression de la société saint-martinoise des années
soixanteensestermes:
«Cependant les problèmes raciaux ont infiniment moins de gravité à Saint-
Martin qu’en Guadeloupe. Sans doute parce que ne se posent ici, ni la
question du salaire du coupeur de canne, ni celle du prix de la tonne de canne,
problèmes économiques qui sont à la base des conflits sociaux (et raciaux)
19dans lesgrandes îles sucrières. (…)Commerçants, les Blancs n’ont pas à
assurer leur autorité sur une abondante main-d’œuvre noire, ce qui leur assure
une existence plus tranquille. Même lorsqu’ils sont propriétaires
d’habitations, leur main-d’œuvre est relativement peu nombreuse, puisqu’ils
font surtout de l’élevage. Les domestiques sont d’ailleurs des Anglais
d’Anguille qui semblent satisfaits de leur sort, vivant mieux que dans leur île
natale. Leur statut d’étranger les empêche, il est vrai, de faire de l’agitation
sociale sous peine d’expulsion. C’est aussi, vraisemblablement, parce que de
nombreux Saint-Martinois sont petits propriétaire-exploitants, que les heurts
sociauxetraciaux…ontmoinsde violenceque dans lesîlesàsucre.Autotal,
il semble régner à Saint-Martin une atmosphère sociale plus sereine qu’en
Guadeloupe (…) La paix de Saint-Martin, même au moment des élections, est
6trèsrarementtroubléepar desquestionsdecouleur . »
C’est une description assez juste de la société saint-martinoise, car il faut
bien retenir le fait que la majorité des Noirs - agriculteurs, pêcheurs, artisans
et ouvriers - travaillaient pour leur propre compte et une minorité travaillait
chez certains négociants ou s’occupait du cheptel bovin de certains
propriétaires terriens. Les Saint-Martinois étaient plutôt indépendants d’esprit
et c’est, sans doute, pourquoi ils ont émigré en grand nombre dans la Caraïbe
environnante ou aux Etats-Unis pour améliorer leur situation. Il n’y avait pas
de tradition de conflits sociaux sur l’île, car l’organisation de la société ne s’y
prêtait pas. Ainsi, aujourd’hui les Antillais installés à Saint-Martin ne
comprennent pas pourquoi les Saint-Martinois, dans la situation où ils se
trouvent depuis ces trente dernières années, ne sont pas plus belliqueux et
protestataires.C’estcommes’ilssesontlaissésfaire, selon eux.
Depuis que les problèmes ont commencé à Saint-Martin à partir de la fin
des années soixante-dix avec l’arrivée de la première vague d’Européens, il y
a eu une période de résistance individuelle à cette première invasion jusqu’en
1990, due au nombre, qui s’est effectivement manifestée par des réactions de
protestation. Dans cette atmosphère de défense de leurs droits de vivre, sans
domination et sans discrimination, les injures telles que racistes, xénophobes,
retournez en Afrique en provenance de certains nouveaux venus européens,
se sont fait entendre à Saint-Martin pour la première fois. Il faut rappeler que
pendant toute la période où, après l’abolition de l’esclavage, l’administration
coloniale s’installait en Guadeloupe et en Martinique, la partie française de
Saint-Martin en était totalement épargnée. Et même lorsque Saint-Martin est
devenue une sous-préfecture de la Guadeloupe en 1963, il n’y avait qu’un
juge d’instance et une poignée de gendarmes, en plus du Sous-préfet et de
son secrétaire. L’administration départementale n’a pas manifesté de
présence plus marquée jusqu’en 1970, laissant Saint-Martin jouir de sa
tranquillité et de sa capacité à se débrouiller. Cette qualité de vie avait attiré
les premiers Américains et Européens sur l’île dans les années cinquante : les
règles coutumières propres, l’interaction avec la vie sociale, culturelle et
20économique de la partie sud de l’île et de l’ensemble de la Caraïbe
environnante. Les habitants de l’île étaient depuis toujours très intégrés dans
leur région. Cette atmosphère particulière marquée par une hospitalité et une
7courtoisie hors du commun, tournée vers l’accueil spontané de tout étranger ,
était une caractéristique essentielle de l’île, ce qui lui a valu le surnom de
Friendly Island par les premiers touristes qui l’ont fréquentée dès les années
1960.
Ainsi, les Saint-Martinois ont été profondément choqués lorsqu’une
deuxième vague d’Européens profitant des avantages de la loi de
défiscalisation de 1986, ont débarqué à Saint-Martin, non dans le but de jouir
de la tranquillité et de la joie de vivre, mais pour faire de l’argent. La société
de l’île s’est brutalement transformée en une société de peuplement, tout en
n’ayant pas les caractéristiques, et l’homogénéité de la population commença
à disparaître. On sentait un manque total de respect de l’existant et une
volonté d’imposer un autre mode de vie aux habitants et, surtout, de les
écarter du développement qui se mettait en place sur l’île. Le choc fut brutal.
L’antagonisme commençait à se manifester entre les nouveaux venus et les
habitants, et beaucoup ont réagi individuellement et publiquement aux
agressions verbales et physiques. Ce ressentiment était illustré par Pierre
Grenon dans son article sur Saint-Martin qu’il a rédigé en 1982 pour une
revuefrançaise Construire:
«Seule la loi de l’argent semble avoir cours dans cette sous-préfecture
jouissant de privilèges douaniers et fiscaux d’importance. Les Saint-
Martinois, en majorité noirs, vivent depuis quelques années une nouvelle fois
la colonisation. Leur territoire est envahi par des métros attirés par la
perspective de faire rapidement fortune, quitte à se prêter à toutes sortes de
trafics,dontcertainsfleurent ladrogue.
L’air est devenu irrespirable avec l’arrivée massive des métros, déclare le
principal commerçant européen du lieu. Les Noirs anglophones deviennent
hermétiques et refusent de vendre terrains ou maisons aux Blancs. … La
tension raciale est bien réelle à Saint-Martin, en dépit de ce que prétendent
les Blancs, soutient un patron d’hôtel mulâtre. Cela parce que les aventuriers
venus de France n’ont qu’un seul but : escroquer tout un chacun pour
s’enrichir le plus vite possible. Enfin rappelons ce propos cynique et
révélateur tenu par la jeune directrice de la seule publication de Marigot,
Hebdo 97 : D’ici quelques années, nous les Européens espérons être en1
majorité et pouvoir ficher les Noirs dehors de l’île. L’avenir paraît
effectivementinquiétant. »
C’était la conclusion de l’article. Nous sommes en 1982. Le seul point
inexact de cet extrait, c’est que les Saint-Martinois ne vivaient pas «une
21nouvelle fois la colonisation ». En fait, ils n’avaient pas connu la
colonisation. Ils ont vécu en toute liberté sur leur île après l’abolition de
l’esclavage. Et c’est pourquoi, ils n’ont pu comprendre, ni imaginer ce qui se
passait chez eux.Ils ont été pris au dépourvu. Et l’escalade a eu lieu, en
raison essentiellement de leur inexpérience de ce phénomène, qui était la
norme dans les autres îles françaises. Etant une commune de la Guadeloupe,
Saint-Martin et ses habitants ont été assimilés historiquement, socialement et
culturellement au passé guadeloupéen. En fait, cette confusion n’a pas joué à
leur avantage. Même aujourd’hui, certains Saint-Martinois semblent être
toujours dans un état de déni de la réalité qui les agresse et se complaisent
dansunrôledesoumission.Ceux-làsontatteintsdu déni par soumission.
N’ayant pas connu la colonisation, les Saint-Martinois ont vécu
péniblement le contact brusque avec ce monde qui n’était nullement en phase
avec ce qu’ils avaient à offrir alors, en leur qualité de population d’accueil, à
savoir, leur hospitalité, leur gentillesse et sans doute leur naïveté. Les Saint-
Martinois ne sont pas de nature raciste. Bien au contraire. Leur réaction aux
attitudes et propos racistes proférés à leur égard est tout à fait légitime et ces
propos provoquent indignation et révolte, lorsqu’ils se rendent compte à quel
pointlesrelationshumainessesontdétérioréessurleurîle.
Après avoir compris la condition humiliante que certains de leurs
ancêtresontsubie pendantlapériode esclavagiste,lesSaint-Martinoissonten
proie aujourd'hui à une angoisse profonde, dans la mesure où leurs ancêtres
ont tout fait pour se libérer du joug esclavagiste afin que leurs enfants et leurs
petits-enfants soient libres et puissent vivre normalement dans la dignité et le
respect. L’angoisse qu’ils éprouvent aujourd’hui, c’est le sentiment d'avoir
tout perdu, de se perdre, de ne pouvoir se soustraire à l'implacable destin de
l'être menacé et dominé, un sentiment d’impuissance et de désespérance, le
sentiment de n’avoir ni pèreni mère, lesentiment d’être laissé à l’abandon, le
sentiment d’être piégé, humilié, encore une fois comme leurs ancêtres. Les
uns succombent dans la dépersonnalisation, et les autres résistent à cette
dégénérescence.
Il est vrai, l'être humain souvent n'apprécie que ce qu'il a perdu. Les
Saint-Martinois n'étaient pas vraiment conscients que leurs ancêtres avaient
déjà payé le prix pour qu’ils héritent une société libre. Comment comprendre
qu’après une résistance farouche à cette agression pendant une bonne
décennie, ils abdiquent et acceptent un développement qui les exclut, les rend
économiquement faibles et les ont réduits dès 1989 à l'état de minorité sur
leur propre île, avec manifestement la complicité de leurs élus. Il s’est
développé, sous la pression de ce phénomène de domination, un réel
éclatement dans la mentalité et l’identité de ce peuple. Cette nouvelle société
estainsidéfiniedansun précédentouvrage :
22«Cette société, créée de toutes pièces, dont les caractéristiques furent visibles
dès la fin des années 80, est une société bien structurée, parfaitement
hiérarchiséeetstéréotypéeoùladémocratie,référencevidéedesonsens,n’est
plus une pratique consciente et réfléchie, mais purement et simplement un
rituel.
Au sommet, nous trouvons les concepteurs du système et leurs agents,
propagateurs et exécuteurs serviles des théories destructrices et avilissantes,
qui n’ont pour cible que la population victimisée. Ensuite, il s’agit de diviser
lesindividus selonleur degrédesoumissionausystème.
Au niveau extrême, nous trouvons tous ceux qui ont résisté à ces théories et
ont refusé de tomber dans le piège et de s’ajuster au moule. Ils ont été
socialement rejetés, économiquement éliminés, psychologiquement affaiblis,
car vilipendés, catégorisés, humiliés, ce sont les rebelles ; complètement mis à
partetsouvent mishors decapacitéde nuire.
Tous ceux qui ont vu clair et n’ont pas eu le courage de supporter ce rejet et
cette mise en quarantaine, ce sont les rebelles-soumis. Tous ceux qui, malgré
leur perception juste mais éphémère, nous ont offert en spectacle leurs
virements, revirements, crises de colère, aveuglements, inconsistances,
incohérences, contradictions, voire mensonges, ce sont les soumis. Ces deux
derniers groupes, qui en fin de compte, ne forment qu’un, ce sont les
8privilégiésdusystème . »
Nous préciserons que les Saint-Martinois qui veulent rester eux-mêmes, qui
résistent à cette assimilation-destruction, ce sont les infidèles du système
qu’on cherche à éliminer par tous les moyens dissimulés. Ce n’est jamais une
attaquefrontale,àcestade.
Cette analyse part de la perspective de cette société qui lutte pour sa
survie. Dans l’état actuel de l’organisation économique et sociale à Saint-
Martin, on peut distinguer la partie exogène de la population dont lalangue et
la culture dominante est presque exclusivement française européenne et la
partie endogène scindée en deux groupes: d’une part, les fidèles, les soumis,
qui adhèrent et s’assimilent aux valeurs et dictats de la culture dominante;
d’autre part, les authentiques, les résistants, les trouble-fêtes et tous ceux sur
quionplaquedesétiquettespéjoratives,sansmêmeles connaître.
La présente étude s’efforcera de disséquer ce phénomène humiliant
qu’est le génocide silencieux, appliqué pour le bonheur de certains et le
malheur d’autres, puis nous analyserons les situations similaires dans les
départements français d'outre-mer, de la Martinique, de la Guadeloupe, de la
Guyane et de la Réunion avant d’exposer les circonstances et les méthodes
qui ont présidé à cette désintégration sociétale à Saint-Martin. Nous ne
pourrons éviter de proposer, compte tenu de l'histoire des habitants de Saint-
Martin, intégrés depuis toujours dans leur région caribéenne, une alternative
23plus bénéfique. Il faudrait arrêter de créer des sociétés sur la base de
contradictions, de confusions et de manipulations mentales, si préjudiciables
à tout développement humain. Ce sont les peuples eux-mêmes qui créent leur
société, envisagent leur avenir et yœuvrent. Lorsqu’ils ne le font pas, c’est
l’échecdetoutesociétéhumaine.
24PREMIÈREPARTIE
LASOCIÉTÉCARIBÉENNEFRANÇAISE
APRÈS1946

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