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SAISONS NOMADES

De
247 pages
Cet essai traite du phénomène nomade. Au-delà des clichés, la condition de la plupart de nomades était pénible à maints égards. Mais, la passion de la liberté les habitait. N'étaient-ils pas en avance sur des société sédentaires désormais saisies d'une frénésie de déplacement ? N'avaient-ils pas déjà compris que dans la capacité de se déplacer réside aussi un pouvoir ? Ici ou là, à la fin du nomadisme traditionnel laisse place à de nouvelles formes de mobilité. Les nomades historiques, traditionnels qui n'avaient rien de virtuel achèvent de disparaître. Bientôt, ne serons-nous pas confrontés à leur silence ?
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Saisons Nomades
ESSAI

Wadi BOUZAR

Saisons Nomades
ESSAI

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

cg L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1892-2

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nomade)

L'AILLEURS ET LA QUÊTE

ès l'enfance, il a pu advenir qu'on ait pu être saisi par le goût prononcé du déplacement, du voyage qui caractérisent les membres des couches populaires maghrébines. Alors, de façon précoce, on subit la fascination exercée, par l'appel de l'ailleurs. Ce désir de l'ailleurs, on peut donc l'avoir soi-même éprouvé, surtout dans un de ces moments où les sociétés entrent en tourmente, comme elles le font périodiquement, faute d'être dirigées par des minorités qui s'efforceraient de gouverner en prévoyant plus qu'elles ne s'évertueraient à jouir du pouvoir, de ses privilèges et à le conserver. Des séjours en milieu rural, notamment s'ils incluent le sud du Maghreb, suscitent des observations, des souvenirs qui, se cristallisant au fil du temps, en font une préoccupation, tantôt enfouie, tantôt résurgente. Mais, au-delà des éléments bruts, constitutifs de tout imaginaire, ce n'est que bien plus tard, qu'il peut également se produire qu'on soit confronté, concrètement et anthropologiquement à la fois, au fait nomade et à ses formes apparentées, même symboliques. Vient un jour où, à la faveur du recul, s'impose ce constat sans carence: la préoccupation s'est faite quête de connaissance... La dialectique du mobile et de l'immobile est au cœur de toute problématique existentielle. La condition humaine oscille entre ces deux pôles. L'homme, avant toutes choses, est sujet mouvant en quête de subsistance et de sécurité. Un tel rappel, pour sembler d'abord banal, n'en est pas moins nécessaire, car il revêt toute sa portée dans des sociétés comme celles du Maghreb, étroitement soumises aux aléas et aux contraintes climatiques. Aussi, l'étude qui suit se source dans le mobile, dans le mouvant puisque c'est là et ainsi que tout commence. Les sociétés islamiques ont connu une opposition Villes/Campagnes particulièrement marquée, peut-être plus que les sociétés occidentales. Cette dichotomie est d'ordre économique,

D

social, culturel et même linguistique. Certes, l'islam est né dans une ville, La Mecque, puis commence vraiment à s'affmner lors de l'exil du prophète, en 622, dans une autre ville, Médine. A ce sujet, ce n'est pas sans raison que Fernand Braudel établit un parallèle avec l'apparition du christianisme en milieu urbain également: « Les centres de lafoi, dans ce premier islam, sont donc les villes, en une situation qui évoque celle de l'Église chrétienne, à ses débuts en Occident: l'infidèle n'est-il pas alors le paysan, pagan us, le païen? 1»Cependant, en Arabie, les villes étaient aussi rares qu'élémentaires et les paysans, bien minoritaires. La majorité des Arabes étaient des nomades. C'est plutôt des villes syriennes que le prophète, «convoyeur de caravanes avant sa révélation », rapporte une certaine connaissance du judaïsme et du christianisme. De plus, précise Braudel, « c'est un cadre urbain, en tout cas, que supposent ses prescriptions (du prophète), les appels du muezzin, la prière en commun du vendredi, le voile des femmes, la dignité exigée des fidèles et de leurs (...) imams. Tout cela ne va pas sans témoins, sans foule, sans coude à coude urbain.2 » Bédouins et nomades, «batailleurs, instables », vont contribuer, une fois convertis, à répandre l'islam et nombre de navigateurs sur mer et de voyageurs par terre à en faire une civilisation de mouvement. Braudel rappelle « l'ampleur, fabuleuse pour l'époque, des itinéraires des voyageurs arabes. L'islam même, qui est mouvement, qui vit de mouvement, les entraîne.3 » Ceci, lors de l'âge d'or de l'islam. Bien sûr, toute civilisation vit de mouvement et à défaut, mourrait: «Aucune civilisation ne vit sans mouvement propre, chacune s'enrichit des échanges, des chocs qu'entraînent les fructueux voisinages 4» mais l'islam est «par excellence, une civilisation de mouvement, de transit, ce qui implique des navigations au loin et une multiple circulation
caravanière...
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»

Le prophète de l'islam se heurte tout de suite à l'hostilité des riches marchands de La Mecque, une ville à la fortune récente. Or, il semble que par la suite, toujours en contexte islamique, la ville apparaisse souvent comme le berceau de la corruption. Les tentatives, les mouvements de contestation, de « régénération», de « renaissance» peuvent trouver leurs origines dans une corruption citadine multiforme. Mais, il est fréquent qu'ils s'efforcent de se ressourcer dans l'espace rural, dans la bâdiya. ]0

Sans doute, une recherche concernant la globalité islamique dépasse-t-elle -sinon par références- le cadre et l'objet de notre recherche. L'ancienneté et la relative persistance du phénomène nomade constituent des indicateurs pour lire ces sociétés. Là s'enracine la seconde motivation de notre choix du nomadisme comme objet d'étude. C'est un groupe et un espace qu'il convient de considérer. Les relations du paysan s'exercent par rapport à la terre et celles du nomade, par rapport au sol. Les premières établissent un lien quasi-charnel. Les secondes frôlent ou atteignent l'indifférence. Les rapports de ces groupes à l'espace diffèrent car ils sont les reflets de leurs organisations sociales et ils expriment des visions du monde dissemblables. Il en résulte qu'on peut voir dans le nomadisme et la sédentarité deux types idéaux constitutifs d'un phénomène social total. Notre but ici est de parvenir à une connaissance satisfaisante du phénomène nomade en Algérie, voire ailleurs. Dans les sociétés contemporaines, le phénomène nomade, au sens classique du terme, est de plus en plus marginal. On pourrait en déduire que la problématique qu'il suscite est « mineure». Sans doute en est-il ainsi eu égard à la pesanteur du système économique global et du fait industriel en particulier. Il n'en est pas de même quant à-la perspective sociologique, celle-ci n'achevant jamais d'expliquer les rapports de l'homme au social. L'étude du nomadisme soulève une interrogation fondamentale: Le nomadisme a jusqu'ici plus ou moins survécu. Est-il désormais condamné? Si les campagnes se découvrent ou se redécouvrent périodiquement marginales vis-à-vis de la ville, les groupes nomades se savent eux-mêmes marginaux par rapport aux autres ruraux qui sont sédentaires. Ainsi, les nomades sont-ils doublement marginaux: par rapport aux agriculteurs sédentaires comme vis-àvis des citadins. Ceci concerne tant le groupe que l'espace sur lequel il se déplace, c'est-à-dire l'espace général du Sud. Il y a donc marginalisation d'un espace comme d'un groupe. Au Maghreb, l'espace mineur du Nord s'est toujours évertué à dominer l'espace majeur du Sud. Ce n'est pas seulement en Algérie que, dans la période contemporaine, des groupes et des espaces ont été marginalisés. Ici et là, de vastes territoires restent sous-peuplés et Il

sous-exploités, oubliés ou négligés. De ces divers éléments émerge une autre hypothèse essentielle, corollaire de la précédente: L'importance du nomadisme et des diverses formes apparentées de vie qui s'y rattachent a été le plus souvent sous-estimée. Le nomadisme traditionnel est condamné. D'autres formes sont peutêtre nées. Restées il y a peu encore, presque uniquement rurales, les sociétés de culture islamique tentent, malgré de graves problèmes politiques, une gestion souvent peu efficace, une corruption et un gaspillage parfois considérables, l'exode de nombre de leurs meilleurs cadres, d'exploiter les ressources, diverses et inégales, qu'elles détiennent, de diversifier leurs modes de production et leurs revenus, de s'industrialiser et de se « moderniser ». On sait par exemple l'apport fmancier, les changements, les mouvements de population dus au tourisme dans des pays comme le Maroc, la Tunisie ou l'Égypte. A partir de 1965, l'Algérie entama une politique d'industrialisation lourde. Puis, dans les années 1970, ce pays opta plus clairement encore pour un schéma de développement industriel, en s'inspirant plus ou moins de la théorie de l'économiste G. Destanne de Bernis sur les «industries industrialisantes. » L'accumulation s'effectuait à partir des importantes richesses en hydrocarbures 6. On escomptait que ce secteur industrialisé et très moderne du fait de ses choix technologiques de pointe, exerçât un effet entraînant sur les autres secteurs économiques, y compris le secteur agricole. Dans un pays aux problèmes nombreux et complexes en raison de son passé et des conditions particulières de son accession à l'indépendance, la réforme agraire, prévue dès la lutte pour l'indépendance, pompeusement baptisée « révolution» par la suite, vint assez tard, en 1972. Malgré notamment la réalisation de dizaines de villages aux fonctions polyvalentes, en dépit d'un certain effet de restructuration de l'espace rural et l'attribution d'un million et demi d'hectares à des paysans sans terre, cette réforme ne parvint pas ni à provoquer un décollage agricole ni à enrayer l'exode rural. La population urbaine ne cessa d'augmenter. Au 1er janvier 1978, la population rurale ne comptait pas plus de 10 177 000 personnes sur 17 272 000 habitants. En fin de compte, la portée de la réforme agraire sur le déséquilibre Villes/Campagnes 12

fut très limitée. Rappelons qu'en raison de l'ampleur et de la persistance de l'exode rural, à partir de 1954 et lors des années de guerre, après l'indépendance, de larges fractions de la société algérienne ont été déracinées, sous une forme ou sous une autre. La dégradation ou la perte du patrimoine culturel et de ses valeurs s'accéléra. Voici une sorte de constat qui nous paraît bien résumer le problème: « L ~lgérie indépendante a fondé sa stratégie de développement économique sur les concepts tiers-mondistes et socialisants en vogue dans les années soixante: industrialisation rapide, priorité à l'industrie lourde, urbanisation accélérée, appropriation des ressources naturelles, l'ensemble étant plus ou moins inspiré du modèle soviétique d'économie administrée, par opposition au modèle capitaliste représenté par l'ancienne métropole coloniale. Bâti sur une série de bons sentiments, l'indépendance nationale, la croissance pour le peuple et non pour le profit de quelques-uns uns, ce modèle négligeait le manque de capitaux et de personnels qualifiés. il a pu fonctionner relativement bien tant que s'est maintenue la rente pétrolière, mais il s'est effondré brutalement avec les années quatre-vingts.7» Une telle politique était trop dépendante des revenus des hydrocarbures qui connaissent une baisse très sensible dès le début des années 1980. Il faudrait y ajouter des pertes sèches causées par la corruption, le gaspillage et la fraude ou la déperdition fiscale. Pour autant, tout ne fut pas négatif dans ces réalisations industrielles ou agraires. Le pays en retira et en retire encore un profit. Ainsi, des efforts certains d'équilibre dans le développement entre les différentes régions furent accomplis, même s'ils demeuraient insuffisants. Autrement dit, l'objectivité commande de ne pas jeter par-dessus bord, pêle-mêle, «tiers-mondisme» et part positive de la politique de développement suivie par l'Algérie comme par d'autres pays du Sud sous le prétexte de crises et de troubles actuels et divers. Le lecteur aura compris que notre propos ici n'est évidemment pas d'aborder et de traiter la crise politique et sociale algérienne qui se déclare en octobre 1988 pour devenir très grave dans les années 1990, ni la crise économique qui relève pour une bonne part de l'effondrement du «socialisme réel» et des réajustements difficiles et douloureux qui s'imposent, au détriment 13

de la majorité de la population, comme en Europe de l'Est et en Russie actuelle. En Algérie, en raison d'autres urgences -elles étaient nombreuses- le problème du nomadisme fut négligé jusqu'au déclenchement de la troisième phase de la réforme agraire au milieu des années 1970. La presse écrite, la télévision en relatèrent les modalités. En avril 1974 fut organisé à Alger un Séminaire international sur le pastoralisme. C'était l'époque où en Algérie abondaient colloques, congrès, séminaires qui bien souvent, ne manquaient pas d'intérêt et attiraient du reste une forte participation internationale. Un film, justement intitulé Les Nomades (S.A. Mazit: 1975), fut réalisé. Ainsi, de nombreux citadins du Nord algérien apprirent ou réapprirent l'existence d'une tTaction de population, « originale» par son mode de vie et par son mode de production. A notre connaissance, les résultats de cette phase de la réforme agraire furent plus confus que pour les précédentes. La mort de Houari Boumediene fin décembre 1978 correspondit à la fin d'un régime et d'une époque. Il est courant que les études sur les problèmes agraires ou plus largement ruraux, si elles évoquent le fait nomade, le fassent surtout dans sa dimension productive: l'élevage. Nous nous proposons de traiter du groupe et de l'homme nomades en Algérie dans une approche qui inclut la dimension culturelle. Notre ambition mesurée est de contribuer à l'élaboration d'un profil nomade. La réalisation d'une enquête sur le terrain, dans le département (wilaya) de Djelfa, nous a fourni des éléments concernant avant tout la période « post-indépendante ». Il nous a semblé qu'il fallait remonter plus loin et, autant que possible, audelà même de la colonisation. La société algérienne nous apparaissait comme un cercle, avec son «foyer» qui lui avait permis de survivre. On pouvait supposer que ce foyer correspondait au lieu de l' «authenticité» (açala). Qu'entendre par « açala», par « authenticité» ? Voici une notion qui, généralement, est bien peu expliquée. La plupart des ouvrages spécialisés sur le monde arabe ne portent pas trace de définition. Nous proposons ici une définition «sommaire» de l'authenticité. Il ne s'agit pas seulement de reprendre cette notion au sens de culture intégrée traditionnelle. L'authenticité recouvre la 14

personnalité de base (pensons à la base, açl), des éléments de culture traditionnelle et de culture «moderne» ou nouvelle. Le groupe et l'individu sont alors personnalisés par rapport à leur matrice socioculturelle à laquelle ils restent reliés. Ils peuvent très bien avoir réussi l'intégration de leur part «traditionnelle» dans leur part « évoluée» ou l'inverse. En bref: ils sont adaptés à leur milieu et à leur époque. Mais, pour en revenir à notre supposition, l'adopter n'était-ce pas en faire une sorte de structure première et invariante, selon une perspective plus ou moins structuraliste? Sans doute pouvait-on admettre qu'un «noyau» permette de survivre parce qu'il ne change pas. Était-ce alors que toute la société ne changeait pas et qu'on rejoignait la vision ethnologique des auteurs coloniaux d'une société « immobile », « figée », « stagnante », « endormie» ? « Ils dorment », « ils ne bougent pas» affmnait la conscience commune coloniale. Il était trop tôt pour répondre à ces questions de manière précise bien qu'il fût évident que cette société s'était mise résolument en mouvement en luttant pour son indépendance. Retenons la contradiction majeure que fait surgir l'approche ethnologique structuraliste entre invariance et changement. En tout état de cause, lecture synchronique et lecture diachronique devaient tout particulièrement se compléter pour le déchiffrement de ce « réel» social. Ce foyer, qu'il soit premier ou dernier, d'authenticité ou de résistance, de changement refusé ou intégré, nous apparaissait plus vaste, plus vierge, plus «blanc» avant la conquête coloniale. Nous pensons restituer un certain inconscient collectif algérien dans cette nostalgie si refoulée et donc si profonde de la société d' « avant» l'impact traumatisant du colonialisme. Nous nous sommes alors penché sur une bibliographie plus spécialisée, celle essentiellement d'auteurs qui écrivent au moment de la conquête et après celle-ci. Nous avons ainsi collecté un nombre abondant de données sociales à transformer en données sociologiques, en nous efforçant d'objectiver la vision idéologique véhiculée, que celle-ci soit masquée ou déclarée. En conséquence, nos approches théoriques, historiques et anthropologiques sont assez longues. Notre démarche vise à restituer les diverses formes d'approches utilisées de l'objet étudié à travers la variété des pouvoirs et des témoignages qui se sont 15

succédé, de certains voyageurs et auteurs, des missionnaires ou diplomates, des ethnologues, officiers et administrateurs coloniaux aux sujets autochtones actuels qui ont participé à l'enquête. Nous avons, en effet, laissé en dernier la reconstitution de l'enquête sur le terrain, pour sauvegarder son impact, parce qu'elle fournit un dernier état de la question mais aussi justement parce que dans la construction de notre plan d'observation, son importance reste déterminante, seule explicable par le passé et seule expliquant le présent. Jean Duvignaud rappelait que s'est développée l'idée selon laquelle « l'enquête a priori devait précéder toute autre tentative d'analyse, y compris celle qui tente d'élucider les formes de la société globale où va se réaliser cette enquête. 8» Au long de cette étude, nous pratiquons cette élucidation par approches successives et sous forme de cercles concentriques jusqu'à l'intervention microsociologique sur le terrain et sa reconstruction. II n'empêche que les résultats de cette enquête « pèsent» sur ces approches, et ce n'est évidemment pas sa place dans la structure formelle de l'analyse qui importe mais son impact sur la généalogique de cellecI.

Notre plan d'observation du phénomène nomade -et plus largement du phénomène de mouvance- est ainsi conçu que s'y distinguent quatre principaux mouvements: l'approche anthropologique, de longues approches socio-historiques, des considérations actuelles et générales, l'enquête sur le terrain. Nous parlerons de l'ancienneté, de la variété des formes de mobilité et de déplacement. Nous mettrons en relief l'analyse par Ibn Khaldûn du phénomène nomade. Nous conclurons sur l'actualité de cette analyse. Nous dresserons un tableau de la situation à la veil1e de cette conquête. Les nomades y conservent de l'importance. L'agression coloniale déclenche, en réponse, une série de mouvements. De larges fractions de population algérienne se «renomadisent». L'émir Abd el-Kader incarne une volonté nomade de résistance. A la même époque, K. Marx et F. Engels se penchent sur le problème algérien et doivent tenir compte de la composante nomade. Est en question un espace dont le colonisateur veut s'emparer. Les résistants algériens conservent longtemps une certaine maîtrise de leur espace. La pénétration du Sud et surtout du grand Sud par le 16

colonialisme est longue. Le colonialisme entraîne rapidement une déperdition pour la société et l'économie rurales algériennes. Après s'être familiarisé quelque peu avec l'espace du Sud, il conviendra de considérer particulièrement la situation récente du nomadisme. Au terme de ces approches anthropologique, historique et macro sociologique, nous serons en mesure de construire l'objet d'étude dans sa dimension actuelle. Un regard sur une région « nomade », sur son passé, sur sa situation depuis les années soixante, nous sera utile. Puis, nous observerons et analyserons un échantillonnage de nomades de cette région des Hauts plateaux. Nous en tirerons certaines conclusions. Ici, le lecteur est donc invité à nomadiser avec nous le temps d'une recherche.

Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, Champs/Flammarion, 1993, p. 83. Regrettons que cet éminent historien, qui d'ailleurs exerçât quelques années dans l'enseignement secondaire en Algérie, voit uniquement dans le djihad, la « guerre sainte », sans doute faute d'information suffisante sur un tel point. Comme le rappellent souvent divers spécialistes de l'islam, le djihad, c'est d'abord l'effort sur soi-même. 2 Ibid., p. 83 3 Ibid., p. 96 4 Ibid., p. 42 5 Ibid., p. 95 6 Un plan à long terme (1976-2005) pour l'industrie pétrolière, dénommé «plan Valhyd », fut établi. Ce plan soulignait que le gaz, la plus importante ressource du pays avec des milliards de m 3 de réserves prouvées ou probables, était appelé à prendre la relève du pétrole. Le Nouvel Afrique-Asie, n0138, mars 2001, rappelle que « l'Algérie est le cinquième producteur mondial de gaz, avec 10% de la production », qu'eUe « dispose d'énormes réserves prouvées, évaluées à 3 800 milliards de m 3 dans l'état actuel de l'exploration. » De nouvelles découvertes « n'étant pas exclues. » 7 Patrick Eveno, L'Algérie, 1994, Le Monde-Editions, p. 53. 8 Jean Duvignaud, Introduction à la Sociologie, 1966, Gallimard! Idées, p. 93.

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CHAPITRE I MOBILITÉS
1 NOTE INTRODUCTIVE Dans ce chapitre, nous tenterons une approche anthropologique de la notion de mobilité et par là de celle de nomadisme. Un souvenir d'enquête nous permettra de rappeler que l'homme a été un animal migrateur. La mobilité est d'abord un acte de survie. Le déplacement correspond à un comportement plus élaboré et, dans ce sens, il est déjà voyage. Nous évoquerons le concept de mobilité selon la sociologie. Puis nous proposerons d'élargir les définitions en cours de la mobilité et du nomadisme. Nous tenterons une défmition du nomadisme en tant que phénomène spécifique. Le nomadisme se révèlera un besoin qui naît des contraintes climatiques. Ceci nous mènera à constater que Jes notions de mobilité et de nomadisme peuvent se recouper en partie. Ce que nous désignerons par nomadisme «famiJier» ou nomadisme «symbolique» correspondra à J'extension de sens annoncée: il existe différentes formes de nomadisme. 2 - SOUVENIR D'ENQUÊTE IJ Y avait plusieurs jours que l'enquête avait commencé sur les Hauts plateaux. Nous avions déjà parcouru un certain nombre de kilomètres, sillonné des pistes où des semblants de pistes. Parfois, quand le vent était assez violent, la poussière s'infiltrait à travers la calandre de l'auto, le moteur se grippait. Nous étions

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obligés d'arrêter, d'attendre un moment. Nous pouvions alors repartir sans plus d'encombre. Nous nous trouvions maintenant chez ce nomade sédentarisé depuis trois ans, aux environs de « Dar Chioukh » -dans la région de Djelfa- qui conservait une tente dressée près de son habitation en «dur. » Juxtaposant ainsi deux modes d'habiter, il offrait une illustration concrète et nostalgique de sa propre transition et de celle de son groupe familial vers la sédentarisation absolue et définitive. Car ce sujet avait atteint un certain âge et il avait voulu scolariser ses enfants. Il nous avait reçus dans l'habitation en« dur », nous avait servis un plat d'hôte par excellence, le « râfis », accompagné de lait de brebis. La conversation s'était interrompue pendant le repas. Puis, après le café, nous étions sortis. Il nous avait montré son petit troupeau. Devant sa tente, avec femme et enfants, il lui avait plu d'être photographié. Ensuite, il avait tenu à nous faire voir le puits, à l'autre bout de son champ. Nous regardions le champ, les deux habitations et, plus loin, beaucoup plus loin, la steppe qui commençait. A l'horizon, la barrière montagneuse -les monts des Ouled Nai1- paraissait très mince, vue d'ici. Alors que nous étions ainsi, près du puits, nous avions arrêté de parler. Le moment des adieux était venu. Le vieux nomade avait apprécié la visite de notre petit groupe. Il avait conservé ce sens du contact humain des hommes multidimensionnels. Il y avait le fait que nous ayons été introduits par un parent à lui, un fils d'ancien nomade maintenant sédentarisé et commerçant à Djelfa. Cette explication se serait avérée insuffisante. Il y avait plutôt ce que le sujet sentait en nous, peutêtre l'intérêt et l'estime que nous lui portions, peut-être notre sincérité. Peut-être, surtout, sentait-il, alors que nous, citadins, aurions du être si loin, combien, en fait, nous étions proches de lui. Alors, dans le silence, tandis que nous l'observions, le vieux nomade se tourna légèrement, son visage ridé se leva vers le ciel. Des yeux, il suivit le vol d'oiseaux qui, pour nous, à cet instant, ne signifiait rien en lui-même, qui ne devint signe que par ce que le nomade y investit et par ce qu'il nous permit alors d'y investir de sens. Fixant d'un regard perçant le vol, il dit ces seuls mots: « Voilà les ktâ qui émigrent. » 20

Ces oiseaux venaient du Sud. A l'approche des chaleurs, ils se dirigeaient vers le Nord. Les nomades, suivent souvent, au sens propre, les migrations des oiseaux. Que pouvait-on lire dans cette « simple» parole? La nostalgie de la mouvance chez un nomade à jamais sédentarisé? Sans doute mais, encore, il y avait comme une égalité reconnue au monde animal et presque une identification. Comme s'il s'était agi d'une tribu, humaine, parmi d'autres. Comme si le sujet avait conscience d'appartenir à un règne, celui de l'homme, parmi d'autres seulement, de la Création. Comme si la mouvance humaine n'était jamais qu'une des différentes mouvances qui s'insèrent dans la totalité cosmique en même temps qu'elle la sillonne et, au plus, l'innerve. Ce même sujet, de toute notre enquête sur le fait nomade, était celui qui possédait la culture, orale, la plus riche. Un sujet qui avait vécu dans une certaine harmonie entre la nature, la société, la culture. Ce souvenir de l'enquête, ce geste et ce mot si «simples », part intégrante du sens poétique du vieux nomade, nous conduisent à rappeler ici que l'homme a d'abord été un animal migrateur. 3 - MOBILITÉ ET pRÉmsTOmE L'anthropologiste américain Carleton S.Coon le rappelle en ces termes: «Il y a plus de vingt millions d'années, longtemps avant la première apparition de l'homme sur la terre, ses ancêtres reculés, qui vivaient dans les arbres, firent un premier pas dans une direction humaine. Quelque part dans les régions tropicales de la planète, probablement en Afrique, une bande de grands singes vivaient dans une forêt. Chaque matin, à l'aube, ils se réveillaient et les mâles appelaient leurs familles pour les suivre à la recherche de leur nourriture. Os y passaient la majeure partie de la journée, cueillant des fruits, les pelant et les mangeant, dérobant, dans les nids, œufs et oisillons...1 » Vint un temps où les singes durent descendre au sol, ayant épuisé les ressources de leur espace forestier. Une séquence filmique peut illustrer cette évolution: un singe accroupi tape avec un os sur un tas d'autres petits os ; ces os se brisent en éclats. Le geste se précise. Le singe lui-même surpris, alors, se dresse; il vient de découvrir l'outil pour agir sur la matière, l'arme pour chasser, pour courir le gibier, pour tuer 2. 21

Les mains se libèrent. Que faire de ses mains? Prendre, tenir, désigner, défendre et se défendre, se toucher, mais aussi toucher l'autre. Prendre la main. Premier pacte gestuel entre l'homme et la femme. Dans la société traditionnelle maghrébine, autrefois surtout, il était assez courant que les hommes se tiennent par la main. Signe d'amitié dénué le plus souvent d'arrière-pensée et d'équivoque sexuelle. Le même usage pouvait se retrouver ailleurs. Albert Camus, dans son roman, La chute, dénonçait, à propos de cet usage en Grèce, la projection malsaine qu'opéraient alors certains visiteurs étrangers sur cette coutume. Il est frappant de constater comment une culture aborde ses « autres» par la sexualité. La saisie de la main masculine a existé cependant en Occident, à une latitude plus élevée que celle de la Grèce. Desmond Morris, dans Le couple nu, écrit: «Quand l'étreinte complète était courante entre les hommes, se tenir les mains était un geste d'amitié non sexuelle. La rencontre de deux monarques du Moyen âge en fournit un exemple. La chronique rapporte qu'ils se prirent la main et le roi de France conduisit le roi d'Angleterre à sa tente; les quatre ducs se prirent par la main et les suivirent.3 » Armé, l'homme définira et défendra un territoire. L'usage des mains lui sera réservé. Il se distinguera de l'animal par la station debout. C'est ainsi que se manifestera aussi sa capacité de mobilité. Les caractères physiques -disparition du mufle... - se modifieront jusqu'à l'homme de Cro-Magnon 4. Les méthodes de pêche, de chasse se perfectionneront. Très tôt, l'homme va utiliser la peau des bêtes tuées. Mais à son usage personnel et non pour le troc. Comme les nomades contemporains, il usera d'une telle matière brute pour confectionner des vêtements et des abris. Le vêtement a toujours été un abri. Pensons de nos jours encore, au burnous (surtout en « wabar » ou poil de chameau dont nous parlons lors de l'enquête) qui protège du vent, du sable, du froid et... de la chaleur ou au costume des bergers afghans qui protège aussi de la pluie. L'homme hivernera sur les terrains de chasse riches en gibier que le froid jusqu'alors lui interdisait (par exemple en Alaska). La pêche se fera sur pilotis et à partir d'embarcations. Dans le haut Paléolithique, les chasseurs se déplaçaient à pied. L'utilisation de radeaux ou de sortes de pirogues prouve que le déplacement sur 22

l'élément liquide a précédé les déplacements terrestres autres que la locomotion pédestre. L'homme va mettre beaucoup de temps à utiliser ses potentialités motrices, à les adapter à son environnement. Après la quête de la simple nourriture végétale et animale, il recherchera d'autres matières brutes que les peaux de bêtes. Si le bois pour la confection d'embarcations est aisé à trouver, la découverte de matière pour les outils est plus complexe. Ainsi, de véritables routes du silex apparaissent très tôt. Dès le début du haut Paléolithique, on recherche et on travaille le silex. Le silex est de plus en plus requis car préféré au bois fossile et à la pierre. Il faut alors aller le chercher au loin. On en fait du troc. Des outils de silex ont été trouvés en Europe, en Palestine, dans le Sahara, dans le désert de la péninsule arabique...5 Au début de l'âge de bronze, on remontait le Nil à la voile. Les Sumériens qui avaient probablement connu la navigation fluviale avant leur immigration en Mésopotamie apportaient avec eux, en plus du bronze, du cuivre, de l'or, des chariots à une, deux et quatre roues 6. La date de cet apport peut être estimée environ à 3 000 ans avant J.-C. Ces véhicules seraient venus des steppes de l'Asie centrale. Cet espace nomade a donc vu très tôt naître une forme de déplacement améliorée. Le déplacement, au fur et à mesure de l'évolution des individus et des groupes, s'est de plus en plus enrichi, compliqué, diversifié. La vie urbaine contrôle et restreint le déplacement en même temps qu'elle quadrille l'espace. Pourtant, au fil de son évolution l'homme a surpassé l'animal dans ses formes de déplacement même si les premiers pas de l'homme sur la lune semblent redevenir ceux des premiers mammifères créés... 4 - ACCEPTIONS SOCIOLOGIQUES Une courte plongée dans la Préhistoire ne pouvait qu'approfondir une approche anthropologique de notions et de faits comme la mobilité et le déplacement. Dans l'histoire de l'homme, la mobilité correspond à un acte premier, symbole et preuve même de vie, en tant qu'elle s'oppose à l'immobilité du cadavre. Le déplacement est déjà une forme plus complexe, une forme seconde, dirons-nous, de la mobilité. Car le déplacement suppose, toujours quant à lui, un but ou, chez l'enfant, la recherche d'un but: le 23

besoin de préhension des objets par exemple et par suite, le besoin d'agir sur l'environnement, de déterminer par le mouvement même un espace et de tester les possibilités du corps. Le déplacement, comme la mobilité, peut correspondre à un acte de survie. Il faut bouger pour ne pas s'ankyloser, pour ne pas mourir, pour rechercher la nourriture qui permet aussi de survivre. Mais, le déplacement peut transcender l'acte de survie. C'est alors, un comportement plus élaboré, quand, par exemple, il répond au désir de revoir ceux à qui on est allié, ceux qu'on aime, dont on a besoin ou de poursuivre ses adversaires. Dans ce cas, le déplacement est déjà voyage. Les modalités du déplacement et du voyage diffèrent selon qu'on a affaire à des groupes ruraux ou citadins. La forme la plus élaborée du voyage est engendrée par la cité. De cette notion de mobilité -toute « biologique)} à l'originela sociologie retire un de ses plus importants concepts, dans la mesure même où l'approche sociologique établit, tout de suite, une distinction entre groupes sédentaires et groupes mobiles, pour peu que cette approche s'attlfme d'abord macro sociologique et considère ainsi, relativement, la totalité d'un fait social. La définition la plus sommaire que nous pouvons attribuer au terme « mobile)} correspond à la séquence biologique que nous avons précédemment esquissée. Est mobile ce qui se meut ou ce qui-peut être mu. Chez Aristote, «toute chose est appelée mobile en tant que produite par une action motrice, cause de changement.7)} A notre connaissance, Ibn Khaldûn ne donne pas une définition précise de la mobilité. Cependant, du fait de son intérêt pour le phénomène nomade, il explicite les motivations d'une forme de mobilité et éclaire cette notion. Quoi qu'il en soit, la première forme de mobilité que nous retenons est géographique ou spatiale. Elle correspond au mouvement d'individus et de groupes dans l'espace. La mobilité sociale -le concept est vraiment imposé par Pitrim Sorokin, en 1927- équivaut au mouvement d'un individu ou d'un groupe à un autre groupe social, d'une position sociale à une autre dans l'échelle sociale. Les modalités de la mobilité sociale sont diverses: intergénérati onnelle, professionnelle, verticale, horizontale. .. Ce concept «général)} de mobilité sociale et ses concepts étroitement apparentés sont donc particulièrement efficaces pour l'analyse des transferts de classes des individus, des 24