//img.uscri.be/pth/0e2a2d60e000e00cbdc4649926f6d059cd7e7402
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Saisons tardives

De
146 pages
Ce récit intimiste propose les fragments de vie d'une enfant née dans une famille paysanne et de son cheminement pour devenir femme. Ce parcours est marqué par la mort brutale et prématurée du père. La maladie, puis la renaissance grâce à une greffe de rein, forcent à rompre la fatalité d'une transmission familiale et élargissent le champ du regard à d'autres possibles. L'auteure aborde ici le passage difficile d'une société traditionnelle et rurale à la société moderne où chacun ressent la nécessité de s'inventer une histoire propre.
Voir plus Voir moins
Michèle Bonnard
Saisons tardiv roman
collection Amarante
SAISONS TARDIVES
Amarante Cette collection est consacrée aux textes de création littéraire contemporaine francophone. Elle accueille les œuvresde fiction (romans et recueils de nouvelles) ainsi que des essais littéraires et quelques récits intimistes. La liste des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,peut être consultée sur le sitewww.harmattan.fr
Michèle Bonnard
SAISONS TARDIVESRoman L’Harmattan
© L’Harmattan, 2013 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-00332-0 EAN : 9782343003320
J’ai quatre ans et je suis la plus belle dans ma petite robe bleue. Je marche tête baissée pour mieux l’admirer, puis la soulève à hauteur de mes yeux, la palpe et la tortille dans tous les sens pour en distinguer tous les motifs. C’est une toute petite robe de coton bleu ciel, que ma mère a cousue pour moi. De fins motifs bleu marine la parsèment, qui illustrent les fables de La Fontaine. Ravissement à la vue de ces petites saynètes animées : le renard et les raisins, le loup, la cigogne, le corbeau perché sur son arbre, l’agneau, le bouc… Je les contemple tour à tour, en scrute inlassablement tous les détails. Ces petits animaux virevoltant autour de moi, au rythme de mes pas, gonflent mon cœur de joie. J’ai quatre ans et je suis la plus heureuse dans ma petite robe bleue.
5
As-tu jamais su, ma mère, que tout le bonheur du monde était contenu dans ce petit bout de tissu doux ? Oui, je fus cette enfant éblouie, ce petit corps gracile auréolé d’un léger bout de tissu bleu. Je fus cette petite fille heureuse, née un jour d’automne dans une famille paysanne. T’en souviens-tu, ma mère, toi qui ne veux plus te souvenir, toi qui ne sais pas te souvenir… ?
6
Naissance ___________________________________________________ Un pâle soleil d’automne roussissait les pentes de la forêt, et la tiédeur de l’air invitait à s’attarder au jardin, à rattacher les chrysanthèmes, ou à cueillir les fleurs ébouriffées des derniers asters … …ou bien le froid s’était-il déjà installé, et un grand vent d’octobre, obligeant à se calfeutrer, dépouillait les frênes de leurs feuilles racornies, déjà desséchées, les faisant tourbillonner et s’amasser aux encoignures des seuils de portes ? Etais-tu dans l’étable, au grenier, ou occupée dans le potager à rentrer les courges avant les premières gelées, ou encore à repasser, laver ou repriser? Je ne t’imagine pas te reposer, te ménager. Cela n’a pas pu exister. Jusqu’au dernier moment, tu as travaillé, fait comme si de rien n’était. D’ailleurs, de ces choses-là, on ne parlait pas. Seul le travail comptait. Sentiments étouffés, émotions ravalées, souffrances cachées. Et pourtant, je me plairais tant à imaginer Joanna se penchant vers toi, et te disant gentiment « Albina, repose-toi ». Et, après tout, pourquoi pas ? Oui, cela aurait pu exister, pourquoi m’appliquerais-je à noircir ce dont je ne peux me souvenir, sous prétexte que plus tard… Une douleur soudaine et sourde, venue du tréfonds de toi, t’a sans doute alertée, puis très vite affolée. Tu as attendu, paralysée, guettant la douleur qui irradiait. As-tu
7
osé en parler à Joanna? Tu l’aurais fait si elle n’était pas partie garder les vaches au pré. Alors tu as couru chercher Jean dans la forêt, ou occupé à empiler du bois sous le hangar, ou encore à enrouler les clôtures au bout du champ de dessous. « Jecrois que c’est le moment» as-tu haleté, essoufflée. C’est tout, si peu de paroles échangées. Jean s’est dépêché, s’est changé en vitesse, lui aussi affolé : plus de doute, pour la première fois, tu vas accoucher. Jusqu’au jour de ton mariage, tu n’as jamais quitté cette grande ferme austère, imposante à l’orée des bois, dans ce hameau perché des Martourets. La ferme où tu es née. « On ne sortait jamais », dis-tu aujourd’hui pour expliquer la détresse dans laquelle tu t’es trouvée, un peu comme pour t’excuser. Car ce jour-là, celui de ton mariage, tu as quitté la grande maison de ton enfance pour la première fois. Tu es partie vivre dans une autre ferme, inconnue celle-là, si proche et si lointaine à la fois, à quelques kilomètres au nord, un peu plus haut sur le plateau. La ferme de Jean, ou plutôt celle de ses parents, Julien et Joanna : un arrachement pour toi. Ton mariage t’a jetée dans une famille inconnue, qui t’effraie :ce beau-père autoritaire que tu crains déjà tant, cette belle-mère qui t’intimidecar on dit qu’elle a du caractère. Et Jean, ce fils de vingt-huit ans, que tu connais si peu finalement, et qui respecte l’autorité de ses parents. Du jour au lendemain, te voilà transplantée dans une maison étrangère, dont tu ne saurais t’approprier le moindre recoin. Toute chose ici vit déjà d’une vie qui ne t’appartient pas. Où est ta place ? Tu n’avances que timidement, ta vie est déjà marquée par le renoncement.
8
Ton esprit reste tout entier tourné vers les Martourets, que ton cœur languissant ne parvient pas à quitter. Tu languis loin de ton hameau, de tes parents, tu regrettes les jours heureux du temps passé, ces jours monotones, sans surprise, que déjà tu idéalises. Finalement, tu aurais préféré rester la fille de tes parents. Ici tu te sens niée, ta parole, déjà si rare, ne compte pas. Surtout tu n’oses pas. Tu te sens esseulée, malheureuse et abandonnée. Depuis neuf mois que tu es là, pas un jour sans que tu ne verses des larmes amères, penchée sur les pis des vaches ou courbée sur les manches de la brouette à fumier. Tu te caches pour pleurer. Tes yeux sont souvent rougis, gonflés. Les premiers mois, les nausées t’alanguissaient, souvent tu vomissais. Car déjà j’étais là, bien calée au fond de toi, bercée par ton chagrin, par la mélancolie qui ne te quitte pas. Dis-moi, Albina, quelle place a cet enfant au milieu du chagrin dans lequel tu te noies ? Tu vas devenir mère. Tu vas accoucher de moi, ta fille aînée. Personne ne t’a initiée, d’ailleurs tu n’aimes pas parler de ces choses-là, tu ne saurais pas. La pudeur de ce temps-là. Ton vrai prénom est Louise. Prénom qui n’a jamais servi à te nommer, prénom muet, définitivement figé sur le papier, aussitôt écrit, aussitôt oublié. Tu es Albina, depuis ce jour de ta naissance, où cette autre Albina, ta mère, est morte en te mettant au monde. C’était par une nuit d’avril 1931, à l’étage de la grande maison, dans ce hameau perché des Martourets. A deux heures de la nuit, tu es née, au petit matin ta mère t’a quittée à jamais. Elle t’a laissée seule abandonnée dans le petit berceau d’osier, dans un coin de la grande chambre désolée, où ton père Auguste, abruti de malheur, impuissant, hébété, ne songeait plus à s’occuper de toi.
9