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Sans armée

De
335 pages

En revenant de Paris. — Mon ami Collot. — Toulon. — Le plébiscite de mai 1870. — Départ pour la Guadeloupe. — La vie à bord de la Cérès. — Leblond et, Mariette. — Un homme à la mer. — Cayenne. — La Martinique. — Le débarquement à la Guadeloupe.

Hier encore, dans le train, en revenant de Paris, un monsieur disait, à propos de bruits de guerre, qu’on avait manqué de patriotisme en 1870.

Ah ! mes braves soldats ! quand j’entends dire cela, je pense à vous, mal vêtus, mal équipés, manquant même du nécessaire et cependant si pleins d’abnégation, de courage et de dévouement, faisant si bien votre devoir pendant toute cette campagne d’hiver de l’armée du Nord : à Mézières, à Villers-Bretonneux, à Pont-Noyelle, à Achiet-le-Grand, à Bapaume, à Vermand et à Sainte-Quentin.

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À propos deCollection XIX
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Commandant Kanappe
Sans armée
Souvenirs d'un capitaine (1870-71)
PREFACE
Montluc voulait que ceux qui portent les armes prissent l’habitude d’écrire ce qu’ils ont vu ou fait. Il lui semblait que ce serait plus exac tement dit que par des gens de lettres, qui, suivant lui, « déguisent trop les choses ». De tous temps, en tous lieux, on s’est entretenu des prouesses des gens de guerre. Chez les sauvages de la Nouvelle-Calédonie, les vie ux de la tribu, lorsqu’ils ne peuvent plus aller ni à la chasse ni à la pêche, réunissent les enfants, à certaines heures du jour, devant les cases, et, assis sur la verte p elouse, à l’ombre des arbres à pain à feuilles d’acanthe et des grands cocotiers, sous l’ éternelle verdure, ils racontent, pour exalter leur courage, les combats de la tribu, les hauts faits des guerriers. Chez nous, depuis que la race des vieux soldats a d isparu, nous n’avons plus personne pour conter dans les veillées les faits de nos guerriers ; c’est pourquoi, m’inspirant des idées de Montluc, j’ai voulu écrire ce que nous avons appris, vu ou fait avec mes camarades pendant « l’année terrible », afin que les jeunes qui viennent après nous puissent comparer, juger et mieux faire. KANAPPE.
I
De France à la Guadeloupe
En revenant de Paris. — Mon ami Collot. — Toulon. — Le plébiscite de mai 1870. — Départ pour la Guadeloupe. — La vie à bord de laCérès.— Leblond et, Mariette. — Un homme à la mer. — Cayenne. — La Martinique. — Le débarquement à la Guadeloupe.
Hier encore, dans le train, en revenant de Paris, un monsieur disait, à propos de bruits 1 de guerre , qu’on avait manqué de patriotisme en 1870. Ah ! mes braves soldats ! quand j’entends dire cela , je pense à vous, mal vêtus, mal équipés, manquant même du nécessaire et cependant si pleins d’abnégation, de courage et de dévouement, faisant si bien votre devoir pendant toute cette campagne d’hiver de l’armée du Nord : à Mézières, à Villers-Bretonneux, à Pont-Noyelle, à Achiet-le-Grand, à Bapaume, à Vermand et à Sainte-Quentin. Je laissai dire ce monsieur. Quand il eut fini, j’amenai la conversation sur nos âges et je sus qu’il avait 44 ans. — 44 moins 17, cela vous faisait 27 ans en 1870, dis-je à mon interlocuteur. A quelle armée étiez-vous donc ? — J’étais libéré à ce moment et, comme j’avais un enfant, je ne fus pas rappelé. Dire à ce monsieur qu’il avait manqué de patriotism e n’eût pas été convenable, car je suis persuadé qu’il valait, à ce moment, autant que vous et moi ; il me fut plus agréable de lui démontrer que nous n’avions pas manqué de pa triotisme pendant cette terrible année, mais d’organisation.  — Tous les Allemands, de 20 à 40 ans, ont marché o u ont été prêts à marcher. Les prisonniers de guerre qui ont un peu observé vous d iront qu’ils n’ont vu en Allemagne que des femmes, des enfants et des vieillards ; tout ce qui était valide était chez nous. La meilleure manière de défendre votre fils, votre fem me, votre maison et votre champ, c’était de voler à la frontière ! Si chacun avait eu, comme aujourd’hui, sa place marquée dans l’armée, on vous eût fait rejoindre, et, encadré par de braves camarades, commandé par de bons chefs, vous n’eussiez pas fait plus mauvaise figure que les autres. J’avais affaire à un brave homme ; il convint de bonne grâce de ce que je lui disais, et la conversation roula sur autre chose. Et d’un... Mais il y en a encore beaucoup comme ce monsieur, qui se font injure à eux-mêmes en se croyant plus mauvais qu’ils ne sont. Il ne faut pas exagérer notre valeur, mais il est bon aussi de ne pas l’amoindrir ; car, si nous arrivions à douter de nous, nous serions capables de ne plus oser nous défendre. A q uoi bon ? finiraient par dire quelques-uns. Ce n’est pourtant pas la faute de nos braves soldat s si, après Gravelotte et Saint-Privat, ils ont été enfermés à Metz ! Ce n’est pas leur faute non plus si, après la décision logique, patriotique du conseil de guerre tenu par les chefs de l’armée de Châlons, dans lequel il était décidé de se retirer sur Paris et ensuite sur la Loire, on est allé les livrer aux Allemands en les jetant dans le guêpier de Sedan ! Je vous ai vus à l’œuvre, braves soldats, et je vous dois de dire à vos parents, à vos amis et à nos compatriotes ce que je vous ai vu accomplir pendant cette campagne ; cela leur fera sans doute quelque bien, et ils conviendront peut-être, avec le monsieur de tou t à l’heure, qu’avec des hommes comme vous, menés par des chefs qui n’auraient pensé qu’à la patrie, on aurait pu faire
beaucoup mieux, et que nous n’avons plus le droit, organisés comme nous le sommes, de douter de l’avenir. Mais « tout chemin menant à Rome », je vous prie de me suivre à la Guadeloupe avant de commencer le récit de nos défaites et de nos glo ires. Cela me permettra de vous donner, chemin faisant, des explications sur les causes qui ont amené les malheurs dont vous avez été les témoins pendant « l’année terrible ».
* * *
Dans les années qui précèdent 1870, j’étais en garn ison à Roche fort avec mon ami Collot. Ce dernier étant comme moi fils de pauvres gens, nous avions à peu près les mêmes goûts, que nous étions assez heureux de pouvo ir subordonner à nos bourses. Que de parties de piquet et d’interminables parties de besigue n’avons-nous pas jouées ensemble, dans nos moments de loisir ! mais, quel q ue fût le perdant, nous payions toujours à notre tour ; ainsi le voulaient nos moyens. Nous n’avions pas de compte ouvert au café des offi ciers ; nous soldions nos consommations aussi bien le dernier jour du mois qu e le premier, et cette manière de faire nous avait fait considérer par le maître de l’établissement comme des officiers fort à notre aise, ce qui n’était pas du tout notre cas. C ette aisance relative, sur laquelle on nous jugeait, nous venait d’un brave homme, maître tailleur du régiment, M. Mayer, dont j’ai toujours conservé le meilleur souvenir ; il av ait passé comme nous par la misère et s’en souvenait ; il ne nous demandait de le payer que quand nous serions aux colonies et que nous en toucherions la solde. Le bon Mayer n’allait pas attendre longtemps ; par décision ministérielle du 17 mars 1870, nous étions appelés, mon ami Collot et moi, à servir, du 3e régiment d’infanterie de marine, à Rochefort, à là portion du 2° régiment à la Guadeloupe. Quelques jours après, nous bouclons nos malles et nous partons pour Toulo n, où nous devions nous embarquer à bord de la frégate laCérès,qui devait partir pour Cayenne et les Antilles. A notre arrivée à Toulon, le navire n’étant pas prê t, il nous fallait attendre environ un mois. Nous n’étions pas du tout fâchés de ce retard : placés hors du régiment, nous n’avions pas de service à faire et nous nous promettions de mettre le temps à profit pour renouveler connaissance avec la ville et ses enviro ns. Mais nous avions compté sans l’affreux destin ; quelques jours plus tard, Collot s’étant blessé à la main en jouant avec un camarade, la blessure s’envenima ; il lui vint u n phlegmon érysipèle et on dut le conduire à l’hôpital maritime, où il faillit mourir ; mais son heure n’était pas venue : il devait mourir en brave, quelques mois plus tard, en défendant la patrie. Dès lors, adieu les beaux rêves que nous avions forgés, les amusements projetés ; je dus partager mon temps, en attendant l’heure de l’e mbarquement, entre quelques promenades solitaires et les visites journalières à mon ami malade. Le 20 avril, on nous annonça que le départ aurait lieu le 25. A voir l’état de mon ami, qui allait mieux cependant, je pus me rendre compte qu’il ne serait pas rétabli pour cette date et que je partirais seul. Nous touchions à une époque où il allait se passer de graves événements ; car, depuis que l’Empereur s’était laissé tromper par M. de Bis marck, qui avait pris soin de venir le trouver à Biarritz, en 1865, pour obtenir sa neutralité pendant qu’il battrait l’Autriche, aidé par l’Italie que nous avions unifiée, fait forte, et qu’il ferait à notre porte un grand empire allemand, autrement redoutable que ne l’était l’Autriche, à laquelle pas un pouce de notre territoire ne touchait, la nation était mécontente de voir l’équilibre européen rompu au
profit de l’Allemagne, de se voir amoindrir par la faute d’un gouvernement qui s’était emparé du pouvoir pour l’exercer aussi mal, pour fa ire la guerre du Mexique et tant d’autres fautes. L’Empereur sentait le terrain lui manquer. Il craig nait pour l’avenir de son fils. Il se rappelait les paroles prophétiques de M. Thiers, au Corps législatif, dans la séance du 3 2 mai 1866, avant Sadowa ; la célèbre lettre que lui écrivit après cette bataille la reine de Hollande, dans laquelle elle lui disait, entre autres choses : « ... Je regrette que vous ne voyiez pas le danger d’une puissante Allemagne et d ’une puissante Italie. C’est votre dynastie qui est menacée et c’est elle qui en subira les suites ». Et cette autre lettre d’un des serviteurs de l’empire, M. Magne : « Le sentime nt national serait profondément blessé, cela me paraît hors de doute, si, en fin de compte, la France n’avait obtenu de son intervention que d’avoir attaché à ses flancs d eux voisins dangereux par leur puissance démesurément accrue. Tout le monde se dit que la grandeur est une chose relative, et qu’un pays peut être diminué, tout en restant le même, lorsque de nouvelles forces s’accumulent autour de lui. » Oui le sentiment national était « blessé », et l’Em pereur, pour se faire pardonner ses fautes, pour attacher à l’empire les partisans du régime parlementaire, chercha à créer l’empire libéral. On crut un moment qu’on allait toucher au régime de liberté ; ce fut au point que M. Thiers, en désignant les Ministres, avait dit : « C e sont mes idées qui siègent sur ce banc. » Mais l’Empereur, n’entendant pas aller trop loin dans cette voie, fit rédiger un sénatus-consulte qui modifiait simplement pour la f orme quelques articles de la constitution de 1852. Et comme la présentation de ce sénatus-consulte, qui fut voté par le Sénat le 20 avril « provoqua dans tous les esprits une vive agitation », il voulut, pour s’assurer s’il avait encore la nation avec lui et se donner plus d’autorité, le soumettre au peuple sous forme de plébiscite. Le 23 avril, un décret convoqua, pour le 8 mai, tou s les électéurs à voter, paroui ou parnon,sur cette formule : « Le peuple approuve les réformes libérales opérées dans la constitution depuis 1860, par l’empereur, avec le concours des grands corps de l’Etat, et ratifie le sénatus-consulte du 20 avril 1870. » Ce décret fut appuyé par un manifeste de Napoléon I II. On y lisait ce passage, qui donne le secret du plébiscite : « Donnez-moi une nouvelle preuve de confiance en ap portant au scrutin un vote affirmatif ; vous conjurerez les menaces de révolution, vous assoirez sur une base solide la liberté, et vous rendrez plus facile, dans l’avenir, la transmission de la couronne à mon fils. » A la lecture de ce document, on sentait l’inquiétud e de l’Empereur pour sa couronne, qu’il craignait de ne pouvoir transmettre à son fils, et cette crainte va lui faire commettre des fautes irréparables pour lui et les siens. Ici, comme partout ailleurs, les bons Toulonnais se demandaient, entre deux parties de dominos — c’était le jeu favori du pays — ce que l’avenir nous réservait. « Si nous votons oui,disaient-ils, c’est donner un blanc seing à l’Empereur, le droit de faire ce qu’il voudra, de nous entraîner dans des aventures pour chercher à réparer les fautes commises. Si nous votonsnon,lui retirer notre confiance et la donner à l  c’est ’opposition, qui grossit depuis plusieurs années. C’est peut-être empêcher la guerre, les aventures au dehors que nous redoutons, mais c’est peut-être aussi la révolution chez nous ; car, l’Empereur détient la force, et comme il veut surtout mettre s on fils à sa place, qui peut savoir comment les choses peuvent tourner ? Peut-être perd rions-nous le peu de liberté que nous avons ! » On voit les perplexités de ces braves gens.
Pendant les quelques jours qui précédèrent l’embarquement, j’allai passer les soirées dans les lieux publics, pour me former, s’il était possible, une opinion sur la situation ; car on ne pouvait savoir grand’chose par les journaux, qui n’étaient pas libres. Mais on ne pouvait guère en apprendre davantage dans les lieux publics : beaucoup de gens ne savaient rien, et ceux qui savaient quelque chose se tenaient sur leurs gardes, craignant la police, de sorte qu’on n’en sortait guère plus instruit qu’en y entrant. Pour moi, peu versé dans les finesses de la politique, je ne comprenais qu’une chose : c’est que les fautes commises depuis dix-huit ans a vaient singulièrement contribué à bouleverser à notre désavantage la carte de l’Europ e, et que je ne voyais pas bien comment un plébiscite pourrait nous être utile pour modifier un état de choses que notre gouvernement avait fait, et qui n’aurait certainement pu exister sans la campagne d’Italie, dans laquelle il avait prodigué le sang et l’argent de la France. Le 25 avril, avant de m’embarquer, j’allai voir mon ami Collot et le trouvai en bonne voie de guérison. En me voyant sur mon départ, il n e pouvait se tenir au lit, le brave garçon : « Je suis guéri », disait-il, et il voulai t se lever, partir avec moi ; mais il était encore trop faible ; nous eûmes quelque peine, le docteur et moi, à lui faire comprendre qu’il devait renoncer à cette idée : un autre navir e devant partir sous peu pour les Antilles, suivre de près laCérès,nous fîmes voir à Collot qu’il serait définitivement guéri à ce moment, et qu’il profiterait de cette occasion pour venir me rejoindre à la Guadeloupe. Je lui fis mes adieux. Nous nous dîmes au revoir, c omptant l’un et l’autre que la séparation serait de courte durée. Le même jour, à 2 heures de l’après-midi, nous levons l’ancre, et nous nous dirigeons vers le détroit de Gibraltar, pour gagner de là l’Océan Atlantique. Sur cette vieille frégate, transformée pour la circonstance en transport, nous n’avions pas toutes nos aises ; il n’y avait de places régulières que pour les officiers du bord, qui occupaient les cabines. Quant aux officiers passagers, on les avait casés où et comme on avait pu. On avait cloué sur le pont de la batte rie quelques barres de bois sur lesquelles on avait tendu de vieilles toiles à voil e pour nous faire un coin à part qu’on appelait leposteofficiers passagers, dans lequel ou avait plac é une cuvette pour des sept, et à chacun un cadre, ou hamac rigide. C’était un étouffoir malpropre, étant donné notre nombre. Nous nous serions bien passés de la toile, qui nous privait du peu d’air qui circulait dans la batterie, et dont jouissaient à l eur aise les matelots et les soldats passagers ; mais, que diable, on n’est pas officier pour rien ; il fallait bien un peu de décorum ; au risque de nous asphyxier, on ne pouvait nous mêler au nombre ; ainsi le veut l’usage en temps de paix. Entassés de la sorte, nous passions la plus grande partie de notre temps sur le pont. On y couchait même : l’heure de dormir venue, on pr enait une couverture et on se faufilait pour aller se coucher à l’air, dans un endroit où on avait reconnu qu’on ne serait pas trop dérangé par les manœuvres de la nuit ; de sorte qu’on ne rentrait dans la cabine improvisée que quand on ne pouvait pas faire autrement, en temps de pluie ou quand on n’avait pas mis les tentes. Nous nous entendions bien, heureusement, et j’ai co nservé de cette traversée et de mes camarades de voyage le meilleur souvenir. On lisait, on causait, on tâchait de rire le plus possible pour rompre la monotonie de la vie de bord, pour oublier les amis, la famille qu’on avait laissés en France. Peine perdue, on rev enait quand même à parler des. événements qui allaient sans aucun doute se passer dans notre cher pays, pendant notre absence, et nous nous livrions à des discussi ons interminables, qui n’amenaient pas toujours la lumière. Pourtant, nous finissions par être fixés sur les causes qui avaient amené « les points noirs à l’horizon », et, grâce a ux connaissances de quelques-uns
d’entre nous, la conversation prenait souvent une tournure intéressante et instructive que je n’ai pas à regretter.  — Allons ! bon, disait tout à coup le capitaine Le blond, un vieux qui avait fait les guerre de Crimée, d’Italie et du Mexique, « qui la connaissait » et qui n’entendait pas qu’on doutât de l’infaillibilité de l’Empereur, vou s voilà encore partis avec vos dis-eussions, qui n’avancent à rien. L’Empereur, qui est un malin, saura bien nous tirer de là. Voilà ce que c’est que de n’avoir rien à faire. Fumez plutôt une bonne pipe, sacrebleu ! Mais le capitaine Mariette voulait causer, il aimai t cela. Il connaissait son histoire. Il était bon conteur, on l’écoutait avec plaisir, il l e savait, et lorsqu’il avait enfourché son dada, ce n’étaient pas les exclamations et les inte rruptions du capitaine Leblond qui pouvaient l’arrêter ; elles avaient pour effet contraire de l’exciter, de le rendre plus clair, plus persuasif, au grand avantage de tous, même de son brave adversaire, sous la rude écorce duquel se cachait un bon cœur et qu’il aurait peut-être fini par convaincre, si la traversée avait duré plus longtemps. Mais il y avait des moments où ça n’allait pas tout seul, où le capitaine Leblond paraissait être réellement fâché. Un soir, nous venions de quitter le port de Sainte- Croix de Ténériffe — une des Canaries — et la mer était assez grosse. Assis à l’ arrière, nous regardions la traînée lumineuse que faisait le sillage de notre navire dans l’eau phosphorescente en écoutant le capitaine Mariette, qui, mis en goût sans doute par la lecture qu’il avait faite dans la journée, nous faisait la narration des immortelles campagnes de la République en 1794 et au commencement de 1795, qui nous amenèrent la paix avec la Prusse et l’Espagne, « campagnes sans exemple dans les annales du monde », disait Fox au parlement anglais, qui assurèrent le salut de la Révolution et donnèrent à la France la Belgique, la Hollande, toute la rive gauche du Rhin, une partie du Piémont, de la Catalogne et de la Navarre ; paix qui fut signée à Bâle le 5 avril 1795. « Le comité du Salut public avait déclaré nettement que la première condition de la paix était la cession de la rive gauche du Rhin. Ainsi la diplomatie ignorante et plébéienne de la République avait le sentiment de la gloire et des intérêts nationaux plus hardiment que la brillante diplomatie monarchique, si souvent embarrassée d’intérêts dynastiques ; elle demandait de suite et sans hésiter le Rhin ! le Rhin tant désiré de Richelieu, et dont Louis XIV n’avait pu toucher qu’une partie. » Et ce résultat était acquis un an avant que Bonaparte se fut fait connaître par sa belle campag ne contre l’Autriche en Italie, campagne qui fut « le roman de sa vie ». Et notre patriote capitaine ajoutait :  — Que ne s’est-il arrêté là, pour sa gloire et la grandeur de la patrie, au lieu de faire quinze ans de guerres inutiles, simplement dans l’intérêt de sa dynastie, et de rendre, à la fin, la France épuisée et plus petite qu’elle n’était au traité de Westphalie, sous Louis XIV, en 1648 ; perdant ainsi, par son ambition, tou tes les conquêtes de la Révolution après avoir ameuté toute l’Europe contre nous !...  — Sacrebleu ! grogna le capitaine Leblond, qui fum ait sa pipe assis sur une cage à poules, et qui n’avait pas bronché jusque-là, vous comptez donc pour rien Marengo, Austerlitz, Wagram, Friedland et la Moscowa ? — Hé ! si je les compte pour quelque chose ; mais, jugeant l’arbre à son fruit, elles me font l’effet de ces belles lampes auxquelles les in sectes vont le soir se brûler les ailes. Vous connaissez, comme moi d’ailleurs, mon cher ami , et je viens de rappeler tout à l’heure, vous l’avez entendu, que malgré ces belles batailles, modèles de science militaire et dans lesquelles nos soldats se sont co nduits en héros, le résultat a été la perte des conquêtes de la Révolution et l’anéantissement de la France à la suite de deux envahissements par les armées de l’Europe coalisée contre nous.
Et s’il n’y avait eu que cela, dit le capitaine Mar iette, ce n’eût été que demi-mal pour notre pays ; mais Bonaparte se faisant empereur nou s a dotés d’une dynastie dont un rejeton, copiant l’oncle, s’est fait empereur à son tour, malgré son serment de fidélité à la République ; et ce dernier, si je ne me trompe, n’a ura pas précisément fait non plus le bien de notre pays, en unifiant l’Italie, sans le secours de laquelle l’unité de l’Allemagne n’aurait pu se faire ; car c’est grâce à l’Italie unie à elle que la petite Prusse protestante, qui en cherchait le moyen depuis longtemps, put diviser les forces de l’Autriche en 1866, battre celle-ci à Sadowa et faire à son profit une grande Allemagne. Faire l’unité de l’Italie était pour nous une grand e faute politique, mais ne pas empêcher celle de l’Allemagne, y prêter la main même, en laissant faire, en était une non moins grande ; d’ailleurs, comment aurait-on pu s’y opposer à ce moment après qu’une partie de l’armée avait été ruinée dans la guerre inutile du Mexique ?...  — Ah ! c’en est trop, dit le capitaine Leblond, qu i. s’était levé comme s’il eût été mû par un ressort, et qui s’avançait furieux vers le c apitaine Mariette ; trêve à vos plaisanteries, mon cher ! Je ne permettrai pas qu’on insulte nos braves du Mexique ! — Loin de moi, mon cher Leblond, l’idée de vouloir toucher à la vaillance, à l’honneur de nos soldats, qui est nôtre ; vous connaissez les principes généraux de la subordination : « L’autorité qui donne les ordres e n est responsable », et ce n’est pas leur faute si, après s’être conduits en héros, loin de la France, à l’affaire du 5 mai, à Puebla et sur vingt points divers, le résultat a ét é déplorable pour nous : beaucoup d’argent et d’hommes sacrifiés en pure perte, et, d evant la menace des Etats-Unis, le retour forcé, le prestige perdu. Vous savez bien que ce n’est pas la faute du maçon, qui a pu faire de son mieux, employer tout l’art du const ructeur, si la maison s’écroule après que le propriétaire et l’architecte lui auront prescrit de construire sur un mauvais terrain. Nous en étions là de la discussion, qui menaçait de s’aigrir, car le capitaine Leblond, qui savait marcher bravement à l’ennemi quand il en avait reçu l’ordre, n’aimait pas à rechercher les causes qui produisent les effets, quand un cri retentit : « Un homme à la mer ! » Il était 11 heures ; la lune venait de se coucher, la. nuit était noire et la mer assez forte. C’était l’heure à laquelle les matelots relèvent le urs camarades de service dans les différentes parties du navire. On avait entendu, un peu avant, les coups de sifflet des seconds-maîtres et des quartiers-maîtres, suivis des cris : « Debout, debout au quart ! » A ce bruit, les matelots, demi-éveillés, avaient sa uté hors des hamacs et s’étaient rendus sur le pont, où avait lieu le rassemblement. L’un d’eux, un jeune quartier-maître fourrier, poussé par un besoin pressant, avait enja mbé une corde qu’on avait mise provisoirement, au départ de Ténériffe, pour fermer la « coupée », et s’était placé au sommet de l’escalier suspendu à l’extérieur, au-dessus de l’eau. Ses camarades l’avaient vu aller à cet endroit, comme il en avait pris l’ha bitude quand, pendant la nuit, il en éprouvait le besoin. Tout à coup, ils avaient entendu le bruit d’un corps tombant à la mer, suivi d’un appel désespéré : « Au secours ! » Après le cri Un homme à la mer », poussé par le matelot de service aux bouées, celui-ci avait tranché d’un coup de hache la corde qui suspendait la bouée placée du côté où était tombé le quartier-maître, et la manœuvre avai t commencé pour arrêter laCérès. Mais nous étions à la voile ; il ventait frais ; nous filions bien et nous étions à 500 mètres du point où était tombé le pauvre jeune homme quand le navire fut arrêté. — L’entendez-vous appeler ? demandait-on aux gens de l’arrière. — Non. On l’a entendu, mais on n’entend plus rien.  — Je n’ai entendu qu’un seul cri, dit un matelot q ui se trouvait près de la coupée au moment où le quartier-maître fourrier était tombé, et il est à supposer que le pauvre