Sao Paulo

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Sao Paulo et sa région métropolitaine regroupe 18 millions d'habitants : travail, drogue, associations, vie quotidienne, famille sont des thèmes récurrents dans toutes les banlieues du monde mais qui connaissent ici des changements contrastés, voire contradictoires. La banlieue plie mais ne rompt pas. Lieu de concentration des problèmes qui prend la place du lieu de travail, elle est pleine de passages, de passeurs qui nouent une chaîne d'autonomie morale à travers diverses formes de résistance.
Publié le : jeudi 1 octobre 2009
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EAN13 : 9782296236417
Nombre de pages : 494
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Sao Paulo
La ville d'en bas

Sous la direction de Robert CABANES et de Isabel GEORGES

Sào Paulo
La ville d'en bas

L'Hltmattan

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09896-1 EAN : 9782296098961

SAO PAULO, DEBUT

DE SIECLE : LA VILLE D'EN BAS

sous la direction de Robert CABANES & Isabel GEORGES

T able des matières

Cadrages RobertCABANES, IsabelGEORGES
Première partie

9

- Travail

Chapitre 1. Prolétaires dans la tourmente néo-libérale 23 Robert CABANES 45 Chapitre 2 - La débrouille: le commerce informel des camelots CarlosFREIRE da SILVA Chapitre 3 - Migrants boliviens et travail informel dans le circuit de la confection CarlosFREIRE da SILVA 57 Chapitre 4 Entre discrimination et reconnaissance, les employées domestiques

-

IsabelGEORGES

Chapitre 5 - La collecte et le traitement des déchets Robert CABANES, Monica Vir;giniaDE SOUZA Chapitre 6 - Travail informel. formes de reconnaissance et de représentation syndicale Isabel GEORGES Deuxièmepartie - Drogue et trafic

69
89

105

Chapitre7 - Illégalismes populaires et relations de pouvoir dans les trames de la

ville 125 Vem da Siva TElLES Chapitre 8 Pratiques urbaines aux frontières incertaines entre illégal, informel, illicite 135 Vera da Silva TElLES, Daniel VELOSO HIRATA Chapitre 9 Gérer le vivre-ensemble dans et hors de la prison: la trajectoire d'un

-

-

agent pénitentiaire à un moment de transition
Rafael GODOI Chapitre 10- Les 'Racionais' et la vida loka Daniel VELOSO HIRATA Capitre 11 - Note sur les 'débats' du 'monde du crime' Gabriel de Santis FELTRAN

151
167

183

5

Troisièmepartie - Associations Chapitre 12- Le sens politique des pratiques de responsabilité sociale des entreprises Tatiana deAmorim MARANHAo 193 Chapitre 13- Les 'entités' sociales et l'essor de la gestion concurrentielle de 211 l'engagement civique José César deMAGAIHAES Junior
Chapitre 14

-

Les acteurs du travail associatif:

continuités

et discontinuités

de

235 l'action sociale Silvia C. Mirande Ferreira Chapitre 15 Politiques d'inclusion sociale: des publics cibles aux histoires de vie

Ludmila CosthekABIUO
Daniel de LUCCA.
Quatrième partie

Chapitre 16 - 'L'invention'

257
de la population de roe 275

Chapitre 17

-

- Vivre ensemble et vivre pour soi Interventions récentes dans la ville : processus, agents, résultats

291

Cibèle Saliba RIZEK

303 Chapitre 18 Une dispute pour l'espace dans la périphérie de Sào Paulo Eliane ALVES da SILVA Chapitre 19 -L'espace collectif inexistant: vivre à la COHAB de Cidade Tiradentes Ana LAVaS
Chapitre 20

-

- Les catholiques dans la transition religieuse
Ariana RUMSTAlN

323 343

RonaldodeAlMEIDA,
Cinquième partie

- Espace privé, espace public Chapitre21 - 'Travailleurs' et 'bandits' dans la même famille: manières de dire et signification politique 359 Gabriel de Santis FELIRAN Chapitre 22 -Interruptions et recommencements; femmes chefs de famille monoparentales Yumi Garcia dosSANTOS 379
Chapitre 23

- Violence

domestique

et reconfigurations

familiales

397

RCABANES, MA da Silva PereiraCOSTA, R Carvalhoda SILVA, y: Garcia dos SANTOS Chapitre24 Quelle dialectique possible entre espace privé et espace public? 421 Robert CABANES 451 Conclusion: RCabanes ,. I.Geopp

-

Annexe:

Irlys (RCabanes, S. Ferreira»

457

6

Remerciements A l'origine de ce livre, deux contrats de recherche successifs entre l'Université de Sao Paulo, à travers Vera da Silva Telles et Cibèle Rizek et l'Institut de Recherche pour le Développement (Etienne Henry, Robert Cabanes) appuyés par le Conseil National de la Recherche brésilien (Cnpq). Une première publication a eu lieu à Sao Paulo: Nas tramas da cidade, trqietorias urbanas e seus territorios, Humanitas-Ird, 2006 dont 5 des auteurs ici présents participaient déjà (Daniel Veloso Hirata, Eliana Alves da Silva, José Cesar de Magalhaes Jr, Robert Cabanes et Vera Telles). Par la suite un contrat de l'IRD et de l'Université de Campinas introduisait Isabel Georges, ainsi que Silvia Miranda Ferreira et Ludmila Abilio, qui s'étaient transférées de Sao Paulo à Campinas et qui faisaient partie de l'équipe initiale, cependant que Cibèle RIZEK qui avait depuis le début accompagné ce travaille poursuivait avec Ana Lavos et Monica Virginia de Souza. Carlos Freire et Rafaël Godoi avaient rejoint entre temps l'équipe de l'Usp et nous nous sommes attachés la collaboration des autres participants de ce livre au hasard de rencontres sur le terrain (Gabriel Feltran, Daniel de Lucca, Yumi dos Santos) ou de contacts universitaires venant d'effectuer des travaux de terrain (Ronaldo de Almeida, Ariana Rumstain, Tatiana Maranhàao). Nous devons un grand merci à Marcia de Paula Leite qui a permis l'établissement du contrat de l'IRD avec l'Université de Campinas et qui n'apparaît pas dans ce livre pour raison de surmenage: mais le travail n'est pas fini et ce n'est pas le dernier livre. Et un autre à Chico de Oliveira ce gourou de résistance toujours fidèle à l'injonction de lucidité, fort utile par les temps qui courent.
Traduction de RCabanes smif pour le chapitre 8 (Angelina PERAL VA)

Les auteun (dans l'ordre des chapitres)
-Robert CABANES, Institut de Recherr:hepour le développement (robert.cabaneS@wanadoolr) -Isabel GEORGES, Institut de Recherche pour le Développement (geo'l,eS@bon4Y.ird.jr) -Carlos FREIRE da Silva, Doctorant Sociologie, Université de Sào Paulo (carlos-freire@terra.com.br) -Monica Virginia de SOUZA, Doctorante Urbanisme, Université de Sào Paulo (monicavS@uol.com.br) -Vera da SILVA 'TELLES, Professeur Sociologie, Université de SàoPaulo (tellesvS@uol.com.br) -Daniel VELOSO HIRATA, doctorant Sociologie Université de Sao Paulo
(veloso.daniel@3uol.com.br)

-Rafaël GODOI, doctorant Sociologie, Université de Sao Paulo, (r'!Jgodoi@yahoo.com.br) -Gabriel de Santis FELTRAN, Professeur, Université de Sao Carlos
(gabrielfeltran@gmail.com)

7

-Tatiana de AMAURIM MARANHAO,
(tatimaranhao@yahoo.com.br

Doctorante,

Université de Sao Paulo

-José César MAGALHAES Junior, Doctorant Sociologie, Université de Sao Paulo
(!(!ce.at@uol.com.br

-Silvia MIRANDA FERREIRA, Doctorante Sociologie, Université de Campinas (ferreirasilvi@yahoo.com.br) -Ludmila Costeck ABILIO, Doctorante Sociologie, Université de Campinas (/ud78@Yahoo.com.br) -Daniel de LUCCA, Doctorant Anthropologie, Université de Sao Paulo,
(dande/ncca@gmail.com)

-Cibèle SAUBA RIZEK, Professeur Sociologie, Université de Silo Paulo (cibelen@uol.com.br) -Eliane Alves de SOUZA; Doctorante Sociologie, Université de Sao Paulo (elianeas@usp.bry -Ana LA VOS, Doctorante Sociologie, Université de Sao Paulo (ana/avos@gmail.com) -Ronaldo de ALMEIDA, Professeur Anthropologie, Université de Campinas
(ronafdoa@unicamp.bry

-Ariana RUMSTAIN, Doctorante Anthropologie, Université de Rio de Janeiro (arianarumdain@yahoo.com) -Yumi GARCIA dos SANTOS, Docteur en Sociologie, Centre d'Information Femme, Sao
Paulo (yumigds@uol.com.br)

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8

Cadrages (R.Cabanes, I.Georges)
Parler de la vie et de la ville d'en-bas suppose d'évoquer télégraphiquement ce dont on ne parlera pas. De la ville murée dans ses alarmes électroniques, de la ville globalisée fermée dans ses immeubles intelligents, de l'arrogance de la richesse quand le bikini d'une boutique vaut le prix d'un appartement de banlieue. Chaque habitant sait cela et vit avec ce qui est à sa portée. Dans son milieu et avec luimême. Ce sont ces deux rapports dont il est question ici : de la manière dont ils se sont construits dans les situations de domination; de la manière dont ceux qui les subissent tentent de les dépasser en essayant parfois de les construire à des échelles plus larges que celles de leur milieu social immédiat. Au travers de parcours qui traversent diverses formes de travail et d'activité, mais aussi la religion, les manières de vivre ensemble, les transformations de la famille. On pourra se surprendre, à la lecture de ce livre, des références constantes à une époque du passé pas si lointaine qui réapparaît, à la lumière du jour néolibéral actuel, comme un moment de fondation détruit à peine né. Ce que fondait la théologie de la libération apparaît, aujourd'hui. insondable tant son souvenir est vivant, et sans doute magnifié. C'est dire les déceptions de l'époque actuelle et les attentes frustrées, malgré un Parti des Travailleurs au pouvoir devenu le guide de l'insertion de la nation dans la mondialisation La platitude de la situation actuelle est à relier à ce réalisme asséné par une information économique qui vise à l'obscurcissement délibéré des savoirs, aux vérités idéologiques de passage, à ce goût hautement cultivé de tuer l'autre pour prendre sa place. Certes ce n'est pas ainsi que l'on décrit précisément le Brésil, mais ce tableau de fond, cet air du temps de la mondialisation sauvage par le haut et par le bas, il en participe, 'comme tout le monde'. I - Du travail.. (chapitreslà 6) Existe une suspicion croissante sur les fondements et les justifications de la raison politique. Celle dernière apparaît de moins en moins guidée par une perspective de 'bien commun' ou de 'citoyenneté', par le souci de raisonner la raison économique en s'y déclarant égale, voire supérieure, dans un cadre national qui fournissait la clôture des bases de négociation, de conflit et de partage des revenus. Elle est de plus en plus orientée par une perspective économique imposée par le capital financier, auquel chaque nation se propose d'offrir les meilleures conditions de sa reproduction dans le cadre de la compétition mondiale. La stratégie d'accumulation massive de capital s'effectue nécessairement aux dépens du travail. Sont ainsi développées des politiques de segmentation de la force de travail, à terme des politiques d'individualisation, qui réorganisent le marché du travail sur la base d'une précarité censée développer une nouvelle énergie, celle de

9

l'employabilité individuelle et de l'auto-entreprisel. Le capital productif organise la production avec ses managers sur la base du travail dit <participatif' d'où sont exclues les organisations collectives construites par les travailleurs qui sont remplacées par des formes de <management' pensées et mises en œuvre par les entreprises. Cette neutralisation de leur action sociale, confirmée par le pouvoir politique, éclaire de manière crue une dynamique économique où la maximisation de l'accumulation de capital devient en elle-même une éthique impérieuse2, à l'encontre, parfois, du management industriel de production. Cette contradiction interne au système capitaliste associe une stratégie d'individualisation 'artiste' dans le travail3 à une stratégie de vulnérabilisation de ce même travailleur par les politiques de précarité de l'emploi et de contrôle accru de l'activité productive4. Elle ne propose pas d'issue sur le plan de la revalorisation du travail. Elle reste très sélective sur le plan du partage des bénéfices car elle en limite l'accès aux salariés les plus qualifiés, qui ne sont qu'une fraction minime des travailleurs des pays de la périphérie. La nouvelle configuration du travail salarié régulier est celle d'une plus grande insécurité et d'une réduction des droits, comme si le caractère de subordination reconnu au travail salarié était remplacé par une relation purement commerciale. Chaque nation va à son rythme vers 'l'économie communiste de marché's qui associe au régime du marché, des régimes divers de limitation de la démocratie. 'L'économique', nouveau Narcisse, est en voie permanente de développement en même temps que de décomposition puisqu'il se définit sans autre référent que lui-même, comme une <éthique'6 qui subordonne le politique à ses fins et s'applique à tous les domaines de la vie. L'affaiblissement du statut du travail salarié produit la diversification et la croissance du travail informel. Le 'vieil' emploi informel d'abord. L'ancienne vision des années 19607 qui considérait le travail informel comme partie intégrante du développement capitaliste reste toujours valide et heuristique aujourd'hui: mieux, l'emploi informel s'amplifie et devient partie indispensable du développement du capital sous la forme de coopératives de travail, contrats commerciaux, soustraitances en cascade qui se substituent aux formes d'emploi statutaires et régulières. Il est planifié comme élément structurant de la concurrence internationale facilitant la circulation des marchandises et celle des hommes aussi, par les migrations suscitées et déclarées illégales. Le travail d'assistance sociale et l'économie solidaire font également un bond en avant dû à la croissance des inégalités. Ce travail est issu de sources 1- Voit certains programmes de développement urbains ou le titre de la revue: VOCE SA : Toi, société anonyme 2- Ce texte a été écrit avant la crise financière amorcée en octobre 2008 3- Luc BOLTANSKI, Eveline SCHIAPELLO, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 2000 4- Richard SENNET, Le travail sans qualités, Albin Michel, 2000 5- Alain SUPIOT, Le Monde, 23 janvier 2008, Voilà 'l'économie communiste de marché', 6- Ethique et économie, l'impossible mariage ? Revue du MAUSS, n015, 1° semestre 2000 7- Francisco DE OLIVEIRA, Critica à razaao dualista, Paz e Terra, 1962 10

variées: charité privée, redistribution publique, capital accumulé post-production et soustrait à la fiscalité de manière volontaire ou prélevé de manière légale. Les conditions objectives de l'exercice de ce travail sont également tirées vers la précarité: flexibilité de l'emploi et réduction des droits. La légèreté du traitement du travail dans l'économie suscite, dans le monde entier, une forte expansion du narco-trafic. Qudques milliers de points de vente dans une ville comme Sao Paulo employant chacun une vingtaine de personnes donnent un emploi à quelques 150 à 250.000 personnes. Mais c'est peut-être moins la croissance de cette activité qui attire l'attention que sa capacité à imprégner la vie quotidienne par ses modes de faire et de penser. La diversification et la complexification de la matrice sociale du travail est donc liée à l'essor de nouvelles formes de travail, à leur caractère éphémère, à leur interpénétration au long d'une vie. Ceci concerne les couches de la population qui vivent de leur travail, et plus sûrement les couches inférieures de l'échelle sociale. Outre une question de survie, qui s'est toujours posée pour certains, c'est aussi une question fondamentale d'existence et de reconnaissance sociales. Pris entre la stratégie improbable de l'accès à l'emploi de qualité stable, et celle, inévitable, de la débrouille, le travailleur est obligé à faire feu de tout bois. Mais si les conditions empirent, la position subjective du travailleur, à la fois <marchandise et sujet'8, reste, à son fondement, identique: seul l'investissement personnel permet de donner du sens à l'activité. La distinction fondatrice des ergonomes entre travail prescrit et travail réel reste utile pour étudier les formes d'appropriation par les travailleurs de ces nouvelles activités au sein de nouvelles formes d'emploi. Qu'il s'agisse d'Ong humanitaire ou de multinationale, cette activité d'appropriation, en toutes circonstances, donne sens au travail9. Mais si cette stratégie ne peut s'exercer que de manière individuelle, si elle est dans l'incapacité de s'exercer de manière collective, elle reste prisonnière de la stratégie de l'individualisation capitaliste. La tension entre une imposition puissante de nouvelles formes de travail et de rapport au travail et les multiples formes de résistance, au travail et ailleurs, qu'elle suscite, permet de décrire un espace de la politique. Les articles ci-dessous décrivent l'espace public d'expression du travail selon plusieurs angles de vue. Vues à travers les personnes et les familles, les stratégies de vie (ch.1) représentent autant de fuites par rapport à une prise en charge directe du travail, et autant de manières de le réinvestir de façon biaisée. L'issue religieuse offre des voies différentes: refus eschatologique des maux et misères, politiques de l'amitié ou entraides par la prière; aucune ne s'adresse, directement ou pas, aux maîtres du travail, même si elles sont informées
8- Maurizio LAZZARATO, Muriel COMBES, Bernard ASPES, Le 'travail', un nouveau débat pour de vieilles alternatives, FUTUR ANTERIEUR, n035-36,1996, p.71-100 9- Maud SIMONET-CUSSET, Penser le bénévolat comme travail pour repenser la sociologie du travail, LA REVUE DE L'IRES, n044, 2004/1. Dans la langue française, l'impossibilité de séparer, comme dans la langue anglaise, le work (bénévolat) du labour (travail salarié) a longtemps retardé un examen du bénévolat en tant que travail. Il

souvent par des histoires de travail. L'issue socialo-festive ou anarcho-sociale ne s'adresse pas non plus aux maîtres du travail, mais la dynamique sociale qui en ressort, la pensée d'une unité culturelle populaire, semble pouvoir se reconstituer à propos du travail, en suivant un mouvement social plutôt qu'en l'initiant. Une attente directe sur le travail existe pour les plus jeunes qui exprime une vraie colère. Un dénominateur est commun à ces dynamiques: le retour, direct ou indirect, sur les rapports sociaux de travail incorpore le jugement que la justice au travail est une chose très relative et le sentiment que l'égalité des sexes est une chose juste, qui devrait s'exprimer au travail. Au niveau du métier, les camelots (ch 2) constituent une variable traditionnelle d'ajustement du marché du travail, où l'égalité numérique des sexes est parfaite; et l'égalité morale aussi. Les camelots sont obligés de passer par un marché de la protection politique qui se substitue à celui de la subordination salariale et qui est moins balisé, plus sauvage. L'expansion de ce type d'activité (avec la liberté du commerce et ses effets de contrebande et de mobilités accroes) s'accompagne de l'expansion des irrégularités et des concurrences qui les réduit à revendiquer une sorte de statut minimum de reconnaissance sociale (un droit du travail qui se réduit aux plus simples prémiss~s d'un droit au travail) que les urbanistes et politiques de droite voudraient carrément ignorer pour nettoyer la ville. La violence de cette domination apparaît au grand jour lorsque les camelots tentent de s'organiser. Au niveau du métier encore, les couturières (ch3). D'abord, les couturières brésiliennes, travailleuses à domicile, la plupart anciennes ouvrières d'usine 'réemployées' par des sous-traitances en cascade, sans contrat de travail, ni commercial, seulement avec la promesse orale d'un échange. Elles connaissent l'esclavage des temps de travail irréguliers, des paiements aléatoires et sont les victimes directes de cette mondialisation sauvage, abandonnées en outre des syndicats. Dans l'impossibilité d'exprimer leurs revendications très directes sur le travail, elles 'se battent' dans le rôle de piliers de la famille, leur lieu de travail et de vie, dont le seul but est d'aider la génération suivante à mieux se positionner dans le travail et la société. Leur formation en coopérative, phénomène marginal, est en outre polluée par les exploiteurs de main d'œuvre qui réinventent des ateliers de travail du style début du 20° siècle. La couture est facteur d'égalité des sexes chez les boliviens du Brésil : hommes et femmes y participent de manière égale et peuvent poursuivre également une activité plus lucrative dans le commerce ou la production comme 'patrons'. A l'origine recrotés dans les ateliers coréens qui les renvoient ensuite à domicile pour éviter les contrôles de l'inspection du travail, les boliviens sont dans la même position que les couturières brésiliennes, clandestinité en plus. Mais les révoltes cachées contre les compatriotes qui les exploitent ne sont pas rares, et la réalimentation en main d'œuvre fraîche, mal dégrossie de la campagne, doit être constante. Comme si des rapports de classe n'étaient pas étouffés par les rapports communautaires nationaux.

12

Chez les employées domestiques (ch 4), la substitution d'une identité 'verticale' imposée par l'employeur par une identité horizontale entre travailleurs est- lente mais paraît irréversible. Ce mouvement, fruit d'une ré£1exivité sur un travail dont l'origine est l'esclavage, est directement relié à leur propre situation conjugale qui connaît une inflexion dans un sens plus libre et interactif; comme si ces deux mouvements étaient liés. Un 'nouveau syndicalisme' des employées domestiques, vague de fond peu visible, se déploie dans ces deux directions. Avec la collecte et le recyclage des déchets (chS), les rapports sociaux entre collecteurs d'une part, entreprises familiales ou coopératives de l'autre et enfin grands acheteurs (privés ou coopérés) ne sont gérés ni par contrat ni par un marché de la protection. La liberté du commerce s'inscrit dans des rapports de force équilibrés. Facteur favorable peut-être à une grande variété de formes d'organisation à chaque niveau (individu-famille, entreprise familiale ou coopérative, voire grands ensembles coopératifs), où peut s'observer aussi une autonomie réelle des femmes, autant sous la forme coopérative que sous la forme entreprise familiale. Les formes de représentation syndicale sont variées (ch 6). Dans les nouvelles professions du télémarketing très mondialisées, taylorisées et pénibles, les syndicats patronaux s'organisent, et les syndicats de travailleurs semblent les suivre, autour de l'idée de transit professionnel: payer relativement bien (par rapport au marché, et en ne déclarant que partiellement le salaire) des gens dont on sait qu'ils ne supporteront pas longtemps le rythme de travail). Les syndicats semblent s'accommoder de ce registre de l'avantage immédiat, comme s'il s'agissait d'un travail transitoire assimilable à un petit boulot. A l'inverse la population des camelots est plus 'stable' du fait de son exclusion durable ou définitive du marché du travail et les revendications sur la dignité du travail sont anciennes, récurrentes, mais ne sont pas soutenables sans l'appui très ferme des pouvoirs publics. Au contraire les incursions de plus en plus incisives du néo-libéralisme incitent aux dérégulations de ces derniers. Phénomène qui incite l'offre de diverses représentations 'syndicales' plus ou moins mafieuses, et qui se manifeste, à un niveau global, par l'offre d'une plus grande diversité idéologique syndicale, devenue récemment légalement possible, où apparaît la nouvelle figure d'entrepreneur syndical Ici s'effectue la rencontre entre une forte égalité dans les rapports sociaux de sexe et un contexte d'exploitation accru. activité structurante: le narco-trafic (ch7 à 11) Plus qu'un passage plus ou moins obligé dans la vie des jeunes générations, le narco-trafic est devenu une référence économique (il permet à quantité de gens de survivre), sociale (il aide personnes ou associations), et morale, car, malgré ses excès, c'est une entreprise à risque qui montre que l'on peut vivre et survivre dans une société hostile et injuste, dont toute leçon de morale est a priori suspecte car elle se survit dans des inégalités criantes et entretient depuis longtemps dans l'indigence une forte proportion de ses travailleurs. 13 II

- Une

Son développement récent apparaît comme une réponse à la crise du travail apportée par le néo-libéralisme dans toutes les banlieues du monde, une ressource matérielle possible pour tous ceux laissés sur la touche. Il promeut sa légitimité en appuyant financièrement nombre d'associations, traditionnelles ou modernes, en aidant des familles à court d'argent pour des événements sociaux exceptionnels (mariages, enterrements). Il assure l'assistance aux prisonniers et leur réintégration post-prison dans le trafic. Reconnu comme un monde différent avec ses règles strictes de fonctionnement et ses sanctions violentes et définitives, il n'est pas moralement condamné. C'est une activité facultative (on peut la côtoyer sans y participer, l'utiliser parfois, s'y inscrire de façon durable) et inévitable aussi: il interdit la circulation à certaines heures et en certains lieux lorsqu'il effectue ses transactions; chacun connaît les circonstances et événements propices à ses interventions violentes; tous les parents passent des périodes difficiles au moment de l'adolescence de leurs enfants car ils peuvent 'tomber' dans la séduction de cet univers, par la drogue, par l'argent facile, par les deux à la fois. Cependant que la stratégie de l'évitement, qui est toujours celle des familles, perd de son efficacité et qu'augmente le nombre de celles qui articulent en leur sein ces deux univers, comme de celles qui vivent directement de ce système en observant ses règles Les dérèglementations croissantes des règles qui affectent le travail et les marchés et qui se développent encore avec la dernière crise financière suggèrent la notion de ville-bazar où tout est possible et faisable (ch7). Les capillarités du trafic de drogue vers l'économie normale sont innombrables au quotidien et peuvent devenir de grands fleuves, au su de tous. Et le pouvoir public, la police en particulier, qui opère depuis longtemps sur le marché de la protection-répression en ce qui concerne la drogue, voit ses 'affaires' s'amplifier sans qu'elle le cherche. Ce qui amplifie les passages incessants de la vie gouvernable à la vie nue, et enrichit une fausse notion d'exclusion sociale qui se conjugue à tous les degrés (ch.8). Centrale aussi est la prison, qui fait partie du flux urbain de la périphérie, décrite par le parcours d'un agent pénitentiaire (ch.9) dans la période où se constitue la première organisation de défense des prisonniers, le PCC (premier Commando de la capitale) née dans le sang des révoltes carcérales, qui devient peu à peu la principale organisation du trafic de drogue dans l'Etat de Sao Paulo et le principal agent régulateur des négociations avec la police dans ce trafic. Son activité se banalise dans l'ambiance hyper néo-libérale du bazar; il est sollicité en outre par la population pour organiser des 'débats' de justice dans les quartiers (ch 11). Il alimente une culture de la périphérie dont le groupe de rap, les Racionais, (ch. 10) décrivent les racines, célèbrent les exigences et l'honneur, et en déplorent les bassesses au point que jésus en pleure'. Ce double mouvement accroît la légitimité de l'illégalité de cette activité, et inspire le mode de vie d'une partie de la jeunesse.

III - Associations: la citoyenneté au milieu de vents contraires. ..

(ch 12à 16)

La subordination du politique à l'économique au niveau de l'Etat national peut être rapprochée de deux phénomènes, l'un de même sens lié à l'idée de 'responsabilité sociale' des entreprises, l'autre de sens opposé, né dans les 14

espaces municipaux où s'élabore un approfondissement de la démocratie à travers les 'budgets participatifs'. Bien que ne traitant pas ici de ce thème, parce qu'il fut traité de manière trop légère durant les 4 ans de gestion du PT à Sào Paulo, on l'évoque dans cette introduction, car il a montré sa capacité à construire un nouveau type de relations sociales durables 10. Le renforcement des médiations sociales au niveau politique localisé, émerge, dans le contexte brésilien, comme un principe de reconstruction du politique au niveau national. n s'effectue en opposition directe avec une démocratie représentative prisonnière du clientélisme et s'exprime dans de nouvelles formes de participation et de contrôle par la population dans la gestion de territoires localisés, les municipalités en particulier. Différentes formes de travail participatif et de cogestion municipales, dont le budget participatif, nerf de la guerre, sont mobilisées pour <inverser les priorités' dans une action politique et sociale de réduction des inégalités. Ce principe de transformation des relations sociales et des rapports sociaux, bien que localisé, n'est ni assistentialiste ni communautaire, mais universalisant, car il réhabilite les principes d'égalité et de citoyenneté pour les plus démunis. Sa diffusion rapide sur tous les continents a montré clairement sa vocation universaliste. Cependant, selon la forme concrète qu'il emprunte, ce peut être un processus de réduction de la citoyenneté (de l'échelle nationale à l'échelle locale) ou un processus d'approfondissement de cette dernière dans la perspective de reconstruire l'espace politique à des niveaux plus amples que celui de la municipalité, sur la base d'un contrôle réciproque de la démocratie représentative et de la démocratie participative. Les raisons qui l'ont porté au Brésil étaient initialement en contradiction avec l'usage et le sens que lui ont donné par la suite certaines instances, telle la Banque Mondiale. Celui d'une gestion partiellement compensatoire des inégalités portées par le développement de la mondialisation, celui d'une célébration d'une bonne gouvemance locale qui occulte l'impuissance de l'action tant au niveau national que mondial. Ce conflit de sens opposés, entre bonne gouvemance et réparation de la politique d'un côté, reconstruction de l'égalité et relégitimation du politique de l'autre, est apparu comme un véritable enjeu de la démocratie. Là où les expériences ont été profondes, comme à Porto Alegre11 où elle a été menée par le Parti des Travailleurs pendant 16 ans, l'expression des catégories les plus basses de l'échelle sociale a été effective, que ce soit du point de vue économique, identitaire, ou du fait d'une position particulière dans le cycle de vie. n a fallu que s'effectue le passage, dans l'espace public, des 'histoires de vie' du
10- Yves CABANNES, Les budgets participatifs en Amérique larine, Mouvements, 47-48, sept-déc 2006; Yves SINTOMER, Carsten HERZBERG, Anja ROCKE, Les budgets participarifs en Europe, La Découverte 2008 11- SOLIDARlEDADE et Estelle GRANET, Porto Alegre, les voix de la démocrarie, Syllepse et Charles Léopold :Mayer, 2003; Marion GRET et Yves SINTOMER, Porto Alegre, l'espoir d'une autre démocrarie, La Découverte, 2002. L'expérience du budget participarif de Porto Alegre a désigné la ville pour l'accueil de 4 forums sociaux mondiaux. En 2001, le budget participarif à Sao Paulo a malheureusement été une caricature.

15

peuple, histoires inséparablement privées et sociales, pour revitaliser durablement ce dernier, la qualité de ses délibérations et de ses décisions. Ce moment est resté fondateur pendant plusieurs années, et a montré que l'espace public pouvait se régénérer en obtenant l'expression publique de ses sujets les plus démunis; sujets 'privés' à double titre: par la difficulté de leur expression dans l'espace public et par leur dénuement matériel ou social. Métaphore du dénuement qui peut devenir un principe applicable à toutes les échelles de la vie collective, administrations ou entreprises. Les raisons de l'échec et des altérations de ce processus rdèvent, au Brésil, de la perte de la conviction politique initiale: (à quoi bon approfondir la démocratie une fois au pouvoir?) et se réfèrent donc à la question fondamentale sur la nature, ou l'essence, du pouvoir politique. Ces processus sont à rapprocher d'autres changements de l'activité socioéconomique. Les nouvelles (ou anciennes) formes sociales portées par l'économie solidaire, l'autogestion, le tiers-secteur, qui sont largement contrôlées de manière indirecte et ferme par les développements du capitalisme libéral, reposent sur des réseaux de travail volontaire, même si ce volontariat dépend en partie des difficultés du marché du travail à l'heure actuelle. Cette démarche n'a pas les moyens de son 'accumulation élargie' dans le cadre capitaliste, car il suffit qu'un secteur devienne attractif économiquement pour que ce dernier y jette son dévolu. Mais si l'économique structure les médiations proposées à la société civile, il ne les contrôle pas nécessairement ni ses articulations avec l'Etat. La société civile se définit, du local au mondial, sur la base d'une contradiction entre les conceptions du capitalisme néo-libéral, dont les victoires paraissent écrasantes, et une conception universaliste des droits de l'homme qui renvoie, au-delà du principe de la liberté, à celui de l'égalité, dont la défaite paraît consommée. C'est sur ces deux apparences que porte le débat ici. L'économie solidaire, terme du siècle passé, exprime une critique socialement légitimée de l'exploitation capitaliste; son ethos donne du poids au travail réel dans son affrontement au travail prescrit. Le tiers-secteur, terme moderne du néo-libéralisme, se présente de manière opposée comme l'affaire des entrepreneurs sociaux. Lorsque ces deux visions débouchent sur des tensions et des conflits dans l'espace public, elles finissent par poser la question des droits sociaux. L'interprétation dominante, se référant à la vision moderne, critique à juste titre ces formes de domination. Mais on ne peut s'en tenir à cette critique-là, en oubliant que les acteurs dominés de cette scène ont leur mot à dire, soit celui qui leur a été suggéré, soit le leur. C'est ici, comme l'avait pressenti Foucault12 en 1979, la généralisation de la forme entreprise qui propose, en même temps qu'une forme sociale d'organisation, un modèle de l'existence même, une forme idéale du rapport de l'individu à luimême. La réalité du néo-libéralisme qui a suivi a largement confirmé cette vision issue d'une réflexion historique. Mais sur le territoire de réalisation de cette

12- M.Foucault, Naissance de la biopolitique, Hautes Etudes-Gallimard-Seuil, 16

2004, 247-8

prévision, et malgré l'efficience que représente cette plus grande liberté du rapport à soi dans le travail, les contradictions ne sont pas évacuées (ch 13). La tension qui régit ce domaine oppose ceux qui l'ont inspiré et qui le contrôlent Qa société de la 'responsabilité sociale' des entreprises (ch 12), du contrôle financier et de la gouveroance associative, les nombreux représentants de cette mouvance à de multiples titres, privés et publics) et ceux qui y travaillent. Ce secteur attire bien sûr ceux qui trouvent là un emploi comme un autre, mais aussi ceux qui sont portés par une idéologie de l'assistance, du soin, de la solidarité, parfois combinée à un souci oui et à une formation politique propre ou héritée. C'est un lieu en outre où l'activité des femmes est intense et donne lieu à un débat sur la nature de leur travail: prolongement de l'activité domestique ou expression de l'activité des plus défavorisés (ch 14). C'est un lieu où la position du travail est soumise à des contraintes spécifiques et variées, tant du point de vue des rapports sociaux entre ordonnateurs de financements et acteurs, salariés ou bénévoles du domaine, que des rapports de ces acteurs aux 'clients' ou bénéficiaires (ch 15). Lieu encore mal défriché du concept de travail et au centre de transformations sociales potentielles. C'est pour cette raison que des analyses concrètes accompagnent ici des hypothèses d'interprétation plus larges. Car lorsque ces formes d'action sociale s'articulent à des orientations ou des convictions idéologiques fermes, comme c'est le cas ici avec la population de rue, dernier témoin de la théologie de la libération (ch 16), ou avec l'expérience des budgets participatifs, les gains de transformation socio-politiques sont loin d'être négligeables. Parfois préformatée par l'idéologie dominante de la responsabilité sociale des entreprises, et parfois violemment critique, la vie associative, 'assignée à l'acte' par le néo-libéralisme, inaugure+elle, par son action, des formes de critique sociale introuvables dans les seules pratiques de la revendication: agir contre la violence domestique ce n'est pas la même chose que la dire, et derrière l'invention du mot 'peuple de rue', que de violences symboliques détruites. La parole et l'action de ceux qui vivent de si près la fracture sociale ne peut être passée sous silence. (chapitres17à 20) Sur le territoire de la ville, s'observe le contraste accentué entre processus illégaux et soutenus de la privatisation de luxe appuyés par les pouvoirs publics, et processus légaux et mous de résorption des favelas ou de construction de l'habitat populaire. Histoire de voir dans quelle ville on se trouve: une politique de privatisation de la ville est annoncée (ch 17). Dans les favelas ou l'habitat populaire, la vie quotidienne s'organise, avec, comme enjeu la création d'un espace collectif, entre le monde privé de la famille et l'espace public de la ville qui est plus un cadre de domination qu'un espace délibératif d'expression des rapports sociaux. Le vivre ensemble au quotidien serait-il capable de redonner une autre vie à la vie publique? Au moment même où la progression des églises pentecôtistes s'affiche avec une grande vigueur. Pour certains la voie religieuse, individualiste ou communautaire se substitue explicitement au souhait de créer un quelconque espace collectif de voisinage et de convivialité qui apparaîtrait cependant comme 17

N - Vivre ensemble et vivre pour soi

un besoin pour les intéressés eux-mêmes. Mais un orgueil conflictif occupe cette scène où s'expriment des conditions sociales voisines mais opposées: peur de montrer l'infériorité d'une condition, les fragilités et incapacités individuelles pour les uns; désir de ne pas se rabaisser au contact de la foule prolétaire pour les autres (ch 19). Ce refus fort des actes et symboles de la rencontre est lourd de sens en relation à la démocratie;. il ouvre d'ailleurs un espace pour les 'débats' du 'monde du crime' accueillis de soulagement et d'inquiétude mêlés. De la même manière, les habitants d'une favela menacés de la destruction de leur habitation se laissent diviser par des avocats véreux et ne parviennent pas à s'unir pour empêcher la destruction d'abord. pour obtenir une indemnisation ensuite (ch 18). Ces faits sont à relier à l'écrasement du travail, aux patrimonialisations de la politique, à l'arbitraire de corps constitués, à toutes les insuffisances de l'expression publique qui apparaissent légères et n'inquiètent pas grand monde, mais qui sont signes de profonde démoralisation. Le rapport au religieux connaît, durant ces trente dernières années, une inflexion vers l'individualisation. Il faudrait faire l'histoire du mouv-ement religieux qui s'exprime au début des années 60 en Amérique centrale puis clans l'ensemble du continent avecla théologie de la libération13.Celle-ci est aussitôt combattue par les Etats-Unis qui fomentent et appuient des coups d'Etat militaires en plusieurs pays du continent pour prévenir la possible rencontre de cette théologie avec l'idéologie révolutionnaire cubaine dans les classes populaires14. Le relais 'spirituel' sera pris plus tard avec un temps de décalage par la papauté elle-même. Le Brésil avait largement pris parti pour ce messianisme religieux, en dépit de sa réputation de légèreté en ce domaine. Mais il restait aussi le même, capable d'inventions répétées, promoteur des croyances 'à la carte' plutôt qu'au 'menu' et des changements de religion au cours de la vie. La notion de 'croyants-baladeurs' y est une vieille histoire légitimée dans la pensée populaire: 'Dieu est unique mais il n'a jamais dictésa religion:Or on observe actuellement, non seulement au Brésil mais en Amérique latine et un peu partout dans le monde dans les pays et les secteurs à la périphérie du capitalismel5, un développement massif des religions pentecôtistes, dont on pourrait synthétiser l'esprit sous le terme de 'religions de l'individu'. S'affirme ici la croyance de la relation directe à l'Esprit Saint, essentiellement conçu comme une 'force source de pouvoir', qui autorise la relation la plus directe de

13- Michael L6WY, La guerre des dieux, religion et politique en Amérique latiue, Ed du Félin, 1998. La construction du royaume de Dieu, justice et égalité, doit se réaliser sur terre avant de se réaliser au ciel ' 14- André CORTEN, Le pentecôtisme au Brésil, Emotion du pauvre et romantisme théologique, Karthala, 1995 15: ,La po~ulation .évangélique mondiale,. ~ouvances pentecôtistes et charismatiques melees, seratt compnse entre 400 et 500 millions d'individus, dont 70 millions seulement aux Etats-Unis, terreau de l'évangélisme protestant. Voir Sébastien FA TH, Les ONG évangéliques américaines, Sciences Humaines, n0155, déc 2004, p.20-25 18

l'individu à Dieu!6, hors de toute référence sociale. Le terme d'individualisme communautaire!7 est parfois retenu pour marquer la distance par rapport à toute insertion politique, économique ou sociale, et pour souligner la position centrale de l'individu comme source de légitimité. La relation à Dieu est postulée sans médiation, à la différence de la pensée politico-religieuse de la théologie de la libération qui s'incarnait dans l'action collective et les mouvements sociaux. La relation directe à Dieu évacue la médiation de collectifs. Elle s'accorde parfaitement à l'individualisme glorifié par le capitalisme contemporain. Plus encore elle prend, avec le néo-pentecôtisme, l'aspect d'une réponse aux crises sociales avec la 'théologie de la prospérité' : la croyance n'est pas seulement promesse de prospérité, elle est prospérité. Le pentecôtisme se présente comme une ressource pour individus en mal de mouvement social (les militants de la théologie de la libération peuvent y trouver une issue) ou en mal de société: se dessaisir de soi dans la croyance et se laisser immerger par une force puissante pour mettre un point d'arrêt à un processus de déchéance sociale, réel souvent, toujours symbolique, qui empruntait les parcours de la drogue, de l'alcool ou de la violence. Les récits de conversion laissent penser que le pentecôtisme fournit une réponse à la hauteur des individus et de leur rééquilibrage individuel: il offre une proposition de solidarité plus immédiate et appropriée aux temps actuels que celles de l'église catholique, qui sont de plus long terme, sauf le contre-feu qu'elle a armé avec la Rénovation Charismatique, mais qui reste circonscrit aux classes moyennes. Le pentecôtisme et le néo-pentecôtisme n'abordent ni n'évoquent les problèmes de société. Ce qui les rend aptes à poursuivre des directions opposées: le moment actuel est celui de l'aimable liberté des segmentations et des innovations, mais les Eglises les plus puissantes ont le goût des manifestations de masse. La prise de contrôle par certaines d'importants media et la pratique du lobbying politique incitent à ne pas rejeter l'hypothèse d'une évolution du néo-pentecôtisme vers l'action politique. Quoiqu'il en soit de ses évolutions possibles, la transformation du rapport à la religion, qui les concerne toutes, montre une correspondance troublante avec le formatage capitaliste individualiste. En même temps, l'individualisme religieux s'inscrit dans une démarche qui le rend indépendant d'une quelconque religion: c'est lui qui assure le transit d'une religion à l'autre. La souplesse du rapport à la religion est indéniable et la notion de transit essentielle (ch.20)
V-L'espace privé, tension vers l'égalité et relation à l'espace public (ch 21- 24) Le concept d'individu, irréductible parce qu'indivisible entre naissance et mort, est toujours ptis dans une tension entre 'cepar quoi les hommes se différencient les uns des autres' (l'injonction d'individualisation dans la production capitaliste) et
'l'élimination de toutes les propriétés du cas particulier pour élaborer la définition de ce qui est

16- Marion AUBREE, La 'force du Saint-Esprit' Tiers Monde, XLIV-173, janvier-mars 2003 17- Sébastien FA TH, art cité 19

au service de la mondialisation,

Revue

,'ommun à tous'S 0'injonction de consommation). Aux deux extrêmes de cette tension, la lutte de chacun contre tous et l'indistinction égalitaire de la masse. En se plaçant dans la perspective d'Elias pour observer comment l'individuel et le social se 'renvoient la balle' au-delà de leurs antagonismes, on incorpore l'échelon de la famille19 comme élément naturel de la chaîne qui conduit de l'individu à la société, dans la perspective de lier l'analyse de ses rapports internes à celle de son insertion et de son action sociale. Ce dernier ensemble se réfère donc à l'analyse socioanthropologique des changements de l'espace privé dans leurs liaisons vertueuses, neutres ou conflictives, avec les changements qui s'opèrent dans l'espace public. La famille est amenée à amplifier ses fonctions sous la pression des transformations de l'espace public: fonctions de prévoyance sociale que l'Etat avait instaurées pour gérer la société salariale du plein emploi, et dont il se retire peu à peu, fonctions des collectifs et des médiations sociales qui prenaient en charge le travail salarié. Au Brésil où la société salariale a été moins développée qu'en Occident, la famille a toujours eu un rôle important d'insertion et de 'protection sociale'20, comme vraisemblablement en beaucoup d'autres pays du Sud. En endossant ce processus de régression sociale, il est possible, mais incertain, que la famille connaisse une extension de ses solidarités. Il apparaît clair par contre que la famille conjugale devient un élément stratégique de la reconfiguration de l'espace privé et du rapport entre espace public et espace privé. Ses membres développent leurs tactiques, chacun selon ses capacités, souvent de manière coordonnée, face à de nouvelles formes de travail social, de bénévolat, d'économie solidaire, de programmes publics pensés pour elle. Chacun est incité à porter un jugement sur les médiations construites dans l'espace public. En outre la famille connaît des processus internes qui tendent à faire d'elle un espace d'interaction plus intense. L'une des conséquences du mouvement
18- Norbert Elias, La société des individus, Fayard, 1991, p.208, et p.211 pour la citation suivante 19- Il est étonnant que les problématiques du rapport individu-société court-circuitent généralement la question de la famille ou de l'univers privé en réduisant le concept d'individu à sa sphère publique, celle de liberté (la lutte de chacun contre tous) plus que celle de l'oppression (l'individu 'de masse' n'est supposé exister qu'aux époques de totalitarisme). Cette réduction du concept d'individu évite le moment de sa construction dans l'univers privé, qui le plus souvent se fait à deux, mais pas nécessairement: le rapport à soi-même exige deux locuteurs, le moi et le soi, présents dans la même personne. Enfin cette réduction occulte l'analyse du processus inverse, celui de la fabrication de tous ces 'individus par défaut', selon la forte expression de Robert Castel, (L'individu 'problématique', in François de Singly, Etre soi parmi les autres, L'Harmattan, 2001) 'qui ont décroché des collectifs protecteurs qui leur permettaient d'être positivement des individus' (p.21). La famille est généralement le premier de ces collectifs protecteurs; et si elle n'existe pas il faut rendre compte de son absence. 20- Le terme de 'famille-providence' est employé pour montrer l'importance de son intervention en relation à celle de l'Etat. Cf Claude Martin, Le souci de l'autre dans une société d'individus, in Serge PAUGAM (sous la direction de), Repenser la solidarité, l'apport des sciences sociales, PUF, 2007, 219-238 20

féministe à l'échelle mondiale a été d'introduire 'la passion de l'égalité'21 dans l'espace public et dans l'espace privé. Cette passion de l'égalité s'inscrit dans les représentations concernant le monde social, les pratiques de recherche du travail, les représentations familiales: modifications de la relation à l'emploi et au travail, redistributions des fonctions, des activités, des relations internes entre ses membres. Elle manifeste aussi les signes d'une crise du patriarcat c'est ainsi que peut être lue la plus forte visibilité de la violence domestique et le phénomène des femmes seules qui deviennent volontairement chefs de famille. Le concept d'espace privé paraît alors adéquat pour désigner un lieu de relative autonomie, capable de porter cette autonomie dans son articulation avec d'autres espaces, dont l'espace public. Alors que le terme de famille renvoie à une forme sociale plus institutionnelle et figée. L'émergence de l'espace privé n'est pas le produit de l'individualisation capitaliste; il porte des valeurs qui lui sont foncièrement étrangères car la tension vers l'égalité a réorienté la tension vers la liberté. C'est sur cette nouvelle base de l'égalité ou de la justice, que l'espace privé peut nouer des articulations productives avec des médiations sociales issues de la société civile. Tout en continuant à recevoir la pression des déterminations de la société globale. Celle de la consommation serait la plus insistante. Les droits sociaux compensatoires de la subordination qui sont déniés dans le travail de production22 sont reconvertis en semi-droits de post-production. Les droits du producteur sont métamorphosés en droits du consommateur; c'est du moins la proposition, et le mirage23. Cette dynamique peut absorber l'espace privé: l'interaction privé-public peut se réduire à ce seul rapport et à la défense du niveau de vie. C'est semble+illa tournure prise par les arrangements familiaux des classes moyennes qui parviennent à préserver à peu près leur position sur le marché du travail. Ce n'est pas nécessairement le chemin emprunté par les classes populaires soumises à de plus fortes tensions familiales (accès au travail et survie), sociétales (présence immédiate des solutions d'illégalité) et politiques (déficit de représentation). Devant les reculs sociétaux relatifs à la protection du travail reconnu subordonné, devant l'essor des marchés de protection et de la 'marchandise politique' où le travail n'est même pas reconnu entant que tel, devant la grande confusion du troisième secteur où le travail n'est ni conceptualisé, ni socialement régulé et où sa reconnaissance dépend de l'action sociale et politique permanente de ses travailleurs, devant enfin l'impuissance collective qui s'affirme dans les espaces concrets de le vie quotidienne, hormis l'expérience collective religieuse pilotée d'en haut, on pourrait s'interroger sur ce qui permet encore aux personnes de s'ancrer sur une forme quelconque d'économie morale résistant au tsunami néo21- Ou la passion de la 'réciprocité' qui implique une relation d'échange plus qu'une division égalitaire du travail. domestique en particulier. F de Singly, FortHf/4et inJortllnede la femme mariée,PUF, 2004, p.227 22 Alain SUPIOT, Préface à l'édition 'Quadrige' de Critique du droit du travail. PUF, 2002 23 La crise des 'subprimes' illustre comment la baisse des salaires est remplacée par les droits à crédit, source de revenu supplémentaire pour la boulimie du capital.

21

libéral. On a repéré cependant que dans les domaines du travail informel et associatifla place des femmes s'amplifiait, et que leur action pouvait s'enrichir de références d'égalité et de justice plus fortes que celles des hommes. Ces derniers semblent plus préoccupés à négocier dans la conjoncture, plutôt que de fonder la négociation sur le rappel de grands principes de peur d'apparaître comme des idéalistes hors cadre concret. Un idéalisme de ce genre peut être plus difficilement reproché aux femmes qui viennent de plus loin dans l'inégalité et l'oppression. L'étude de la liaison entre la modification de leur position dans l'espace privé et la modification de leur position dans l'espace public présente donc un grand intérêt. Outre les familles divisées entre monde légal et monde illégal obligées d'assurer la transaction continue entre ces deux mondes (ch 21), les femmes seules chefs de famille fondent un modèle d'économie morale, différent de celui attaché à la famille traditionnelle où la femme n'a de valeur qu'en tant qu'épouse et mère (ch 22), et les familles en proie à la violence domestique semblent illustrer une situation de crise globale du patriarcat (ch 23). L'article final (ch 24) essaie de montrer la différence entre les rapports sociaux familiaux qui sont de simples reflets des rapports sociaux dominants, et des rapports sociaux innovants dans l'espace privé qui relient un modèle égalitaire d'économie morale à des formes d'intervention dans la vie sociale qui ne constituent pas une simple reproduction de cette dernière. Si les rapports sociaux de sexe sont consubstantiels aux rapports sociaux de classe24, comment rendre compte d'une progression dans le domaine des rapports sociaux de sexe dans l'espace privé et dans l'espace public, et d'une régression des rapports sociaux de classe dans l'espace public? Ce chapitre veut montrer comment une nouvelle forme d'économie morale qui se développe dans l'espace privé apporte sa contribution à plusieurs formes d'économie morale dans un espace public qui est cependant soumis aux tensions intenses d'un néo-libéralisme qui fragilise le travail salarié et crée sans cesse du travail hors contrôle.

24 Roland PFEFFERKORN, Inégalités et rapports sociaux; rapports de classe, rapports de sexe, La Dispute, 2007 22

I-TRAVAIL
Chapitre 1

Prolétaires dans la tourmente néo-libérale. Robert Cabanes
L'arrivée au pouvoir du président ultra-libéral Collor en 1990 se traduit par la suppression totale et immédiate de toutes les barrières douanières et le gel de l'épargne, y compris l'épargne populaire, pour mater l'inflation. La levée de boucliers des riches et des pauvres conduit à sa destitution pour corruption (1992). Deux ans plus tard, après le court intermède de son vice-président Itamar Franco qui semblait vouloir renouer avec la politique des pactes sociaux, l'élection puis la réélection de FH Cardoso (1994-2002) confirment le tournant néo-libéral qui se traduit par des <dégraissements' et la généralisation de la sous-traitance, une dérégulation très forte du marché du travail et la croissance du travail au noir, la privatisation de grandes entreprises publiques, le chômage. il s'agit donc ici de relever l'impact de cette irruption néo-libérale sur des trajectoires sociales immergées dans la frange inférieure du marché du travail. Une vingtaine de familles ont été visitées à deux ans d'intervalle (2003-2005), puis 4 ans après. Ces familles ont en outre la caractéristique d'avoir sollicité, et parfois d'avoir obtenu, pour l'un ou l'autre de leurs membres, l'appui des programmes d'emploi de la municipalité. Ce sont donc des familles nécessiteuses mais pas démoralisées, car la population démoralisée est coupée de l'accès à ce type d'information, ou, si elle y a accès, elle reste retranchée dans une stratégie spontanée d'invisibilité sociale, 'ombre de la rue'. Les deux quartiers périphériques présentés ici, dont l'histoire est très différente1, sont en nette croissance démographique et accueillent les derniers migrants venus de l'ensemble du pays ou des personnes refluant du centre ville pour tenter d'accéder à la propriété de leur logement Pour décrire, à partir des trajectoires, la rencontre entre une conjoncture économique qui affecte l'ensemble de cette population, et l'expérience sociale accumulée de chacun qui se réinvestit à chaque moment de la vie, il faut non seulement analyser l'interaction entre la nature du travail, la stabilité de l'insertion urbaine et la morphologie de la structure familiale, mais relever aussi l'interprétation que chacun fait de sa position dans la société en notant les actes qu'il met en oeuvre pour modifier sa position, la société, ou les deux. Le repérage des 'issues sociales' que l'on effectue ici établit la liaison entre un souci de soi qui se construit à partir des formes de travail et de relation au travail et un souci de société qui se réfère à ses formes possibles à partir d'une situation particulière vécue. Les noms donnés à ces issues, issue religieuse, anarcho-sociale, socialo-festive ou proto-revendicative, gagneraient à être précisés; ils donnent une image qui se veut proche de la réalité. On remarque que l'issue religieuse est assez récurrente sous des formes diverses.

1_Guaianazes (180.000 h.) est un ancien village indien qui a commencé à prendre son essor il y a un siècle avec l'exploitation de matériaux de construction (pierre et terre) pour la ville de Sao Paulo. Cidade Tiradentes (300.000 h.) est une propriété foncière privée (fiz~ndo) achetée par l'Etat dans les années 1970 pour y construire un énorme ensemble de logements sociaux. Voir le texte d'Ana Lavos, chapitre 20. 23

1- L'issue reli&ieus~
Ceux de la soixantaine. mjgrants des années 1960 : la couturière et le maçon
Antonio, né en 1945, Anita, née en 1942. fonnent le plus vieux des couples rencontrés. Antonio a connu avec sa famille la vie itinérante de parents ouvriers agricoles dans le Nordeste, en allant à l'école par intennittence jusqu'à l'âge de 12 ans. Il quitte alors sa famille, comme quelques-uns de ses frères, à la suite du décès de sa mère et du nouveau mariage de son père pour continuer la même vie, de manière plus indépendante avec l'un ou l'autre de ses frères, dans les engenhoil de la zone forestière du Pernambuco, changeant au gré de l'humeur de son âge et des offres d'emploi. A 17 ans (1962) il commence, toujours avec l'un ou l'autre de ses frères, une vie urbaine à Recife (aide-maçon, 3 ans), puis à Joào Pessoa (commis chez un commerçant du marché puis commerçant lui-même pendant 6 ans). En 1971, il décide de tenter sa chance à Sào Paulo comme beaucoup à cette époque. Pendant 7 ans, il est embauché sur divers chantiers et plusieurs entreprises, toujours avec un collègue, (il loge le plus souvent sur l'œuvre) à Sao Paulo, Santos, Santo André, Maua, toujours déclaré3. Ces périodes sont parfois entrecoupées de périodes de travail à son compte, jamais bien longues. Chaque fois qu'il sort sur un conflit avec ses chefs de chantier, il lui suffit de trouver un collègue pour rechercher un autre chantier. Ses expériences sont dures parfois, il apprend à différencier et juger les comportements d'intérêt et ceux de pure méchanceté; ses récits sont circonstanciés, ses jugements sans appel contrastent avec son aspect doux et réservé; il n'est pas de ceux qui se battent mais de ceux qui changent (une bonne trentaine d'entreprises en 7 ans, la plupart des soustraitantes); dans cette itinérance, il perd contact avec ses frères, restés ou revenus au NordEst, et même avec ses collègues. C'est à Maua où il travaille à la construction d'une église évangélique qu'il rencontre la religion: un moment de réconfort dans un processus d'isolement. Ce qui le mène à la fin de ce chantier à Guaianazes pour aménager un autre lieu de culte de la même église. Il rencontre, par cette église, son épouse qui en était un pilier. Il se marie dans la même année à 33 ans en 1978, son épouse en a 36, ils auront 4 enfants entre 1980 et 1986. Le même style de travail reprend, d'abord à travers les réseaux de son église évangélique, mais il s'en défera assez vite quand il verra, à ses dépens, que tous ses 'frères', malgré leurs bonnes paroles, ne sont pas des anges et exploitent les travailleurs comme tous ceux qui le peuvent. L'alternance du travail salarié, déclaré ou pas, et du travail à son compte se poursuit. A partir de 1994, son souvenir est précis, il ne trouvera que du travail non déclaré, au noir ; il a 49 ans. Régression nette du statut de son emploi, de sa régularité et de son salaire (d ne dépassera plus un salaire minimum). Il ne se plaint pas personnellement de ce destin car c'est une histoire collective devant laquelle il est impuissant, mais il cherche davantage dans la Bible les moyens de résister. Par ailleurs son travail et celui de son épouse, leur mode de vie très économe leur pennettent de mener les enfants jusqu'à la fin de leurs études secondaires.

agricoles de culture de la canne et de production du sucre; le tenne d'usina est aussi employé 3_Dans la période plein emploi du régime militaire (1964-1984), le contrôle d'identité passe par la carte de travail: tout ttavailleur est libéré, tout non-ttavailleur est suspect: 'vagabond', donc opposant politique potentiel 24

2_Exploitations

Paradoxalement c'est l'entrée dans un programme public temporaire d'aide à l'emploi en 1999 qui le stabilise: il est embauché, à la fin du programme, dans une école. Pas par l'école elle-même, mais par le collectif des professeurs, pour veiller à la sécurité des voitures, et par la même occasion, à celle des élèves. A cela il associe, utilisant une pièce devenue vacante près de sa maison dans la même rue, un commerce hétéroclite de produits d'entretien (achetés concentrés en gros et revendus dilués au détail), d'outils de nettoyage, de pots et bacs à fleurs en ciment qu'il confectionne lui-même, et de vêtements confectionnés par son épouse. Dès son mariage, la religion l'occupe intensément et c'est à travers son église, plusieurs fois segmentée, plusieurs fois renommée, où il prend, avec son épouse, une part très active, qu'il trouve le plaisir d'une vie sociale normale et même intense. Anita, dernière née (1942) d'une famille de 4, connaît avec ses parents travailleurs agricoles itinérants plusieurs fazendas dans l'Etat du Parana avant qu'ils ne s'installent dans la petite ville où se concentrent les travailleurs agricoles saisonniers. L'école est souvent interrompue par leurs déplacements, mais elle a appris à lite : la lecture de la Bible, le seul livre qui l'accompagne partout, est sa principale source de réflexion dans la vie de travail instable et pauvre que mènent ses parents. A 16 ans (1958), elle part avec l'une de ses sœurs travailler comme employée domestique à domicile à Sao Paulo, où vit l'un de leurs oncles maternels. A 22 ans (1964) lorsque ses parents viennent s'installer à Sao Paulo, ils achètent un terrain dans la périphérie alors lointaine de Guaianazes, près du lieu où elles ont loué leur logement. Eau de puits et lampe à pétrole, la famille construit la maison. Anita entame une carrière de couturière dans le Bras où elle se qualifie très rapidement (sa mère lui avait appris, très jeune, la couture). Elle ne la poursuit que pendant 10 ans et s'installe à domicile en 1974, travaillant sur commande de clients, mais aussi sur son initiative: son mari fait parfois sort colporteur ambulant. Elle ajoute à cette activité la vente de produits de beauté, puis ouvre avec son mari le petit commerce près de la maison de ses parents quand leur propriétaire déménage vers le centre ville (1999). ils héritent de fait de la maison à la mort de ses parents. Ses autres frères et sœurs se sont mariés et Ortt pris leur indépendance avant elle. Héritière principale de la tradition religieuse familiale, largement engagée dans les problèmes de scission et de sécession sur fonds de débat théologique, prosélyte au quotidien, le discours religieux affleure en permanertce sa cortversation. Sa vie se déroule dorénavant dans un rayon de 50 mètres entre sa maison, qui jouxte celle de sort frère et celle de sa sœur, leur commerce, et la pièce de culte qu'ils ont louée de l'autre côté de la rue. Trois de leurs trois enfants ont terminé les études secondaires. La fille aînée est pattie avec son mari pour établit une antenne de leur église à Brasilia: ils ont changé de projet, il est devenu maçon. La seconde de ses filles vit avec son mari gérant d'une maison de jeux à Sao José dos Campos. La troisième fait une formation commerciale supérieure et travaille dans le Bras comme couturière. Le dernier, 18 ans, fait ses études secondaires et accompagne un cousin plus âgé, :Marcos, dans l'apprentissage de forgeron4. Ce dernier est le fils de l'une des sœurs aînées d'Anita qui s'est mariée et installée tout près de la maison des parents d'Antonio et Anita au début des années 1970. Son mari est ouvrier qualifié (soudeur), habile, sans problème d'emploi, mais avec un problème d'intempérance qui met en cause l'équilibre familial et qui explique la sortie précoce des

4_ Profession

stratégique du point de vue de l'emploi; après l'apprentissage des types de soudure, généralement en usine, il est possible d'exercer en autonome dans le quartier (portes d'entrée et de garage, bords de fenêtre) 25

enfants de la maison ou leur entrée dans le monde du vol et de la drogue. C'est le cas pour Marcos, 32 ans aujourd'hui, qui trouve l'hospitalité à son adolescence, chez le frère célibataire de sa mère, dans le même pâté de maisons, et qui après une dizaine d'années de vie de risque dans le 'monde du crime' dont il sort indemne par miracle, trouve refuge dans l'église évangélique de sa tante et de son oncle, très gratifiés par cet événement. Reprenant le travail de forgeron qu'il avait appris avec son père, travaillant régulièrement à la tâche pour plusieurs petites entreprises et des particuliers, il prend son jeune cousin en apprentissage et recommence sa vie. TIentretient le vieil oncle chez lequel il habite, malade et diminué, qui ne peut survivre de la seule cordonnerie et de la réparation de parapluies. A 35 ans, célibataire, il attend de trouver la compagne qui partagera ses convictions religieuses.

Le transfert à Guaianazes en 1964, sur un terrain régulièrement acheté, de la majeure partie de la famille d'Anita, stabilise un noyau familial restreint et prompt à l'entraide. Le fait qu'Anita soit devenue travailleuse autonome dès 1974, bien avant la crise de l'emploi des années 1990, et qu'Antonio soit déjà mi-salarié miautonome à ce moment-là, leur évite d'être pris de plein fouet par la crise. Leurs sources de travail étaient d'abord dans le quartier, en pleine croissance, mais aussi dans ses environs, pour lui comme pour elle. Certes tous deux à la fin des années 1990 seront à l'affût des programmes publics d'aide à l'emploi, mais la crise n'a pas perturbé la scolarité des enfants. Trois d'entre eux, et certainement le quatrième connaissent une mobilité sociale ascendante incontestable. Aucun jugement particulier du couple sur le plan politique ou économique: les pratiques et la culture de la survie ont toujours fait partie de leur habitus dans toutes les conjonctures et ils n'attendent rien de nouveau d'un changement politique quelconque. La respiration nouvelle qu'ils connaissent par leurs enfants, (Anita est allée en avion à Brasilia pour la naissance de son petit-fils) est trop récente pour être valorisée comme réussite. C'est plutôt un jugement moral pessimiste sur la dégradation progressive de la qualité des hommes qui prédomine. Ce jugement peut prendre une consonance dramatique, non dénuée d'une certaine satisfaction intellectuelle, lorsqu'il est relié à la perspective eschatologique, très présente dans leur esprit, de la fin du monde. Une fin du monde due à l'accumulation des fautes des humains. Ce serait alors la justice, la fin des inégalités, et la jouissance de n'avoir, comparativement à d'autres, rien à perdre, dans cet unique et définitif espoir de revanche des humbles et des humiliés. Sur un mode plutôt biblique et littéraire pour elle, sur un mode plus matériel pour lui. Leçon tirée de leur propre vie certainement; mais l'on peut y voir aussi, à notre sens, une manière de s'élever au-dessus de la mêlée des sans-voix en montrant une indépendance d'esprit et de jugement, une capacité de penser qui n'est pas sollicitée, ou qui leur est refusée, dans la vie courante, bref une manière d'exprimer leur citoyenneté et leur égalité. Dans leur monde religieux, le souci, anxieux, de la doctrine juste, s'accorde avec la facilité des segmentations religieuses; ils en sont à la troisième dans leur vie, chaque fois avec dénomination nouvelle; leur participation est active, militante, soucieuse de 'vérité' et peu soucieuse de visibilité sociale; elle ne conteste pas vraiment la vérité des autres.

26

2009. Les aléas de la vie professionnelle et sociale ont entraîné un regroupement familial provisoire. La fille aînée est retournée avec son mari dans la maison de ses parents et a repris avec sa mère ses activités de couture; elle a le projet de devenir styliste. Son mari a repris ses activités de pasteur, mais dans une église différente de celle de ses beaux-parents: il est souvent en déplacement pour appuyer les communautés religieuses nouvelles. La seconde des filles vit avec ses parents; son divorce (son mari gérait une maison de jeux) lui a permis de louer un magasin dans le Bras où elle vend des vêtements; la troisième, couturière elle aussi, est en passe de s'associer à la seconde et travaille aussi avec sa mère. Leur demier fils est devenu chauffeur-livreur au marché municipal. La spécialisation dans la couture des 4 femmes a été encore confortée par un incident qui s'est révélé positif pour eux tous. Leur magasin (trois machines à coudre en particulier) a été cambriolé pendant les fêtes de fin d'année. Le neveu Marcos leur achète aussitôt deux machines pour ne pas désespérer et entreprend sa petite enquête. Il est connu du milieu local dont il a fait partie: deux semaines après, les machines volées sont restituées. Anita ne veut y voir, sans conviction, que la main de Dieu. Avec 5 machines ses filles peuvent travailler et se spécialiser avec elle, pour vendre ensuite dans la boutique de sa seconde fille. Elle envisage même d'embaucher des voisines5. Antonio a quitté sa fonction d'agent de sécurité dans l'école où il n'était pas payé très régulièrement; il a profité du cambriolage pour installer la boutique de quincaillerie-couture dans une rue plus passante. Il lui arrive même d'ouvrir le samedi, jour considéré comme absolument interdit d'activité par leur église. La concentration de la famille facilite la vie quotidienne, et leur vie religieuse semble moins intense car certaines filles ne pratiquent pas. Ceux ~e la 'luarantaIDe, la traversée des années d'orage Edivaldo, noir, et Marilza, blanche, forment un couple qui est entré sur le marché du travail au milieu des années 1980 et qui a eu le temps de connaître une courte période de stabilité, dans des emplois peu qualifiés, avant la crise des années 1990. Tous deux ont leur famille à Sao Paulo, dans leur quartier ou dans la ville. Ils se sont connus comme voisins. Edivaldo, né en 1965 à Sao Paulo d'une famille originaire de Bahia, quitte l'école à 16 ans en fin de primaire pour travailler sur les marchés, où il rencontre un couple de coréens dont il devient l'homme à tout faire: travail domestique, vente au magasin, finissage des confections dans l'atelier. Du lundi au samedi, et souvent les fins de semaine, à leur domicile, non-déclaré, pendant 3 ans. C'est pour exercer un travail déclaré dans une imprimerie qu'il les quitte en 1984. TIcommence l'année suivante une carrière de vendeur
5 Anita a toujours refusé, par principe éthique, le travail harassant de la sous-traitance. A 67 ans, elle est en très bonne santé et ne présente aucun indice des maladies professionnelles qui affectent fortement les couturières qui se sont engouffrées dans le système de soustraitance des années 1990. 27

qui dure 11 ans, dans plusieurs magasins de la me centrale du 25 mars, toujours déclaré. Il a trouvé sa voie et réussit dans tous les types de marchandises. C'est à la suite d'un incident ou deux personnes de sa parenté qu'il avait recommandées à l'embauche sont surprises à voler qu'il est renvoyé en même temps qu'eux en 1996. Longue traversée du désert: il ne retrouve d'emploi régulier qu'en 2004. Le problème du logement avait été résolu l'année de son mariage (1990) dans le processus d'une occupation spontanéé qui lui permettra peu à peu de construire, et plus tard même de louer une partie de sa maison. Sa trajectoire de vendeur-modèle, passant facilement d'un magasin à l'autre dans le petit microcosme des mes commerçantes du centre, est interrompue par cet incident, car tout se sait. Il s'aperçoit plus tard, lorsqu'il tente à nouveau d'entrer dans ce secteur, que l'informatique est partout (stocks, ventes, caisse) et qu'il devrait se former. Il devient vendeur ambulant, d'abord de vêtements, puis de produits alimentaires venant directement du lieu de production. Mais c'est un autre type de vente: 'vendre, pas de problème, mais être payé c'est autre chose'. Le petit loyer reçu de deux locataires, la solidarité de la petite église dont il est le responsable, celle de leurs familles, parcimonieuse, qu'ils n'osent pas solliciter, les petits boulots temporaires rencontrés occasionnellement et enfin les programmes d'emploi de la municipalité leur permettent une survie pénible et difficile au long de ces 8 années. C'est d'ailleurs au cours de ce programme qu'il commence en 2002 qu'il reprend (son revenu est assuré et il a du temps disponible) les études secondaires. Marilza fera de même et tous deux se débrouillent pour les poursuivre une fois le programme achevé. L'aubaine d'une embauche de gardien, de durée indéterminée, dans une entreprise de matériel domestique en 2004 semble devoir mettre un terme à cette trajectoire malheureuse. Et la volonté de suivre des cours d'informatique devient leur nouvel horizon. Son épouse, cinquième de 10 frères et sœurs dont 7 en vie, est née en 1970 dans le Parana. Son père est nordestin, sa mère du Parana. Elle suit ses parents dans leurs nombreux déplacements, au Parana comme ouvriers agricoles puis à Sao Paulo où son père devient forgeron-soudeur. Elle a 12 ans quand ils s'installent dans le quartier avec l'argent d'une indemnité de licenciement? de son père. Elle interrompt l'école à la fin de ses études primaires à 15 ans pour entrer sur le marché de travail de la confection du Bras, ouvrière non-qualifiée8, reviseuse et repasseuse, déclarée, jusqu'à son mariage en 1990. Le premier enfant naît en 1992, le travail de son mari est au plus haut jusqu'à son licenciement en 1996, le deuxième enfant naît l'année suivante. Durant toute cette période il lui a interdit de travailler de manière régulière hors de la maison jusqu'à la naissance du deuxième enfant. Il est moins radical ensuite. Mais elle ne trouve plus d'emploi déclaré ni stable en 1997 ni dans la confection, ni ailleurs. C'est alors, pour elle, le régime des travaux à domicile (essentiellement des broderies car ne s'étant pas qualifiée en confection elle n'a pas acheté de machine), ou de travaux saisonniers les fins d'année dans la confection dans les mêmes

6_ Comme il en est arrivé beaucoup lors de l'arrivée à la mairie de Luiza Erundina du Parti des Travailleurs 7_ Pour tout emploi déclaré, l'indemnité de licenciement correspond à un mois de salaire par année de travail 8_ Les processus de qualification dans les ateliers de confection du Bras sont très tranchés: soit une ouvrière montre d'emblée habileté, bonne volonté et constance: elle passe alors par des postes de travail et des machines différentes et obtient très rapidement, entre 6 mois et un an, une qualification définitive; soit ce mécanisme ne s'enclenche pas et la nonqualification est définitive. Tout semble se jouer lors du premier emploi. 28

fo.nctio.ns no.n-qualifiées, o.U de travaux saisonniers, so.uvent à la même période, dans les petits ateliers de 'fo.nd de jardin' qu'o.nt o.uvert des co.uturières plus qualifiées, la vente à domicile de produits de beauté et de netto.yage, les emplo.is do.mestiques à la jo.urnée o.Uà la tâche, le travail tempo.raire dans une mairie d'arrondissement, bref une flexibilité beauco.up plus adaptée à leur situatio.n que l'activité de so.n mari fixée sur la pro.fessio.n de vendeur. Elle parle longuement des 'acrobaties financières' qu'elle est o.bligée d'effectuer sans cesse, elle o.rganise et co.ntrôle la survie de la famille avec beauco.up d'astuce, elle récupère même les entreprises co.mmerciales malheureuses de so.n mari, et elle lui fait prendre part aux tâches do.mestiques. La participatio.n de to.USdeux à l'église évangélique daté de leur renco.ntre peu avant les années 1990 et la montée des pro.blèmes. Elle fuyait une patro.nne 'do.uteuse' qui tenait à l'initier à la magie noire pour fo.rtifier so.n co.mmerce. TI avait été renvo.yé d'une co.nsultatio.n d'umbanda9 par un o.ncle père de saint qui avait jugé que sa présence empêchait l'arrivée des esprits. Plutôt flatté, il avait alo.rs suivi l'itinéraire de sa mère. Leur itinéraire religieux, plus intense Po.ur lui que Po.ur elle, commence comme une histo.ire de convictio.n perso.nnelle classique, un repli intérieur. Avec la naissance des difficultés matérielles qui touchent l'ensemble des gens, leur petit groupe (11n'y a jamais eu guère plus de 15 familles qui payent la dîme quand elles le peuvent) qui fait partie de l'Assemblée de Dieu devient un groupe d'entraide matériel et moral, un peu fermé mais solide, une resso.urce dans les années difficiles. Sans grande o.uverture sur les pro.blèmes du monde si ce n'est Po.ur dire l'insuffisance de la politique et la nécessité de so.n resso.urcement permanent à la Bible. Néanmo.ins, à travers l'Opération Travail, o.Ùil perço.it l'ampleur des détresses sociales, il effectue une démarche qui dépasse le niveau d'entraide Io.cal, en allant visiter des perso.nnes dans la ville qui l'o.nt to.uché par leur histo.ire et qu'il croit pouvoir aider dans leur trajectoire. Sans engagement de plus longue durée. Depuis le départ de leur 'évangelistd, il est devenu le 'presbitero'10,responsable laïc de leur co.mmunauté. Edivaldo reste, dans toutes ses activités, et en to.ute modestie, un homme de la parole. Cependant que so.n épo.use jongle avec les banques et la vie quo.tidienne. 2009.4 ans plus tard, leur insertion sur le marché du travail connaît pour tous deux les mêmes difficultés. Mais elle, qui continuait à vivre de petits boulots, vient d'être embauchée par l'intermédiaire d'un beau-frère co.mme receveuse de bus (elle est en train de faire un stage qui se déroule très bien). Ce serait enfin pour la première fois de sa vie un emplo.i stable; elle en est presque confuse de plaisir. Edivaldo, à la suite de so.n emploi dans l'entreprise de matériel domestique où il est resté plus de deux ans, a obtenu, par l'intermédiaire de l'un de ses frères, un emploi 'd'agent d'appui' aux groupes de la police municipale (GlIOf'da civil metropolitana)chargés d'inspecter et de confisquer le matériel des camelots de me exerçant sans permis. So.n salaire est bien meilleur; il peut observer en même temps le système de corruption auquel les camelo.ts sont So.umis; il a, 'heureusement' dit-il, du être opéré d'une hernie et il est passé aux cuisines. TI est licencié fin 2008: de

Religion afro-brésilienne fondée sur la relatio.n de possession avec les esprits d'un panthéon imaginé dans la période de l'esclavage et do.ublé d'un panthéon catho.lique pour déjo.uer la surveillance des patrons. Les pères et mères de saints so.nt les médiateurs de cette relation. 10_Le 'presbitero'est le troisième niveau hiérarchique de cette église, au dessus de 'l'obreiro' dont la fo.nction est de visiter des familles à domicile, et du 'diacono' qui a une fonction d'aide au 'presbitero'sur un lieu de culte spécifique 29

9_

nouvelles élections ont reconduit le même maire à la mairie, mais il n'a pas fait le nécessaire pour nouer les liens qui lui auraient permis de rester dans cet emploi Par contre il a noué des liens avec un camelot retraité marié et sans enfant auquel il restituait la marchandise confisquée, au point qu'ils sont devenus de vrais amis; ce demier, pour se rapprocher d'Edivaldo, a acheté un appartement à Guaianazes en vendant la maison qu'il possédait à quelques 100 km de Silo Paulo, ce qui le rapproche du lieu d'exercice de son métier de camelot. Achetant un appartement équipé, il lui fait cadeau d'un mobilier de cuisine complet, quasiment neuf, qu'il lui installe lui-même. Edivaldo voit dans cet événement le retour d'une 'politique de l'amitié'l1 désintéressée qu'il a toujours pratiquée par conviction religieuse. Par cette médiation-là également il trouve un emploi dans une fabrique de chocolats où il ne reste que deux mois, car elle est très éloignée de son lieu de résidence. Le jour où nous le rencontrons, il a un rendez-vous, toujours par la médiation de son réseau religieux, pour le lendemain dans une petite ville de banlieue comme agent de ventes, mais il ne sait pas encore de quelle marchandise il s'agit.

Il a monté d'un cran dans la hiérarchie religieuse en devenant 'évangelista:chargé d'appuyer les communautés naissantes qui se constituent, mais il n'a pas l'intention de devenir pasteur, ce qui impliquerait, devenant salarié de l'église, d'accepter les postes loin de sOn lieu de résidence. Il observe une croissance continue de la conversion (la communauté qu'il a contribué à fonder est passée de 20 à 60 membres) qu'il attribue à deux facteurs: l'influence de la conversion (médiatisée) de quelques grands artistes, chanteurs et musiciens; la réflexion de gens qui, au long des années difficiles, sont amenés à mettre en œuvre cette 'politique de l'amitié' dont il se veut un porte-parole discret. La voie religieuse est certainement l'une des voies sociales les plus courantes12. Les deux formes qui se présentent ici dans la famille d'Anita et d'Antonio sont intéressantes par leur diversité. La forme de l'adhésion du couple se réfère à la perspective offerte aux opprimés, elle dans une enfance et une adolescence perturbées par la vie aléatoire de ses parents où la Bible se trouve être l'unique livre, lui après un long processus d'exploitation au travail en même temps que d'isolement. Cette adhésion est aussi discrète et cOntenue aux yeux du monde qu'est vitale leur conviction. Conviction qui apparaît comme le substitut d'un désir d'expression de citoyenneté incapable de s'exprimer dans un vocabulaire politique. La conversion de Marcos se réfère à un mécanisme courant de sortie du 'monde du crime'. La sortie par la voie religieuse est la seule possible parce que l'argument de la conviction personnelle est le seul que le monde du crime puisse recevoir si le 'sortant' n'a pas de graves dettes avec l'un ou l'autre. Cette sortie peut éventuellement s'effectuer sur ordre de la hiérarchie lorsqu'elle cette dernière estime devoir donner une dernière chance à ceux promis à la mort pour une raison déterminée.

11_A travers cette expression et ses variantes, Edivaldo fait une mise au point qu'il n'avait pas explicitée jusqu'ici 12_Voir dans ce livre le chapitre 20 et la réflexion développée sur les passages d'une religion à l'autre

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La voie empruntée par Edivaldo et Marilza paraît au départ autant marquée par la contingence que par la nécessité. Elle est discrète aussi et ne répond pas aux grands appels publicitaires des grandes églises, comme pour marquer que la légitimité de la conviction n'a besoin ni de reconnaissance sociale ni de publicité théologique. La poursuite, dans le temps, de cette conviction intime, rencontre un réseau d'appui, qui peut être utilisé de manière instrumentale par certains, mais qui, pour Edivaldo est englobé par cette politique de l'amitié qui est au fond sa raison de vivre dans l'espérance de jours meilleurs. Au fond de ces intimes convictions, qui peuvent se traduire par l'aisance des passages d'une religion à l'autre, se constitue comme un 'droit de penser' religieux, qui peut se poser sur la sphère politique, au moment même où tout choix politique est déclaré insatisfaisant. 2- L'issue anarcho-sociale La q.uarantaine. premiers habitants de Cidade Tiradentes des années 1980
José et Vera ont 45 ans en 2005. Vera, troisième de 4 frères et soeurs, née en 1960, suit le trajet de logement de ses parents, qui accompagne de près la trajectoire de travail de son père, (Guarullios, Vila das Merces, Sapopemba). Ses parents venaient du Nord-Est après être passés par le Parana comme travailleurs agricoles. TIs se stabilisent à Sapopemba lorsque le père trouve du travail, jusqu'à la retraite, dans une entreprise de pièces détachées pour automobile. C'est là qu'ils construisent leur maison. Vera quitte l'école à 11 ans et devient employée domestique; à 14, elle travaille à la chaîne de montage de ressorts de voitures dans la même entreprise que son père, puis dans une entreprise de confection jusqu'à son mariage en 1978 à 18 ans. Le couple loue un logement à Sào Mateus; d'abord vendeuse sur les marchés et à domicile de légwnes verts, elle entreprend la fabrication de cerfs-volants à domicile sur le conseil et avec l'aide technique de son frère aîné. La naissance de ses 3 enfants entre 1980 et 1985 n'interrompt pas son activité, ni son déménagement à Cidade Tiradentes en 1985 lorsqu'ils accèdent à l'appartement de la Cohab13. José, cinquième de 8 frères et soeurs, devient tout jeune l'aide de son père maçon. Le schéma établi par son père, venu du Ceara, est le suivant: il achète un terrain à crédit et commence la construction d'une maison; lorsque ses ressources s'épuisent il vend le tout (le terrain à moitié payé, la construction à moitié faite) pour acheter un autre terrain où il construit une nouvelle maison. TIne sait pas combien de fois son père a réinitié ce système avant de construire complètement sa propre maison; il sait seulement que c'est à 51 ans en 1978, peu avant son mariage, qu'il s'est installé dans sa première maison, grande et confortable, où il vit toujours. José termine l'école primaire à 15 ans et alterne le travail avec son père et le travail salarié. A 26 ans, 1986, 7 ans après son mariage, il abandonne définitivement le travail salarié dans l'industrie, qu'il n'a jamais aimé14. Pour prendre cette décision il a attendu que se précisent les débouchés de la vente des cerfs-volants qu'ils avaient commencé à 13Compagnie d'habitation de la municipalité; logement social équivalent à nos HLM 14 TI n'aime pas l'embrigadement: ni la mise au travail par un patron, ni la mobilisation syndicale. Comme il ne supporte pas l'idée de gagner deux salaires minimum '(400E) jusqu'à 'la fin de ses jours'.

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fabriquer. Son 3° fils était né et ils étaient installés depuis un an dans l'appartement de Cidade Ttradentes. C'était aussi une époque où l'on avait besoin de maçons dans cette région en pleine construction. TI travaille donc à son compte et dit avec ironie: 'Pour la société je suis 'désoccupé' depuis18 ans' (entretien de 2004). Le travail des cerfs-volants est intense de décembre à juillet; en période creuse il se fait maçon, seul ou avec son père. Cela dure depuis 20 ans, ses deux filles et son fils l'ont aidé avant de terminer leurs études secondaires et de quitter la maison; l'une est coiffeuse, mariée, l'autre est aide-comptable célibataire. L'appartement a été payé, ils ont acheté une voiture d'occasion récemment pour livrer leur marchandise. Et ils viennent de réaccueillir leur fils, contrôleur des caisses dans un snpermarché, après un premier mariage malheureux. En 2000 cependant, c'est lui qui cherche à s'inscrire dans le programme municipal, plus par curiosoté que par nécessité, et parce qu'il pense que sa femme est plus efficace que lui dans la vente des cerfs-volants. TI fait alors partie d'une association dynamique qui (entre autres choses) vend des paniers de la ménagèrel5, qui fait fonctionner une coopérative de couture et de montage de bijoux travaillant en sous-traitance pour des entreprises, et qui fabrique et vend du pain sous forme communautaire. Il a un fort esprit critique16 mais il s'intéresse beaucoup à ces idées d'organisation collective et autogérée de travail. Plusieurs raisons l'incitent à proposer dans le cadre du programme municipal, la création d'une coopérative de recyclage de déchets. Il est administrateur de son immeuble et à l'habitude des collectifs, il a l'expérience de gestion d'une entreprise familiale, il participe d'une association qui a des activités variées, il a même monté avec son frère une affaire de ramassage des déchets dans une autre quartier de la ville, et il a enfin le souci de donner du travail aux jeunes du quartier. Ce dernier point est important: José a connu plusieurs camarades de ses enfants qui sont morts dans le trafic de drogue. Son idée ne se concrétisera pas malgré l'appui de la monitrice. Les causes de l'échec viennent de partout à son avis; l'esprit trop passif des personnes dans la cadre de ces programmes, la conception trop bureaucratique de ces derniers, le stigmate que l'activité porte en elle. Cette famille s'est stabilisée avant la crise des années 1990 dans une activité que la crise n'a pas touchée, le bâtiment, au moment de la naissance de Cidade Tiradentes, toujours en construction. La confection des cerfs-volants est une activité saisonnière mais sans à-coups. La stabilité du couple aidant, la crise passe inaperçue. Le bon parcours scolaire des enfants a facilité leur insertion rapide sur le marché du travail; aucun d'eux ne travaille à Cidade Tiradentes, mais tous dans les environs immédiats.

Pas de trace de religion dans la formation de ces deux personnes. C'est ici la pratique précoce, pour tous deux, d'une expérience industrielle qui peut être critiquée parce qu'existent d'autres alternatives, qui conduit à un désir de travail plus autonome et moins 'caporalisé'. C'est ensuite peu à peu dans la prise de connaissance d'un quarrier nouveau dans lequel tous deux travaillent, dans la
15_Toute personne peut en rassembler d'autres, nécessiteuses, et fonder une association pour demander l'octroi de 'paniers de la ménagère' mensuels à la municipalité ou au gouvernement de l'Etat. Beaucoup d'entre elles -et celle-ci en particulier- demandent une contribution pour payer le panier qu'elles reçoivent gratuitement 16_Il raconte le détournement d'argent du responsable de la boulangerie qui a été remercié; il critique la responsable de l'association qui fait payer aux vieux ses conseils et ses démarches pour obtenir leur retraite. 32

fonction de responsable de son immeuble, dans le travail d'une association, que José goûte au plaisir de s'investir. Tout en étant bien conscient que le problème récurrent des associations est celui du détournement des bénéfices matériels et moraux au profit de leurs dirigeants. L'expérience de la vie collective dans son immeuble l'amène à découvrir le règne d'une sorte d'individualisme sauvage qui a besoin d'être rapporté en permanence vers la vision d'un intérêt collectif. Résoudre ces deux problèmes liés: créer du travail et pacifier la vie collective immédiate, est un objectif qu'il vise en voyant ses enfants grandir. Il n'a pas les moyens d'agir sur l'enseignement mais il sait, à travers ses enfants, que c'est là que l'échec commence à prendre forme. Associations, coopératives et autres formes d'activités collectives, malgré leurs insuffisances, sont une alternative à l'individualisme sauvage ou au monde du crime dont il a pu constater les dégâts, autrement dit compter les morts, rien que dans son immeuble, au moment de leur installation. La trajectoire que l'on peut qualifier d'anarcho-sociale qu'incarne José, aussi prompte à se retirer de tout type d'embarquement (synonyme d'embrouille) macrosocial que prête à s'embarquer dans toute entreprise micro-sociale dans une perspective pédagogique non-politique se construit également sur une référence simultanément sociale et méta-sociale: le risque de la mort absurde qui guette les jeunes générations, surtout masculines, dans le passage de l'adolescence à l'âge adulte. Mais rien n'est attendu d'une politique macro-sociale.
Epilogue 2009. L'association dont il participait de manière critique, a disparue, fermée par la personne qui la dirigeait et qui a déménagé. il aurait bien voulu prendre la suite mais la dirigeante n'a pas voulu lui céder 'sa' place. Le commerce des cerf-volants suit son cours; il a maintenant son permis de conduire et ses trois enfants poursuivent une carrière stable, l'un chez Wal-Mart comme contremaître des caissses, la seconde a monté son salon de coiffure avec l'aide de sa belle-famille et la dernière est entrée à la Poste où elle est devenue rapidement agent de maîtrise du corps. il n'a pas l'énergie suffisante pour reprendre sa f011ction de gérant de l'immeuble malgré les critiques qu'il adresse à la nouvelle responsable qui donner tout à gérer à une entreprise spécialisée, ce qui fait augmenter les prix. Leur idée est de construire une maison à Poa, commune voisine, où ils ont déjà acheté un terrain de 125 m2: ils sont encore retenus par leur dernière fille, célibataire qui vit avec eux et qui ne voudrait pas, par ce déménagement, s'éloigner de S011 travail. Une activité nouvelle s'est dégagée pour lui dans la participation hebdomadaire à la messe du padre Marcelo (Ré11ovation Charismatique). il présente son rapport à cette religion comme un réconfort personnel et une occasion de prier pour d'autres, amis ou parents, qui 11eprient pas: il se pIait à trouver dans cette actio11 une efficacité, solution à des parcours thérapeutiques ou sociaux inquiétants, qu'il fait apparaître, sans le dire, comme un substitut de l'action sociale qu'il11e pratique plus. Son épouse participe peu à cette activité qu'il effectue avec ses frères et sœurs.

~ L'issue socialo-festive
Ce terme exige quelques éclaircissements. Se saisir des opportunités offertes par le monde social sans chercher à le questionner n'empêche pas de le juger, de dire ce qui devrait être et ne pas être, ce qui est juste et ne l'est pas. Ces jugements sont 33

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reliés à la réalité, mais comme détachés d'elle, sans prise, sans portée. Face à une obstination vaine qui n'évoquerait que les difficultés de la vie ou les aléas des possibilités de transformation du monde social, ces pratiques sociales renvoient à une relative autonomie du groupe social de même condition et de même culture. Autonomie qui ne peut s'afficher que dans l'inverse de la détresse ou du laissezaller, un entre-soi de culture solidaire qui associe solidarité et festivité, sans être une culture de la pauvreté (la pauvreté est un mot assigné du dehors). Cette association limite toute tendance au repli, car elle s'affiche comme le principal moyen efficace pour imaginer une autre condition, un changement de position dans la société, une vision du futur qui intègre des changements culturels propres et l'école. Donc pas de communauté fermée en négatif (ghetto) ou positif (solidarité), mais une ligne de culture plus qu'un lieu de culture, qui croise d'autres lignes sur le même lieu, telles celles présentes dans l'issue religieuse ou les autres, et qui peut se retrouver ailleurs dans un autre lieu. Avant et !\près la crise: courber l'échine.. et la redresser
Zé, blanc, né en 1956 au Parana dans une famille d'ouvriers agricoles travaille dans

l'agriculture jusqu'à 13 ans et enchaîne un

travail

dans l'industrie sitôt arrivé à Sao Paulo

avec sa famille. Métallurgie, textile, menuiserie, plastique, artisanat, alimentation, il passe partout, quitte une entreprise le matin, en trouve une autre l'après-midi, joue au foot, jusqu'à connaître an 1978 son premier lienciement pour fait de grève. Mais il n'a pas conscience de ce qui se passe à cette époque, il ne pense qu'à voyager. il se propose pour travailler au Moyen-Orient et il atterit au Sud du pays à la &ontière argentine pour travailler à la construction du grand barrage d'Itaipu. Bien peu de temps car il entend parler de tous ceux enterrés vivants dans le béton à la suite d'accidents du travail. Les fins de semaine il pilote des touristes pour un hôtel puis travaille à plein temps dans cet hôtel, connaît le foot et la drogue. Pour s'en évader il voyage aux 4 coins du pays1? et s'arrête pour travailler chaque fois qu'il a besoin d'argent; il rejoint Sao Paulo en 1982 pour retrouver en 1983 une entreprise d'air conditionné pour laquelle il avait déjà travaillé dans le Sud. Pendant 2 ans il parcourra à nouveau le pays pour installer ou réparer des équipements d'air conditionné. Quand il s'en fatigue en 1985 il travaille, sans qualification particulière, dans plusieurs entreprises métallurgiques. il connaît son épouse dans l'une d'elles en 1986. Quand ils se marient en décembre 1989, il quitte cette entreprise pour obtenir l"indemnité de licenciement qui lui pennet d'acheter sa maison cependant qu'elle-même continue à y travailler, même après la naissance de leur premier enfant. De 1990 à 1995, son parcours est plus hâché, perturbé par l'instabilité de la période, mais il n'a jamais à faite à de longues périodes de chômage; il reprend du service dans l'ait conditionné, mais maintenant qu'il est marié, les déplacements ne l'intéressent plus. En 1995 il trouve le travail où il se trouve encore actuellement: chauffeur-livreur de grands magasins. il raconte sa chance d'y être entré à 40 ans (il avait travaillé pour cette entreprise quelque temps auparavant), sa relation 17_Le tenne 'peao de trecho' ou 'trecheiro' désigne ces travailleurs itinérants qui découvrent le monde par le travail au gré de leur spontanéité; il n'est pas sans rappeler celui de 'hobo', travailleur itinérant des Etats-Unis au tournant du 20° siècle qui suit le travail proposé par les lignes de chemin de fer de l'Ouest. Avec la différence que le trecheiro va où le vent le mène. Voir ici chapitre 15 : les 'habitants des roes' font le journal '0 trecheiro'. 34

ancienne donc 'amicale' avec le patron, en même temps que l'oblig.ttion d'accepter sans discuter les changements qui s'effectuent en défaveur des salariés: salaires, heures supplémentaires, irrégularité des horaires, suppression d'avantages divers, conscient qu'à son âge la plus petite mésentente peut lui être fatale. Il a été soulagé d'avoir été choisi récemment (2005) comme adjoint du contremaître qui planifie le travail des livreurs. Sans augmentation de salaire mais avec la certitude qu'à son âge (50 ans) cette nouvelle fonction assurera sa stabilité dans l'emploi. Ina, noire, troisiême de 15 frères et soeurs, dont 7 adoptés, tous parents, est une femme vive et joyeuse qui répand la bonne humeur à son alentour. Née à Sao Paulo en 1962 d'un père originaire de Bahia, camionneur, souvent absent et qu'elle aimait beaucoup, et d'une mère originaire du Minas. Ils s'installent à Guaianazes à leur mariage et y sont depuis. La grande majorité des frères et soeurs vit aux alentours. A 20 ans, 1982, son père meurt lorsqu'elle est en fin d'études secondaires et qu'elle prépare son concours d'institutrice. Elle lâche tout et entre dans une entreprise de fabrication de charcuterie; elle gagne 3 salaires minimum, elle est déclarée et travaille sur sa demande dans toutes les sections de l'usine. Quand elle fait partie de la vague de licenciements de 1986, elle gagne 5 salaires minimum. Elle entre dans une entreprise de pièces détachées comme polisseuse, et après être passée par plusieurs postes de travail toujours sur sa demande, elle est promue inspecteur de qualité, fonction qui n'a jamais été indiquée sur sa carte de travail et pour laquelle elle n'a jamais touché le salaire correspondant. C'est dans cette entreprise qu'elle rencontre son mari; le mariage a lieu en 1989, elle a 27 ans. C'est lui qui démissionne pour obtenir l'indemnité de licenciement qui permet d'acheter la maison. Elle est bien intégrée dans cette entreprise où ses bonnes relations l'ont conduite à devenir une sorte de délégué syndical Mais peu avant la naissance de leur second fils en 1992, elle est licenciée pour avoir accusé son chef de section de harcèlement sexuel. Elle s'occupe de ses enfants pendant deux ans mais lorsqu'elle veut reprendre du travail en 1993 à 31 ans, elle ne trouve aucun employeur qui veuille la déclarer. Elle commence à travailler sur indication de sa soeur aînée dans une entreprise de nettoyage qui intervient dans le grand parc de foires et expositions de la ville. Travail temporaire et irrégulier, parfois intense, durant 5 ans. Elle travaille ensuite, pour limiter ses déplacements, comme auxiliaire dans une imprimerie prés de sa maison pendant 3 ans. A partir de 2000 elle limite son activité pour raisons de santé. Elle fait des petits boulots: le plus prenant, le plus gratifiant et le moins payant aussi est celui de répétiteur scolaire pour les enfants du quartier; elle reprend occasionnellement le travail de nettoyage au parc des expositions jamais plus de 15 jours (elle gagne un salaire minimum en 15 jours en travaillattt 16 heures par jour). Elle est appellée aussi dans la même imprimerie, ou dans d'autres aussi, quand il y a des 'coups de feu', toujours non déclarée. En 2oo1lorsque se présente le programme municipal 'Opération Travail'18, elle est déjà depuis 1993 dans sa trajectoire aléatoire, et elle prend cette activité comme une aubaine (elle fait traverser les enfants des écoles aux passages doûtés). Le soulagement financier que lui accorde ce programme et le temps libre dont elle dispose l'ont incitée à reprendre et terminer ses études, mais le programme est de trop courte durée.

Ina n'a jamais cessé de travailler, contrats temporaires ou irréguliers, jamais dédarée, car 'tout travail donne de la dignité'. C'est pour cela qu'elle donne des
18_Voir dans ce même volume le texte de Ludimila Abilio 35

tâches domestiques à accomplir à ses trois fils: cuisine, nettoyage, blanchissage, et qu'elle les oblige à gagner de l'argent pour subvenir à leurs dépenses scolaires: ramasser des déchets, distribuer des prospectus aux feux rouges. Tout travail est valorisant pour l'homme comme pour la femme et pour les mêmes raisons, travail domestique y compris. Tous les arrangements domestiques peuvent être envisagés sans disqualifier ni l'un ni l'autre. Ina se mobilise dans toutes ses expériences de travail sans que son travail soit pour autant reconnu au niveau de la qualification. Et sa condition de femme la dessert quand elle ne veut pas répondre aux avances d'un chef. Cela, elle l'oublie: c'est par l'enthousiasme que se font les conquètes et non par la revendication. Toujours prête à organiser fêtes, anniversaires et autres événements, elle obtient une reconnaissance de ses collègues qui la désignent comme déléguée syndicale informelle dans les relations avec les patrons, position qui sera ensuite utilisée par la centrale Força Sindical dont elle devient la représentante. Mais cette manière d'être se déploie dans toutes les circonstances de la vie: à partir du moment où elle a été connue en faisant traverser les enfants aux passages doutés, elle sera transportée gratuitement par les tous les chauffeurs. Dans la quartier elle organise depuis plusieurs années la fête de Nossa Senhora Aparecida, la Vierge noire du Brésil, et les défilés de Carnaval d'une école dont elle s'occupe depuis 20 ans et dont elle est devenue présidente en 2004 en lui redonnant le caractère festif et accueillant qu'elle avait perdu depuis sa fondation. Récemment, après avoir mis au monde sa dernière fille en 2007 à 45 ans, elle est recrutée sur la recommandation d'un ami par une association contrôlée par le Parti Communiste du Brésil19 pour organiser, dans les enceintes scolaires, le temps libre de la demi-journée. Le moment dé de sa trajectoire est en 1991 lorsqu'elle est renvoyée de l'entreprise où elle a failli devenir inspecteur de qualité et que naît peu après son deuxième enfant. Le 'congé parental' qu'elle s'offre lui est fatal, elle ne pourra revenir sur le marché du travail que de manière secondaire ou aléatoire; elle retrouve, avec son mari, le modèle classique de division sexuelle du travail dont elle ne sortira plus. Sa forte insertion dans le quartier, l'habitude du travail temporaire, ses responsabilits associatives la stabilisent dans cette voie. n est intéressant de noter que 'le quartier', qui est fortement structuré par la famille élargie de Ina, opère comme une sorte d'agence collective d'emploi temporaire spécialisée dans deux branches d'activité, le nettoyage de surface, l'imprimerie. Les intermédiaires sont des travailleurs enregistrés de ces entreprises qui habitent le quartier. Ou même des personnes comme Ina connues comme temporaires et auxquelles l'employeur téléphone en cas de besoin. Il y a beaucoup plus de femmes que d'hommes dans ce réseau ne serait-ce que parce que nombre de familles, à la différence de celle d'Ina, sont mono-parentales, femmes séparées ou mères-célibataires (6 de ses 9 soeurs). Ce modèle familial, qui préexistait aux années de la crise du marché du travail, est renforcé par la crise car les hommes
19_Elle-même n'en est pas membre; sans idées politiques particulières, elle n'en éprouve pas de gêne non plus.

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deviennent encore plus instables. Ce modèle de matricenttalitéZO, où les hommes

passent un temps avec les femmes sans se stabiliser parce qu'ils ne peuvent
soutenir la famille, s'enrichit d'une posture nouvelle, celle de femmes qui décident d'emblée d'être mères-célibataires; c'est le cas de l'une de ses soeurs. L'hyperactivisme d'Ina doit être rapporté, nous semble+il, aux épisodes de sa vie où elle a failli 'gagner' (la mort du père peu avant sa formation d'institutrice, le renvoi d'une entreprise où elle paraissait définitivement stabilisée). Le premier est un accident du destin, elle a redoublé d'activité ensuite mais elle n'a

pas pu se récupérer plus tard; le second est une prise de position qui ne s'inscrit
pas, voire qui contredit le code et le style qu'elle veut bien publiciser. Ces deux événements résonnent comme un renvoi à la case départ et peut-être, à quelque chose comme à un enfermement dans une condition face auquel elle se dresse.
2009. Son emploi précaire dans l'école publique comme animatrice des demi-journées libres se révèle irrégulier: elle n'a de salaire (le salaire mU:ùmum) que pendant les périodes scolaires, les financements sont toujours en retard en début d'année, suspendus en cours d'année, arrêtés avant la fin de l'année. Ce qui la chagrine sans entraîner sa démission car elle est moins à la recherche d'un salaire que du goût d'agir pour proposer à la génération suivante une autre condition que la sienne. Elle achemine vers l'école de samba les élèves du collège qu'elle reçoit dans les demi-journées d'animation, joue un rôle de régulateur dans l'assiduité scolaire (elle peut renvoyer ceux qui ne fréquentent pas assez l'école) et continue à donner à la maison les cours de soutien scolaire. Elle affronte sans crainte filles et garçons qui travaillent dans le trafic local, parfois à des postes de responsabilité (ni la jeunesse ni le sexe ne semblent être un empêchement pour gérer un point de vente de drogue) si l'occasion se présente: manque de politesse dans la rue, réflexions critiques à ceux qui mobilisent de très jeunes enfants dans l'activité. Ce qu'elle fait dans son activité sociale apparaît comme le prolongement du souci qu'elle a toujours apporté à l'éducation de ses enfants. Le fils le plus âgé termine des études supérieures d'informatique et travaille dans une agence de publicité. Le second vient d'entrer dans une faculté privée où il fait un BTS en logistique commerciale et travaille dans une Ong 'Racines' qui se propose de récupérer la culture populaire. Le dernier, 15 ans, en passe de devenir mesln saY' de l'école de samba, est en fin d'études secondaires et veut poursuivre des études de médecine. Les deux derniers ont eu droit aux bourses pour universités privées (revenu familial inférieur à 210 R par tête) instaurées par le gouvernement en 2002. Enfin sa position sociale est reconnue par le PC do B : elle est membre de la direction locale. La 'sortie d'une condition' pour la génération suivante se précise. L'école, suivie par les parents, en aura été le moyen d'accès. José a refusé le poste de contremaître qui lui avait été proposé pour éviter le casse-tête de cette nouvelle fonction. Il apporte intégralement ses deux salaires minimum à la maison et partage ses heures supplémentaires (payées sur-le-champ et non déclarées) entre argent de poche et réaménagement de leur maison. La perspective, immédiate, d'aller travailler à l'autre bout de la ville, ne l'inquiète pas outre mesure. A sa retraite, dans 4 ans, après 35 ans

20_Mama CORREA, Repensando a familia patriarcal brasileira, p.13-38 in COLCHA DE RETALHOS, ESTUDOS SOBRE A FAMILA NO BRASIL, Brasiliense, 1982 21_Couple de danseurs qui donne le rythme lors des défilés; animateur de l'école los des répétitions. 37

de service, il installera son pressoir à jus de canne dans la rue devant la porte de la maison où il vendra les sucrés-salés composés par Ina.

Wanda la couturière. d'une époque à l'autre.
Wanda est née en 1951 à Santo André où son père est ouvrier qualifié dans la métallurgie, ses frères et sœurs feront tous des études secondaires (l'une de ses sœurs devient avocate mais interrompra son travail pour raison de santé), mais elle, quelque peu rebelle, initie tôt un parcours professionnel dans la branche, la couture, et dans le quartier de la ville, le Bras, qui offre le plus d'opportunités à l'époque à la main d'œuvre féminine. Elle a 15 ans (1966), eUe est enregistrée et acquiert rapidement une qualification sur le tas. Son parcours de travail dans la couture est interrompu par la naissance de son premier fils (1974). Elle n'entreprend pas de vie commune avec le père de l'enfant; lorsque ce demier se révèle sujet à des crises d'épilepsie, elle travaille dans des entreprises à proximité de son lieu de résidence, à Santo André (plastiques et pharmacie) pour ne pas surcharger de travail, par son enfant, ses parents ou ses sœurs chez lesquels elle vit tour à tour. D'ailleurs la maladie de son fils l'incite à laisser le travail régulier en entreprise pour travailler temporairement avec des entreprises sous-traitantes de nettoyage ou employée domestique à la journée. Ce sera son régime de 1975 à 1986. Pendant cette période, elle connaît un homme, marié, avec qui elle s'installera 10 ans plus tard lorsqu'il deviendra veuf (1986). Elle obtient alors en 1985 un appartement de la Cohab à Cidade Tiradentes, un embryon22, mais elle va habiter dans la commune voisine à Suzano où l'invite son nouveau mari qui vient de devenir veuf. Deux enfants naissent en 1986 et 1989 et elle s'occupe de la fille de son mari légèrement plus âgée que les deux siens. Et lorsque la maison de son mari à Suzano fait l'objet d'une réappropriation par son propriétaire en 1990, ils vont se réinstaller dans l'embryon de Cidade Tiradentes. PoUt lui, d'abord cavalier dans la police militaire (4 ans), ensuite mécanicien qui apprend le métier sur le réseau ferroviaire public (7 ans), puis employé à Suzano dans un établissement de réparation de tracteurs (7 ans), puis de camions (6 ans), le parcours professionnel est stable jusqu'en 2000, année où il perd son emploi déclaré à 45 ans et où il ne peut en retrouver un autre. il achète une camionnette et fait des petits boulots de marchand des 4 saisons, maçon, électricien, vigile, jusqu'à sa mort en 2003 à 48 ans d'un infarctus. Wanda avait repris le travail après la naissance des enfants, en 1990, dans sa nouvelle maison, comme marchande des 4 saisons sur le marché proche de l'école, profitant des relations qu'elle avait établies à Suzano, commune encore largement agricole. Par la suite, en 1995, elle reprend un travail de couturière dans les nouveaux petits ateliers de sous-traitance qui commencent à s'installer dans la lointaine zone Est où elle habite, le plus souvent montés par d'anciennes couturières qui avaient commencé leur carrière comme elle, salariées dans le Bras. Travail qualifié mais précaire, non déclaré, sujet aux fluctuations des commandes des entreprises donneuses d'ordre du Bras, et mal payé en outre, à la tâche. Mais c'est son unique source de revenu après le chômage (leur période faste, double salaire, n'aura duré que de 1990 à 2000), puis la mort de son mari (2003). En 2004 elle trouve un travail tout près de sa maison dans une coopérative de confection d'une association, où elle parvient à gagner, dans ses meilleurs mois, de 200 à 250R Elle y reste jusqu'à sa fenneture en 2007. A cette date s'arrêtent les travaux d'amélioration de leur 22_ L'embryon comprend une cuisine, salle de bains et une pièce sur un terrain de 2 à 300m2 à charge pour l'acquéreur de compléter la construction à son rythme

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maison. Sa mort imprévue en 2003 l'affecte beaucoup: elle garde plusieurs années dans sa cour, en souvenir, un énorme tour qu'il avait acheté lors de son licenciement. Pour elle, le déséquilibre initial est donné par la maladie de son fils qui l'oblige à interrompre un métier où elle réussissait pour prendre des activités moins qualifiées et moins bien payées. S'inaugure la période d'incertitude qui s'interrompt de manière aussi imprévue (la chance du logement, le veuvage de son amant). Mais la dégradation du statut du travail et de l'emploi, la stagnation du revenu sont irréversibles. Le logement apparaît alors comme une bouée de sauvetage capable de remettre à flot: même défectueux, il est définiti£ La maladie de son fils aîné, qui a toujours vécu avec elle, semble se stabiliser et même décliner, il reçoit depuis peu une petite pension, et trouve un appui moral et psychologique certain dans l'église évangélique où il poursuit une formation théologique pour faire partie des cadres de l'église. Les enfants poursuivent leur cursus scolaire sans difficultés majeures et trouvent de temps à autre des petits boulots temporaires. La stabilisation de l'habitat avant les années 90, et le recours au travail informel de la confection peu après, limitent les dégâts de la période néo-libérale. La précarité demeure, (il suffit d'observer l'état de la maison), mais stabilisée. Wanda n'a guère le temps de s'occuper d'autre chose que de la survie familiale; néanmoins sa lucidité, son franc-parler, ses provocations humoristiques ont toujours été des atouts pour son moral et dans le dialogue avec ses enfants. 2009. Elle nous explique comment sa vie se réorganise depuis la fermeture de l'association: elle travaille toujours dans la confection avec deux collègues, chacune avec sa ou ses machines, en répondant aux donneurs d'ordre du Bras; elles se répartissent l'argent du travail à la tâche sans rémunération particulière pour la propriétaire de la maison où elles exercent, dans la même rue. En 2008 elle travaille en entreprise, 6 mois seulement, mais le travail est dur, elle préfère s'occuper de sa marraine, sœur de sa mère, 84 ans, handicapée, à Campinas, 120 km. Cette activité réactive ses relations avec l'une de ses soeurs qui lui offre de temps à autre quelque séjour dans sa maison de plage à Santos. Sa fille, 23 ans, mariée, deux enfants, travaille dans un restaurant du centre ville, son mari est receveur de bus. TIs habitent tout près et elle leur rend service pour ses enfants lorsqu'elle séjourne dans sa maison. Le fils aîné est en passe de se marier pour pouvoir devenir pasteur. Et c'est avec un certain orgueil qu'elle nous explique comment son dernier fils, 20 ans, a changé l'emploi du temps de ses nuits en passant de la rue à l'ordinateur dans la maison, grâce auquel il cultive aussi ses talents de dessinateur. Il n'a pas encore d'activité stable, mais elle ne s'en inquiète pas car elle fait confiance à son astuce. Ce dernier épisode de sa trajectoire où elle quitte une activité salariée pour s'occuper d'un parent âgé, sans motivation pécuniaire particulière (la retraite de la marraine est d'un salaire minimum) reflète un style de vie où les opportunités disponibles (réactivation des liens avec sa famille, séjours en diverses villes) sont saisies sans faire partie de stratégies d'insertions sociales de plus longue durée. Temps nouveau: le dernier sursaut du patriarcat Sueli est née en 1960 dans une famille de 4 enfants. La mort prématurée de son père à 42 ans, due aux conditions de travail dans les olarias23de la région (congestion pulmonaire)
23_Fabriques de terres cuites (briques, tuiles) en plein air où le va-et-vient constant de la chaleur du four aux courants d'air du dehors favorise les congestions pulmonaires 39

l'amène à travailler dès l'âge de 12 ans. Heureusement il avait gagné peu avant à la loterie et pu acheter la maison où elle vit actuellement avec sa mère et l'un de ses frères, maçon, marié, 4 enfants. Le premier parcours professionnel se fait dans les fabriques de confection du Bras, où elle ne parvient pas à obtenir de qualification pendant les 7 ans où elle est employée (de 14 à 21 ans), jusqu'à la naissance de son premier enfant en 1981. Elle en aura 10; 8 sont en vie. Elle alterne un travail d'employée domestique à la journée, comme sa mère (elles peuvent se remplacer l'une l'autre ou se faire embaucher ensemble), le soin des enfants, et de petits travaux divers à domicile (montages de jouets en peluche, bijouteries, décoration de vêtements (broderies) qui sont payés une misère, ou dans la rue (distribution de tracts publicitaires). De sa participation à des associations locales elle retire l'avantage du panier de la ménagère. Les difficultés s'aggravent avec le licenciement définitif de son mari (1994) de la petite fabrique d'ustensiles domestiques où il était employé depuis leur mariage (1979). La poursuite de la fabrication de balais-brosses se fait alors à domicile en soustraitance. Une partie est reprise par l'entreprise elle-même; l'autre partie est détournée par Sueli qui va les vendre pour son propre compte dans la rue car son mari continue à être peu coopératif dans les dépenses de la maison. TI s'enfonce d'ailleurs dans le jeu et la boisson, se reconvertit, mal, dans la profession de coiffeur, jusqu'à ce qu'elle le congédie. Un jour en 1999, au petit matin, au retour d'une de ses nombreuses escapades nocturnes, il trouve ses vêtements entassés devant la porte de la maison. Ce n'est dès lors que la poursuite, pas plus difficile, d'un mode de vie commencé dès son mariage. L'entrée du fils le plus âgé dans le travail (il commence à travailler à 18 ans en 1999 comme receveur de minibus) réduit un peu ses difficultés. Deux autres de ses fils en fin d'études primaires à 18 et 19 ans travaillent l'un avec son onde comme maçon, l'autre dans une petite entreprise de verre où on l'appelle pour des extras. Les autres sont à l'école. Sueli, pour survivre, fait feu de tout bois comme elle le faisait avant la séparation conjugale, mais avec plus de liberté: elle peut dorénavant gagner un salaire lors des trois mois précédant les campagnes électorales, ce que son ex-mari lui interdisait pour cause de promiscuité sexuelle. Connue et active dans le quartier, elle fréquente l'Eglise Baptiste pour laquelle elle effectue de petits travaux de nettoyage, et s'inscrit dans tous les programmes d'aide à l'emploi de la municipalité pour elle-même et pour ses enfants.

Dans le contexte permanent de précarité des travailleurs non qualifiés recevant de petits salaires, contexte adouci par 'l'aubaine' de la maison à soi, ce qui a définitivement relégué Sueli dans une situation de précarité durable, c'est le modèle familial qui s'est instauré dès son mariage à contre-sens de l'évolution actuelle en milieu urbain: beaucoup d'enfants et un mari intermittent, plus encore après son licenciement en 1994. Ce double schéma de précarité se traduit par les parcours scolaires hâchés des enfants, entrecoupés de mises au travail, qui ne les orientent pas vers une direction définie, mais Sueli maintient une famille unie.
2009. Sueli n'est pas sortie de son système de petits boulots. Ses deux réseaux principaux, celui de l'église baptiste, celui d'une 'politique' jamais élue qui est devenue maintenant l'assesseur d'un conseiller municipal, sont toujours en activité et lui apportent de l'aide. Elle ne voit pas d'autre sortie que celle que pourront lui proposer ses enfants dont 4 ont des emplois réguliers: l'aîné est toujours receveur de bus et ne semble pas disposé à se marier; il vit à la maison, et présente, selon ses sœurs, toutes les caractéristiques du célibataire endurci; le second travaille dans une entreprise qui vend des équipements de filtre à eau qu'il installe et a fait embaucher l'une de ses sœurs au télémarheting de cette 40

entreprise, une autre des sœurs travaille dans une autre entreprise de télémarketing; l'un des frères vit avec une femme bien plus âgée que lui et fait des perits boulots de maçon. Deux filles, en fin d'études secondaires donnent des cours de catéchisme à l'église bapriste. Les deux autres sont encore à l'école. Tout ce monde, sauf le maçon, vit encore à la maison où l'ambiance générale est à contre-pied de la générarion précédente: le travail passe avant le mariage et les amours.

Ces deux cas concernent des femmes chefs de famille. Ce qui de fait semble fragiliser les parcours et le désir d'agir sur soi et sur le monde, c'est moins la séparation elle-même que la durée de la période de perturbation familiale. Dans la paralysie réciproque de la mésentente, c'est la scolarité et peut-être l'optimisme des enfants qui sont compromis. Les figures des 'mères-courage', pour être bien connues et parfois célébrées, sont le reflet de cette fragilité. Leur génération a été perdue, pas la suivante. L'inversion de la mécanique familiale traditionnelle est totale: pas d'homme (ou de femme) et pas d'enfants, le travail d'abord. La voie socialo-festive est représentée ici avec des intensités différentes. Noires ou blanches, les classes populaires savent qu'il leur faut faire feu de tout bois dans la société, non dans l'intention de la changer, mais pour se sauver elles-mêmes et ne pas se laisser enfermer par l'héritage de l'histoire. Avoir l'attitude active avec les égaux, mais aussi avec les supérieurs qui veulent bien s'y prêter, qui améliore les relations entre personnes et peut améliorer la position sociale. L'intensité de la socialo-festivité dépend des personnes. En tout cas il ne s'agit pas ici de la débrouille froide, individuelle et sans chaleur; il s'agit de bonheur social et du respect des personnes. Avec cette pointe d'humour qu'implique la réflexivité festive; et l'horizon du futur, souvent l'école, qu'implique une analyse réaliste. Une culture qui a peu à voir avec l'individualisme religieux, et plus avec un certain anarchisme. Longtemps manipulée par les populismes politiques, elle semble maintenant prendre ses distances. 4 - Vissue proto-revendicative

Les derniers ~ts

? ceux de la trentaine: Ana e Vado

Vado est le demier né (1975) d'une famille d'agriculteurs de ]uazeiro do Norte. C'est après 3 années successives d'emplois temporaires dans les usines agricoles de la région qui traitent tomates, canne à sucre et ananas, et après une saison où il a été employé 3 mois par l'équipe chargée de la révision des équipements de janvier à mars, que Vado vient pour la première fois à Sao Paulo en 1996 où deux de ses sœurs sont installées. Durant 4 ans il effectuera chaque année l'aller-retour entre ]uazeiro et Sao Paulo où il trouve des emplois temporaires non-qualifiés mais enregistrés d'aide-électricien, gardien d'Ît1uneuble, maçon, le plus souvent à travers les agences de travail; il travaille aussi lors de ses retours à ]uazeiro pour les mêmes entreprises au moment du traitement des récoltes.. Une sorte de double travail saisonnier: d'août à janvier dans le Nord et de février à juillet à Sao Paulo. Situarion durable mais peu confortable: quand son père meurt en 1998, il n'a pas assez d'argent pour se rendre par avion à son enterrement, il devra attendre la fin de son séjour habituel à Sao Paulo pour revenir chez lui.

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La rencontre avec Ana le fixe à Sao Paulo en 2001. Mais ce même parcours d'emplois temporaires dans la construction, les matériaux de construction, la garde d'immeubles, parfois interrompus par la faillite frauduleuse ou la disparition des petites entreprises qui l'emploient, le fatigue. Les années 2002 et 2oo3lui paraissent les plus mauvaises: seulement des petits boulots non déclarés, de courte durée, il paye un an de loyer en retard en construisant trois pièces supplémentaires à son logeur. Il se plaint de la dureté des temps et des hommes alors qu'il ne s'en plaignait pas pour la période d'avant son mariage. C'est un doux, mais il emploie le mot d'esclavage pour qualifier des rapports sociaux qui lui ont été imposés. Il pense, avec son épouse, à deux reprises, juste avant la naissance de leur enfant, et juste après, à l'occasion du voyage prévu de présentation de l'enfant dans les familles, à retourner s'installer 'chez eux'. Mais où : chez elle à Maceio ? ou chez lui à Juazeiro ? La question se résout lorsque son épouse, enceinte de leur enfant est prise dans un programme d'emploi de la municipalité. Lui-même en 2004, après la naissance de leur fille, trouve un emploi d'homme à tout faire, à durée indéterminée, dans une entreprise de confection où l'une des tâches, entre autres, est de coller des étiquettes sur les vêtements. En fait il est recruté par son beau-frère comme son adjoint personnel et il a quelque chance de voir son emploi durer. Ses frères, restés au pays, semblent avoir bien construit leur vie grâce à l'héritage inattendu de leur père en têtes de bétail, (dont Vado le dernier né qui était alors à Sao Paulo et n'était pas marié, semble avoir été exclu), auquel ils associent la poursuite des travaux saisonniers dans les entreprises de transformation des produits agricoles. Ana vient à Sao Paulo seule à 17 ans en 1996, où elle retrouve une demi-sœur qui avait fui un mariage forcé et deux frères venus tenter leur chance comme elle non loin de leur père, séparé de leur mère depuis plusieurs années (Ana avait 5 ans) et qui vivait dans la banlieue de Sao Paulo. Avec le rêve de poursuivre des études supérieures d'odontologie. Elle habite un an chez chacun de ses frères puis avec son père à Guarulhos. Elle termine l'enseignement secondaire et gagne sa vie en vendant à domicile de produits de beauté et des vêtements, poursuite d'une expérience de vendeuse qu'elle avait initiée avec sa mère en Alagoas dans son épicerie. Elle travaille aussi avec facilité dans les campagnes électorales. Ebranlée par une dispute violente avec son père qu'elle gênait sans s'en apercevoir, puis par une fausse couche, elle s'installe avec son ami à Guaianazes où il avait deux de ses sœurs, dans une maison louée. Il lui faut reconstituer un réseau de relations sur place pour avoir un emploi; trouver un emploi dans le centre est aussi difficile puisque, n'ayant jamais été déclarée, elle ne peut prouver aucune expérience de travail. Elle monte une 'bonbonnière' dans le garage de sa maison qui lui donne de petits revenus. La perspective de retour au pays s'efface quand chacun trouve un emploi et que naît leur enfant. Leur déménagement dans une maison louée proche du travail de Vado et près de sa sœur semble les fixer encore à Sao Paulo pour un temps; elle décroche de son rêve de faculté et reporte l'espoir du futur sur leur fille. Et elle ne veut pas revenir 'une main tendue et l'autre derrière le dos24'. Leur mode de vie familial s'est vite adapté aux aléas du marché du travail; celui qui est au chômage fait les tâches domestiques: cela a été le cas pendant 6 mois d'affilée pour lui quand, enceinte de sa fille, elle suivait des cours d'infonnatique le matin et travaillait dans le

24_La main avancée est celle de l'accueil et de la prospérité, celle de derrière le dos est celle du recul et de la pauvreté. Revenir au pays sans réussir, ou sans faire semblant d'avoir réussi, se conçoit difficilement. Ceux qui l'assument savent que cet échec leur sera personnellement attribué. 42

programme municipal l'après-midi. 1viaisce qui les touche tous deux, outre l'insensibilité, la dureté ou l'injustice des patrons, c'est l'impression de ne pas avoir d'espace d'expression autre que privé, de vivre dans un monde sans écoute, sans réserve de générosité. Leur longue transition (10 ans) vers une stabilité encore espérée les unit davantage mais la vie leur paraît lourde. Surtout si elle la compare à celle de plusieurs des membres de sa famille (son père, soudeur spécialisé dans de grandes entreprises et qui a travaillé en Argentine, en Irak et ailleurs à l'étranger, trouve encore facilement du travail à Sào Paulo à l'âge de 60 ans; sa mère, après une vie privée très agitée (2 mariages dans des conditions peu ordinaires, 3 enfants de chacun) tient une épicerie prospère près de sa ville natale entourée des enfants de son premier mariage; les enfants du second mariage dont Ana fait partie, sont à Sao Paulo; un frère est contremaitre dans la métallurgie à Sao Bernardo; une sœur est secrétaire à la municipalité à Guarulhos. Les références des réussites sociales familiales de son mari sont plutôt à Juazeiro dans son pays d'origine.

Tous deux sont en situation défavorable par rapport à leurs fratties respectives. Cette situation les engage, chacun, à rattraper leur lignée, à une mobilisation accrue pour sortir de leur précarité: tous deux ensemble et à Sao Paulo où les opportunités sont plus fortes. Sachant qu'un seul travail, même régulier, et un seul salaire, n'est pas suffisant, que toute tension familiale compromet cet avenir et qu'une séparation l'interrompt. L'attache de la maison-citoyenneté se profile à l'horizon. La vie est difficile pour eux, des <Vaillants', qui ont conscience de l'injustice des inégalités et qui la mettent au compte de responsabilité du pouvoir25. Sans aucune référence historique, sociale ou politique, avec la seule conscience de la faiblesse de leur position sociale. Exemples d'une attente sociale sans ébauche collective. Le contraire de ce qu'a connu la génération de leurs grands-parents nordestins il y a 40 ans. Une sorte d'individualisme imposé à ces 'oiseaux tombés du nid' ne les a pas mis sur une route quelconque de recherche du bonheur social, en particulier parmi les trois que l'on vient de décrire. L'on n'a pas fait référence à la reprise des luttes sociales pas si anciennes et déjà inconnues car elles ne sont plus d'actualité; elles semblent n'avoir plus de valeur que pour l'histoire. Une issue du style associatif serait au goût et à la portée d'Ana. L'issue activité illégale-monde du crime que l'on discute dans la deuxième partie de cet ouvrage ne semble tenter ni l'un ni l'autre. Reste le retour au pays natal, celui de Vado en l'occurence, pour lequel ils ont finalement opté en 2008 après la naissance de leur deuxième enfant.
Note sur l'impact des programmes d'emploi municipaux La première question est celle du choix du conjoint qui s'inscrit comme candidat. Parmi les femmes chefs de famille, ce problème du choix ne se pose pas, car il ne vient pas interrompre une trajectoire; il fait partie d'une succession de petits boulots où l'objectif du petit salaire est prioritaire sur la nature ou la qualité du travail offert par le programme; par
25_Devenue pendant ce programme et par hasard l'une des secrétaires du responsable à l'action sociale de la mairie d'arrondissement, elle reçoit les 'clients' et parle de longs moments avec eux des raisons de leur visite et de leurs problèmes. Elle effectue une liaison directe avec sa propre histoire et celle de son mari. 43

ailleurs ce dernier n'occupe pas la totalité de la journée (4 à 6h/jour et laisse du temps pour le travail domestique. Aubaine, temps de répit, dans la tradition de l'assistance des 'fronts de travail', qui ne porte à nulle conséquence dans un parcours d'incertitudes depuis longtemps incorporé. Dans le cadre de couples, c'est en général le moins stable dans la profession moins qualifiée qui est présenté comme candidat, indépendamment du sexe. Le choix se porte sur la femme jeune et sans enfant qui n'a pas encore acquis de 'spécialisation' particulière sur le marché du travail (Ana) plutôt que sur l'homme qui a travaillé même s'il est sans emploi: elle est incitée à mettre le pied à l'étrier, il est censé capable de se débrouiller seul. Plus souvent ce sont des femmes qui ont abandonné leur travail pour s'occuper des enfants (Ina) qui sont à la recherche d'une nouvelle opportunité. Sans grand espoir ni de retrouver un ancien métier, ni d'en avoir un nouveau. Parfois ce sont les hommes qui, selon le jugement du couple, se trouvent en position plus délicate ou aléatoire dans le travail qu'ils exercent, que leurs épouses: la position de Vera paraît plus centrale parce qu'elle commercialise et connaît les clients, alors que José ne fait 'que' produire. TIn'y a donc pas a priori une dévaluation de la qualité des programmes selon un critère de genre (un assistencialisme qui serait plus adapté aux femmes et récusé par les hommes). Pas de 'honte' des hommes donc, plutôt un espoir confus, vite déçu, mais peu décourageant car il n'a pas suscité d'attente particulière. Assez souvent d'ailleurs ce sont des couples, jeunes ou âgés, qui présentent ensemble leur candidature. Comme si les aléas du marché du travail en début de vie professionnelle, ou une longue expérience de chômage, postérieure à une qualification professionnelle qui s'est effacée ensuite toute seule, avaient contribué à niveler les attentes et les stratégies. De façon générale, la transition du secteur productif vers celui des services, que ce type de programme veut favoriser pour suivre l'évolution de l'emploi, s'effectue difficilement, même pour les plus jeunes, d'abord parce que ces programmes ne constituent une référence de formation, ni pour d'éventuels employeurs, ni pour les participants euxmêmes, d'autre part parce que leur continuité n'est pas prévue; les concours municipaux ouverts en 2004 n'accordent pas d'attention spéciale à ceux qui ont effectué les programmes de la municipalité. La meilleure manière de tirer une épingle du jeu c'est la reprise d'un enseignement général puisque le niveau de fin des études secondaires est devenu un principe de sélection sur le marché du travail; mais les programmes sont de 4 à 6 mois et les mises à niveau scolaires de 1 à 2 ans. L'attitude des personnes en relation aux efforts du gouvernement est positive: un bon gouvernement est celui qui cherche à offrir de l'emploi aux personnes. La critique ne porte pas sur l'efficacité de la politique d'offre d'emplois, mais sur la procédure du choix des personnes. L'observation autour de soi conduit à des jugements sur ce choix: à travers la critique de choix non 'légitimes' en regard à des situations sociales plus difficiles, s'élabore une question non sur les critères de choix retenus mais sur les manipulations dont ils sont l'objet et les formes de protection qu'elles supposent. D'autres formes de relation à l'Etat sont revendiquées à cette occasion, citoyennes et non-clientélistes, toujours dans le cadre assistencialiste.

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Chapitre 2

La débrouille: le commerce informel des camelots Carlos Freire da Silva Le travail des camelots est aussi vieux que la ville de Sào Paulo et lié à son histoire. Au début du débat sur le travail informel dans les années 1960, l'informalité se caractérisait par le décalage entre urbanisation et industrialisation. C'était le produit d'une industrialisation incapable d'absorber l'important contingent de travailleurs quittant la campagne, d'une croissance désordonnée des villes qui ne s'accompagnait d'aucun service de base, de l'incapacité de l'Etat à faire respecter une relation de travail régie par ses propres lois et le droit du travail. Part du travail informel, le travail des camelots serait ainsi la conséquence des insuffisances de la modernité brésilienne, le témoin de son retard de développement, la part des stratégies de survie d'une masse marginale inabsorbable par les processus hégémoniques de l'économie, ou encore la symbiose qui marquerait la spécificité de l'accumulation capitaliste dans la périphérie du capitalisme où l'attardé et le moderne, le formel et l'informel vivent l'un de l'autre. Cependant d'importants changements au cours de ces 20 dernières années font que les milliers de vendeurs qui occupent les trottoirs des rues ne sont pas que le reflet du recommencement d'une histoire prédéterminée. Le thème du travail informel a cessé d'être la question exclusive des pays dits en développement, sousdéveloppés ou du Sud. Dans les principaux centres urbains du monde le travail informel va croissant et devient un sujet de recherche académique: c'est une forme du développement économique actuel. Face aux nouveaux modes de gestion de la production et aux stratégies de circulation et de distribution commerciale, l'informalité est de plus en plus absorbée dans les processus économiques, de sorte que la production et la circulation des richesses et donc la reproduction des inégalités dépend de l'interaction et des diverses formes de passage entre marchés formels, informels, et parfois illégaux. Le travail informel des camelots s'articule aux réseaux des flux de marchandises à l'échelle globale; plus qu'un signe de retard c'est au contraire l'un des aspects marquants des grandes métropoles à l'heure de la globalisation. Les stratégies de distribution commerciale de marchandises d'origines les plus variées se servent des vendeurs de rue. Sur les trottoirs se croisent des circuits de production très divers, depuis les petits producteurs du 'fond du jardin' en passant par les grandes entreprises nationales et les entrepreneurs en importation qui font de la contrebande. Les centres habituels de consommation populaire de la ville sont les portes d'accès à cet immense marché populaire qui dépasse les barrières locales, attire des revendeurs d'autres points de la ville, de l'Etat et d'autres pays. Le commerce informel des ambulants est une sorte de service de distribution pour producteurs et importateurs, qui permet la circulation de marchandises de toutes

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origines et constitue un élément indispensable de la dite globalisation par le bas (portes, 1997, Tarrius, 2002). Selon l'économiste J.B Pamplona (2004) l'augmentation du nombre des ambulants dans la décennie de 1990 est important (73000 personnes dans les rues de Sâo Paulo en 2001 selon la PED1). Même si ce chiffre est vieux, on peut constater que la dispute pour l'accès aux points et le contrôle de l'espace est aigüe. Des agencements locaux s'établissent pour contrôler et réguler l'occupation des points de vente. L'action de l'Etat est importante dans la confection de ces agencements, la répression policière encercle ce marché et lui donne forme. il y a une série de conditions pour qu'une activité se déroule sur le marché informel, et une série de sanctions prévues. Les tentatives et échecs successifs de la régulation publique des points de vente de rue, et son jeu compliqué de tolérance et de répression déclenchent une série de conflits et d'accords qui concernent les ambulants d'abord, mais aussi les commerçants, les politiques, les contrôleurs de la mairie, les associations, les syndicats et jusqu'aux groupes criminels. Autour d'un point de vente se développe un marché de la protection (Misse, 2005) hors duquel aucun camelot ne peut travailler. Ce marché de la protection est composé de 'marchandises politiques' qui, selon l'auteur, combinent des coûts et des rendements politiques pour la production d'une valeur d'échange économique, sous la forme d'un pouvoir qui est retiré à l'autorité publique, ou sous la forme du contrôle d'un groupe sur un lieu déterminé à travers une extorsion. Selon Misse, ces marchandises sont les fruits de la corruption ou de l'extorsion et obtiennent une valeur d'échange en tant sue 'fractionprivatisée et commercialisée e la souverainetéde d l'Etat' (142). Le travail des camelots s'inscrit dans cette double perspective: dans les stratégies de distribution de marchandises d'origines variées, dans les disputes pour l'occupation des points de vente. Ce texte discute des sens des expériences de travail Ces formes non conventionnelles de travail peuvent nous aider à repenser le travail d'une manière plus large, qui ne soit pas restreinte aux relations de production sur le lieu de travail, mais reliée aux dynamiques de production et de circulation de la richesse. On passe de la carrière linéaire dans une entreprise à la débrouille de personnes qui cherchent des formes de revenu sans être salariées. La débrouille s'entend comme une mobilité latérale entre une série d'activités contingentes et peu stables et entre des formes d'activité légales et non-légales. Un travail qui recommence chaque jour, pour faire des ventes et garder le point de vente, dans un circuit de production et de circulation des richesses qui gère des bénéfices pour ceux qui en contrôlent les étapes stratégiques. Ce texte est issu d'une recherche sur le rôle du marché informel dans l'industrie de confection de Sâo Paulo. Cependant le commerce informel est au point de croisement de beaucoup d'autres circuits de marchandises. Les trajectoires de travail présentées ici exposent les dilemmes communs à la majorité des
1_Pesquisa Emprego Desemprego de Silo Paulo (Seade)

(Recherche Emploi Chomage) de la Fondation de l'Etat

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camelots, mais on relève les questions spécifiques que chacune d'elles présente le mieux. La trajectoire de Vania permet de discuter de l'accès aux droits à partir du travail, perspective qui se défait au long de son parcours. Celle de Ricardo et de sa carrière de petit contrebandier permet d'observer les nouvelles connexions du commerce de roe avec les circuits internationaux de marchandises. Celle d'Alencar pose la question de l'occupation des points de vente et du jeu de tolérancerépression des pouvoirs publics. Par-delà ce que chaque trajectoire apporte à la description d'un aspect d'une situation concrète, il importe de connaître comment la position de chaque acteur se construit à partir de son expérience personnelle, comment il traite la nécessité de l'adaptation à une situation avec le souci de la rendre plus proche de ses souhaits. Vania: l'expérience du travail dans la rue

Vania, 50 ans, 4 fils, est camelot depuis plus de 30 ans dans le Bras, quarrier de la plus grande concentration de camelots à Sào Paulo, qui est aussi le principal pôle de production et de distribution de l'industrie de confection de la ville. Avec un mouvement quotidien de millions de personnes, c'est le quarrier le plus disputé de la ville. Vania est une personne pleine d'expérience, ouverte et généreuse, et lucide aussi Née en 1958 dans le Rio Grande do Norte, un des Etats les plus pauvres de la région semi-aride du Nord-Est, elle vient à Sào Paulo à 17 ans peu après son mariage. D'une famille de petits agriculteurs, elle quitte l'école à la fin du primaire et travaille dans les champs. Son mari est déjà serveur dans un restaurant à Sào Paulo quand ils se marient; elle y est embauchée aussi, pendant 3 ans, sans être déclarée. Ils sont renvoyés tous deux quand le patron vend son affaire. Son activité la plus fréquente est alors la finition des produits pour une usine de ceintures, mais quand elle est enceinte on lui donne du travail à la maison, ce qu'elle continue à faire après l'accouchement. Comme elle ne gagne pas beaucoup, l'entreprise lui confie de la marchandise à vendre. C'est ainsi que le 13 septembre 1978, elle travaille pour la première fois dans la rue avec sa fille sur le bras: J'avais 4 ceintures que je proposais à un point de bus, en faisant semblant d'attendre le bus'. Première expérience marquée par la honte et l'insécurité: l'image du camelot à l'époque n'est pas bonne, c'est un vagabond. Car c'est une époque où le travail informel est considéré comme une forme de travail qui doit être éradiquée par le développement industriel2; la figure du camelot est ambigüe : ce n'est pas un bandit et son activité n'est pas un crime, même s'il est réprimé par la police et souvent contrôlé, mais ce n'est pas non plus un travailleur car il n'est pas salarié et n'a pas de carte de travail. La carte de travail est à l'époque une vraie carte d'identité; plus: une preuve d'honnêteté, de vie saine qui se lit dans les passages en de grandes entreprises ou dans la capacité à rester longtemps dans une même entreprise3. Peu à peu ce travail provisoire devient définitif. Une fois dans la rue, il faut obtenir un point de vente. A l'époque la compétition n'est pas intense et elle n'a rien à payer, mais elle a toujours en réserve un cadeau pour le contrôleur municipal, pour sa propre tranquillité. Ce qui ne la délivre pas des opérations de contrôle engagées par le gouvernement, ou sur la pression des commerçants: les accords avec les contrôleurs sont alors suspendus et tous 2_

C'est l'époque du 'miracle' économique et d'un processus d'industrialisation vigoureux, le moment où au Brésil, la population urbaine dépasse la population rurale. 3_Eduardo Noronha (2003) Les représentations populaires de la carte de travail. 47

les camelots déguerpissent où ils peuvent. Son mari a établi son point dans une autre me du Bras: ils, achètent le cuir, payent un coupeur, une couturière, et fabriquent leur marchandise, des ceintures et des portefeuilles. TIsproduisent la nuit et vendent le jour. Dans la décennie 1980 le couple jouit d'une condition économique stable avec ses deux points de vente: ils achètent une maison à crédit dans la banlieue et voyagent souvent vers leur terre natale. La situation change dans la décennie 1990: le nombre de camelots croît énormément, d'autres types de marchandises apparaissent qui changent la dynamique et la configuration du marché. A leur début l'activité du camelot est marquée par son articulation avec une production domestique et une séparation ténue entre capital et travail. Puis, peu à peu, d'autres circuits marchands s'installent qui modifient la dynamique du commerce. A la fin des années 1980, apparaissent les produits de contrebande importés. Les 'porteurs de sacs' vont acheter des produits chinois au Paraguay pour les revendre aux camelots de Sào Paulo. Au tournant des années 1990, les revenus de Vania ont chuté beaucoup, les coûts de production sont élevés et la concurrence plus forte. Les désaccords avec le coupeur et la couturière sont fréquents. Elle décide alors de cesser de produire pour vendre des sacs à main et des sacs à dos importés en contrebande. Ce type de commerce s'est beaucoup développé au long des années 1990; il constitue un facteur de risque de plus pour les camelots qui s'exposent à plus de contrôles et plus d'extorsion. A cette même période l'industrie de confection connaît un processus de restructuration après avoir connu une mauvaise période de la fin de la décennie 1980 jusqu'au milieu des années 1990; elle devient un pôle de production et de distribution qui attire des milliers de revendeurs et de consommateurs de tout le pays et des pays voisins. Les producteurs ont besoin des camelots pour vendre et parfois ils contrôlent eux-mêmes des points de vente dans la me. Vania change de marchandise et vend des vêtements bon marché: 'TIs t'apportent la marchandise au point de vente. Tu finis par être connue, tu vas à l'usine, tu dis je travaille avec ce type de produit, tu es connue. Ils viennent me voir à mon point..' Actuellement elle vend des vêtements bon marché pour femmes. Elle s'approvisionne, selon les tendances de la mode qu'elle 'devine', chez trois types de fournisseurs: les importateurs chinois des grandes galeries du centre ville, les petits fabricants de la périphérie, les immigrants coréens et boliviens patrons des ateliers de couture du Bras.

Les conditions de travail dans la rue varient avec les municipalités. Tout changement de pouvoir reconfigure les alliances dans le jeu de la tolérance et de la répression; répression qui reflète aussi la pression des commerçants qui veulent limiter le nombre des camelots. Les opérations de répression sont fréquemment marquées par la violence et des protestations qui paralysent des rues et des quartiers entiers. En 30 ans d'expérience, Vania a beaucoup d'histoires à raconter; au début elle couchait sa fille sur la marchandise pour qu'elle ne soit pas confisquée par les contrôleurs; elle garde sur le corps les marques de ses courses-poursuite avec la police; à chaque saisie, il faut oser aller à la police négocier la restitution des marchandises. Pour elle la période la plus calme a été celle de Luiza Erundina du PT (198992) qui a tenté d'organiser sérieusement le commerce de rue en renvoyant le personnel corrompu et en ouvrant plus largement l'accès aux TPU (fermes de Permission d'Usage), une licence de travail sur un endroit précis, qui doit être

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renouvelée chaque année auprès de la municipalité. Vania a alors obtenu le sien et a pu le renouveler jusqu'à maintenant. Les deux gestions suivantes, celles de P.Maluf (1993-6) et C. Pitta (1997-2000), du Partido Popular (PP) ont été bien différentes, marquées par plusieurs dénonciations de corruption des agents de la municipalité et par la participation de conseillers municipaux du PP et de ses alliés dans des entreprises d'extorsion de pourboires aux camelots. Pendant une période critique où la ville regorgeait de camelots. Suite à ces dénonciations, la municipalité a tenté d'interdire le commerce de rue en plusieurs endroits de la ville, dont le Bras. Avec d'autres Vania s'est enchaînée en signe de protestation près de son point de vente. La maire suivant, Marta Suplicy (PT 2001-2004) est élue avec un fort appui des camelots. De nouveaux TPU sont concédés, des CPA (commissions pennanentes des ambulants) sont créées dans les arrondissements et l'appui est donné à la formation de 'shoppings populaires' comme un moyen de retirer les camelots de la rue. Mais la mesure qui a eu le plus d'effet a été négative: l'attribution du pouvoir de contrôle à la Police municipale (Garde Civile Métropolitaine) dont la fonction originelle est la protection du patrimoine public. Celle-ci pouvait de son propre chef organiser le contrôle des camelots sans l'avis des contrôleurs de la mairie. Ce jour-là, Marta perd l'appui des camelots car ils négociaient avec eux plus facilement qu'avec la police des accords de tolérance. La gestion ].Serra4 et G.Kassab (2005-2008) est le produit d'une alliance du PSDB (parti Social-Démocrate Brésilien) et du Démocrate (DEM). Avec la Loi de la Ville Propre, la municipalité a voulu chasser les camelots de certaines rues et places de la ville, et a effectué des opérations de répressions intensives avec la Police Militaire de l'Etat. Beaucoup de TPU sont cassés ou délocalisés. Selon Vania dans le seul quartier du Bras, les TPU ont diminué de 1370 à 455. Elle n'a pas perdu le sien mais son point de vente a été délocalisé, d'une place pour une rue, à la veille de parvenir à 30 ans de travail dans le même lieu. Ces changements affectent les clients surtout mais les fournisseurs aussi. Ces deux dernières années, Vania a travaillé à la 'foire du petit-matin'. C'est un grand espace de concentration de camelots qui louent au gestionnaire des boxes à des prix élevés et qui font de la vente en gros pour des revendeurs qui viennent de toutes les parties du Brésil, des pays limitrophes (Argentine, Uruguay, Paraguay) et même d'Angola et du Cap-Vert. La foire fonctionne au petit-matin en fonction d'un accord avec les commerçants pour éviter la concurrence. Vania commence sa journée à 4 heures du matin aux abords immédiats de la foire. A 8 h elle doit se déplacer sur le point de vente officiel qui lui a été attribué récemment, et à 16h quand les contrôleurs de la municipalité s'en vont, elle revient à son ancien point de vente, beaucoup plus animé, où elle travaille jusqu'à 19 heures.

4-En 2006,J.Serra renonce à la municipalité et se porte candidat au gouvernement de l'Etat de Sào Paulo. Elu, son vice-président, G.Kassab devient maire; il est réélu en 2008. 49

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