Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 17,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Saul Alinsky. Conflit et démocratie locale

De
220 pages
La présidence de Barack Obama a remis en lumière le sociologue Saul Alinsky, agitateur capable d'utiliser un conflit local à des fins sociales et politiques. Il a principalement travaillé dans les quartiers pauvres et insalubres des métropoles américaines. Son premier terrain fut le quartier des Abattoirs à Chicago, où il a inventé une démocratie participative et intégrative. Ce livre évoque sa jeunesse, ses apprentissages, ses engagements, son attitude face au pouvoir.
Voir plus Voir moins

Saul Alinsky
Confit et démocratie locale Suzie GUTH
Saul Alinsky ? La présidence américaine de Barack Obama a remis en
lumière cet agitateur capable d’utiliser un confit local à des fns sociales
et politiques. Il a principalement travaillé dans les quartiers pauvres et Saul Alinskyinsalubres des métropoles américaines. Son premier terrain fut le quar-
tier des Abattoirs (Back of the Yards) à Chicago, où il a inventé une
démocratie participative et intégrative. Confit et démocratie localeCet ouvrage évoque sa jeunesse à The University of Chicago, ses appren-
tissages sous la direction des professeurs R. E. Park et E. W. Burgess,
son premier engagement à Back of the Yards où il devient organisateur.
Nous verrons l’usage sur le long terme qu’il fait du confit et les rela -
tions que la gauche entretient avec lui. Nous nous interrogerons sur
son attitude face au pouvoir. London Citizens, inspiré par les pratiques
de Saul Alinsky, est un exemple actuel de rassemblement communau-
taire. En conclusion, un extrait de l’interview donnée peu avant sa mort
par Alinsky au magazine Playboy nous éclairera sur l’homme et son
parcours.
Ont collaboré à cet ouvrage : Saul Alinsky, Hélène Balazard, Sophie
Body-Gendrot, Marie Fleck, Suzie Guth, Pierre Lannoy, Mike Miller,
Daniel Zamora.
Suzie Guth, professeur à l’université de Strasbourg, a publié six
ouvrages sur la sociologie américaine et en a traduit deux autres. Elle
nous livre ici le fruit de l’expérience d’un personnage charismatique
qui s’est ingénié à faire usage des connaissances qu’il avait acquises
à The University of Chicago, à les mettre en pratique dans les confits
sociaux et dans les confit du travail (comme celui d’Eastman Kodak à
Rochester, N.Y.), et surtout à créer au fl du temps sa légende et son style.
Ses méthodes d’organisation sont actuellement utilisées dans plusieurs
métropoles européennes et américaines.
Illustration de couverture : portrait de Saul Alinsky par Louise Fritsch.
Collection « Logiques Sociales »
dirigée par Bruno Péquignot
23 €
ISBN : 978-2-343-00035-0 L O G I Q U ES S O C I A L ES
Saul Alinsky
Suzie GUTH
Confit et démocratie locale

Saul Alinsky
Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si
la dominante reste universitaire, la collection « Logiques Sociales »
entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action
sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou
d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des
phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique
ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes
conceptuels classiques.

Dernières parutions

Yamina MEZIANI et Pierre VENDASSI (coord.) VOCATION
SOCIOLOGUE, Les politiques à l’épreuve des sociologues, 2013.
Leila JEOLÁS, Hagen KORDES, Risquer sa vie pour une course.
Parcours de vie d’une jeunesse brésilienne accro aux courses
illégales de voiture et de moto, 2013.
Rachida BOUAISS, Collégiennes en quête de beauté, 2013.
Alexis FERRAND, La formation de groupes de jeunes en milieu
urbain. Pratiques spatiales et rapports sociaux, 2013.
Servet ERTUL, Jean-Philippe MELCHIOR, Éric WIDMER, Travail,
santé, éducation. Individualisation des parcours sociaux et
inégalités, 2013.
Pascal VALLET, Les dessinateurs. Regard ethnographique sur le
travail de dessinateurs dans des ateliers de nu, 2013.
Yannick BRUN-PICARD, Géographie d’interfaces. Formes de
l’interface humanité/espaces terrestres, 2013.
Lucie GOUSSARD et Laëtitia SIBAUD (dir.), La rationalisation
dans tous ses états, Usages du concept et débats en sciences
sociales, 2013.
Christiane Saliba SFEIR, Parentalité, addiction et travail social,
2013.
Hélène BUISSON-FENET et Delphine MERCIER (dir.),
Débordements gestionnaires, Individualiser et mesurer le travail
par les outils de gestion, 2013.
Robin TILLMANN, Vers une société sans classes ? Le cas de la
société suisse contemporaine (1970-2008), 2013.
Délina HOLDER, Natifs des DOM en métropole. Immigration et
intégration, 2013. Sous la direction de Suzie Guth






Saul Alinsky



Conflit et démocratie locale




Avec la participation de
Saul Alinsky
Hélène Balazard
Sophie Body Gendrot
Marie Fleck
Nicolas Görtz
Pierre Lannoy
Mike Miller
Daniel Zamora







L’HARMATTAN




































© L'HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00035-0
EAN : 9782343000350 SOMMAIRE

Introduction
Suzie Guth 9
La genèse de l’action de Saul Alinsky 19

Les méthodes de Clifford Shaw et de Saul Alinsky : du
Chicago Area Project à l’organisation communautaire

Marie Fleck 21
Dirty Dancing à Chicago
Suzie Guth 41
Une analyse de la communauté et son organisation
Saul Alinsky 67
L’usage de la violence créatrice
Sophie Body-Gendrot 81

Pouvoir, stratégies et organisation 97


Le pouvoir chez Saul Alinsky et Michel Foucault
99 Pierre Lannoy

Alinsky et la gauche : pourquoi suscite-t-il tant de dé-
bats ?
121 Mike Miller

Saul Alinsky, la gauche radicale américaine et la contes-
tation sociale
Daniel Zamora 141

Organiser le pouvoir de la société civile
159 Hélène Balazard

Interview de Saul Alinsky
177 Magazine Playboy de mars 1972
Bibliographie 207 INTRODUCTION
___________________________________________________________
Suzie Guth


Saul Alinsky : rares sont les sociologues francophones auxquels
ce nom rappelle quelque chose, et pourtant… Le président Barack
Obama a travaillé dans sa jeunesse comme organisateur pour le
Projet de Développement Communautaire, inspiré des actions de Saul
1Alinsky. Hillary Rodham a écrit un mémoire à son sujet. Les pa-
trons des grandes entreprises des États-Unis ainsi que le maire de
la ville de Chicago le craignaient, et quelquefois la menace
d’actions de masse originales suffisait pour faire capituler son ad-
versaire qui connaissait les capacités de nuisance de ce diable
d’homme.
Alinsky fut, comme ses articles et l’interview qu’il a donnée à la
revue Playboy le montrent, un chantre de l’organisation communau-
taire. Il a créé une institution qui a essaimé en Europe. Il a formé
des organisateurs, qui participeront à l’éveil de la contestation dans
les quartiers pauvres et dans les zones déshérités, afin qu’ils puis-
sent épauler les populations et les aider à résoudre leurs problè-
mes locaux et qu’elles sachent se constituer en une force
d’influence auprès des institutions locales, voire nationales. Il a
donné à la démocratie des quartiers appelés slums dans les villes
américaines, un souffle et une capacité à régler leurs problèmes ;
au fond, il a agrandi le cercle du débat démocratique local.
Saul Alinsky fut étudiant à The University of Chicago auprès de
Robert E. Park et E. W. Burgess, les vrais pères fondateurs de cette
sociologie si créative, celle de l’École de Chicago ; il a principale-
ment suivi des cours de criminologie, et c’est dans ce creuset que
va germer, à partir de l’expérience, une volonté de changement, si
ce n’est du monde, du moins du quartier le plus insalubre de Chi-
cago, le fameux Back of the Yards, le quartier des Abattoirs que visi-

1 La future Hillary Clinton.
9 taient, à l’instigation du guide Baedecker, tous les touristes euro-
péens de passage à Chicago.
Il serait réducteur de présenter ce provocateur comme allié seu-
lement aux radicaux américains et aux communistes ; Saul Alinsky
ne peut être rangé dans aucune catégorie, il est une figure de la
gauche radicale, mais il est aussi à lui seul le représentant de la
fronde envers les autorités locales, celui auquel on fait appel lors-
qu’une grève violente vient bouleverser une ville industrielle
comme Rochester (État de New York), siège d’Eastman-Kodak.
Les Églises protestantes l’inviteront pour organiser les Noirs et leur
permettre d’avoir une chance de présenter leurs revendications et
d’être entendus. Il est à la fois l’homme de la résolution des
conflits sociaux, mais aussi celui qui menace d’entrer dans l’affron-
tement et celui qui met quelquefois le feu aux poudres. Il est de ce
point de vue, le meilleur ennemi du maire Daley de Chicago. Il est
aussi le meilleur ami de l’écrivain catholique français le plus
connu de son époque, Jacques Maritain, dont l’épouse Raïssa,
d’origine russe, s’est convertie du judaïsme au catholicisme, son
mari étant lui-même d’origine protestante. Tout oppose ces deux
hommes qui sont cependant amis : l’aimable Jacques Maritain et
l’homme dont la gouaille et l’humour grinçant font les délices des
journalistes. Celui que l’on pourrait qualifier de metteur en scène
de sa propre vie et de ses combats contre les pouvoirs locaux et les
grandes industries, est agnostique, mais il revendique aussi avec
force son identité juive. Chacun des deux amis suscite l’admiration
et l’approbation de l’autre ; pour Jacques Maritain, le fort en gueu-
le Saul Alinsky est un saint et un révolutionnaire en raison de ses
combats contre les inégalités sociales, les injustices et pour les mi-
norités raciales, pour Saul Alinsky, le philosophe est un ami plus
âgé que l’on consulte dans les grandes étapes et les tourments de
sa vie personnelle ; c’est une figure paternelle et bienveillante. La
correspondance entre ces deux hommes est entreposée chez les
2Grunelius, au château de Kolbsheim en Alsace .

2 Cercle Jacques Maritain.
10 Le tableau ne serait pas complet si l’on n’ajoutait pas le syndica-
lisme, celui du CIO principalement, une nouvelle confédération
syndicale qui monte et se crée à l’orée de l’entrée en guerre des
États-Unis d’Amérique. Elle fédère les travailleurs dans les quar-
tiers plurinationaux dominés par la grande industrie, celle de la
viande et de l’abattage ; elle crée pour ces hommes qui avaient été
victimes de la grande dépression et du chômage de masse, un es-
poir, un moyen d’entrer dans la lutte ouvrière, et c’est dans ce
contexte-là que l’action de Saul Alinsky va devenir déterminante.
Il a su allier les pratiques du syndicalisme avec le catholicisme
romain américain ; ce dernier est aux États-Unis une religion mi-
noritaire, très fragmentée selon les différentes nationalités
d’origine, en butte à l’ostracisme général, et considérée comme la
religion de la Polonia et des Little Hells, ces quartiers chauds polo-
nais et italo-américains : c’est la religion des pauvres. Au lieu de
s’opposer à ces radicaux souvent qualifiés de communistes, les
évêques américains furent convaincus d’apporter leur soutien à ce
personnage qui s’affiche comme agnostique ; prêtres et pasteurs
l’ont épaulé et conseillé : c’est grâce à Monseigneur Sheil que Saul
Alinsky va pouvoir rencontrer un mécène, Marshall Field III, c’est
l’Église unitarienne qui va lui fournir les actions et obligations
nécessaires à sa lutte contre Eastman-Kodak.
L’art d’Alinsky tient dans cette capacité à rassembler les institu-
tions du travail et celles de l’Église pour en faire une force capable
de gagner les conflits sociaux et de donner à la communauté locale
une puissance suffisante pour mener les conflits dans le cadre du
capitalisme américain ; ceux-ci ont une dimension morale, numé-
rique et stratégique, sans compter la mise en scène du rapport du
faible au fort, et les bénéfices que le faible peut tirer de sa faiblesse.
Nous allons, dans cet ouvrage, laisser d’abord Saul Alinsky
évoquer lui-même sa conception de l’organisation communautaire
dans ce quartier déshérité qu’est Back of the Yards. Dans un article
paru dans The American Journal of Sociology, il va présenter son ac-
tion d’organisateur à Back of the Yards, puis, dans une longue in-
terview accordée à Playboy Magazine en 1972 (nous avons traduit
sa dernière partie en fin d’ouvrage), il va évoquer ses tactiques et
11 les conflits auxquels il a participé après avoir quitté Back of the
Yards. Sophie Body Gendrot, spécialisée dans l’étude de la violen-
ce dans les villes américaines, va présenter Woodlawn, un quartier
Noir de Chicago, proche de The University of Chicago, qui fit l’objet
de l’organisation de Saul Alinsky et de son équipe (c’était la pre-
mière fois qu’il avait à prendre fait et cause pour un ghetto noir).
Nous sommes en 1960, le mouvement des droits civiques progres-
se, mais il est loin d’avoir gagné tous les esprits et les cœurs, c’est
dans ce cadre que le travail de rénovation urbaine à Woodlawn se
conçoit. Les actions d’Alinsky ne portent pas seulement sur
l’aménagement urbain ou la rénovation de l’habitat, elles se veu-
lent multiformes, de telle sorte que les différentes franges de la
population puissent y trouver chacune leur profit, et la question
essentielle pour les Noirs est le travail.
Dans une première partie nous chercherons dans le curriculum
d’Alinsky les éléments parmi lesquels il a puisé pour forger son
expérience de la désorganisation sociale, un concept cardinal à
l’Université de Chicago, autour duquel nombre d’études s’agen-
cent ; les étudiants devaient, pour assurer leur formation, rédiger
un rapport trimestriel ou faire leur mémoire de Master dans ce
cadre. Avant d’entamer les études de pathologie criminelle avec
E. W. Burgess, les étudiants avaient l’obligation de rédiger une
brève note dans laquelle ils explicitaient leur expérience de la dé-
sorganisation sociale individuelle ; tel fut le cas de l’étudiant Saul
Alinsky en 1928. Il relate sa tentative de suicide à l’âge de quatorze
ans, il pensait qu’il ne marcherait plus jamais suite à un problème
avec ses hanches. Conduit sur le toit de l’hôpital, il envisagea sa
fin, mais le temps de faire trois pas sur le toit et il était déjà tombé,
ses jambes ne répondant plus. Sa deuxième expérience de désor-
ganisation individuelle porte sur l’épreuve de l’antisémitisme à
dix-huit ans, lors d’un tournoi de tennis sur la Côte du Pacifique :
il a entendu son partenaire dire à une jeune fille de ne pas s’en faire,
je ne laisserai pas ce Juif me battre. Pris de rage à l’idée d’être ce Juif,
il lui a envoyé sa raquette à la figure pour le mettre en pièces et
n’avait qu’une idée en tête : celle de tuer, de tuer et de tuer. Dans
un troisième exemple, il évoque ses leçons de pilotage : lors de
12 l’une d’entre elles, sur un terrain de l’Illinois, il pensa que son
avion allait se crasher ; il évoque la peur et la terreur qui
s’emparèrent de lui. Le jeune Alinsky, comme nous le voyons à
partir de ces exemples, est une personne qui ressent des émotions
fortes qu’il ne sait comment maîtriser et qu’il va s’employer à ca-
cher plus tard grâce à des rôles sociaux et des faces sociales qui lui
serviront de défense : d’abord celle du dandy désabusé qui fré-
quente les Taxi Dance halls et jette sur ce monde populaire le re-
gard de celui qui ne lui appartient pas, et plus tard celle du leader
qui s’appuie sur ses émotions personnelles pour entraîner les fou-
les et leur faire partager la force et la puissance de ses réactions à
l’injustice.
Nous traiterons d’abord des Taxi dance halls, ces nouveaux es-
paces de loisirs, où les hommes seuls peuvent venir danser avec
des jeunes femmes, moyennant l’achat de tickets. Jane Addams et
les agences de travail social considéraient que ces jeunes filles, qui
devaient danser avec tous les clients, étaient sur la voie de la per-
dition. Marie Fleck évoquera le programme Chicago Area Project
mis en place dès 1933 pour lutter contre la délinquance dans les
zones les plus fortement touchées et auquel Saul Alinsly a été as-
socié. Les sociologues pour lesquels Saul Alinsky travaille, Clifford
Shaw et Henry Mc Kay à l’Institut de l’Illinois de Recherches sur la
Jeunesse dirigé par E. W. Burgess, vont encadrer l’étudiant pour ce
que nous appelons aujourd’hui le travail de terrain, qui consiste
dans le rapprochement avec une bande de jeunes, comme celle du
Sholto gang, et l’élaboration par chaque membre de la bande de son
autobiographie, une fois l’interaction sociale bien établie. À l’instar
3de l’ouvrage connu sur le détrousseur d’ivrognes, The Jack Roller ,
4ou celui sur la bande de frères, Brothers in Crime , Saul Alinsky va
inciter les jeunes du gang à mettre par écrit leur histoire de vie.
Nombre d’étudiants de Chicago sont passés par cet institut de re-
cherches, la plupart finançaient leurs études dans le travail social,

3 Clifford R. Shaw, The Jack Roller. À delinquant boy’s own Story, Chicago, Lon-
dres, The University of Chicago Press, 1966.
4 Clifford R. Shaw, Brothers in crime. Behavior research fund monographs, Uni-
versity of Chicago Press, 1941.
13 l’animation des aires de récréation et de jeux, ainsi qu’en tant
qu’agent de probation pour les jeunes délinquants.
Dans une deuxième partie nous allons évoquer les processus
sociaux d’organisation de la communauté locale et des institu-
tions, telles qu’elles existent encore aujourd’hui. Elles sont sous-
tendues par une philosophie populaire, une stratification sociale
propre à Alinsky et des règles de participation qui doivent être
susceptibles de donner la parole et le leadership à des personnes
sans moyens, issues des couches les plus populaires. Le rayonne-
ment de l’institution initiale créée par Saul Alinsky, Industrial Area
Foundation, essaime aujourd’hui en Europe : avec Hélène Balazard
nous évoquerons celle de Londres, Berlin est aussi le siège d’une
organisation identique ; en France ce mouvement est surtout
connu par les travailleurs sociaux ainsi que par ceux qui s’inté-
ressent à la démocratie locale participative. Nous espérons que cet
ouvrage va stimuler la réflexion, puis montrer la voie vers l’action
et la démocratie locale participative. Mike Miller, qui a encore
connu Saul Alinsky, et qui fut un organisateur exprime dans cet
ouvrage son point de vue et sa philosophie.
Les dispositions prises par Saul Alinsky pour structurer un
groupe local relèvent de plusieurs logiques : celles de l’addition et
de l’agrégation, celles de la centralité et du nombre avec la création
du Conseil pour affronter la partie adverse ; la belligérance est
considérée selon divers points de vue en tant qu’élément de socia-
lisation et de stratégie pour vaincre, et enfin une réflexion plus
politique entre les moyens et les fins est entreprise. Daniel Zamora
et Pierre Lannoy nous proposent un point de vue politique sur la
gauche radicale américaine, et Pierre Lannoy nous invite à faire
une comparaison entre les conceptions du pouvoir chez Michel
Foucauld et Saul Alinsky.
Sans que l’auteur de référence soit une seule fois mentionné,
Saul Alinsky a retenu des cours de Robert E. Park que le conflit
était créateur, comme il en informe par lettre Fred Mathews, le
biographe du vieux maître :
14 Comme vous l’avez indiqué Park appréciait le rôle créatif du conflit.
J’ai trouvé qu’il était un professeur très stimulant. Plus loin il ajoute
cependant : Je ne crois pas que Park ou que ses enseignements aient eu
5une influence particulière en ce qui me concerne . C’est l’inspiration
simmelienne de Robert E. Park qui est indiquée plus haut, sans
qu’il soit fait mention du nom du philosophe berlinois, puis stras-
bourgeois. Toutes références aux travaux de l’université de Chica-
go sont gommées, voire quelquefois moquées, mais celles-ci sont
cependant sensibles dans sa perception du conflit socialisateur,
celle du conflit nécessitant une forme de centralité et d’union,
l’opposition à l’alter devenant créateur d’identité. Ce n’est pas un
hasard si le groupe communautaire prend le nom de F.I.G.H.T à
Rochester, il manifeste ainsi très nettement son opposition et son
existence. Le rôle du secret, tel que G. Simmel le décline, sert aussi
d’élément tactique dans les stratégies de conflit comme on le verra
plus loin. Saul Alinky peut être considéré comme un des meilleurs
élèves de G. Simmel dans sa manière d’envisager le conflit dans
son travail d’organisateur. Il joue non seulement des stéréotypes
raciaux, des indignations qu’ils suscitent, qui, comme il le rappor-
te, servent aussi sa position en lui accordant le rôle de l’opposant
vertueux. Il nous donne des leçons de sociologie pratique en ma-
tière de mobilisation, d’opposition et dans l’action.
Bien qu’il appartienne encore à la première génération des élè-
ves de Park et Burgess, il est le contemporain de F. Thrasher, de
Shaw, de Paul G. Cressey, qui sont tous plus âgés que lui. Il a ré-
ussi à dépasser la relation établie entre le travail social, le settle-
ment house et ses permanents, et les études des problèmes sociaux
à Chicago ; il n’est plus dans la déclinaison de la désorganisation
6sociale comme en 1928, il a inversé le processus avec la mise en

5 Robert E. Park Papers, Regenstein Library, Special Collections.
As you said, Park did appreciate the creative role of conflict. I found him a very
stimulating teacher… I don’t think that Park himself or his teachings were particu-
larly influential in my own case. Lettre dictée envoyée à Fred Mathews, non da-
tée, mais signée.
6 Le concept de désorganisation sociale fut au cœur des travaux des étudiants de
l’université de Chicago. Il est issu de l’ouvrage de W. I. Thomas et Florian Zna-
niecki, The Polish peasant in Europe and America, Octagon Books, New York,
1974, 2° édition.
15 place active de l’organisation sociale. Or, dans l’ouvrage majeur qui
crée la sociologie de Chicago, The Polish Peasant in Europe and Ame-
7rica , le processus d’organisation sociale accompagne la désorgani-
sation sociale, comme Andrew Abbott l’a montré.
Un seul sociologue va ultérieurement dans la même direction
que lui, il est salué pour son travail dans un slum ; il s’agit de Wil-
liam Foote Whyte qui a travaillé à Boston dans le North End, le
quartier italo-américain considéré comme le quartier populaire par
excellence. William F. Whyte récuse lui aussi le settlement house et
ses idéaux de classe moyenne, il pense lui aussi qu’il faut laisser
agir les chefs naturels du quartier, fussent-ils chefs de gangs, pour
pouvoir donner une direction à l’ensemble. Il était loin de la dé-
sorganisation sociale, dont il n’avait d’ailleurs pas connaissance,
car il avait fait ses études à Harvard et ignorait tout de ce concept
au moment d’écrire sa thèse. Il a évoqué tout au long de son tra-
vail, la solidarité dans ces bandes de jeunes, qu’il s’agisse des ban-
des du coin de la rue (street corner gangs) ou qu’il s’agisse de
l’association de la rue Hanovre ou des liaisons entre les hommes
politiques et les bandes pour constituer la machine politique.
L’ouvrage de W. F. Whyte, paru en 1943, correspondait aussi au
vécu de Saul Alinsky ; l’un et l’autre avaient eu l’expérience du
CIO, ce nouveau syndicat qui avait permis à d’anciens de la bande
des Norton de Boston, qui avaient été dans le racket du jeu anté-
rieurement, de trouver un nouvel idéal et une tâche correspondant
8à leurs capacités dans le leadership . Le CIO fut aussi pour Saul
Alinsky sa nouvelle école pour la formation à l’organisation.

7 William I. Thomas et F. Znaniecki, Fondation de la Sociologie américaine. Mor-
ceaux Choisis, Paris, L’Harmattan, 2000, présenté par Suzie Guth.
On trouvera une interprétation personnelle de ce concept par Andrew Abbott
dans Suzie Guth, Modernité de Robert E. Park. Les concepts de l’École de Chi-
cago, Paris, L’Harmattan, 2008.
8 Lettres envoyées à W. F. Whyte, University of Cornell, Industrial Labor Rela-
tions Library.
16 Comme l’affirme Bernard Doering dans son ouvrage intitulé
9The philosopher and the provocateur , Saul Alinsky a manifesté toute
sa vie un intérêt pour celui que l’on désigne comme l’underdog, le
perdant, celui qui est opprimé, celui qui est moins que rien. C’est
ainsi que se définit Ralph Orlandella, l’ami de Whyte, ancien chef
de bande dans le North End, qui affirme que c’est grâce à la parti-
cipation à l’étude de Whyte, grâce à son amitié aussi, qu’il a pu
quitter cette position de minus et devenir un homme respectable ; il
avait cependant fait la guerre dans le Pacifique et atteint ainsi une
respectabilité comme ancien combattant.
D’où vient cet intérêt de Saul Alinsky pour ces perdants du rêve
américain ? On notera qu’il n’est pas spontané dans ses premiers
travaux d’observation, il ne manifeste là aucune de ces disposi-
tions, nous pouvons penser que le travail pour l’Institut de
l’Illinois de Recherches sur la Jeunesse fut sans doute un élément
constitutif à la construction de cette sensibilité ; son travail à la
prison de Correctional Joliet va sans doute aussi contribuer à favo-
riser cette disposition, tout comme son histoire personnelle, qui a
accentué ce sentiment d’être finalement un laissé pour compte de
l’amour paternel : la lecture de l’interview de 1972 de Playboy Ma-
gazine semble le préciser. Cette lecture, pour éclairante qu’elle soit,
constitue une forme de mémoire orale de l’auteur en projetant sur
son action la lumière des organes de communication, mais elle
contribue par ailleurs à obscurcir le personnage, si l’on ne se tient
qu’à ce genre de document. Nous l’avons vu, c’est un homme sen-
sible comme le montre sa correspondance avec Jacques Maritain, il
réagit fortement aux situations et éprouve des émotions violentes.
Tout son art va consister à cacher cette sensibilité personnelle,
pour jouer le rôle de l’homme cynique, nous le verrons lorsqu’il
désigne les danseuses à tickets comme des prostituées prometteu-
ses. Cette tendance va s’accentuer, il va ainsi forger son personna-
ge plein d’une ironie mordante, de gouaille, et de créativité ; il est
celui à qui on ne la fait pas. Cette image publique, galvaudée au-

9 Bernard Doering, The philosopher and the provocateur. The correspondance of
Jacques Maritain and Saul Alinsky, University of Notre Dame Press, Notre Dame,
Londres, 1994.
17 jourd’hui sur la toile des réseaux sociaux, cache l’homme qui a
forgé cette identité, il se présente comme l’homme de ses œuvres.
Dans cet ouvrage, nous nous intéresserons à la genèse de sa
formation universitaire, ainsi qu’à la mise en place de ses outils du
changement local ; la communication fit partie de son arsenal de
stratégies et de tactiques ; c’est en ce sens qu’il faut la comprendre.
















La genèse de l’action de Saul Alinsky
À L’ORIGINE DES ORGANISATIONS COMMUNAUTAIRES
Du Chicago Area Project aux People’s Organizations
______________________________________________________
Marie Fleck

Un aperçu rapide des deux ouvrages centraux de Saul Alinsky,
Reveille for Radicals, 1946, et Rules for Radicals, 1971, risquerait de
laisser dubitatif le lecteur non initié au style provocateur de cet
activiste au service des communautés socialement et économi-
quement défavorisées. Alinsky puise, tout au long de ses travaux,
dans un champ lexical politique virulent ; il nous parle de radica-
lisme, de révolution, de combat, de lutte et de victoire, de cabinet de
guerre, mais aussi dans un registre lexical de l’humanisme avec de
nombreuses références aux droits humains, à l’humanité, à la démo-
cratie, à la dignité humaine et à l’estime de soi. Le personnage est dé-
concertant : il s’acoquine, dans sa jeunesse, avec l’un des bras
droits d’Al Capone, Frank Nitti, et mène une étude de sociologie
sur la Mafia ; par la suite, ce juif agnostique d’origine russe, né
dans les « bas-fonds » de Chicago, se rapproche de grandes figures
du catholicisme et se liera d’une longue amitié avec un philosophe
10catholique français, Jacques Maritain . Il travaillera également aux
11côtés de John Lewis et du syndicat ouvrier le plus puissant des
États-Unis dans les années d’après-guerre, le CIO. Enfin, un an
avant sa mort, il écrit Rules for Radicals, un travail qui s’éloigne du
précédent puisqu’il ne concerne plus tant les personnes démunies
des quartiers pauvres d’Amérique, mais plutôt les jeunes de classe
moyenne, dans lesquels il place ses espoirs d’un monde meilleur.
Autre fait déroutant, Alinsky dédicace son livre à « Lucifer », ce
qui va provoquer de vives réactions de part et d’autre. Tout ceci
nous amène à nous questionner : qui est et a été Saul Alinsky ?
Celui-ci, se déclarant organisateur professionnel, est-il bien un tra-

10
Pour plus d’informations sur l’amitié entre Jacques Maritain et Saul Alinsky, cf.
Quinqueton Thierry, Saul Alinsky, Organisateur et Agitateur, 1989.
11
Cf. Alinsky Saul, John L. Lewis : An Unauthorized Biography, 1949.
21
vailleur social, ou est-il allé, dans ses démarches et réflexions, bien
au-delà, peut-être même un peu trop loin ?
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les idées d’Alinsky
se laissent difficilement classer dans une catégorie de pensée : ce
dernier se défend du label communiste ; il n’est pas catholique
converti, encore moins satanique. Il se prétend radicaliste ; c’est un
fervent défenseur de la démocratie, du changement. Enfin, cet an-
tidogmatique est avant tout un pragmatique et un homme de ter-
rain. Afin de permettre de mieux comprendre cet homme, sa
contribution à l’amélioration des conditions de vie des personnes
les plus démunies, il nous faut le replacer dans son contexte, le
Chicago du début du siècle dernier, un Chicago qui s’est construit
à partir d’importantes vagues d’immigration, issues notamment
d’Europe de l’Est et du Sud. Face à la concentration de pauvreté,
de nombreux problèmes sociaux dans les poches urbaines aux
alentours du centre-ville, maladies physiques et mentales, loge-
ments insalubres et surpeuplés, délinquance juvénile, criminalité,
il se forme un mouvement de réforme visant la résolution de ces
problèmes et regroupant bon nombre d’individus de la classe
moyenne, membres d’associations philanthropiques, des settle-
ments, ces structures accueillant des résidents de classe moyenne,
installées dans les quartiers des communautés immigrées et défa-
vorisées. Parmi les settlements les plus connus aujourd’hui figure
12Hull House, créé en 1886 par Jane Addams et Ellen Gates Starr .
Les tentatives et expérimentations de réforme sociale se multi-
plient et se succèdent ; l’une des plus significatives, auquel Alins-
ky s’est associé pendant sa jeunesse et qui a été une source
d’inspiration est le Chicago Area Project, mis en place par le sociolo-
gue et ancien contrôleur judiciaire Clifford R. Shaw, en 1933. Avec
ses People’s Organizations, Alinsky puise dans les idées clés de
l’équipe de Shaw, entre autre l’importance d’un traitement social
orienté vers le collectif et non l’individuel, l’importance du contact
informel entre les travailleurs sociaux et leur public, le rôle subsi-
diaire du travailleur social consistant avant tout à aider les gens à

12
Cf. pour plus d’informations, Addams Jane, Twenty Years at Hull House, Lon-
dres, Penguin Boooks, 1998
22
s’aider eux-mêmes, à travers le recours aux leaders « naturels » des
quartiers. L’une des différences centrales entre Shaw et Alinsky est
que le second place le conflit au cœur des tactiques et stratégies
d’action sociale menée par les résidents. Après une première ex-
ploration du programme Chicago Area Project, des People’s Organi-
zations, nous tenterons de questionner le bilan et la contemporanéi-
té du « management social » selon Saul Alinsky.

1. Du Chicago Area Project aux People’s Organizations
Avant d’en venir aux People’s Organizations, Alinsky, engagé
par Clifford Shaw au département de sociologie de l’Institut de
Recherche Juvénile de Chicago en tant qu’assistant de recherche
dès 1931 pour collecter des histoires de vie de jeunes délinquants,
se lance dans l’aventure du Chicago Area Project avec « l’équipe
Shaw » jusque 1939. Ce programme social, ciblant la délinquance
juvénile, diffère des actions sociales existantes à cette période.
Parmi les actions les plus courantes de traitement social des jeunes
ayant perpétré des actes délinquants, nous pouvons citer le place-
ment de ces jeunes dans des institutions de détention pour mi-
neurs, leur supervision et suivi par des contrôleurs judiciaires
(probation ou parole officers), le placement en famille d’accueil, la
pratique de diagnostics et de recommandations de mesure par les
cliniques pour mineurs en difficultés (child guidance clinic), enfin,
l’animation sociale dans les quartiers par des agences sociales
conventionnelles, la mise en place de clubs (par exemple, au
YMCA), d’activités récréatives proposées, sports, fêtes et bals,
souvent supervisés par des travailleurs sociaux. Chacune de ces
actions classiques rencontre un certain nombre de problèmes rele-
vés par les chercheurs spécialistes de la délinquance à Chicago :
l’institutionnalisation des jeunes délinquants a été fortement criti-
quée pour les méthodes qu’on employait : l’usage d’une discipline
militaire stricte et la pratique de châtiments corporels renforçaient
l’antagonisme entre ces jeunes et la société conventionnelle, et la
récidive était favorisée par le contact qui s’y établissait entre les
petits délinquants et les criminels plus aguerris, les seconds étant
23