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Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie

De
125 pages

Les médias sont en crise. Pas seulement la presse écrite, mais toute la chaîne de production de l'information. Confrontés à une concurrence croissante et à une baisse inexorable des recettes publicitaires, les journaux, les radios, les télévisions, les pure players sont tous à la recherche d'un nouveau modèle. Fondé sur une étude inédite des médias en Europe et aux États-Unis, ce livre propose de créer un nouveau statut de " société de média à but non lucratif ", intermédiaire entre le statut de fondation et celui de société par actions. Ce statut permettrait d'œuvrer pour des médias indépendants des actionnaires extérieurs, des annonceurs et des pouvoirs publics, mais dépendants de leurs lecteurs, de leurs salariés et des internautes. Il s'agit d'un modèle économique adapté à la révolution numérique et aux enjeux du XXIe siècle. Le débat est ouvert : il en va, tout simplement, de l'avenir de notre démocratie.



Normalienne, titulaire d'un doctorat de l'université de Harvard, Julia Cagé est professeur d'économie à Sciences Po Paris. Elle est également membre de la Commission économique de la nation.


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Sauver les médiasJulia Cagé
Sauver les médias
Capitalisme, financement participatif
et démocratieCollection dirigée
par Pierre Rosanvallon
et Ivan Jablonka
isbn : 978-2-02-121956-2
© Éditions du Seuil et La République des Idées, février 2015
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé
que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une
contrefaçon sanctionnée par les articles L.  ‑2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.335
www.seuil.comIntroduct Ion
Pour une nouvelle
gouvernance
1984. De petits remous de vent font tourner
en spirale le papier déchiré. À quoi bon garder de vieilles cou‑
pures de presse quand le télécran fournit des statistiques à
l’ infini ? Il y a dans le cauchemar d’Orwell une tension per‑
manente entre la promesse d’une nouvelle ère de l’information
– le télécran agissant à la façon des chaînes d’information en
continu – et les ténèbres de la désinformation. Le héros, un
« journaliste », n’a‑ t‑il pas pour « travail » la falsification des
anciens numéros du Times, afin de mieux faire correspondre le
passé à la nouvelle « réalité » ?
2015. Les écrans ont envahi nos vies, et l’on parle la
novlangue sur Twitter ou Facebook, par SMS ou sur Snapchat.
À l’heure du journalisme numérique, des smartphones et des
réseaux sociaux, l’information est partout. Elle nous regarde.
Aujourd’hui, les producteurs d’information n’ont jamais
été aussi nombreux. La France compte plus de 4 000 titres
de presse, près de 100 radios, plusieurs centaines de chaînes
de télévision, des dizaines de milliers de blogs, de comptes
Twitter et autres agrégateurs d’information. Aux États ‑ Unis,
on dénombre près de 1 000 chaînes de télévision locales, plus
de 15 000 radios et environ 1 400 quotidiens.
7Sauver le S média S
Paradoxalement, ces médias n’ont jamais été aussi faibles.
Le chiffre d’affaires annuel cumulé de l’ensemble des jour‑
naux quotidiens américains est deux fois inférieur à celui de
Google, dont le métier consiste à trier les contenus produits
par d’autres. Chaque information« » est reprise à l’infini ;
le plus souvent, à l’identique. Sans même parler des chaînes
d’information en continu qui déversent en boucle les mêmes
séquences d’images, les journaux dépensent une énergie crois‑
sante à publier au plus vite sur leur site Internet des dépêches
d’agence, comme si la réactivité dans le copier‑ coller avait plus
d’importance que la collecte d’une information originale. Et
ce, alors même qu’ils ne cessent de réduire la taille de leur
salle de presse. Surtout, les médias, de par la structure de leur
production, ne peuvent supporter une concurrence infinie, un
nombre d’acteurs toujours plus important.
Nous vivons le meilleur et le pire des temps. D’un cer‑
tain point de vue, tout incite à l’optimisme : il n’y a jamais
eu autant de lecteurs de journaux. Les statistiques de lectorat
en ligne donnent le tournis, à tel point que certains « jour‑
naux » – en réalité presque uniquement des blogs – font le
choix de payer leurs « contributeurs » en fonction du trafic.
Pourtant, les statistiques en dizaines de millions d’inter‑
nautes reposent en grande partie sur une illusion. Ramenées à
leur réalité, elles donnent beaucoup moins à rêver, nous le ver‑
rons. De plus, s’ils touchent un public de plus en plus large,
les journaux n’arrivent pas à monétiser leur nouvelle audience
numérique. Au contraire. À force de courir après des revenus
publicitaires en ligne dont ils sont persuadés que leur avenir
dépend, les journaux ont perdu sur tous les plans : celui de
la qualité, et donc de la diffusion papier, et celui du numé‑
rique, qu’ils n’arrivent pas à faire payer. Et les journaux d’at‑
tendre qu’il fasse nuit noire.
8i ntr oduction
Les illusions perdues
Les médias traversent une grave crise. On pourrait mul‑
tiplier les exemples de plans sociaux dans la presse écrite et
de fermetures de journaux, un peu partout dans le monde.
La France a perdu deux quotidiens en 2012, France-Soir et
La Tribune. En 2014, le groupe Nice ‑ Matin – qui avait ter‑
miné l’année 2013 sur une perte d’exploitation de 6 millions
d’euros – a été placé en redressement judiciaire. Le journal
Libération, qui y a échappé de peu, a annoncé en septembre 2014
le licenciement d’un tiers de ses employés. Alors que Le Figaro
multiplie les plans de « départs volontaires » et que le journal
Sud-Ouest réduit ses effectifs, la clause de cession qui a accom‑
pagné le rachat du Nouvel Observateur par la société Le Monde «
Libre » en 2014 a vu le départ de près de % 15 de la rédac‑
tion. En Allemagne, plus de 1 000 emplois ont été supprimés
en 2013, alors qu’en Espagne près de 200 médias ont disparu
entre 2008 et 2012.
De l’autre côté de l’Atlantique, aux États ‑ Unis, la situa‑
tion n’est guère meilleure. Le site Newspaper Death Watch
fait le deuil de 12 quotidiens locaux disparus depuis 2007 et
en dénombre autant « en voie de disparition », à tel point que
de nombreux comtés n’ont plus aucun quotidien. S’ils conti‑
nuent encore à paraître, le Chicago Tribune et le Los Angeles
Times ont tous deux été mis en faillite en 2008, année où les
pertes d’emplois dans les journaux américains ont dépassé les
115 000 .
Cette crise est loin de toucher la seule presse écrite.
Alors qu’à France Télévisions, un plan de départs volontaires
1. Voir André Schiffrin, L’Argent et les Mots, Paris, La Fabrique,
2010, et Robert McChesney et John Nichols, The Death and Life of
Great American Newspapers, Philadelphie, Nation Book, 2010.
9Sauver le S média S
a été proposé fin 2013 concernant 361 postes, au Royaume
Uni, la BBC a annoncé en 2014 la suppression nette de 220
postes dans le secteur de l’information d’ici à 2016, dans le
cadre du plan « Delivering quality first » – ce qui donne
« priorité à une diffusion de qualité ». Un peu d’humour
anglais…
Une précision de taille : cette crise n’est pas nouvelle.
Elle ne date certainement pas d’Internet ou de la crise de
2008. On a tendance à l’oublier, mais chaque innovation
technologique –  depuis la radio, en passant par la télévi‑
sion ou encore le Minitel – a vu la presse écrite, puis l’en‑
semble des nouveaux médias mis en concurrence, protester,
crier au loup et à une mort certaine. Même aux États ‑ Unis,
pays de la publicité par excellence, les recettes publicitaires
des journaux sont, rapportées au produit intérieur brut (PIB),
en baisse depuis 1956 !
Cependant, cette crise s’est radicalement accentuée
ces dernières années. Les médias traditionnels sont désor‑
mais menacés, voire aux abois. L’information est reprise,
relayée, dupliquée. Mais cette information – si coûteuse à
produire – est reproduite sans être payée. Et, sur leur festin
de mort, les médias s’affaissent et chancellent. Ironie de
l’histoire : Émile de Girardin, fondateur de la presse à bon
marché, souvent considéré comme l’un des premiers entre‑
preneurs de média, est entré en presse en 1828 avec la créa‑
tion du Voleur, hebdomadaire dont le principe consistait à
reprendre les meilleurs articles de la semaine, volés dans les
autres journaux…
10
‑i ntr oduction
Les médias ne sont pas
une marchandise
Conscients ou non de cet affaiblissement, les citoyens
accordent de moins en moins leur confiance aux médias tra‑
ditionnels. Alors que leur intérêt pour les informations rap‑
portées dans les médias reste élevé, les Français seraient moins
d’un quart aujourd’hui à leur faire confiance, constat malheu‑
reusement loin de ne s’appliquer qu’à la France. D’après un
sondage de l’institut Gallup réalisé en 2014 aux ‑ Unis, États
la confiance dans les médias ne dépasse pas 22 % (elle est de
22 % pour les journaux, 19 % pour Internet et seulement
18 % pour les journaux télévisés). Pourquoi une telle défiance ?
La méfiance vis ‑ à‑ vis des journaux, des journalistes et
des patrons de presse ne date certes pas d’hier. À la fin du
exix  siècle, le scandale de Panamá et celui des emprunts russes
ont révélé au public la corruption de certains journaux fran‑
çais. Les journaux américains, à la même époque, n’échappaient
pas aux critiques. Il reste que la défiance actuelle est préoc‑
cupante, à la fois dans l’absolu et par comparaison à l’idéal
d’information et de transparence que les nouvelles technolo‑
gies pourraient – en principe – permettre d’atteindre. Et peut ‑
être, plus encore, par comparaison à l’espoir démocratique que
ele xx siècle avait fait naître.
La période de la Libération, en France, avait vu appa‑
raître la volonté de mettre en place un statut spécifique de
l’entreprise de presse. Les discours et les bonnes intentions se
sont succédé, mais le constat est là, implacable. Le statut de
l’entreprise de presse est resté un statut d’entreprise privée,
constituée le plus souvent sous la forme d’une société com‑
merciale soumise à la loi du profit, du marché et de l’action‑
naire tout ‑ puissant. De fait, les médias peuvent être achetés,
vendus, bradés.
11Sauver le S média S
France- Soir, journal de référence jusqu’au début des
années 1970, passé entre les mains du groupe Hersant,
mis en cessation de paiement, repris, en grève, absent des
kiosques pendant plus d’un mois, changeant de formule
comme de directeur de rédaction, atterrit finalement en
2010 dans l’escarcelle d’un milliardaire russe, Alexandre
Pougatchev, qui s’en lassera rapidement. Un exemple parmi
tant d’autres de l’emprise capitaliste qui pèse sur les médias,
considérés comme des biens parmi d’autres, et dont la trans‑
parence de la structure de propriété est souvent loin d’être
garantie, l’exemple récent le plus frappant étant sans doute
celui de Libération.
Ailleurs dans le monde, aux États ‑ Unis, en Allemagne,
au Royaume ‑ Uni ou encore en Italie, les médias ont souvent
fait preuve de plus d’innovation. On a vu se développer beau‑
coup plus rapidement qu’en France un journalisme à but non
lucratif, avec d’une part des médias de premier rang détenus
par des fondations – comme le Guardian au Royaume ‑ Uni ou
le groupe de média allemand Bertelsmann –, d’autre part de
nouvelles aventures de médias nées sur le modèle du profit ,
nonà l’image de ProPublica créé en 2008 par deux milliardaires
américains, Herbert et Marion Sandler. Herbert Sandler, pré‑
sident du conseil d’administration de ProPublica, où l’on voit
que même dans ces nouvelles structures de média, le pouvoir
demeure où est l’argent.
Médias et démocratie
Nous sommes ici au cœur du défi qu’entend relever
ce livre : proposer un nouveau modèle de gouvernance et de
financement, qui permette aux médias d’information d’éviter
les deux dangers qui les menacent.
12
i ntr oduction
D’une part, les médias sont trop souvent devenus des
danseuses pour milliardaires en mal d’influence. Dans quelle
démocratie vit ‑ on pour se réjouir du fait qu’un spéculateur
immobilier, allié à un acteur de téléphonie mobile, sur‑
gisse pour «sauver » Libération au dernier instant ? Faut
il applaudir des deux mains le nouvel « âge d’or » des
médias américains, parce que des milliardaires ont eu la
largesse d’ouvrir aux journaux vieillissants leur portefeuille
bien rempli ?
De même qu’une véritable démocratie ne peut survivre
au financement de sa vie politique par un petit nombre d’in‑
dividus aux ressources infinies, de même les médias, garants
de la qualité du débat démocratique, ne peuvent être placés
sous l’influence exclusive de millionnaires aux poches sans
fond. D’où la nécessité de penser, au ‑ delà du pluralisme des
titres de presse et des chaînes de télévision, le pluralisme de la
propriété des médias : un actionnariat multiple, diversifié, où la
majorité des droits de vote ne soit pas entre les mains d’une
minorité d’individus.
D’autre part, l’expérience nous apprend que des médias
détenus exclusivement par leurs salariés – ce fut le cas avec les
Sociétés coopératives ouvrières de production (SCOP) – sont
voués à l’échec ; que l’idée d’un journalisme autogestionnaire
est une utopie, tout du moins si l’on s’en tient au principe
rigide « un salarié égale une voix ». De même, les Sociétés de
lecteurs et les Sociétés de rédacteurs n’ont pas été la panacée
pour les journaux qui s’en sont dotés.
Le cas du Monde nous apprend combien les conflits entre
un actionnaire « de référence » désargenté (la Société des rédac‑
teurs) et les actionnaires véritablement majoritaires en termes de
capitaux, s’ils ne sont pas réglés à l’avance, peuvent être fatals
à la bonne gestion de l’entreprise. C’est donc un entre ‑ deux,
innovant et adapté aux réalités du temps, qu’il est nécessaire
13
‑Sauver le S média S
de trouver. Une nouvelle forme de participation au capital,
avec partage du pouvoir de contrôle et de décision. Une nou‑
velle forme de démocratie actionnariale adaptée au monde des
médias – et à d’autres, peut ‑ être.
Sauver les médias
Pour dépasser ces contradictions, ce livre présente un
enouveau modèle de société de média adapté au xxi  siècle. Il pro‑
pose notamment de créer un statut de « société de média à
but non lucratif », intermédiaire entre le statut de fonda‑
tion et celui de société par actions (on pourrait être tenté de
parler de fondation). Un modèle qui s’inspire en partie des
expériences réussies des dernières décennies dans le domaine
des médias, ainsi que dans celui des grandes universités inter‑
nationales, conciliant activité commerciale et non ‑ lucrativité.
Ce modèle ambitieux permet à la fois de sécuriser le
financement des acteurs médiatiques en gelant leur capital, et
d’encadrer le pouvoir décisionnel des actionnaires extérieurs
par l’adoption de statuts contraignants. Il offre une place
nouvelle aux sociétés de lecteurs et de salariés, et un cadre
juridique et fiscal favorable au développement du
crowdfunding (financement participatif). Ce statut permet également
de réformer les aides à la presse, en les simplifiant drasti‑
quement.
Un tel statut garantirait la qualité des médias, en assu‑
rant la stabilité de leurs fonds propres et la pérennité des
investissements. Les médias ne peuvent plus, en effet, être
un terrain de jeu pour entrepreneurs en manque de « dan‑
seuses », pas plus qu’un investissement pour spéculateurs à la
recherche de bons coups. En réduisant le pouvoir de décision
des plus gros actionnaires et en donnant un contre ‑ pouvoir de
taille aux lecteurs, aux auditeurs et aux téléspectateurs, ainsi
14i ntr oduction
qu’aux journalistes, ce modèle permettra une réappropriation
démocratique de l’information par ceux qui la font et ceux
qui la consomment. Et non par ceux qui veulent faire l’opi‑
nion. Et non par ceux qui ont l’argent d’influencer nos votes
1et nos décisions .
1. Ce livre est complété par une annexe technique disponible en ligne,
où le lecteur intéressé trouvera une présentation détaillée des sources
et méthodes utilisées dans ce travail, ainsi que du statut de société de
média. Il trouvera également un simulateur de société de média, ainsi
qu’une description détaillée de l’ensemble des médias et groupes de
médias cités dans ce livre. Voir https://sites.google.com/site/juliacage‑
homepage/sauver ‑ les ‑ medias.cha PItre Prem Ier
L’âge
de l’information ?
Vivons‑ nous dans une société de l’infor‑
mation ? Les journalistes et, plus largement, les producteurs de
contenu sont‑ ils de plus en plus nombreux, ou bien en voie de
disparition ? La qualité de l’information ne ‑ t‑elle cesse d’aug‑
menter, ou bien s’est ‑ elle dégradée au bénéfice d’une profusion
illusoire et d’un flot continu de nouvelles qui n’en sont pas ?
Avant de proposer des voies pour sortir de la crise
actuelle des médias, il nous faut établir un diagnostic précis
de la situation, et mieux comprendre qui produit l’informa‑
tion, comment elle se diffuse et par qui elle est consommée.
Il s’agit non seulement de l’information telle qu’elle est pro‑
posée aujourd’hui par les médias, mais plus généralement de la
connaissance au sens large, offerte par l’ensemble des industries
culturelles, les universités, les musées ou encore les théâtres et
les cinémas. L’information comme bien public ; celle qui est le
socle même de la participation politique et de la démocratie.
Si l’information est un bien public, c’est un bien public
qui ne peut être produit directement par l’État, de même d’ail‑
leurs que nombre de biens culturels. C’est donc au croisement
du marché et de l’État, du secteur public et du secteur privé,
que le modèle économique des médias doit être repensé. Les
17Sauver le S média S
solutions comme les problèmes sont ceux l’économie de de la
econnaissance au xxi siècle. Plusieurs des secteurs producteurs
de connaissances et de culture ont depuis longtemps développé
des modèles permettant de dépasser la seule loi du marché et
du profit, tout en échappant au contrôle de l’État. Les médias
peuvent s’en inspirer pour élargir le champ des possibles et
sortir de la crise.
L’information
au-delà des médias
Il est difficile d’estimer précisément l’apport du « sec‑
teur de la connaissance » à l’économie. Cela suppose de prendre
en compte non seulement l’apport de la culture, mais égale‑
ment le rôle joué par d’autres domaines, notamment l’ensei‑
gnement supérieur et la recherche.
La « culture » au sens strict contribue, d’après un rap‑
1port officiel récent, pour 3,2 % au PIB français , soit sept
fois l’industrie automobile et l’équivalent de la totalité du
secteur de l’agriculture et des industries alimentaires. La
« culture » est définie ici comme la somme des secteurs de
la presse, du livre, de l’audiovisuel, de la publicité, du spec‑
tacle vivant, du patrimoine, des arts visuels, de l’architecture,
du cinéma, des industries de l’image et du son et de l’accès
aux savoirs et à la culture. Ainsi défini, ce secteur emploie
directement et indirectement 670 000 personnes, soit 2,5 %
de l’emploi total.
Il serait cependant erroné de s’en tenir là. Les établis‑
sements d’enseignement supérieur et les centres de recherche
1. L’Apport de la culture à l’économie en France, Rapport de l’Inspec‑
tion générale des finances et de l’Inspection générale des affaires cultu‑
relles, décembre 2013.
18l ’âge de l’information ?
jouent un rôle central dans la production et la transmission
de connaissances, souvent en symbiose étroite avec les secteurs
culturels et notamment les médias. En outre, leur poids dépasse
celui de tous les secteurs culturels réunis. L’enseignement supé‑
rieur et la recherche représentent actuellement 3,8 % du PIB en
1France (1,5 % pour l’enseignement supérieur et un peu moins
de 2,3 % pour la recherche). Les effectifs employés représentent
environ 650 000 personnes, soit, là encore, près de 2,5 % de
l’emploi total. Les effectifs totaux de la recherche publique et
privée (y compris R & D) atteignent 400 000 personnes (dont
250 000 chercheurs) et ceux de l’enseignement supérieur public
et privé avoisinent les 150 000 (dont environ 80 000 enseignants
et enseignants chercheurs).
Ainsi, si l’on inclut la culture, l’enseignement supérieur
et la recherche, on constate que le secteur de la connaissance
représente 7 % du PIB français et près de 5 % de l’emploi. Si
l’on ajoutait l’enseignement primaire et secondaire, on dépas‑
serait nettement les % 10 du PIB, que l’on peut décomposer
approximativement en trois tiers : un tiers pour la culture, un
tiers pour l’enseignement supérieur et la recherche, un tiers
pour l’enseignement primaire et secondaire.
À l’intérieur de ce secteur d’une importance considérable,
le sous ‑ ensemble que représentent les médias peut paraître rela‑
tivement faible. Avec une part dans le chiffre d’affaires total
de la culture inférieure à 30 %, les médias (presse écrite, radio
et télévision) ne contribuent que très peu, d’un pur point de
vue comptable, à la production de connaissances. On compte
en France près de deux fois plus d’enseignants ‑ chercheurs que
de journalistes, et tout indique que cet écart est appelé à se
1. Ce qui est légèrement plus faible que la moyenne des pays
de l’OCDE (1,6 %) et surtout beaucoup plus faible que les États
Unis (2,8 %) (cf. Education at a Glance 2013. OECD Indicators, OECD
Publishing, OCDE, 2013).
19
‑‑ Sauver le S média S
creuser si les tendances actuelles se poursuivent. Alors qu’entre
1992 et 2013, les effectifs d’enseignants et d’enseignants
chercheurs ont augmenté de plus de 67 %, le nombre de jour‑
nalistes n’a augmenté que de 38 % (une progression très iné‑
galement répartie suivant les médias).
Pourtant les médias restent un secteur considérable, de
par l’importance de leur public. L’enseignement supérieur en
France, c’est 2,4 millions d’étudiants, soit environ le tiers du
lectorat cumulé de la presse quotidienne régionale. Même consi‑
déré dans son ensemble, le système éducatif français compte à
peine plus d’élèves, d’étudiants ou d’apprentis (15,2 millions)
que l’audience cumulée des journaux télévisés de TF1, France
2, Arte et M6 (13,6 millions). Le spectacle lyrique en France,
c’est 1 000 représentations lyriques qui attirent plus de 1,4 mil‑
lion de spectateurs par saison, soit près de six fois moins que le
nombre de visiteurs uniques chaque mois sur le site du Monde.
328 000 spectateurs pour les ballets de l’Opéra national de
Paris, c’est moins que le lectorat papier moyen quotidien du
seul journal Ouest-France .
On déplore souvent – en partie à juste titre – le désa‑
mour pour la presse écrite, mais, alors que plus de deux tiers
des Français de 15 ans et plus lisent régulièrement un quoti‑
dien, moins de 60 % vont au cinéma au moins une fois par
an, à peine un tiers vont visiter des musées ou voir des expo‑
sitions, et seulement un cinquième vont au théâtre.
C’est tout le paradoxe des médias et, en particulier,
de la presse. Un petit nombre d’acteurs, qui représentent un
poids dans l’économie relativement faible et reposent sur un
nombre de salariés qui l’est encore plus, touchent un public
extrêmement large et sont susceptibles de l’influencer dans
des décisions essentielles au bon fonctionnement de la démo‑
cratie. Dans un contexte où le suffrage universel ne suffit
plus à légitimer le pouvoir politique, la démocratie doit
20
‑l ’âge de l’information ?
s’appuyer, plus que jamais, sur le contre ‑ pouvoir que repré‑
1sentent les médias .
Une grande diversité
de statuts et de financements
Or ce contre ‑ pouvoir est multiple. Alors que les jour‑
naux sont pour la plupart des sociétés par actions, les struc‑
tures associatives représentent en France plus de deux tiers
des radios. Plus généralement, les multiples entreprises rat‑
tachées au secteur de l’économie de la connaissance prennent
des formes très diverses. Alors que certains des plus grands
groupes de médias internationaux sont cotés en Bourse (la New
York Times Company par exemple), ce n’est le cas de quasi‑
ment aucune université (celles qui l’ont été, aux États ‑ Unis,
ont connu des échecs cinglants, et il semble presque inenvi‑
sageable aujourd’hui qu’un tel modèle puisse être étendu).
Les plus grandes universités mondiales, dont les dota‑
tions en capital (plus de 30 milliards de dollars pour Harvard,
Yale ou encore Princeton) dépassent les fonds propres des plus
grandes banques mondiales, prennent la forme de fondations
à but non lucratif, et personne ne pense à les transformer en
sociétés par actions. Dans tous les pays, l’argent public joue
un rôle très substantiel dans le financement des universités,
y compris bien sûr aux États‑ Unis, aux côtés des contrats de
recherche et des droits d’inscription, sans que cela ne remette en
cause leur indépendance. Les centres de recherche, les théâtres
et cinémas, les maisons de production, les écoles primaires et
secondaires, prennent aussi des statuts très divers, dessinant
1. Voir en particulier Pierre Rosanvallon, La démocratie Contre- . La
politique à l’âge de la défiance, Paris, Seuil, 2006, et La Légitimité
démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Paris, Seuil, 2008.
21Sauver le S média S
autant de modes de gouvernance, de financement et de par‑
tage du pouvoir.
Il n’y a, dès lors, aucune raison de penser que le modèle
de la société par actions et de l’autofinancement intégral par
les ventes et la publicité soit le modèle adéquat pour les
emédias du xxi siècle. Au contraire, tout incite à innover et
à apprendre de cette multiplicité de statuts qui caractérise
l’économie de la connaissance un peu partout dans le monde.
D’autant que le modèle de la société par actions s’est
plutôt montré peu à même de relever les défis auxquels doivent
faire face aujourd’hui les médias. Dans un contexte de concur‑
rence croissante, il a poussé les acteurs médiatiques à réduire
leurs coûts, en particulier à diminuer considérablement la
taille de leur salle de presse, alors qu’il aurait été préférable
de pérenniser les investissements et de faire le pari de la qua‑
lité. Il a conduit les médias à délaisser de plus en plus l’in‑
formation au profit de l’infotainment, voire de l’entertainment
tout court, du simple divertissement, beaucoup moins coûteux
à produire et souvent beaucoup plus riche en recettes publi‑
citaires, laissant un nombre croissant d’individus sans aucun
accès à la véritable information.
Il ne s’agit pas ici de porter un jugement de valeur sur
tel ou tel programme télévisé, de dresser une barrière entre tel
article de presse « sérieux » qui serait digne d’attention et tel
autre qui relèverait du divertissement. Il n’y a rien ‑ d’intrin
sèquement « meilleur » dans l’information comparée au diver‑
tissement, mais, de même que l’on considère qu’il y a un
socle de compétences et de connaissances nécessaires auquel
tout le monde doit avoir accès grâce à l’école, de même l’in‑
formation est un bien public qui doit être accessible à tous. Et
c’est pourquoi il faut protéger – ce qui suppose aujourd’hui
de repenser – sa production.
22réalisation : nord compo multimédia à villeneuve‑d’ascq
impression : corlet imprimeur s.a. à condé‑sur‑noireau
dépôt légal : février 2015. n° 121955 ( )
– Imprimé en France –