Savoir mourir

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EAN13 : 9782296276413
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SAVOIR MOURIR

COLLECTION

NOUVELLES

ÉTUDESANTHROPOLOGIQUES

DIRIGÉE PAR PATRICK BAUDRY, JEAN-MARIE BROlftvl LOUIS-VINCENT THOMAS

Une libre association d'universitaires

et de che'rcheurs entend

promouvoir de « Nouvelles Etudes Anthropologiques ». En 'privilégiant dans une perspective novatrice et transversale les objets oubliés, les choses insolites, les réalités énigmatiques, les univers

parallèles, les

«

Nouvelles ~tudes Anthropologiques»

interroge-

ront surtout la Vie, la Mort, la .Survie sous toutes leurs formes, le Temps avec ses mémoires et seS imaginaires, la Corporéité dans ses aspects fantasmatiques et ritualisés, le Surnaturel, y compris. dal,1s ses croyances et ses témoignages les plus extraordinaires. Sans

renoncer aux principes de la rationalité, les « Nouvelles Etudes
Anthropologiques» chercheront à développer un nouvel esprit scientifique en explorant la pluralité des mondes, les états frontières, les dimensions cachées.

.

Textes

réunis et présentés

par

Christiane MONTANDO N -BINET et Alain MONT AND ON

SAVOIR

MOURIR
THOMAS

Postface de Louis-Vincent

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de 1.Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@

L'I-Iarnlattan, 1993

ISBN: 2-7384-1839-2.

A vaut-propos

y a-t-il un savoir-mourir et la notion n'est-elle pas au premier abord paradoxale? Le colloque internationall organisé par le Département Santé & Société de l'Université Paris- Val-de-Marne et par l'équipe de recherches sur les traités de savoir-vivre en Europe du CRLMC de l'Université Blaise Pascal à Créteil les 21-22-23 Mai 1992 a posé un problème d'une grande actualité quand on sait qu' aujourd' hui on meurt, à l'écrasante majorité, dans un lit à l' hôpital et loin de sa famille. Mais la Inort est-elle devenue irrémédiablement un tabou, un grand escamotage ou bien les pratiques qui émergent et les paroles qui se disent n'annoncent-elles pas un nouveau savoirmourir et un essai de reconquête d'une certain socialité ? Pendant trois jours, des praticiens et des chercheurs, l11édecins, historiens, anthropologues, psychiatres et thanatologues ont engagé un véritable dialogue pluridisciplinaire dont le présent volull1e constitue les actes qui rassell1blent la quasi-totalité des communications. L'organisation de ce colloque à la fois anthropologique, socio-historique et clinique a reçu le soutien de la Fondation de France, du Ministère des Affaires Etrangères, du Ministère de la Reche'rche et de la Technologie et du Conseil Scientifique de l'Université Paris XII. Que toutes ces institutions soient remerciées ici de l'aide qu'elles apportèrent à la réussite de ces rencontres. Il peut sembler paradoxal à notre époque où la mort selllble un tabou et fait l'objet de nOlllbreux refoulelnents, d'envisager une recherche sur le savoir-mourir cOlnlne acte de socialité. Mais le paradoxe n'est qu'apparent et l'actualité que prennent l'accompagnement aux mourants, les testaments de vie, etc. semblent au contraire redonner - outre la dimension personnelle et existentielle que cela suppose - un sens égalelnent social au savoir-ll1ourir, une nouvelle

1 Des comptes rendus du collo<'lue onT été publiés dans les Actualités sociales hebdomadaires n° 1793, 10 Juillet 1992, p. 9-10 par Laure Lasfargues ; dans Sciences HWllLllneS n° 20 Août 1992 par Chantal Pacteau; dans le Journal de Genève et la Gazette de Lausa/lne (6,7 et 8 Juin 1992) et dans Slovc/lské pollr ad)' na Liler(ltura a UmenÙ!, 8, 1992, p. 155-156.

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politesse sociale de la mort. Les traités de savoir-vivre ont de tous temps (mais à des degrés variés suivant les époques) consacré d'importants chapitres aux funérailles, condoléances, enten'ements, etc. Aussi le volume aborde-t-il dans un premier temps les représentations des pratiques du deuil, envisagé comme acte de socialité suivant deux perspectives: - celle du mourant d'une part, l'ars moriendi étant entendu comme acte de socialité, en l'occurrence l'art de prendre congé, de quitter poliment la scène sociale. Il s'agit là d'un moment capital et l'on sait toute la complexité de l'art de prendre congé (entendu couramment) dans les pratiques de politesse. Ici il s'agit de prendre congé définitivement en rompant de "bonne manière" les liens sociaux. Ceci implique d'une part l'attitude de l'individu concerné (la retraite, l'isolement, etc.), mais égalelnent la
préparation de l'entourage. Et d'autre
part

celle des mell1bres du groupe

social qui prend congé du disparu lors de sa mort (accompagnement, etc.) et lors des funérailles. Partant du constat que la disparition d'une personne est ressentie par les membres du groupe social auquel elle appartient comme une perturbation dans l'équilibre de son tissu relationnel, les différents rituels et pratiques permettant la réaffirmation de la cohésion du groupe, un instant menacé par le déséquilibre instauré, font l'objet d'analyses dont le fil directeur est les représentations des pratiques du deuil.. envisagées carnine acte de socialité. Les arts de mourir, tant du point de vue historique que contemporain, sont aussi une prise en cOlnpte du vécu du mourant et des accompagnants. Les pratiques historiquement déterminées des rituels de deuil (en Espagne aux XVe et XVIe siècle, en Grèce au début du XXe, en France aux XVIIIe, XIXe et XXe, dans les pays socialistes, etc.), dans leurs codifications et dans leurs usages (traités de savoir-vivre, lettres de suicidés ou de consolations, etc.) sont examinées dans leurs fonctionnements et représentations imaginaires, ainsi que dans des perspectives diachroniques et interculturelles. L'accompagnement des mourants, dont L.V. Thomas analyse la grandeur et la misère à I'heure actuelle, fait l'objet du second volet de ce diptyque qui confronte histoire et actualité. Les différents champs de réflexion (le testmnent de vie, les idées de E. Kübler Ross, la triple vocation des unités de soins palliatifs, les soignants face à la mort,

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l'enfant et la mort, le vécu et le refoulement, etc.) sont autant de pistes explorées par les plus grands spécialistes contemporains. L'ensemble de ces pratiques a été longuement codifié et a fait l'objet de ritualisations multiples. Il s'agira donc d'en prendre connaissance, essentiellement à partir des traités de savoir-vivre et de ceux qui codifient les pratiques de socialité. Une telle recherche collective, dans sa diInension historique et dans sa dimension contelnporaine, pose une problématique qui s'inscrit au coeur de l'actualité et de préoccupations épistémologiques, sociologiques et éthiques dont on comprend l'importance et les enjeux. La double approche abordée ici, celle d'une perspective historique et celle d'une perspective contemporaine~ constitue un moyen de Inieux cOlnprendre l'homme tout en saisissant les caractéristiques du milieu où il vit : «la mort devient, à cet égard, un révélateur particulièrelnent fin et pertinent» écrit Louis-Vincent Tholnas, dont on connaît les hautes compétences et les travaux en thanatologie~ une discipline qui propose des stratégies de riposte pour lutter contre le pouvoir mortifère, assurer une plus grande égalité de tous les hommes, devant leur destin final, interdire la souffrance et faire qu'on puisse quitter la vie dans la dignité. Des historiens (Ph. Ariès, M. VoveHe) et des socioanthropologues (E. Morin, J. Ziegler, L.V. Thomas) ont lancé le grand courant thanatique moderne, prolongeant et renouvelant ce qu'avaient pu dire théologiens, philosophes~ médecins et psychologues. Les apports de ce colloque ont été la rencontre heureuse d'une rétlexion qui s'enracine dans la Inémoire, celle du passé qui nous aide à mieux cOlnprendre les telnps présents et leurs crises, à ITIarquer les tendances d'aujourd'hui, à noter les écarts, qu'il s'agisse de croyances ou d'attitudes, dus à la conjoncture par rapport aux invariants. Rites et ritualités ont des fonctions sociales et psychologiques précises, en établissant un enselnble d'actes et de signes sociaux marquant à la fois l'expérience d'un événement et d'une transfolmation perçus COlnlnemystérieux, sinon Inenaçants pour la vie et appelant le dépasselnent. Ainsi les lettres de condoléances, les étiquettes concernant deuil, veillées Inortuaires. funérailles, repas funéraire,

furent envisagés carnine des « actes de socialité » avec leur spécificité
selon les époques: Espagne nlédiévale~ France des XVIIIe et XIXe 9

siècles, Grèce et pays socialistes. Les adieux du colporteur (Rose Duroux) constituent un témoignage d'une grande richesse historique et humaine tout COlnlne DOll/eur, deuil et sociabilité dans l'Espagne nlédié\'ale ou L'adieu des suicidés que traite l'historien suisse Michel Pon"et en analysant les lettres d'adieu des suicidés genevois de 1750 à 1780. M.C. Grassi s'intéresse aux lettres de condoléances, un genre obligé de l'épistolarité et aux règles théoriques qui le régissent tout COlnmeaux lettres concrètes étudiées à partir des archives. Le Roi est mort, vive le Roi: la mort des princes (Louis XVIII et Staline) a donné lieu à deux comlnunications Inontrant le paradoxe d'une célébration de l'événelnent qui est aussi sa négation, afin que l'éternité de la monarchie ou de l'Etat socialiste ne paraisse point Inenacée. Le sens de la mort ressort aussi du sort réservé à la dépouille. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, l'inhumation près de l'Eglise est réservée aux puissants alors que la fosse comlnune attendait le comlnun des Inortels; le XIXe siècle inventa le cimetière et le culte des Inorts élevé à celui de la Nation au moment de la guelTe. Au XXe siècle, les fleurs colorent le deuil, alors que se répand la pratique de l'incinération. On connaît la dévotion posthume nouvelle concernant les soins du cadavre bientôt exposé dans son cadre familier, selon le modèle atnéricain des Funeral lionles. Le culte des lJlortspour la patrie a eu une int1uence considérable dans l'évolution des moeurs funéraires grecques dat1sla prelnière moitié du XXèlne siècle qui cependant rejette radicalement l'usage de la crémation. Il est incontestable que, à partir du XIXe siècle, les Inutations se font radicales: A. Montandon Inontre, en particulier par une étude statistique de la durée des deuils, cOlnbien la mort s'est pliée à la tyrannie de l'inthnité (R. Sennett), qu'elle s'est falniliaIisée et que d'événelnent public elle est devenue un événement purelnent privé. Le geste technique s'origine ou se prolonge en relation avec une intention qui déborde le pragmatique et se noulTÎt de symboles en relation étroite avec nos affects ou nos archétypes inconscients les plus profondélnent enracinés et les conditions du moment; souvent il procède du I11ytheou du sacré, ce que Louis- Vincent Tholnas a Inis particulièren1ent en lUlnière dans ses nOlnbreuses études et en

particulier dans son dernier ouvrage La nl.orf en questioll. Traces de
nlort, nl0rt des traces (Edition l'Hatlnattan). La désagrégation des rites, le travail du deuil. individuel et social, est mis à mal par l'évolution 10

contemporaine au point que le sociologue Aloïs Hahn de l'Université de Trèves peut légitiInement s'intelToger sur ce refoulelnent dont la mort fàit l'objet, tout en enracinant son analyse dans les écrits de Elias, Heidegger et surtout Scheler dont l'apport théorique a été trop Inésestitné. Ce déni de la Inort est également Inis en lUlnière par PatIick Baudry, sociologue spécialiste des conduites « extrêmes» (c0l11mele sport) pour lesquelles la Inort n'existe pas. La mort n'est plus; il n'y a qu'une dispmition. D'un autre côté, la médicalisation de la mort si elle aide à atténuer les souffrances physiques peul avoir un effet pervers dans l'accroisselnent des souffrances Inorales. Le problèlne des souffrances des personnes âgées, du suicide, de la démence (La détJ1€nce: nanque de t savoir-vivre ou nlll/lque de savoir-nlourir) a été également abordé. Des professionnels et des bénévoles se sont engagés dans des délnarches d'accompagnelnent des mourants. Le docteur Maurice Abiven, prolnoteur de la première unité de soins palliatifs française

note que « cette participationdes bénévolesrend compte d'un désir de
délnédicaliser la mort »2. Il a fait part au cours du colloque du vécu des mourants, un thèlne difficile et rarelnent traité. L'écoute du Inalade, avec le désinvestisselnent des objets habituels, les attitudes régressives, les renforcelnents des liens affectifs, les explosions d'un désir ultitne, le retour sur soi à travers une recherche spirituelle, est une chose sans aucun doute capitale, ne serait-ce que pour lui permettre d'exprÎlner sa peur. Y a-t-il auto-illusion du soignant qui se donne bonne conscience? Une telle question est franchement posée, tout comlne celle du nOlnbre extrêlnelnent restreint des lits d'USP (Unitéz de Soins Palliatifs). Michèle Salmnagne, Inédecin au sein de l'unité de soins palliatifs de l'hôpital Paul Brousse de Villejuif, a souligné la volonté d'approcher la fin de la vie au/renIent. Cette action tout à fait remarquable est aussi un lieu de recherche et de fonnation exelnplaire. Incontestablen1ent une nouvelle sensibilité et de nou velles revendications se font jour. Avec le portrait d'Elisabeth Kubler Ross, nous avons un excellent exclnple de la nouvelle sensibilité et de la nouvelle approche de la lnort. L'Association pour le droit de Inourir
2 Cette expérience a été relatée dans l'ouvrage Pour line mort plus hUn/aille. Ed Inter--édition. 1990.

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dans la dignité (ADMD)3 - 25.000 adhérents (133.000 personnes ont signé récemment sa pétition nationale) - veut avant tout « affirmer son pouvoir de décision face au pouvoir étendu de la technicité et de la science. Cette revendication du droit à disposer de son corps se situe dans la mouvance de l'individualisme contemporain, non carnIne repli ou passivité, mais cOlnme défense des droits de l'individu» pense Christiane Montandon-Binet (Université Paris XII-Val de Marne) qui s'est livrée à une enquête approfondie sur le sens de la démarche des adhérents de l'ADMD. Cette nouvelle éthique veut redonner au mourant un rôle d'acteur et lui permettre de se réapproprier sa mort. L'atmosphère des débats, que l'on n'a pu malheureusement transcrire pour cette édition, ne fut cependant ni mortifère, ni angoissante, mais d'une grande richesse de réflexion et d'émotion. L'enfant et la mort, l'indicible et l'exprimable, ont été aussi au coeur de débats que Louis-Vincent Thomas résume dans sa COlnmunication

sur la grandeuret la Inisèredes soins palliatifs en disant que « la mort
reste à la fois mystérieuse et immaîtrisable. Impossible d'en faire le tour. En vain on en joue, on en déjoue souvent dans l'incertitude, parfois dans la suffisance. Gestion, illusion, récupération, tout se retrouve dans cette logique sécuritaire dont il y a toujours quelque bénéfice à prendre. Pour qui? Pour quoi? Pourquoi? Ecartelés entre tendresse et technique, égoïsme et altruisme, indécidabilité et décision, les acteurs de la scène de la pré-mort et du mourir ne risquent-ils pas parfois de se tromper de rôle, de s'emmêler dans leur texte, de tomber dans le trop cruel faux-semblant? ». Que tous les conférenciers et participants soient ici chaleureuselnent relnerciés pour le savoir. la sensibilité et les témoignages qui enrichirent ces journées. Le présent valu_ne garde trace de celles-ci et pennettra à d'autres de prendre connaissance de ces passionnants travaux. Christiane et Alain MONT ANDON

3 AD~ID : 103, rue Lafayette

- 75010

Paris. Tel: (1) 42 85 12 22.

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PERSPECTIVES HISTORIQUES

Douleur, deuil et sociabilité l'Espagne médiévale (XIVe-XVe siècles)
Atiel GUIANCE

dans

(Universitéde Buenos Aires - CONICET; Argentine)
Il Ya une dizaine d'années, Michel Vovelle se demandait si le sujet de la mort était devenu une mode dans la discipline historique 1. A ce

moment-là la réponse fut catégorique: « L'histoire de la mort n'était
pas une mode: [c'est une histoire qui] ne fait que commencer. »2 Ses paroles ont été prophétiques; désormais, les études sur la mort se sont multipliées renferlnant de nouveaux sujets et, essentiellement, s'étendant à de nouveaux domaines géographiques. De nos jours, de la Pologne jusqu'à l'Amérique, le nombre de chercheurs sur l'histoire de la m011s'accroît sans arrêt. L'un des domaines incorporés à cette nouvelle thématique a été celui de la Péninsule Ibérique, reprenant la plupart des apports dus à des spécialistes français. L'historiographie espagnole de la mort s'est vue particulièrement séduite par les travaux de Philippe Ariès, Michel Vovelle, Jacques Le Goff, Jacques Chiffoleau et autres. Mais à l'encontre de ce qui est 3lTivé en France, où le thème a été, pendant longtemps, le préféré des médiévistes, en Espagne, ce sont les modernistes qui ont fait les preIniers travaux 3.
1MichelVovelle, Encore la mort: un peu plus 4u'une mode Annales (E.S.C.), 1982, n° 2, « 'l', pp. 276-287. 21bid., p. 286. 3Une mention - nécessairement incomplète - de travaux sur l'histoire de la mort en Espagne devrait inclure les intéressantes œuvres de Maria José de la Pascua, Vivir la muerte en el Câdiz dei setecientos (1675 -1801), Cadiz, Fundaciôn Municipal de Cultura, s.d. y Actitudes ante la muerte en el Câdi: de la primera mitad dei siglo XVIII, Cadiz, 1984~ les articles inclus dans l'œuvre de Carlos Alvarez Santalô, ~1aria Jesûs Buxô i Rey et Salvador Rodriguez Becerra (eds.), La religiosidad popular. Il.- Fida y muerte: la imaginacion religiosa, Barcelona, AnthroposFundacion Machado, 1989 et les travaux de Ricardo Garcia Careel et autres dans L'Avenç, Revista d'historia, n° 78, gener 1985. En ce qui conceme le Moyen Age, nous devrons citer les recherches d'Emilio Mitre Fernândez, La muerle vencida. Imâgenes e historia en el Occidente medieval (1200-1348), Madrid, Encuentro. 1988; Amparo Bejarano Rubio, El hombre y la muerte. Los testamelltos nlurcÙlJlos b'ljomediel',zIes, Cal1agena. Excmo. Ayuntamiento de Cal1agena, 1990; Manuel Nut1ez Rodriguez, La idea de ill11lortalÙi,ld la (.'.sculturllgallega (La Ùll'lgineriafwu:raria del caballero, t'n ss. .:~lF-XV), Orense, Diputaci6n Provincial de Orense, s.d.; Agustin Rubio, Peste n~gra, crisis y
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Pour l11a part, je voudrais revenir en an-ièreet analyser certaines caractéristiques du phénoll1ène de la mort en Espagne aux XIVe et XVe siècles. Il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'une époque très spéciale dans l'histoire espagnole. En effet Uilphénolnène séculier, la guelTe contre le fi1usultna.n suivie par la reconquête chrétienne du telTitoire, parvenait à sa fin. D'ailleurs, dans toute la péninsule, pm1iculièrement en.Castille, sa région centrale, de grands changements internes et externes, dans le dOlnaine politique et social, avaient lieu. En ce qui concerne les changements externes on peut signaler une plus grande participation de l'Espagne au niveau européen, due à une série de traités et d'alliances nouées avec l'Angleterre et la France. Il faut souligner aussi que l'Espagne d'autrefois, comme celle d'aujourd'hui, présentait une division régionale imposée depuis des siècles. A la Castille centrale s'ajoutait le royaullle d'Aragon tourné vers la MéditelTanée et dont les intérêts n'étaient ni français ni anglais l11ais italiens et orientaux. D'après ce qui précède, nous pquvons conclure que les intluences étaient diverses; il faudrait donc se delnander si de telles intluences auraient pu entraîner une transformation parallèle du sentiment de la mort ou bien si ce sentiment est resté inaltérable face à elles. Deux questions en découlent: a-t-il vraÎll1ent existé un modèle spécial de mort dans l'Espagne médiévale, région soumise à des rencontres et des guelTes continues contre les musulmans pendant des siècles? Et, en supposant que ce l110dèleait été Î111posé ar la Inonarchie en raison des p besoins guerriers, de quelle Inanière se manifestaient, face à la 11101'1, les InoeUfSpopulaires, la tradition chrétienne et l'exigence d'holnlnes pow' la croisade, avec l'inévitable suite des l110rts? Essayons de voir d'abord quel était le sentiment de la Il1or1 existant à cette époque-là dans la société. Ensuite nous analyserons un problème 111ajeur, énéralisable pour d'autres réalités historiques dans g d'autres tell1ps : quelle est la relation entre la mort-sentiment et la
comportamientos socÙlles ell lû EspLl/ia del siglo XIV La ciudad de Valencia (1348-1401), Granada, Universidad de Granada, 1979: Susana Royer de Cardinal, « Tiempo de morir y tiempo de etemidad )', Cuader/los de Historia de Espmia, LXX, Buenos Aires, 1988, pp. 153-182: Joaquin Yarza Luaces, « Despesas fazen los omnes de muchas guisas en soten-ar los muertos )', Formas artisticas de /0 imezginario. Barcelona, Anthropos, 1987: Marla del Cannen CarIé, « La sociedad castellana del siglo XV a través de sus testamentos.Inserciôn de la Iglesia Alllhzrio de Estudios MedÙ.'\',zles, 15, Barcelona, 1985 et, du même auteur, « La sociedad castellana deI siglo XV en sus testamentos )', A.mwrio de Estudios Mediewzles, 18, Ban:elona, 1988. D'autres travaux seront cités dans les pages suivante.",
)',

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«

mort-discours », c'est-à-dire l'image qui se forge pour différentes

causes et avec des objectifs détenllinés ? Enfin, peut-il exister, dans un l11ême mOlllent, différents niveaux de l110rt? Etant donné qu'il s'agit d'un phénomène très large nous ferons le point sur trois sujets: la douleur, le deuil et la soc iabilité (en considéran t cette dernière comme la capacité propre à la l110rtde renforcer les rapports entre les hommes). La douleur et le deuil.

Nous parlerons prelllièrement de la douleur face à la mort dans la société espagnole de la fin du Moyen Age. Et tout d'abord de la mort du personnage principal du royaulne: le Roi. Un épisode très connu est la l110rt du roi sainL Ferdinand III, racontée par son fils et successeur, Alphonse X. D'après lui, le décès du roi entraîna de grandes manifestations de douleur de la part de la population: les femlllcs pleuraient et s'anllchaient les cheveux, d'autres se défiguraient le visage; les hOllllnes criaient, mesaban leurs cheveux et blessaient

leurs fronts. « Les merveilles des pleurs que faisaient les gens de la
ville [Séville], personne n'est capable de les raconter» déclare Alphonse X4. Nous pouvons connaître un épisode semblable en lisant un autre texte de la Inêlne époque, l' Historia de los hechos de Espana de Rodrigo Jiménez de Rada. Il s'agit ~e la mort du roi castillan Alphonse VIII. L'auteur nous rapporte que la fille du roi était si

accablée par la douleur « qu'elle a été sur le point de perdre sa vie à
cause des coups de poing et des pleurs »5 . D'après ce qui précède, il selllble que les grandes Inanifestations de douleur furent le modèle des funérailles royales de l'époque. En effet, il en va de mêlne pour les obsèques d'autres personnages de l'échelle sociale: des grands seigneurs dont quelques uns ont inclus ces scènes de pleurs à côté du cercueil6 aux personnes de plus bas niveau social.
4primera Cro/lica Gcner,zl de Espalia (ed. de Ramôn ~1enéndez Pida1), ~1adrid, Gredos, 1955, 2 vol. La citation correspond au tome n, p. 773. 5Rodrigo Jiménez de Rada, Historia de los hechos de EspaFla, ~1adrid, Alianza, 1989. p. 330. 6Voir, par exemple, les sépulcres n° 1 et 3 du ~1onasterio de Matallana (Valladolid) - aujourd'hui
dans le ~1useo de Arte de Cataluii.a -, les sépulcres

Museo Diocesano y C'atedralicio de Valladolid -, celui de l'Infanta doiia Leonor de Villalcazar de Sirga (Palencia), celui du deân Femando Alonso (Catedral de Salamanca), etc. Ils sont reproduits

n° 3 et 4 du Monasterio

de Pa1azue1os

- dans

le

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Les uns et les autres ont manifesté cette attitude à travers la poésie. Nous pouvons en prendre un exemple: « Si lTIUerO tielTas ajenas~ en lejas de donde nact (,quién habrâ dolor de lTIf?» 7. [Si je n1eurs en terre d'autruL loin d'où je suis né~ qui souffrira pour lTIoi?]. Malgré cela~ il faut attirer l'attention sur le fait que mêlTIe les autorités de l'époque ont imposé un modèle de mort tout à fait différent. Il rappelait à la mesure et à la résignation et évitait les excès. Alphonse X considérait la douleur populaire causée par la mort de son père COlTIITIe preuve de l'aITIOUr ue le peuple ressentait une q pour le roi (et logiquement nous pouvons penser qu'il voulait qu'à sa mort le peuple lui rendît le mêlne hOlnlnage). Malgré ce sentiInent, il imposa dans le code juridique castillan le plus connu du XIIIe siècle, Las Siete Partidas~ une longue sélie de restrictions aux manifestations de la douleur funéraire. Dans la première Partida, titre IV, lois XLIII et XLIV, il souligne que les grandes lamentations et signes de douleur

sont « chose de gentiles» (c'est-à-dire païens) et contraires aux
préceptes religieux puisqu'en se conduisant de cette manière on n'accepte pas l'itnlnortalité de l'âme et la résurrection le jour du Jugelllent Dernier8. Cette attitude contradictoire du souverain ne selnble pas avoir eu l'acceptation de la société puisque, quelques années plus tard, en 1323, avec les mêlnes arguments, l'Eglise dut intervenir par le biais du Concile de Tolède, pour réitérer une prescription de l'an 5899, qui

y su repercusion en la escultura par' Maria Jesûs Gomez Barcena, « La liturgia de los funerales gotica funeraria de Castilla », La idea y el sentÎmiento de la "HiEne en la historia y en el arte de la Edad Media, Santiago de Compostela, Universidade de Santiago de Compostela, 1988 (figures 7, 8, 9, 10- 12, 18, 19). 7 Callcionero General, II, Antologia de la poesia espaiiohl, n° 312,617 b. Cité par Alonso-Blecua, ~1adrid, 1956,no 19. 8Las Siete Partidas de Alfonso el Sabio, dans Los C6digos espa/ioles alloTados y concordado/j, Madrid, Antonio de San !\1artîn, 1872, tome II, pp. 55-56. Le souverain répète ces considérations dans Setenario (ed. Kenneth vandelford), Buenos Aires, Facultad de Filosofîa y Letras, 1945, pp, 227-230. 9Canon 22 dll III Concile de Toledo: llue los cue'11OS de los Religiosos sean llevados a la sepultura con solo Canticos de Psalmos, sin darse go Ipes en los pechos, ni canta r el lûgubre Cantico que se usaba-, H. Florez, Espa/ia Sagrada, !\1adrid, 1754, tome VI, ch 4, p 142.

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interdisait les lamentations funèbres exagérées 10. En particulier l'Eglise punit sévèrement les «voix horribles» qui, semble-t-it, avaient lieu lors de la messe des défunts et d'autres « incidents» qui « offensent Dieu» Il. La situation arriva à tel point qu'à l'occasion d'une réunion des Cortes (la plus haute autorité législative du royaulne de Castille), le roi Jean 1er dut, par deux fois - en 1379 à Burgos et en 1380 à Soria12 - prolnulguer une ordonnance qui prescrivait en Inatière de deuil et punissait d'une peine sévère toute manifestation exagérée de douleur: quand le prêtre anivait chez le mort et y trouvait ce genre d'attitudes, il devait rentrer imlnédiatement à l'église sans assister le mort; à tous ceux qui participaient à de telles manifestations de douleur, il était interdit d'assister aux offices divins pendant un mois. En outre, la punition atteignait le mort lui-même car il était privé de la sépulture ecclésiastique pendant neuf jours. Finalement, et peut-être parce que l'on pensait que les peines seraient plus sévères si elles touchaient le patrimoine personnel, celui qui était en infraction perdait les ten"es ou n1ercedes (dons) reçues du roi pendant un an et, au cas où il n'aurait rien reçu, la dixième partie de ses biens propres lui était confisqué. S'il n'en avait pas, il devait être emprisonné pendant trente jours. Cette dernière disposition est significative puisqu'elle dénote que les Inanifestations de douleur n'étaient pas spécifiques aux milieux aisés mais qu'elles touchaient toute la société espagnole. En plus, elles indiquent le degré d'enracinelnent qu'elles avaient dans la population. Prévoyant de mêlne la complaisance des autorités locales, la loi détenninait que les officiers de la ville qui ne respectaient pas ces Inesures devaient être punis des Inêlnes peines 13.

lOJuan Tejada y Ramiro, ColecciÔn ~1adrid, 1851, tome III, p. 518. II/bid.

de Cânones

y de fodos los Concilias

de la Iglesia

espaiwla,

l2Cortes de los Antiguvs Reinvs de Lean} C,zsfilla, Madrid, Real Academia de la Historia, 1863, tome II, p. 285 : « Otros)' yue por fazer llantos desordenados pOl' los muel10s es defendido por la ley de Dios e otros)' por los Santos Padres e por los rreyes onde nos venimos; et por ende ordenamos e tenc.mos por bien que ningun orne nin muger non faga dudo publica miente rrascandose nin mesandose nin quebrantando escudos» - Burgos, 1385 -. En p.312 : « . ..que ningunos non fagan duc.lo nin llanto nin se desfiguren las caras rrascando se nin mesando se por los tinados, por que en fazienda esto dan a entender que non les plaze delo que Dios faze, e que se

desesperan dela vida perdumble.
13 f bid.

»

- Soria. 1380 -.

1 9

Mais, évidemment, ces dispositions n'ont pas eu de succès puisque le Concile d'Alcalâ dut répéter l'interdiction un siècle plus tard, en 148014. A ce moment-là, elles n'étaient respectées ni par les Rois Catholiques ni par l'empereur Charles Quint. C'est ainsi qu'à la mort du prince don Juan, fils d'Isabelle et de Ferdinand, un serviteur de la cour se cassa la tête contre le mur; et à la nouvelle de la mort de sa femme, Charles Quint se mit à pleurer de telle manière que, d'après les chroniqueurs, il fut nécessaire de le séparer du cadavre par la force,
«

sans avoir de respect pour l'elnpereur » .15

D'ailleurs, Philippe Ariès remarque que ces attitudes de douleur déchirante face à la mort étaient habituelles dans l'Europe médiévale, mais surtout aux premiers siècles du Moyen Age. Il considère cependant qu'à partir du XIIIe siècle ces manifestations furent soigneusement contrôlées par l'Eglise moyennant deux rituels: la veillée funèbre et le deuil.16 Pourtant, d'après ce que nous avons constaté, cela ne selnble pas avoir eu lieu en Espagne. Nous pouvons affirmer que le corps ecclésiastique espagnol, soutenu par la Inonarchie, a insisté sur ce point. Reprenant alors l'opinion de Philippe Ariès, nous pouvons nous demander: est-ce que l'on peut supposer que l'Eglise espagnole, notamment celle de Castille, était plus faible que ses contemporaines européennes? Cela n'est pas évident si nous considérons le rôle que l'Eglise remplit en Espagne au Moyen Age. En d'autres Inots, il semble que les Espagnols du Bas Moyen Age, et non seulement le peuple, conservèrent un concept ancien de la mort dans lequel, comlne l'a bien souligné Ana Arranz Guzman 17, les
14José Sanchez Herrero, CVHcilios provinciales y sillodos toledanos de los siglos XH' y XV, La Laguna, 1976, pp. 308-309. Voir aussi Adeline Rucquoi, « Le corps et la mort en Castille aux XIVe et XVe siècles )', Razo. Cahiers du Centre d'Etudes Médiévales de Nice, n02, 1981, pp. 8996, notamment p. 96. Cf. du même auteur, « De la resignacion al miedo. La muerte en el siglo XV)" La idea y el sentimiento..., ciL, pp. 151-166. 15Cité par Javier Varela, La muerte del rey. El ceremonial funerario de la monarqufa espanola (1500-1885), Madrid, Tumer, 1990, p. 30-36. 16philippe Ariès, El hombre ante la 1IllU'rte,~1adrid, Taurus, 1983, p. 139. Cf. du même auteur, La muerte ell Occidente, Barcelona, Argos- Vergara, 1982, pp. 32-54. Paloma Rojo y Alboreca exprime la même idée et considère qu'« el duelo se atenua en la Espana de los siglos XIV y XV>, (La m"jer extremelia Cil la Baja Edad Media. Amor y muerte, Caceres, Institucion Cultural « El Brocense ),-Excma. Diputacion Provincial, 1987, p. 138). Cependant, nos documents semblent ne pas dire la même chose. 17Ana Arranz Guzman, « La actitud ante la mue11e en 10 ~1edioevo hispanico : continuidad 0 ruptura ? )', En la Espana medieval V. Estudios en memoria del Prof. D. Claudio Sanchez Albomoz, Madrid, Universidad Complutense, 1986, tome I, p. 118.

20

manifestations de la douleur la plus exacerbée prévalaient sur la résignation chrétienne. La mort était considérée de la même manière que dans l'Antiquité classique18, comme un passage: la séparation d'un individu de la comlnunauté des vivants pour s'insérer dans celle des Inorts. En Inêlne temps, les pleurs causés par la mort constituaient l'affirmation de la valeur de la vie au-delà des espoirs eschatologiques. Il faut noter ce maintien des «anciens rituels païens» - cette expression correspond à Ana Arranz Guzl11an- dans une société historiquelllent chrétienne comme l'a été la société espagnole. Malgré sa séparation du corps social après la mort, le défunt n'était pas abandonné par les vivants. En fait, il existait toute une série de formes mieux acceptées par l'Eglise que celles que nous avons

envisagées afin de maintenir la « mémoire des morts»

. En outre,

elles soulageaient les vivants qui canalisaient ainsi l'angoisse causée par la mort d'un être proche. Parmi ces manifestations nous trouvons les lamentations élégiaques, de caractère populaire, connues sous le nom d'endechas (complaintes) 19, où, une fois de plus, le regret prévaut sur la consolation religieuse. L'une des plus célèbres, chantée aux Canaries vers le milieu du XVe siècle, nous dit:

« Llorad las damas, sî Dios os vala, Guillén Peraza, qued6 en la Palma, la flor marchita de la su cara. ..............

18Voir, par exemple, la valeur de la mort dans le monde grec ancien dans l'œuvre d'Emily Venneule, La muerte en la poesia y ell el arte de Greci", México, Fondo de Cultura Economica, 1984, p. 39 et ss. 19Eduardo Camacho Guizado, La elegÎa Jimeral ell la poesÎa espaiiola, Madrid, Gredos, 1969, p. 25; Manuel Alvar, Poesia tradiciollal de los judios espaiioles, México, Porrua, 1966, p. XXXVIII et S8.; José Filgueira Valverde, « El planto en la historia y las literaturas gallegas », CuadenlOs de Estudios Gallegos, 1945.

2 1

Tus campos rOlnpan tristes volcanes, no vean placeres, sino pesares, cubran tus flores los arenales. Guillén Peraza, Guillén Peraza, ldo estâ tu escudo? l do estâ tu lanza? Todo 10 acaba la Inala andanza. »20

Une autre expression de douleur et de souvenir était le deuil. Mais dans le cas castillan aussi, il a produit des exagérations qui ont entraîné une quantité parallèle de restrictions. Les Cortes, dont nous avons déjà parlé, décidèrent en 1379 à Burgos d'une manière péremptoire qu'il fallait porter duelo de nlaragas - une sorte de drap pour la mort du roi pendant quarante jours, pour la mort de la reine ou du prince héritier pendant un Inois et pour un seigneur pas plus de neuf jours. Mais pour la mort du père, de la mère ou de n'importe quel membre de la famille, s'imposaient des vêtements de deuil de pa/l/lO prieto - c'est-à-dire des vêtements sOlnbres - pendant quatre mois « et
pas plus »21

. La

seule personne qui pouvait porter le deuil pendant

le temps qu'elle le voulait était la veuve en mémoire de son époux. Un an plus tard, la législation fut plus ponctuelle en autorisant le port du deuil pour les melnbres de la famille « jusqu'au quatrième degré» pendant quatre Inois, COl1Ullel était déjà établi; lllais pour n'importe i quel autre membre au-delà du quatrièlne degré on ne pouvait porter des vêtelllents de deuil que pendant trente jours. Comme nous l'avons signalé auparavant, avec ce deuil prolongé la société lllanifestait sa douleur lors de la disparition d'un de ses membres d'une façon plus acceptable pour l'Eglise et, en Inêlne temps, conservait leur présence et leur souvenir au-delà de leur disparition physique.
20« Endechas a la muerte de Guillén Peraza )', dans Camacho Guizado, op. cit., p. 26. 21Cortes, II, p. 285.

22

La sociabilité

et le Inacabre

A propos de ces Inanifestations de la mort partagées par diverses couches sociales dans des moments historiques différents, il faut remarquer un autre fait significatif: l'apparition tardive du célèbre sentiInent Inacabre et les rares exemples à la fin du Moyen Age, en Espagne, face au reste du continent où le Inacabre constitua l'un des sujets préférés de l'époque. ' Rappelons que les Inanifestations traditionnellement qualifiées de « macabres» sont apparues en Europe dans la deuxième moitié du XIIIe siècle. Ainsi le thèlne des Trois vifs et des trois lnorts - les trois jeunes nobles qui trouvent trois cadavres qui anticipent leur sort - est apparu en Italie à ce moment-là et en France à la fin du XIIIe siècle22. Il en va de Inêlne pour la Danse nlacabre, dont le premier exemple connu date du début du XVe siècle et qui connut une diffusion extraordinaire en Inoins de cinquante ans23. Pourtant, jusqu'alors dans la Péninsule Ibérique, il y avait un seul exemple du sujet des Trois vifs et des trois nlorts qui datait de 1330 COlnlne le signale Francesca Espanol24. Il s'agit d'un cas unique et sans doute d'influence française. En ce qui concen1e la Danse nzacabre, en premier lieu notons qu'en Castille elle est connue sous le titre de Danse des nlorts, sans utiliser le tenne « macabre »25 . En outre, elle ne constitue pas une danse mais une procession26 convoquée par la mort et ce qui est étonnant est que le premier exelnple en langue castillane apparaît en 152027. Précisons d'autre part que nous ne
Alberto Tenenti, La vie et la mort â travers l'art du XVe siècle, Paris, Am1and Colin, 1952, p. 13; le cas italien dans Chiara Frugoni, « La protesta affidata », Quaderni Storici, 50, 1982, pp. 426-448. op. cit., Appendices A et B, p. 90 et suivantes. y su 24Francesca Espai101 Be11ri.În, « El 'Encuentro de los tres vivos y los tres muertos' repercusiôn en la PenÎnsula Ibérica >', dans Joaquin Yarza Luaces (ed.), Estudios de icollografia medieval espmiola, Barcelona, Universidad Autonoma de Barcelona, 1984, pp. 87 et SS. L'absence de représentations macabres dans l'art ibérique était déjà signalée par 1.1. Martin Gonzâlez, « En tomo al tema de la muerte en el arte espai10l )', Boletin dei Seminario de Arte y Arqueologia, tome XXXVIII, Valladolid, 1972, pp. 267-285. 25Joë1 Saugnieux, Les danses macabres di! France et d'Espagne et leurs prolongements littéraires, Lyon, E. Vitte, 1972, p. 41. Voir aussi Florence Whyte, The Dance of Death 11l Spain and Catalonia, New York, Amo Press. 1977. 26Saugnieux" op. cit., p. 44. 27 ~1s. Biblioteca deI Escorial, IV-b-2l, Espmioles, tome LVII, Madrid (nombreuses f. 109 r.-129 réimpressions v. Pub!. dans Biblioteca de Autores depuis). De l'an 1551, c'est la Farsa de 2>renenti, 22

23

connaissons pas de représentations iconographiques espagnoles sur ce sujet en fresques ou en gravures. Il n'existe qu'une miniature de 1495, mais il s'agit d'un cas unique28. Comlnent expliquer alors cette absence relative du sentÎlnent macabre dans l'Espagne médiévale? L'isolement géographique, explication la plus utilisée pendant longtemps, n'est pas une preuve parce que probablement (carnine nous l'avons déjà vu) les rapports entre la Péninsule Ibérique et l'Europe ne furent jamais aussi forts qu'au cours des derniers siècles du Moyen Age. On POUI1"ait objecter que ce sentiment a été exagéré à cause des calamités naturelles et démographiques - particulièrelnent la Peste Noire - qui ravagèrent le continent au milieu du XIVe siècle. En fait, la catastrophe ne frappa que relativement l'Espagne29 mais le thèlne macabre ne s'imposa même pas dans d'autres régions durement ravagées par la Peste. D'après Alberto Tenenti, le Inacabre ne fut pas non plus très fréquent dans le sud de l'Italie où pourtant les effets de la Peste furent graves. Selon Joël Saugnieux, il s'agit d'un fait qui implique divers ni veaux culturels. D'après lui, à la fin du Moyen Age, la culture ecclésiastique, que nous appellerons officielle, commence à perdre son prestige aux dépens d'une culture folklorique païenne: la culture populaire. Cela veut dire qu'un modèle de mort qui met l'accent sur le salut et sur l'au-delà a été affecté, voire dépassé, par un autre modèle qui exagère la peur de la mort et célèbre ses aspects les plus destructeurs. A un Inoment précis, conclut Saugnieux, la culture officielle est obligée d'aITêter le ton"ent de pessimisme en limitant le Inacabre. C'est ce qui s'est passé en Espagne, selon lui, où l'Eglise a

la muerte, de Diego Sânchez de Badajoz et de 1557 les Cortes de la muerte, de Luis HUl1ado de Toledo. En langue catalane, la première Danse macabre est celle de :Miguel Carbonell, de 1497. Voir André COlvisier, « La représentation de la société dans les danses des morts du XVe au XVIIIe siècle )J,Re~tue d'histoire moderne et contemporaine, tome XVI, octobre-décembre 1969. pp. 489-539. Pour les éditions de la Danse castillane de 1520, voir Whyte, op. cit. 28Saugnieux, op. cit., p. 41. C'est un Libro de Horas de la Virgen. 29En ce qui conceme ce sujet, voir les travaux de Jaime Sobrequés Callico, « La peste negra en la Peninsula Ibérica )', A,uwr;o de Estudios Medievales, 7, Barcelona, 1970-71, pp. 67-192. Robert Gottfried signale qu'en Espagne, à cause de la peste, sont morts de 30 à 40% de la population sur la côte méditerranéenne - chiffres semblables à la moyerme du reste de l'Europe - et de 20 à 25% en Castille (La muerte negra. Desastres naturales y humanos ell la Europa medie~tal, México, Fondo de Cultura Economica, 1989, notamment pp. 116-117). Le cas méditerranéen a été soigneusement analysé par Jean-Noël Biraben, Les hommes et la peste en Frante et dans les pays européens et méditerranéens, Tome 1: La peste dans l'histoire. Paris. ~1outon, 1975, p. 200 et suivantes.

24

joué un rôle iIl1portant en empêchant avec grand succès la diffusion excessive du sentiment macabre30. Cette dernière thèse n'est néanmoins pas tout à fait convaincante: si l'Eglise espagnole a eu tant de pouvoir pour éviter le « danger» du macabre dans la péninsule, COl1l1nent pouvons-nous expliquer qu'elle n'ait pas réussi à contrôler ces Inanifestations de douleur et de deuil considérées COllll11e exagérées et contraires au dogll1e ? Pourquoi s'estelle vue obligée de reprendre périodiquement les interdictions depuis le VIe jusqu'au XVe siècle? Ne conviendrait-il pas, plutôt, de supposer que si le macabre n'a pas connu de succès en Espagne (au moins en Castille), c'est parce que la sensibilité populaire n'était pas disposée à l'accepter? Nous essayerons de répondre à ces deux questions en associant les deux points de repère de notre exposé: d'un côté le souvenir des morts et la douleur causée par leur disparition et, de l'autre. la diffusion réduite que le sentiment macabre a eue dans cette région. COJl1me l'a bien signalé Alberto Tenenti31, la «réalité hallucinante de la mort au XVe siècle» se polarisait sur deux extrêmes: l'un qui dralnatisait l'anéantissement physique et la contemplation de la putréfaction; l'autre qui exaltait l'amour de la vie et la « valeur existentielle de l'existence terrestre» . Ces deux expressions présentaient la mort en tant que disparition et sous un seul aspect, négatif, celui qui signifiait la fin absolue, irrémédiable de la vie. Cependant. il est possible que ces manifestations n'aient pas prospéré en Espagne pour divers Inotifs. soit parce qu'elle était déjà assÎJnilée depuis longtemps. soit parce qu'elle avait un sens opposé. Dans le prelnier cas. la mort en tant qu'anéantissement physique était déjà acceptée par le Inonde espagnol. Les grandes expressions de douleur ont été plus qu'une simple réminiscence païenne. Elles ont été aussi les iInages enracinées de ce sentiment. De fait, les endechas et le deuil étaient des exaltations des morts. Le dogme chrétien a beau considérer la mort COlllme le passage vers un Inonde meilleur, le
3ÛSaugnieux, op. cit., p 42 et p. 115 et ss. Le même auteur a traité ce sujet dans les rapports entr~ culture savante et culture populaire dans une autre œuvre, Cultures savantes et cultures populaires en Espagne du Moyen Age aux Lumières, Paris. C N R S , 1997. 31Alberto Tenenti, /I senso della morte e /'amore della vita nd Rinascimento (Francia e ltalia), Torino, Einaudi, 1957, p 147.

25

castillan médiéval continuait à la craindre et il avait aussi besoin d'extérioliser la peur qu'elle suscitaitt32. Dans le second cas, la mort eut en Espagne, ou du moins on a essayé de l'il11poser, un contenu probablement opposé au discours Inacabre. Pendant longtelnps, l'Eglise et le pouvoir dans la Péninsule Ibérique ont fait des efforts en vue de divulguer un modèle de l110rt « acceptée» . En même temps, le discours officiel proclamait que la mort constituait une partie inévitable de la vie, lui donnant une valeur selllblable à n'itllporte quel autre acte humain et ne la considérant pas comme la disparition de tout acte. Les paroles de Maria Jesus BUXQ

l'ont déjà affirmé: « la peur de la l110rt e se résout pas par l'idée de n
dissolution dans le CaSInos [...], mais par la conquête de la l11ort,qui pennet d'atteindre la vie éternell'e »33. Ici - dans le cas espagnol - la conquête de la Inort s'obtenait par la lutte et, plus précisément, par la guerre contre l'ennemi musulman. Ainsi, l'idée chrétienne du salut s'accorde, en Espagne, avec le mythe de la gloire où la mort était la consécration d'une conduite de vie34. Cela se traduit dans cette alternance des vivants et des morts que les pleurs et les deuils prolongés rappelaient sans cesse. Reprenant les mots d'Ariès, il faut insister sur le fait que ce n'est pas par la faiblesse des autorités locales que la résignation chrétienne face à la Inort ne s'est pas complètement imposée, mais parce qu'elles
- les autorités laïques ou ecclésiastiques

- avaient

besoin de démontrer

que la mort était un pas inévitable, voire nécessaire, au bien général. En effet, ces autorités devaient rappeler constal11111ent devoir de la le guelTe et la mort face à l'ennemi séculier. Il n'est donc pas étonnant de trouver ces n10ts dans le poèlne qui célèbre les gloires du prel11ier comte castillan, Fernan Gonzalez, oeuvre d'un moine du XIIIe siècle:
32« Se

ama la vida y, precisamente

pOl' eso, tiene tanta imp011ancia

la muerte,

entendiqa,

si,

cristianamente como el principio de la vida etema, pero también, e indisolublemeI1te, como el final de ésta >', disent Ermelindo P0l1ela y ~1arla deI Carmen Pallares -« Muel1e y sociedad en la

Galicia medieval (siglos XII-XIV) », Anuar;o de Estudios medievales, 15, Barcelona, 1985. La
citation correspond à la p. 192. 33Marîa Jesûs Bux6, «La inexactitud y la incerteza de la muerte: apuntes en torno a la definicion de religion en antropologîa », dans Alvarez Santal6, Buxô i Rey et autres, La religios;dad popular, op. cil. 34Pour le thème de la gloire et la renommée dans la littérature espagnole, v'oir Matia Rosa Lida de Malkiel, La idea de lalama en/a Edad Media ca.s'tel/ana,México, Fonda de CLùturaEconomica, 1952.

26

«

... non puede olnne la muerte escusar,

el omne pues que sabe que non puede escapar, deve a la Cllil1eoIllTada muel1e dar »35 . [L'holnme sachant qu'il ne peut pas éviter la Inort, celle-ci doit être au l'nains honorable J.

Ou, CO]11111edit un noble et écrivain du XIVe siècle, don Juan le Manuel: si vous trouvez la mort à la gueITe, vous serez martyr et bienheureux 36. Julio Caro Baroja a souligné que la peur de la ]nort « dans les cOlllmunautés où le culte aux morts était solidement fixé et soumis à des rites, à un fonnalislne très strict, est tout à fait différent de celles où le Inort est plus abandonné ou, si l'on veuL libre »37. A mon avis, ces Inots - qui parlent des différences actuelles quant au sentÎlnent de la mort dans l'Espagne rurale face à l'Espagne urbaine peuvent être appliqués aux derniers siècles du MoyeÎ1Age. Les divers « sentitnents }) de la Inort expriment non seulement les croyances sociales d'un fait universel mais aussi la manière dont ils ont été modelés par des événe]nents historiques précis ainsi que la chance qu'ont eue certains groupes pour imposer leur lecture du phénomène. L'histoire de la Inort, je crois, doit réunir et analyser tous ces discours différents, voire contradictoires, afin de pouvoir donner une idée globale des iInages que nous avons de la mort et des morts à une époque dételminée et non pas seulement accepter ce qui est finalement delneuré dans la sensibilité populaire. En Espagne au Moyen Age, la mort était admise dans toute sa valeur.. une valeur qu'a bien cOlnprise un puissant chevalier espagnol du XIVe siècle, don Alfonso Fernandez Coronel. Lui, qui était le favori du roi, dut supporter un grand malheur, la colère de son seigneur. Quand il se dirigea vers l'échafaud, on lui demanda comment il était possible que, de si haut, il connut cette misérable fin. Alors il
35 PoelllCl de Fernân GOllzâlez, c 208 et suivantes. 36Don Juan !\1anue1, El conde Lucûlwr 0 Libros Patrollio (ed. de Juan en la guerra morides, aunque pOl' annas non 37 Julio Caro Baroja, Madrid, Doske,

de los En:riemplos dei conde Lucallor et de SI !\1anue1 Blectia), !\1adrid, Castalia, 1986, Exemplo XXXIII, p 194 : [et} estando en verdadera peniten~ia, sodes mârtir et mu)' bienaventurado; murades, las buenas obras et la buena entençion \'os sah'ara ". « Ret1exiones sobre folklore », Ellsayos sobre la culturû popular espa'-wla, 1979, P. 73.

27

répondit: « ... c'est Castille qui fait les hOITIITIeS les use. Je l'ai et bien compris, mais il n'était pas dans mon destin de m'écarter du mal »38 .

38Cronica de Pedro l, an 1353, Biblioreca de Castilla), Madrid, 1957, P. 428.

de Aurores Espa'-lOles, tome LI (Cr6nicas

de los Reyes

28

Assister le moribond: acte de sociabilité et manIfestation du Corps Mystique pour Alejo Venegas, moraliste tolédan (1537)
Anne MILHOU-ROUDIE (Université du Havre)
La Agon{a dei transito de la n1uerte de Alejo Venegas publiée à Tolède en 1537 et suivie, pour les éditions postérieures, de la Breve declaraci6n de las sentencias y vocablos oscuros que en ellibro dei transi(o de la nl11ertese hal/anI est à la croisée de deux courants; tout d'abord elle est la transposition littéraire des xylographies représentant l'agonie qui ont abondamment circulé dans toute l'Europe et
qu'Alberto Tenenti a pu qualifier de
«

cristallisation

i~onographique

de

la mort chrétienne». 2 D'autre part, l'oeuvre se trouve dans la mouvance éraslnienne dont le grand souffle a anÎlné l'Espagne de la première moitié du XVIe siècle. Sans que l'on puisse assimiler le très orthodoxe moraliste tolédan à un disciple de l'humaniste de Rotterdam - comme le fait un peu abusivement Marcel Bataillon3 - la Agonfa n'est pas étrangère à l'esprit de la religion épurée et intériorisée dErasme. La Praeparatio ad nwrtelJ1que ce dernier publie en 1534, et qui précède de si peu la mort de son auteur, est une oeuvre sereine dans laquelle le cérélTIonial traditionnel est, non pas nié, mais relativisé. La mort est un rite social. Le mourant doit abandonner le Inonde en laissant ses affaires en ordre. Il doit donc s'être inquiété de faire son testament, il ~oit avoir réglé ses dettes et disposé du sort des siens. Alejo Venegas, professeur à l'Université de Tolède mais néanmoins

1 AlejQ VENEGAS: Agonia dei transito de la muerte con los avisos y consuelos que cerca della SOilprovechosos. 1ère édition Tolède 1537. La première édition comprend la Breve declaracÎon de las sentellcÎas y vocablos oscuros que ell ellibro dei trâllsito de la muerte se hallan, Tolède 1543. L'édition consultée est celle de Miguel Mir dans la Nueva Biblioteca de Autores Espaiioles (vol. 16, Escritores misticos espaiioles, 1. 1), Madrid, Bailly-Barrière, 1911. 2 Alberto TENENTI : « Ars moriendi, quelques notes sur le problème de la mort à la fin du XVe siècle >', Annales E.S.C, Oct-Déc. 1951, p. 433-456. « La vie et la mort à travers l'art du XVe siècle >', Paris, A. Colin, Cahier des Annales, 1952. 3 Marcel BATAILLON: Er'lsmo y Espana. Estudios sobre la historia espiritual del siglo XVI. 2e éd. en espagnol, rev. et augm. trad. par Alatorre. Mexico, Buenos Aires, F.C.E, 1966, p. 565.

29

(situation exceptionnelle à l'époque pour un universitaire) marié et père d'une nombreuse famille qu'il a du mal à faire vivre, concède une grande importance à la proll1otion du laïcat. Personne n'est plus que lui convaincu que « Monachatus non est pietas » . C'est pourquoi il n'hésite pas à recomll1ander que parll1i les exécuteurs testall1entaires l'un soit un bon ecclésiastique et l'autre un bon laïc, bien considéré dans sa ville. Il donne égaletnent des conseils sur la Inanière de secourir le 111alade sa famille de façon efficace Inais non importune, et et, pour ce faire, il recomll1ande la méthode italienne qui consiste à exposer à la porte du malade des panneaux qui donnent quotidiennelnent des nouvelles, ceci afin d'éviter une affluence fatigante et inutile pour les Inalades riches, et par contre d'inciter à la charité envers les indigents de la communauté. « Que l'on confectionne des planchettes vernies sur lesquelles on puisse écrire, tant pour les pauvres que pour les riches, et que le 111édecin signe celles des riches ell denla/ldant à ce que ne le visitent

pas ceux qui /le viennentque pour parler etfaire acte de présence si
quelqu'un venait ou eIl1'oy(Ûtson page, qu'il écrive SOilnonl sur cette planchette...Au bas, l'on écrira chaque jour l'évolution en bien Oll ell .,.nalde la .,.naladieou l'état stationnaire du.patient. Ainsi tout le nUJnde en sera infor.,.né... Les tablettes des pauvres seront suspendues audessus des portes... et porteront des inscriptions en grosses lettres indiquant que, dans cette .,.naisol1, y a un pauvre qui souffre de telle il ou telle Inaladie : que ceux qui le peuvent le secourent de leur aunuJne, ce qui est s'acquitter d'une oeuvre de n1Îséricorde.De telle sorte que la planchette du riche sert àjïltrer l'excès des visites et celle des pauvres à attirer le j10t de ceux qui ne s'occupent pas du nlalheur d'autrui, ajln qu'ils sachent que, dans cette rnaison, ils auront prétexte à exercer la charité envers le prochain» 4. Il convient donc de laisser entrer peu de visiteurs: quatre pour les malades riches (médecin, prêtre, exécuteur testamentaire, servante ou toute autre personne habilitée à donner des soins), mais cinq au moins pour les malades pauvres puisqu'ils ont besoin d'être secourus matériellement. Les personnes autorisées aux visites doivent se placer
4 Alejo VENEGAS:

"

Brew! dec"zraciofl...

p. 269.

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de Inanière à éviter le souffle porteur de miasmes du malade et se protéger ainsi de la contagion. Le malade dans la mesure du possible doit veiller à ce que ses visiteurs ne soient pas trop incommodés par les odeurs ou les Inanifestations intempestives des désordres biologiques occasionnés par sa maladie. Malade et visiteurs se comportent encore en suivant un code bien établi de civilité et bienséance, le malade étant toujours un membre à part entière de fa comlnunauté. La Inaladie et la mort sont l'occasion de resserrer la solidarité du corps social en accordant plus d'attention et de charité au membre le moins favorisé sur le plan matériel, mais l'assistance des derniers instants est surtout d'ordre spirituel. Pour Venegas comlne pour tous les moralistes chrétiens, la mort est avant tout une naissance, celle de l'âme à la vie éternelle; c'est donc un rite de passage qu'il s'agit d'organiser (d'où les nombreuses images elnprul1tées au langage de l'accouchelnent). C'est aussi la fin d'un voyage, l'arrivée à la TelTe Promise. Mais ce rite n'a pas pour Venegas une valeur Inagique. Le I110I11ent la mort n'a qu'une valeur relative. de Toute la vie doit préparer cet acte final. C'est l'exercice quotidien des vertus chrétiennes qui compte, ce que Venegas appelle le testament pratique, plus que les dispositions charitables laissées par écrit dans le testalnent et confiées à la diligence des héritiers. Il n'en reste pas l110ins que, COlnme dans le traditionnel Ars fJloriendi, la chambre du l11oribondest le ten"ain d'une ultit11ebataille au cours de laquelle Satan.. en habile stratège.. déploie toutes ses tentations tout en les adaptant à l'état social et au tell1péralnent du l11oribond. Comlne dans l'Ars nloriendi, le démon choisit deux méthodes: envoyer des images qui incitent au désespoir ceux qui pensent que leurs 111éritessont insuffisants et ne veillent pas à les intégrer dans ceux du Christ et de l'Eglise, et par ailleurs faire pécher une dernière fois par excès de confiance ceux qui ont une âme de pharisiens et qui se reposent sur toutes les aumônes et bonnes oeuvres qu'ils ont pu accumuler durant leur vie. Et dans un magnifique mou veInent lyrique, Venegas passera toutes ces oeuvres au crible de la charité, en invitant le moribond à s'interroger sur ses motivations: at-il agi par amour propre et vaine gloire, ou par amour de Dieu et du 3 1

prochain? Ses oeuvres ont -elles été oeuvres de IUlnière ou InOI1Ument élevé à sa propre gloire Inondaine et rongé de l'intérieur par le ver de l'orgueil ? Aux tentations traditionnelles, Venegas en ajoute une autre sorte: les tentations plus particulières aux Espagnols. Le passage sur les péchés des Espagnols est une subtile analyse des maux de l'Espagne du temps, en proie à l'orgueil et à la paresse, chacun de ces deux vices s'exerçant conjointement sur le plan temporel et spirituel5. Venegas se trouve dans la lignée spirituelle d'un Erasme qui sourit en pensant à la mort Ininutieusement organisée de la tradition médiévale: qu'impolie une Inort selon les règles? Seule compte la vie qui a précédé. Celui qui a vécu avec Dieu ne poun.a mourir sans Lui. Une telle certitude conduit Eraslne à transgresser le grand tabou des chrétiens: non seulement il ne redoute pas la mort subite, donc sans confession, mais il conseille Inême de la demander cOlnlne une grâce, car elle évite tout tracas à l'entourage. Venegas, lui, n'est pas aussi radical. Son mourant respectera les rites établis par la tradition, mais l'auteur de la Agon{a en relativise l'importance et il n'ignore pas que la souffrance ou la crainte empêche parfois le plein exercice de la raison. Bien vivre est plus important que bien mourir. D'ailleurs, on est responsable des dispositions hâtivement prises au InOlllent de la mort et des conséquences parfois injustes qu'elles auront sur les descendants; car c'est bien avant l'agonie et sereinement que l'on devrait s'occuper de faire son testament proprelllent dit, celui que Venegas appelle le «testament
théorique »

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Les assistants devront aider le moribond dans cette ultime bataille, cet « espantoso transito» (terrible passage), et leur rôle est bien défini par le moraliste. Ils ont d'abord pour mission de déterminer le moment où le malade doit être retiré des mains des Inédecins (en'vers lesquels Venegas Inanifeste d'ailleurs une certaine méfiance car ils
5 Alejo VENEGAS: Agonia..., Ces péchés sont: L'excès de parures, le mépris du travail manuel, l'orgueil des lignages et le refus de la correction fraternelle. Dans ma thèse, je pense avoir démontré que ce quatlième péché ressortit à l'acédie ou paresse spirituelle. Voir Anne :MILHOU ROUDIE : Paresse et travail chez les moralistes espagnols du XVIe siècle, thèse dactylographiée soutenue à Bordeaux en 1985.

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