Scènes et coulisses de l’élection au Maroc

De

Les élections législatives marocaines de septembre 2002 , premier scrutin organisé sous le règne de Mohammed VI. ont été l'objet de nombreuses espérances et conjectures de la part des observateurs comme des élites politiques marocaines. Au-delà de cet horizon d'attentes, fait de représentations multiples des évolutions du régime et concentré sur le face-à-face entre la monarchie et les partis politiques, quelles lectures proposer de ce scrutin ? Que nous apprennent les expériences multiples vécues au cours de la campagne, du vote et de ses lendemains ? Cet ouvrage collectif renoue avec une sociologie électorale quelque peu délaissée ces dernières décennies dans le pays, où la dimension compétitive de l'élection reste soumise à caution. Les différentes contributions qui le composent mettent l'accent sur les logiques de représentation et de mobilisation qui traversent le moment électoral, en rendant compte de la pluralité des acteurs : ceux qui occupent le devant de la scène, comme ceux qui s'activent dans les coulisses. Faisant varier les échelles, elles s'intéressent à ce qui est donné à voir, à entendre, à espérer et aux mises en scène du politique. Elles en examinent les répertoires discursifs, gestuels, visuels, parfois musicaux. Par delà les petits et les grands enjeux affichés, cet ouvrage espère ainsi éclairer, au prisme du moment électoral, les restructurations d'un ordre sociopolitique. Loin d'affirmer que « rien ne change » ou que l'épreuve des urnes est mystificatrice, il considère des transformations en pointillé de la représentation politique, des manières d'aller au peuple, de voter ou de s'abstenir. Il explore les luttes symboliques auxquelles se livrent les candidats pour définir l'excellence politique, pour délimiter les frontières de la notabilité et du militantisme. Il observe la reconfiguration des relations de clientèle et de proximité. En filigrane, une question se pose : l'un des enjeux fondamentaux des tribulations de la scène électorale marocaine ne serait-il pas d'étendre, pour les uns. et de retarder, pour les autres, l'exercice effectif du suffrage à des catégories jusque-là exclues de la représentation ? Ont contribué à cet ouvrage : Mounia Bennani-Chraïbi, Myriam Catusse. Hsain Ilahiane, Rémy Leveau. Jean-Claude Santucci, Victoria Veguilla et Lamia Zaki.


Publié le : lundi 9 septembre 2013
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EAN13 : 9782811139049
Nombre de pages : 328
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Scènes et coulisses de l’élection au Maroc

Les législatives de 2002

Mounia Bennani-Chraïbi, Myriam Catusse et Jean-Claude Santucci (dir.)
  • Éditeur : Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman, Karthala
  • Année d'édition : 2005
  • Date de mise en ligne : 9 septembre 2013
  • Collection : Hommes et sociétés
  • ISBN électronique : 9782811139049

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Édition imprimée
  • ISBN : 9782845865891
  • Nombre de pages : 328
 
Référence électronique

BENNANI-CHRAÏBI, Mounia (dir.) ; CATUSSE, Myriam (dir.) ; et SANTUCCI, Jean-Claude (dir.). Scènes et coulisses de l’élection au Maroc : Les législatives de 2002. Nouvelle édition [en ligne]. Aix-en-Provence : Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman, 2005 (généré le 09 novembre 2015). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/iremam/632>. ISBN : 9782811139049.

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© Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman, 2005

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Les élections législatives marocaines de septembre 2002 , premier scrutin organisé sous le règne de Mohammed VI. ont été l'objet de nombreuses espérances et conjectures de la part des observateurs comme des élites politiques marocaines. Au-delà de cet horizon d'attentes, fait de représentations multiples des évolutions du régime et concentré sur le face-à-face entre la monarchie et les partis politiques, quelles lectures proposer de ce scrutin ? Que nous apprennent les expériences multiples vécues au cours de la campagne, du vote et de ses lendemains ?
Cet ouvrage collectif renoue avec une sociologie électorale quelque peu délaissée ces dernières décennies dans le pays, où la dimension compétitive de l'élection reste soumise à caution. Les différentes contributions qui le composent mettent l'accent sur les logiques de représentation et de mobilisation qui traversent le moment électoral, en rendant compte de la pluralité des acteurs : ceux qui occupent le devant de la scène, comme ceux qui s'activent dans les coulisses. Faisant varier les échelles, elles s'intéressent à ce qui est donné à voir, à entendre, à espérer et aux mises en scène du politique. Elles en examinent les répertoires discursifs, gestuels, visuels, parfois musicaux.
Par delà les petits et les grands enjeux affichés, cet ouvrage espère ainsi éclairer, au prisme du moment électoral, les restructurations d'un ordre sociopolitique. Loin d'affirmer que « rien ne change » ou que l'épreuve des urnes est mystificatrice, il considère des transformations en pointillé de la représentation politique, des manières d'aller au peuple, de voter ou de s'abstenir. Il explore les luttes symboliques auxquelles se livrent les candidats pour définir l'excellence politique, pour délimiter les frontières de la notabilité et du militantisme. Il observe la reconfiguration des relations de clientèle et de proximité. En filigrane, une question se pose : l'un des enjeux fondamentaux des tribulations de la scène électorale marocaine ne serait-il pas d'étendre, pour les uns. et de retarder, pour les autres, l'exercice effectif du suffrage à des catégories jusque-là exclues de la représentation ?
Ont contribué à cet ouvrage : Mounia Bennani-Chraïbi, Myriam Catusse. Hsain Ilahiane, Rémy Leveau. Jean-Claude Santucci, Victoria Veguilla et Lamia Zaki.

  1. Mounia Bennani-Chraïbi
    1. Le paradigme fonctionnel : « Des élections pour quoi faire ? »
    2. L’approche « techniciste » : l’ingénierie de la représentation
    3. L’approche par les élites
    4. Qu’est-ce que la bonne représentation ? Petites batailles symboliques
    5. Les ressources de la mobilisation électorale
    6. Les répertoires de la mobilisation
    7. Actes de votes et d’abstention
    8. Conclusion
  2. Chapitre 1. Retour sur l’expérience électorale fondatrice : 1960-1963

    Rémy Leveau
    1. Mise en place du système
    2. Essai de classification des facteurs de mobilisation
    3. Conclusion
  3. Chapitre 2. « Les coups de force » de la représentation

    Myriam Catusse
    1. Ce que voter et être élu peuvent vouloir dire
    2. Représentation versus représentation
    3. Conclusion
  4. Chapitre 3. Mobilisations électorales à Derb Soltan et à Hay Hassani (Casablanca)

    Mounia Bennani-Chraïbi
    1. Présentation des candidats et des partis
    2. Ressources matérielles et humaines de la campagne
    3. Les mises en scène et les répertoires de la campagne : donner à voir, à entendre, à lire, à boire et à manger…
    4. Conclusion
  5. Chapitre 4. Actes de vote et d’abstention à Casablanca

    Mounia Bennani-Chraïbi
    1. Interactions de campagne
    2. Le geste électoral comme occasion de réactivation des relations de sociabilité
    3. Des modalités de vote diversifiées
    4. Les voix plurielles de l’abstention
    5. Conclusion
  6. Chapitre 5. Deux candidats en campagne : formes de propagande et répertoires de légitimation politique au bidonville

  1. Lamia Zaki
    1. La campagne d’un candidat socialiste à Douar S. : la légitimation par l’engagement, la compétence et la proximité
    2. La légitimation d’un « candidat-patron » par l’action locale
    3. Conclusion
  2. Chapitre 6. Le « pourquoi » d’une mobilisation « exceptionnelle » : Dakhla

    Victoria Veguilla
    1. La structure sociale dans un moment de mobilisation politique
    2. La spécificité des réformes à Dakhla
    3. Une mobilisation « exceptionnelle » à Dakhla
    4. Le recours à la variable identitaire : les stratégies des candidats
    5. Dakhla davantage intéressée par la politique nationale ?
    6. Conclusion
    7. Annexes : données recueillies lors des élections législatives de septembre 2002 (Dakhla)
  3. Chapitre 7. Les rituels de (véritable) rébellion des Haratine. Élections et ethnicités dans l’oasis du Ziz

    Hsain Ilahiane
    1. Le cadre géographique, le passé et le présent ethnographiques des Haratine
    2. Les élections et l’impression d’un délitement de la communauté
    3. Conclusion
  4. Bibliographie

  5. Index des lieux, des personnalités et des organisations politiques

Les auteurs

1Mounia Bennani-Chraïbi, professeur en sciences politiques à l’Institut d’études politiques et internationales de l’Université de Lausanne ;

2Myriam Catusse, chercheur au CNRS en sciences politiques à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman d’Aix-en-Provence ;

3Hsain Ilahiane, professeur en anthropologie à Iowa State University, Ames, Iowa ;

4Rémy Leveau, professeur émérite à l’Institut d’études politiques de Paris et conseiller scientifique à l’Institut français des relations internationales ;

5Jean-Claude Santucci, chercheur au CNRS en sciences politiques, directeur-adjoint de l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman d’Aix-en-Provence ;

6Victoria Veguilla, doctorante à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence et à l’Université de Grenade ;

7Lamia Zaki, doctorante à l’Institut d’études politiques de Paris.

Avertissement

1Notre choix de système de translittération simplifié, fondé sur une utilisation optimale des représentations graphiques françaises, vise à faciliter la lecture pour ceux qui ne sont pas initiés à la langue arabe. À titre d’exemple, nous avons choisi de transcrire le son ou par la voyelle u, la lettre chin par ch. En outre, nous avons renoncé à marquer les voyelles longues et les signes diacritiques qui signalent les dentales vélarisées ou emphatiques. Par contre, nous avons redoublé les consonnes géminées et marqué la laryngale sourde (‘ayn), nous avons différencié la vélaire sourde k de la glottalisée sourde q. Pour l’écriture de l’article, la distinction a été faite entre les lettres lunaires (al-) et les lettres solaires (ad-, at-…). Nous avons tenté de transcrire autant que possible des sons particuliers au dialectal (le son e, les articles). Certains termes sont transcrits selon leur graphie courante. Enfin, dans les citations, nous conservons la translittération choisie par leurs auteurs. Les noms propres qui possèdent une graphie usuelle en français sont donnés comme tels.

Remerciements

1L’ouvrage que l’on va lire est le fruit d’une entreprise collective. Elle s’inscrit dans le cadre d’un programme de recherche qui prend sa source dans l’organisation de la journée d’études « Les élections législatives 2002 au Maroc », à l’Université de Lausanne, le 16 mars 2002. Cette rencontre a bénéficié du soutien de l’Institut d’études politiques et internationales (Faculté des sciences sociales et politiques), de la Fondation du 450e anniversaire de l’Université de Lausanne, et de l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM), à Aix-en-Provence. Une deuxième rencontre a été organisée à Aix-en-Provence, les 4 et 5 juillet 2003, grâce à l’IREMAM, à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, à la mairie d’Aix-en-Provence, au Conseil général des Bouches-du-Rhône, à l’Institut d’études politiques et internationales de l’Université de Lausanne. Que toutes ces institutions soient ici remerciées pour leur appui.

2Ces rencontres ont été l’occasion d’échanges fructueux et cet ouvrage ne restitue pas pour autant toute la production de ces deux ateliers, n’en rassemblant qu’une large partie. Il faut souligner pourtant combien chaque participant a apporté sa pierre à l’élaboration de la problématique de cet ouvrage. Notre reconnaissance va donc à Raymond Benhaim, à Roland Cayrol, à Moncef Djaziri, à Mohamed El Eyadi, à Amina El Messaoudi, à Rkia El Mossadeq, à Abdeslam Maghraoui, à Hassan Rachik, à Alain Roussillon pour leurs communications et à Ahmed Benani, à Olivier Dabène, à Philippe Gottraux, à Eberhard Kienle, à Florence Passy, à Elisabeth Picard, à Jean-Claude Ricci, à Frédéric Vairel pour leurs contributions respectives aux débats.

3Le résultat final doit enfin beaucoup à ceux qui ont bien voulu nous donner leurs avis sur les textes rassemblés dans cet ouvrage : Jean-Noël Ferrié, Eberhard Kienle, Rémy Leveau ont notamment été dans cette entreprise de précieux soutiens.

Avant-propos. Élections législatives 2002. De l’analyse d’un scrutin aux contours d’un champ de recherche

Mounia Bennani-Chraïbi, Myriam Catusse et Jean-Claude Santucci

1Cet ouvrage collectif, consacré à l’analyse des élections législatives marocaines tenues le 27 septembre 2002, témoigne de plusieurs ambitions combinées – la sociologie électorale ayant été quelque peu marginalisée dans le pays ces dernières décennies1. Nous nous engagerons d’abord dans une réflexion sur les conditions de l’analyse d’un scrutin dans un contexte où la dimension compétitive de l’élection est soumise à caution tant de la part des analystes que de celle des protagonistes de la campagne. Quand bien même a-t-on pu entendre, lire, penser que le « rendez-vous » de 2002 fut plus « transparent », plus « compétitif », plus « réel » que les précédents, il n’en demeure pas moins que la question de sa « véracité » semble rester centrale, du point de vue de ses principaux protagonistes. Loin de nous l’idée de trancher sur la question, encore moins de nous inscrire sur cette échelle d’évaluation. En revanche, parce que les élections (pré)occupent à différents titres élus et électeurs, analystes et leaders politiques, nous considérons qu’elles peuvent constituer un analyseur de ce qui se joue actuellement au Maroc tant au niveau social que politique.

2Longtemps, la sociologie électorale des États nouvellement indépendants a développé par référence au modèle européen ou anglo-saxon, une lecture de type culturaliste ou normative. Les élections y étaient qualifiées de non concurrentielles, « sans risques » ou « semi-compétitives », voire truquées, ethnicisées et sans aucun effet sur le moindre changement politique, encore moins sur une possible alternance. L’accent était mis sur les dysfonctionnements, les imperfections et les inadaptations auxquels se heurtait le déroulement du jeu électoral : d’abord dans des sociétés minées par l’analphabétisme et caractérisées par la prégnance de liens primordiaux de reconnaissance et d’allégeance ; ensuite dans des systèmes étatiques généralement associés à des formules politiques de type « bonapartiste » dans lesquels la personnalisation du pouvoir exclurait toute remise en cause de la nature du régime incarné par le chef suprême, ou encore à des situations autoritaires bien établies pouvant s’accommoder d’un certain libéralisme institutionnel et juridique (Hermet et al., 1978 ; Lavroff et al., 1978 ; Camau et al., 1981).

3Plus récemment, de nombreux travaux ont réinvesti et renouvelé l’analyse des processus électoraux en Afrique (Otayek, 1998 ; Quantin, 2004a) et dans le monde arabe (Gamblin, 1997 ; Bras, 2000; Legrain, 1999; Favier, 2001), témoignant ainsi l’intérêt du point de vue heuristique et comparatiste d’une sociologie électorale qui se refuse à plaquer sur des terrains « exotiques » des grilles d’analyse venues d’ailleurs et à maintenir toute barrière épistémologique étanche entre l’objet « élections » – objet d’élection ? – dans ces pays et les études de la discipline appliquées à d’autres terrains (Quantin, 2004b). À l’inverse de se focaliser sur les sens de ces processus les plus communément retenus et centrés autour des questions du « qui a gagné » et « sont-elles des élections libres et honnêtes », ces travaux ont mis l’accent sur le « comment analyser » pour redonner du sens à des élections dans des systèmes non démocratiques, malgré les « anomalies » constatées (fraudes, violence, achat de voix, etc.) et les difficultés d’interprétation des résultats induites par l’absence de transparence, les ingérences et manipulations orchestrées par l’appareil d’Etat. Cette littérature a renouvelé le regard, l’approche et le questionnement des chercheurs à travers des études qui ont notamment relativisé les rapports à ces « anomalies » dans la perspective d’une banalisation des élections dans ces terroirs, et réinterprété les « perversions » des fondements de l’échange électoral ou des modes de passage au politique, attribuées généralement aux relations clientélistes ou aux votes de caractère communautaire.

4C’est donc d’abord en rupture avec une vision étriquée du processus électoral et dans le sillage de ces nouvelles orientations de recherche que les contributions de cet ouvrage tiennent à s’inscrire, en apportant des éléments d’explication aux transformations du paysage politique marocain, de ses acteurs, des rapports de pouvoir qui les nouent comme de ses modes de régulation.

5En effet, dans un contexte où la thèse du changement de régime, qu’on l’appelle « transition (démocratique) »2 ou « réforme » (Roussillon, 2001b), paraît monopoliser les problématiques légitimes de la sociologie politique sur le Maroc, le moment électoral nous a paru particulièrement révélateur, en creux ou en plein, des logiques institutionnelles, des formes que prennent les rapports de pouvoir à différentes échelles, des coalitions d’intérêts qui se font ou se défont, des ressorts de la représentation, des mécanismes de mobilisation matériels ou symboliques qui animent l’arène politique, etc. Convoquant tant des dimensions procédurales que substantielles de l’articulation entre modalités d’accès au pouvoir ou de conservation de ce dernier et forme de gouvernement, l’élection constitue de fait un remarquable poste d’observation des métamorphoses, ou des récurrences du régime politique – entendu dans un sens large et à des fins comparatistes. Organisées de façon régulière par rapport au calendrier électoral, selon un mode de scrutin innovant3 et dans une configuration interne originale – voire « originelle » qui semblerait signifier l’annonce d’une « ère nouvelle », puisqu’il s’agit du premier scrutin organisé sous le règne de Mohammed VI et sans la tutelle du puissant ministre de l’Intérieur, Driss Basri, expert en « ingénierie électorale », ces élections furent sans aucun doute un moment symbolique de la mise en « récit » par le régime de sa transformation. Reste à examiner en quoi le moment électoral met en jeu un processus politique, transforme une formule pluraliste, la reconnaissance et la représentation d’intérêts ou encore les organisations régulant le champ politique. Reste à observer également comment se conjuguent une pluralité de formes de mobilisation, plus ou moins localisées, et des logiques de représentation, plus ou moins concurrentielles.

6Ajoutons que notre démarche, où se pose de façon centrale la question des conditions de la comparaison, vise à questionner la domination exercée par certains paradigmes ou certains objets (ainsi en est-il des critiques adressées au paradigme de 1’« islamisme » ou de la « transition démocratique »), pour laisser davantage de place à la multiplication de « nouveaux » objets. « Nouveaux objets » d’attention de la sociologie politique, plus que « nouveaux objets politiques ». Ils traduisent une volonté de plaider pour une science politique comparatiste assumée4. Comparaison non pas d’une périphérie à un centre, celui-ci produisant les objets d’études les plus « dignes », mais de nos objets de discussion, et sur la base de travaux empiriques fouillés. Il s’agit alors de considérer non seulement la complexité de la (trans)formation d’une société politique, mais également la constitution de catégories communes et de systèmes de classification à la croisée de données objectives et de représentations subjectives. Le « comparatiste se situe alors du côté de la question et non de la réponse » comme le soulignait Jean Leca (1977).

7Ceci étant posé, plutôt que de considérer les législatives 2002 comme un objet « indigne », au regard des standards normatifs5 ou un « nouvel objet politique » au Maroc (Martin, 1989, 2002), nous avons choisi de décrire, comprendre et interpréter l’acte électoral in situ, afin de mettre à jour des logiques de mobilisation, la force de répertoires d’actions, mais également certains éléments de l’aspect « magique » des élections6. Nous interrogeant sur l’intérêt de travailler sur les élections dans un régime monarchique où elles ne constituent pas la seule source de désignation des gouvernants, et où la compétition électorale connaît a priori des limites déterminantes sur leur issue, nous plaidons pour une discussion disciplinaire et comparatiste ayant pour objectif de montrer en quoi les « aires culturelles » permettent de mettre à jour des processus sociaux laissés dans l’ombre par les analyses sur la formation des démocraties représentatives occidentales. Si ces dernières peuvent constituer un point de fuite, pour l’analyste comme pour les différents protagonistes engagés dans l’élection, les travaux s’y rattachant sont loin d’épuiser la réflexion sur les logiques de recrutement, de renouvellement ou de circulation des élites politiques par l’urne.

8Ce qui nous a amenés à faire varier les échelles (Revel, 1996) et les approches du moment électoral. Pour comprendre ce qui se passe au moment du vote, nous avons choisi d’examiner ensemble les logiques de mobilisation, les registres de représentation, et les transformations de dispositifs politiques. Au croisement d’entrées localisées et de questionnements sur les systèmes de la régulation politique, la thèse principale de cet ouvrage repose sur l’idée que les élections, observées à plusieurs échelles, traduisent une transformation des logiques de représentation et des formes de mobilisation. Dévoilant la fausse contradiction entre l’idée de dynamiques participatives et démocratisantes par en bas, et de logiques coercitives et encadrantes par en haut, nous avons voulu montrer des points de rupture ou au contraire de conjonction, des combinaisons complexes prenant en compte la pluralité des acteurs (Administration, candidats, partis, intermédiaires, électeurs, etc.), en croisant dimension contextuelle, stratégies et représentations. Nous avons donc observé et comparé les manières de mener campagne, « d’aller au peuple »7 ou de mobiliser les ressources les plus efficaces pour faire partie des élus, leurs variations dans le temps, dans l’espace.

9Il faut souligner enfin que cette ambition s’est appuyée sur la constitution d’un groupe de travail qui a mobilisé plusieurs générations d’observateurs attentifs de la vie politique marocaine et qui a mis en synergie leurs spécialités disciplinaires et thématiques. Ces chercheurs et enseignants-chercheurs en sciences sociales, relevant d’institutions d’origines diverses – Suisse, France, États-Unis, Maroc – ont confronté leurs approches, leurs travaux et leurs réflexions au cours de deux ateliers de recherche qui se sont tenus à un an d’intervalle à Lausanne en mars 2002, et à Aix-en-Provence en juillet 2003. Ces rencontres ont marqué la collaboration entre l’Institut d’études politiques et internationales (IEPI) de l’Université de Lausanne et l’Iremam, qui ont initié le projet scientifique et mené à bien sa réalisation éditoriale. Au total, cet ouvrage ne restitue pas pour autant toute la production de ces deux ateliers, n’en rassemblant qu’une large partie. Il se présente ainsi comme un des éléments d’une réflexion plus large, appelée à se poursuivre.

10Trois grands axes de questions ont en effet finalement été privilégiés, comme le souligne Mounia Bennani-Chraïbi dans son introduction à la problématique et à la démarche qui sous-tendent notre approche croisée des interactions entre représentations et mobilisations électorales. Dans un premier temps, nous nous sommes penchés sur les logiques de représentation mises à l’épreuve au cours du moment électoral. Les contributions de Rémy Leveau, attribuant un caractère « fondateur » aux premières élections des années soixante, et s’interrogeant sur leur caractère paradigmatique pour la sociologie politique du Royaume, puis de Myriam Catusse, s’attachant aux ambivalences et prophéties « auto-réalisatrices » contenues dans la thèse de la « crise de la représentation », interrogent ainsi l’articulation entre les transformations d’une ingénierie électorale, les processus concurrents ou conjugués de légitimation et les définitions situées « d’excellence politique ». Dans un second temps, ce sont les ressources et les répertoires de la mobilisation électorale qui sont examinés, dans un souci assumé du « détail » : détails locaux comme détails sociologiques qui conduisent à saisir le mode de représentation dans ses dynamiques complexes, ambivalentes et plurielles. En ce sens, les textes de Mounia Bennani-Chraïbi, comparant les répertoires d’actions et les profils différenciés de candidats dans deux quartiers de Casablanca, de Lamia Zaki s’attachant à l’examen de la mobilisation de différents registres de légitimation dans deux bidonvilles de Casablanca, et de Victoria Veguilla s’interrogeant sur les spécificités apparentes du vote et la remarquable participation dans la ville de Dakhla mettent en avant les formes locales du champ politique. Ils soulignent la combinaison des ressources politiques matérielles mais aussi des symboliques mobilisées pour être élu, la construction des répertoires identitaires et les enjeux localisés des scrutins nationaux. Enfin, dans un troisième temps, il nous est apparu intéressant d’interroger actes de vote et abstentions comme autant d’expressions et de témoins du rapport au politique, construit dans des processus de socialisation, à l’échelle locale comme à l’échelle nationale, et dans des interprétations différenciées de ce que représente l’urne. Les contributions de Hsain Ilahiane se penchant sur les usages du vote par les Haratine, afin de se défendre et se promouvoir en tant que groupe ethnique dans la vallée du Ziz, et de Mounia Bennani-Chraïbi sur les perceptions qui sous-tendent les actes de vote et d’abstention dans des quartiers casablancais, contribuent finalement à prendre en considération les dimensions territoriales, identitaires, les « tissus sociaux », qui éclairent alors l’acte électoral, individuellement et collectivement.

Notes

1 Après des travaux pourtant novateurs, voir Rémy Leveau (sous les signatures d’Octave Marais, Henri Breton, Paul Chambergeat, Jules et Jim Aubin), puis John Waterbury (1975) et Jean-Claude Santucci (1979, 1985, 1991).

2 Parmi les plus récents, défendant des optiques sensiblement différentes : Vermeren (2001), Prologues (2001), Saaf (2001), Roussillon (1999).

3 La réforme électorale soigneusement élaborée sous l’égide du ministère de l’Intérieur a finalement retenu le principe du scrutin proportionnel au plus fort reste en remplacement du scrutin majoritaire uninominal à un tour. Deux types de listes ont été adoptés : les listes locales pour l’élection de 295 représentants des 91 circonscriptions et des listes nationales pour 30 représentants restants que les partis en compétition se sont engagés à réserver à la représentation des femmes. Cf. loi organique n° 06-02 du 3 juillet 2002 portant révision de la loi relative à la Chambre des représentants.

4 Cette démarche s’inscrit en continuité avec celle qui a présidé la publication de l’ouvrage Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes, sous la direction de Mounia Bennani-Chraïbi et d’Olivier Fillieule (2003).

5 Cf. Jean-Claude Vatin, « Objets dignes et indignes dans l’étude du monde arabe et musulman », intervention dans le cadre du Wocmes, Mayence, le 11 septembre 2002.

6 Non pas au sens de mystification, mais au sens de Balandier (1980).

7 Clin d’oeil à André Siegfried (1980).

Auteurs
Mounia Bennani-Chraïbi

Mounia Bennani-Chraïbi, professeur en sciences politiques à l’Institut d’études politiques et internationales de l’Université de Lausanne

Myriam Catusse

Myriam Catusse, chercheur au CNRS en sciences politiques à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman d’Aix-en-Provence

Jean-Claude Santucci

Jean-Claude Santucci, chercheur au CNRS en sciences politiques, directeur-adjoint de l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman d’Aix-en-Provence

Introduction. Représenter et mobiliser dans l’élection législative au Maroc1

Mounia Bennani-Chraïbi

1Faire le point sur les mobilisations électorales au Maroc permet d’examiner une nouvelle fois la question du rôle joué par les élections lorsqu’elles ne sont pas les seules à participer à la sélection des détenteurs du pouvoir1. En abordant le scrutin des législatives 2002 sous cet angle, nous sommes surtout conduits à casser le tête-à-tête monarchie/système partisan et à prendre en compte la pluralité des acteurs qui interviennent durant cette séquence : ceux qui occupent le devant de la scène, comme ceux qui s’activent dans les coulisses. Quel est l’intérêt d’un tel projet ? L’observation des modalités de production des votes, des manières d’« aller au peuple » (Siegfried, 1980), de leurs variations dans le temps, dans l’espace, selon le profil des candidats, constitue une entrée privilégiée pour analyser les dynamiques en cours dans la société : « l’élection parce qu’elle est représentation, s’organise en un dispositif qui repose sur une image de la société. En même temps, parce qu’elle est choix, elle produit des images de cette société » (Bras, 2000, p. 4). En effet, par delà les petits et les grands enjeux affichés, par delà la comptabilité électorale, cet ouvrage espère éclairer les restructurations de l’ordre sociopolitique qui se trahissent pendant cet intervalle : sur quoi se fonde une position de représentation ? Comment se dessinent les rapports d’intermédiation ? De quelle manière se transfigurent les principaux clivages sociaux ?

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