Sciences, techniques et société

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La rencontre de l'informatique et de la connectique a ouvert d'immenses perspectives. L'ouvrage met en évidence les capacités des sciences de l'information et de la communication à penser le rapport des technologies digitales à la société. Les technologies s'inscrivent dans des rapports de pouvoir déjà existants; au final, elles servent à accroître la puissance des puissants, mais néanmoins dans leurs marges permettent aussi à l'expression de nouvelles formes de créativité, de sociabilité et de citoyenneté.
Publié le : lundi 1 juin 2015
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EAN13 : 9782336382463
Nombre de pages : 196
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SOCIÉTÉ FRANÇAISE
DES SCIENCES DE SFSIC
L’INFORMATION ET DE
LA COMMUNICATION
La rencontre de l’informatique et de la connectique a ouvert
d’immenses perspectives, un Big Bang dont on a bien du
mal à prendre la mesure tant il génère d’énergie autrefois
enserrée dans les cultures locales, une vague en expansion
sur laquelle surfe le capitalisme insatiable de puissance,
dynamique comme jamais. L’objectif de ce livre est de tracer
des pistes d’investigation scientifi ques de ces nouveaux
univers toujours en reconfi guration, où se mêlent conceptions
et usages, intérêts et altruismes, créations et asservissements,
surveillances et libertés, révoltes et soumissions…
L’ouvrage met en évidence les capacités des sciences de
l’information et de la communication à penser le rapport des
technologies digitales à la société. Les auteurs reviennent sur
les concepts à l’œuvre dans leur champ d’étude, pour ensuite
présenter leurs méthodes d’investigation des dispositifs, en
s’intéressant tout aussi bien au projet des concepteurs qu’à
la capacité des usagers à les utiliser et les dépasser. Le livre
parvient à tenir les deux bouts, au plus près du terrain, celui
de l’évaluation des potentialités de certaines des nouvelles
technologies, mais aussi en prenant de la hauteur quand les
auteurs questionnent les conditions de leur adoption. Plus
le regard s’éloigne, plus le point de vue devient critique, car
la somme des enthousiasmes suscitée par la confrontation
à chacune des innovations, considérées isolements, ne
fait pas pour autant le bonheur de tous. Les technologies
s’inscrivent dans des rapports de pouvoir déjà existants ; au
fi nal, elles servent à accroître la puissance des puissants,
mais néanmoins dans leurs marges permettent aussi à
l’expression de nouvelles formes de créativité, de sociabilité
et de citoyenneté.
Cyril Masselot est Maître de Conférences à l’Université de
FrancheComté, chercheur au CIMEOS, (EA 4177) Université de Bourgogne, Vice
président de la SFSIC, chargé de la communication.
SOUS LA DIRECTION DE
Paul Rasse est Professeur à l’Université de Nice Sophia-Antipolis,
directeur du laboratoire d’I3M (information, milieux, médias, médiation) CYRIL MASSELOT et de PAUL RASSE
des Universités de Nice - Sophia Antipolis et du Sud Toulon Var, (EA 3820),
Vice président de la SFSIC.
ISBN : 978-2-336-30736-7

OW
Illustration de couverture : www.shodan.io
SCIENCES, TECHNIQUES ET SOCIÉTÉ
Sous la dir. de Cyril MASSELOT et de Paul RASSESCIENCES, TECHNIQUES
ET SOCIÉTÉ
RECHERCHES SUR LES
TECHNOLOGIES DIGITALESCréation et mise en page
Atelier Congard
www.atelier-cd.fr
© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-30736-7Sous la direction de
Cyril MASSELOT et de Paul RASSE
SCIENCES, TECHNIQUES
ET SOCIÉTÉ
RECHERCHES SUR LES
TECHNOLOGIES DIGITALES
ÉDITIONS L’HARMATTANSommaire
Avant-propos 7
Daniel Raichvarg, Christian Le Moënne et Nicolas Pélissier
Introduction. Ce que les technologies font à la société 11
Paul Rasse
TIC en société : pour une approche info-communicationnelle
de la culture numérique 25
Brigitte Juanals
Une sémiotique critique du numérique est-elle possible ? 35
Matteo Treleani
Des communautés numériquement constituées :
vers une grammatisation des relations 47
Cléo Collomb
Préfiguration, configuration, figuration : dialectiques
entre sens, supports et dispositifs dans le design des TIC 59
Thierry Gobert et Nicole Pignier
Approche transactionnelle et SIC 69
Isabelle Cailleau
Les TIC, le MOTIF et la « gestionnarisation » de la société 79
Pascal Robert
Pratiques info-communicationnelles et mobilisation :
le cas de l’Italie 89
Paola Sedda
Le rôle des médias dans le débat sur la gestion
des déchets nucléaires et le projet Cigéo 101
Yeny Serrano
De la réunion publique vers le dispositif internet :
migrations et reformatages du débat public autour
du centre de stockage de déchets radioactifs CIGEO 113
Anne Masseran et Agnès WeillSciences, techniques et société
Immersion, subjectivité et communication 125
Olivier Nannipieri, Isabelle Muratore,
Philippe Dumas et Franck Renucci
« Hack » Le Petit Poucet : pratiques de communication
géolocalisées à l’ère des dispositifs mobiles 135
Lilyana Valentinova Petrova
Étudier les traces numériques de la ville : la frontière
entre en-ligne et hors-ligne 147
Marta Severo et Alberto Romele
La pratique de la photographie mobile : l’exemple de Grindr 157
Mélanie Mauvoisin
Construction de savoir expérientiel : mère enceinte(s)
et /ou mère(s) connectée(s) 167
Synda Ben Affana
Les TIC favorisent-elles l’émergence d’une gouvernance
participative par l’autodétermination d’acteurs
engagés en réseaux ? 177
Lucia Granget et Isabelle Pybourdin
Liste des auteurs 191Avant-propos
1 2Daniel Raichvarg , Christian Le Moënne
3et Nicolas Pélissier
ous trouverez ci-après l’un des cinq ouvrages issus des actes
edu XIX  Congrès de la Société Française des Sciences de l’In-Vformation et de la Communication (Université de Toulon,
juin 2014). Ce Congrès, qui se tient tous les deux ans, est un
événement scientifique majeur dans la structuration de notre discipline et
de ses champs de recherche. Il rend compte de la diversité des travaux
de chacun et témoigne de la place des Sciences de l’Information et de
la Communication au sein des Sciences Humaines et Sociales. Il est
moment clef d’expression et de débat mais aussi de représentations et
d’afrmation de notre appartenance à une communauté de savoirs.
À Toulon, lieu d’implantation de la plateforme Télomédia dédiée aux média
numériques, la SFSIC avait choisi d’éclairer l’identité des SIC en valorisant
des problématiques et des recherches sur les pratiques sociales confrontées
aux évolutions des dispositifs techniques et technologiques. Il s’agissait non
seulement d’analyser les effets de la mutation numérique, mais également la
façon dont celle-ci travaille et recompose nos relations aux systèmes
techniques antérieurs. Il s’agissait de mettre en évidence à la fois les recherches
sur les technè et sur les praxis, sur les relations aux outils et sur les savoir-faire
pratiques. Trois types d’interrogations ont structuré les échanges.
D’une part, comment penser la genèse des technologies
d’information-communication ? Que doivent-elles à la technique et à la science,
deux grands registres dont certaines analyses estiment qu’ils ont été
teenus séparés jusqu’au xix  siècle, avant qu’ils ne se rencontrent pour former
les technosciences ? Et que dire encore des choix, des contraintes, de la
1. Professeur Université de Bourgogne (laboratoire CIMEOS), Président du Comité
eScientifque du XIX  Congrès et actuel président de la SFSIC.
2. Professeur Université Rennes II (laboratoire PREFICS), Président de la SFSIC lors du
eXIX  Congrès et actuel Président d’Honneur.
3. Professeur Université Nice Sophia Antipolis (laboratoire  I3M), Président du Comité
ed’organisation du XIX  congrès et coordonateur éditorial des cinq ouvrages issus de ce congrès.
7part de créativité, des agencements qui ont conduit à ce qu’elles sont
aujourd’hui ? Bref que savons-nous sur les façons dont elles se construisent ?
D’autre part, que font les technologies d’information et de
communication à la société ? Comment transforment-elles notre façon d’être
ensemble, d’échanger ou de nous diviser, au travail, dans la sphère
domestique, dans les espaces multiples d’apprentissages, sur les scènes
de mouvements sociaux, des pratiques culturelles ? Quels en sont les
usages passifs ou actifs, les détournements, les fractures ? Comment
transforment-elles le rapport de chacun au Monde et à ce qui le fait
exister (intimité, publicité, contrôle, secret, lien social,
représentations…) ? Comment sont-elles questionnées par l’art et la création,
réinventées dans les loisirs, mobilisées par les politiques publiques ?
Enfin, comment les Sciences de l’Information et de la Communication
conçoivent et mettent-elles en place les enseignements universitaires
théoriques et pratiques nécessaires aux acteurs et futurs acteurs chargés
de développer les usages des technologies de l’information et de la
communication ? Quels savoirs et savoir-faire professionnels,
extra-professionnels ou socioculturels faut-il mobiliser pour les maîtriser et quelles
sont les formations adaptées au développement de ces compétences ?
Les textes proposés ici mettent en évidence la contribution féconde
des travaux en sciences de l’information et de la communication
aux réponses à ces diverses et importantes interrogations. Ils ont
été retenus à l’issue d’une sélection exigeante par le Conseil
d’Administration de la SFSIC. Publiés en cinq volumes thématiques
correspondant aux différents axes du Congrès de Toulon, ils sont bien
edistincts des actes en ligne du XIX  Congrès disponibles sur la
plateforme www.SFSIC2014.sciencesconf.org.
Ces volumes inaugurent une nouvelle collection de la SFSIC
distribuée par les Éditions l’Harmattan, qui ont un rôle de premier plan
dans la valorisation des travaux français en sciences de
l’information et de la communication. Cette coopération éditoriale inédite
a pour objectif essentiel d’assurer la diffusion la plus large possible,
sur le territoire national et surtout dans le bassin francophone,
des recherches présentées dans le cadre des grandes
manifestations organisées ou labellisées par notre société savante : congrès,
journées doctorales, colloques thématiques, assises… Une mention
particulière mérite d’être faite au Prix Jeune Chercheur, qui
récompense tous les deux ans une thèse singulière soutenue dans notre
discipline, et dont le gagnant voit aussi son travail publié dans la
présente collection.
8eLes cinq ouvrages issus du XIX Congrès
(Toulon, juin 2014)
Vers une culture médi@TIC ? Médias, journalisme et espace public à
l’épreuve de la numérisation, sous la direction de Nicolas Pélissier et
Elise Maas
Art et création au prisme des TIC, sous la direction de Mélanie
Bourdaa, Julia Bonnacorsi et Daniel Raichvarg
Numérique, éducation et apprentissage : Les Enjeux
communicationnels, sous la direction de Laurent Collet et Karsten Wilhem.
Sciences, techniques et société : recherches sur les technologies
digitales, sous la direction de Paul Rasse et Cyril Masselot
Organisations digitales : individus, santé, déontologie en contexte
numérique, sous la direction de Élizabeth Gardère et Christian
Le Moënne
9Introduction
Ce que les technologies font à la société
uelques grandes révolutions technologiques jalonnent
histoire de l’humanité, nous sommes entrés dans l’une d’elles il Qy a peu de temps, sans doute à peine depuis deux décennies et
cela paraît déjà bien loin au regard de la rapidité et de la radicalité des
transformations qui affectent notre façon d’être, seuls et ensembles, au
travail et chez nous, ici ou ailleurs, abstraits et projetés dans les
nouveaux univers digitaux. Il revient aux sciences de l’homme et la société,
notamment aux sciences de l’information et la communication, de la
problématiser et de l’étudier. Ce livre y contribue en rassemblant des
travaux de chercheurs interrogeant les rapports entre technologies et
société, en traçant ainsi, chacun à leur façon, des pistes d’investigation
possible. Comme l’une des grandes caractéristiques de ces nouveaux
univers est qu’ils sont mouvants, en perpétuelle transformation, je
me propose, pour commencer, de les raccrocher aux marges mieux
connues du passé, d’en esquisser l’histoire pour dresser un panorama
sommaire de la révolution technologique en cours.
Si l’on s’inscrit dans la perspective ouverte par l’École des Annales,
notamment par Bloch, Febvre et Braudel, les événements de la grande
histoire n’interviennent qu’à la marge, ou encore comme des
accidents brisant le cours naturel des choses, avant que les mouvements
longs, plus puissants et surtout plus prégnants, ne reprennent le
dessus (Wulf 2013 : p. 17, Rasse 2006 : p. 19). Là, les découvertes
scientifiques ou les innovations techniques n’interviennent qu’à partir du
moment où elles modifient les sociétés en profondeur, soit qu’elles les
bousculent et annoncent la fin d’une époque, soit qu’elles se diffusent
sufsamment pour dynamiser et transformer les complexes
technologiques, économiques et sociaux en place. Autrement dit, ce n’est pas
l’invention scientifique et technique qui est déterminante mais la
dynamique qu’elle suscite et son impact sur les sociétés.
11P. Rasse
On peut commencer cette histoire-là par la révolution du
néolithique, l’époque où l’homme se sédentarise, qu’il devient immobile
en abandonnant son statut de chasseurs-cueilleurs pour se consacrer
à l’agriculture et à l’élevage. Jusque-là, sa survie dépendait de sa
mobilité, de ses capacités à parcourir d’immenses territoires pour trouver
les éléments indispensables à sa subsistance. À partir du moment où
il s’installe, il peut développer un complexe de techniques
agropastorales et accumuler des provisions pour rendre son alimentation
moins aléatoire, il peut améliorer son habitat pour se protéger
davantage des intempéries, de la convoitise et des incursions. Mais mieux
il s’installe et plus il s’enracine, l’espace se referme sur lui. Désormais,
il est prisonnier du milieu environnant dont il doit tirer l’essentiel de
ce qui est nécessaire à son existence. Pour se nourrir, se vêtir,
s’abriter des intempéries, défendre sa famille, son cheptel et ses récoltes
contre les ravageurs ou les pillards, il doit jouer au mieux avec les
caractéristiques spécifiques géologiques, physiques, climatiques du lieu.
Il doit exploiter au mieux les ressources immédiatement disponibles
à proximité, à moins d’une demie demi-journée de marche s’il veut
être rentré chez lui le soir, car tout ce qu’il utilise désormais, il doit
le porter sur son dos par des sentes inexistantes. Les outils sont
rudimentaires : la houe, le bâton à fouiller, le pilon, la hache, le marteau
et autres percutants, quelques principes d’irrigation, d’engraissement
du bétail et de rotation des cultures, des façons de bâtir à partir de
matériaux immédiatement disponibles. Le temps même est
immobile, cyclique, seul le mouvement des saisons, constamment, qu’elles
soient bonnes ou mauvaises, rythme la vie en profondeur. Enfermé
qu’elle est sur son territoire, la diffusion du progrès est bien lente ; il
faut par exemple des millénaires pour que se généralise une
innovation technique prodigieuse comme l’usage des bêtes de trait, connu
en Europe dès la Préhistoire.
À partir de là, les technologies permettant aux sociétés d’échapper à
leur condition d’immobilité et d’isolement deviennent essentielles,
car durant des millénaires les moyens de transport sont demeurés
inexistants. Seul l’essor de la navigation rend possible des échanges
pérennes, d’ampleur, et avec l’émergence des grandes civilisations,
celles de l’antiquité par exemple, autour de la Méditerranée devenue
un grand espace de communication et d’échange entre elles. Les
premiers grands empires assimilent les savoirs techniques des peuples
vaincus, et peuvent développer la science comme une forme de
connaissance différente, car détachée des contingences matérielles et
de l’enracinement local des savoirs vernaculaires (Rasse, 2014). Pour
12Introduction
la première fois, sans doute à partir de la Renaissance, l’astronomie,
la géométrie, la cartographie et la géographie vont féconder le
savoir-faire des marins et des navigateurs, leur permettre de conquérir
le monde, tandis que les techniques d’imprimerie facilitent comme
jamais une première diffusion des savoirs.
eCependant, jusqu’au 19 , les conditions de transport demeurent
effroyables. Dans la quatrième de ses Dix-huit leçons sur la société
industrielle, Raymond Aron reprend la proposition de Paul Valéry selon
laquelle Napoléon Bonaparte mettait à peu près le même temps que
Jules César pour aller de Paris à Rome, autrement dit que depuis
l’Antiquité, les moyens de communication n’avaient quasiment pas évolué
en dépit d’importantes améliorations techniques comme le cerclage
des roues de chariot, le train mobile, ou le collier d’épaule et le
palonnier pour l’attelage en ligne (Daumas, 1992 : pp. 5 et suiv.). « Que ce
soit en Europe, aux USA ou en Chine, que ce soit avec des chevaux, des
voitures, des bateaux, ou des coureurs à pied, s’exclame Braudel, il est
de règle de faire au plus 100 km par 24 heures » (Braudel, 1988 : p. 372).
Toujours le même problème : trop peu d’échanges pour développer les
voies de communication et trop d’énergie à mobiliser sur de trop
mauvais chemins pour développer l’échange. Certes le monde a commencé
à transformer, de nouvelles forces l’agitent, mais il reste embourbé,
retenu par les difcultés et la précarité des moyens de transport.
eLa machine à vapeur, dans la seconde moitié du xix  siècle, utilisée
pour les locomotives ou les steamers a révolutionné les modes de
transport, permit la rencontre du charbon et du minerai de fer, puis
l’exploitation des autres formes d’énergie et des matières premières,
sonnant le glas des territoires hérités du néolithique jusque-là
essentiellement refermés sur eux-mêmes (Weber, 1998). Elle a
surtout permis d’approvisionner d’immenses usines qui produisent à la
chaîne, en masse et à moindre coût, des objets standardisés de grande
consommation, pour ensuite les distribuer et les acheminer un peu
partout dans le monde, avant de les commercialiser aux dépens des
modes de production agricoles, artisanaux, locaux, qu’elles ruinent.
La grande majorité des populations des pays développés accède à
certaines formes d’opulence matérielle, alimentaire, vestimentaire,
culturelle jusque-là réservée à une minorité, tandis que les
équipements collectifs de masse assurent, eux, la sécurité, le loisir, la santé,
comme jamais auparavant. Et tant pis si tout cela est le résultat d’un
travail de plus en plus intense et aliénant, du mal-être et de la
solitude croissante aux portes des cités. Les industries culturelles, la
télévision notamment, analgésiques, sont là pour compenser et oublier.
13P. Rasse
Et ce principe conduira à la société de production industrielle et de
consommation de masse, dont mai 1968 marque le sommet et déjà le
déclin. Avant qu’une seconde révolution technologique, symbolisée
par la rencontre du téléphone et de l’informatique, donne un nouveau
soufe aux forces libérées et appropriées par le capitalisme industriel.
Revenons sur les processus qui ont permis la digitalisation de nos
univers et leur circulation planétaire. Jusqu’à ces dernières décennies, la
gestion de l’information, toujours pléthorique, d’une communauté de
vie ou de travail, la somme des documents de peu d’importance
nécessaires au fonctionnement des sociétés modernes, des administrations,
des banques ou des grandes entreprises, leur organisation et leur
exploitation exigeaient de mobiliser des cohortes de bureaucrates
submergés par la paperasserie, qui, bien sûr, coûtaient très cher pour des
résultats peu fiables et toujours trop longs à obtenir. L’informatique
a résolu le problème ; il devient tellement plus facile d’accumuler les
données les plus brutes et les plus insignifiantes, de les organiser, de
les retravailler pour les rendre utilisables. Jusque-là, les machines de
stockage et d’exploitation de l’information étaient demeurées
rudimentaires. Le premier calculateur électronique fabriqué en 1946,
par l’armée nord-américaine, appelé Electronic Numerical intégrator
and Calculator (ENIAC), comprenait 18 000 tubes sous vide, qui déjà
remplaçaient les 760 000 pièces et rouages mobiles du précédent
système, développé par IBM et l’Université d’Harvard (Mark 1). Il pesait
2encore 30 tonnes et occupait une pièce de 200 m , pour des
performances guère supérieures à celle d’une console de jeux, qui tiendrait
aujourd’hui dans une poche (Drancourt, 1998 : p. 293, Baudet, 2004 :
p. 391 et suiv.). Dans l’étape suivante, l’invention des transistors, puis
des circuits intégrés, et la miniaturisation de l’ensemble a rendu
progressivement disponible, pour tous et pour toutes les applications
possibles, même les plus insignifiantes, un dispositif jusque-là réservé aux
sphères de pouvoir les plus essentielles : l’US Army ou la gestion des
grands centres de décision industrielle (Baudet, 2004 : p. 404 et suiv.).
Entre un transistor isolé produit en 1965, et un autre intégré dans une
puce vingt ans plus tard, les coûts de fabrication ont encore été divisés
, 1990 : p. 347)par 10 000 (Jacomy . Et le mouvement s’est poursuivi,
permettant de traiter toujours plus d’informations aux moyens de machines
aux prouesses toujours plus stupéfiantes. Et chacun, enthousiaste
ou inquiet, mais toujours fasciné, a pu observer comment elles
s’insinuaient dans la vie quotidienne, professionnelle puis domestique.
Les travailleurs en exploraient les possibilités, autant qu’ils
commençaient à en subir les conséquences, dans un contexte déjà fortement
14Introduction
bouleversé par la crise économique. Les nouvelles technologies,
se demandaient encore Perriault et Linhart dans les années 1990,
« aident-elles les femmes et les hommes, ou bien les perturbent-elles
dangereusement » ? Et plus loin de préciser : l’informatique est-elle
« déqualifiante, disqualifiante, brutalement sélective, excluante », ou
au contraire peut-on fonder sur elle des espoirs « de rupture avec la
logique taylorienne de parcellisation des tâches » (Linhart, Perriault,
1992 : 2) ? On sait maintenant mieux qu’elles ne sont ni bonnes ni
mauvaises, mais sans doute moins au service de la créativité et de la
connaissance désintéressée, que de la puissance du pouvoir en place.
Les services de comptabilité et de gestion sont été les premiers à
utiliser ces technologies, quand il ne s’agissait encore que de
calculateurs électroniques, pour approfondir la rationalisation du travail,
l’évaluation des coûts, le fameux rendement de chaque activité. Le
taylorisme focalisait ses efforts sur la chaîne de production, sur les
fabrications en série, où pouvaient être amortis les coûts induits par la
mesure des performances de chaque activité (le fameux rendement).
L’informatique a permis, non seulement d’exacerber les calculs de
rentabilité dans les secteurs où ils avaient déjà été développés, mais
encore de les étendre à toutes les autres activités. Les espaces de
liberté, d’autonomie et de pouvoir, dont jouissent encore les employés,
se défont face aux données brutales crachées par l’ordinateur, quand
telle façon de faire, telle méthode se révèle trop coûteuse. D’autant
plus que l’informatique facilite le contrôle immédiat, précis, de bien
des activités qui exigeaient autrefois que l’employeur gagne ou achète
la confiance des employés. Prenons les caissières des grands magasins,
par exemple ; l’informatisation de leur poste a permis d’automatiser
la gestion des stocks et les processus de réapprovisionnement, mais
surtout de simplifier le travail des caissières pour le rendre accessible
à tous et accroître la pression des chômeurs, mais aussi de compter
le nombre de clients traités par chacune, de contrôler les erreurs de
caisse et les chapardages, d’évaluer leur rapidité, de mieux ajuster leur
nombre aux flux de clientèle, de façon qu’elles soient en permanence
soumises à la pression des files d’attentes, et n’aient plus jamais de
1moment de répit…
Plus les coûts des machines et des logiciels baissent, plus ils
progressent en capacité, et plus ils s’insinuent par tous les interstices,
1. Dans les années 1980, j’ai eu l’occasion de mener des recherches sur ce sujet dans les
grands magasins, les industries de la parfumerie, et la banque. Cf. Roselyne Chaumont
et Paul Rasse, Nouvelles technologies et nouveaux droits des travailleurs, rapport pour le
ministère de la Recherche et de l’Industrie, Nice, ANAIS, 1985.
15P. Rasse
dans tous les domaines de l’activité humaine qu’ils transforment ; la
production industrielle bien sûr (productique, robotique), mais
aussi l’administration et le secrétariat (bureautique), la circulation de
l’argent (monétique), la gestion de la maison (domotique), les réseaux
de communication (télématique), pour ne citer que les plus
développés d’entre eux. De manière générale, l’informatique étend, d’une
part, la créativité des salariés les plus qualifiés, facilitant la
suppression de certaines tâches fastidieuses, et de l’autre, elle déqualifie ou
rend obsolètes les compétences des employés les moins qualifiés. Les
vendeuses des grands magasins, pour revenir à elle, étaient tout à la
fois démonstratrices, conseillères de la clientèle, responsables de la
gestion du stock et de l’approvisionnement de leurs rayons. Elles se
sont retrouvées opératrices, assises derrière une machine, avec pour
principale mission de présenter les articles à un lecteur optique
d’étiquettes, avant que la prochaine étape, celle des caisses automatiques,
ne les supprime définitivement.
L’informatique facilite et rend possible l’approfondissement de la
division des tâches à une échelle toujours plus vaste, en assurant la
contrepartie indispensable : réguler, contrôler, coordonner,
approvisionner l’ensemble. Les progrès de la connectique ajoutent à ces
dispositifs une dimension tout à fait nouvelle. En reliant entre eux les
ordinateurs grands et petits, qui n’étaient encore que des centres
isolés (ou quasiment isolés) d’accumulation et de traitement de
l’information, d’aide à la décision, de pilotage des machines, la télématique
ouvre une ère nouvelle.
La connectique à coût infinitésimal
Qu’elle soit “couchée” dans les livres, sur des bandes ou des disquettes
magnétiques, l’information circulait encore à la vitesse des moyens de
transport de l’époque (le navire, la voiture, l’avion). Avec le télégraphe,
elle parvient à voyager le long de câbles à la vitesse de l’électricité, ce
qui, à l’échelle de la planète, la rend quasiment instantanée. Mais pour
faire communiquer entre eux deux terminaux télégraphiques ou
téléphoniques, il fallait encore jusqu’à une période récente, qu’ils soient
reliés de bout en bout par un fil. Autrement dit, il fallait établir une
série de connexions permanentes ou temporaires ajoutant les unes aux
autres des portions de réseau, jusqu’à relier les deux terminaux entre
eux. Et tout cela nécessitait de mobiliser des armées de standardistes
regroupées dans d’immenses centres de tri, de façon à connecter les
bonnes sources aux bons destinataires. Le premier central de tri
électronique a été implanté aux États-Unis, en 1946. Sa généralisation
16Introduction
progressive a simplifié la gestion des connexions nécessaires pour
mettre en relation les personnes, la dissection des messages en bits
télé orientés a permis d’accroître le nombre de discussion voyageant
sur le même fil… Et cependant, les coûts de communication restaient
élevés dès qu’ils dépassaient un rayon de quelques dizaines de
kilomètres, ce qui les réservait aux hommes de pouvoir et aux
informations essentielles, ou au moins importantes, si bien que tout
bavardage sans utilité immédiate y était inconvenant.
L’historien des techniques Jean Baudet situe la naissance la
télématique à l’année 1977, c’est le moment où l’ISO (organisation
internationale de normalisation), engage ses travaux pour définir une norme
de connectivité permettent de relier entre eux les ordinateurs qui
jusque-là ne fonctionnaient au mieux qu’en réseaux internes, reliant
entres elles des machines relativement proches les unes des autres et
a minima produites par le même fabriquant (Baudet, 2004 : p. 486 et
suiv.). Ce n’est qu’un début, car il faudra bien des années pour imposer
à tous un langage commun qui permette l’échange de données entre
des machines de plus en plus diversifiées. Mais il faut encore, pour
que l’innovation ait un intérêt anthropologique, c’est-à-dire qu’elle
amène une modification conséquente des modes de vie de l’ensemble
de la population, que les réseaux de communication deviennent
accessibles partout, à tout moment, et à des coûts sufsamment bas
pour que tous puissent l’utiliser en permanence. Et là, on est
quasiement déjà dans la seconde décennie du xxi  siècle. Ce moment où les
nouveaux dispositifs technologiques rendent possible l’instauration
de relations permanentes, à un coût dégressif approchant
l’infinitésimal, et donc accessible à toute forme d’entreprise, comme à un
nombre croissant d’individus.
L’informatique, la connectique auxquelles s’ajoute la géolocalisation
n’en finissent plus de transformer nos univers domestiques autant que
professionnels. Et ces technologies prodigieuses ont le mérite de se
développer à une vitesse exponentielle facilitant la mobilisation de
l’intelligence collective et la division des tâches à des échelles toujours plus
vastes, planétaires cette fois. Le processus d’accumulation des savoirs
et de confrontation des connaissances engagé depuis l’Antiquité,
poursuivi à la Renaissance et au siècle des Lumières, s’était longtemps limité
à quelques cénacles de savants, qui devaient sans cesse voyager pour
accéder aux lieux d’information (bibliothèques, universités, cabinets de
curiosités, musées…) ou pour rencontrer leurs homologues, échanger,
débattre avec eux de leurs découvertes, tandis que les savoirs techniques
immédiatement utiles demeuraient irrémédiablement vernaculaires,
17P. Rasse
enfermés dans le local et les corporations. La fécondation de la
technique et de la science débute sans doute à la révolution française avec
l’invention du mètre étalon ; le mot de technologie lui-même pour
déecrire cette rencontre n’apparaît qu’au cours du 19 et ne prend
véritaeblement d’ampleur qu’au cours du xx  siècle. La connectique et
l’informatique donnent à la circulation des savoirs une dimension planétaire.
Elles permettent le stockage, le tri et l’accès à un ensemble de données
toujours plus vastes, tout en assurant la coprésence des intelligences
du monde. Les sciences et les techniques progressent d’autant plus vite
qu’elles mobilisent plus de cerveaux, les amenant à coopérer, et
qu’offertes à la raison de tous, elles sont soumises à critique et à correction
constantes (Lévy, 1994). Et le rythme des découvertes est d’autant plus
rapide, que les investissements, à la mesure des enjeux économiques,
sont considérables, mobilisant toujours plus de monde. Le mouvement
s’accélère encore avec la désindustrialisation de ces mêmes pays pour
lesquels la recherche et l’innovation technique deviennent la condition
sine qua non du maintien de leur position. La recherche occupe une
place prépondérante au sein des grandes multinationales, mais
aussi dans bien des PME qui travaillent dans le secteur effervescent des
nouvelles technologies, du design et de la création (Moulier Boutang,
2007 et 2008 et Rosa, 2013). Les laboratoires publics, les universités
profitent de l’effet de levier produit par ce mouvement pour se
développer. Le domaine des humanités en bénéficie lui aussi, car il est en toile
de fond une des conditions du progrès scientifique et technique, ne
serait-ce que pour sa place dans la formation des cadres et l’élévation
du niveau de culture générale de l’ensemble des populations aux prises
avec les nouvelles technologies.
Les TIC offrent au fordisme un nouveau soufe, là où justement,
depuis les années 1970, la critique consumériste s’était faite plus
virulente, dénonçant la massification et la standardisation des modes
de vie, tandis que, de leur côté, les conglomérats industriels avaient
de plus en plus de difculté à gérer leur personnel et à évoluer pour
s’adapter à un environnement économique et social, dont les
mutations allaient en s’accélérant. Cette fois, ce n’est plus seulement la
finance, les matières premières, les objets de consommation, ou les
éléments indispensables à leur assemblage qui voyagent, mais aussi toute
l’information nécessaire à leur conception, leur réalisation et leur
commercialisation. La première mondialisation a été essentiellement
celle des flux financiers (Berger, 2003), la seconde mondialisation
devient celle de la production et de la consommation à l’échelle
planétaire. Le capitalisme a maintenant à sa disposition les technologies
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