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Sénégal

De
258 pages
Le présent ouvrage contribue à la compréhension des stratégies développées par la petite paysannerie et les dynamiques qui animent les exploitations agricoles familiales permettant la production de biens nécessaires à l'alimentation et l'entretien des familles. La capacité des paysans à prendre en main leurs propres préoccupations a été mise en évidence par l'émergence d'organisations, de groupements, d'associations et d'unions dans tout l'espace rural sénégalais.
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Amadou Makhouredia DiopSÉNÉGAL
DYNAMIQUES PAYSANNES ET SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE
La majorité de la population sénégalaise est rurale. Elle vit
de l’agriculture ou d’activités qui en dépendent. Les moyens de
production ont relativement peu évolué au cours des dernières
décennies, même si la culture attelée et l’introduction de
nouveaux matériels ont considérablement amélioré les conditions SÉNÉGALde production et diminué la pénibilité du travail. La recherche
agronomique a permis d’atténuer la dégradation de l’outil de
production.
Le présent ouvrage contribue à la compréhension des stratégies DYNAMIQUES PAYSANNES
développées par la petite paysannerie et les dynamiques qui ET SOUVERAINETÉ ALIMENTAIREaniment les exploitations agricoles familiales permettant la
production des biens nécessaires à l’alimentation et l’entretien des
Le procès de production, la tenure foncièrefamilles. La question foncière reste soumise à des tâtonnements
et la naissance d’un mouvement paysanqui sont le fait de sa complexité. Les croyances et les pratiques
traditionnelles en la matière ne semblent pas encore prêtes à laisser
la place à des règles modernes. La capacité des paysans à prendre
en main leurs propres préoccupations a été mise en évidence par
l’émergence d’organisations, de groupements, d’associations et
d’unions dans tout l’espace rural du Sénégal.
Amadou Makhourédia Diop est né en mai 1956 à Louga, au nord
du Sénégal. Après des études primaires à Mbédiène Fall, il intègre
le Prytanée militaire de Saint-Louis où il obtient le baccalauréat
(série C) en 1976 avant d’aller en France pour y faire des études
de Mathématiques et d’Économie à l’université Paul Sabatier
et à celle des Sciences sociales. En 2011, il soutient une thèse de
doctorat à l’Institut National Polytechnique de Toulouse. Il est actuellement chef
du département d’Économie et sociologie rurales de l’ENSA de l’Université de Thiès
et responsable du master Développement de chaines de valeur et entrepreneuriat
agricole et agroalimentaire.
Préface d’Yves Guillermou
Postface de Fodé Ndiaye
Illustration de couverture : © vilant - Thinkstock
ISBN : 978-2-343-10852-0
26 €
Amadou Makhouredia Diop
SÉNÉGAL
DYNAMIQUES PAYSANNES ET SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE








SÉNÉGAL
DYNAMIQUES PAYSANNES
ET SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE

Le procès de production, la tenure foncière
et la naissance d’un mouvement paysan


AMADOU MAKHOURÉDIA DIOP





SÉNÉGAL
DYNAMIQUES PAYSANNES
ET SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE

Le procès de production, la tenure foncière
et la naissance d’un mouvement paysan




























































© L’HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-10852-0
EAN : 9782343108520







À mon père et à ma mère qui ne sont plus de ce monde,
À vous qui m’avez tout donné.
À ma famille du Sénégal et de Toulouse.
7


SOMMAIRE
Remerciements ................................................................................... 11
Sommaire .............................................................................................. 9
Préface ................................................................................................ 13
Liste des sigles et acronymes ............................................................. 23
Introduction générale .......................................................................... 29

PREMIÈRE PARTIE

CONTRAINTES ET MUTATIONS DE L’AGRICULTURE
SÉNÉGALAISE

Introduction de la première partie ...................................................... 47
Chapitre I : Le procès de production et sa lente évolution ................. 49
Chapitre II : Les problèmes actuels de l’activité agricole .................. 73
Chapitre III : La question foncière dans le Kajoor et la loi
sur le domaine national ................................................................ 101
Conclusion de la première partie ...................................................... 131

DEUXIÈME PARTIE

STRATÉGIES PAYSANNES ET MODES D’ORGANISATION

Introduction de la deuxième partie ................................................... 135
Chapitre IV : Les stratégies paysannes d’adaptation aux mutations
agricoles ....................................................................................... 137
Chapitre V : La production et la transformation agricoles
entre organisation collective et initiatives individuelles ............. 153
Chapitre VI : De l’encadrement des autorités à l’émergence
d’un mouvement paysan .............................................................. 189
Conclusion de la deuxième partie .................................................... 217
9
Conclusion générale ......................................................................... 219
Postface ............................................................................................ 223
Bibliographie .................................................................................... 231
Liste des tableaux, graphiques, cartes et schémas ............................ 243
Glossaire ........................................................................................... 245
Table des matières ............................................................................ 251

10


REMERCIEMENTS
J’exprime toute ma gratitude à Yves Guillermou et Fodé Ndiaye qui
ont accepté d’écrire la préface et la postface de ce livre. Mes
remerciements vont aussi à Mary Teuw Niane, Jacques Berthelot,
Mamadou Dansokho et tous ceux qui de près ou de loin m’ont permis
de mener à bien ce modeste travail.

11


PRÉFACE
Dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, des voix illustres
se sont élevées pour dénoncer le scandale de la faim dans le monde,
tandis que des débats souvent acharnés s’engageaient pour définir les
causes réelles du fléau et les moyens de l’éradiquer. Pendant
longtemps, le « boom » démographique (assorti de perspectives
apocalyptiques) a été invoqué comme facteur déterminant dans le cadre des
instances internationales et des médias les plus influents des grandes
puissances occidentales. À ce discours dominant, des courants critiques
d’orientation « tiers-mondiste » ou « anti-impérialiste » opposaient
d’autres types d’explications, axées notamment sur la pauvreté rurale,
entretenue dans bien des cas par les inégalités en matière d’accès à la
terre, ou sur le caractère inégal des échanges économiques et
commerciaux entre pays industrialisés et pays pauvres – contribuant à
maintenir les seconds dans le rôle de pourvoyeurs de matières premières,
leur interdisant pratiquement tout développement autonome.
L’évolution du monde au cours du demi-siècle écoulé a conduit à nuancer ces
approches antagonistes, sans aboutir pour autant à de véritables
convergences.
En premier lieu, la catastrophe tant annoncée n’a pas eu lieu :
l’accroissement démographique enregistre au cours des dernières
décennies un ralentissement sensible (en particulier à l’échelle des pays les
plus peuplés), bien qu’inégal. Dans le même temps, la production
alimentaire mondiale a progressé à un rythme soutenu, au moins
comparable à celui de la population. Ceci étant, la question de la capacité
effective de l’ensemble des sociétés humaines à mettre en œuvre des
formes de gestion viable des ressources naturelles tant à l’échelle
locale que planétaire reste posée : sa complexité s’accroît même
constamment, du fait des transformations profondes des modes de vie, des
contraintes liées au changement climatique, etc.
D’autre part, les stratégies de développement orientées vers un
contrôle accru des ressources et un renforcement des capacités productives
nationales n’ont donné dans l’ensemble que des résultats limités. La
plupart de ces expériences, bénéficiant ou non d’un réel soutien
populaire, n’ont pas atteint leur principal objectif, à savoir l’édification
13
d’une base économique indépendante et durable. Elles ont contribué
surtout à l’aggravation de la dépendance externe, notamment à travers
le piège de l’endettement croissant, conduisant aux fameux
Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) : ceux-ci se traduisant par des
réductions drastiques des dépenses publiques (surtout en ce qui
concerne l’éducation et la santé) et une priorité absolue aux exportations,
afin de faire face au service de la dette ainsi qu’au poids croissant des
importations alimentaires.
Le problème du déficit alimentaire, revêtant certes des formes et une
intensité très variables, s’était en fait imposé bien avant les années
1980 comme une caractéristique générale du « monde en
développement ». Ce phénomène, lié en grande partie à l’accroissement très
rapide de la population urbaine, place les dirigeants des pays concernés
devant des choix difficiles : ils doivent veiller à l’approvisionnement
vivrier des villes à des prix abordables (condition de la paix sociale),
tout en incitant les paysans à rester à la campagne et accroître leur
production. Pour cela ils recourent, surtout en Afrique subsaharienne,
à toute une gamme de subventions, portant sur les intrants, afin de
réduire les coûts de production, mais aussi sur les prix des denrées de
base ; à quoi s’ajoutent des taxes douanières pour protéger la
production locale face aux produits importés. Enfin, les instances étatiques
s’efforcent de contrôler directement les principales filières de
commercialisation, s’attribuant au besoin une position de monopole. Or les
mesures de libéralisation initiées dans le cadre des PAS (et poursuivies
jusqu’à nos jours dans le cadre des négociations avec les institutions
internationales) visent précisément à éliminer progressivement, mais
systématiquement toutes mesures de type « protectionniste ».
L’offensive néolibérale s’accélère dans les années 1990, tirant parti
du « vide » consécutif à l’implosion du bloc soviétique. Elle suscite
néanmoins des résistances croissantes, s’exprimant entre autres à
ertravers les mouvements « altermondialistes ». Le 1 janvier 1995
marque l’entrée en vigueur des Accords portant création de l’Organisation
mondiale du Commerce (OMC), au terme de longues années de
négociations ardues dans le cadre de l’Uruguay Round du GATT, instituant
la dérégulation internationale et intégrant pratiquement l’ensemble des
pays du monde dans un vaste marché. La portée d’un tel événement sur
les agricultures des pays du Sud préoccupe à juste titre spécialistes et
représentants des sociétés civiles. Moins de deux années plus tard, Vía
Campesina, fédération internationale d’organisations paysannes,
défend vigoureusement le principe de souveraineté alimentaire, en
14
insistant sur son articulation étroite avec la « sécurité alimentaire » –
défendue par la FAO, mais rapidement déviée de son sens originel par
les partisans du libre-échange :
« Nous, Vía Campesina, savons que la sécurité alimentaire ne peut
être assurée sans tenir pleinement compte de ceux qui produisent
l’alimentation. […] Se nourrir est un droit humain de base. […] La
souveraineté alimentaire est le droit de chaque pays de maintenir et
développer sa propre capacité de produire son alimentation de base, en
1respectant la diversité culturelle et agricole. »
On peut relever au passage qu’il ne s’agit pas nécessairement d’une
idée entièrement nouvelle. Selon certains auteurs, Vía Campesina
aurait en fait réhabilité cette notion, dont l’origine renvoie aux périodes
d’expansion du capitalisme et aux rivalités entre grandes puissances
industrielles. Et dans ce contexte, un partisan convaincu du
libreéchange comme D. Ricardo avait exprimé dès 1815 ses inquiétudes sur
2les dangers de la dépendance extérieure en matière d’alimentation .
Les enjeux des débats sur la question sont souvent difficiles à saisir
pour le citoyen ordinaire des pays du Sud comme du Nord, du fait de
leur charge idéologique, de l’extrême diversité des situations concrètes,
et du caractère quasi permanent de l’insécurité alimentaire à l’échelle
de nombreux pays, perçue de plus en plus comme une grave menace
pour la paix mondiale. Depuis plusieurs décennies, la part de
l’humanité qui souffre de la sous-alimentation décroît régulièrement, mais
seulement en valeur relative. Il est à peine besoin de rappeler les
conséquences tragiques de la hausse brutale des prix des céréales et
oléagineux sur le marché mondial en 2007-2008 : le nombre total de
personnes sous-alimentées dépasse la barre du milliard, des émeutes de la
faim éclatent dans près de 40 pays... Les causes de ces phénomènes
peuvent être multiples et de caractère « local » (mauvaises récoltes,
distribution défectueuse des produits, spéculation ou marché noir...).
Mais ils reflètent surtout la situation de dépendance alarmante des
populations des pays pauvres vis-à-vis du commerce agroalimentaire
mondial et de ses aléas – pas toujours aussi « imprévisibles » qu’on le
3prétend .

1
Sommet de l’Alimentation, FAO, Rome, novembre 1996.
2 POUCH, Th. (2010). La guerre des terres : stratégies agricoles et mondialisation.
Paris : Choiseul, p. 175.
3
Dans le cas précis de la crise de 2007-2008, les experts officiels tentent de
fournir des explications hétéroclites à l’envolée inattendue des prix, pour éviter de
15
Les motifs d’inquiétude à l’échelle planétaire ne manquent pas. Si
les pays « émergents » ont prouvé leur capacité à élever régulièrement
leur productivité agricole ainsi que leurs exportations, ces progrès se
heurtent à la pénurie croissante de terres cultivables : selon la FAO,
entre 1985 et 2005 (donc en 20 ans), les disponibilités globales
auraient augmenté à un rythme dix fois plus faible que la population
mondiale (4,5 % contre 45 %). Dans ce contexte d’incertitude
croissante, la vulnérabilité des pays dits du Sud est bien sûr très variable.
Les investissements en infrastructures et en équipements de
transformation alimentaire contribuent en général à une hausse régulière de
la valeur ajoutée agricole, et partant à une réduction de la dépendance
alimentaire. Mais alors que la valeur agricole par tête a presque
doublé en 50 ans dans l’ensemble du monde en développement, elle
aurait plutôt baissé en Afrique subsaharienne : « C’est en partie pour
cela que les pays africains les plus pauvres dépendent deux fois plus de
l’importation pour l’alimentation aujourd’hui qu’il y a 20 ans. Cette
solution est dangereuse puisque les prix mondiaux sont de plus en plus
4fluctuants. »
Le Sénégal constitue un cas particulièrement intéressant à maints
égards – à condition de dépasser les multiples clichés et schémas
réducteurs dont il fait trop souvent l’objet. Ce pays semble offrir un
condensé des principales contraintes géoclimatiques et économiques
qui affectent l’ensemble des pays du Sahel, tout en se distinguant par
une insertion plus profonde (et ancienne) dans l’économie-monde, du
fait de sa position stratégique en matière d’échanges maritimes et du
poids de l’histoire coloniale, dont les répercussions au plan agricole et
alimentaire sont considérables : économie de traite basée sur
l’arachide, dépendance alimentaire antérieure à la Seconde Guerre
mondiale (avec le système d’importation de riz d’Indochine mis en place
par l’administration française), etc. Mais il n’est pas moins important
de prendre en compte la grande variabilité des conditions
agroécologiques du nord au sud du pays, ainsi que les réponses originales
élaborées par des sociétés paysannes et pastorales dotées de
patrimoines culturels aussi riches que divers, et capables d’innover
constamment, en période favorable ou en période de crise. Ces réponses

mettre en cause la responsabilité des grands pays exportateurs, dont les stocks
avaient considérablement baissé (BERTHELOT, J. (2013). Réguler les prix
agricoles. Paris : L’Harmattan, p. 24).
4
Worldwatch Institute (2011). Comment nourrir 7 milliards d’hommes. Paris : Éd.
de La Martinière, 2011, p. 63-64.
16
s’expriment au niveau du fonctionnement des unités de production
(notamment familiales), mais aussi en matière d’organisation
collective, à travers un tissu de groupements de producteurs ou associations
villageoises, structurés du niveau local au niveau national, et
remplissant une multitude de fonctions, de la fourniture de services à la
défense des intérêts du monde rural. Sur ce plan, la longue expérience
accumulée au Sénégal serait parmi les plus riches du continent.
Reconnues formellement comme partenaires des pouvoirs publics en matière
de politique agricole, les organisations paysannes sénégalaises ont
contribué à la formation en 2000 du Réseau des Organisations
Paysannes et de Producteurs d’Afrique de l’Ouest (ROPPA), dont l’action
porte sur la promotion de l’agriculture familiale, la lutte pour la
souveraineté alimentaire, l’intégration sous-régionale, les négociations
internationales…
Ceci dit, les relations entre l’État sénégalais et l’ensemble de la
paysannerie ont rarement été des plus faciles. Après une brève
expérience d’inspiration radicale basée sur le mouvement coopératif et
l’« animation rurale », l’appareil d’État recourt à un style
d’interven5tion lourd et technocratique , se traduisant par une succession de crises
et de malentendus. Les opérations de modernisation de plus en plus
coûteuses contribuent à une dégradation générale de l’économie du
pays, sans bénéfice pour les populations rurales, confrontées de
surcroît à des vagues de sécheresse récurrentes. La Nouvelle Politique
Agricole (NPA) d’inspiration libérale instaurée en 1984 intervient donc
dans un contexte pour le moins difficile. Ses objectifs officiels sont
clairs en ce qui concerne la réduction de l’engagement (et des charges)
de l’État, mais assez ambigus au sujet du rôle effectif de la
paysan6nerie . Il est malaisé de dresser actuellement un bilan objectif de cette

5
Dont l’un des instruments les plus célèbres (et controversés) est l’ONCAD
(Office National de Coopération et d’Assistance au Développement), créé en
1966 et dissous en 1980, instituant un monopole étatique sur la
commercialisation et l’ensemble de la filière arachide, rapidement perçu par les paysans
comme un instrument d’exploitation, et entretenant le clientélisme politique (cf.
CASSWELL, N. (1984, juin). « Autopsie de l’ONCAD : La politique arachidière
au Sénégal, 1966-1980 », Politique africaine, Karthala, n° 14, pp. 39-73).
6
Comme le relève à l’époque un observateur attentif qui s’interroge sur la
signification concrète de phrases comme « …une politique de désengagement
progressif au profit des paysans » (alors qu’il est surtout question de réduction des coûts
d’intervention et d’investissement pour l’État) : ne s’agirait-il pas en fait de
transférer aux paysans une grande partie des charges ? (DUMONT, R. (1986).
Pour l’Afrique, j’accuse. Paris : Plon, p. 180).
17
politique. Selon les auteurs d’une étude collective récente, elle aurait
contribué à une différenciation accrue du monde rural et donc à une
montée des inégalités : toutefois, « perdants » et « gagnants » se
retrouveraient parmi les principales catégories de producteurs (des
entrepreneurs aux paysans dans les exploitations familiales
traditionnelles). D’autre part, l’État conserverait un rôle important, à travers
une « co-régulation » de filières agricoles associant secteurs privés,
7organisations professionnelles et services publics .
Au total, le Sénégal se trouve confronté à un immense défi que l’on
peut résumer comme suit : comment inverser une évolution alarmante
caractérisée par une dépendance alimentaire croissante, compte tenu à
la fois des sévères contraintes climatiques, de la pénurie de terres
cultivables et du rythme d’accroissement de la population rurale et
urbaine ? Cette question redoutable, l’État sénégalais se la pose en fait
depuis l’Indépendance : et les fluctuations de sa politique agricole et
alimentaire reflètent la complexité de la situation. À première vue, quoi
de plus absurde que le maintien de la position dominante de l’arachide,
culture d’exportation dont les recettes réelles tendent à se dégrader
constamment ? De plus, celles-ci servent en grande partie à financer
des importations de riz asiatique : ne serait-il donc pas plus judicieux
d’affecter l’essentiel des superficies occupées par l’arachide aux cultures
vivrières locales, notamment aux mils et sorghos, dont la valeur nutritive
est très supérieure à celle du riz ? De fait, l’évolution relative des
superficies cultivées sur quatre décennies semble confirmer un tel
scénario : en 1998, mils et sorghos représentent 64 % du total contre
828 % pour l’arachide, soit une inversion absolue par rapport à 1960 .
Cependant, rien ne permet d’affirmer que cette tendance pourrait se
poursuivre jusqu’à l’élimination de la seconde. Car il importe ici de
tenir compte d’un facteur trop souvent négligé : l’attachement profond
(voire passionnel) de la grande majorité des paysans à l’arachide,
transmis de génération en génération. Ce phénomène s’explique par
des raisons très diverses, d’ordre non seulement « culturel », mais
9historique et sociopolitique , renforcées par les multiples usages de

7
DUTEURTRE, G. et P. N. DIÈYE (2010). Introduction générale in L’agriculture
sénégalaise à l’épreuve du marché, ISRA-Karthala, p. 48-9.
8 DUTEURTRE, G. et P. N. DIÈYE, (2010). op. cit., p. 25-6.
9
L’influence considérable de la confrérie mouride depuis l’époque coloniale étant
largement liée au contrôle de la production et de la vente de l’arachide, comme il
ressort de nombreux travaux, à commencer par la thèse remarquable de PÉLISSIER,
18
cette plante dans l’alimentation humaine locale (ainsi que dans celle du
bétail). Face à des conditions de plus en plus défavorables, les
producteurs déjouent constamment les calculs des experts, pour s’adapter à
leur manière à la chute des prix, à la suppression des subventions et
autres formes d’aide. Entre 1987 et 1995, la vallée du fleuve Sénégal
reçoit à elle seule 40 % des investissements dans le secteur agricole
contre 5 % seulement pour le bassin arachidier (représentant plus de
50 % des ménages ruraux et 2/3 des superficies cultivées), au nom
d’une politique d’« autosuffisance alimentaire » basée sur la riziculture
irriguée. Précisons toutefois que cette dernière s’est longtemps heurtée
à une résistance opiniâtre des groupements villageois autonomes de la
haute vallée du fleuve, lesquels visaient une autosuffisance locale,
basée sur la culture du mil et non du riz à destination des marchés
10urbains . Quoi qu’il en soit, l’ambitieux programme d’aménagement
rizicole, lié à la nécessité de rentabiliser les deux grands barrages de
Manantali et Diama, non seulement s’effectue à un rythme très
inférieur aux objectifs, mais aboutit à des coûts de production démesurés
(représentant le triple du prix du riz importé). D’où une nouvelle
« volte-face » de la politique officielle vers la fin des années 1990 : la
relance de la production d’arachide – en fait un doublement de celle-ci
11étant jugé nécessaire pour répondre aux besoins en riz importé . En
bref, il n’a jamais été question pour les paysans de « choisir » entre mil
et arachide : les deux sont jugés indispensables, et étroitement associés
au niveau des systèmes culturaux – comme il ressort clairement de
l’ensemble des travaux effectués depuis plusieurs décennies, y compris
des enquêtes d’Amadou M. Diop dans le cadre de l’ouvrage que nous
tentons de présenter ici.
Cet ouvrage est issu d’une thèse d’Université soutenue à l’Institut
Polytechnique de Toulouse le 4 février 2011. Cette thèse s’inscrit dans
un effort original pour rendre compte de la problématique de la
souveraineté alimentaire tant à l’échelle des producteurs agricoles d’une
région précise, de l’ensemble du Sénégal que de l’Afrique de l’Ouest.
Toutefois, la troisième partie, consacrée à la dimension internationale

Paul (1966). Les paysans du Sénégal. Les civilisations agraires du Cayor à la
Casamance. Saint-Yriex : Éd. Fabrègue, 939 p.
10
ADAMS, A. (1977). Le long voyage des gens du fleuve. Paris : Maspéro, pp.
174186.
11
SIDIBE, M. (2004). « Le paysan sénégalais et l’arachide : une histoire qui dure
encore » in B. Charlery (éd.), Fruits du terroir, fruits défendus. Identités,
mémoires et territoires. Toulouse : Presses Universitaires du Mirail, pp. 235-247.
19
de la question, n’apparaît pas dans le présent ouvrage, du fait de
l’évolution rapide des négociations et accords de partenariat dans le cadre
de l’OMC, qui aurait imposé à l’auteur des remaniements importants
dans un temps limité. Son analyse se limite donc ici au cadre du
Sénégal, et s’articule en deux grandes parties : 1. Contraintes et mutations
de l’agriculture sénégalaise ; 2. Stratégies paysannes et modes
d’organisation.
Les deux premiers chapitres, portant sur les procès de production et
les contraintes de l’activité agricole, nous plongent au cœur des réalités
quotidiennes d’une communauté rurale de la région de Louga, au nord
du Bassin arachidier. Axés sur des aspects très techniques, ils
témoignent en fait des remarquables capacités d’écoute de l’auteur : lequel
donne largement la parole aux paysans eux-mêmes, faisant ressortir
aussi bien leur ouverture aux conseils des vulgarisateurs et leur
information précise quant aux avancées de la recherche agronomique, que
leur manière très subtile d’adapter leurs pratiques à des conditions
toujours changeantes, sur la base de leurs savoirs empiriques. Le ta-bleau
qui s’en dégage est tout à l’opposé d’une paysannerie « routi-nière »,
enfermée dans des traditions et des techniques « archaïques ». Bien au
contraire, malgré l’âge souvent fort avancé de ses interlo-cuteurs,
l’auteur met en lumière leur volonté inébranlable d’innovation et
d’expérimentation, leur capacité à tirer parti des moindres opportu-nités en cas
de changement de conjoncture (par exemple, la hausse du prix de la
paille d’arachide permettant de compenser la baisse du prix de la
graine), etc. En même temps, il analyse en détail les divers fac-teurs qui
concourent à la précarité de leur situation actuelle : difficultés
croissantes d’accès à des semences de qualité, baisse de la fertilité des sols,
contraintes climatiques – lesquelles se manifestent surtout par la
variabilité interannuelle des pluies, conditionnant étroitement dates de
semis, superficies ensemencées, et bien sûr volume des récoltes… À quoi
s’ajoute le vieillissement du matériel, avec ses inéluctables
réper-cussions sur la productivité.
Le chapitre III (qui clôt la première partie) propose une approche
détaillée et originale d’une question aussi complexe qu’épineuse : celle
de la tenure foncière et de son évolution depuis l’époque précoloniale
jusqu’à nos jours. Tout en raisonnant à l’échelle nationale, l’auteur ne
manque pas d’insister sur les spécificités locales, en s’appuyant
largement sur la mémoire collective et les témoignages de représentants des
populations locales. Ceci l’amène à préciser les fondements des
systèmes coutumiers en vigueur au Kaajoor, notamment le caractère
inalié20
nable de la terre dont la possession est subordonnée à la mise en valeur
effective dans le cadre lignager (impliquant à la fois les ancêtres, les
producteurs actuels et les générations futures), ainsi que leur
adaptation aux vicissitudes historiques. Ce détour anthropologique apparent
s’avère nécessaire pour comprendre les vaines tentatives du
colonisateur pour instaurer un système adapté aux besoins d’acquisition de
terres à vaste échelle dans l’optique d’une agriculture commerciale
extravertie. Cette contradiction perdure en fait jusqu’à nos jours. La
Loi sur le Domaine national (1964), qui confère à l’État la « propriété
éminente » de la majorité des terres relevant des modes de tenure
coutumière, et la Décentralisation des années 1970 attribuant aux Conseils
ruraux des prérogatives étendues en matière d’affectation foncière, ne
contribuent pas réellement à une sécurisation des petits producteurs
familiaux majoritaires. En fait, la compétition pour les meilleures terres
cultivables tourne de plus en plus à l’avantage des investisseurs privés,
lesquels disposent de solides appuis au plan local comme au plan
national et savent tirer parti des ambiguïtés de la législation actuelle.
Pour autant, l’auteur ne verse pas dans le misérabilisme. Toute la
deuxième partie de l’ouvrage s’attache à mettre en lumière les
capacités de résistance et d’adaptation de la paysannerie. Celles-ci
s’expriment au niveau de l’évolution des systèmes de production et de
l’intégration de ressources extra-agricoles, des initiatives individuelles et
collectives en matière de valorisation de la production, et de
l’émergence d’un mouvement paysan à l’échelle de l’ensemble du pays.
Les stratégies mises en œuvre par la majorité des exploitations
familiales doivent en premier lieu répondre à un problème de taille : celui
du déficit vivrier. Le constat que « l’agriculture ne nourrit plus le
paysan » est largement partagé par les intéressés - et confirmé par une
enquête du PAM en 2008, selon laquelle la production agricole ne
couvrirait au mieux que cinq mois de consommation pour la moyenne
des familles rurales. Celles-ci doivent faire appel à une gamme de
ressources de plus en plus diversifiées pour se procurer le complément
nécessaire, de l’élevage aux transferts de l’émigration, et ce dans un
contexte où les réseaux de solidarité locaux restent suffisamment solides
pour assurer la survie des plus démunis. Au-delà de cette lutte
permanente et multiforme pour la survie, l’auteur nous fait découvrir dans
le chapitre suivant un aspect largement méconnu des mutations
actuelles du monde rural sénégalais, en procédant à une analyse minutieuse
de quelques expériences originales observées dans la région de Louga,
et portant sur la transformation artisanale des produits agricoles. Il
21
semble que ces expériences aient bénéficié d’un contexte favorable avec
la multiplication des GIE (groupements d’intérêt écono-mique). Cette
formule, encouragée en Afrique de l’Ouest par l’UEMOA, basée sur le
principe de liberté contractuelle et offrant la possibilité de poursuivre
un but lucratif sans obligation de constituer un capital, constitue un
cadre souple permettant à des petits producteurs africains de
développer leur créativité avec des ressources réduites. L’exemple de Zeïna
Productions (192 membres dont 117 femmes), spécialisé dans la
transformation des principaux produits vivriers (mil, niébé, manioc, etc.),
apparaît fort édifiant : il montre que des initiatives entièrement
autonomes peuvent concilier efficacité économique, promo-tion de la femme
et travail en commun sur la base de l’intérêt mutuel. À une tout autre
échelle, la coopérative rurale de Kelle Gueye, bénéfi-ciant de
partenariats extérieurs efficaces, fournit des services adaptés aux agriculteurs
locaux tout en les aidant à diversifier leurs activités : d’où une hausse
constante du nombre d’adhérents (de l’ordre de 5 000 actuellement).
Tout ceci conduit logiquement à s’interroger sur les formes
d’organisation de la paysannerie et le rôle effectif joué par les diverses
instances représentatives des producteurs. Tel est l’objet du dernier
chapitre, particulièrement dense, où l’auteur s’attache à rendre compte de
l’émergence du mouvement paysan au Sénégal. Son principal apport se
situe non point tant au niveau du rôle historique des associations
paysannes qui se sont illustrées dans les années 1970 par leur résistance à
la mainmise étatique dans la Vallée du fleuve Sénégal, qu’à celui du
processus qui a permis à des associations représentatives à l’échelle de
tout le territoire d’unir leurs efforts pour la défense des intérêts de
l’ensemble de la paysannerie. Ce processus a été marqué notamment
par le rôle du CNCR (Conseil National de Concertation des ruraux), en
tant que partenaire du gouvernement en matière de politique agri-cole.
Or, malgré d’incontestables avancées, cette concertation se heurte à
bien des difficultés, notamment dans le contexte actuel où le
gouvernement multiplie les mesures favorables à l’agrobusiness au détriment
de l’agriculture familiale. D’où un bilan en demi-teinte, que l’auteur
résume en soulignant que face au caractère apparemment irréversible
du mouvement paysan, les pouvoirs publics « cherchent les moyens de
le contourner, à défaut de le contenir ». Ceci montre à quel point
l’évolution du monde rural sénégalais mérite d’être suivie avec attention,
car ce qui s’y joue actuellement concerne l’ensemble du continent
africain.
Yves Guillermou, Université de Toulouse III
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LISTE DES SIGLES ET ACRONYMES
ACP : Afrique Caraïbe Pacifique
AFPA : Association pour la formation des paysans africains
AGR : Activités génératrices de revenus
AGRA : Alliance pour une révolution verte en Afrique
AJAC : Association des jeunes agriculteurs de Casamance
ANCAR : Agence nationale de conseil agricole et rural
ANDHS : Association nationale des horticulteurs du Sénégal
ANSD : Agence nationale de la statistique et de la
démographie
AOF : Afrique-Occidentale française
APCR : Association des présidents de communauté rurale
APE : Accord de partenariat économique
ARM : Agence de régulation des marchés
ASCOSEN : Association des consommateurs du Sénégal
ASESCAW : Amicale socio-économique, sportive et culturelle des
agriculteurs du Waalo
ASPRODEB : Association sénégalaise pour la promotion du
développement par la base
AUSC : Acte uniforme relatif au droit des sociétés
commerciales et du groupement d’intérêt économique
CADTM : Comité pour l’Annulation de la Dette du tiers-monde
CAF : Coût assurance fret
CEDEAO : Communauté économique des États de l’Afrique de
l’Ouest
CEE : Communauté économique européenne
CER : Centre d’expansion rurale
CESAO : Centre d’études sociales et économiques de l’Afrique
de l’Ouest
CILSS : Comité inter-États de lutte contre la sécheresse au
Sahel
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CLCOP : Comité local de concertation des organisations de
producteurs
CNCAS : Caisse nationale de Crédit Agricole du Sénégal
CNCR : Conseil national de concertation et de coopération des
ruraux
CNIA : Centre national interprofessionnel de l’arachide
CNRA : Centre national de recherches agronomiques
CNUCED : Conférence des Nations Unies sur le commerce et le
développement
CONAGA : Comité national de lutte et de prévention contre la
grippe aviaire
COOPAKEL : Coopérative agricole de Kelle Guèye
COOPEC : Coopérative d’épargne et de crédit
CPSP : Caisse de péréquation et de stabilisation des prix
CRAD : Centre régional d’assistance pour le développement
CRCR : Cadre régional de concertation rurale
DGCID : Direction générale de la coopération internationale et
du développement
DIREL : Direction de l’élevage
EAMA : États africains et malgaches associés
ECOWAP : Politique agricole régionale de la CEDEAO
ENSA : École nationale supérieure d’agriculture de Thiès
ESASU : Enquête de sécurité alimentaire en situation
d’urgence
FAO: Food and Agriculture Organization of the United
Nations
FDL : Fonds de développement local
FED : Fonds européen de développement
FEDOM : Fonds de développement pour les PTOM
FMI : Fonds monétaire international
FNGPF : Fédération nationale des groupements de promotion
féminine
FNRAA : Fonds national de recherche agricole et
agroalimentaire
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