Sentir

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Sentir bon, sentir mauvais. Sentir pour mieux connaître, pour reconnaître, pour retenir l'émotion ou pour se réjouir. Associer des odeurs à la vie, d'autres à la mort, d'autres encore à l'amour, choisir celles qui donnent du plaisir, ou qui favoriseront la relation sexuelle. Ce sont là quelques-unes des préoccupations rencontrées dans différentes sociétés. Dans la perspective d'une anthropologie des odeurs, les auteurs de ce livre appréhendent le domaine olfactif sous des angles divers: neurophysiologie, mémoire, communication, rôle attribué aux senteurs dans différents milieux.
Publié le : lundi 1 novembre 2004
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EAN13 : 9782296372900
Nombre de pages : 283
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Société des Études Euro-Asiatiques

SENTIR
Pour une anthropologie des odeurs

COLLECTION EURASIE Cahiers de la Société des Études Euro-Asiatiques

1 - Nourritures, sociétés, religions. Commensalités (1990) 2 - Le buffle dans le labyrinthe 1. Vecteurs du sacré en Asie du Sud et du Sud-Est (1992) 3 - Le buffle dans le labyrinthe 2. Confluences euro-asiatiques (1992) 4 - La main (1993) 5 - Le sacré en Eurasie (1995) 6 Maisons d'Eurasie. Architecture, symbolisme et signification sociale (1996) 7 Serpents et dragons en Eurasie (1997) 8 - Le cheval en Eurasie Pratiques quotidiennes et déploiements mythologiques (1999) 9 - Fonctions de la couleur en Eurasie (2000) 10 - Ruptures ou mutations au tournant du XXle siècle. Changements de géographie mentale? (2001) Il - La Forge et le Forgeron. 1. Pratiques et croyances (2002) 12 La Forge et le Forgeron. Le merveilleux métallurgique (2003)

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Comité de Rédaction Christiane MANDROU, Viviana PÂQUES, Rédacteur en Chef, Rita H. RÉGNIER, Daniel ROSE, Yves V ADÉ, Paul VERDIER Comité de Lecture Jane COBBI , Bernard DUPAIGNE, Jeanine FRIBOURG, Charles MALAMOUD, Christian PELRAS, Xavier de PLANHOL, Yvonne de SIKE, Fanny de SIVERS, Solange THIERRY Secrétariat de Rédaction Muriel HUTTER RÉDACTION: Musée de l'Homme, Palais de Chaillot, 17place du Trocadéro, 75116 Paris VENTE AU NUMÉRO: L'Hannattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris Librairie du Musée de I'Homme, Palais de Chaillot

La Rédaction laisse aux auteurs la responsabilité des opinions exprimées.

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L'HARMATTAN,

2004

ISBN: 2-7475-7080-0 EAN : 9782747570800

COLLECTION EURASIE Cahiers de la Société des Études Euro-Asiatiques N° 13

SENTIR
Pour une anthropologie des odeurs

Sous la direction de Jane COBBI et Robert DULAU

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino IT ALlE

SOCIÉTÉ DES ÉTUDES EURO-ASIATIQUES

La Société des Etudes Euro-Asiatiques, Association loi de 1901, a été fondée en 1977. Elle est venue rejoindre au Musée de l'Homme ses aînées, les Sociétés des Américanistes, des Africanistes et des Océanistes. Son but est "de promouvoir et de favoriser, par tous les moyens en France, toutes les activités de Sciences humaines relevant des études sur l'Europe et l'Asie. Elle n'a aucune activité politique." Soucieuse d'interdisciplinarité, elle regroupe en son sein ethnologues, géographes, historiens, orientalistes, spécialistes des sciences religieuses et des littératures, linguistes, etc. auxquels elle offre un lieu particulièrement propice à la confrontation de leurs approches respectives d'une aire dont la vaste étendue l'Europe, le monde méditerranéen, l'Asie tout entière et la grande diversité n'excluent ni l'existence de remarquables continuités ni la possession de spécificités qui la caractérisent dans son ensemble.

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Président Fondateur: Présidents d'honneur:

tPaulLévy
Xavier de Planhol Philippe Seringe

Conseil d'Administration:

Teresa Battesti, Claudine Brelet, Jane Cobbi, Bernard Dupaigne, Danielle Elisseeff, Antonio Guerreiro, Muriel Hutter, Annick Le Guérer, Christine Lorre, Christian Malet, Viviana Pâques, Bernard Peirani, Christian Pelras, Rita H. Régnier, Yvonne de Sike, Yves Vadé

Bureau: Président: Vice-Présidents: Secrétaire générale chargée de la Trésorerie: Secrétaires généraux adjoints: Archiviste:

Yves Vadé Bernard Dupaigne Viviana Pâques Rita H. Régnier
Antonio Guerreiro Muriel Hutter Christian Pelras

INTRODUCTION par Jane COBBI et Robert OULAU

Sentir, c'est « éprouver une impression physique» (comme une douleur) et particulièrement, nous dit le dictionnaire Larousse, « percevoir par l'odorat, flairer ». Mais aussitôt est ajouté le sens de « répandre une odeur, exhaler» - avec un exemple emprunté à Victor Hugo: « Ce vieux livre sentait une odeur d'encensoir ». Ainsi sommes-nous édifiés, dès l'abord, sur le double sens actif et passif du terme, qui renvoie simultanément aux deux versants en jeu dans le système olfactif: l'émission et la réception d'une odeur. C'est de ces deux versants qu'il est question dans ce travail collectif. Il Y a peu encore, les questions relatives à la perception des sens dans différentes sociétés occupaient une place assez réduite dans la réflexion anthropologique. On ne peut en mentionner que quelques exemples, à commencer par les études sur le symbolisme des couleurs par Victor w. Turner (1966) et Serge Tornay (1978). Plus récemment, Constance Classen œuvrait en faveur du développement d'une anthropologie des sens, où l'odorat ferait l'objet« d'investigations sérieuses» (1993,1997)1. Des qualités sensibles qui nous affectent et nous donnent prise sur le monde, l'odorat est l'une des moins
I Victor W. Turner, « La classification des couleurs dans le rituel ndembu », Anthropological Approaches to the Study of Religion, Assoc. of the Soc. Anthropologists of the Commonwealth, 1966 ; Serge Tornay, éd., Voir et nommer les couleurs, Nanterre, Laboratoire d'ethnologie et de sociologie comparative, 1978 ; Constance Classen, Worlds of Sense, Londres, Routledge, 1993 ; « Fondements pour une anthropologie des sens », Revue internationale des sciences sociales, nOt53, septembre 1997.

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observées dans la plupart des cultures, et pourtant très prometteuses, à en juger par nombre de travaux parus récemment. Déjà Claude Lévi-Strauss2 avait attiré l'attention sur les modes de classifications et de représentations où les odeurs jouent un rôle significatif, ou dont elles sont ellesmêmes l'objet, et André Leroi-Gourhan3 sur le rôle de l'olfaction dans les fondements corporels du comportement esthétique. Mais il faut le dire, la tâche est très ardue pour l'observateur, non seulement parce qu'on ne se situe ni dans le domaine du tangible, ni dans celui du conceptuel, ou trop obliquement dans la sphère du rituel, mais aussi parce que le vocabulaire dont on dispose dans les différentes cultures exprime très insuffisamment la diversité et les nuances qui caractérisent le champ du senti. La compréhension de l'univers des odeurs dans une société donnée ne peut donc se faire que par un investissement significatif dans l'observation directe, par une sorte de plein-temps d'étude ethnographique. L'aspect physico-chimique du phénomène des odeurs a donné lieu à une recherche abondante, et des avancées considérables permettent aujourd'hui de comprendre les mécanismes de la perception olfactive, grâce aux travaux réalisés dans le domaine des neurosciences4. Par ailleurs, 1'historien Alain Corbin a publié en 1982 une étude qui fait date, exceptionnelle à plusieurs titres, suivie d'autres travaux d'histoire des mentalités et de

Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962 : 20 ~Du miel aux cendres, Paris, Plon, 1962, chapitre: « Le vacarme et la puanteur » ~ La potière jalouse, Paris, Plon, 1985 : 15-17. 3André Leroi-Gourhan., Le geste et la parole /I, Paris, Albin Michel,1965: 114-116. 4 André Holley, Eloge de l'odorat, Paris, Odile Jacob, 1999.

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philosophie Guérer5.

des odeurs, comme ceux d'Annick

Le

L'ethnologie n'était cependant pas en reste. En 1989 est paru le premier travail d'ethnologie qui ait été consacré entièrement à ce thème, Le monde des odeurs, publié par les Editions Méridiens-Klicksieck, à Paris. Cette étude novatrice est due à Lucienne A. Roubin, ethnologue formée par André Leroi-Gourhan et Roger Bastide; embrassant pleinement une problématique qui n'avait jamais été traitée en profondeur, elle en montrait la nécessité: « toute la vie est odeur» déclarait Pierre Chaunu, dans la préface à cet ouvrage, présenté comme une monographie régionale. L'importance des odeurs et des parfums, longtemps méconnue en sciences humaines, était ainsi mise en évidence, tout près de nous, par cette longue étude d'observation directe, et presque aussitôt par d'autres travaux d'ethnologues, dans le sillage d'une exposition qu'elle avait initiée au Musée de l'Homme en 1980 et dont elle était commissaire: Hommes, Parfums et Dieux6. Dès lors, l'intérêt pour l'odorant dans la plupart des sociétés s'en est trouvé stimulé, et a connu une grande avancée en une vingtaine d'années jalonnées d'actions collectives: expositions au Muséum national d'Histoire naturelle (1987) et à la Société nationale d'Horticulture (1994) notamment, colloques à Pierrefonds (1995), Nice (121 ème Congrès national des Sociétés historiques et scientifiques, 1996), Grasse (2000), etc. Ces expositions et colloques ont entraîné la parution d'ouvrages coordonnés7 : Parfums de plantes, 1987,
5 Henri Corbin, Le miasme et la jonquille, Paris, Aubier-Montaigne, 1982; Annick Le Guérer, Les Pouvoirs de l'odeur, Paris, François Bourin, 1988, rééd. Paris, Odile Jacob, 1998. 6 Voir aussi le « Journal de l'exposition» (Le courrier du Musée de l 'Homme, Paris, 1980)
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Pa/Jums de plantes (dir. F. Aubaile), Museum national d'Histoire naturelle,

1987, Plantes et parfums, Société nationale d'Horticulture, 1994, Géographie des odeurs (dir. R. Dulau et J-R. Pitte), L'Harmattan, 1998 ; Odeurs du monde

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Plantes et parfums, 1994, Géographie des odeurs, 1998 ; Odeurs et parfums 1999, Fragrances, 2002 ; et d'autres collectifs ont rassemblé des études de perspectives diverses: Odeurs, l'essence d'un sens, 1987, Odeurs du monde, 1998, Olfaction, Taste and Cognition, 20028. C'est dans cette filiation que s'inscrit le travail collectif mis en œuvre pour réaliser le vœu exprimé par Lucienne Roubin. Pour préparer cet ouvrage, nous avons organisé un séminaire mensuel, intitulé Du matériel à l'immatériel: Introduction au monde des odeurs Pour une anthropologie des sens (2000-2003). Ces réunions ont pu être réalisées grâce au soutien de la Société des Etudes Euro-Asiatiques et de l'Equipe d'Accueil Objets, Cultures et Sociétés au Muséum national d'Histoire naturelle, qui nous ont aidés en outre à réunir deux Tables rondes: Odeurs et habitat et Des goûts et des odeurs, lesquelles ont été le cadre d'un débat fructueux. En mobilisant chercheurs et professionnels d'horizons différents sur la nature du système olfactif, la place des odeurs dans différentes cultures, ou l'usage des substances odoriférantes, un de nos objectifs était en effet de réfléchir à une méthodologie appropriée au domaine des odeurs9. L'ethnologie y occupe une bonne part, ce qui est encourageant pour le devenir de cette recherche, car il nous semble nécessaire d'orienter notre regard sur les autres cultures, pour nous interroger sur les divers modes de perception des odeurs et les multiples façons de « sentir» qui s'offrent à I'humanité.

(dir. Rey-Hulman et M. Boccara), L 'Harmattan-Inalco, 1998; Odeurs et palfurns (dir. D. Musset et C. Fabre-Vassas), Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, 1999, Fragrances (dir. J.Candau, M.-C. Grasse et A. Holley), Marseille, Jeanne Laffitte, 2000.
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Odeurs, l'essence d'un sens (dir. J. Blanc-Mouchet), Autrement, N°92, 1987 ;

Odeurs du monde (dir. Rey-Hulman et M. Boccara), L' Harmattan-Inalco, 1998 ; Olfaction, Taste and Cognition (dir. C. Rouby, B. Schaal, D. Dubois, R. Gervais, A. Holley), Cambridge University Press, 2002.
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D'autres participants ont contribué à ce séminaire, et présenté des
qui ont alimenté le débat. Nous tenons à leur exprimer notre

communications reconnaissance.

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Les contributions reçues au cours de ces trois années de séminaire, par la diversité des approches, des sensibilités, des sujets d'étude, nous ont apporté la confirmation du sentiment exprimé par L. Roubin : le champ du senti est riche d'un enseignement propre à étendre encore largement la palette des modes d'expression culturelle, dans laquelle il sera possible d'approfondir la réflexion.ethnologique sur le rapport que I'homme entretient avec son milieu environnant. Les textes réunis ont été groupés ici autour de quatre grands axes: - le système olfactif; - les ambiances; - les odeurs du corps; - les matières odoriférantes. Concernant le système olfactif, quatre articles ouvrent des pistes dans le domaine de l'étude expérimentale en anthropologie contemporaine, de la neurobiologie, de l'expérience professionnelle, et de l'interrogation philosophique. Evaluant les apports spécifiques de plusieurs disciplines, dans son article La communication olfactive, objet d'étude anthropologique Benoist Schaal met en évidence une « dissonance» entre l'expérimentation et le terrain. Le vécu quotidien, l'attention à l'odeur de l'autre dans les relations inter-personnelles se heurtent souvent dans l'analyse en laboratoire à de multiples écueils, comme l'objectivité de l'observateur ou de l'informateur, et la prédominance des investigations sur des sujets occidentaux dont la culture « désodorisante» brouille les interprétati ons. .. Bien que certaines études ethnologiques s'attachent davantage à décrire les odeurs comme matériaux « essentiels à la perception sociale entre humains », il serait utile, pour cerner au plus près l'inscription de l'olfactif dans la communication, de centrer l'attention 9

sur les odeurs en tant que signes régulateurs des interactions humaines. Pour cela, Benoist Schaal propose d'utiliser cinq axes de significations: même famille, même groupe social, même classe d'âge ou même sexe, partenaire sexuel potentiel, sentiment d'être chez soi. Dans Le système olfactif: déterminisme génétique et plasticité, André Holley nous donne accès aux apports récents des neurosciences. Mieux au fait, grâce à son intervention, des attributs scientifiques de l'ADN (qualité, intensité, valeur affective), de la nature des récepteurs olfactifs et du plan d'organisation du système sensoriel, nous pouvons nous interroger avec lui sur les processus biologiques des souvenirs olfactifs. Inscrites dans le génome, les règles qui président au traitement des informations olfactives laissent bien une place à l'apprentissage, mais quelle est-elle? Cette interrogation est particulièrement importante quant à ce qui confère aux odeurs « charge affective... pouvoir émotionnel» : prédominance de l'expérience ou préfiguration dans l'organisation des neurones? La question reste ouverte. Joël Candau a une autre interrogation: Quel partage des savoirs et des savoir-faire olfactifs? Il situe d'emblée sa recherche dans le champ de l'anthropologie et nous fait part des résultats d'enquêtes menées auprès de deux professions: cuisiniers et médecins légistes, dont « l'expérience olfactive tend à se structurer autour de deux pôles opposés de l'espace hédonique ». En entendant ces professionnels de la cuisine et de l'autopsie nous parler de leurs sensations, de leurs diagnostics, de leurs compétences olfactives, on ne peut qu'être surpris par le niveau élévé de leur expertise acquise sur le tas. Les sensations olfactives, perçues, dénommées, mémorisées, catégorisées sont difficilement communicables, car « on est ici dans le registre de la représentation ». Cuisiniers et médecins légistes partagent pourtant avec leurs collègues respectifs « une signification» associée aux stimuli olfactifs. La question d'un langage commun, centrale dans cette réflexion sur le 10

partage d'expériences entre professionnels, est liée à celle du partage des savoirs et des savoir-faire. Annick le Guérer, dans L'odorat, un sens en devenir, nous rappelle que ce sens a été dévalorisé, méprisé, ignoré, y compris par la psychanalyse. C'est pourtant, nous dit-elle, « un instrument de connaissance subtile qui autorise une compréhension intuitive et prélinguistique ». Actuellement l'odorat intéresse de plus en plus la recherche médicale, la psychiatrie mais aussi l'enquête criminelle, l'éducation et les multimédias. L'exposition suisse Odeurs des Alpes est bien emblématique d'un regain d'intérêt pour le sens qui nous intéresse, puisqu'elle a pour unique thème« l'identité olfactive d'un pays ». Il semble donc que l'odorat soit désormais reconnu comme «indispensable à la plénitude sensorielle et au bien-être de l'homme ». Dans le domaine des ambiances, la réflexion porte tour à tour sur l'espace bâti, conçu par l'architecte, sur les espaces publics de nos villes, et sur le monde d'odeurs qui relie un restaurant parisien à un espace plus exotique. A propos d'Une gestion des odeurs dans les espaces publics, Roger-Henri Guerrand installe un concept: « l'hédonisme démocratique» qui rend compte d'un fait contemporain: la réhabilitation du sens olfactif et de ses implications sociales et culturelles, politiques et marchandes. Roger-Henri Guerrand choisit d'analyser les stratégies mises en œuvre depuis vingt ans par l'entreprise de la R.A.T.P. Après l'identification des mauvaises odeurs, la mise en place d'une veille sanitaire, et la création du traitement des nuisances olfactives, le parti pris de la R.A.T.P. est non pas tant de supprimer les mauvaises odeurs pour en diffuser de bonnes, que de procéder au «camouflage» scientifiquement choisi des odeurs nauséabondes, en leur substituant un parfum spécifique, dilué dans les produits de nettoyage: ce dispositif a pour effet d'augmenter le sentiment de propreté et de sécurité. Cet examen témoigne aussi, nous II

semble-t-il, du refus de notre société d'accepter ce qui dérange, de sa propension à rejeter ce qui, de près ou de loin, peut être jugé désagréable, voire intolérable. Le double regard du psychologue et de l'architecte sur L'odorat dans l'espace architectural permet à Marc Crunelle de nous guider dans une traque de l'absence où les références littéraires abondent et nourrissent le propos. L'architecte dessine des parois, et ces limites de l'espace ne peuvent rendre compte de la diversité des sens mis en œuvre au quotidien. Dominée par le visuel, la représentation q.~ notre environnement écarte ou nie l'odeur. Il est vrai qu'elle est intangible, rarement décrite. Son évocation est toujours transcrite négativement, en terme de répulsions, et traduit une attitude hygiéniste toujours dominante. L'auteur nous invite à rendre à l'odeur sa présence dans l'espace architectural et à nous inspirer en cela de ce que l'Orient peut nous offrir. Dans sa contribution Deux lieux, deux approches du champ odorant: Pondichéry, Paris, Robert Dulau analyse, en tant que géographe, deux espaces odorants dont chacun évoque l'Inde mais sur des modes différents. L'observation attentive des rites domestiques en Pays Tamoul dans le sud de l'Inde nous fait pénétrer tout d'abord dans l'ordinaire d'une maison de dévot vishnouite. Dans les espaces bien circonscrits de la célébration religieuse, s'effectuent quotidiennement des rites: le kôlam, offrande de fleurs et de lumière que soustendent, accompagnent et ponctuent les effluves odorants. A cet « Ailleurs» au sens où Victor Segalen l'employait, viennent répondre les impressions produites par un espace parisien, le passage Brady, où sont explorées méthodiquement la « fabrication» de senteurs indiennes et les traces d'odeurs mêlées d'un Orient recomposé. Restauration «exotique» propre à nous faire douter de nos propres représentations culturelles et olfactives., Les Japonais, de leur côté, ont mis au point une véritable méthode d'éducation du sens olfactif et de 12

mémorisation des odeurs: c'est ce que montre Jane Cobbi dans Education olfactive au Japon. En témoignent aussi bien la littérature du XIe siècle et les textes à visée théorique élaborés au XVIIe que la pratique sociale qui, aujourd 'hui encore, se perpétue dans des écoles spécialisées. Cette formation inclut une technique rigoureuse, une gestuelle précise, un outillage minutieux, un vocabulaire spécialisé et des modes classificatoires, tous nécessaires à la performance olfactive recherchée. Dans cette construction matérielle et conceptuelle, il est fait appel à d'autres perceptions sensorielles et d'autres registres de connaissance, indispensables aux séances de « jouissance olfactive ». Le troisième axe de recherche que le séminaire a permis d'approfondir concerne la perception des odeurs du corps, leurs représentations et leur « neutralisation» par les parfums. Christian Coiffier observe, dans Odeurs de vie et odeurs de mort dans la vallée du Sépik (PapouasieNouvelle-Guinée), les multiples usages et les fonctions attribuées à certaines matières végétales. Les sociétés de la vallée du Sépik perçoivent les odeurs comme une manifestation du monde des esprits. Le nez a donc une importance particulière. L'auteur relève une graduation des odeurs, qui se trouvent associées soit au monde des vivants, soit à celui de la maladie et de la mort. Dans cette conception dualiste très particulière, qui se retrouve dans beaucoup de classifications locales, l'auteur met en évidence un troisième élément intermédiaire, au niveau des effluves qui se dégagent de la fermentation. C'est de la relation entre Odeur et amour dans le Pacifique Sud que nous entretient Solange Petit-Skinner Rappelant les effets de l'odeur sur la pulsion sexuelle, l'auteur nous permet de découvrir les relations particulières que les Polynésiens entretiennent avec le monde des odeurs. L'usage sophistiqué qu'ils font des parfums est, bien entendu, lié au rôle que tient l'acte 13

amoureux dans leur vie sociale. Mais au-delà de cet aspect, il semblerait que ces populations du Pacifique aient conservé l'intensité de perception olfactive du nourrisson, contrairement aux adultes de nos sociétés. Ainsi, dans leur mode de pensée où deviner - anticiper est aussi fiable qu'un savoir scientifique, la perception des mauvaises intentions est assimilée à une mauvaise odeur et concrètement prise en compte. On serait en face d'une acuité olfactive exceptionnelle, à l'instar de l'acuité visuelle dont ils font preuve dans l'activité de pêche. La contribution intitulée Corps, odeurs, parfums dans les sociétés arabo-musulmanes de Françoise AubaileSallenave nous permet de voir quel est dans ces sociétés le rôle attribué aux odeurs à toutes les étapes de la vie, qu'il s'agisse des exigences religieuses de pureté, ou des multiples rites de protection qui permettent de « se cuirasser» contre toutes les mauvaises influences. De la naissance au mariage, et jusqu'à la mort, les parfums sont omniprésents. Etre pur, en toutes circonstances, c'est également sentir bon, être parfumé. L'auteur prend soin de faire référence systématiquement au lexique de la langue arabe; elle identifie ainsi les noms des matières premières et le sens lié aux usages multiples des parfums. Cette itinérance nous laisse pénétrer dans un univers de senteurs d'une profusion éblouissante. Plusieurs communications ont rendu compte de la variété et de la place toute particulière donnée dans certaines cultures à des matières odoriférantes déterminées. L'encens au centre des pratiques et des représentations chez les Jabalit d'Oman, par Nadège Bonnet-Chelhi, nous permet de suivre une des matières odoriférantes les plus troublantes. L'auteur analyse dans cette étude très détaillée les multiples usages sociaux et religieux attachés à cette substance odoriférante qui, malgré la baisse significative de sa production à partir des années soixante-dix, continue néanmoins de rythmer 14

les étapes essentielles de l'existence en demeurant pour chaque membre de la communauté une «vitrine identitaire » essentielle. C'est l'occasion pour l'auteur de rappeler l'étymologie du mot, de contextualiser géographiquement le lieu et sa biodiversité, et d'établir la typologie et la classification de cet arbre à encens. Elle s'attache ensuite, à propos de la récolte, à établir les correspondances sémantiques entre I'homme et l'arbre, de relever les multiples protections thérapeutiques et symboliques contre les esprits malfaisants que l'usage ritualisé de l'encens prodigue de la naissance à la mort. Très au-delà d'un simple produit odorant, Nadège Bonnet-Chehli montre combien le recours à l'encens et à ses pouvoirs lui confère, en une rare proximité et une intimité quotidienne, une place essentielle dans les modes de représentation et dans la vision particulière que les Jabalit se font du monde. Esther Katz mène une ample enquête tant historique que géographique et culturelle, Sur la piste du benjoin: les mystères d'une substance odoriférante. Elle nous rappelle tout d'abord l'usage religieux qu'ont fait de l'encens les églises d'Orient et d'Occident. L'usage de ce parfum a certes été réduit, mais il retrouve, constate l'auteur, un nouvel engouement auprès de citadins avides de «naturel et d'ésotérisme ». Présent dans la composition des parfums, utilisé comme base à certains remèdes, le benjoin est utilisé depuis l'antiquité. L'auteur s'attache à en retracer avec grande précision, à Java, à Sumatra et au Laos, l'histoire, la culture, les modes de transformation et les usages sociaux. Les odeurs, et singulièrement celles d'une plante comme la rue (Ruta), s'insèrent dans des rituels de protections complexes. Dans L'odeur de la rue entre Espagne et Amériques, les pouvoirs d'un aromate, Elisabeth Motte-Florac nous rappelle que les évangélisateurs espagnols, en conquérant le Mexique, transplantèrent cet aromate abondamment utilisé dans le bassin méditerranéen depuis l'Antiquité. Souveraine 15

contre un nombre très important de maladies et susceptible d'expulser nombre de maux, voire le Malin, cette plante a été complètement adoptée par les descendants des Aztèques, qui lui confèrent jusqu'à ce jour des vertus médicinales aussi bien que magiques. La plante, utilisée pour son odeur dans le domaine du corps et de l'esprit, comme dans les rituels religieux aztèque et chrétien, a toujours des fonctions archaïques de protection associées aux odeurs. Frédéric Obringer compte dans ses Produits aromatiques d'origine animale en médecine chinoise, quatre produits: musc, civette, jiaxiang et ambre gris, utilisés dans un contexte médical. Après avoir rappelé les voyages en Chine de Marco Polo et du père Huc qui, au XIXe siècle, fut frappé « par l'odeur envahissante du musc suscitant l'ivresse de l'odorat », l'auteur analyse les sources chinoises qui décrivent ces produits odorants. Le musc, sécrétion de certains chevrotains, déjà signalé dès le Ille siècle avo J.-C., est prescrit en cas de troubles nerveux. A ce musc de chevrotain, les Chinois associent celui qui est produit par « le chat magique» : la civette, considéré comme tout aussi puissant. Le jiaxiang qui est extrait, lui, de l'opercule d'un mollusque gastéropode, est également réputé pour ses vertus médicinales; enfin l'ambre gris, extrait du cachalot, « parfum de la salive du dragon », est associé à la lutte contre les démons. Pour chacun de ces quatre « parfums animaux », il semble que, comme pour les produits végétaux, selon l'auteur, les propriétés thérapeutiques associées aux conceptions magiques ou démonologiques des maladies, sont à mettre en relation avec le pouvoir métaphorique et métonymique des produits odoriférants. Le travail d'un sculpteur, Catherine Willis, met un point d'orgue à cet hommage à Lucienne Roubin à qui, dit-elle, elle doit d'avoir découvert l'univers des parfums. Utilisant sa sensibilité et son savoir-faire pour sans cesse capter des messages du monde odorant, elle les transpose sous des formes inédites. La spécificité de son approche 16

est dans la quête permanente de matières premières odoriférantes, à partir desquelles elle crée des installations olfactives renouvelées, en résonance avec l'univers cosmique, mais aussi des objets et des vêtements parfumés, inspirés par ses héros littéraires préférés. Ses croquis d'étude témoignent d'une recherche très élaborée sur les propriétés de matériaux agencés avec subtilité par cette artiste sagace.

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L'olfactif

LA COMMUNICATION OLFACTIVE, OBJET D'ÉTUDE ANTHROPOLOGIQUE!

Benoist SCHAAL

Résumé Relativement aux autres sens, l'olfaction humaine demeure peu étudiée quant à ses fonctions sociales, utilitaires ou rituelles. Ce texte résume quelques travaux éthologiques qui révèlent que les odeurs du corps sont perçues, évaluées, et traduites en sympathies ou en répulsions. Porteuses d'un certain nombre de signifiés sur l'émetteur, elles peuvent réguler les conduites de sélection amicale ou amoureuse. Dans le même sens, plusieurs études d'ethnographie olfactive mettent en évidence la généralité de l'attention humaine aux odeurs dans les contextes alimentaires, mais aussi dans divers contextes de relations interpersonnelles. Finalement, ce texte discute l'intérêt qu'il peut y avoir à suivre le fil des odeurs pour aborder les représentations, affects, discours et pratiques qui organisent les sociétés humaines.

Les humains utilisent-ils les senteurs de leur corps pour communiquer avec leurs semblables? Si tel est le cas, comment les odeurs corporelles sont-elles perçues en qualité et en intensité, comprises quant à leur source ou leurs causes, interprétées en sympathies ou en antipathies et, enfin, traduites en mots et en conduites? Toute tentative d'étude systématique sur ce thème étant entravée par des interdits ou des inhibitions à dire des sensations qui relèvent de l'affectif le plus intime et de normes implicites, on connaît mal la distribution dans les sociétés humaines des impressions individuelles sur les odeurs du corps d'autrui et sur les attitudes et les comportements qu'elles entraînent.

1 Résumé d'une intervention à la table ronde «Des goûts et des odeurs» organisée le 25 juin 2003, dans le cadre du séminaire Introduction au Monde des Odeurs, au Muséum national d'Histoire naturelle (Musée de l'Homme). Une partie de ce texte reprend des arguments développés dans une publication antérieure (Schaal, 1998). 21

Les connaissances sur l'implication des odeurs corporelles dans les conduites humaines nous viennent soit de l'expérimentation en laboratoire, surtout selon des questionnements issus de la biologie (en particulier de l'éthologie) et de la psychologie (dans ses branches comparative et sociale notamment), soit de l'analyse des pratiques et des discours individuels, plus proche du terrain et de la vie quotidienne des sujets. Cette dernière relève plus des méthodes de l'ethnologie, de la sociologie, de la linguistique, ou encore de la sémiologie. Biologistes, psychologues, et parfois anthropologues «physiques» ou «biologiques », interrogent leurs sujets dans des contextes simplifiés, leur laboratoire, à l'aide d'épreuves perceptives ou cognitives aussi normalisées que possible. Leurs participants sont généralement choisis en fonction de leur accessibilité (de sorte que leurs études portent fréquemment sur des étudiants de 18-25 ans). Les résultats de ces approches décontextualisées et partielles sont ensuite souvent extrapolés à la population générale. Ces approches expérimentales, stimulées au cours des années 70-80 par les avancées de l'éthologie, ont fourni une moisson de données d'un grand intérêt sur les mécanismes perceptifs et cognitifs de l'olfaction. Elles ont renouvelé l'intérêt pour cette modalité dite « mineure », longtemps et presque unanimement dépréciée par les élites scientifiques et intellectuelles de tous bords (cf., par exemple, Le Guérer, 1978-1998, 2002 ; Howes, 1986, 2002). Passant outre le puritanisme ambiant, les expérimentations éthologiques ont confronté le nez contemporain avec toutes sortes de sources odorantes corporelles pour en conclure qu'il y est non seulement extrêmement sensible, mais qu'il peut en retirer nombre de signifiés sur l'identité individuelle ou sexuée, sur l'état physiologique et émotionnel, sur certains aspects de l'environnement (régime alimentaire, hygiène) et l'expérience antérieure de l'autre (Hold et Schleidt, 1977 ; Schleidt et al., 1980, Dot y, 1981, Schaal et Porter, 1991 ; Schaal, 2001). Ces tests expérimentaux ont permis aux éthologistes et aux psychologues comparatistes d'étendre à l'espèce humaine des concepts (comme, par exemple, celui de phéromone) et des

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principes fonctionnels que l'on ne croyait valables que pour les autres animaux. Ces approches expérimentales mettent en lumière une compétence perceptive dans des conditions où les sujets sont conduits à focaliser leur attention sur les seules dimensions olfactives d'une situation ou d'un objet (cf., par exemple, Doty, 1981 ; Schaal, 1988, 2003 ; Schaal et Porter, 1991; Aron, 2000). Mais dans leur grande majorité, elles ne paraissent pas à même d'apporter les informations adéquates sur la performance olfactive dans les échanges complexes qui nourrissent les interactions quotidiennes. Elles disent peu sur l'attention courante des individus aux odeurs des autres, sur les manifestations de cette attention olfactive à travers les attitudes ou les conduites. Comment l'odeur des congénères se charge de signification affective? Comment est décodée l'intention communicative de celui qui l'exhibe? Comment l'attention à l'odeur de l'autre modèle les pratiques hygiéniques et les prescriptions cosmétiques au sein de la famille ou du groupe social élargi? Quel est l'impact vécu des percepts olfactifs panni les autres entrées sensorielles dans des domaines aussi variés de la vie relationnelle que la sélection et la séduction des partenaires amoureux, les vécus sexuel, parental et infantile, la reconnaissance des apparentés et des amis, ou au contraire les relations de répulsion, et la démarcation de catégories d'individus au sein du groupe (stratifications d'âge, de sexe, de statut, de profession, d'ethnies, etc.) ou à ses marges? Cette problématique des odeurs en tant que médiatrices de signifiés régulateurs des interactions humaines, biologistes ou psychologues se la sont bien évidemment posée. Lorsqu'ils sont parfois sortis de leurs laboratoires, ils ont cherché à mettre en œuvre des méthodes quantitatives pour capter la subtilité des réponses aux odeurs corporelles. Dans leur grande majorité, toutefois, les travaux d'inspiration éthologique paraissent se montrer insuffisants pour rendre compte de la saillance quotidienne des indices olfactifs corporels. Alors, soit cette entrée sensorielle n'affecte pas ou peu le cours des échanges sociaux humains, soit les méthodes développées sont globalement inadéquates. On se trouve ainsi face au paradoxe de résultats expérimentaux qui minimisent ou éludent l'impact 23

social des odeurs corporelles là où le sens commun suggère qu'elles jouent un rôle majeur. Quelques exemples souligneront ce hiatus entre les deux sources de connaissances. Les études expérimentales sur l'influence des odeurs corporelles dans les relations de séduction ou de sexualité ont globalement mené à des impasses. D'une façon générale, la manipulation des odeurs individuelles s'est montrée inefficace, ou en tout cas peu efficace, à influencer les attitudes et les conduites sexuelles (Morris et Udry, 1978 ; Cowley et Brooksbank, 1991). Plutôt qu'à l'absence de toute emprise des odeurs dans les interactions humaines qui préludent à la sexualité, on peut attribuer cette situation à la complexité des signaux, attitudes et normes sociales qui opèrent (Grammer, 1993) et à la difficulté de transposer les vécus intimes en données chiffrées. Mais des apports autres qu'expérimentaux pointent l'importance de l'entrée olfactive dans l'expression des comportements sexuels (Ellis, 1912 ; Arimondi, Vannelli et Balboni, 1993 ; Kohl & Francoeur, 1995). Une enquête par questionnaire sur le rôle des sens (vision, audition, olfaction et toucher) dans la relation sexuelle de jeunes Américains indique deux résultats intéressants (Herz et Cahill, 1997). D'une part, les participants masculins assignent un rôle prééminent et d'égale importance aux infonnations visuelles et olfactives dans le choix d'une partenaire, alors que réciproquement l'olfaction représente le canal privilégié pour les femmes. D'autre part, les femmes révèlent que les odeurs corporelles sont plus à même d'altérer le désir sexuel que les signaux visuels, alors que pour les hommes celles-ci tendent à être plus neutres. Une extension de ce travail (Herz et Inzlich, 2002) confmne que l'appréciation olfactive (sur la base de la seule odeur corporelle ou d'un parfum) d'un partenaire potentiel surpasse l'appréciation de l'apparence générale pour les jeunes femmes, et que les jeunes hommes sont dans le cas inverse (âge moyen de l'échantillon: 19 ans). Dans cette culture éminemment «désodorisante» d'Amérique du Nord, l'attention aux odeurs corporelles demeure importante, et contrastée selon les sexes, dans le contexte de l'attraction amoureuse. Cette attention a contrario au corps odorant est aussi omniprésente dans la culture japonaise dans laquelle une palette de techniques odoriférantes est appliquée

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quotidiennement (Cobbi, 2002). On pourrait s'attendre à ce que le rôle des odeurs soit sans doute plus marqué, ou au moins plus explicite, dans des cultures qui les occultent moins que la société nord-américaine. Un autre exemple concerne une étude récente qui montre que les femmes enceintes soumises à des tests olfactifs de sensibilité ou d'appréciation hédonique ne sont guère plus réactives aux odeurs que les femmes non enceintes (Laska et al., 1996; Gilbert et Wysocki, 1991). Que signifie un tel résultat en regard de la multiplicité des témoignages qui rapportent un changement chimiosensoriel considérable au cours des premiers mois de gestation? «Quand on est enceinte, on sent tout comme à travers une loupe» rapporte une informatrice québécoise. Ce qu'expriment également ces deux répondantes australienne et américaine au Smell Survey de la National Geographic Society, « ... during both my pregnancies my sense of smell was so heightened that I found it astounding. I mentioned it to several doctors but none seemed interested nor could say why this was so. I feel my sense of smell is still more acute than before I became pregnant but nothing to compare with what l experienced during pregnancy and immediately after births (...) my sense of smell during pregnancy was more keen than ever. I was very sensitive to unpleasant odors such as cigarette smoke and bleach - so sensitive, in fact, that they made me feellike vomiting» (Gilbert et Wysocki, 1991: 693). Enfin, d'autres témoignages révèlent que le sens olfactif de la femme enceinte peut être altéré en sensibilité et en hédonisme à un point tel qu'elle ne supporte plus sa propre odeur corporelle ou celle de son conjoint. Une dernière illustration d'une apparente dissonance entre les résultats issus du laboratoire et l'impression qui émane du « terrain» concerne l'odorat des enfants. Jusqu'à la fin des années quatre-vingt, l'opinion dominante fondée sur les données de la psychologie expérimentale soutenait qu'avant l'âge de 5-6 ans les enfants étaient incapables de distinguer les odeurs en termes de plaisant et de déplaisant (Peto, 1936 ; Stein et al., 1958 ; Engen, 1974). Pourtant, de nombreux témoignages cliniques attestaient que le jeune enfant réagit aux variations olfactives des proches et que les affinités au sein de la famille 25

pourraient être influencées par les odeurs (Bieber, 1959). Kalogerakis (1972) rapporte ainsi le cas d'un garçon qui, entre 2,5 et 3 ans, manifeste des réactions exacerbées à l'égard des odeurs domestiques et alimentaires. A partir de 3 ans, il évalue explicitement l'odeur des parents. Après 4 ans, il est repoussé par l'odeur du père et attiré par celle de la mère, exprimant cependant des réponses dépréciatives à l'égard de cette dernière après une relation sexuelle ou lorsqu'elle porte un vêtement imprégné de l'odeur paternelle. Dans un autre cas, les réponses aux odeurs d'une fillette ont été rapportées par la mère, au jour le jour entre 1 et 5 ans. Dès l'âge d'un an, l'enfant émet spontanément des mimiques de dégoût en flairant les vêtements portés par ses parents. Entre 26 mois et 3 ans, le matin, elle exprime une répulsion marquée envers leur odeur orale. Dès 22 mois, elle évalue l'odeur des proches, et la distingue de celle de ses parents. A 3 ans 10 mois, elle commente la différence d'odeur entre ses mains et celles de sa mère (<< ne sentent qui rien ») par rapport à celles de l'assistante de l'école maternelle qui « ne sentent pas bon ». Ces témoignages suggèrent que, dès l'âge d'un an, les enfants ont la capacité de détecter et de répondre activement à l'odeur de leurs lieux de vie et de leur entourage social. De plus, ils peuvent manifester des réponses sélectives envers les odeurs corporelles de leurs proches, mais aussi envers des variations de ces odeurs induites par des changements d'état physiologique ou émotionnel. Ces quelques exemples révèlent que les réponses évoquées par des odeurs dans le cadre d'une recherche in vitro prédisent mal ou pas du tout l'impact de ces mêmes odeurs sur les conduites in vivo. Cette difficulté est sans doute liée à des présupposés théoriques de la démarche expérimentale qui veut que les odeurs et les modes de questionnement utilisés au laboratoire soient défmis a priori sans considération pour leur pertinence psychologique ou culturelle. Comme le proposent Dubois, Rouby et Sicard (1997 : 148), dans la situation expérimentale, «les sujets ne traitent que des formes sans signification qui suscitent des processus "distordus" pour répondre au questionnement des expérimentateurs, processus qui n'ont pas de lien nécessaire avec le traitement "naturel" de 26

l'objet signifiant ». Les anthropologues ne sont pas à l'abri de telles distorsions, comme l'atteste Howes (1992, 2002) dans sa tentative d'analyser la catégorisation olfactive au sein d'une culture néo-guinéenne: «Au cours de mon séjour chez les Kwoma, j'ai essayé d'étudier leurs préférences olfactives et leur système de classification des odeurs à l'aide d'une vingtaine d'échantillons de matières odorantes. Il était d'abord manifeste que la rose était la fragrance préférée, cet échantillon étant invariablement désigné comme le meilleur. Je croyais déjà avoir découvert une préférence universelle, transculturelle,
quand je me suis avisé que la couleur de l'échantillon

- rouge -

pouvait influencer les réponses... Et en effet, ayant enveloppé les échantillons, j'ai obtenu des réponses plus variées... » (p. 79). La tâche même de hiérarchiser les flacons odorants en fonction de leur agrément semblait difficile à comprendre pour les informateurs kwoma : «...les Kwoma n'ont tout d'abord pas saisi le sens de "avoir des préférences':.. Tous les échantillons leur plaisaient au même degré et (ils) refusaient d'en désigner un sentant meilleur que les autres... interrogés sur leurs mets préférés, ils répondaient invariablement "sagou et poisson ':.. je leur ai demandé s'ils ne préféraient pas l'igname au sagou et le porc au poisson. Ils m'ont déclaré que quand il y avait des ignames, ils mangeaient des ignames, et quand il y avait du porc, ils mangeaient du porc... La notion de "choix" et donc de "préférence" est subordonnée à la conception des Kwoma de l'''ordre naturel des choses': un ordre qui existe inéluctablement et indépendamment de la volonté ou des préférences des hommes» (Howes, 1992 80). De telles tentatives d'investigation expérimentale de l'espace perçu des odeurs chez des sujets de cultures non occidentales (voir aussi Dubois et al., 1977 ; Demolin et al., non publié) se sont heurtées à la méconnaissance de la notion même de ce que représente une odeur et de la sémantique locale des odeurs, du mode de présentation des échantillons odorants, et enfin de la tâche sensorielle et cognitive inhabituelle que l'expérimentateur sollicite de la part des répondants. Autrement dit, la distance entre les systèmes de perception et de représentation de l'observateur et ceux du répondant est sans doute à la base du décalage entre les connaissances dérivées des approches expérimentales et du vécu commun. 27

Les savoirs et savoir-faire auxquels ont accès les ethnologues pourraient venir compléter avantageusement notre connaissance sur l' « olfaction sociale» des humains. L'acquisition systématique de matériaux ethnographiques ou « microsociologiques» sur la perception des odeurs de l'autre, et sur les représentations et les pratiques qu'elle engendre, présente des intérêts multiples. D'abord, elle pennettrait de mettre en lumière une dimension «cachée », invisible et inaudible, touchant souvent à l'intimité la plus profonde des relations interindividuelles, de fixer le caractère éminemment volatil des anecdotes olfactives, de placer leur signification dans des cadres précis de la vie ordinaire, et enfin de rechercher systématiquement des régularités des discours individuels, éventuellement révélatrices d'invariants perceptifs ou symboliques. L'engrangement de tels matériaux pourrait suivre des stratégies variées allant de l'archivage d'observations isolées dans des cadres de vie quotidienne à des approches plus structurées de questionnement telles qu'elles sont pratiquées soit en ethnologie, soit en sociologie. La «méthode empathique» ou «compréhensive» mise en oeuvre par Kaufmann (1992, 1995, 2002), tout comme par de nombreux ethnologues (par exemple, Geertz, 1986 ; Beaud et Weber, 2003), pourrait se révéler très féconde. De telles informations peuvent se suffire à elles-mêmes si elles émanent de témoignages multiples (issus d'échantillons conséquents comprenant diverses « sensibilités» de la société étudiée), dont le contenu peut être « fiabilisé» par recoupements systématiques et repérage des éléments consensuels et contradictoires. Contrairement à ce qui se passe dans le champ des sciences humaines, les disciplines fondées pour une grande part sur la description « objective» et sur l'expérimentation (psychologie, éthologie) ont longtemps dénié, et dans la plupart des cas dénient encore tout statut de « donnée» à ce qui est appelé de façon dépréciative « anecdote ». Ce dédain envers « anecdotisme» a cependant évolué au cours de la dernière l' décennie et les travaux récents des éthologistes remettent prudemment à l'honneur les observations occasionnelles ou uniques pour inférer des capacités cognitives chez l'animal (Griffin, 1988 ; Burghardt, 1985 ; Hauser, 2000). Ce regain de

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