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Sentir le grisou

De
105 pages
L’artiste est inventeur de temps. Il façonne, il donne chair à des durées jusqu’alors impossibles ou impensables : apories, fables chroniques.
En ce sens pourrait-on dire qu’il « sent le grisou » de l’histoire. Mais comment sentir le grisou, ce gaz incolore et inodore ? Comment voir venir le temps ? Les mineurs, autrefois, utilisaient des oisillons en cage comme « devins » pour les coups de grisou : mauvais augure quand le plumage frémissait. Le frémissement des images ne pourrait-il pas, lui aussi, remplir cet office mystérieux ? C’est ce qu’on tente ici de suggérer à travers un libre commentaire de quelques images « remontées du fond de la mine » mais, surtout, de La rabbia, l’admirable film d’archives politico-poétique de Pier Paolo Pasolini.
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SENTIR LE GRISOU
Fables du temps
DU MÊME AUTEUR
LAPEINTURE INCARNÉE,suivi deLe chef-d’œuvre inconnupar Honoré de Balzac, 1985. DEVANT LIMAGE. Question posée aux fins d’une histoire de l’art,1990. CE QUE NOUS VOYONS,CE QUI NOUS REGARDE,1992. PHASMES. Essais sur l’apparition, 1,1998. L’ÉTOILEMENT. Conversation avec Hantaï,1998. LADEMEURE,LA SOUCHE. Apparentements de l’artiste,1999. ÊTRE CRÂNE. Lieu, contact, pensée, sculpture,2000. DEVANT LE TEMPS. Histoire de l’art et anachronisme des images,2000. GÉNIE DU NON-LIEU. Air, poussière, empreinte, hantise,2001. L’HOMME QUI MARCHAIT DANS LA COULEUR,2001. L’IMAGE SURVIVANTE. Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg,2002. IMAGES MALGRÉ TOUT,2003. GESTES DAIR ET DE PIERRE. Corps, parole, souffle, image,2005. LEDANSEUR DES SOLITUDES,2006. LARESSEMBLANCE PAR CONTACT. Archéologie, anachronisme et moder-nité de l’empreinte,2008. SURVIVANCE DES LUCIOLES,2009. QUAND LES IMAGES PRENNENT POSITION. L’Œil de l’histoire, 1,2009. REMONTAGES DU TEMPS SUBI. L’Œil de l’histoire, 2,2010. ATLAS OU LEGAI SAVOIR INQUIET. L’Œil de l’histoire, 3,2011. ÉCORCES,2011. PEUPLES EXPOSÉS,PEUPLES FIGURANTS. L’Œil de l’histoire, 4,2012. SUR LE FIL,2013. BLANCS SOUCIS,2013. PHALÈNES. Essais sur l’apparition, 2,2013. ESSAYER VOIR,2014.
(suite page 103)
GEORGES DIDI-HUBERMAN
SENTIR LE GRISOU
LES ÉDITIONS DE MINUIT
r2014 by LESÉITIONS DEMI D NUIT www.leseditionsdeminuit.fr
« [Toujours] l’air s’empoisonnait davantage, se chauffait de la fumée des lampes, de la pestilence des haleines, de l’asphyxie du grisou, gênant sur les yeux comme des toiles d’araignées, et que devait seul balayer l’aérage de la nuit. Eux, au fond de leur trou de taupe, sous le poids de la terre, n’ayant plus de souffle dans leurs poitrines embra-sées, tapaient toujours. »
Émile Zola,Germinal(1885), éd. A. Lanoux et H. Mitterand, Paris, Gallimard, 1964, p. 1174.
« À partir du moment où intervient le montage, [...] le présent se transforme en passé (les coordinations ayant été obtenues à travers les différents langages vivants) : un passé qui, pour des raisons immanentes à la nature même du cinéma, et non par choix esthétique, apparaît toujours comme un présent (c’est donc un présent historique). [...] Le montage effectue donc sur le matériau du film [...] la même opération que la mort accomplit sur la vie(quello che la morte opera sulla vita)».
Pier Paolo (1967), trad. Payot, 1976,
Pasolini, « Observations sur le A. Rocchi Pullberg,L’Expérience p. 211-212.
plan-séquence » hérétique, Paris,
Sentir le grisou, comme c’est difficile. Le grisou est un gaz inodore et incolore. Comment, alors, le sentir ou le voir malgré tout ? Autrement dit, commentvoir venir la catastrophe? Et quels seraient les organes sensoriels d’un tel voir-venir, d’un tel regard-temps ? L’infinie cruauté des catastrophes, c’est qu’en général elles deviennent visi-bles bien trop tard, une fois seulement qu’elles ont eu lieu. Les catastrophes les plus visibles – les plus évidentes, les plus étudiées, les plus consensuelles –, les catastrophes auxquelles on a spontanément recours pour signifier ce qu’estune catastrophe, ce sont les catastrophes qui furent, les catastrophes du passé, celles que d’autres, avant nous, n’ont pas su ou pas voulu voir venir, celles que d’autres n’ont pas su empêcher. Nous les reconnais-sons d’autant plus facilement que nous n’en sommes pas – ou plus – comptables aujourd’hui. Une catastrophe s’annonce bien rarement comme telle. Il est facile de dire, dans l’absolu du passé, « ce fut une catastrophe » lorsque tout a explosé, lorsque beaucoup
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sont déjà morts. Il est aussi facile de dire, dans l’absolu du futur, « ce sera une catastrophe » pour tout et n’importe quoi, puisque tout et n’importe quoi, c’est l’évi-dence, un jour disparaîtra par lente ou soudaine destruc-tion. Mais il est bien plus difficile de dire « la voici qui arrive, maintenant, ici, cette catastrophe », la voici qui arrive dans une configuration que l’on était loin d’imaginer si fragile, si offerte au feu de l’histoire. Voir une catastro-phe, c’est la voir venir dans sa singularité masquée, dans cette particulière « fêlure silencieuse » – comme Pierre Zaoui en a récemment prolongé le motif cher à Gilles 1 Deleuze –, cette fêlure qu’elle a creusée mine de rien. Et lorsque tout brûle, lorsque la catastrophe bat son plein sans que nul ne puisse plus l’arrêter, il ne reste, à ceux qui la subissent de plein fouet mais espèrent encore, depuis leur souffrance voire leur mort prochaine, que l’énergie d’en appeler au témoignage, à l’archive, à la documenta-tion pour une histoire future de la catastrophe : « Nous nous tournons donc vers notre peuple, qui est maintenant et pour toujours emporté dans le maëlstrom général, vers tous les membres de notre peuple, hommes et femmes, jeunes et vieux, qui vivent et qui souffrent, voient et enten-dent, pour leur crier : Devenez des historiens ! [...] Enre-2 gistrez, notez, rassemblez des documents ! »
1. Cf. G. Deleuze,Logique du sens, Paris, Les Éditions de Minuit, 1969, p. 180-189 (« Porcelaine et volcan ») et 373-386 (« Zola et la fêlure »). P. Zaoui,La Traversée des catastrophes. Philosophie pour le meilleur et pour le pire, Paris, Éditions du Seuil, 2010, p. 319-346. 2. I. L. Peretz, J. Dinezon et S. Ansky (1915), cités par D. G. Roskies, o « La Bibliothèque de la Catastrophe juive », trad. J. Ertel,Pardès9-10,, n 1989, p. 203.
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