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Sérendipité. Du conte au concept

De
272 pages

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Quand Walpole invente le mot " sérendipité " en 1754, il évoque la faculté de découvrir, " par hasard et sagacité ", ce que l'on ne cherchait pas. Aujourd'hui, le terme connaît une vogue croissante au sens de " découverte par hasard ". Mais si cette focalisation permet d'affirmer la dimension imprévisible et non programmable de la recherche, l'occultation de la sagacité empêche de saisir ce que " sérendipité " désigne véritablement, et qui est au cœur de toute découverte.


Pour comprendre le sens profond du terme, il faut remonter aux contes orientaux qui ont inspiré Walpole et Voltaire (pour la " méthode de Zadig "), et lire les romanciers et les savants qui se sont passionnés pour cette idée. Parmi eux, Balzac et Poe, Freud et Poincaré, Cannon et Wiener. Tous ont cherché à saisir le fonctionnement de l'esprit humain quand il est attentif à ce qui le surprend et en propose une interprétation pertinente, par l'association d'idées, l'imagination, la réflexivité.


L'étonnante histoire du mot révèle de profonds changements dans la conception des processus de création, et dans les rapports entre sciences, littérature et politique. Au terme de l'enquête, ce mot venu d'un conte ancestral acquiert la puissance d'un concept, porteur d'enjeux épistémologiques, politiques et humanistes.



Sylvie Catellin est maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Versailles St-Quentin-en-Yvelines. Elle étudie les rapports entre sciences et culture dans la création, la médiation et la diffusion des savoirs. Elle a dirigé récemment " L'Imaginaire dans la découverte ", Alliage, n° 70, 2012.



Préface de Laurent Loty



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SÉRENDIPITÉSYLVIE CATELLIN
SÉRENDIPITÉ
Du conte au concept
préface de laurent loty
ÉDITIONS DU SEUIL
e25, bd Romain-Rolland, Paris XIVisbn 978-2-02-113683-8
© Éditions du Seuil, janvier 2014
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé
que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une
contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
www.seuil.com
PRÉFACE
Un mot qui libère
Ce livre me paraît important pour plusieurs raisons. C’est un
exemple rare d’enquête indisciplinaire et de très longue durée, qui
fait le choix si éclairant de l’histoire des mots pour comprendre la
formation et la circulation des idées, la genèse de nos mentalités.
C’est une réfexion subtile sur le fonctionnement de l’esprit humain,
sur la représentation que l’on s’en fait à différentes époques, et sur les
effets en retour de ces représentations quant à nos façons de penser
ou d’imaginer. C’est un engagement, éclairé et résolu, pour une
certaine conception des sciences et de leur place dans la culture, en
un moment où nos valeurs et nos comportements sont pris dans les
turbulences de puissantes transformations géopolitiques, économiques
et idéologiques.
De quoi s’agit-il ? D’un mot étrange, « sérendipité », qui se trouve
à un carrefour de son histoire. Et le chemin qu’il prendra pourrait
bien dépendre de ce livre, des intuitions et des découvertes de son
auteure, des réfexions et des choix de celles et ceux qui le liront.
Les forces en présence sont inégales, mais pour ce mot-ci rien n’est
encore achevé, et la lutte sur le sens des mots est un combat dans
lequel nous avons tous notre rôle à jouer.
D’un côté, la sérendipité serait le fait de découvrir par hasard ce
que l’on ne cherchait pas, et ce coup de chance serait à l’origine de
7sérendipité
bien des découvertes scientifques. Mais ce « hasard heureux » est
une éblouissante mystifcation, qui empêche de comprendre l’art
de chercher, et de trouver. Ce savoir pratique millénaire nous a été
transmis par des chasseurs et des conteurs, avant d’être repris par
des romanciers et des psychanalystes, des physiciens, des biologistes
ou des sociologues, des amateurs et des savants qui ont fni par
faire le succès du mot en question. Or le malentendu propageant
le mythe de la découverte par hasard est en train de se répandre
à grande vitesse, à travers ce mot si bizarre, appelé à la rescousse
pour évoquer toute découverte imprévisible, de la bonne trouvaille
à la découverte scientifque, en passant par le coup de foudre. En
librairie, ce sont de nombreux livres qui le diffusent. Sur Internet,
ce sont des millions d’occurrences en anglais et bientôt en français.
Et « sérendipité » n’y est pas un mot comme un autre, puisqu’il
est celui qui désignerait la manière même de découvrir, dans nos
laboratoires scientifques, comme dans nos voyages virtuels, grâce
à nos « moteurs de recherche ».
De l’autre côté, la sérendipité est l’art pratiqué par les princes
de Serendip. Et Sylvie Catellin nous raconte comment les fctions
qui l’ont transmis en dévoilent la nature et nous aident à saisir en
profondeur le processus de toute découverte. Loin de proposer un
discours péremptoire sur la vérité du mot, ce livre en fait l’histoire.
Or l’histoire de ces objets nomades que sont les mots est une des
pratiques intellectuelles les plus puissantes qui soit. Révélatrice, et
plus encore, libératrice : alors même que nous croyons penser grâce
aux mots, nous sommes parfois empêchés de penser à cause d’eux.
Ces objets culturels et mentaux que le grand historien Lucien Febvre
a qualifés d’« outillage mental » peuvent aussi nous aveugler. Avec
« sérendipité », nous sommes face à un mot qui a d’abord été conçu
pour mieux penser, mais dont les usages récents ont brouillé l’effet
éclairant. Sylvie Catellin nous fait prendre conscience de notre
aveuglement. Elle montre que le succès du mot est un symptôme
culturel. Elle fait voir que son usage actuel mettant l’accent sur le
hasard fait écran. Elle soutient que le terme, analysé et démystifé,
8un mot qui libère
peut avoir la puissance d’un concept. Un étrange concept : c’est donc
ce terme, inventé par un romancier anglais rétif au rationalisme des
Lumières et inspiré par un conte oriental millénaire, qui est susceptible
de devenir l’un des mots-clés de nos réfexions contemporaines sur
la découverte scientifque. Un terme né de l’univers de la fction, ce
qui n’est pas non plus par hasard.
Un mot nomade
Pour comprendre l’invention du mot, il faut remonter à des contes
ancestraux, dont les premières traces datent de deux millénaires.
Contes qui ont voyagé, parfois à dos de chameau, dans des versions
hébraïques, arabes, indo-persanes, avant d’arriver en Europe par Venise,
eau milieu du xvi siècle. Après son invention vers 1750, le mot reste
longtemps en sommeil. L’enquête s’intéresse alors à la diffusion de
l’idée : question passionnante que de savoir si une idée peut exister sans
le mot, et si oui, comment. Ici, le média est un autre conte, Zadig, que
Voltaire écrit au moment où Walpole invente le terme. Ultérieurement,
le mot cesse d’être un hapax, parce qu’il est porteur d’enjeux qui
fnissent par le rendre indispensable. Au passage, l’enquête aura
parcouru l’archéologie et la médecine, la littérature policière et la
psychanalyse, avant de se déplacer vers la bibliophilie, la physiologie
et la sociologie, l’épistémologie, la physique et les mathématiques,
les arts et la cybernétique, et jusqu’à circuler intensément sur le média
des médias, Internet. C’est cette dimension de longue durée et de
sensibilité au contexte qui permet un regard si aigu sur
l’ultracontemporain (l’interactivité, le numérique), sans céder aux mystifcations
de l’entièrement inédit ou du toujours semblable.
L’étude du motif ancestral de ces princes capables de reconstituer
à partir de ses seules traces un animal qu’ils n’ont jamais vu est en
elle-même fascinante. Elle dévoile le subtil alliage d’universel et de
singulier qui se constitue lors de la transmission et de la réappropriation
d’un savoir et d’un récit. Elle éclaire l’idée qui se cristallisera dans
9sérendipité
le mot, le rôle qu’y jouent la surprise, le fair, le dialogue, mais
aussi les rapports de force ou de complicité entre savoir et pouvoir.
L’étude de textes aussi divers que ceux de Voltaire, Balzac, Freud,
Poincaré ou Fleming invite ensuite à méditer sur la complexité et
la fnesse de l’esprit humain et de l’art d’en rendre compte par les
mots. L’analyse des usages artistiques ou scientifques modernes du
terme, autour de l’idée d’interactivité ou des pratiques numériques
sur Internet, permet de mieux comprendre des éléments majeurs de
notre culture contemporaine. Ce faisant, cette enquête rappelle la
pratique empirique de l’Inquiry du temps de Walpole et Voltaire :
dans un style particulièrement élégant, il s’agit d’une recherche
philosophique qui passe par l’écriture narrative, compose une intrigue
étonnante, déploie et amplife à chacun de ses tours et détours des
réfexions toujours plus profondes.
Un mot symptôme
L’un des principaux apports de cet ouvrage consiste à interpréter
l’apparition et le succès du mot et de l’idée, jusqu’à la focalisation
fnale sur le hasard, comme un symptôme culturel et politique.
Le phénomène concerne notre civilisation moderne dans son
entier, à travers la manière dont elle pense les rapports entre la
conscience, l’art, le savoir et la politique. De l’émergence du mot
eau milieu du xviii siècle à son succès médiatique venu des sciences
de la nature après la Seconde Guerre mondiale, puis des sciences
ehumaines au tournant du xxi siècle, il s’agit d’une réaction à un
long processus de rationalisation et de désubjectivation du savoir.
C’est, au temps des Lumières, l’État qui ne s’appuie plus sur la Foi
des prêtres mais sur la Raison des savants, mutation culturelle qui
se cristallise vers 1750, et correspond aussi au choix
philosophicoscientifque du déterminisme, menaçant l’idée de libre arbitre. Au
cœur de cette profonde transformation, Walpole aspire à la liberté
du romantisme avant la lettre, et Voltaire réagit en rationaliste qui
10un mot qui libère
n’ignore toutefois pas les dangers d’un despotisme de la raison
politique.
Sylvie Catellin souligne comment ce processus de longue durée
econjugue ses effets, à partir du xix siècle, avec la dissociation des
sciences et de la littérature, la séparation du savoir sur la nature et
du savoir sur l’homme et sa conscience. Lorsque la Science semble
avoir terrassé la Religion, et croit pouvoir imposer une nouvelle forme
de dogmatisme, les temps sont mûrs pour une réaction, en forme
de redécouverte de ce qui échappe aux certitudes de la conscience,
chez Balzac ou chez Poe, puis chez Peirce ou chez Freud. L’enquête
invite à penser que l’invention de l’inconscient freudien est un
contrecoup de l’invention cartésienne de la conscience et relève
d’un vaste mouvement romantique, et que la psychanalyse n’est
peut-être pas tant une théorie de l’inconscient que du processus de
eprise de conscience, essentiel dans la sérendipité. Au xx siècle, le
succès du mot manifeste une résistance à la séparation de la littérature
et des sciences, et à une politique d’asservissement des sciences à
la rentabilité économique ou à la programmation politique. Après
avoir affecté les sciences de la nature, la pression technoscientiste et
économique touche désormais aussi les sciences de l’homme, d’où
leur revendication commune d’une liberté, qui démultiplie le succès
du mot « sérendipité » durant la dernière décennie. Le hasard, qui n’a
rien à voir avec la sérendipité, sinon comme rencontre à l’origine de
la surprise et de la recherche des causes, sert à affrmer la nécessité
d’une libre recherche. Sylvie Catellin fait donc comprendre que le
mot « hasard » est ici un « mot-écran », et libère ainsi le terme pour
l’ériger en concept.
L’antonyme de cartésien
L’étymologie de « sérendipité » est encore ce qui permet de la défnir
au mieux : c’est la qualité des princes de Serendip, ou leur art de prêter
attention à ce qui surprend et d’en imaginer une interprétation pertinente.
11sérendipité
Le processus psychique de la sérendipité est en lui-même passionnant
à interpréter. Sylvie Catellin cite des passages incroyablement subtils
du romancier Collins ou du mathématicien Poincaré. La diversité
des exemples donnés invite les lecteurs à s’interroger sans cesse. Quelle
est la motivation psychique ou sociale de la sérendipité ? Les trois
composantes du phénomène mental (la surprise, l’interprétation, la
vérifcation) sont-elles simultanées ou successives ? Et accompagnées
ou non d’une conscience réfexive ? L’intensité de la sérendipité
rend-elle compte de ce que l’on appelle « intuition », « révélation »,
voire « illumination » ? Si toute découverte est sérendipienne, par
quels critères distinguer une sérendipité modeste de celle qui instaure
une profonde « révolution scientifque » ?
Pour découvrir, la sérendipité est la seule méthode qui soit, si
l’on entend par là une démarche résolument antidogmatique. Mais
d’autres préféreront se rappeler l’appel de Paul Feyerabend, Contre
la méthode (Seuil, 1979, dans cette même collection). La sérendipité
serait alors l’anti-méthode même. Le succès du mot « sérendipité »
résulte d’une réaction à la révolution philosophique du rationalisme,
désormais incarné par Descartes. Quand bien même « cartésien »
a pu désigner mille choses contradictoires (voir François Azouvi,
Descartes et la France, Fayard, 2002), il a désormais un antonyme :
« sérendipien ». Descartes a joué son rôle, en imposant le mécanisme
ou en rejetant les Autorités, mais sa conception de la découverte
s’oppose en profondeur à la sérendipité. C’est l’innéisme, le fondement
divin du monde et des idées, la focalisation sur la clarté des idées
et la déduction à partir de principes simples. Les Lumières, marquées
par l’empirisme anglais, lui rendent hommage et l’écartent aussitôt.
Ainsi d’Alembert dans l’article « Cartésianisme » de l’Encyclopédie :
« Il faut, dit M. de Fontenelle, admirer toujours Descartes, & le
suivre quelquefois. » Quant à Diderot, le philosophe sérendipien par
excellence, il sait les forces du rêve et de la fction dans l’invention
scientifque, et l’importance de la prise de conscience par le dialogue
ou l’écriture dans la découverte. La sérendipité n’a rien à voir avec
l’irrationalisme. Elle est la démarche prônée par l’écrivain-philosophe
12un mot qui libère
et directeur de l’Encyclopédie. Elle est celle de toute personne qui fait
une véritable découverte, même quand elle croit ou prétend procéder
autrement, et reprend tel ou tel discours de la méthode en occultant
ses surprises et ses tâtonnements, ou les subtils mouvements de
l’esprit qui l’animent, entre intuition et rigueur logique, imagination
et raison, non-conscience et hyper-réfexivité.
Réhumaniser les sciences et susciter la sérendipité
Si le succès actuel du mot « sérendipité » est le symptôme d’une
sorte d’insurrection contre la sclérose de la recherche scientifque
actuelle, c’est donc aussi un concept qui peut la revivifer. On verra
que ce récit met progressivement en place un triptyque conceptuel
qui pourrait devenir la devise d’une future République des Lettres,
des Arts et des Sciences : sérendipité / indisciplinarité / réfexivité.
Ce livre contient des exemples fulgurants de sérendipité par liberté
indisciplinaire ou par prise de conscience réfexive. Il fait sentir à
quel point la science privée de cette conscience et de ces qualités
prétendument réservées aux lettres ou aux arts est une science qui
s’aveugle et qui nous aveugle.
L’ensemble de l’ouvrage défend une conception humaniste
et encyclopédiste des sciences, et s’oppose à la dissociation des
humanités et des sciences sociales, naturelles ou mathématiques.
Toutes les analyses de cas concourent à souligner l’humanité du
savoir. Cela conforte l’idée que les sciences sont toutes, à leur
manière, des « sciences de l’homme », toutes non pas objectives,
mais intersubjectives et interprétatives, et toutes historiques, éléments
d’une histoire et enquêtes sur des processus temporels. Sylvie Catellin
en appelle à une hybridation des sciences et des humanités ou à une
(ré)unifcation. Cela ne signife pas une dissolution dans un vaste
magma, ou une interdisciplinarité sans limite aux effets pervers parfois
catastrophiques, mais un refus de la déshumanisation des sciences.
Enfn, parallèlement au thème de la conscience, cette enquête tire
13sérendipité
un autre fl majeur, sur les liens entre recherche des causes et quête
des origines. Sylvie Catellin aura aussi mené un récit sérendipien,
non sans un écho amusé à la littérature policière. L’interrogation sur
la fliation est manifeste dans les contes, récurrente chez Walpole
ou dans divers modèles de l’enquête, à commencer par la démarche
œdipienne. On a pu écrire qu’à l’origine du roman était le roman
des origines (Marthe Robert, Roman des origines et origines du
roman, Grasset, 1972). Si la recherche des causes découle d’une
quête généalogique, alors la science des origines est à l’origine
de la science. Ainsi, ce livre est une réfexion sur la libido sciendi,
et une défense et illustration de la recherche comme implication
subjective, qui sert aux autres par cela même qu’elle est personnelle.
Et Sylvie Catellin répond fnalement au paradoxe d’une « méthode »
qui rejette toute recette préétablie : c’est le récit d’enquête qui est
la meilleure démarche pour transmettre l’art de la sérendipité. De
l’école primaire aux écoles doctorales, comme d’ailleurs à l’école
de la vie, il n’y a pas d’autres voies, pour susciter la sérendipité,
que de raconter comment on cherche et on trouve. Deux siècles et
demi après la création du néologisme, et deux millénaires après les
premiers contes connus sur l’interprétation de traces de chameau,
ce récit emprunte la même démarche sérendipienne : enseigner l’art
de la découverte en le racontant.
Laurent Loty
e eChercheur au CNRS (CELLF 17 -18 ,
CNRS et Université Paris-Sorbonne Paris IV)
INTRODUCTION
Sur les traces de la sérendipité…
Deux siècles et demi se sont écoulés depuis que l’écrivain anglais
Horace Walpole a créé le mot serendipity, en français « sérendipité ».
L’interprétation du sens donné à ce mot est problématique. En
défnissant la sérendipité comme la faculté de découvrir « par hasard
et sagacité » des choses que l’on ne cherchait pas, Walpole introduisait
une ambiguïté dont les usages contemporains du mot portent la trace.
Après s’être diffusé dans les milieux scientifques à partir des années
1930, le terme rencontre aujourd’hui un succès renouvelé, aussi
bien dans les sciences que dans les champs de la création artistique
et de l’innovation, un succès qui lui a même valu d’entrer dans les
dictionnaires de la langue française en 2011.
Chemin faisant, la sérendipité est devenue à la mode et suscite
un déferlement promotionnel duquel émerge une image de la notion
très appauvrie. Un rapide coup d’œil sur Internet en donne un aperçu.
Au fl du web, la sérendipité devient tantôt « le don de faire des
trouvailles », tantôt « la chance de trouver par hasard ce que l’on
ne cherche pas », et pour fnir, « l’art de trouver sans chercher ».
Sous sa forme anglaise, le mot sert d’emblème à un fonds
d’investissement intéressé par les jeux de hasard, présidé un temps par
l’ex-PDG de TF1, ou bien encore à une péniche dont les propriétaires
attribuent à leurs hôtes « le don magique de faire des découvertes
15sérendipité
heureuses ». À l’opposé, d’autres récusent le rôle du hasard, comme
les promoteurs d’un nouveau moteur de recherche baptisé OOrace,
d’après le prénom de Walpole, et prétendent parvenir à modéliser la
sérendipité. L’abondance d’usages forme ainsi une nébuleuse dont les
éléments extrêmes vont jusqu’à s’ignorer ou se contredire, certains
proposant même de remplacer sérendipité par fortuité. Utilisé à des
fns commerciales, faisant indifféremment appel aux notions les
plus foues (magie, chance, hasard heureux…), le mot perd de sa
signifcation.
Les mots circulent socialement et sont constitués de textes, de
représentations associées et de pratiques qui se diffusent dans la
société et évoluent avec le temps. En cela, l’enquête sur l’histoire
d’un mot permet de repérer l’émergence, la circulation des idées et
des concepts, les déplacements de sens, la pluralité des médiations
et des interprétations qui entrent en jeu et infuent sur sa réception
et son appropriation par des groupes sociaux. Or le mot sérendipité
a une histoire singulière. Issu de contes millénaires, entré dans le
e vocabulaire scientifque au xx siècle, il est en train de devenir un
concept majeur en épistémologie et ouvre de nouvelles voies pour
penser les questions relatives à la création, à la médiation et à la
transmission des savoirs. Sa trajectoire est un phénomène si rare dans
notre histoire culturelle qu’il mérite d’être relevé et examiné. Cette
trajectoire a été le fl directeur de mon enquête. Elle m’a conduit à
m’intéresser tout d’abord aux fctions qui sont à l’origine du mot,
puis aux textes littéraires et savants qui l’ont travaillé et en ont éclairé
le sens, lui donnant un réel pouvoir explicatif.
Pour désigner cet art de la découverte qu’il pratique lui-même,
Horace Walpole se réfère à un conte persan dont il retient un motif
particulier : trois frères, les princes de Serendip, sont capables de
reconstituer par l’imagination l’aspect d’un animal qu’ils n’ont jamais
vu en observant des traces qui fonctionnent comme des indices. Or
la reprise de ce motif n’est pas un geste isolé. D’autres écrivains et
non des moindres, comme Voltaire dans Zadig (1748), avaient déjà
repéré ce motif oriental populaire très ancien qui met l’accent sur
16sur les traces de la sérendipité…
la profonde sagacité de personnages capables de réintégrer des faits
singuliers dans des séries causales dont ils deviennent les signes.
Le premier chapitre retrace l’histoire de ce motif oriental qui s’est
propagé avec diverses variantes, tantôt de manière autonome, tantôt
enchâssé à l’intérieur d’autres fctions, une histoire qui remonte à
plusieurs siècles et prend un sens nouveau dans le contexte de l’Europe
des Lumières. Rien, ni dans les versions anciennes du motif, encore
moins dans l’adaptation magistrale qu’en fait Voltaire, ne permet
d’assigner un rôle signifant au hasard dans la méthode utilisée par
les personnages. Toutes ces fctions mettent bien plutôt l’accent
sur le pouvoir que confère ce savoir, une forme de pouvoir mise
en relation avec un savoir sur la causalité. Grâce à leur sagesse, les
princes de Serendip deviennent les conseillers de l’empereur ; grâce
à sa science, Zadig devient conseiller du roi. Alors pourquoi Walpole
a-t-il accordé, au côté de la sagacité, une telle importance au hasard ?
Fils du premier Premier ministre britannique et un temps lui-même
membre du Parlement, cet épistolier talentueux et esthète entretient
par sa correspondance un réseau de relations avec l’Europe lettrée.
Il n’ignore pas les implications politiques de cette nouvelle conception
du savoir qui porte le nom de science. Mais Walpole est aussi un
romancier critique de la philosophie rationaliste des Lumières et du
scientisme de son temps. Il défend l’idée que l’imagination, en tant
que forme de l’expérience humaine, joue un rôle structurant dans
l’invention. Si la sagacité est du côté de la raison, le hasard procure
un espace de liberté imaginative propice à l’émergence des idées
incidentes, ces idées non cherchées qui révèlent le sens même de
ce que l’on découvre.
Alors que le mot sérendipité reste enfoui pendant plus d’un siècle
dans la correspondance de son créateur, l’idée de sérendipité, elle,
circule dans les textes qui ont repris le motif fctionnel sérendipien.
L’histoire de Zadig est dans toutes les mémoires de ceux qui, au
e xix siècle, écrivains ou savants, s’intéressent à cette forme de
raisonnement capable d’inférer les causes à partir des effets. Bien
des écrivains s’en inspirent pour inventer les formes modernes du
17sérendipité
récit d’enquête et la fgure du détective, cependant que le biologiste
darwinien Thomas Huxley s’en sert pour expliquer les fondements
de la paléontologie. Le deuxième chapitre montre comment l’idée
de sérendipité, au croisement des sciences et de la littérature,
s’inscrit dans les processus d’institutionnalisation de divers savoirs
et pratiques scientifques mettant en œuvre l’interprétation d’indices,
de la paléontologie à la médecine en passant par la sémiotique et la
psychanalyse.
La sérendipité entre dans le vocabulaire scientifque à partir des
années 1930 aux États-Unis, grâce à la médiation de savants attentifs
au vécu de l’expérience subjective. Le troisième chapitre de mon
enquête analyse les modalités discursives de ce transfert ainsi que
les enjeux épistémologiques et politiques de la réception du mot
dans les milieux scientifques. La portée attribuée à la sérendipité
est néanmoins variable. En mettant l’accent sur le rôle du hasard
ou de la chance dans la découverte, certains utilisateurs du mot ont
tendance à minimiser, voire à occulter, le rôle de la sagacité. Or les
scientifques savent mieux que quiconque que l’interprétation des faits
singuliers ou des observations inattendues ne relève pas du hasard.
Cette persistance de la référence au hasard s’explique en partie par
le fait que la sérendipité alimente un autre débat, un débat majeur
qui oppose, notamment dans les années 1940-1950, les partisans
d’une science libre, autonome, à ceux qui défendent la vision d’une
science dirigée, programmée et planifée. Ce qui est en jeu, c’est la
reconnaissance de la part de créativité dans la recherche scientifque
et le besoin de liberté des chercheurs.
Le quatrième et dernier chapitre s’intéresse à la réception du mot
sérendipité en France. Le mot sonne mal en français, il est souvent
incompris et reste longtemps cantonné à un petit cercle de chercheurs
et d’essayistes qui tentent de le cerner. C’est avec la défnition du
sociologue des sciences américain Robert K. Merton qu’il entre pour
la première fois dans un dictionnaire français, le Vocabulaire de la
psychologie d’Henri Piéron, dans son édition de 1968. Lors de
l’exposition Cybernetic Serendipity qui se tient à Londres la même année,
18sur les traces de la sérendipité…
une exposition phare à laquelle participent de nombreux chercheurs,
ingénieurs et artistes intéressés par les nouvelles perspectives que
les machines informatiques laissent entrevoir dans les champs de
la création, les revues françaises dédaignent ce mot étrange et le
traduisent par des périphrases telles que « les bonheurs du hasard
cybernétique ». Norbert Wiener, le fondateur de la cybernétique,
donnait pourtant un tout autre sens à la sérendipité. Malgré les liens
qui peuvent rapprocher les deux notions, rien d’étonnant cependant
à ce que le concept de sérendipité cybernétique n’ait rencontré que
peu d’écho. Appelé à désigner le caractère fortuitement artistique des
images, des sons ou des écritures produits par les machines
informatiques, il renvoyait à une vision naïve de l’art, de la même façon
que la sérendipité renvoie à une conception naïve de la découverte
scientifque lorsqu’elle est réduite au hasard.
Derrière les mots se cachent ainsi non seulement des débats
d’idées, des modes médiatiques, mais aussi des conceptions de
l’homme et de la société, des sciences et des techniques. La sérendipité
cybernétique est très vite remplacée par un mot qui s’impose dans le
champ des médiations techniques : l’interactivité. Cette substitution
peut sembler étrange à première vue, mais elle prend sens au regard
des premières approches de l’interactivité issues des collaborations
entre artistes, scientifques et ingénieurs, qui jouaient sur le degré
de prévisibilité des réponses des programmes informatiques et
privilégiaient les effets inattendus des dispositifs. Le développement
du web et des outils de recherche d’information favorise et amplife ce
phénomène de la rencontre inattendue que les internautes identifent
à la sérendipité, mais cette fois au gré de la navigation hypertextuelle.
Parallèlement, des formes d’utilisation créative de l’information, non
pas rencontrée par hasard mais découverte, parce que ayant été mise
en relation et interprétée, se développent et ouvrent de nouvelles
perspectives pour la recherche et l’innovation.
À ce jour, la diffusion du concept de sérendipité s’amplife,
traversant les différents champs de la connaissance et de l’activité
humaine. Ce livre, qui constitue une histoire culturelle sur la longue
19sérendipité
durée, s’efforce de montrer en quoi sérendipité est aussi un mot
symptôme, un mot porteur d’enjeux à la fois épistémologiques,
institutionnels, culturels et politiques.sources et crédits
P. 28 : Enrico Cerulli, Una raccolta persiana di novelle tradotte a Venezia nel
1557, Atti della Accademia Nazionale dei Lincei, Memorie, Classe di Scienze
morali, storiche et flologiche, ser. 8, vol. 18, fasc. 4, Rome, Accademia Nazionale
dei Lincei, 1975. © Coll. part. P. 38 : Carte de la diffusion du motif fctionnel.
© Seuil. P. 53, 54, 69, 162 : © Wikimedia. P. 71 : Portrait de Charles Peirce
(18391914), physicien et mathématicien américain. © MP/Leemage P. 93 : © La Fille aux
yeux d’or, réalisé par Jean-Gabriel Albicocco et produit par Madeleine Films, 1961.
P. 123 : © Richard Erdoes, coll. part.
réalisation : pao éditions du seuil
impression : normandie roto impression s.a.s. à lonrai
dépôt légal : janvier 2014. n° 113682 ( )
– Imprimé en France –

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