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Il s’agit ici de seuils du texte littéraire, ou paratexte : présentation éditoriale, nom de l’auteur, titres, dédicaces, épigraphes, préfaces, notes, interviews et entretiens, confidences plus ou moins calculées, et autres avertissements en quatrième de couverture.Car les œuvres littéraires, au moins depuis l’invention du livre moderne, ne se présentent jamais comme un texte nu : elles entourent celui-ci d’un appareil qui le complète et le protège en imposant un mode d’emploi et une interprétation conformes au dessein de l’auteur. Cet appareil, souvent trop visible pour être perçu, peut agir à l’insu de son destinataire. Et pourtant, l’enjeu en est souvent considérable : comment lirions-nous l’ Ulysse de Joyce s’il ne s’intitulait pas Ulysse ?Cette étude se veut donc une incitation à considérer de plus près ce qui, si souvent, règle en sous-main nos lectures : Attention au paratexte !Gérard Genette est né à Paris en 1930. Visiting professor à la New York University, ancien directeur d'études de l'École des hautes études en sciences sociales, il dirige la collection « Poétique » aux Éditions du Seuil. Il est l’auteur de Bardadrac (2006) et Codicille (2009), publiés au Seuil.
Publié le : mardi 25 février 2014
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EAN13 : 9782021069495
Nombre de pages : 400
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Du même auteur
A U X M Ê M E S É D I T I O N S
Figures I « Tel Quel », 1966 o et « Points Essais », n 74, 1976
Figures II « Tel Quel », 1969 o et « Points Essais », n 106, 1979
Figures III « Poétique », 1972
Mimologiques « Poétique », 1976 o et « Points Essais » n 386, 1999
Introduction à larchitexte « Poétique », 1979
Palimpsestes « Poétique », 1982 o et « Points Essais », n 257, 1992
Nouveau Discours du récit « Poétique », 1983
Fiction et Diction « Poétique », 1991
Luvre de lart *Immanence et Transcendance « Poétique », 1994 **La Relation esthétique « Poétique », 1997
Figures IV « Poétique », 1999
Gérard Genette
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Éditions du Seuil
La première édition de cet ouvrage a été publiée en 1987 dans la collection « Poétique »
ISBN2020526417 re (ISBNpublication)2020095254, 1
Éditions du Seuil, 1987
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Introduction
Luvre littéraire consiste, exhaustivement ou essentielle ment, en un texte, cestàdire (définition très minimale) en une suite plus ou moins longue dénoncés verbaux plus ou moins pourvus de signification. Mais ce texte se présente rarement à létat nu, sans le renfort et laccompagnement dun certain nombre de productions, ellesmêmes verbales ou non, comme un nom dauteur, un titre, une préface, des illustrations, dont on ne sait pas toujours si lon doit ou non considérer quelles lui appartiennent, mais qui en tout cas lentourent et le prolongent, précisément pour leprésenter, au sens habituel de ce verbe, mais aussi en son sens le plus fort : pour lerendre présent, pour assurer sa présence au monde, sa « réception » et sa consommation, sous la forme, aujourdhui du moins, dun livre. Cet accompagnement, dampleur et dallure variables, constitue ce que jai baptisé 1 ailleurs , conformément au sens parfois ambigu de ce préfixe 2 en français  voyez, disaisje, des adjectifs comme « para fiscal » ou « paramilitaire » , leparatextede luvre. Le paratexte est donc pour nous ce par quoi un texte se fait livre
1.Palimpsestes, Éd. du Seuil, 1981, p. 9. 2. Et sans doute dans quelques autres langues, si jen crois cette remarque de J. HillisMiller, qui sapplique à langlais : «Paraest un préfixe antithé tique qui désigne à la fois la proximité et la distance, la similarité et la différence, lintériorité et lextériorité [...], une chose qui se situe à la fois en deçà et audelà dune frontière, dun seuil ou dune marge, de statut égal et pourtant secondaire, subsidiaire, subordonné, comme un invité à son hôte, un esclave à son maître. Une chose enparanest pas seulement à la fois des deux côtés de la frontière qui sépare lintérieur et lextérieur : elle est aussi la frontière ellemême, lécran qui fait membrane perméable entre le dedans et le dehors. Elle opère leur confusion, laissant entrer lextérieur et sortir lintérieur, elle les divise et les unit » (« The Critic as Host », in Deconstruction and Criticism, The Seabury Press, New York, 1979, p. 219). Cest une assez belle description de lactivité du paratexte.
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et se propose comme tel à ses lecteurs, et plus généralement au public. Plus que dune limite ou dune frontière étanche, il sagit ici dunseuil, ou  mot de Borges à propos dune préface  dun « vestibule » qui offre à tout un chacun la possibilité dentrer, ou de rebrousser chemin. « Zone indé 1 cise » entre le dedans et le dehors, ellemême sans limite rigoureuse, ni vers lintérieur (le texte) ni vers lextérieur (le discours du monde sur le texte), lisière, ou, comme disait Philippe Lejeune, « frange du texte imprimé qui, en réalité, 2 commande toute la lecture ». Cette frange, en effet, toujours porteuse dun commentaire auctorial, ou plus ou moins légi timé par lauteur, constitue, entre texte et horstexte, une zone non seulement de transition, mais detransaction: lieu pri vilégié dune pragmatique et dune stratégie, dune action sur le public au service, bien ou mal compris et accompli, dun meilleur accueil du texte et dune lecture plus pertinente  plus pertinente, sentend, aux yeux de lauteur et de ses alliés. Cette action, cest peu de dire que nous y reviendrons : dans tout ce qui suit, il ne sera question que delle, de ses moyens, de ses modes et de ses effets. Pour en indiquer ici lenjeu à laide dun seul exemple, une innocente question devrait suffire : réduits à son seul texte et sans le secours daucun mode demploi, comment lirionsnous lUlyssede Joyce sil ne sintitulait pasUlysse?
Le paratexte se compose donc empiriquement dun ensem ble hétéroclite de pratiques et de discours de toutes sortes et de tous âges que je fédère sous ce terme au nom dune communauté dintérêt, ou convergence deffets, qui me paraît plus importante que leur diversité daspect. La table des matières de cette étude me dispense sans doute dune énu
1. Limage semble simposer à quiconque a affaire au paratexte : « zone indécise [...] où se mêlent deux séries de codes : le code social, dans son aspect publicitaire, et les codes producteurs ou régulateurs du texte » (C. Duchet, « Pour une sociocritique »,Littérature;, I, févr. 1971, p. 6) « zone intermédiaire entre le horstexte et le texte » (A. Compagnon,la Seconde Main, Éd. du Seuil, 1979, p. 328). 2.Le Pacte autobiographique, Éd. du Seuil, 1975, p. 45. La suite de cette phrase indique bien que lauteur y visait en partie ce que jappelle ici paratexte : « ... nom dauteur, titre, soustitre, nom de collection, nom dédi teur, jusquau jeu ambigu des préfaces. »
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mération préalable, nétait lobscurité provisoire dun ou deux termes que je ne tarderai pas à définir. Lordre de ce parcours sera, dans la mesure du possible, conforme à celui de la rencontre habituelle des messages quil explore : pré sentation extérieure dun livre, nom de lauteur, titre, et la suite telle quelle soffre à un lecteur docile, ce qui nest certes pas le cas de tous. Le rejetin finede tout ce que je baptise « épitexte » est sans doute à cet égard particulière ment arbitraire, car bien des futurs lecteurs font la connais sance dun livre à la faveur, par exemple, dune interview de lauteur  quand ce nest pas dun compte rendu journalis tique ou dune recommandation de bouche à oreille, qui, selon nos conventions, nappartiennent généralement pas au paratexte, défini par une intention et une responsabilité de lauteur ; mais les avantages de ce groupement apparaîtront, je lespère, supérieurs à ses inconvénients. Au surplus, cette disposition densemble nest pas dune rigueur bien contrai gnante, et ceux qui lisent ordinairement les livres en com mençant par la fin ou par le milieu pourront appliquer à celuici la même méthode, si cen est une. Dailleurs, la présence, autour dun texte, des messages paratextuels dont je propose un premier inventaire sommaire et sans doute nullement exhaustif nest pas uniformément constante et systématique : il existe des livres sans préface, des auteurs réfractaires aux interviews, et lon a connu des époques où linscription dun nom dauteur, voire dun titre, nétait pas obligatoire. Les voies et moyens du paratexte se modifient sans cesse selon les époques, les cultures, les genres, les auteurs, les uvres, les éditions dune même uvre, avec des différences de pression parfois considé rables : cest une évidence reconnue que notre époque « médiatique » multiplie autour des textes un type de discours quignorait le monde classique, eta fortiorilAntiquité et le Moyen Âge, où les textes circulaient souvent à létat presque brut, sous forme de manuscrits dépourvus de toute formule de présentation. Je dispresque, parce que le seul fait de la transcription  mais aussi bien de la transmission orale  apporte à lidéalité du texte une part de matérialisation, gra phique ou phonique, qui peut induire, nous le verrons, des effets paratextuels. En ce sens, on peut sans doute avancer
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1 quil nexiste pas, et quil na jamais existé, de texte sans paratexte. Paradoxalement, il existe en revanche, fûtce par accident, des paratextes sans texte, puisquil est bien des uvres, disparues ou avortées, dont nous ne connaissons que le titre : ainsi de nombreuses épopées posthomériques ou tragédies grecques classiques, ou de cetteMorsure de l’épauleque Chrétien de Troyes sattribue en tête duCligès, ou de cetteBataille des Thermopylesqui fut lun des projets abandonnés de Flaubert, et dont nous ne savons rien dautre, sinon que le motcnémideny devait point figurer. Il y a bien dans ces seuls titres de quoi rêver, cestàdire un peu plus que dans bien des uvres partout disponibles, et lisibles de part en part. Enfin, ce caractère inégalement obligatoire du paratexte vaut aussi pour le public et le lecteur : nul nest tenu de lire une préface, même si cette liberté nest pas toujours bienvenue pour lauteur, et nous verrons que bien des notes sadressent seulement àcertainslecteurs.
Quant à létude particulière de chacun de ces éléments, ou plutôt de ces types déléments, elle sera commandée par la considération dun certain nombre de traits dont lexamen permet de définir le statut dun message paratextuel, quel quil soit. Ces traits décrivent pour lessentiel ses caractéris tiques spatiales, temporelles, substantielles, pragmatiques et fonctionnelles. Pour le dire de façon plus concrète : définir un élément de paratexte consiste à déterminer son emplace ment (questionoù ?), sa date dapparition, et éventuellement de disparition (quand ?), son mode dexistence, verbal ou autre (comment ?), les caractéristiques de son instance de communication, destinateur et destinataire (de qui ?, à qui ?), et les fonctions qui animent son message :pour quoi faire ? Deux mots de justification simposent sans doute sur ce ques tionnaire un peu simplet, mais dont le bon usage définit presque entièrement la méthode de ce qui suit. Un élément de paratexte, si du moins il consiste en un message matérialisé, a nécessairement unemplacement, que
1. Je dis maintenanttextes, et non seulementœuvres, au sens « noble » de ce mot : car la nécessité dun paratexte simpose à toute espèce de livre, fûtil sans aucune visée esthétique, même si notre étude se borne ici au paratexte des uvres littéraires.
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lon peut situer par rapport à celui du texte luimême : autour du texte, dans lespace du même volume, comme le titre ou la préface, et parfois inséré dans les interstices du texte, comme les titres de chapitres ou certaines notes ; jappellerai 1 péritextecette première catégorie spatiale, certainement la plus typique, et dont traiteront nos onze premiers chapitres. Autour du texte encore, mais à distance plus respectueuse (ou plus prudente), tous les messages qui se situent, au moins à lorigine, à lextérieur du livre : généralement sur un sup port médiatique (interviews, entretiens), ou sous le couvert dune communication privée (correspondances, journaux intimes, et autres). Cest cette deuxième catégorie que je baptise, faute de mieux,épitexte, et qui occupera les deux derniers chapitres. Comme il doit désormais aller de soi, péritexte et épitexte se partagent exhaustivement et sans reste le champ spatial du paratexte ; autrement dit, pour les ama 2 teurs de formules,paratexte=péritexte+épitexte. La situationtemporelledu paratexte peut elle aussi se définir par rapport à celle du texte. Si lon adopte comme point de référence la date dapparition du texte, cestàdire 3 celle de sa première édition, ou originale , certains éléments de paratexte sont de production (publique) antérieure : ainsi des prospectus, annonces « à paraître », ou encore des élé ments liés à une prépublication en journal ou en revue, qui parfois disparaîtront au volume, comme les fameux titres homériques des chapitres dUlysse, dont lexistence officielle aura été, si jose dire, entièrement prénatale : paratextesanté rieurs, donc. Dautres, les plus fréquents, apparaissent en même temps que le texte : cest le paratexteoriginal, disons la préface dela Peau de chagrin, produite en 1831 avec le roman quelle présente. Dautres enfin apparaissent plus tard que le texte, par exemple à la faveur dune deuxième édition,
1. Cette notion recoupe celle de « périgraphie », proposée par A. Com pagnon,op. cit., p. 328356. 2. Encore fautil préciser que le péritexte des éditions savantes (généra lement posthumes) contient parfois des éléments qui ne relèvent pas du paratexte au sens où je le définis : ainsi des extraits de comptes rendus allographes (Sartre, Pléiade ; Michelet, Flammarion ; etc.). 3. Je négligerai ici les différences techniques (bibliographiques et biblio philiques) parfois marquées entre première édition courante, édition origi nale, édition princeps, etc., pour appeler sommairementoriginalela première en date.
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comme la préface deThérèse Raquin(quatre mois dinter valle), ou dune réédition plus lointaine, comme celle de lEssai sur les révolutions(vingtneuf ans). Pour des raisons fonctionnelles sur lesquelles je reviendrai, il y a lieu ici de distinguer entre le paratexte simplementultérieur(premier cas) et le paratextetardif(deuxième cas). Si ces éléments apparaissent après la mort de lauteur, je les qualifierai, comme tout le monde, deposthumes; sils sont produits de son vivant, jadopterai le néologisme proposé par mon bon 1 maître Alphonse Allais : paratexteanthume. Mais cette der nière opposition ne vaut pas seulement pour les éléments tardifs, car un paratexte peut être à la fois original et pos thume, sil accompagne un texte luimême posthume, comme font le titre et lindication générique (fallacieuse) de laVie de Henry Brulard, écrite par luimême. Roman imité du Vicaire de Wakefield. Si un élément de paratexte peut donc apparaître à tout moment, il peut également disparaître, définitivement ou non, par décision de lauteur ou sur intervention étrangère, ou en vertu de lusure du temps. Bien des titres de lépoque clas sique ont ainsi été réduits par la postérité, jusque sur la page de titre des éditions modernes les plus sérieuses, et toutes les préfaces originales de Balzac ont été volontairement suppri mées en 1842 lors du regroupement ditComédie humaine. Ces suppressions, très fréquentes, déterminent la durée de vie des éléments de paratexte. Certaines sont fort brèves : le record est ici, à ma connaissance, détenu par la préface de la Peau de chagrin(un mois). Mais jai écrit plus haut « défi nitivement ou non » : cest quun élément supprimé, par exemple lors dune nouvelle édition, peut toujours resurgir lors dune édition ultérieure ; certaines notes dela Nouvelle Héloïse, disparues à la deuxième édition, nont pas tardé à revenir ; et les préfaces « supprimées » par Balzac en 1842 se retrouvent aujourdhui dans toutes les bonnes éditions. La durée du paratexte est souvent à éclipses, et cette intermit tence, jy reviendrai, est très étroitement liée à son caractère essentiellement fonctionnel.
1. Ainsi Allais désignetil celles de ses uvres qui avaient paru en recueil de son vivant. Je dois aussi rappeler queposthumus,« postérieur à la mise en terre », est une très ancienne (et superbe) fausse étymologie :postumus est simplement le superlatif deposterior.
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