//img.uscri.be/pth/4523a7b63d5915ed8ef29c1e2a79cafb5b643dc6
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,89 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

SEUILS, PARCOURS, VIEILLISSEMENTS

De
240 pages
Dans la multitude des itinéraires compris entre le début et la fin de la vie, il existe des " seuils " par lesquels passent nécessairement nombre de chemins. Moments de risque pour soi - de vulnérabilité " donc - le passage du seuil constituerait un temps de mise à l'épreuve des forces vives à partir duquel se déploierait peu à peu le large éventail des vieillissements. Les auteurs de cet ouvrage font part de leurs cheminements autour de ces deux notions-clés de " seuil " et de " vulnérabilité ".
Voir plus Voir moins

SEUILS, PARCQURS, VIEILLISSEMENTS.

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9414-5

Jean BOUISSON

et Jean-ClaudeREINHARDT

SEUILS, PARCOURS, VIEILLISSEMENTS.

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Psycho-Logiques dirigée par Philippe Brenot et Alain Brun

Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho-Logiques.

Dernières parutions
Jeah-Marie ROBINE, Gestalt-thérapie. La construction de soi. Nathalie GIRAUDEAU, Le sida à l'écran. Evelyne BERTIN, Gérontologie, psychanalyse et déshumanisation... P. A. RAOULT (sous la dir. de), Souffrances et violences: psychopathologie des contextes familiaux. Mathieu BEAUREGARD, Lafolie de Valery Fabrikant. Geneviève RAGUENET, La psychothérapie par le conte. Michèle DECLERCK, Le schéma corporel en sophrologie et ses applications thérapeutiques. Françoise MAURY, L'adoption interraciale, 1999. Nicole LEGLISE, L'enfant du milieu ou comment être seul dans une fratrie de trois, 1999. Noureddine BOUAT!, Chrono psychologie des personnes agées, 1999. Chantal HURTEAU MIGNON, L'Émergence du Magique dans la Pensée, 1999. Henri PERRET, Traitement d'une crise en milieu professionnel et associatif, 1999. Pascal LE MALÉFAN, Folie et spiritisme, 1999. Loïck M. VILLERBU, Jean-Claude VIAUX, Expertise psycho-logique, psychopathologie et méthodologie, 1999. Béatrice GAILLARD, Actes délictueux violents, 1999. Néjia ZEMNI, Chronique d'un discours schizophrène, 1999. Valérie PIERRE, Anorexie, la quête du vide et de la transparence, 1999. Dr Jean-Louis ROY, Hypnothérapie digestive, 1999. Charles BOUAZIS, Psychanalyse et lien social, 1999. Michel RENAULT, Le désarroi hospitalier, patients et thérapeutes en mal de parole, 2000. Jacques MIERMONT, Psychothérapies contemporaines, Histoire, évolutios, perspective, 2000. Nathalie FRAISE, L'anorexie mentale et le jeûne mystique du Moyen

Age. Faim, foi et pouvoir, 2000.

Sommaire
Sommaire
Introduction
o,

0 0 0

0o

.......... 0.....

7 9 17

1. Seuils 1. - Le Seuil: Son franchissement
La demeure,le seuil et la limite... Le franchissementdu seuil.
La parole Les passeurs

J-C.Reiohardt ... ... "0 .0
0.0..0

17 ... 19 22
26 27

du seuil. . . . . . . . . .. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 0. . . 0 de seuil.. . . . . .. . .. . . .. . . . . .. . . . .. . . . . . . . . .. . .. . . . .

Seuilset limitesdupoint devuedelaprychanatYse... .. . ... 2. - Seuil et crise J-C.Reiohardt 3. - Crise et développement J-Bouissoo

29 33 47

Crise et anatYse transitionnelle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 36 Quelles réponses institutionnelles au vécu de la crise ?.. ... u 43 Crise « du milieu de la vie » et crise « de la pleine maturité». . . . 48 L'exemple de MrA. : crise « du milieu de la vie» ou crise « de la pleine maturité» ? 56 Deux crises différentes ou une même crise au sein d'une même lignée structurelle ?.. ... 62
Deux crises diiférentes ou la poursuite du processus de

séparationindividuation ... ... ... .0.... ... ... ... .., ... ... ?
2. Vulnérabilités.. 0 1. Le syndrome de vulnérabilité J-Bouissoo L'e'!!ant vulnérable... ... ... ... .., ... . .. ... L'adulte vulnérable...... ... ... ... ... .., ... '"

65
79

-

79
80 82
93

Convergences

cliniques..

. .. . .. . .. . . .. . .. . . . . .. .. . . .. . .. . .. .. . .. ...

Le s'!Jet âgé vulnérable.. . .. . .. . .. . . .. . .. .. . .. . .. . . .. .. . .. . 0.. .. . 2. - Stratégies d'ajustement au vieillissement J-Bouissoo Les stratégiesd'ajustement:dqinitions Stratégiesd'ajustementet vieillissement...... ... ...
Rôle de l'évaluation, environnementaux des ressources personnelles et des facteurs des personnes dans les stratégies d'ajustement

99

103 103 .111

âgées... ...

...

118

3. Parcours

1.- Parcours autour des seuils
Un tournantremarquable

J.C.Reinhardt

141 141 141
166

La porte du sommeil. .. . .. . .. . .. .. . .. . .. . .. . . .. .. . .. . .. . .. . . .. .. . 162.

2. - Parcoursautour de

la crise

J. C.Reinhardt

Introduction:e videet leplein... ... ... .. . ... ... ... .., ... ... ... 166 l L'ennui ..167 L'attente 178 3. - Parcours autour de la vulnérabilité ].Bouisson 193
De laftrmation d'une seconde eauprychique chez le sujet p âgédépressif(avecA.Churlaud) A proposdu « Pigeon»deP.Süskind 193

..205
o

Conclusion
Bibliographie

o...

0

0..

0

0..

0o

0

0..

221
227

0.. 0...0.

0

0

0.. 00

8

INTRODUCTION

Nous pourrions commencer par une simple énigme: « Qu'est-ce qui est petit de taille, avec de petites affaires et de petites manies, menacé de dépendance et de trous de pensée, félicité s'il sait rester jeune, morigéné comme un enfant s'il se laisse aller, tandis qu'un fatum inexorable veut justement qu'il retombe en enfance» ? Le «vieux», évidemment, ou, en termes moins crus, davantage dans le sens de cette tendance à l'atténuation d'une époque posant un voile pudique sur tout ce qui évoque la vieillesse, la maladie et la mort: «une personne du troisième âge», celle-là même dont le Sphinx grec prétendait qu'elle marchait «à trois pieds le soir », mais qui, aujourd'hui, n'est plus nécessairement appuyée sur une canne, même dans le grand âge. L'énigme, puis le Sphinx... Cet ouvrage aurait-il un rapport avec le mythe d'Œdipe? D'une certaine façon, assurément, car tout discours sur la vieillesse et le vieillissement touche aux « fatalités du destin», à ces «nœuds» dans les-

quels se structure la personnalité de tout être humain, où s'organisent ses choix futurs, où se tissent les liens entre générations. Pour parler de vieillissement, toutefois, il ne faudrait pas nous arrêter seulement à Œdipe. n faudrait convoquer aussi, parmi bien d'autres, Cronos, le maître de l'âge d'or et de cette première race d'homme qui ne connaissait pas la vieillesse, puis Sisyphe et Orphée, ces héros confrontés à la dure loi de la mort, ou encore Philémon et Baucis, ces deux vieillards éternellement unis dans la force de leur amour. Cependant, quel crédit scientifique accorder à ces récits imaginaires dont la fonction était, jadis, de fournir des réponses aux grandes questions de l'existence et de son sens? Les mythes, croyons-nous, n'ont plus rien à nous apprendre et les savoirs sur la .vieillesse et le vieillissement sont, à présent, détenus par des spécialistes clairement identifiés: les biologistes et les médecins, notamment. Pour Birman (1997, p.178), l'invention de la vieillesse, dans l'histoire de l'Occident, se situe entre les XVIIIo et XIXo siècles: « L'idéologie scientifique de l'évolutionnisme fut la caution scientifique qui fonda le cycle biologique de l'existence humaine en groupes d'âge bien précis. Le concept de vieillesse ne s'est constitué qu'au sein de cette conjoncture historique et théorique, comme étant un moment de décadence de l'existence humaine caractérisée par certaines particularités de son fonctionnement biologique. Un tel critère théorique, délimitant les périodes vitales, était jusqu'alors inexistant ». « Dans ce contexte-là, poursuit-il, on énonça le concept de dégénérescence, en tant que conception fondamentale des savoirs biologique et médical, justement par le fait que l'existence humaine était dorénavant représentée selon le canon du développement vital. Ainsi, la dégénérescence serait une forme anormale du développement biologique de l'organisme, inséré dans le domaine d'un modèle bâti selon l'agencement de séquences biologiques prévisibles ».

10

Sauf rares et notables exceptions, les manuels de Gérontologie médicale (où est résumé l'essentiel du discours scientifique à une époque donnée), vont témoigner, jusqu'à ces dernières années, de la prégnance de ce modèle. Leur consultation évoque celle d'un long catalogue de pertes, d'altérations, d'effondrements multiples des capacités physiques et psychiques, généralement suivi de textes administratifs sur les droits de la personne âgée et la prise en charge de la dépendance, ou de recommandations aux familles de parents atteints de la maladie d'Alzheimer. Faute de moyens thérapeutiques efficaces, le médecin paraît s'efforcer, en fait, de veiller à une bonne prise en charge de ses patients sur le plan sanitaire et social. A une gériatrie impuissante, principalement limitée à un rôle d'observateur des déficiences de la vieillesse et souvent méprisée par le reste du corps médical va succéder, néanmoins, dans le courant des années quatre-vingt-dix, une gériatrie beaucoup plus efficiente, capable de soigner jusqu'aux maux les plus redoutables et de fournir les clés d'un « vieillissement réussi» (Rowe & Kahn, 1987). Celle-ci n'en est pas prête, pour autant, à rompre avec le modèle de la dégénérescence et avec une conception du vieillissement généralement défini comme «l'ensemble des transformations qui affectent la dernière période de la vie et qui constituent un processus de déclin (se marquant ainsi) : fléchissement de la vitalité, modifications organiques par réduction des échanges, déshydratations des tissus, atrophie musculaire, ralentissement des fonctions et baisse générale des performances concourant à limiter progressivement les capacités d'adaptation» (postel & al. 1993, p.601). Notre but n'est pas, ici, de formuler des reproches à une gériatrie dont les progrès sont des plus encourageants (et des plus souhaitables pour nous tous 1). Il consiste plutôt à faire part d'un savoir scientifique situé hors du champ biologique et de ses paradigmes. S'il est vrai que la psychologie du vieillissement a pu être tentée, au départ, par le modèle biologique, en particu11

lier à travers les travaux sur la détérioration intellectuelle, elle a progressivement pris conscience que l'observation et la compréhension des comportements et des conduites du sujet au cours de son vieillissement ne pouvaient s'envisager que par rapport à l'objectif majeur de toute existence humaine : le développement et l'afftnement de soi. La psychologie du vieillissement étant, de ce fait, une psychologie du développement, l'intérêt qu'elle accorde à l'étude du vieillissement ne se limite pas à la seule étape de la vieillesse, mais s'applique à la totalité de la vie de l'être humam. Dans cette conception, le vieillissement est compris comme un processus complexe, où interagissent de nombreux paramètres (certains connus, comme une vie rude avec des conditions d'existence précaires, d'autres encore à préciser, comme les modes d'alimentation) opérant à des rythmes différents, tant au niveau inter-individuel ~'àge d'apparition de la presbytie peut varier, par exemple, de plus de dix ans d'un individu à l'autre), qu'intra-individuel (certaines « accélérations» du processus sont figurées par l'expression «prendre un coup de vieux »), en fonction de facteurs liés tant à l'hérédité qu'au milieu et aux dynamismes psychiques de chacun. Tout vieillissement est à situer, pour nous, dans un contexte (historique, socio-économique, culturel, familial, individuel), à comprendre par rapport à l'histoire d'un sujet en développement et par rapport à sa façon de conjuguer ses ressources personnelles, ses modes d'ajustement au vieillissement et son rapport au contexte. Il s'ensuit que nous n'étudions jamais que des expressions du vieillissement, surtout au niveau de la vieillesse où le processus - alors le plus visible et à son acmé - se manifeste en des configurations extrêmement variées de l'ensemble des facteurs mentionnés ci-dessus. Il paraît évident que nous assistons aujourd'hui - plus encore que par le passé - à une grande hétérogénéité des vieillesses, de celle d'une personne d'un niveau social élevé, ayant toute sa vie 12

une activité intellectuelle intense et la possibilité d'investissements variés, profitant d'une retraite confortable et d'un entourage attentif et chaleureux, à celle d'une personne ayant vécu constamment en dessous «du seuil de pauvreté », sans véritable assistance sanitaire et sociale, avec la crainte du lendemain. Autant de vieillesses différentes. Autant de figures d'un long cheminement engagé depuis la naissance. Autant de « parcours », donc, portant la marque du sujet et de son style de vieillissement. Dans la multitude des itinéraires compris entre le début et la fin de la vie, il existe, cependant, quelques lieux de convergence plus ou moins « déterminés» et liés aux multiples dimensions bio-psychosociales de l'être humain: le sevrage, la scolarisation, l'adolescence, l'accès au monde du travail, la vie en couple, la maternité et la paternité... pour ne citer que ceux-là, sont des « seuils» par lesquels passent nécessairement nombre de chemins. Moments de profonds changements ou simples ruptures de rythme, ils scandent la vie, permettent d'y repérer des «étapes-carrefours» et de saisir, à la manière dont chacun les franchit, quelque chose de la part du sujet dans la mise en forme et la mise en sens de son existence. Parce qu'ils nécessitent l'ajustement à une situation nouvelle, ces «seuils» constituent souvent des espaces de crises. « Or, « crisis» (du grec Krinomai), - nous rappelle J. Guillaumin (1979, p.224) - c'était jadis le moment du jugement, des décisions à prendre, un croisement qui imposait une option plus ou moins urgente sur la route à suivre, Œdipe au carrefour de Thèbes, face (...) (au) Sphinx ». La « crisis» est cet instant décisif où, plus que jamais, un sujet s'engage à partir de ses choix et où, de seuil en seuil, son existence «prend corps ». La « crisis» est aussi un instant de solitude, face à soi-même, où peut surgir l'angoisse du choix à faire, parce que choisir « revient à renoncer pour toujours à tous les autres possibles» (Quinodoz, 1991, p.31).

13

A tout âge, chacun peut réaliser après coup que sa décision l'a engagé sur un chemin sans retour; mais certaines époques de la vie semblent plus particulièrement propices à susciter cette prise de conscience. Ainsi en est-il de la « crise du milieu de la vie» (E.Jaques, 1963). Profonde crise d'identité, elle énonce une rupture avec le passé et la recherche d'une nouvelle distance à soi-même. En usant d'une métaphore, nous l'avons comparé nous-même G.Bouisson, 1997) à l'expérience d'un individu qui, se retrouvant malgré lui en haut d'un immense belvédère, prendrait tout à coup conscience que tous les sentiers suivis jusque là, tous les efforts pour s'approcher de ses rêves, rejoindraient, en fait, le même endroit, au fond de l'horizon. Forcé de rompre, alors, avec ses illusions antérieures, il se forgerait d'autres objectifs pour construire un itinéraire plus en accord avec la réalité et plus en cohérence avec lui-même. Moment de risque pour soi - de vulnérabilité donc le passage du seuil constituerait ainsi un temps de mise à l'épreuve des forces vives, de même qu'un temps de re-prise pour un nouvel élancement. A partir de là se déploierait peu à peu le large éventail des vieillissements, depuis ceux qui pourraient encore et toujours oser la vie, dans «l'acceptation de tensions élevées et de risques calculés », dans «l'ouverture à la mort» (D.Lagache, 1967), jusqu'à ceux qui, n'ayant plus la force de changer pour croître, n'en finiraient plus de se dessécher dans une quête anxieuse de l'immuable et du routinier. Progressivement, l'idée s'est ainsi imposée à nous d'une réflexion sur les vieillissements, articulée aux deux notions-clés de «seuil» et de «vulnérabilité », notions que nous nous efforçons de préciser, justement, dans les deux premiers chapitres de cet ouvrage. Dans une troisième partie, nous avons choisi, ensuite, de faire part de certains de nos cheminements autour de ces deux notions, en nous efforçant de montrer que s'esquisse là, actuellement, toute une clinique du vieillissement normal et pathologique. 14

Bien que nous ne les rejetions en rien, le lecteur pourra constater, de lui-même, que notre approche du vieillissement n'a pas grand-chose de commun - ou seulement de manière fortuite- avec les publications classiques en ce domaine. Il n'y est question ni de mémoire, ni de fonctions cognitives, ni d'une étude du vieillissement de l'être humain à partir d'un découpage en divers secteurs ~e vieillissement des perceptions, du système nerveux, de l'intelligence, de la personnalité...) pas plus qu'il n'y est question de pertes, de dépendance ou de dépression. Si nous ne cessons de parler de vieillissement, pourtant, c'est en suivant résolument nos propres perspectives, à partir des travaux entrepris il y a quelques années dans notre équipe de recherche en psychologie du vieillissement, «Routine et Création », certains de ces travaux ayant fait l'objet de publications ou de communications dans des congrès, des colloques, des séminaires. Il ne nous reste qu'à inviter le lecteur à parcourir en notre compagnie quelques-uns de nos itinéraires dans le monde du vieillissement. . .

15

I SEUILS

1.

Le seuil: son franchissement

(J.C.Reinhardt)

La notion de seuil est, somme toute, assez familière aux psychologues puisqu'elle est abordée systématiquement lorsqu'ils étudient les &verses modalités sensorielles et le traitement des informations perçues par nos sens. Le Dictionnaire de la Psychologie situe essentiellement le terme « seuil» dans le domaine de la Psychophysique. Rappelons que l'idée de « mesurer» les seuils sera celle de G.T.Fechner (1801-1887). Par déftnition, le seuil représente une valeur limite sur un continuum physique donné, en dessous de laquelle un stimulus n'est pas perçu ou ne provoque pas de réponse du sujet. On appelle « seuil absolu» l'intensité limite au-dessous

de laquelle un stimulus cesse d'être perçu. On appelle « seuil différentiel» la quantité minimale dont il faut faire varier le stimulus initial pour que le sujet éprouve une modification de la sensation.
« La notion de settil traduit lefait que les récepteurs des organismes vivants ne sont sensibles qu'à certains niveaux de stimulation. Dans certaines modalités et pour certaines dimensions, comme la vision colorée et la perception des hauteurs tonales, le spectre sensible est limité tant vers le haut que vers le bas, de telle sorte que l'on doit envisager un seuil inférieur ou minimal et un seuil supérieur ou maxima4 ce dernier correspondant à la valeur limite au-delà de laquelle le stimulus n'est plus perceptible. Une valeur correspondant au seuil est dite liminaire, une valeur supérieure au seuil est dite supraliminaire, une valeur inférieure infraliminaire. Par exemple, le seuil de la douleur désigne non seulement le seuil de la sensibilité nodceptive mais le passage à une sensation douloureuse sur diverses dimensions de stimulus s'adressant à d'autres modalités sensorielles, telle l'intensité du stimulus thermique») (Doron & Parot, 1991, p.629). auditif ou

Le dictionnaire indique, par ailleurs, que par extension de la définition adoptée en psychophysique, le seuil s'applique à de nombreuses situations:

En neurophysiologie, le «seuil d'excitabilité» correspond au niveau de la stimulation nécessaire pour provoquer l'activité d'un neurone. . En psychologie du langage, le « seuil de détectabilité » et de « perceptibilité » correspond au niveau sonore permettant de reconnaître la stimulation auditive comme étant constituée de paroles, alors que le «seuil d'intelligibilité» correspond au niveau autorisant la compréhension. Dans les situations mettant en jeu la présentation tachistoscopique d'éléments figuraux ou verbaux, on parle de « seuil d'identification» à propos des durées de présentation permettant la reconnaissance des formes ou objets ou la lecture des mots ou énoncés.

.

18

Pour notre part, dans le cadre de la psychologie du développement, nous pensons qu'une réflexion pourrait être menée à partir de la notion de seuil sur la question des « décalages verticaux» et celle des « stades intermédiaires» et de «l'équilibration ». L'approche psychologique des seuils nous a entraîné cependant vers des considérations sur les problèmes énergétiques, «économiques », dans le fonctionnement de la psyché et notre attention s'est tournée vers la psychanalyse et ce qu'elle peut enseigner sur ce sujet - en particulier les notions de « barrière de contact» et de « pare-excitation» - mais notre réflexion, sur ce point, comme s'en rendra compte le lecteur, n'est pas totalement construite, moins élaborée du moins que celle de seuil comme limite d'un lieu, marque à franchir. Cependant, nous avons abordé la question du seuil en nous ouvrant aux influences de différentes disciplines et en laissant errer notre pensée, c'est-à-dire en nous efforçant d'être nous-même un seuil, un «être entrouvert» comme le suggère le poète.

La demeure, le seuil et la limite Du latin « solum », plus ou moins influencé par solea, plante du pied, le seuil est une dalle de pierre ou une pièce de bois recouvrant la partie inférieure d'une porte. A travers cette définition, le seuil apparaît donc comme une frontière qui se symbolise souvent par la porte, notamment celle de l'habitation. Aussi, avant d'entrer de plain-pied dans la fonction et la symbolique du seuil, il nous faut aborder celles de la porte et de la maison, qui sont indissociables. La maison est une «matrice» dans laquelle nous retrouvons l'enveloppe dont nous avons besoin. Nous vivons en elle comme « un cops en sapeau, un fœtus en amnios» (O. Marc, 1971, p.21). La maison est image du moi et image du corps. Elle est une structure close: elle a un dedans et un 19

dehors. L'intérieur est délimité par quelque membrane capable de recevoir ou de refuser ce qui vient de l'extérieur en empêchant les organes de se désintégrer. Ainsi naît un espace intérieur cohérent et personnel. Et grâce à ce filtre, . , ., . entrer et sort:1rprennent un sens comme s ouvnr a ce qID est bon et se fermer à ce qui est noci£ Il rend possible les relations tout en maintenant une identité. Si la maison protège, elle peut aussi enfermer: sécurité et claustration s'impliquent. Parce qu'elle enveloppe, il arrive que la maison étouffe. La clef rassure et interdit. Quand on s'enferme trop, on risque de s'asphyxier. Mais. entre la forteresse qui abrite et la maison qui aliène, il n'y a qu'une seule différence: la liberté d'ouvrir la porte. La porte est nécessaire à l'accès et donc à la réalité de la demeure car on ne saurait concevoir de maisons sans moyens d'accès. Elle constitue une ouverture, un seuil, pour l'accès immédiat et indifférencié des personnes, des objets, de la lumière. Le mur est symbole de limite et d'interdiction. Les murs qui séparent fonctionnent comme des membranes et sont des instruments vitaux de défense et de filtration. Ils rendent nécessaires et significatifs les seuils, c'est-à-dire l'ouverture sur le dehors, toujours périlleuse mais libératrice. Cette ambivalence du seuil l'a rendu sacré: simple pierre, dalle ou parvis, il est confié à la vigilance des Dieux. Pourtant, les seuils sont nettement désacralisés, on ne leur octroie plus guère d'attention. Dans certains pays, cependant, comme en Arabie méridionale, on s'agenouille pour baiser la pierre du seuil. Les musulmans se déchaussent à l'entrée des maisons et des mosquées. La même marque de respect est observée en Chine et au Japon. Ces gestes de déférence ennoblissent à la fois le visiteur et le visité en élevant le quotidien au niveau du cérémonial: « Sans les rites, les
gestes, lesparoles convenues, que resterait-il d'humain dans les relations humaines?») interroge J.Onimus (1991). Le seuil inscrit en lui l'histoire de la maison. Il y a des seuils souriants et chaleureux et d'autres farouches et qui

20

repoussent. Certains, prudents, sont prolongés par des longs couloirs sombres, donnant la sensation d'une initiation vers une intimité promise. D'autres sont discrets, simples, offrant d'emblée leurs secrets. Certains sont des perrons larges avec des escaliers dominant le pays, d'autres obligent à descendre vers le trou, le terrier primordial ayant l'attrait d'une terremère et de ses profondeurs. Le seuil n'est donc pas un endroit comme un autre. C'est lui et lui seul qui donne l'accès à l'intérieur. La poétique de la porte répète celle des seuils: elle sépare, exclut, protège. Tout passe par elle et fait entrer l'infini dans le limité. Les seuils varient selon les cultures et selon les périodes, comme le souligne A.Rapoport (1972). Ils présentent différentes fonctions caractéristiques; tout d'abord celle d'opérer une sélection complémentaire. Souvent, ils sont liés aux degrés d'intimité des familiers et des étrangers. Les deux premiers seuils, par exemple, le portique et la porte d'entrée, assurent la protection, le troisième ouvre la salle de séjour, le dernier donne accès à l'aire secrète. Une autre fonction du seuil est de signaler et de préparer le franchissement, lieu d'ouverture de la limite, zone de son franchissement. Il est limité et il fait l'objet de dispositifs matériels et symboliques (sonnettes, judas, caméras...) Le seuil est aussi un médiateur. Il sert de tampon et de relais. C'est le lieu de rencontre du dedans et du dehors. La notion de médiation permet de dégager celle d'espace intermédiaire (véranda, hall), passage obligé, sas, destiné à amoindrir le contraste entre intérieur et extérieur. L'importance rituelle du seuil (du temple ou de la maison) s'explique par la fonction séparatrice des limites. F.P.Lévy & M.Segaud (1983) considèrent la délimitation comme un élément fondamental dans la constitution de la représentation des systèmes spatiaux des sociétés. L'effectuation des limites qualifiantes définit l'action practico-symbolique humaine et défmit l'espace. Toute division de l'étendue en territoires entraîne la reconnaissance et le tracement d'une limite qu'on se représente infranchissable et 21

qu'on ne peut franchir qu'en se conformant à des conditions prescrites. Franchir, peut-être pour la dernière fois, le seuil de sa maison, tel est le destin de certaines personnes âgées qui ne verront plus leur demeure, leur demourance. Il y a à réfléchir sur les manières de préparer le départ de la maison familiale afin que la rupture, parfois nécessaire, ne constitue pas un traumatisme fatal, dépasse les bornes... C'est à cela que nous réfléchissons lorsque nous abordons le franchissement du seuil. Le franchissement du seuil

Et voilà que se présente l'entrée en maison de retraite ou dans une institution pour personnes âgées. La société crée des espaces où nous devons remodeler notre identité. Qui suis-je dans ces lieux? Pourquoi ces lieux qui séparent et divisent les générations? Il Ya aussi à réfléchir sur les modalités de prise en charge, par notre société, de la personne âgée et certainement combattre l'idée d'exclusion, de rejet... La vie individuelle, quel que soit le type de société, consiste à passer successivement d'un âge à un autre et d'une occupation à une autre. Là où les âges sont séparés, et aussi les occupations, ce passage s'accompagne d'actes spéciaux, les rites, qui, par exemple, constituent pour nos métiers l'apprentissage et qui, dans d'autres cultures, consistent en cérémonies parce qu'aucun acte n'est, chez elles, absolument indépendant du sacré. Tout changement dans la situation d'un individu y comporte des actions et des réactions qui doivent être réglementées et surveillées afin que la société n'éprouve ni gêne, ni dommage. C'est le fait même de vivre qui nécessite les passages successifs d'une situation sociale à une autre, de sorte que la vie individuelle consiste en une succession d'étapes dont les fins et les commencements forment des ensembles du même ordre: naissance, baptême, puberté sociale, mariage, paternité, progression de classe, mort. Et à 22

chacun de ces ensembles se rapportent des cérémonies dont l'objet est identique: faire passer l'individu d'une situation donnée à une autre situation tout aussi déterminée. D'où la « ressemblance» générale des cérémonies de la naissance, de la puberté sociale, du mariage, etc. L'étude des rites a fait, ces dernières années, de grands progrès, mais on est loin de connaître dans tous les cas leurs raisons d'être et leurs mécanismes. Van Gennep (1981) dans son «Etude !)Istématiquedes rites», a essayé de grouper ensemble toutes ces cérémonies, suivant un schéma dont cependant l'élaboration détaillée est encore impossible. il fit donc des catégories de rites en tentant de grouper toutes les séquences cérémonielles qui accompagnent le passage d'une situation sociale et d'un monde social à un autre. Etant donnée l'importance de ces passages, il distingue une catégorie spéciale de rites: les rites de passage. Les rites de passage se décomposent, à l'analyse, en rites de séparation, rites de marge et rites d'agrégation. Les trois catégories secondaires ne sont pas également développées chez une même population ni dans un même ensemble cérémonial. Les rites de séparation le sont davantage dans les cérémonies de funérailles, les rites d'agrégation dans celles du mariage; quant aux rites de marge, ils peuvent constituer une section importante, par exemple dans la grossesse, les fiançailles, l'initiation, ou se réduire à un minimum dans l'adoption, le second accouchement, le remariage, etc... Si donc le schéma complet des rites de passage comporte en théorie des rites préliminaires (séparation), liminaires (marge) et post-liminaires (agrégations), il s'en faut que dans la pratique il y ait une équivalence des trois groupes, soit pour leur importance, soit pour leur degré d'élaboration. Le passage d'une situation à une autre s'accompagne donc de rites de passage. Lorsqu'il s'agit de franchir un seuil (un territoire, une institution, une maison.. .), le passage est alors lié à un passage matériel. De nos jours, pour les pays qui ont conservé le passeport, le passage d'un territoire à un autre est libre. La f:ron23

tière, ligne idéale tracée entre des bornes ou des poteaux, n'est visible que sur les cartes, exagérément. Mais le temps n'est pas si éloigné où le passage d'un pays à l'autre s'accompagnait de formalités diverses qui étaient d'ordre politique, juridique, économique, mais aussi d'ordre magicoreligieux, par exemple les interdictions pour les chrétiens, les musulmans, les bouddhistes, d'entrer et de séjourner dans la partie du globe non soumise à la Foi. Souvent la limite est marquée par un objet, un poteau, un portique, une pierre debout. Ces signes ne sont pas mis sur toute la ligne frontière, mais seulement aux « lieux de passage». Ils sont placés à cet endroit avec accompagnement de « rites de consécration ». Autrefois, il existait des « zones neutres» entre deux territoires, lieu de marché et de contact. Quiconque passe de l'un à l'autre se trouve ainsi matériellement et magicoreligieusement, pendant un temps plus ou moins long, dans une situation spéciale: il flotte entre deux mondes, il est en « marge». Cette marge idéale et matérielle se retrouve de façon plus ou moins prononcée dans les cérémonies qui accompagnent le passage d'une situation sociale à une autre. Celle-ci correspond à un passage matériel: passer entre un objet coupé en deux (défmition du symbole) ou entre deux branches, ou sous quelque chose, l'idée étant ici qu'on sort ainsi d'un monde antérieur pour entrer dans un monde nouveau. Lorsqu'il s'agit d'une maison, la zone neutre se rétrécit progressivement jusqu'à n'être qu'une simple pierre, qu'une poutre, un seuil. Le portique-tabou du passage devient la porte de la maison. On y cloue des « sacra », mais le caractère sacré ne se localise pas seulement dans le seuil (par exemple on enduit les montants de parfum). Précisément, la porte est la limite entre le monde étranger et le monde domestique, quand il s'agit d'une habitation ordinaire. Habituellement, seule la porte principale est le siège des rites d'entrée et de sortie. Le seuil n'est qu'un élément de la porte. 24

On notera que les rites accomplis sur le seuil même sont des rites de marge. Comme rite de séparation du milieu antérieur, il y a des rites de purification (on se lave par exemple), puis des rites d'agrégation (présentation du sel, repas en commun, etc..) Les rites du seuil ne sont donc pas des rites d'alliance à proprement parler, mais des rites à la marge précédés de rites de préparation à la marge. Dans le problème qui nous préoccupe - le départ de la maison familiale - l'accent peut être mis sur la manière dont la personne âgée a été préparée à ce départ, si elle y a été effectivement préparée... Quel est son point de vue et celui de ses proches? Selon son organisation personnelle, quels risques encourt-elle avec ce placement? Quel accueil lui est réservé? Passer le seuil de la maison de retraite signifie s'agréger à un monde nouveau. Les rites de préparation à l'alliance sont précédés de rites de préparation à la marge. «L'étranger» est dans un état « d'isolement»: c'est un être sacré, doué de potentialité magico-religieuse, bienfaisant ou malfaisant et on le soumet à des rites qui ont pour but de le rendre soit neutre, soit bienfaisant. On le « désenchante ». L'arrivée «d'étrangers» en nombre a pour contrecoup le «renforcement de la cohésion» sociale locale: les habitants se réfugient dans des lieux bien défendus ou ferment leur porte. Le «chef» va au-devant des étrangers en tant que représentant de la société. il peut dépêcher aussi des «intermédiaires ». «L'étranger» doit prouver ses intentions et subir un stage. En partant de chez lui (passage du « premier seuil »), il a accompli des rites de séparation: repas, souhaits et vœux. Peut-être l'a-t-on suivi sur un «bout de chemin» ou l'a-t-on muni d'un «signe de reconnaissance»? Comment a-t-il franchi le «Rubicon artificiel» ? La scission a-t-elle été progressive, par étapes ? Voilà cet étranger qui s'introduit, s'identifie (passage du «second seuil »). Comment est-il « adopté» ? Dans le rituel d'adoption, on assiste à un allaitement réel ou simulé, une naissance simulée où la « discrimination» joue un rôle important. Comment la per25

sonne âgée est-elle dénommée? Qui prononce le mot ou la formule pour faciliter le passage? C'est à une étude de la parole du seuil à laquelle nous devons nous livrer et, pour ce faire, nous avons choisi de nous référer aux contes et à ce qu'ils nous enseignent.

La parole du seuil M.Soriano, dans la préface de l'ouvrage de B.Bricout consacré à «Henri Pou"at et le Trésor des Contes» (1992), signale la vocation que ce dernier assignait aux contes:
« Puisque ils pas, les contes ont annoncé l'esprit l'âge aauel, pourquoi un climat l'âge prodigieux n'annonceraientla raison (o. c. de demain») au-delà, un autre âge ? Sous de création, moins fait par

logique que par

p.9) La parole du seuil est une formulette qui répond à des nécessités fonctionnelles. La première semble être de baliser le temps et la pratique du contage, de ponctuer le chemin que la parole emprunte. La formulette crée le lien entre deux épreuves qui jalonnent le parcours du héros, entre deux rencontres, entre deux combats, deux victoires, à la croisée des routes... Le pouvoir mystérieux de ces mots pourtant familiers est renforcé par une «marge de silence» qui enveloppe la formulette, la signale et l'isole à l'intérieur du récit « commeun seuil qui nousfait accéderà une autreparole» (1992, p.248). Dans le texte écrit, la formulette se démarque du reste du conte par le graphisme - elle est inscrite en italique - par la marge qui précède et le blanc qui la suit. Elle est à la fois « mot de passe» qui nous installe au cœur de la fiction et celui qui, dans cette fiction, permet le déplacement du héros. «Parole de passage », elle apparaît dans bien des contes «comme étroitementliée aux seuils et aux
rites liminaires qui en accompagnent lefranchissement» (0.c.p.249).

Aussi, la porte de la maison qui matérialise la limite entre le monde étranger et le monde domestique, entre le dehors et 26