Seul contre tous - Cent Jours avec Napoléon

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« Cent jours de folie, cent jours d’héroïsme, cent jours d’audace, cent jours qui composent la tragédie la plus achevée de l’Histoire de France. »
Le 1 mars 1815, Napoléon débarque à Golfe-Juan. Seul contre tous, il va reconquérir son trône avec seulement une poignée de soldats, pour le perdre à nouveau trois mois plus tard à Waterloo, écrivant le chapitre le plus romanesque de son épopée.
« Pour reconstituer l’itinéraire de Napoléon jour après jour, heure par heure, j’ai choisi de raconter ces Cent-Jours comme un reporter embedded, qui aurait suivi l’empereur pas à pas de l’Île d’Elbe à la plaine de Waterloo. Grâce à une inépuisable bibliographie – réservoir de faits vérifiés, de scènes authentiques, de phrases historiques ou triviales – j’ai eu accès aux palais et aux états-majors, j’ai vécu les combats et les conciliabules, j’ai observé au plus près les faits et gestes des acteurs. Pour compléter ce travail, j’ai visité les lieux de l’action, du palais de Fontainebleau à l’Île d’Elbe, de l’Élysée à la ferme du Caillou, de la Belle-Alliance à l’Île d’Aix. Voici mon reportage. »
Laurent Joffrin
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Ce livre a une ambition : réconcilier le journalisme et l’histoire. C’est-à-dire raconter le passé dans le style du présent. Rares sont les événements qui s’y prêtent aussi bien que les Cent-Jours, un drame plein de surprises, d’ironie et de violence.

On dit souvent que les journalistes sont les historiens du présent. Affirmation présomptueuse, tant le manque de temps rend fragiles les comptes-rendus à chaud. Aussi scrupuleux soient-ils, les journalistes travaillent dans l’urgence. Seuls les historiens ont le recul indispensable et l’accès aux documents, qui permet d’appuyer la recherche sur des bases solides. Nous, journalistes, sommes des témoins informés, ni plus ni moins. En revanche, nous pouvons nous appuyer sur le travail des historiens…

Pour reconstituer l’itinéraire de Napoléon jour après jour, heure par heure, j’ai donc choisi de raconter ces Cent-Jours comme un reporter embedded, qui aurait suivi l’empereur pas à pas de l’Île d’Elbe à la plaine de Waterloo. Grâce à une inépuisable bibliographie – réservoir de faits vérifiés, de scènes authentiques, de phrases historiques ou triviales – j’ai eu accès aux palais et aux états-majors, j’ai vécu les combats et les conciliabules, j’ai observé au plus près les faits et gestes des acteurs. Pour compléter ce travail, j’ai visité les lieux de l’action, du palais de Fontainebleau à l’Île d’Elbe, de l’Élysée à la ferme du Caillou, de la Belle-alliance à l’Île d’Aix. Voici mon reportage !

Prologue


Au cœur de la nuit, Napoléon remue des pensées sinistres. Incapable de dormir, il appelle son valet Hubert. Dans le silence de Fontainebleau, Hubert sursaute, se lève, passe une main dans ses cheveux ébouriffés et entre, un chandelier à la main. L’Empereur a le teint cireux, la voix faible, le regard vide. Il demande de l’encre, une plume et du papier.

Depuis janvier, dans la neige et la boue, il a mené une campagne inouïe contre des armées deux fois plus nombreuses, bousculant Blücher, mystifiant Schwarzenberg, déjouant les plans des puissances coalisées contre la France. Il a vaincu mais il a succombé. Voyant les Alliés marcher sur Paris, il a pensé encore les prendre à revers et les battre. Mais il fallait pour cela que les troupes françaises défendissent la capitale. Las ! Le maréchal Marmont, duc de Raguse, a pris langue avec l’ennemi et lui a ouvert les portes. La campagne est perdue.

Jusqu’au bout, l’Empereur a agité des projets d’attaque. La trahison de Marmont les rend illusoires. En trois ans, la Grande Armée a reculé depuis Moscou jusqu’à Paris. Héroïque dans la retraite, elle a résisté à la Bérézina, à Lützen, à Bautzen, à Montmirail, à Montereau. Elle a été submergée par l’Europe. Ce 13 avril 1814, les maréchaux ne voient plus d’issue. Ils en ont assez. Ils sont fatigués, riches, las de la gloire et ils entrevoient la chute, inexorable. Avec une terrible unanimité, les vieux compagnons ont forcé Napoléon à abdiquer. Ce soir-là, l’aventure de quinze ans s’achève. L’Empire s’effondre, l’Empereur s’efface.

Pour écrire à Marie-Louise, il s’y reprend à trois fois. Il jette les brouillons raturés dans le feu que Hubert a ranimé. Finalement, il trace ces quelques mots sur le papier qui gratte dans le silence : « Adieu, ma bonne Louise. Tu es ce que j’aime le plus au monde. Mes malheurs ne me touchent que par le mal qu’ils te font. Toute la vie, tu aimeras le plus tendre des époux. Donne un baiser à mon fils. Adieu, chère Louise, tout à toi. » La lettre achevée, il congédie Hubert, qui reste aux aguets dans la pièce attenante. Alors, le valet entend de l’eau qu’on verse, une cuillère qu’on remue dans wun verre, puis un moment de silence. La porte s’ouvre. Napoléon demande Caulaincourt, Maret, Bertrand et Fain, son secrétaire. Les quatre dignitaires arrivent. Napoléon leur dit qu’il ne peut survivre au déshonneur de la France. Il s’est empoisonné.

En 1812, en Russie, après avoir manqué d’être fait prisonnier par des cosaques, il avait suspendu à son cou un sachet de soie noire de la taille d’une gousse d’ail qu’on avait d’abord pris pour l’enveloppe d’une amulette. Il contenait du poison. Pendant la campagne d’Allemagne en 1813 et celle de France en 1814, le sachet était resté accroché au cou de l’Empereur, comme une assurance contre la capture. À Fontainebleau, se sentant bientôt pris, il ne veut laisser qu’un cadavre entre les mains de ses ennemis.

Caulaincourt et les autres envoient chercher le docteur Yvan, qui administre un contrepoison. Napoléon est pris de nausée, rejette dans un bassin d’argent le poison qu’il a avalé et passe les heures suivantes dans les spasmes et les vomissements. Entre deux crises, il dit d’une voix plaintive : « Qu’il est difficile de mourir quand sur le champ de bataille c’est si facile. Ah ! Que ne suis-je mort à Arcis-sur-Aube ! » On le porte près de la fenêtre ouverte où l’air de la nuit lui redonne quelques couleurs, puis on le ramène à son lit. Il finit par s’endormir. L’aube pointe sur le parc immense, les oiseaux chantent, les arbres frémissent. On laisse l’Empereur aux soins de Constant, l’autre valet, et on fait le serment de ne rien révéler de la scène.

Un peu plus tard, Napoléon se réveille, descend et se promène longuement comme si de rien n’était. La mort n’a pas voulu de lui, il reprend sa vie sans ciller. Le poison, on le suppose, était éventé et la médication d’Yvan avait fait le reste en suscitant des nausées salvatrices. Ainsi, l’homme qui régentait l’Europe a voulu mourir comme un sous-lieutenant. Il ne fut pas fier de sa défaillance, qui resta plusieurs années secrète. Un peu plus tard, il dira : « Je ne vois rien de grand à finir sa vie comme quelqu’un qui a perdu sa fortune au jeu. Il y a beaucoup plus de courage à survivre à son malheur non mérité. » Pourtant, ce n’était pas la fin de son calvaire…

Le même 13 avril, dans la matinée, Napoléon signe le traité de Fontainebleau qui prononce sa déchéance et le fait souverain de l’île d’Elbe, un peu de terre méditerranéenne jetée dans l’eau à quelques encablures de l’Italie. On lui a promis deux millions, un sort honorable pour sa famille, 800 soldats, la sécurité et la souveraineté sur l’île qui lui appartient jusqu’à sa mort. Il aurait préféré la Toscane mais il a su que Talleyrand, les Anglais, le gouvernement de Louis XVIII, voulaient l’exiler hors d’Europe. On a parlé d’un caillou perdu dans l’Atlantique nommé Sainte-Hélène… Seul le tsar, élégant, en tient pour l’île d’Elbe. Alors va pour Elbe. Au moins, il pourra respirer l’air de l’Italie et recevoir des nouvelles de France. Pendant que les puissances iront à Vienne chercher un nouvel équilibre européen, il cultivera son îlot et racontera son histoire, à nulle autre pareille.

Le 20 avril, il a fait disposer la Garde en cercle dans la cour du château, devant l’escalier de pierre à double révolution. Vêtu de la redingote verte des chasseurs de la Garde, du manteau gris et du chapeau à cocarde qu’on a vu sur tous les champs de bataille, il s’avance parmi les uniformes d’apparat et les baïonnettes alignées, au milieu d’un silence lourd. Sa silhouette est épaisse, son teint jaune, sa démarche lente. Mais il a toujours le regard de ses vingt ans, « à traverser la tête », disaient les grognards. D’une voix coupée par l’émotion, il parle une dernière fois à l’armée : « Soldats de ma vieille Garde, je vous fais mes adieux. Depuis vingt ans, je vous ai trouvés constamment sur le chemin de l’honneur et de la gloire… Les puissances alliées présentaient toute l’Europe liguée contre nous… J’ai sacrifié tous mes intérêts au bien de la patrie ; je pars… » Il embrasse le drapeau, enfouit son visage dans l’étoffe. Puis reprend : « Ne plaignez pas mon sort ; j’ai voulu vivre pour être encore utile à votre gloire. J’écrirai les grandes choses que nous avons faites ensemble… Adieu, mes enfants. » Les grognards pleurent, on l’entoure, on le presse, on s’agenouille, on lui baise la main. Il se dégage et monte en voiture. Le cortège s’ébranle. Les voitures tournent à la grille du château. Napoléon disparaît, comme un rêve de gloire.

Jusqu’à Orange, le voyage se passe bien. On relaie sans hâte, la foule se presse sur son passage et on entend souvent « Vive l’Empereur ! ».Napoléon se tourne vers les envoyés des puissances chargés d’assurer sa sécurité : « Vous voyez que je suis moins impopulaire qu’on vous l’a dit… » Les représentants des Alliés ont même congédié l’escorte militaire qu’ils jugent inutile. Mais à l’arrivée dans la vallée du Rhône, au milieu d’une population vouée au roi et qui a mal supporté la conscription et les droits réunis, tout change. La Provence est restée blanche. Les Provençaux le font savoir. À Orange, on entend les cris de « Vive le roi ! », une foule hostile est massée sur le bord de la route, les rumeurs de complot contre la vie de l’Empereur circulent, on sait que les agents royalistes pullulent dans la région. Au nord d’Avignon, on décide de contourner la ville pour éviter les incidents. Mais à l’entrée du village d’Orgon, dominé par les ruines du château des ducs de Guise, non loin des rives de la Durance, un groupe vociférant a dressé une potence où pend un mannequin en uniforme qui représente Napoléon, un écriteau injurieux accroché à son vêtement ensanglanté. Égarés par la haine et par le vin, des hommes et des femmes en furie montent sur la voiture de l’Empereur. Ils crient des imprécations en provençal, qui signifient : « Qu’on le pende ! », « Sortez-le de là ! », « Qu’on lui coupe le cou ! ». Schouvalov, l’envoyé du tsar, s’interpose, fait le coup de poing, montre sa cocarde russe. La foule se calme un instant. Schouvalov la harangue, cherche à lui faire honte de sa conduite, appelle sur Napoléon la pitié que mérite un vaincu. On réussit à se dégager.

La peur a saisi l’Empereur. Il sort de la voiture, revêt un manteau bleu et un chapeau à cocarde blanche, monte à cheval comme un homme de l’escorte. Il est pâle, fébrile, le regard fuyant. Il longe des groupes hostiles, la tête baissée. Aux abords d’Aix-en-Provence, il entre dans une auberge pour attendre les voitures. Comme Louis XVI sur la route de Varennes avait pris la place d’un homme de sa suite, il demande qu’on le fasse passer pour Campbell, le colonel britannique chargé de l’accompagner. Le soir, à l’étape, il est en pleurs. À chaque instant, il demande s’il y a une porte dérobée par laquelle il pourrait s’échapper en cas d’irruption, il sursaute au moindre bruit et fatigue les commissaires étrangers de ses angoisses. Pour continuer, il exige un uniforme autrichien. Il devait embarquer pour l’île d’Elbe à Marseille. Mais les manifestations d’hostilité sont trop fortes. Campbell décide qu’on ira à Fréjus, plus discret.

Ainsi, celui qui avait débarqué là quinze années plus tôt venant d’Égypte, plein d’audace pour saisir le pouvoir à Paris, fuyait par le même port comme un proscrit, vaincu par le malheur, terrorisé par la foule. Prenant le rôle du couard, le maître des batailles a dû se déguiser pour échapper au danger, implorant ses ennemis de le protéger des Français. Il n’a jamais aimé la foule. Jeune homme, il a assisté indigné aux journées d’émeute qui ont renversé le pouvoir royal. Plus tard, le 13 Vendémiaire, il a fait tirer au canon sur une manifestation parisienne pour sauver l’Assemblée d’un coup de force royaliste. Son aversion ne l’avait pas trompé. Fugitif mal protégé, il a failli se faire écharper comme aux temps de la Révolution. Ainsi, sur le chemin de croix du printemps 1814, rien ne lui est épargné, ni l’abattement morbide ni l’épouvante devant une populace vindicative. Il est décidément un homme fini et ceux qui voient sa faiblesse ne donnent plus cher de son destin. Napoléon sort de l’Histoire sans grandeur, chassé par la défaite, abandonné de tous, conspué par le peuple. La gloire est fanée, l’aigle foudroyé, l’épopée salie.

Pourtant, ce même homme, revenu d’exil un an plus tard, fera le chemin inverse sous les acclamations, ressuscité par un coup de génie et de volonté, conquérant solitaire de son propre empire. De Fréjus à Paris, « l’aigle volera de clocher en clocher, jusqu’aux tours de Notre-Dame ». Ce rétablissement miraculeux, qu’on a appelé les Cent-Jours, est un épisode sans exemple dans l’Histoire. La France est envahie par un seul homme et cet homme seul effraie l’Europe. Pourtant, Louis XVIII tient les leviers du pouvoir avec le soutien des Alliés. Il succède à une dictature guerrière qui a saigné le pays et laissé son territoire plus petit qu’il ne l’avait trouvé, soumis à la botte des envahisseurs. C’est ici que l’incroyable prend corps. Cette nation vaincue, mais toujours forte, est subjuguée en quelques jours par son ancien maître répudié, qui n’a que 1 200 hommes avec lui et sa seule légende pour viatique. « Quel roman que ma vie », dira Napoléon à Sainte-Hélène, contemplant le feu qui se meurt dans une pièce humide et venteuse. Les Cent-Jours en sont peut-être le chapitre le plus extraordinaire ! Cent jours de folie, cent jours d’héroïsme, cent jours d’audace, cent jours qui composent la tragédie la plus achevée de l’histoire de France, qui pourtant n’en manque pas.

On a dit que c’était un soubresaut, que le verdict était rendu, que l’aventure ultime était sans issue, que Napoléon ne pouvait l’emporter contre tous. C’est l’erreur de ceux qui se croient de grands prophètes parce qu’ils connaissent la fin de l’aventure. Le plus incroyable dans cette histoire incroyable, c’est que Napoléon a failli réussir. Il avait ressaisi le pouvoir et son plan de campagne était redoutable. Une nouvelle victoire en Belgique le rétablissait aux yeux de l’Europe et changeait une nouvelle fois la donne. On dit qu’il aurait perdu la bataille suivante. Qu’en sait-on ? La France restait la Grande Nation et l’unité des Alliés pouvait se lézarder.

L’échec des Cent-Jours avait des causes profondes, politiques et militaires. Mais le récit vivant de la tragédie montre aussi que tout s’est joué sur un fil, que le hasard des événements, le choix des hommes, les caprices du temps ou la force des coïncidences ont pesé autant que les grands mécanismes de la politique ou de la guerre. Napoléon a succombé ; il pouvait triompher. Il pouvait même durer. Un empire amendé par des concessions aux temps nouveaux n’était pas plus instable qu’une monarchie restaurée, c’est-à-dire rapetassée : la suite l’a montré, qui fut faite d’émeutes et de révolutions. Un empire libéral remplissait la même fonction historique qu’une royauté constitutionnelle, celle d’une transition entre monarchie et république. Il est même probable qu’un ancien général de la Révolution en comprenait mieux les ressorts que ce roi exilé pendant vingt ans et entouré de coteries insensées. Un sort moins contraire, un message arrivé à temps à Ligny, un ordre plus précis donné à Grouchy, une charge de Ney menée à point nommé, un orage dissipé trois heures plus tôt et la face des événements changeait. On croit que ce sont les structures qui font l’Histoire. C’est vrai sur le long terme, dans le défilé des décennies et des siècles, vu du belvédère des historiens, qui embrassent d’un seul regard le début et la fin des épopées. Au jour le jour, c’est faux. Les grands courants économiques et politiques dressent un décor ; ce sont les hommes qui font la pièce. Et personne n’est assez savant pour en prévoir le dénouement. Les Cent-Jours pouvaient être mille jours, la campagne de Belgique un triomphe et Waterloo, au lieu d’une morne plaine, une vallée glorieuse. L’Histoire n’est jamais écrite à l’avance.

L’autre dimension des Cent-Jours est aussi souvent négligée : le combat politique. Pour ressaisir le pouvoir, Napoléon a réveillé la Révolution. Il a ressuscité, lui, l’homme de l’autorité sans partage, de la noblesse d’Empire, de la monarchie réinventée, la passion de l’égalité qui trouble si souvent les Français. Dans ses proclamations, il dénonce le retour en arrière, le rétablissement des coutumes dépassées, la volonté d’effacer l’épopée révolutionnaire et impériale. Pour les besoins de la cause, il travestit l’Histoire, puisqu’il a toujours eu en horreur les excès de 1793, les exaltations des révolutionnaires, les faiseurs de système qui peuplaient les assemblées. Mais il se souvient de sa propre histoire. Il fut l’ami d’Augustin Robespierre, il fut le « général Vendémiaire » contre les royalistes, le vainqueur de Toulon et le bourreau des fédéralistes, le commandant en chef de l’armée d’Italie, républicaine jusqu’au fanatisme, l’ennemi de la Vendée et l’allié des bourgeois révolutionnaires qui le voyaient comme un rempart contre le retour de la noblesse et des privilèges. Drapeau tricolore contre drapeau blanc, Ancien Régime contre Révolution, les « nobles et les prêtres » contre le peuple, la tradition contre l’égalité, le sursaut patriotique contre le compromis avec l’ennemi, c’est aussi cet affrontement immense qui anime le drame des Cent-Jours, comme il traversera le XIXe siècle. En 1870 encore, l’héritier des Bourbons, qu’on appelle Henri V, refuse d’adopter le drapeau tricolore et divise le camp monarchiste, permettant à la République de s’installer… La Révolution divise la France pour plus d’un siècle.

En 1815, celui qui y avait mis fin s’en proclame le champion et rallie l’armée à lui, avec le consentement maussade du peuple. Bleus contre Blancs : Waterloo est un combat guerrier, mais aussi idéologique. Avec Napoléon, c’est la France révolutionnaire qui succombe. C’est la société à ordres qui prend sa revanche. La défaite élimine un aventurier grandiose ; elle fait aussi reculer les idées de 1789 au profit d’une Sainte-Alliance dédiée à la conservation de l’ordre ancien. Vainqueur à Waterloo, Napoléon pouvait retomber dans les errements de la dictature. Il pouvait aussi assurer une transition vers un régime d’équilibre, qui conduise le pays vers une démocratie moderne, comme le promettaient les Actes additionnels aux Constitutions de l’Empire négociés avec Benjamin Constant. Les Cent-Jours n’étaient pas écrits d’avance. Leur ambiguïté même laissait la France libre de choisir son destin. Les structures pèsent lourd dans l’évolution des peuples. Mais toujours l’événement domine.

C’est en tout cas ce que ce veut démontrer ce récit, dédié au roman de l’Histoire.

26 février 1815
L’évasion


Depuis deux mois, il ourdissait son plan. Du bord de l’Europe, seul contre tous, il repartirait à la conquête de son empire.

L’entreprise était folle, dangereuse, peut-être mortelle. Impossible ? Non. Il n’aimait pas ce mot ; il l’avait si souvent fait mentir. Après tout, un Corse sans fortune, mal classé au concours d’artilleur, qui parlait le français avec un accent étranger, était devenu général de la République à 25 ans, conquérant de l’Italie à 26 ans, de l’Égypte à 29 ans et de la France à 30 ans. Il avait changé son pays, défié l’Europe, gagné plus de batailles que Frédéric II et subjugué plus de peuples que César. Au zénith de son parcours, quand il distribuait les couronnes à sa famille et réunissait les rois à Erfurt sur simple convocation, la France s’étendait du nord de la Hollande jusqu’au sud de Rome, du département des Bouches-de-l’Elbe à celui des Bouches-du-Tibre. Impossible, tout cela, et pourtant bien réel.

Napoléon, tel un général romain, croyait aux augures et aux songes, aux caprices du destin, à la magie d’une bonne étoile. Politique avant tout, il ne méconnaissait pas la force des intérêts et celle des armes. Mais il croyait aussi à la volonté, à l’imagination, aux mythes qui captent les esprits et changent le monde. Alors, paraître soudain sur les côtes du Midi, rallier l’armée et le peuple, marcher jusqu’à Paris et saisir de nouveau le pouvoir, pourquoi pas ? Bien d’autres prodiges, dans cette carrière, avaient précédé celui-là. Ils pouvaient se répéter. Avec de la chance…

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