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Sex-ratios

De
303 pages
L'inégalité des genres est un phénomène si profondément et universellement enraciné que beaucoup y voient un trait de nature. Il est pourtant possible d'oeuvrer au changement des mentalités. L'auteur s'attache à montrer que le genre féminin, à Haveluy, petite ville du Nord, aux XVIII° et XIX° siècles, a été confronté à des mutations multiples et variées.
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SEX-RA TIOS

~L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-8762-2 EAN : 9782747587624

GUY TASSIN

SEX-RATIOS
LE GENRE FEMININ A HA VELUY

DE 1701 A 1870

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

1. Haveluy de 1701 à 1870

« Les maisons sont rouges, les femmes sont blondes, les plaines sont jaunes », le génial Hugo exprime à merveille le mépris des grands hommes pour ce qu'ils ne connaissent pas et ne cherchent pas à connaître mieux (66, p.405). Un demi-siècle auparavant, Young, plus humble et donc plus curieux, avait un autre regard le long du même chemin, notant les prix, les coutumes, et, au-delà des faits, exprimant sa sympathie pour les êtres. Le lecteur pressé, gourmand ,de formules, préférera toujours Hugo mais pour apprendre, mieux vaut lire Young. Car bien sûr les femmes ne sont pas toutes blondes, aux alentours de Denain. 1.1. le groupe social dans la durée Haveluy est tout proche de Denain, à 2 km au nord. La région est occupée depuis le néolithique, au contact de plateaux crayeux au sud-ouest et de terres humides et boisées au nord-est. L'étymologie même du toponyme (aballo = la pomme, en celtique) et quelques traces de construction suggèrent une présence gallo-romaine dans la partie basse du village. Le peuplement, lui, semble lié aux défrichements opérés par les abbayes créées dans cette zone aux temps mérovingiens. Les équilibres instables entre ces abbayes et leurs protecteurs laïcs ont délimité un espace d'environ 500 hectares, mentionné sous le nom d'Haveluy depuis le XIlème siècle. Cette entité est juste aux confins des plateaux et des basses terres, et c'est dans ces dernières qu'est d'abord édifiée une motte défensive, dépendant de l'abbaye de Saint-Amand. Cette motte, assez tôt abandonnée comme telle, devient une cense seigneuriale et, avec une ancienne dépendance éclissée, constitue les censes d'en-Bas, dans la fraîcheur, tournées vers l'élevage et vers la Flandre. A

l'ouest, au revers du plateau - peu marqué, les dénivellations sont minimes - l'abbaye féminine de Denain, rivale de SaÎntAmand et patronne de la paroisse, a installé elle aussi une cense, en-Haut, près de l'église, tournée vers les champs et vers la

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France. Malgré l'évolution des structures féodales, qui fmissent par imposer des seigneurs laïcs, ce clivage demeure fondamental à Haveluy, sensible encore il y a peu. Haveluy est aux confms de deux faciès culturaux et, longtemps, de deux ensembles politiques, Flandre et Hainaut, puis Espagne et France. Cette situation limite les possibilités d'exploitation du sol: on ne sait trop sur quoi se fonder, on fait un peu de tout sans pouvoir se spécialiser. Le village souffre longtemps de ne pouvoir, à l'instar de ses voisins, se choisir une relative spécialisation: élevage, lin, colza, tourbe, plus tard betterave par exemple. S'ensuit la médiocrité des résultats. En outre la situation implique une fréquente exposition aux conflits armés. Pendant des siècles il ne peut y avoir progression du peuplement, le village est régulièrement soit détruit, soit vidé de ses habitants. Depuis 1365 au moins la population stagne en apparence autour de 35 feux, un peu plus de 150 habitants peut-être. L'instabilité territoriale ne permet pas en outre d'entretenir une forte circulation alentour. Haveluy n'a qu'un minuscule ruisseau pour cours d'eau et n'y passent que des voies d'intérêt très local, qui relient mal au grand axe routier Cambrai-Valenciennes - ParisBruxelles - et à l'Escaut. En 1701 Haveluy est une paroisse de l'évêché d'Arras et un fief dépendant du royaume de France depuis 1678 seulement. La seigneurie a été confisquée un temps lors de l'annexion, le seigneur habite les Pays-Bas et, comme ses successeurs jusqu'en 1758, n'accorde qu'un intérêt mineur au village. La guerre a encore sévi très récemment et il n'y a que 135 habitants. Si deux ou trois familles étaient déjà présentes lors du dénombrement de 1561, l'ancienneté moyenne n'est que d'un demi-siècle. Donc si le village est ancien, le groupe social du même nom est en fait récent. Ce caractère est d'une certaine manière renforcé par la Guerre de Succession d'Espagne, au cours de laquelle, en 1712, le village est entièrement détruit. Ce n'est pas une image, il ne reste debout qu'une cheminée. Il faut reconstruire et les maisons deviennent relativement plus nombreuses à l'est, vers en-Bas. Ainsi le paysage humanisé a-t-il changé. Remise en culture, reconstruction mènent jusque vers 1720 et ont au moins donné de l'activité. Des besoins nouveaux se font sentir, la circulation

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alentour est meilleure grâce au pavage de la grand route de Paris à partir de 1726. L'artisanat se diversifie à partir de 1730 et un assez gros apport de forains - étrangers au village - est sensible vers 1734 / 1735, en relation avec une certaine dépression du sex-ratio. Assez fréquemment ces hommes sont des artisans et ils ont forcément quelques idées différentes. De ce moment la consommation augmente et Haveluy s'insère un peu mieux dans le mouvement général. Vers 1740, par exemple, on commence à diversifier les cultures avec l'introduction des haricots. Les effets de cette lente mutation se font sentir juste après 1750. Le sex-ratio s'est alors redressé, les épidémies raréfiées, et dès 1751 / 1755 on enregistre une baisse de la mortalité, particulièrement de la mortalité infantile depuis 1754. Les Haveluynois paraissent envisager l'avenir autrement, être plus soucieux de sécurité, plus prévoyants, laisser plus d'expression à leur affectivité. Une baisse de la natalité est sensible dès 1757 / 1758, les femmes arrêtent plus tôt leur fécondité. Les changements alors se précipitent, d'autant qu'ils sont parfois encouragés par des interventions extérieures. En 1760 le village appartient à Stanislas Désandrouins, le magnat des mines d'Anzin, homme d'affaires nettement plus avisé que ses prédécesseurs. S'il n'est pas plus présent, ses soucis de rentabilité suscitent des initiatives. Par ailleurs l'Etat cherche à mieux contrôler et incite à innover. S'il ne convainc pas les Haveluynois de liquider leurs terres communales, il encourage au moins l'industrie rurale. Dans un contexte de hausse des prix, les censiers - gérants en fermage de grosses exploitations agricoles - se mettent à la production de froment dès 1760, cultivent les plantes fourragères, la chicorée à partir de 1767, la pomme de terre en 1769, le topinambour en 1770. Les femmes mettent un peu de maïs dans leur jardin pour la volaille et la culture du lin commence à faire entrevoir l'industrie féminine du filage et très modestement ici - masculine du tissage. En 1770 la navigation sur l'Escaut est améliorée, un pont et une écluse dans le village proche de Rouvignies créent pour Haveluy un nouveau tropisme. La concurrence entre censiers se fait plus vive, les positions sont plus dures, toutes les catégories socioprofessionnelles s'engagent, selon leurs moyens, dans un timide mouvement foncier, que facilite le seigneur en offrant des baux 6

emphytéotiques à partir de 1779. Le seigneur, les Dames de Denain, censiers et artisans collaborent pour qu'en 1770 l'église, fort hâtivement reconstruite après 1712, le soit cette fois convenablement. Ce dernier événement obéit sans doute plus à un besoin d'identification et manifeste plus un sentiment un sentiment de confiance qu'il n'exprime un élan de la foi. Les Haveluynois, certes, restent très attachés à la religion mais ils prennent plus de distance envers les commandements, acquièrent un esprit plus frondeur, sont plus sensibles aux influences venues d'ailleurs par les bourgeois possessionnés au village ou les colporteurs. C'est sensible dans leur onomastique, qui change de tonalité dans les années 1767 / 1770; ils sont désormais plus réceptifs envers la mode, plus soucieux de choix personnels où parlent leur cœur ou leur raison, effets lointains et assourdis des grandes tendances culturelles des élites sociales. En 1780 le village a plus de 350 habitants. Cette masse en croissance suscite un vaste renouveau de l'artisanat, marqué par l'essor du bâtiment et des activités tournées vers la consommation. Le temps est plus précieux, on se soucie désormais des heures. Et pourtant on peut quelquefois. perdre du temps, les cabarets sont plus nombreux, un Haveluynois anive presque à vivre du métier de violoneux. L'élevage et l'agriculture continuent de connaître des mutations: la betterave est introduite sans grand effet, mais une épizootie modifie les structures de l'élevage ovin, favorisant une relative ascension sociale des bergers. Le marais communal est impliqué, à propos des problèmes de pacage. La discussion sur son sort, en 1783, suscite les premiers affrontements relevant d'un esprit partisan, on pourrait presque dire que ce sont les prémices de la vie politique au village, à propos des meilleurs moyens de défendre les pauvres. Des censiers se disputent et l'on sent bien qu'ils se sentent menacés par l'enrichissement de certains artisans, qui participent de plus en plus aux décisions communautaires. Même dans les rangs des censiers apparaissent des hommes nouveaux, venus d'ailleurs, moins inhibés par les habitudes locales. De même que pour d'autres forains, dans d'autres catégories socioprofessionnelles, leur déracinement les libère de

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certains conformismes et ils introduisent d'autres mœurs, comme le concubinage sans vergogne. C'est sur un Haveluy en pleine mutation que s'abattent la Révolution et ses conséquences. Les Haveluynois n'y sont guère partie prenante. Pour eux c'est d'abord un événement tout extérieur, une calamité tout aussi haïssable que les guerres dont ils avaient perdu l'habitude depuis près de 80 ans. C'est la paix qui avait permis les progrès enregistrés, dont ils avaient conscience. Il n'est point besoin de détailler ici les aléas de la période au village. Il suffit de relever que l'Eglise et la religion prennent un coup dont elles ne se relèveront pas vraiment, avec leurs annexes de l'assistance et de l'enseignement, avant 1830. Pour le reste des hommes sont morts, des familles divisées, des biens ont été transférés, permettant l'apparition d'une catégorie de petits cultivateurs relativement autonomes. Mais dès 1798 tout le monde aspire au calme et peu à peu les dominants d'hier retrouvent leurs positions, simplement avec quelques nouveaux pairs. En 1800, le calme revenu, Haveluy a 470 habitants, ce qui mesure, malgré la Révolution, l'importance de son essor démographique au XVIIIème siècle. 1800 est une date commode pour observer la marche du changement. Le village, après cette date, va changer progressivement de centre de gravité, se développant surtout vers le sud-ouest, comme attiré par l'explosion du pôle industriel de Denain. La composition socioprofessionnelle de la population est bouleversée: censiers et bergers perdent plus de la moitié de leur poids relatif alors que croissent la masse des ouvriers et domestiques (+20%) et surtout le milieu dynamique des artisans (+60%). La masse même de la population, d'autre part, réduit la nécessité d'avoir recours à l'exogamie, qui chute de 59 à 47% des mariages, tandis qu'un taux d'activité plus soutenu au village y conserve désormais plus d'hommes. Cette masse même entrâme une reprise de la natalité et de la mortalité, mais dans des proportions telles que les familles sont plus restreintes (4,3 enfants) qu'au XVIIIème siècle (5,4). Et elle suppose un tel niveau d'apparentement entre les habitants que les mariages consanguins, jadis résultant de calculs élaborés, tendent à ne plus être, surtout à partir de 1820, que ce qu'Edouard Conte

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appelle, dans un autre contexte, des mariages de la paresse, une solution de facilité. La période post-napoléonienne est à Haveluy toute d'atonie, de remise en place dans la médiocrité. Pour une population toujours croissante - près de 600 habitants - on ne trouve guère de nouvelles ressources, et le prix de la terre augmente. Dès 1811 l'ancien seigneur a pu récupérer ses biens et renouveler les baux. De 1815 à 1818 il a fallu en outre supporter l'occupation de troupes néerlandaises puis anglaises, forcément coûteuse. La politique interne est pourtant animée par l'ascension d'un Haveluynois, devenu successivement percepteur en 1807 et greffier en 1816. C'est un homme remuant, opposé aux pouvoirs traditionnels des censiers et de la religion, ouvert aux nouveautés du commerce et de l'industrie. Alors qu'en 1826 est découvert le charbon à Denain, ce Jean-François Parent force les élus municipaux à réaliser le pavage des rues en 1829, événement qui secoue la torpeur ambiante régnant depuis 30 ans. La vente des biens du seigneur Désandrouins, en 1830, accentue le mouvement. D'une part l'acheteur principal est le gérant des Mines d'Anzin et par ce biais les mines font intrusion au village comme plus gros propriétaire, virtuel employeur des nombreux journaliers, d'autre part ce gérant choisit pour receveur Jean-François Parent. A partir de ce moment un nouveau clivage anime la vie politique locale: d'un côté le curé et les censiers, tenants de la vie communautaire et des activités traditionnelles, de. l'autre les industriels, la ville - Denain -, les rouges, le paradoxe étant qu'ici les plus puissants sont alliés, pour un temps, aux adeptes du changement. Ce clivage a d'autant plus de consistance qu'alors que depuis 1791 les desservants de la paroisse soit ont manqué, soit sont passés trop rapidement, en 1834 arrive un nouveau curé qui lui va rester en place soixante ans, et qui est aussi combatif que ses adversaires. Aux alentours de 1830, par conséquent, Haveluy bouge de nouveau et l'on perçoit, par exemple, dès cette époque, une nouvelle vague d'innovation dans l'onomastique des ouvriers. Quelque temps encore les nouveautés sont espacées et les initiatives externes. La décennie 1831-1840 est la seule où la population diminue, l'attraction de l'industrie alentour se fait 10

sentir. La société villageoise voit renforcée sa tendance à se défmir par rapport au genre masculin. Un débit de tabac est ouvert en 1837, des douaniers séjournent en 1832, des gendarmes, installés à Denain en 1839, sont de plus en plus visibles. Des jeunes Haveluynois, alors que le village n'avait pas de tradition militaire, sont de plus en plus admis au service armé : la guerre de Crimée en 1855 / 56 fera autant de morts que toutes celles de la Révolution et de l'Empire. Les activités industrielles alentour s'approchent de plus en plus. En 1838 le chemin de fer passe tout près et dès 1841 un Haveluynois y travaille. Chez les tenants de l'ordre traditionnel l'inquiétude grandit. Le curé parvient encore en 1840 à donner l'illusion d'une quasi communion de la population lors de l'érection d'un calvaire. Mais en 1845 l'archevêque de Cambrai, dont dépend maintenant Haveluy, s'insurge contre l'omniprésence et la puissance du Moloch industriel. En 1847, mauvaise année en général en France, les symptômes de mutation s'additionnent. L'élevage ovin décline irrémédiablement, libérant les terrains de pacage. Des couples travaillent à Denain mais ne trouvent pas à s'y loger et s'installent au village. Sans attaches avec le lieu et ses familles, mobilisés uniquement pour l'emploi et la survie, leur exemple taraude l'esprit communautaire. Un premier Haveluynois, cette même année, s'emploie dans une usine sidérurgique. Et le curé tente de résister à l'évolution des moeurs en créant une école de sœurs pour combattre la mixité. Aussi inattendue soit-elle ici, la Révolution de 1848 est mieux accueillie que celle de 1789, au moins par une partie de la population. Elle est ponctuée de manifestations de joie et de violence, soulignée par une distance grandissante envers l'Eglise: à l'état civil au moins on déclare de plus en plus des prénoms qui ne sont pas portés au calendrier, et on éprouve de moins en moins la nécessité de donner un nom multiple; l'individu prend plus d'importance, on n'éprouve plus toujours la nécessité de rappeler les noms des parents. L'affrontement au village se concentre sur deux thèmes: d'une part chaque camples censiers et les mines - peut ne louer des parcelles qu'à ses partisans, d'autre part blancs et rouges militent pour une école, libre ou publique. En 1849 l'opposition est assez forte pour que 64% des censiers, artisans et bergers soient favorables à l'école Il

libre et 53% des ouvriers et domestiques à l'école publique. Ce bouillonnement est toutefois quelque peu estompé par l'épidémie de choléra de 1849, qui souligne le retard du village, toujours pauvre, en matière d'hygiène: il a 6% de décès, le double de la moyenne de l'arrondissement de Valenciennes où il se trouve. En 1850 Haveluy a un peu plus de 700 habitants mais la natalité augmente ensuite nettement, passant de 31 à 41%0.Le village entre en effet décidément dans l'orbite de Denain et de ses activités minières et industrielles, porté par le contexte favorable aux affaires du début du Second Empire. Le régime, à ce moment, n'est récusé en fait ni par les blancs - sensibles au retour à l'ordre -, ni par les rouges - dirigés au village par des hommes qui pensent compatibles le développement industriel et le progrès social. Chaque camp croit enregistrer des victoires. En 1851 le curé ouvre une école pour les garçons. La mairie, rompant avec une très longue inertie, s'équipe peu à peu: pompe à incendie en 1851, bibliothèque en 1863, assurances pour l'école et l'église en 1864, cours pour adultes en 1868. C'est le Progrès. Progrès aussi que le point fmal .mis à une tradition multiséculaire, avec la location du marais communal en 1853. Les pauvres ne sont plus censés en avoir besoin, la mine et l'industrie offrent des emplois. En 1855 on commence à forer à Haveluy même pour vérifier la présence éventuelle de charbon. En 1856 un premier villageois devient mineur. En 1860 l'activité du port .de Denain sur l'Escaut amène de nombreux journaliers à y travailler comme débardeurs, rivageurs. Les anciennesrues pionnières - petite, bas-riez, âtre - fournissent les principaux contingents de main d' œuvre minière: ce sont les pauvres qui sont séduits par la régularité - relative - de l'emploi et le niveau de salaire. En même temps, dès 1859, des Haveluynois meurent dans des accidents miniers, dès 1860 on mentionne ici la tuberculose pour la première fois, en octobre 1861 Haveluy connaît sa première pollution industrielle, l'eau du ruisseau rendue inutilisable par la sucrerie de Bellaing. Après 1860 la mortalité passe de 18 à 28%0. Mais la population augmente toujours, 827 habitants en 1860. Et désormais la sujétion à l'industrie et à la ville voisine est acceptée. La

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municipalité, qui s'était toujours jusque là illustrée par le refus de participer à tout ce qui ne touchait pas au plus près les intérêts du petit lieu, accepte en 1865 de contribuer au fmancement du pavage de la route qui le relie à Denain. A partir de 1866 le village connaît un vrai boom démographique, la croissance augmentant d'un point chaque année jusqu'en 1870 (6, 7, 8 puis 9%). Le 26 février 1867 l'ouverture d'une fosse au cœur même du village signe, sinon la fm d'un monde, au moins un changement majeur dans la vie du groupe social. Dès 1869 le train amve, une première cité ouvrière - coron - est bâtie et quand éclate la guerre, en 1870, Haveluy, qui atteint presque 1200 habitants maintenant, ne songe qu'à profiter de son identité minière, qu'à changer de visage: le cimetière, l'école -le passé, le futur - sont en voie de déménagement. L'ampleur du bouleversement est vers 1870 sans doute équivalente à celle observée au début du XVIIIème siècle. L'apport d'immigrants des cinq dernières années ne peut sans doute se comparer au véritable redémarrage des environs de 1720 mais il sera soutenu dans les années ultérieures. Et surtout Haveluy se défmira, se percevra désormais comme un bourg minier même si subsisteront des activités agricoles et artisanales. En 1870 s'ouvre en fait pour le village une nouvelle histoire au moins jusqu'en 1936 - année de fermeture de la fosse - et peutêtre jusque dans les années 1950, avec la fm de l'emploi minier. C'est cette cohérence chronologique qui a paru justifier le cadre des années 1701 à.1870 pour l'enquête en cours. 1.2. L'enquête de sex-ratio Haveluy est la communauté que j'ai choisie pour étudier la vie familiale et les relations de parenté sur la longue durée. L'hypothèse de départ est qu'il est possible de tirer parti essentiellement de textes, même peu prolixes et rarement narratifs, pour appréhender utilement d'un point de vue tant anthropologique qu'historique un thème que mes travaux antérieurs m'avaient désigné comme hautement révélateur de la

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réalité de la vie sociale. Haveluy, où mes ancêtres agnatiques ont vécu trois siècles, correspondait assez aux besoins de cette démarche par sa taille et ses ressources archivistiques. Sans doute y avait-il, dans ce choix d'un lieu modeste à tous égards, un peu d'agacement devant l'ampleur des conclusions tirées de l'observation des élites et de frustration à la suite des grandes enquêtes régionales ou sur échantillon. Il semblait possible de fouiller minutieusement en un lieu, d'en faire le laboratoire d'hypothèses nombreuses, de questions précises pour approcher au plus près une réalité. Sans doute ne peut-on prétendre y atteindre la vérité des comportements, cependant, faute de pouvoir saisir toute leur complexité et d'avoir soi-même toutes les ressources d'imagination et d'interprétation nécessaires. Au moins le volume d'informations permet-il encore des manipulations variées et l'acquisition d'une familiarité qui évite des écueils, relève des manques, perçoit des mensonges, toutes choses impossibles dès que l'enquête porte sur de grandes masses. Bien entendu on ne saurait arguer de l'exemple d'Haveluy pour établir on ne sait quelle prédictibilité. Il ne s'agit pas de proposer un modèle, mais une conjonction de comportements qui gardent sans doute un haut' degré de plausibilité en d'autres lieux. La vocation de l'enquête, si elle est féconde, n'est pas d'être appliquée dans ses résultats, mais dans ses questionnements. Les résultats obtenus pour le XVIIIème siècle ont été publiés dans quatre ouvrages, correspondant chacun à une direction de recherche privilégiée: l'anthroponymie, l'enfance, la vieillesse, les couples. Le propos est plus vaste, tant dans la thématique que dans la durée. L'option choisie est en effet d'exploiter tous les textes accessibles pour une période s'étendant à peu près de 1701 à 1920. Le travail sur les noms individuels, les questions d'âge et la vie conjugale au XVlIIème siècle a évidemment fait valoir l'inégalité des genres et cela a été sensible dans quasiment toutes les configurations de l'enquête. Ce n'était certes pas une découverte et depuis longtemps maintenant, tant dans la vie sociale contemporaine que dans les recherches historique et anthropologique les questions de différenciation des sexes, de valence différentielle des sexes, les études de genre, cette

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problématique est débattue, a ses diatribes, ses écoles. D'abord par curiosité et pour mon édification il m'a paru utile de poser cette question de l'inégalité des genres de façon systématique aux différentes étapes des carrières individuelles et pour les divers thèmes de la vie familiale. Mon propos n'est pas de chercher à éclairer sur les origines du phénomène, ni de proposer des moyens de l'annuler, les compétences ne manquent pas ailleurs pour cela, en apparence. Il s'agit plutôt, et je considère cela comme une contribution, d'insister sur l'omniprésence de cette inégalité, dans les grands et petits ressorts de la vie, telle qu'elle apparaît même à l'examen de documents présumés peu bavards, ou, qui sait, de faire apparaître quelques handicaps féminins supplémentaires (61, p.209) sinon ignorés, du moins peu soulignés jusqu'ici. Il s'agit aussi, et je considère cela comme une nécessité, de se fabriquer un outil pour mieux comprendre vie familiale et relations de parenté, car nous sommes tellement immergés dans ce système qu'il nous est difficile d'écarter son évidence, alors qu'il nous prive d'hypothèses et d'explications. En un mot avoir conscience claire de cette lancinante présence introduit une variable permanente dans les méthodes de l'enquête. Par ailleurs il ne s'agit certes pas de se lamenter ou de s'indigner devant chaque manifestation de subordination féminine. Cela serait d'autant mal venu que je fais partie du genre dominateur et que, vraisemblablement, je ne puis prétendre avoir renié tous ses comportements. Peut-être, certainement même, une femme eut-elle interrogé les textes autrement, interprété surtout autrement. J'espère que la méthode choisie pour rendre compte limite les effets de ce biais masculin. Pour tous les points de vue adoptés les résultats sont, chaque fois que possible, exprimés en sex-ratio, expression de la présence relative d'un phénomène pour l'un et l'autre genre. Je ne suis pas responsable de la formule, elle-même androcentrée : le sex-ratio est dit de 105, par exemple, quand naissent 105 hommes pour 100 femmes. Dans quelques cas, cependant, il a paru nécessaire d'inverser les termes: valeur en femmes pour 100 hommes. La longue série des sex-ratios tend à traduire en grandeurs mesurables les inégalités de genre, non nécessaire15

ment univoques d'ailleurs. Elle est souvent accompagnée d'autres indices et parfois de diagrammes qui visent eux aussi à rendre compte le plus concrètement possible, à faire voir. Car s'il a paru utile de se donner les moyens d'appréhender plus précisément, plus systématiquement la situation respective des

hommes et des femmes dans la vie sociale, cela ne - peut se
résumer à l'ouverture de champs thématiques successifs tels que la naissance, le parrainage, etc...Pour comprendre l'inégalité des genres il faut vérifier la mesure de son intangibilité dans la durée. Sa quasi universalité depuis des millénaires nierait-elle l'histoire? Serait-ce réellement un invariant, consubstantiel à la nature humaine? Je me suis donc attaché,- pour chaque thème abordé, à mesurer si la situation variait dans le temps ou, pour parler plus franchement, si à certains moments la situation des femmes tendait à s'améliorer. Pour cela j'ai élargi le champ chronologique étudié jusque là, le portant jusqu'en 1870. Compte tenu des traces d'informations obtenus pour des temps antérieurs à 1701, cela pennet d'envisager l'évolution des sexratios et autres indices, et d'en tenter l'interprétation, sur près de deux siècles. Pendant cette longue période, on l'a vu, l'histoire d'Haveluy, ce petit lieu, n'est pas restée immobile. Au contraire le changement y a toujours été présent et d'ailleurs sans doute plus que nous pouvons le repérer. L'évolution de la relation de genre porte la marque de ces mutations, ce qui vérifie le caractère social, culturel, d'une partie au moins des inégalités constatées~ Même si est confmnée sur deux siècles, à Haveluy, la domination masculine, les variations dans la durée suffisent à infmner son caractère inéluctable, naturel. Il en est de cette domination comme de toutes les autres, elle ne paraît inévitable que tant qu'elle n'a pas été vaincue. Et on peut même dire aussi qu'il en est de cette domination comme de celles de la mort ou des tyrans les plus cruels, on ne commence à lutter vraiment contre elle que quand elle commence à s'affaiblir. En Occident la médecine a progressé quand se sont raréfiées les grandes épidémies, l'idée de la mort devenant plus insupportable. La mort, c'est vrai, ne sera pas vaincue, mais tous les tyrans, eux, fmissent par l'être, d'une manière ou une autre.. ou au moins de cesser leur tyrannie. En ce sens montrer que l'inégalité des

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genres a une histoire, c'est déjà suggérer qu'elle peut avoir une fm. Pour appréhender cette période de 1701 à 1870, pour y observer des rythmes, il faut scinder cette durée selon un modèle que les enquêtes antérieures ont permis de défmir. L'unité de base ici est la décennie mais les décennies ont été regroupées en six périodes: 1701/50, 1751/80, 1781/1800, 1801/30, 1831/50 et 1851/70. On pourrait être tenté de proposer une périodisation moins arbitraire en apparence et se laisser guider par la familiarité acquise pour dégager des époques, tranches chronologiques plus subjectives et caractérisées par une ambiance déterminée. On y a renoncé aisément pour faciliter la comparaison avec d'autres travaux et conforter la pertinence des divers calculs. La période choisie n'a pas que l'intérêt intrinsèque déjà avancé. Avant 1700 les matériaux manquent pour Haveluy. Ne subsistent guère que des bribes d'actes religieux, quelques actes notariés et des aveux et dénombrements espacés dans le temps. Après 1870 la problématique s'inverse. D'une part la masse démographique à traiter devient réellement volumineuse, moins maniable: Haveluy passe de 1200 à 2300 habitants en 1920, ce qui suppose deux fois plus de manipulations pour les 50 dernières années que pour les 170 précédentes! D'autre part le nombre et la variété des documents accessibles est incommensurable, d'autant qu'aux écrits peuvent s'ajouter alors d'autres ressources. Prolonger l'enquête générale jusqu'à 1920 suppose une adaptation" considérable de la méthode. Pour les années de 1701 à 1870 les documents de base utilisés sont d'abord les registres d'actes vitaux, baptêmes / naissances, mariages, sépultures / décès. Malgré tout le bien qu'en ont dit d'illustres chercheurs il me semble qu'ils restent sous-utilisés, que leur richesse va bien au-delà du simple intérêt qu'y trouvent les enquêtes sérielles. Mais il est vrai qu'ils ne sont utilisables dans le détail que si la focalisation a permis la familiarité. Tels quels les registres d' Haveluy, qui ne présentent point trop de lacunes, contiennent pour la période un peu moins de 3000 naissances, 2000 décès et 750 mariages, soit déjà plusieurs dizaines de milliers de mentions individuelles, chacune suscepti17

bIe de s'insérer et d'illustrer. Mais bien entendu le village n'est pas fermé et l'on ne saurait rendre compte de sa vie familiale sans suivre ceux qui en sortent et voir d'où viennent ceux qui y arrivent, parfois sur plusieurs générations. Ce sont donc plusieurs dizaines de paroisses dont il a fallu connaître les registres; ont été privilégiées les douze plus proches, pour lesquelles l'examen est continu. Si riches soient-ils les registres de catholicité et d'état civil doivent évidemment être complétés. On dispose pour cela d'actes notariés mais au XVIIIème siècle au moins ils sont rares et stéréotypés. Heureusement, malgré les destructions subies pendant les deux Guerres Mondiales, sont conservées pour Haveluy d'autres archives: listes fiscales, enquêtes de la subdélégation, dénombrements, listes de confmnands et de communiants, cadastre, délibérations du conseil municipal, correspondances administratives, certificats de radiation de la liste des émigrés, surveillance des écoles, archives minières, procès, adjudications de places du chœur... Il n'y a guère de série complète, rien qui permette l'examen exhaustif d'un thème mais existe une vraie variété des sources qui permet tout de même d'établir des faisceaux de convergence, de voir les individus sous plusieurs facettes et de corriger ainsi la leçon forcément un peu sèche des textes normatifs. Certainement, malgré cette variété, le catalogue des manques et du souhaitable paraît frustrant. Il n'y a pas, pour Haveluy, de particulier bonheur des sources, si ce n'est peut-être la possibilité de localiser l'habitat de presque chaque ménage .depuis 1680. Et aùssi il faut se félicite~ de disposer d'une chronique du curé nommé en 1834, Edouard Pierchon, qui, dans une conjoncture particulière et un esprit d'engagement nécessairement partial, a écrit à sa manière l'histoire du village avant son arrivée et surtout relaté l'ambiance des années 1834 à 1854. C'est le seul document narratif dont nous disposons, et son auteur est marginal tant par son état que par son caractère non indigène, mais il est précieux. Il est peu vraisemblable que les Haveluynois aient tenu autre chose que d'éventuels livres de compte, et ils ne sont pas conservés. On ne peut donc confronter les faits observés à la perception que pouvaient en avoir les individus concernés. Il est aussi regrettable de ne pas avoir pu exploiter, pour le moment, de documents judiciaires. En effet les 18

Haveluynois, si pudiques dans leurs contrats, se sont révélés souvent fort procéduriers dans leurs querelles de voisinage. La chronique du curé et quelques traces dans la presse locale montrent qu'ils se rendaient fréquemment à la justice de paix de Bouchain. La menace « J't'mettrai à Bouchain », souvent entendue, faisait craindre le dépôt d'une plainte. Trouverait-on là également des échos de la mésentente conjugale, ou d'autres affrontements entre hommes et femmes? Gênante aussi sont la pauvreté relative et l'état des archives ecclésiastiques. Les villes d'évêché et d'archevêché dont a relevé successivement Haveluy, Arras et Cambrai, ont été parmi les plus détruites pendant la Première Guerre Mondiale et leurs archives en ont souffert. Celles de la paroisse même d' Haveluy, elles aussi alors bouleversées, ont été, pour ce qu'il en restait, transférées à Cambrai et la collection des actes religieux du XIXème siècle présente d'importantes lacunes qui ont limité notre appréhension du parrainage pour cette période. Enfm particulièrement déficiente est l'iconographie du village avant 1870. Il n'y a pas d'images et quelques plans, bienvenus, ne peuvent les suppléer. Il existe une représentation en 1601, dans les Albums de Croy, peu utile dans notre propos, et quelques vues très pàrtielles sur des images pieuses des environs de 1850. Les gens que j'étudie ne se sont pas fait portraiturer, leurs tombeaux - bien humbles ont disparu. La photographie, avant 1870, ne peut concerner qu'une élite: de ce temps on ne conserve que les photos du curé, de son adversaire Jean-François Parent et de l'épouse de celuici, dans les années 1860; pas de photos de mariage ni de communion à cette époque. Mais rappelons que d'emblée la recherche s'est focalisée sur l'exploitation des textes. Plus graves seront les manques de pertinence ou d'invention dans le questionnement. La nature des sources interdit sans doute de s'interroger sur les aspects les plus intimes des rapports de genre. La sexualité n'est guère évoquée ici et ce n'est ni par négligence ni par pruderie: les matériaux utilisés ne permettent pas d'en rendre compte. Le dialogue a beau exister avec les femmes de ma vie, mère, épouse et fille, il n'a certainement pas pu combler le fossé existant dans les perceptions acquises au cours de millénaires de différenciation sexuelle. Une femme

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n'aurait peut-être pas choisi les mêmes thèmes d'approche ou les aurait ordonné autrement. Cependant ce n'est pas en mâle que je revendique mes choix, mais en individu, et là l'un vaut l'autre. Il m'a semblé commode et logique d'appréhender les sex-ratios d'abord dans les séquences d'une carrière: naissance, parrainage, nom, avancée en âge, vie en couple ou seulee), résidence, activités et vie sociale, avant que d'envisager comment l'inégalité se marquait dans les cadres divers de la parenté. On passe ainsi du plus patent - la naissance sexuée - au plus opaque, puisque l'interrogation fmale porte sur le bienfondé de l'examen des lignes utérines, celles sur lesquelles aurait pu se défInir une tout autre société.

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2. La naissance

On a beau observer la forme du ventre et la gestuelle de la femme enceinte, le sexe de l'enfant à naître n'est pas connu. «Il faut prendre ce qui vient» entend-on souvent se résigner, ce qui suppose l'inégale valeur du produit délivré. Toutefois ne s'agitil pas vraiment d'une préférence déterminée pour un sexe ou l'autre, mais plutôt d'une espérance d'adaptation à une conjoncture. Les membres du groupe local peuvent avoir la conscience plus ou moins claire d'un nécessaire équilibre des genres, les familles souhaitent souvent un nouveau-né dont le genre augure de la continuation de la lignée ou du bon fonctionnement de l'organisation domestique.

2.1. les femmes dans la population

De 1701 à 1870 Haveluy a beaucoup augmenté le volume de son peuplement, passant de 135 à 1193 habitants. Cette

progression spectaculaire - quatre fois supérieure à celle de la France entière - n'a évidemment pas été linéaire. Deux
inflexions majeures la marquent, l'une négative, lors de la Révolution de 17~9, l'autre positive, lorsque se manifeste aux environs la révolution industrielle. Mais les années de crise sont nombreuses. Dix au moins correspondent à une perte d'au moins 2% de la population, huit au XVIIIème siècle, puis 1849 et 1866. Ces années de crise sont plus que compensées par 25 années où croît naturel et apport migratoire s'associent pour gonfler la population: 17 au XVIIIème siècle, 8 au XIXèrne. Or, lors de ces années exceptionnelles, au XVIlIème siècle, le sexratio des pertes comme des gains est faible - 96 et 95 - alors qu'au XIXème il est élevé pour les pertes (154), moyen pour les gains (102). Il semble ainsi qu'à Haveluy l'instabilité du sexratio passe du genre féminin au genre masculin. Le fait est que d'un siècle à l'autre la proportion de femmes augmente

légèrement, passant de 48,8 à 49,2%. Cette croissance eut été d'ailleurs sans doute supérieure si après 1850 la proximité des industries denaisiennes et l'établissement d'une fosse à Haveluy même n'avaient correspondu à un renouveau des gains masculins. Il faut cependant insister sur la situation au XVIIIème siècle: le sex-ratio y est de 104,9 en moyenne - et même 106 avant 1750,107 entre 1781 et 1800 -, ce qui est bien près du sex-ratio normal à la naissance. Or il est anormal, justement, que ce sex-ratio soit maintenu pour l'ensemble d'une population, de tous âges: cela suppose une fragilité de la vie féminine, à tout le moins. On peut aller au-delà et soupçonner d'autres déterminants que la nature dans cette situation. En effet, avant 1800, le sex-ratio à la naissance est de 105,6. C'est un niveau un peu élevé que l'on peut interpréter soit par un sous enregistrement des tilles, peu probable ici QlQ, p.71), soit par l'effet compensatoire bien connu, les hommes pâtissant plus des crises épidémiques et guemères. Mais ce sex-ratio de 105,6 chez les nouveaux-nés est de 104,9 dans la population générale: la perte est faible, mais il y a perte relative d'hommes. Or, de 1801 à 1870, période moins agitée pour le village, le sex-ratio, de 102,4 à la naissance, passe à 103,3 pour l'ensemble de la population, sans immigration notable de célibataires mâles: à Haveluy après 1800 les femmes perdent de leur poids relatif après la naissance, par la vie qu'elles mènent. Bien entendu la masse de population haveluynoise étant limitée, le calcul du sexratio ne peut se faire que pour des périodes assez longues, les naissances d'une "année ou même d'une décennie ne suffisent pas à déterminer un équilibre. Celui-ci s'établit par ajustement progressif, avec des à-coups. Mais on peut même repérer ces ajuste~ents au sein de secteurs limités de la population comme les catégories socioprofessionnelles. Au XVIIIème siècle censiers et manouvriers ont des sex-ratios à la naissance élevés (110 et 108) relativement aux artisans (100) et ce n'est pas sans conséquence dans le traitement respectif du genre féminin par ces catégories, ni dans leur fonctionnement matrimonial. Après 1800, tout en manifestant l'abaissement général du sex-ratio, les niveaux relatifs de ces catégories se modifient: les ouvriers ont un sex-ratio plus faible (102), les censiers et artisans en ont un plus élevé (106 et 102). Sur l'ensemble de la période les trois 22

grandes catégories ont ainsi fmalement des sex-ratios comparables: 108 pour les censiers, 103,6 pour les ouvriers, 101 pour les artisans. Ces sex-ratios apparaissent dans un contexte de forte natalité, de 39%0 avant 1800 et 32,3 ensuite. Ce taux fluctue, lui aussi, entre 1851 et 1870 comme entre 1781 et 1800 il dépasse même 40%0.Mais enfm, globalement, il diminue et cette diminution est marquée en deux périodes. La seconde, de 1801 à 1830, correspond au marasme économique que vit alors le village, mais la première, dans les années 1760, correspond, elle, à une prise de conscience des inconvénients du grand nombre et à une restriction volontaire des naissances (110,. p. 135 & passim). L'événement concerne les femmes au premier chef, supposant certains progrès dans leur liberté d'action, leur confort et leur sécurité. Mais la reprise de la natalité après 1830 remet en cause partiellement - et elle n'est pas seule - cette amélioration. A Haveluy en effet la progression de la population montre bien, en l'absence d'immigration notable, que la baisse de la natalité s'est accompagnée d'une baisse de la mortalité. Le taux de cette dernière a beaucoup baissé dans les années 1750 et du XVIllème siècle dans son ensemble à la période 1801/1870 est passé de 27 à 24%0(111, p.145 & passim). La baisse est moins spectaculaire que pour la natalité et les femmes, dans leur fonction procréatrice, sont au cœur du problème. Natalité et mortalité ont baissé respectivement pour les hommes de 25 et

taux de mortalité 1genre
%0 40 30 20 10

1751/80

/1800

/1830

/1850

/1870 périodes

-hommes

---femmes

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18%, pour les femmes de Il et 4%. Alors que la mortalité des hommes passe de 28 à 23%0,celle des femmes ne passe que de 26 à 25%0: après 1800 elles meurent relativement plus que les hommes. La reprise de la natalité en est en partie responsable: après 1850 les taux respectifs des genres sont même de 25 et 32%0,taux qui pour les femmes n'avait plus été atteint depuis 1770. Le sex-ratio à la naissance, dans ses variations et sa confrontation avec la composition par genre de la population générale, montre que le sexe du nouveau-né n'est déjà pas une donnée brute. Ce sexe implique un genre, c'est-à-dire une position et un rôle dans la société locale, dont il met en cause l'équilibre. Et les rôles des deux genres sont perçus de nature différente: si à Haveluy on dit avoir eu une fille - perception d'une ligne verticale sans doute, s'inscrivant simplement dans la filiation - on ne dit pas avoir eu un fils mais un garchon. Et là le terme est sur sexué. Un garçon, un gars, cela s'inscrit déjà dans l'action, dans la virilité, étymologiquement (Dauzat, p.333; Greimas..p.308) un soldat puis un valet, quelqu'un d'utile. 2.2. l'accueil familial Une naissance ne peut être appréhendée, même hors du vécu et des conséquenGes de la parturition, de la même manière par un père et une mère. Quel que soit le sexe de l'enfant, le père est en moyenne plus âgé, ce qui met objectivement une plus grande distance entre lui et le nouveau-né. De même, compte tenu de l'inégalité des genres dans les possibilités de remariage, un père a en moyenne plus d'enfants qu'une mère et le ratio, là, augmente même au XIXème siècle. Avant 1800 un père a en moyenne 5,7 enfants, une mère 5,3, ensuite les nombres sont respectivement 4,6 et 4,1. Le père, non impliqué physiquement par l'événement, peut donc en outre le considérer plus banalement. La naissance est en fait un moment où se durcissent les rôles de genre. La mère est immobilisée temporairement, tant par la coutume que par sa convalescence, si minime soit-elle.

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nombre
% 18 15 12 9 fi 3 2
-/1800

d'enfants/mère

\ \ \ \ [9"'ï1 t=::t...

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3

4

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7

8

9

---/1870

Cela la met provisoirement en marge de la vie sociale, même vis-à-vis de la parentèle parfois. En janvier 1749 Elisabeth Tassin ne peut aller chez le notaire pour assister à l'important partage qui assure une cense à son mari ; ayant accouché cinq jours après, elle ne peut parapher l'acte que le 25 mars suivant! L'expression juridique « se faire fort de » pour un mari assurant l'accord de son épouse prend dans ces conditions tout son sens. Si l'homme se trouve ainsi investi, aux alentours d'une naissance, d'une puissance renforcée dans son rôle de chef de ménage - rôle viril -, la femme par contre se trouve reportée dans une ambiance plus féminine que jamais. Peu de chirurgiens sont appelés pour un accouchement, sage-femme et matrones le suppléent. Les usages coutumiers associés, liés à l'église comme les relevailles ou non, sont contrôlés par les femmes de l'entourage familial ou du voisinage. Surtout, des indices le montrent déjà pour le XVIIlème siècle, la naissance a souvent lieu chez les parents d'une jeune mère, en présence de la MeMe. Si les parents d'un enfant résident chez ceux-ci (résidence

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uxorilocale) la naissance y est simplement logique. Mais on constate que de 1850 à 1870 la proportion de parturientes habitant chez les parents du mari ou dans une maison autonome et venant accoucher chez leur mère double, passant de 20 à 40%. Et au total, à la fm de la période, 55% des premiers-nés naissent ainsi auprès de leur aïeule maternelle. Il faut pourtant apporter une correction à ce poids de l'environnement féminin à la naissance: si c'est évidemment la présence de sa mère que

recherche la parturiente, les institutions de contrôle - Eglise et
Etat - traduisent l'événement selon leur logique, favorable à un ordre androcentré. Quand, par exemple, en 1813, Anne Helle meurt en couches, l'événement est dit avoir eu lieu « chez son père ». Quoi qu'il en soit il apparaît bien que les grands-parents peuvent être assez impliqués lors des naissances. Compte tenu des écarts d'âge entre conjoints, tant à leur génération qu'à celle de leurs enfants, l'aïeul le plus susceptible de connaître des petits-enfants est la mère de la mère (MeMe), celle chez qui justement naissent beaucoup de premiers-nés. Ceci établit une perspective de continuité familiale dans la lignée utérine, au moins sur un plan affectif. C'est d'autant vrai que l'espérance de vie de la MeMe, une fois aïeule, est en moyenne de 9 à 10ans, alors qu'un PePe, par exemple, n'a plus que 7 à 8 ans à vivre. Il s'agit là de moyennes, la différence n'est donc pas négligeable: les aïeuls maternels d'une part, les grands-mères d'autre part ont plus de chances de coexister un peu durablement avec leurs petits-enfants, s'inscrivant ainsi en faveur d'une imprégnation familiale d'essence féminine. Et le lien a d'autant de solidité potentielle que si un homme a, en moyenne, autant de petits-fils que de petites- filles et connaît les premiers un peu plus longtemps (indice 104), une femme a 52% de petites-filles parmi ses petits-enfants et les connaît plus longtemps (indice 107). Il Y a donc là, au moins virtuellement, les chances d'une transmission privilégiée au sein du même genre. D'une certaine manière le nouveau-né est immédiatement projeté, au sein de la famille, dans un environnement orienté par son sexe. Les ingrédients d'une élaboration du sexe en genre sont déjà présents.

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2.3. l'insertion dans la fratrie Dans une population à forte natalité comme à Haveluy en cette période les familles sont nombreuses à nos yeux. Au XVIIIème siècle la fratrie a en moyenne 5,4 membres et après 1800 en compte encore 4,3. Une ftatrie sur quinze au XVIllème siècle et une sur vingt encore au XIXème ont même 10 membres ou plus; tout au moins un tel nombre est né, certains meurent, tous ne sont pas contemporains. Au sein de ces fratries, avant 1800, les filles sont proportionnellement plus nombreuses parmi les premiers-nés: le sex-ratio est de 98 pour les 4 premiers enfants, de 111 pour ceux de rang 5 à 12. Au XIXème siècle la situation est inversée: sex-ratios respectifs de 105 et 92. Si les familles souhaitent surtout des garçons, et l'on soupçonne souvent le fait au moins chez les pères, un faible sex-ratio des premières naissances incite évidemment à prolonger l'activité génésique et à constituer de grandes familles. Au XVIIIème siècle si le premier-né est une fille le premier intervalle génésique est en moyenne plus court de deux mois, comme si l'on avait hâte d'avoir autre chose dans la corbeille; au XIXème siècle ce phénomène n'apparaît plus, les intervalles sont égaux quel que soit le sexe de l'aîné. De toute façon, alors, l'obtention plus fréquente de premiers-nés masculins peut aider à limiter la natalité. Des fûles. plus fréquentes parmi les aînés, cela suppose aussi le maintien d'un schéma d'utilisation du genre féminin : ces aînées peuvent aider à élever les cadets, ce qui retarde souvent leur mariage, les amène même à soutenir leurs parents devenus vieux mais, en compensation, leur garantit parfois l'héritage de la maison familiale. Nanties d'un tel avantage elles trouvent relativement facilement un mari malgré leur âge et, à cause de cet âge, n'ont guère de famille nombreuse, ce qui peut être un avantage pour leurs descendants. Encore faut-il que les aînés de la fratrie survivent, car on constate que la mortalité infantile est plus forte pour les premières naissances, pour les jeunes mères. Naître au début de la vie conjugale des parents implique donc un risque de surmortalité pour les filles, mais, ce

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cap passé et leur jeunesse dévouée à autrui, ce peut être aussi une chance. L'inversion de la situation après 1800 ne se traduit toutefois pas par une transmission des risques et avantages au genre masculin. En effet l'héritage de la maison familiale n'obéit plus alors tout à fait aux mêmes modèles, il est rendu plus difficile par la croissance de la population et en outre la jeunesse des mères est désormais moins impliquée dans l'occurrence de la mortalité infantile. Après 1800 des filles plus nombreuses parmi les cadets, voire les benjamins, profitent parfois du confort atteint par les parents en fm de vie conjugale. Le rang de naissance au sein de la fratrie, en tout cas, n'a pas les mêmes effets selon le genre de l'enfant. Une étude attentive des fratries (110, p.70) montre que les parents, en fait, souhaitent fort raisonnablement un équilibre des genres au sein des fratries, même si les quolibets ne manquent pas aux pères qui n'ont que des filles, ou simplement ont d'abord une fille. On les traite de savetiers, le travail n'étant pas estimé bien fait. Il est probable cependant que ce type de contrôle social insultant ait perdu un peu de ses effets. La proportion de couples à enfant unique progresse après 1800 de 4,7 à 6,6% et celle des fratries à genre unique de 4,4 à 6,1%, mais il est vrai que parmi ces dernières la part de celles où il n'y a que des garçons passe de 46 à 56%: cela ne rend pas la situation plus facile mais elle est peut-être plus acceptable socialement. On peut en voir un indice dans le volume respectif de ces fratries à un seul genre, celles composées uniquement de garçons sont moins nombreuses. Le volume de ces familles est réduit (2,4 et 2,6) car un certain nombre ont été interrompues par le décès d'un des parents mais tout de même un quart au XVIIlème siècle, un tiers au XIXème sont des familles achevées, après arrêt simple de la fécondité. On peut donc admettre que si on n'a que des garçons, on s'en satisfait plus vite que si l'on n'a que des filles. On pourrait être tenté de vérifier cette envie de fils par l'analyse du phénomène dit des enfants

refaits. Un enfant refait est un nouveau-né reprenant le nom - et peut-être les liens affectifs - accordé à un autre du même genre
décédé dans la même fratrie. De fait, au XVIlIème siècle, 4,7% des garçons et 3,9% des filles sont des enfants refaits, il y a donc

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