//img.uscri.be/pth/ff55b5fe7383c88ffd760a80e845c4ddbc4a5a07
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,61 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Sexualité, Mythes et Culture

De
288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 199
EAN13 : 9782296208827
Signaler un abus

Psycho-

Logiques

Collection dirigée par Philippe Brenot

Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho-Logiques.
1 - Sylvie PORTNOy-LANZENBERG,Le pouvoir infantile en chacun, Source de l'intolérance au quotidien. 2 - André DURANDEAU et Charlyne V ASSEURFAUCONNET (sous la diT. de), Sexualité, mythes et culture. 3 - Alain BRuN, De la créativité projective à la relation humaine, (à paraître). 4 - Pierre BENGHOZI, Cultures et systèmes humains, (à paraître) .

Philippe BRENoT c/o L'HARMATTAN 5, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

SEXUALITÉ MYTHES ET CULTURE

@ L'Harmattan, 1990
ISBN: 2-7384-0660-2

Sous la direction d'André DURANDEAU et de
Charlyne V ASSEUR-F AUCONNET

SEXUALITÉ MYTHES ET CUL TURE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

SEXUALITÉ MYTHES ET CULTURE
BEGOIN-GUIGNARD, Mireille BONIERBALEBRANCHEREAU, Philippe BRENOT, Pascal BRÜCKNER, Robert CASTEL, Marie CHEVRET-MEASSON (débat), Pierre CORNILLOT, Boris CYRULNIK, Michel DAUTRY, Michèle DOLIN, Mireille DUBOIS-CHEVALIER, Georges DUBY (débat), Alain EPELBOIN, Sylvie EPELBOIN, Benoîte GROULT, Anne-Marie HOUDEBINE-GRA VEREAU, Lucien ISRAËL, André LANGANEY, Serge LEBOVICI, Danièle LEVY, Philippe MAZET, Jean-Pierre M'BARGA, Marika MOISSEEFF, Robert MOREL, Tobie NATHAN (débat), Willy PASINI, Robert STEICHEN, Diane WINA VER.

Florence

AVERTISSEMENT AUX

LECTEURS

Les textes qui composent cet ouvrage sont de trois ordres: les premiers ont été écrits et sont pour une part référenciés de bibliographie,. les seconds sont les transcriptions de conférences orales,. enfin, les discussions ont été transcrites à partir des débats du Congrès Sexualité, Mythes et Culture tenu à Paris en mars 1989 et ils n'engagent de ce fait aucunement la responsabilité des intervenants. Nous voulons remercier ici le Conseil d'Administration de l'A/HUS (Association /nter-Hospitalo-Universitaire de Sexologie) sans qui ce congrès n'aurait pu avoir lieu, ainsi que le docteur Suzanne Kepes et le docteur Philippe Brenot pour leur aide à la réalisation de cet ouvrage.

A VANT-PROPOS

Sauvage est la sexualité. Sauvage. Sa domestication figure d'autant plus la tentation qu'inquiétante est la liberté. Dans l'espoir de se l'approprier, nous crions « Vive la liberté! » alors que c'est elle qui nous fait vivre, humains vivants. Sans cesse nous voulons maîtriser plus. Par une connaissance accrue. Et l'on ne saurait certes se targuer et se gargariser du non-savoir: ce serait là comme tout à fait savoir ce que l'on ne sait pas. Et si, plutôt, nous ne savions pas, pas tout à fait, ce que nous savons? Les progrès scientifiques, médicaux notamment, nous font croire à une toute puissance. A tant croître, nous nous faisons accroître. Les dérélictions vis-à-vis de valeurs un peu passées, l'insatiable appétit de credos et le leurre apaisant d'objets identifiant les croyances, proposent une place de religion à la science éblouissante. Tenace, la sexualité échappe à ces assignations. La Grande Réserve Sexologique permet des approches intéressantes. Fausses par essence. La sauvagerie est peut-être définie par les frontières du Parc: mais c'est au-dehors qu'elle se trouve. Eternelle hors-la-loi. Certes loi comprise. Il ne serait de sexualité que de contrebande... Sauvagerie de la sexualité recrue de Loi. Réanimée de ce duel-là. Du renouvellement de la loi suscité par ce même duel-là. Sexualité tissée de la culture modifiant l'énoncé de la limite. Sexualité tissant la culture. On pourrait dire sexualités au pluriel, tant la pluralité 11

des sexualités le susciterait et, ainsi, dénoncer une standardisation normative. On pourrait dire cultures, au pluriel, tant il en est de diverses, de différentes, horriblement et délicieusement étrangères. Mais peut-être la singularité du singulier donne-t-elle mieux à pressentir l'innommable innombrable de la sexualité. Et de leur duo, de leur duel, de leur empoignade, de leur embrassade, la culture doit-elle être aussi dite au singulier? Seraient-elles au pluriel, les sexualités et les cultures, que le mythe qui les lie dans l'intitulé de ce livre serait, lui, au singulier, énonçant une unité, une universalité, une pérennité que nous voulons introduire. Et si sexualité et culture sont à l'acmé de leur singulier, alors les mythes apparaîtront pluriels: privilégiant là l'énoncé des modes et des variations sur l'unicité du concept. Il n'est de sauvagerie de la sexualité que de la répression culturelle. De garde-fous culturels que de la folie du sexuel. Y a-t-il un champ clos à la joute? L'humain? Chacun? Où est-ce un effet de membrane, le pointillé étanche et poreux d'une enceinte, d'une frontière ? Ceci pour chaque particule de chacun? Une Europe faite d'entités, toutes due lies déjà? La préfiguration de
«

92 » ? « L'espace» entre un « 89 » et un « 92 » ? Alors

« 3 » serait le « nombre» ? Le retour du triangle sacré. L'« indivise-dualité» veut un troisième larron. Les mythes sont le lot, les règles, la célébration, les limites, le récit, les lois, l'incantation, les comptes rendus, l'ascèse, les reportages, la traduction, les hymnes, la coutume, le fil qui unissent et séparent sexualité et culture. Entre deux frontières, un no man's land.

Les mythes sont « men's land », cours-y vite, courons-y
vite 1... Ne vous pressez pas, nous y sommes toujours déjà 1... La sexualité est exception à la règle. L'Exception? Le « sauf» dont on est sauf. « Amour» est le nom du mythe. André Durandeau. 12

POUR UNE ETHNO-SEXOLOGIE

Culture du totem, nature du tabou
Boris Cyrulnik

J'avais chez moi un vieux totem, tellement tabou, que depuis Freud, personne n'osait y toucher. Alors, j'ai tenté de le dépoussiérer avec un chiffon éthologique. L'observation des animaux nous apprend qu'en milieu naturel, ils ne réalisent pratiquement pas l'inceste. L'observation des hommes dans leur milieu naturel (c'est-à-dire dans la culture qu'ils inventent et qui les façonne) nous apprend qu'ils réalisent l'inceste plus souvent qu'on ne le dit. Donc, s'il est vrai que l'inceste marque le passage de la nature à la culture, il faudrait en conclure que les animaux sont cultivés, et pas les hommes. Cette manière de poser le problème est peut-être un peu provocatrice. En 1936, K. Lorenz partageait sa maison d'Altenberg avec Napoléon et Lola Montès. Napoléon était un jars dominant et Lola Montès sa mère, l'oie. Lorenz les avait ainsi nommés parce qu'il partageait avec eux l'entrée, la salle à manger et les escaliers. Il avait pu assister à la naissance de Napoléon et à son éducation par Lola Montès. En vivant avec eux, il avait pu observer ces animaux de manière irréalisable dans un laboratoire. 15

Le fait de vivre avec cette mère oie et son fils a permis d'observer quelque chose qui ne se passe pas: dès que Napoléon a fait sa puberté, il a courtisé toutes les oies qui passaient à sa portée. Mais quand Lola Montès, sa mère, apparaissait, Napoléon s'immobilisait, rentrait sa tête, repliait ses ailes, se taisait et détournait son regard. Plus tard, Lorenz a constaté la non-réalisation de l'inceste chez les choucas et bien d'autres couples mère-fils. Il en a parlé à son ami Otto Kœnig qui étudiait les aigrettes de Vienne en les baguant pour mieux les reconnaître. Il y avait dans cette ville deux colonies d'oiseaux. L'une, en liberté dans le parc du Niehelminenberg ne réalisait jamais d'inceste. L'autre colonie d'aigrettes, dans un grand parc fermé, avec beaucoup de nourriture mais peu d'espace, réalisait l'inceste. Dès 1936, Lorenz a manifesté le cheminement intellectuel qu'il répètera toute sa vie. 1) Une observation d'approche, naturaliste, c'est-àdire sans modifier le déroulement spontané des séquences d'interaction. Ce genre d'observation, impossible en laboratoire, nécessite le partage du quotidien avec les animaux. 2) Une observation dirigée, une sorte d'expérience naturelle qui, en modifiant une variable, permet de proposer une causalité, comme dans toute méthode expérimentale. Lorenz décrit une structure d'interaction entre la mère et son fils et une ontogenèse de la mise en place de ce comportement. Cette épigénèse interactive offre une variable manipulable, l'environnement: l'espace écologique modifie une structure. 3) Et, tout à coup, catastrophe, Lorenz applique à l'homme les conclusions de cette remarquable observation pour en faire une explication humaine. Il écrit:
«

la perte du tabou de l'inceste est une diminution de

la distinction naturelle des sexes, débouche sur un mode de copulation indifférenciée. Voilà ce qui explique l'homosexualité» (1).

Il a même défendu cette démarche analogique lors de son discours de Prix Nobel en 1973. 16

En 1970, Jane Goodall décrit chez les chimpanzés, comment Flint, le fils de Flora dominante, se cache la tête pendant que sa mère s'accouple (2). En 1978, Norbert Bischof recense l'ensemble des forces endocriniennes, ontogénétiques, sociales et écologiques qui rendent improbable la réalisation de l'inceste en milieu naturel (3).

En 1985,J.M. Vidal réfléchit à la manière dont « cette
force biologique se transmue en ordre symbolique» (4), et B. Deputte analyse les causes endogènes et écologiques qui pourraient expliquer l'évitement de l'inceste chez les primates (5). De ces innombrables observations réalisées par des écoles japonaises, américaines, anglaises et françaises, il ressort deux étonnements: 1) Les animaux ne réalisent pas l'inceste. 2) Les psychiatres et psychanalystes, malgré l'impressionnant volume des publications scientifiques et vulgarisatrices depuis 1936, nous reprochent toujours de ne pas les tenir au courant! (6), (7), (8), (etc.).
Plusieurs observations expérimentales ont été réalisées pour trouver quelques causes à cet étonnant phénomène (9) :

- dans une grande cage, sont élevés ensemble une mère et son fils qui s'aiment tendrement: ils s'éviteront lors de leurs motivations sexuelles;
- une femelle même phénomène;
et son fils adoptif manifesteront le

- un mâle adulte est contraint d'élever une petite femelle à laquelle il finit par s'attacher; lors de son œstrus,
la femelle menace et repousse son « père ». . Première proposition: c'est le lien psychologique de l'attachement qui inhibe l'inceste. A J'inverse, une mère et son fils séparés dès la naissance s'accouplent sans complexes (10). De même, des séparations brèves et répétées permettent la réalisation de l'inceste. Un fils trop séparé de sa mère devient craintif et 17

dominé; il arrive que sa mère l'invite à l'intromission sans que ses callosités fessières soient rosies par l'hormone, c'est-à-dire, sans motivation sexuelle réelle. . Seconde proposition: lorsque ce lien se tisse mal, par une séparation prolongée ou par des séparations brèves mais répétées, cette entrave au développement de l'attachement rend l'inceste réalisable.
Entre le tissage du lien qui empêche l'inceste et l'absence de lien qui en permet la réalisation, le choix

sexuel se fait sur « la bonne distance».
P.P.G. Bateson élève des petites cailles dans trois grands enclos. Dans l'enclos central, il place des cailleteaux blancs, et dans les deux enclos latéraux, des cailleteaux bruns. Après la puberté, il enlève les cloisons pour que les cailleteaux se mélangent. Il compte alors « qui parade avec qui ». (11). Il en ressort que les caille te aux de couleurs trop différentes ne se « courtisent» pas entre eux. Mais que les caille te aux élevés ensemble ne s'attirent pas non plus. Les animaux attirés sexuellement sont les cailleteaux de même couleur, avec lesquels ils n'ont pas été élevés. . Troisième proposition: la préférence sexuelle doit trouver la bonne distance émotive. L'animal trop différent déclenche une sensation d'étrangeté, mais l'animal trop proche n'a pas de valeur stimulante. De ces trois propositions nous extrairons un piège: un jeune mâle qui s'accouple avec sa mère ne réalise pas un inceste, il réalise un acte sexuel. C'est l'observateur humain qui nomme inceste cet acte. Pour un animal c'est un acte qui au cours de son développement a acquis la possibilité de se réaliser, ou de s'entraver. Il faut donc formuler autrement la question: le tissage de l'attachement empêche-t-il la réalisation sexuelle? Versus: un trouble de l'attachement peut-il faciliter l'acte sexuel?
« La scène se passe au Palais de Justice. J'ai sept ans... Il Ya cet inconnu planté comme une pelle avec un sourire niais... Elle, ma mère,. me dit: "embrasse ton

18

père". Et moi: "non". Elle me file une baffe... on est rentré tous les trois à la maison, et on a été une famille. (12). Christiane Rochefort découvre à l'âge de 7 ans, un homme nommé père avec lequel elle n'a pas tissé d'attachement. L'acte sexuel, nommé inceste, sera réalisé. «Depuis un moment, il n'est question que de l'inceste que commettent Brahaïma et Makokoïwe ; un scandale qui échauffe les esprits... Brahaïma prend son hamac et va le tendre dans la forêt pour attirer les petits garçons... Voilà qu'elle donne son "vagin à manger" à un "fils". Elle lui disait "mon pénis", .. .comme on dit à un enfant. Il lui disait « mère ~~. Ils forniquent ensemble
maintenant et veulent oublier leur parenté...
»

(13).

Quel curieux besoin que celui de nommer inceste, un acte sexuel entre deux personnes signifiantes... et de l'interdire! Le mot «inceste» réfère a des circuits sexuels très différents. Christiane Rochefort réfère à un circuit œdipien, alors que les Yanomanis nomment inceste un acte sexuel commis entre deux personnes de classes d'âge différentes. Dans la dynastie des quinze Ptolémée de la Haute Égypte, le jeune pharaon devait s'accoupler avec sa sœur aînée. Mais s'il avait des relations avec une autre sœur, cet acte nommé inceste, était interdit. Les catholiques ont longtemps nommé inceste une relation sexuelle
avec son parrain ou sa marraine (14). Les Anglais

interdisaient l'inceste avec... son beau-père ou sa bellesœur. Et nous-mêmes, aujourd'hui nommons inceste une relation entre un beau-père et sa « fille», alors que nous avons tous appris au lycée comment dans les pièces de Molière, le tuteur, après la mort de sa femme, voulait épouser sa pupille. Le pouvoir nominaliste nomme inceste des circuits sexuels étonnamment différents. Ce qui n'empêche que l'hypothèse éthologique reste pertinente: la réalisation sexuelle, parfois nommée inceste, est-elle possible dans une culture où l'organisation familiale ne permet pas le tissage de l'attachement? Œdipe avait pu s'accoupler avec Jocaste sa mère. N'ayant pas tissé avec cette femme le lien psychobiologique
19

de l'attachement, il n'avait pas inhibé son désir. Mais quand l'oracle de Thèbes lui dit « c'est ta mère» Œdipe connaît son crime et cette connaissance le culpabilise au point qu'il se crève les yeux. Quand, plus tard, il part dans les faubourgs d'Athènes avec Antigone sa fille, on peut prévoir qu'il ne la désirera pas puisqu'il s'est tendrement attaché à elle au cours du lien éducatif. Depuis que cette hypothèse a pris forme dans le groupe d'éthologie clinique, il est devenu facile de recueillir des informations de réalisations sexuelles, nommées incestes dans notre culture, entre une mère et son fils, un père et sa fille... quand l'attachement n'a pu se tisser. Depuis que le secret des origines n'existe plus chez les enfants abandonnés, les retrouvailles mère-fils adulte (comme Jocaste et Œdipe) sont devenues fréquentes. Les réalisations sexuelles ne sont pas rares du tout, étonnamment peu culpabilisées, et sans lendemain affectif. Les réalisations sexuelles père-fille sont encore plus fréquentes quand l'attachement n'a pu se tisser. Quand un père génétique et sa fille adolescente se retrouvent, le sentiment amoureux n'est pas rare. Souvent suivi de relations sexuelles réussies et très joyeuses; ils tissent ensemble par la suite un lien d'attachement... comme dans tout couple heureux. Sur trente cas recueillis, les relations mère-fils n'ont pas été suivies de lien, alors que les relations père-fille ont développé une aventure commune, intense, secrète et parfois dramatique... dès que la loi est intervenue. Cette différence émotionnelle de circuits incestueux est difficile à interpréter. Mais cette donnée clinique réalise une expérience naturelle qui renforce l'hypothèse que le tissage du lien engourdit le désir alors que son absence en permet l'émergence. La loi verbale se surajoute à la loi psychobiologique. Dans les familles à transaction incestueuses, (celles qui le plus souvent tombent sous le coup de la loi), le niveau d'attachement est très faible. Il n'y a eu ni séparations, ni retrouvailles amoureuses: il y a un père, anormalement normal, qui ne comprend pas ce qu'on lui reproche. Une mère inhibée transparente et une promiscuité sexuelle qui autorise la sexualité avec la fille.

La clinique confirme cette « transmutation de l'ordre
20

biologique en ordre symbolique» dont parlent les éthologues (15). Cet engourdissement du désir attribuable au tissage du lien dépasse alors l'inceste nommé par les sociétés et concerne tout couple à longue durée. C'est ce qu'on voit dans les couples parents-enfants où l'adolescent doit inhiber tout désir intrafamilial pour tenter l'aventure sociale. On peut aussi l'observer aujourd'hui, dans les couples adultes; après vingt à trente ans de vie commune, le désir s'éteint quand le lien se renforce. Le problème alors se pose en d'autres termes: comment ce processus psychobiologique de l'inhibition du désir peut-il s'intégrer dans une anthropologie? Les adorateurs de la famille d'où l'on vient s'opposent aux adorateurs de la famille où l'on va. La famille d'origine où l'on s'enracine se différencie de la famille d'alliance que l'on construit. Le passage entre ces deux types de famille n'est pas toujours facile. Ce changement familial doit négocier avec trois forces différentes: l'ancien attachement tissé dans sa famille d'origine; le moment amoureux qui déchire ce lien et le nouvel attachement que l'on va construire dans sa famille d'alliance. C'est alors que l'inhibition du désir, renforcée par l'énoncé verbal du tabou de l'inceste qui sépare, doit rencontrer le totem qui réorganise. Les jeunes, périphérisés par les engourdissements et les

conflits intrafamiliaux subissent « l'effet séparateur de la
consanguinité' »(16) et se réorganisent ailleurs, sous la bannière d'une identification totémique. Mais les « ancêtres du clan» moderne ne sont plus des figures animales. Les bannières totémiques aujourd'hui sont incarnées par des chanteurs, des sportifs, des voyageurs, des artistes, des hommes d'affaires et des philosophes, parfois même des penseurs! Et les jeunes répètent dans la famille d'alliance qu'ils inventent chaque jour un nouvel attachement, un processus psychobiologique de même type que celui qu'ils ont subi dans leur famille d'origine «introduisant à nouveau le tabou dans le totem» (Freud) (17). Les totems, aujourd'hui, ne sont plus des figures animales, mais il est facile d'assister à des fêtes totémiques 21

lors de rassemblements de motards où la danse cérémoniale s'exécute autour des totems nommés Yamaha ou Honda.
« Les danseurs se parent de vêtements, blousons de cuir, bottes, gants, se coiffent de la même manière et récitent des litanies chantant les louanges du totem protecteur et terrible. Protecteur pour ses enfants qui en connaissent bien l'usage et respectent ses rituels; terrible pour ceux qui l'ignorent ou transgressent les obligations sacrées, dont la violation entraîne un châtiment automatique, la chute en moto, l'accident, la blessure ou même la mort» (18).

D'autres groupes se rassemblent et se coordonnent autour du totem du ballon ovale. Leurs vêtements, leurs cris, leurs chants et comportements sont très différents des danses totémiques des adorateurs du ballon rond. Leur pancarte éthologique (19) affiche des signes et emblèmes opposés: la taille moyenne est supérieure dans le totem du ballon ovale. Les vêtements, couleurs, cris et gestes emblématiques diffèrent selon le totem. La structure démographique caractérise chaque clan: chez les adorateurs du ballon rond il y a très peu de gens âgés, de femmes et d'enfants. Les totems ont une fonction socialement différente: il y a plus de chômeurs chez les adorateurs du ballon rond que chez les adorateurs du ballon ovale. Nous avons eu l'occasion de réaliser une étude comparative entre le clan des Pavarotti et le clan des Michaël Jackson. Le clan des Pavarotti est plus âgé et plus socialisé. Le rythme de leurs cris et de leurs danses totémiques est très particulier. Totalement silencieux et immobiles durant l'incantation de la figure totémique, ils explosent soudain, se lèvent, trépignent et crit;nt dès que l'ancêtre du clan se tait et les salue. Ils sont habillés de vêtements plus longs, sombres pour les hommes et très colorés pour les femmes. Plus les robes sont décolletées, plus les épaules sont nues,

plus les femmes se disent « habillées ». Nous ne connaissons pas l'origine mythique de cet irrationnel linguistique. Le clan des Jackson est plus jeune et moins socialisé. Ils se vêtent de pantalons de toile bleue et de vestes en cuir noir, quel que soit leur sexe. 22

Le calcul de l'histogramme de la longueur des cheveux, révèle que le cheveu moyen du Jackson est plus long que le cheveu moyen du Pavarotti, de manière statistiquement très significative. L'échange des femmes caractérise chaque clan: turbulent, rapide et sous le regard social chez les Jackson, il est plus insidieux, plus lent et plus secret dans le clan des Pavarotti, ce qui mène à penser que la structure sociale des Jackson est moins stable que celle des Pavarotti. Ce dépoussiérage éthologique hautement scientifique permet de proposer une seule conclusion: le Totem et le Tabou constituent les deux pôles, culturel et naturel, d'un même processus qui oblige à l'évolution de l'affectivité et de la sexualité. La mère, rendue indésirable par l'inhibition de la motivation sexuelle, rendue intouchable par l'énoncé verbal du tabou de l'inceste, a marqué de son empreinte psychologique la personne de l'enfant et a laissé sa trace dans son cerveau. C'est une loi psychobiologique valable pour tout être vivant sexué. Mais le gouvernement des désirs prend des formes infiniment variables au gré des milieux et des histoires. A l'étonnante plasticité des organismes s'ajoute la folle plasticité des cultures. La conjugalité nécessaire pour transmettre la vie est infiniment variable. Elle dure cinq minutes chez les Nayar et les Assam (20). Elle durait une après-midi dans les centres eugéniques nazis. En Israël, le couple parental est encore dissous dans le groupe du kibboutz, malgré le retour du triangle familial classique. Aux Antilles, les familles sont polymaternelles. Et notre famille occidentale normale et blanche hésite entre une conjugalité qui peut durer cinquante ans et la conjugalité des éprouvettes où une éprouvette mâle contenant du sperme rencontre une éprouvette femelle pour féconder un ovule que l'on pourra planter dans une chèvre porteuse. La culture est bien difficile!

23

RÉFÉRENCES

BIBLIOGRAPHIQUES

(1) LORENZ (K.), L'agression. Une histoire naturelle du mal, Flammarion, 1969. (2) GOODALL(J.), Les chimpanzés et moi, Stock, 1971. (3) BISCHOF(N.), « Ethologie comparative de la prévention de l'inceste », in : Fox (R.), Anthropologie bio-sociale, Complexe, 1978. (4) VIDAL (J.-M.), « Explications biologiques et anthropologiques de l'interdit de l'inceste », Nouv. rev. d'Ethnopsy., 3,75, 107, 1985. (5) DEPUTIE (B.), « L'évitement de l'inceste », Nouv. rev. d'Ethnopy., 3, 41-72, 1985. (6) CYRULNIK(B.) et LEROY (R.), Ethologie de la famille, A.M.P., T 2, 135, n° 1, pp. 15-42, 1976. (7) CYRULNIK(B.) et FADY (J.c.), « L'inhibition de l'inceste chez les animaux », Ev. psy., 45, 3, 567-580, 1980. (8) CYRULNIK (B.) (sous la direct.). « Ethologie de la sexualité », Psychiatries, n° 64, 3, 1985. (9) GOUSTARD (M.), Le psychisme des primates, Masson, 1975. (10) MISSAKIAN(E.A.), « Genealogical and cross genealogical relations in a group of free-ranging rhesus monkeys on Cayo-Santiago », Primates, 1-3, 169-180, 1972. (11) BATESON(P.P.G.), « Preference for cousins in japanese guail », Nature, 295 (5846), 236-237, 1982. (12) ROCHEFORT(Christiane), La porte du fond, Grasset, 1988. (13) LIZOT (J.), Le cercle de feux, Seuil, 1976. (14) RAYMOND(C.), Prévention de l'inceste: de l'inhibition à l'interdiction, thèse médecine, Marseille, 1985. (15) VIDAL (J.M.), Op. cité, n° 4. (16) FREUD (S.), Totem et Tabou, « PPB », n° 77. (17) FREUD (S.), ibid. (18) FREUD (S.), Totem et Tabou, p. 11, (Paraphrase), PPB, n° 77. (19) CYRULNIK(B.), Sous le signe du lien, Hachette, 1989. (20) LEVI-STRAUSS(CI.), Histoire de la famille, H. Colin, T. 1, 1986

24

Histoires d'ours Légendes autour du sang féminin et réalités cliniques

Sylvie Epelboin

INTRODUCTION

De tous les principes universels, le sang est peut-être celui qui a fait couler le plus d'encre. Depuis que la femme existe, parmi toutes les hémorragies, celle de la menstruation, qui, comme le cycle de la lune, revient à intervalles réguliers, est certainement celle qui a la plus puissante résonance sur le psychisme de l'individu et du groupe. Où il y a des femmes, il y a des règles. Quand ces règles s'éloignent des normes, la femme vit cela comme une maladie et la société comme un désordre. La vie des années 80 a transformé le cycle menstruel en le régularisant par voie de pilule. Elle a modifié les règles, leurs douleurs, leurs odeurs, leurs visions, par des protections intimes. Reste ce cycle menstruel, qui, à travers les siècles passés, la mythologie et la culture d'autres peuples, continue à différencier la femme de l'homme. Les règles disparaissent-elles? Et voici la grossesse qui, dans le 25

sang encore s'achèvera par la naissance. N'y a-t-il ni règles ni grossesse? Et la rupture du cycle naturel inquiète. Le saignement dépasse-t-illa norme d'abondance admise? Et ce phénomène naturel, amplifié, semble pouvoir devenir dangereux, voire mortel. Il est normal que ce sang coule, il n'est pas normal qu'il s'écoule de manière déréglée. Liées à la féminité, la fécondité, la sexualité, la périodicité du fonctionnement menstruel, ses perturbations, sont l'objet d'interrogations, d'inquiétudes que chaque société a été conduite à interpréter selon ses propres normes culturelles. Le dérèglement suscite une inquiétude en raison de la marginalité qu'il représente par rapport à la norme sociale existante. Nous voudrions ici, sans pouvoir être exhaustifs, développer quelques aspects culturels, psychologiques et médicaux autour des règles, de leurs normes et leurs pathologies.

I. SYMBOLESU D

SANG ET LEURS CONTRAIRES

« Toute définition

du sang implique

son contrai-

re...

»

(J.P. Roux, Le sang: mythes, symboles et réalités)

A) Symboles de vie et de mort

Le sang qui bat dans le corps, c'est la vie. Le sang qui se répand d'une blessure signe l'annonce de la mort car il s'extériorise. Chez la femme, le premier sang des règles glorifie la vie, l'entrée dans le monde des adultes. La vie s'exhale par le sang de la nouvelle accouchée, le sang d'une fausse-couche signe l'arrêt de la vie à venir. Le sang des règles, de l'accouchement est « celui que
l'on voit couler à la différence

(F. Hériter, [1979], 1984-85 : 7-21).

de celui que l'on FAIT couler»

26

B) La souillure C'est le symbole le plus exprimé: « Dans les sociétés primitives, à peu d'exceptions
près, il n'est pas d'impureté... (Lévy-Bruhl, L'âme plus redoutable que celle
»

de la femme pendant son indisposition périodique.
primitive, 2" éd.,

pp.268 et 273).

Il n'est pas de récit ethnologique, folklorique, sociologique ou historique qui ne véhicule cette notion d'impureté de la femme «en règles ». La liste des peuples ayant façonné dans leurs coutumes des réponses à cette souillure supposée est innombrable. L'horreur qu'inspire la menstruante est colportée par les grandes religions:
«

Quand une femme éprouve un flux, son flux étant
Ils t'interrogeront sur les menstrues. Dis: c'est une
» (Coran II, 222)

du sang qui est en son corps, elle sera sept jours dans sa

souillure. » (Lévitique, XV, 19)
«

impureté.

La femme réglée est d'autant plus ressentie comme impure qu'elle s'approche d'un lieu sacré. L'islam interdit aux menstruantes la pratique du culte, l'accès aux sanctuaires, mais aussi le jeûne. Le bouddhisme confirme ces pensées. J.P. Roux note également que:
«

Pour les Indiens, la femme réglée devient intou-

chable au même titre que les membres d'une secte qui pratiquerait un métier impur... » (op. cit.). Même ce qu'il y a de plus purificateur parmi les éléments est menacé par le sang menstruel. De nos jours encore, Parsis de l'Inde, Guèbres de l'Iran interdisent aux . femmes indisposées de s'approcher du feu. En Nouvelle-Guinée, chez les Baruyas,
« sous aucun prétexte, et sous peine de mort, une femme ne doit jamais enjamber le foyer de la maison, même quand il est éteint. Son sexe s'ouvrirait et

polluerait le lieu où l'on cuit la nourriture. »
(M. Godelier, La production des grands hommes, p. 103)

27

C) L'eau De nombreux retrouvés partout; interdits ayant rapport nous y reviendrons. à l'eau sont

«C'est comme verser de l'eau sur le FEU, du FROID sur du CHAUD. Rien que de mettre les mains à l'eau froide, ça peut tout arrêter; si on fait la lessive, le sang va se figer. » (Y. Verdier, Façons de dire, façons de faire, NRF). D) La chasse et la pêche
John Bourke «Au
«

écrit que chez les Indiens moment de leurs périodes,

d'Amérique: les squaws sont

contraintes de se tenir à l'écart. »

On croit que si une femme enjambe une carabine,

un arc ou une lance au moment où elle a ses règles, l'arme ne sera plus d'aucune utilité. »

J.P. Roux en a relevé plusieurs centaines d'exemples chez les peuples turc et mongol, qui ne doivent aller ni à la chasse ni à la pêche quand leurs femmes sont en règles ou en couches, sous peine d'être tués par un sanglier ou un requin.
E) La culture Tout comme la chasse, la la subsistance de l'homme, également le pouvoir, dans récoltes. En Gironde (P. Sébillot)
«

culture est un des éléments de de sa vie; la menstruante a son impureté, de souiller les :

Si une femme va ramasser des cèpes pendant ses

jours menstruels, il n'en repoussera plus au moins pendant une année. Le sang menstruel brûle la végétation, empêche les plantes de pousser, stérilise les champs là-même où le sang frais, le sang rouge, fertilise, "l'arbre en meurt, c'est chose claire", dit le poète Eustache Deschamps, au XVIesiècle. »
28