Sexualité, normes et contrôle social

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Les normes qui régissent la sexualité évoluent, sous l'impulsion de la transformation des rôles masculins et féminins, du changement des législations et des pratiques médicales. Les repères traditionnels de la sexualité ont laissé place à des identités, des pratiques plus floues, plus indifférenciées. Cet ouvrage rassemble des contributions qui s'articulent sur deux axes : redéfinition de la façon dont féminité et masculinité contribuent à la construction des sexualités différenciées et des discours qui s'élaborent en tant que forme de contrôle direct sur les corps.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
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EAN13 : 9782296338319
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SEXUALITÉ, NORMES ET CONTRÔLE SOCIAL

Collection Sexualité humaine dirigée par Charlyne Vasseur Fauconnet
Sexualité humaine offre un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir, l'identité, les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socio-culturel, dans le temps et dans l'espace. La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L'erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d'oublier que l'essentiel est dans une relation, une communication avec l'autre, cet
autre fût-il soi-même.

Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologie à l'anthropologie, etc.

Dernière parutions
Nature Culture Guerre et Prostitution, Martine COSTES PEPLINSKI. Conversations sur l'homo (phobie), Philippe CLAUZARD. Attentats contre le sexe, ou ce que nous dévoilent les mutilations sexuelles, NA y BENSADON. Circoncision, le complot du silence, SAM!ALDEEB. Que deviennent les hommes ?, Michèle CERIOLI. La mémoire confisquée, Annemarie TREKKER.

(Q L'Harmattan, ISBN:

2003

2-7475-5298-5

~

SEXUALITE, NORMES ET CONTRÔLE SOCIAL

Sous la direction de

Geneviève Paicheler et MariaAndréa Loyola

Publié avec le soutien de l'Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS)

LISTE

DES AUTEURS

Joël BIRMAN

" Institut de Médecine Sociale. Université de l'Etat de Rio de Janeiro. Institut de Psychologie de l'Université Fédérale de Rio de Janeiro.

Luis David CAsTIEL Institut de Médecine Sociale. Université de l'État de Rio de Janeiro. Marilena ~ CoRIŒA IJ1stitut de Médecine Sociale. Université de l'État de Rio de Janeiro. Ecole Nationale de Santé Publique. Fondation Oswaldo Cruz. Michel GIRAUD Centre de Recherche sur les Pouvoirs Locaux dans la Caraïbe Centre National de la Recherche Scientifique Université des Antilles et de la Guyane. Maryse JASPARD IDUE Centre Mendès France. Université de Paris I. Sharman LEVINSON Laboratoire de Psychologie sociale. École des Hautes Études en Sciences Sociales. Maria-Andréa LoYOLA Institut de Médecine Sociale. Université de l'État de Rio de Janeiro.
Florence MAILLOCHON

LASMAS. Centre National de la Recherche Scientifique. Janine Mossuz-LAVAU CEVIPOF. Centre National de la Recherche Scientifique.
Geneviève P AI CH ELER

CERMES. Centre National de la Recherche Scientifique. Janine PIERRET CERMES. Centre National de la Recherche Scientifique. Marie-Ange SCHILTZ CAMS. Centre National de la Recherche Scientifique.

SOMMAIRE

Introduction
Maria Andréa Loyola et Geneviève Paicheler

. . . . . . . . . . . . . . .7

La sexualité dans une société sans liens Maria Andréa Loyola. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .19 Sauver la liberté sexuelle ou imposer des modèles: l'impact des associations sur la communication publique de prévention du sida Geneviève Paicheler

.33

Une érotique de r ambiguïté: sur la psychanalyse, les normes sexuelles et le contrôle social Joël Birman. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .53 Amour et sexualité dans la conjugalité: évolution des interrogations des années cinquante à nos jours Marie-Ange Schiltz et Maryse Jaspard . . . . . . . . . . . . . . . . . . .69 Une politique de réduction des risques sexuels pour les femmes en difficulté de prévention: La sexualité dans les milieux de la précarité Janine Mossuz- Lavau . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .101 Dire et faire: évolution des normes de comportements des jeunes dans la seconde partie du xxe siècle Florence Maillochon sexuels .117

Sexualités, normes et contrôle social

Risques affectifs et risques pour la santé: histoires de confiance chez les jeunes Sharman Levinson. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .133 Le double standard de comportement sexuel aux Antilles et en Guyane françaises, l'épreuve des faits, la leçon des résultats Michel Giraud. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .157 Technologies de la procréation: et normes au Brésil Marilena V Corrêa sexualité, reproduction .173

La sexualité entre infection à VIH et médecine, 1990-2000: trois enquêtes auprès de personnes infectées par le VIH Jan ine Pierret. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .197 Dédales dans un dédale? Identité culturelle, sexualité et gestion des risques Luis David Castiel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .21 7 Références bibliographiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .235

INTRODUCTION Geneviève Paicheler et Maria Andréa Loyola

Depuis quelque cinquante ans, les recherches en sciences sociales sur la sexualité peuvent être analysées en trois phases. À partir du travail fondateur de Kinsey (Kinsey et al., 1948, 1954) qui ouvrait la voie à une investigation des pratiques sexuelles à partir d'un questionnaire, de grandes enquêtes (Rémy & Woog, 1960; Simon et al., 1972) ont été menées en France. Au cours et à la fin des années soixante-dix de nombreux ouvrages historiques ont été publiésl. Ils plaçaient le contrôle social de la sexualité au centre de

leur questionnement.

Il était alors question de « révolution

sexuelle», au moment où les femmes et les homosexuels lançaient leur mouvement. Les travaux, notamment ceux de Michel Foucault, mettaient en évidence que l'oppression sexuelle pouvait prendre des formes subtiles, jusqu'à être incorporées et non perceptibles par les individus. Lémergence de l'épidémie de sida a ensuite orienté l'intérêt porté à la sexualité et accéléré les recherches après une période de reflux, tout en leur donnant une orientation prophylactique. Des enquêtes quantitatives sur la sexualité se sont multipliées en France, en population générale (Spira et Bajos, 1993 (Bozon et Léridon, 1993)), en population homosexuelle (Pollak, 1988), chez les jeunes (Lagrange, Lhomond et al., 1997), aux Antilles et en Guyane (Giraud et al., 1994). Leur but premier était l'étude des comportements, afin de déceler où se
1- On retiendra, entre autres, les ouvrages de Michel Foucault (1976, 1984a et b), Jean-Louis Flandrin (1981,1983,1984), Philippe Ariès et André Béjin (1982).

Sexualités,

normes et contrôle social

trouvaient les risques de transmission de la maladie et d'orienter les actions de prévention. Dans une large mesure, les recherches qui se développent maintenant sur la sexualité, reflétées par les contributions présentées ici, s'inscrivent dans un contexte «post-sida». Nous observons un retour à des réflexions détachées du contexte de la maladie, ainsi qu'une analyse des données des grandes enquêtes plus distanciée du risque de transmission du VIH (Journal des anthropologues, 2000). La plupart des auteurs de cet ouvrage ont été partie prenante de recherches en sciences sociales sur le sida (ANRS, 1995). Pourtant, dans la majeure partie de leurs contributions, il n'est plus, ou à peine, fait référence à cette maladie. Non que celle-ci ait disparu ou perdu de son impact menaçant, mais il semble bien que nous connaissions, dans les pays occidentaux, des changements culturels et sociaux dans la manière d'appréhender la maladie, de penser les façons d'y faire face. Après deux décennies de présence de l'épidémie, nous sommes sortis d'une situation de crise. Lhabitude a été prise de vivre avec la maladie, individuellement et socialement. Elle est devenue partie intégrante du paysage social et ne suscite plus des interrogations sur ses origines, pas plus que des prédictions hasardeuses et excessives sur son évolution. Elle a perdu de son relief et le terme de «banalisation» est souvent utilisé à ce propos. Il est vrai que les nouvelles thérapies ont notablement modifié le cours de la maladie: on en meurt beaucoup moins, en dépit d'effets secondaires bien présents et de contraintes thérapeutiques réelles. En outre, les efforts de prévention se relâchent, aussi bien au niveau des institutions - pouvoirs publics, associations que des individus, qui prennent plus de risque. Les interrogations sur la sexualité ont été jusqu'à récemment orientées par la présence de la maladie, dans la foulée des grandes enquêtes sur la sexualité menées en France dans la première moitié de la décennie 1990, des analyses secondaires effectuées sur leurs données et des nombreuses études qualitatives menées sur la sexualité autant au Brésil (Loyola, 1990) qu'en France (Calvez, 1995; Paicheler, 1995). Même si de nombreux auteurs ont toujours été convaincus qu'il fallait approfondir le savoir sur la sexualité sans se cantonner à la façon dont une maladie sexuellement transmissible pouvait se transmettre, la focalisation sur le sida a conduit à mettre 8

Introduction

de côté des interrogations déjà bien développées à la fin des années soixante-dix, non pas tant sur le détail des pratiques, toujours difficiles à aborder (Bozon, 1999), que sur l'encadrement social de la sexuali té. En ne retenant de la sexualité que ce qui po uvai t être en lien avec la transmission du sida - multipartenariat lié à l'absence d'utilisation de préservatifs, rapports sexuels entre hommes - les interrogations à propos de la sexualité et la façon de la concevoir ont été profondément orientées. La dimension affective, émotionnelle, la variété des formes d'interactions sont passées au second plan: le «partenaire» est devenu l'emblème d' tu~e relation indifférenciée, ainsi que cela est noté dans de nombreuses contributions de cet ouvrage. La disparition de la primauté du lien conjugal avec le recul du mariage a imposé l'emploi de ce terme neutralisé qui gomme toute spécificité. Les contributions présentées ici s'articulent autour de deux axes principaux: la définition des sexualités masculines et féminines et l'encadrement médical de la sexualité. Les recherches s'intéressant à la sexualité des femmes, ce «continent noir» selon Freud, à la sexualité dans les couples constitués et stables, sont passées à l'arrière-plan pendant la phase d'expansion de l'épidémie de sida. Puis, progressivement, ont refait surface des interrogations antérieures sur le pouvoir exercé sur les femmes à travers la sexualité. Elles prennent d'ailleurs un relief nouveau dans le contexte du sida. Que les femmes soient infectées par le virus ou pas, elles vivent des problèmes spécifiques par rapport à cette maladie, et, évidemment, comme depuis toujours, par rapport à la sexualité. Placées dans un rapport de force défavorable, qui s'accentue à mesure qu'elles prennent de l'âge, elles n'ont pas toujours les moyens de réclamer, voire d'imposer le préservatif (Holland et al., 1990; Paicheler, 1996). Il ne leur est pas possible de se soustraire à un rapport sexuel demaooé ou exigé par leur compagnon, surtout dans le cadre du mariage où la notion de viol conjugal est récente et où la sexualité est conçue comme une forme de service rendu avec d'autant plus d'enthousiasme qu'ill' est dans une relation affective. Dans leur sexualité, il ne reste plus aux femmes qu'à user des ressources des faibles: la ruse. Elles diront vouloir utiliser le préservatif pour la contraception, elles allégueront qu'elles ont leurs règles pour éviter un rapport sexuel Oanine Mossuz-Lavau), 9

Sexualités,

normes et contrôle social

elles feindront la jouissance. Ainsi, dans l'enquête sur la sexualité des Français (Spira & Bajos, 1993), on peut noter que les hommes surestiment l'orgasme de leur partenaire féminine, alors que les femmes ont une connaissance plus exacte du plaisir qu'elles donnent à leur compagnon. Bien sûr, si l'on se réfère au discours sur la sexualité et aux pratiques, les choses ont beaucoup changé depuis quelque quatre décennies. Le langage est devenu plus osé, plus direct. Les comportements sexuels des femmes se sont rapprochés de ceux des hommes en termes de genèse, de fréquence. La virginité au mariage n'est plus une question cruciale (Marie-Ange Schiltz et Maryse ]aspard). Elle est même surannée. Et pourtant, au niveau des représentations, les femmes sont constamment prises entre l'image de la salope et celle de la sainte. Être considérée comme une salope, c'est devenir une fille publique, à la disposition des hommes, qui ne peut plus ni refuser ni choisir (Lafont, 1982). D'où la subtile rhétorique à laquelle se livre les filles pour compter avec précision leurs partenaires sexuels, pour ne compter que ceux qui ont vraiment compté alors que les garçons font, eux, leur compte de façon approximative, incluant les petites aventures qui n'ont en fait débouché sur rien de concret (Florence Maillochon). La salope, c'est l'être dangereux par excellence, qui n'est pas à sa place, qui passe les bornes, vit comme un homme, vit sans homme pour la protéger, et qui peut devenir de ce fait l'objet de la vindicte publique, comme dans les charivaris que nous racontent les historiens (Rossiaud, 1982). Nous vivons actuellement sur l'impression que les mœurs sexuelles se sont beaucoup «libérées », la parole sur la sexualité s'exprime crûment sur les ondes et les films nous la montrent avec précision. Ce n'est d'ailleurs pas, comme nous l'enseigne M. Foucault (1976), parce que la sexualité est dite et montrée avec un grand luxe de détails que le contrôle social qui s'exerce sur elle (le «bio-pouvoir») se relâche, bien au contraire. Dans un mouvement quasi schizophrénique, nous voyons aussi surgir, sans doute parce qu'on ne leur prêtait aucune attention auparavant puisqu'elles ont été décrites depuis quelques années (Coppel et al., 1993), des pratiques d'une grande violence qui se déroulent dans les cités des banlieues, des viols collectifs qui ne sont reconnus comme tels ni par leurs victimes, culpabilisées, mortifiées, ni par ID

Introduction

leurs auteurs, qui pensent n'avoir profité après tout que d'une bonne aubaine pour «tirer un COuP» avec des filles qui ne «demandaient que cela» et qui n'ont aucune conscience de la gravité juridique de leurs actes. On observe d'ailleurs le même phénomène parmi les minorités noires et hispaniques aux États-Unis (Arwid:Sé),net al.> 2001). D'un point de vue culturel, les cités où règnent la pauvreté et le chômage sont des viviers pour le retour de valeurs traditionnelles, quasi tribales, dans lesquelles la violence envers les femmes s'exprime sans détour et sans censure. D'où l'urgence d'une éducation menée, notamment, auprès des plus démunies, comme celle à laquelle le ministère de la Santé s'est consacré et que nous présente Janine Mossuz-Lavau. Elle rappelle à juste raison que les femmes sont les oubliées de la lutte contre le sida, a fortiori les femmes en situation de précarité, très vulnérables par rapport à la sexualité: exposées aux grossesses non désirées et aux maladies sexuellement transmissibles, aux exigences de leurs compagnons auxquelles elles doivent obtempérer. Le déficit social accroît l'inégalité entre hommes et femmes, et il est aggravé par les situations de migration, alors que les cultures traditionnelles imposent des règles de conduites très strictes aux femmes. Les modes d'investigation de la sexualité, tels qu'ils ont été utilisés dans les grandes enquêtes, reflètent bien la façon dont le discours a changé. C'est ce que nous pouvons mesurer à travers la mise en perspective de quelque cinquante ans d'enquêtes à laquelle se livrent Marie-Ange Schiltz et Maryse Jaspard. Durant les années cinquante règne une morale inégalitaire: la sexualité des femmes est canalisée dans le cadre du mariage et conçue comme obligation matrimoniale. Pourtant, même si cette morale a alors toute sa puissance, il existe déjà un décalage entre ce qui est perçu comme socialement souhaitable - par exemple ne pas « faire de bêtises» avant le mariage - et ce que l'on pense que les femmes font, alors même que la «femme facile» est dénigrée. Même si la sexualité conjugale est une obligation, elle doit être pour les femmes comme pour les hommes - une source de satisfaction. La frustration sexuelle devient un motif légitime de mésentente et de divorce. La «libération» sexuelle des années soixante-dix introduit des interrogations sur le plaisir, qui devient une dimension essentielle de la vie des hommes comme des femmes, alors que le désir Il

Sexualités,

normes et contrôle social

féminin devient digne d'intérêt. Les enquêtes sur le sida vont amplifier le lien entre sexualité et santé, de plus en plus présent: les normes sanitaires viennent supplanter la morale. De nombreuses contributions nous invitent à repenser la sexualité féminine contre les idées reçues de sa «libération». Elles s'articulent sur une vision différenciée des sexualités féminines et masculines, même si elles s'interrogent sur sa réalité et démontrent que cette différenciation prend des formes renouvelées et subtiles.
Les repères traditionnels de la sexualité

-

temporalité,

gradation

pro-

gressive des pratiques sexuelles, opposition claire des orientations sexuelles, primat de la vie conjugale et familiale - laissent place à des identités, des pratiques plus floues, plus indifférenciées, relativisant l'opposition tranchée entre registres du masculin et du féminin. Selon Maria Andréa Loyola, un des grands facteurs de changement contemporain est la dissociation entre sexualité et reproduction, s'effectuant autour du corps et de la sexualité des femmes. La sexualité est dirigée exclusivement ou prioritairement vers le plaisir, sous le contrôle étroit et envahissant de la médecine. :Lapproflriation privée des reproductrices n'est plus une condition nécessaire de la reproduction. Au modèle traditionnel fondé sur la famille, la stricte hiérarchie des sexes, la soumission des femmes, s'oppose un nouveau modèle où les unions sont plus fluides, les possibilités de choix individuel plus grandes. Cette nouvelle donne s'appuie essentiellement sur une redéfinition de la sexualité féminine. Dans le cadre de l'hypothèse du brouillage des différences entre genres, et entre identités sexuelles, nous assistons à l'émergence d'une nouvelle version du modèle du sexe unique (Laqueur, 1992). Celui-ci ne serait plus le primat d'un sexe masculin, par rapport auquel le sexe féminin se définirait en creux. Le sexe unique devient celui des homosexuels masculins, références pour toutes les autres sexualités. Ainsi, Geneviève Paicheler analyse la mise en place de stratégies de communication pour les campagnes publiques de prévention du sida, dans le cadre de jeux de pouvoirs entre différents acteurs, notamment pouvoirs publics et associations de lutte contre le sida. Elle montre que ces stratégies résultent de l'imposition de visions de la sexualité portées par les représentants des homosexuels masculins

-

multiplication

des

partenaires et la reconnaissance des pratiques gays -, et, partant, de 12

In troduction

conceptions de la prévention où les problèmes spécifiques aux femmes - contraception, transmission maternofoetale - sont niés. Partant d'interrogations sur la place de la féminité dans la psychanalyse, Joël Birman s'emploie à montrer l'implication ambivalente de cette discipline dans un processus de normalisation. La théorie freudienne a généré, du moins en partie, l'impossibilité de penser la sexualité des femmes autrement que dans un cadre universel masculin et l'a conçue comme une anomalie, ou comme résultante d'une anormalité originelle appelant une quête désespérée et illusoire d'une masculinité normale par essence. Le~ femmes sont des êtres diminués au sens propre, car marquées par une castration originelle, et dans leur processus de renoncement aux attributs de la masculinité et du pouvoir, l'alternative devant laquelle elles se trouvent est la frigidité, la virilité ou la maternité, l'enfant en tant que substitut phallique pouvant procurer la meilleure compensation à leur carence originelle. Il est bien connu que ce cadre théorique a généré chez les disciples de Freud, surtout chez les femmes, des développements très réactionnaires. La sexologie psychanalytique est bien une entreprise de normalisation de la jouissance, et surtout d'une jouissance féminine incontrôlable, sans borne, qu'il faut canaliser, étouffer. Du fait de leur incomplétude, les femmes représentent une force de subversion: castrées d'emblée, elles n'auraient plus rien à perdre, échapperaient au contrôle du sur-moi. La psychanalyse s'est inscrite dans une entreprise de dénégation de la jouissance féminine qui la déborde néanmoins complètement. Elle participe de la fondation moderne d'un savoir sur le sexuel qui implique la normalisation de la sexualité. Ainsi, les hiérarchies sociales deviennent-elles matérialisées dans les corps. Est-il possible de sortir de cette impasse? La psychanalyse fournit-elle les outils théoriques pour penser la sexualité féminine autrement, dans sa spécificité et non comme sous-produit abâtardi de la sexualité des hommes? Joël Birman insiste sur l'existence d'une autre dimension du discours de Freud centrée sur la féminité. La question de la différenciation sexuelle s'inscrit dans une dialectique. Lambiguïté de la sexualité n'est pas nouvelle et la psychanalyse en a traité depuis quelques décennies. Les recherches contemporaines nous amènent à reconsidérer les catégories du masculin et du féminin, de l'homosexualité (Mendès-Leite et al., 2000) et de
13

Sexualités, normes et contrôle social

l'hétérosexualité. Néanmoins, au niveau pres<;riptif, ce qui est attendu des hommes et des femmes, voire imposé à eux, est bien défini. Le double standard des comportements sexuels des hommes et des femmes est illustré dans de nombreuses contributions (Michel Giraud; Marie-Ange Schiltz et Maryse Jaspard; Janine Mossuz-Lavau; Florence Maillochon; Sharman Levinson). Le recours à deux poids et deux mesures pour juger les uns et les autres apparaît bien présent, les femmes étant du côté du contrôle et de la retenue, les hommes du côté de la démonstration et de la pulsion. La période d'initiation sexuelle et sentimentale est fortement marquée par cette opposition, même si les âges où les étapes sont franchies (premier baiser, première relation sexuelle avec pénétration) sont très proches chez les filles et les garçons. Ce qui est le plus frappant, c'est la normalisation au sein des générations et entre les sexes. De plus, les pratiques s'inscrivent, chez les unes et les autres, dans des logiques relationnelles différentes, ce qui
explique des façons différentes de mémoriser

-

voire de vivre - les

expériences sexuelles (Florence Maillochon). Pour tous, l'apprentissage sexuel est aussi une initiation sentimentale, mais avec des tonalités différentes chez les filles et les garçons. La façon dont la confiance est construite témoigne bien de ce processus (Sharman

Levinson). Partant défavorisés sur le « marché du sexe », car en
concurrence défavorable avec des hommes plus âgés, les garçons apprennent à se «blinder», à cacher leurs sentiments pour ne pas se faire berner, à ne pas se laisser aller. Les filles apprennent la méfiance au contact de leurs amies. Pour celles-ci, il semble que l'initiation à la relation sex:uelle se fasse dans la continuité du rapport à l'autre, notamment à leurs confidentes. Mais là aussi, la confiance est un sentiment fragilisant, à accorder avec parcimonie. Et lorsque la confiance est là, elle ouvre la porte à la prise de risque, risque sentimental et, dans le cadre du sida, risque de transmission sexuelle. La sexualité ne peut être considérée comme une activité fonctionnelle de calcul économique. Elle a évidemment partie liée avec les émotions et fonctionne sur des symboles. Le double standard de comportement sexuel pour les hommes et les femmes est interrogé dans une contribution portant sur les modèles de sexualité aux Antilles et en Guyane françaises, là où la domination sexuelle s'entrecroise avec la domination coloniale et le 14

Introduction

dénigrement d'une sexualité «nègre» alors que la naturalisation des rapports entre genres se double d'une «racialisation» des rapports sociaux. Dans une analyse seconde des données de l'enquête sur la sexualité aux Antilles et Guyane, Michel Giraud met en évidence l'existence d'un consensus majoritaire entre les personnes des deux sexes et entre les individus des différents milieux sociaux quant à ce qui est souhaitable de la part des hommes ou des femmes, ou acceptable, notamment à propos des rapports entre sexualité,

amour et fidélité. Le « principe de respectabilité», point nodal de
l'idéologie coloniale, exerce une forte emprise sur la vie des sociétés guyanaises et antillaises, plus que le «principe de réputation», inspiré par une volonté de résistance anti-coloniale des hommes caraÏbéens. C'est dans le jeu dialectique entre ces deux principes que s'inscrit le modelage social des systèmes normatifs, et, à travers eux, de la sexualité. A côté de la redéfinition de la façon dont féminité et masculinité contribuent à la construction de sexualités différenciées, le deuxième axe d'articulation des contributions de cet ouvrage est celui de l'encadrement médical de la sexualité. À travers la reproduction médicalement assistée (PMA), nous voyons à quel point le corps des femmes est instrumentalisé, devenant un champ d'expé-

rimentation dans un domaine où l'idéologie de l'enfant « reflet des
parents» et de la continuité biologique dominent. Marilena Corrêa nous décrit la mise en place de ces techniques au Brésil, où, comme aux États-Unis, elles sont réservées aux personnes qui peuvent les payer. Elle aborde les normes liées à la famille, à l'enfant, à la maternité et la paternité, à travers les témoignages de femmes qui ont eu recours à la PMA, domaine où les techniques médicales viennent suppléer la sexualité. Ceci n'est d'ailleurs qu'une manifestation de plus de l'intrusion médicale dans la procréation et le désir d'enfant. Norme qui articule les problématiques de la continuité sociale et du bonheur individuel, la reproduction réactive des idées de re-création du moi, de continuité individuelle, de réalisation personnelle sur des bases biologiques; idées renforcées par la PMA qui élargit l'espace d'expériences et de débats portant sur la reproduction et le désir d'enfant. Ce dernier est tel qu'il justifierait, à n'importe quel prix, l'exposition des femmes aux risques fréquents et aux coût élevés de ces technologies à basse performance. 15

Sexualités, normes et contrôle social

C'est pourquoi Marilena Corrêa insiste sur la remise en question de l'incommensurabilité du désir d'enfant et sur le fait que l'enfant doit être un reflet biologique de ses parents. Nous le voyons, l'intervention médicale oriente profondément la vie des gens, s'immisce dans leurs valeurs, leur intimité, et, bien sûr, leur sexualité. C'est bien ce que met en évidence Janine Pierret à travers l'analyse de trois enquêtes successives menées auprès de personnes infectées par le VIH. Les moment différents où ces enquêtes ont été réalisées caractérisent trois contextes médicaux: celui de l'impuissance thérapeutique face à une maladie toujours considérée comme fatale; celui de la tentative d'explication des raisons pour lesquelles des personnes peuvent vivre sur une longue période avec le virus sans aucun symptôme et sans développer la maladie; enfin, celui de la mise en œuvre de traitements efficaces qui bouleversent le temps de la maladie, permet l'allongement de la vie avec le virus, donc rend indéterminée la perspective d'une issue fatale. Ces traitements s'accompagnent parfois d'une qualité de vie bien imparfaite du fait de leurs effets indésirables et de la contrainte des prises, mais ils permettent de faire des projets, notamment celui d'avoir un enfant. Janine Pierret montre bien comment les transformations médicales ont contribué à modifier la place et le sens que les personnes infectées par le VIH ont donné à leur vie sexuelle, reproductive, affective. Ainsi, explicitement ou non, la médicalisation s'accompagne de l'imposition de normes qui orientent la vie privée, transforment profondément le rapport à soi, à son corps, aux autres. Au-delà de l'imposition de normes particulières, la médecine s'inscrit dans une nouvelle éthique où l'individualisme domine et elle contribue à la renforcer. Plus largement, la notion de risque, centrale en promotion de la santé, et si présente dans le cadre des comportements sexuels, participe de ce primat de l'individualisme et du blâme des personnes qui se soustraient aux injonctions concernant les comportements de santé fondées sur la biomédecine occidentale. répidémiologie, en mettant en évidence et en évaluant les risques liés aux comportements sexuels, s'est efforcée de promouvoir le modèle d'une gestion rationnelle de la sexualité. Pourtant, comme le note Luis David Castiel, il existe une pléthore de matrices identitaires constitutives de la subjectivité contemporaine. Pour lui, 16

Introduction

les identités sont des réalités transitoires et fugaces, enjeux de négociation et de redéfinitions. Cependant, ce n'est pas parce que les identités sont labiles qu'elles perdent leur prégnance, comme nous le voyons à propos de l'opposition masculinité/féminité. À travers les deux lignes d'articulation des contributions de cet ouvrage - la définition de sexualités féminines et masculines et l'encadrement médical de la sexualité - nous voyons fonctionner des normes sous deux modalités différentes. Si la norme est prise au sens statistique, en fonction de ce qui définit la majorité, le processus de normalisation rapproche de la moyenne, et le processus inverse est la déviance. Si la norme est prise au sens éthique, la normalisation sera de tenter de se rapprocher d'une vision abstraite, idéelle, voire idéale, et le processus inverse sera la transgression. Néanmoins, comme l'illustrent les recherches présentées ici2,

ces caractérisations de la norme n'existent jamais à « l'état pur» :
elles s'interpénètrent et participent contrôle social: moral et statistique. des deux dimensions du

2- Effectuées dans le cadre d'un programme de coopération franco-brésilien CAPES-COFECUB.

LA SEXUALITÉ DANS UNE SOCIÉTÉ SANS LIENS* Maria Andréa Loyola

Introduction Reléguées durant de nombreuses années à un statut marginal sur le plan scientifique, notamment dans le domaine des sciences sociales, les études empiriques sur la sexualité se sont multipliées de façon significative depuis l'avènement du sida, à partir des années quatre-vingt. Si ces études ont, d'une part, contribué à rendre explicites certains aspects de la sexualité contemporaine, elles ont, d'autre part, eu tendance à réduire cette dernière à sa dimension purement comportementale, oubliant le fait que la sexualité est une construction historique et sociale. En plus d'encourager un réductionnisme de la sexualité elle-même, ce genre d'étude renforce également les catégories naturalistes des explications essentialistes sur la sexualité, appauvrissant la connaissance dans ce domaine d'étude, et ce, paradoxalement, juste au moment de son expansion. Ce travail a l'intention de contribuer au renversement de cette tendance, attirant l'attention sur quelques déterminants sociaux de la sexualité oubliés dans ces études et de proposer de nouvelles hypothèses afin de stimuler l'étude de la sexualité par les sciences sociales.

Ce texte a été écrit à partir de la littérature disponible * recherches (Loyola, Soares, Corrêa, 1988; Loyola, 1990).

et de données

de

Sexualités,

normes et contrôle social

Sexualité et reproduction Les rapports entre la sexualité et la reproduction (biologique et sociale) sont si étroits, qu'il est difficile de parler du contrôle social de la sexualité sans les prendre en considération. Comme l'a montré l'anthropologue Malinowski (1980), entre autres, le contrôle social du processus reproductif repose sur l'organisation sexuelle biologique de l'espèce humaine: sa relative infertilité et les caractéristiques singulières de la sexualité des femelles humaines, chez qui la pulsion sexuelle (Freud, 1968) n'est pas liée à la procréation par une régulation hormonale qui l'induirait1. Ainsi, le mariage n'est pas uniquement l'institution qui établit l'alliance par l'échange de femmes, qui relie hommes et femmes à travers la division du travail, qui légitime l'enfant en lui donnant une mère et un père sociaux et commande le destin des enfants. Il est, avant tout, l'institution qui assure une exposition permanente au coït, et, par conséquent, au risque d'une grossesse. Si le mariage représente potentiellement le lieu optimal d'exposition permanente des femmes à la fécondation, cela ne se fait pas sans un appareil complexe (et variable) de pressions idéologiques et de contraintes physiques et psychiques (Tabet, 1985). Toutes les sociétés distinguent les cas (partenaires, moments, etc.) où la reproduction est admise (ou même imposée), et ceux où la sexualité ne doit pas mener à la procréation; elles dirigent également les formes multiples qui limitent les potentialités polymorphes de la sexualité humaine et les canalisent vers l'hétérosexualité et la reproduction obligatoire2.
1- Certains auteurs entendent cette spécificité biologique de l'espèce humaine comme étant à l'origine du mécanisme de l'alliance elle-même et, par conséquent, de la société humaine (Lévi-Strauss, 1967; Ruffié, 1986; Fox, 1982). D'après Fox, les circonstances dans lesquelles se déroulent aujourd'hui les relations sexuelles et le processus reproductif représentent une réaffirmation du modèle d'initiation et d'alliance inventé par l'Homo Sapiens, qui doit être respecté tant que la production de nouvelles générations dépendra du contrôle des rapports sexuels. Pour lui, accorder à la désarticulation contemporaine de la famille nucléaire un caractère pathologique signifierait la prendre pour point de départ, lorsqu'en vérité elle n'est que la manifestation d'un modèle qui la précède.

2- Certains travaux dans le domaine de ranthropologieet de la sociologiese référaient
déjà au caractère performatif de la société par rapport au corps humain (Mauss, 1976; Berger et Luckman, 1986).

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En se basant sur quelques sociétés primitives, Tabet (1985) dégage comme exemples certaines réponses sociales apportées à ce problème. Lune des formes institutionnelles de dissociation entre la sexualité reproductive et non-reproductive est ce qu'elle nomme séparation verticale, liée aux sociétés hiérarchiques et aux sociétés de classe: la sexualité de reproduction pour les épouses et l'hétérosexualité non reproductive pour les courtisanes. Lantinomie entre, d'un côté, la procréation et, de l'autre, le désir et la conduite érotique, est bien nette. Le mariage n'a pas pour objet le plaisir, mais la procréation d'enfants légitimes. Cette distinction n'est valable que pour les hommes, dans la mesure où il leur est accordé d'avoir une sexualité non reproductive hors du mariage. La norme est, pour eux, celle d'une bisexualité guerrière, une sexualité qui, même avant le christianisme, tend à se transformer en une sexualité de reproduction; quant aux femmes, il leur revient un rôle de soumission passive face au plaisir masculin. Une seconde forme de dissociation entre sexualité et reproduction est la séparation qui est faite entre les âges de la vie, que Tabet (1985) associe à une division horizontale. Une de ces périodes est située autour de la puberté et peut, selon les sociétés, être consacrée à une sexualité plus ou moins libre. Lautre période se caractérise par une sexualité conjugale visant à la reproduction. Ces diverses interventions sur la sexualité ayant pour but la production d'un organisme féminin spécialisé en reproduction constituent, pour Tabet (1985), la transformation principale et la plus complexe des conditions biologiques de la reproduction; corrélativement, il s'agit de la plus forte et de la plus complexe manifestation des conditions biologiques de la sexualité humaine. La sexualité dans les sociétés occidentales modernes

Les divers moments du processus reproductif, depuis l'organisation sociale du coït, de la grossesse, de l'accouchement et de l'allaitement, jusqu'au nombre et à la socialisation des enfants, ainsi que chaque phase du parcours reproductif, constituent un terrain possible de décision, de gestion et de conflit. Les aspects qui commandent l'organisation de ces divers moments sont liés aux formes d'organisation sociale, à la division sexuelle du travail, aux systèmes de représentations et, particulièrement, aux conceptions 21

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concernant les formes des rapports entre les sexes. Selon la configuration de ces aspects à un moment donné, il devient même possible de parler de différents systèmes ou de différents modèles de reproduction. Nous pouvons penser, par exemple, en termes de types idéaux (au sens weberien), un modèle de reproduction et de contrôle de la sexualité que nous pouvons nommer traditionnel, basé sur le système d'alliances et sur des normes très strictes d'homogamie, sur l'amour conjugal, l'indissolubilité des liens matrimoniaux, une division de travail rigide entre les sexes, et un contrôle intransigeant de la sexualité féminine, fondé sur la soumission juridique et sociale de la femme face à l'homme, l'identité familiale, la contraception basée sur l'âge à l'époque du mariage et entièrement dépendante de la relation sexuelle. Un second modèle, historiquement plus récent, que nous ap;pellerons moderne, est basé sur le choix individuel du conjoint, des normes moins rigides d'homogamie3, l'amour passion ou romantique, la possibilité de divorces et de séparations fréquentes, une division du travail peu rigide entre les sexes, et la libération (nous dirions même: la valorisation) de la sexualité féminine, l'égalité juridique et sociale entre les sexes, l'identité individuelle, le contrôle technologique de la reproduction, celle-ci pouvant à la limite se passer entièrement de la relation sexuelle. En adoptant pour paramètre le raisonnement de Tabet décrit plus haut, nous pouvons dégager certaines transformations par rapport à l'ancien modèle: la sexualité de la femme n'est plus entièrement subordonnée à la reproduction. Bien que la séparation entre les âges de la vie demeure, l'interdiction sexuelle pour la femme avant la période reproductive n'a plus autant d'importance. La partition entre épouses et prostituées demeure également, mais ces dernières se distinguent par le caractère commercial de leurs services, s'opposant aux libres échanges commandés par le plaisir. Les pratiques sexuelles autonomisées deviennent mesurables, c'est-à-dire qu'elles
3- Une recherche réalisée entre 1985 et 1986 a relevé des taux élevés d'homogamie dans les mariages effectués dans cinq municipalités de l'État de Sao Paulo par rapport à l'origine, la scolarité et la catégorie professionnelle des conjoints. (Loyola, 1987). Sur les taux d'homogamie dans les mariages français, voir Girard (1964).

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peuvent faire l'objet de calculs rationnels quant à leur but, et être dirigées uniquement par la recherche du plaisir (Pollak, 1982). Foucault, à son tour, montre comment la sexualité devient constitutive de la subjectivité elle-même, reléguant au loin une éthique sexuelle centrée sur l'économie des actes et fait irruption dans le domaine public (Foucault, 1976-1984a et b). La recherche du plaisir prend la forme d'une recherche de la vérité, remplaçant la recherche du bonheur du XIXesiècle. Le sexe et l'amour sont ainsi introduits dans la sphère intimiste de l'individualité (Sennett et Foucault, 1981; Sennett, 1988). La démocratie et l'idée d'égalité entre les sexes s'insèrent dans le domaine domestique, entraînant une négociation constante des conflits. Les liens conjugaux se fragilisent, et leur continuité se rompt en fonction du désir des partenaires. La notion d'un temps prolongé nécessaire à la continuité des liens conjugaux est remplacée par celle d'un temps fugace ou par l'idée d'intensité, comme le poète Vinicius de Moraes l'a si bien traduit en se référant à

l'amour:

« qu>it e soitpas n

éternel étant donné qu'it estflamme>mais

qu'it soit infini tant qu'il dure». Le modèle du rapport de couple devient donc celu,i des unions libres (cohabitation de partenaires non mariés), que Battagliola (1988) définit comme étant un moyen de transcender les normes socialement déterminées et de déplacer les termes des échanges entre les sexes. Il peut représenter, ou pas, une étape de transition pour le mariage. Dans un contexte où la scolarité, ainsi que l'adolescence elle-même, sont prolongées, ceci ouvre un espace plus vaste de négociation, non seulement entre les générations, mais aussi et surtout à l'intérieur de la propre unité familiale. Les idées exposées jusqu'ici sont basées sur des phénomènes structurels déjà suffisamment cornmentés et bien connus. Notre objet n'est pas d'établir les articulations nécessaires. Notre seul but est de les regrouper, comme nous l'avons déjà dit, en tant que traits de types idéaux, qui, bien qu'ils soient incomplets, peuvent servir de guide à l'analyse. Parmi ces phénomènes, rappelons la libération de la force de travail par le marché et l'insertion de la force de travail féminine dans le système de production, défaisant les liens communautaires, introduisant un modèle individualisant, bouleversant les fondements de la complémentarité entre les sexes et de la divi23

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sion sexuelle du travail, qui limite la femme à la sphère domestique, et amenant des changements juridiques, dont le plus récent est la légalisation du PACS (pacte civil de solidarité) en France. Du point de vue technologique, nous pourrions ajouter à cette liste la vraie révolution représentée par la pilule contraceptive et, plus récemment, par l'insémination artificielle et la reproduction in vitro, ce qui permet de séparer de la reproduction non seulement la sexualité (en tant que domaine du plaisir), mais le sexe lui-même. N'oublions pas que ces processus prennent place dans un contexte de globalisation des marchés et, à travers la télévision, d'uniformisation de l'information et de l'imaginaire social. Pouvons-nous parler d'un nouveau système de reproduction? Lune des transformations les plus importantes ayant eu lieu dans le système de reproduction des sociétés occidentales contemporaines est le poids croissant du capital scolaire par rapport au capital économique (Bourdieu, 1974). Le passage d'un mode de reproduction de domination économique à un autre, où prédomine la scolarité, a rendu possible le mariage amoureux basé sur le choix individuel, sans mettre en péril les fonctions exercées par le système d'alliances sur la reproduction sociale. En effet, contrairement au capital économique, le capital culturel est incorporé; il est partie intégrante de l'individu et devient invisible. Les conditions d'un amour à la fois fou et raisonnable sont réunies. Une femme et un homme peuvent tomber amoureux l'un de l'autre suivant leurs

idiosyncrasies ou leur « désir individuel», et se marier sans risque
social. Leur estime réciproque se fonde, sans qu'ils le sachent, sur des valeurs culturelles qui les rassemblent. Il n'y a donc aucun besoin d'arrangements externes; le sentiment de chacun suffit à assurer un équilibre entre capital masculin et féminin. La logique amoureuse ne contredit pas la logique sociale; la première redouble la seconde, dans une société où le capital culturel domine (Bourdieu et Saint-Martin, 1978). D'un point de vue différent, Tabet établit une articulation entre les relations de production et les relations de reproduction qui permet de mettre en évidence quelques aspects de ce processus plus vaste de transformation dans le système de reproduction ou dans la constitution d'un nouveau système. Elle définit la procréation 24

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comme étant un travail qui, à la manière du travail intellectuel, s'accomplit à l'intérieur du corps humain, et le processus reproductif comme étant un processus de production qui implique l'exploitation de la femme et l'appropriation sociale de son corps, et même de sa personne, par le mariage. Selon elle, les relations de production et les relations de reproduction humaine suivraient des lignes d'évolution parallèles et structurellement homologues. Et, dans les deux cas, évolution technique et évolution des relations sociales seraient imbriquées4. La modification des relations de reproduction qui a lieu actuellement dans les sociétés industrielles montre bien ce parallélisme. Nous assistons, selon elle, à un phénomène qui, sous certains aspects, ressemble b,eaucoup à ce qui s'est passé lors de l'avènement du capitalisme: le passage des relations d'esclavage, de l'appropriation directe du travailleur, aux relations capitalistes de production, où le travailleur est censé s'inscrire dans un système d'échange libre et égalitaire. Une évolution analogue a lieu dans les relations de reproduction. En d'autres termes, on assiste au passage de l'appropriation privée de la reproductrice dans le lien de dépendance personnelle constitué par le mariage à l'émergence actuelle de rapports où l'appropriation globale de la personne reproductrice n'est pas la condition de la reproduction elle-même. Tout comme la révolution technique, la transformation des relations de reproduction se fait petit à petit, et n'a pas lieu au même moment pour les diverses phases du cycle reproducti£ Ainsi, l'allaitement a-t-il subi une évolution technique qui a mené, à la limite, à la «libération» du sein, par un passage à une production entièrement extérieure au corps. Quant à la location d'utérus, elle peut être entendue comme constituant le cas extrême d'une logique mercantile qui touche au domaine le plus privé de la vie personnelle. Mais il s'agit d'une vente où la force de procréation est échangée de la même façon que la force de travail, c'est-à-dire par la personne même qui la détient. La location d'utérus constitue, pour Tabet, la pointe
4- [homologie structurelle des deux processus demeure invisible car, d'un côté, il existe un certain déphasage entre les deux processus et, d'un autre côté, parce que les idéologies ont tendance à attribuer à la «nature» la fertilité des femmes et les femmes elles-mêmes sont censées être plus proches de la nature (Tabet, 1985).

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