Shoah et témoignage

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Primo Levi a longtemps pensé qu'écrire avait été pour lui, l'équivalent d'une cure analytique et qu'après Auschwitz, il avait pu mener, grâce à son écriture, une vie d'homme libre. Mais il a découvert les limites obligées du témoignage, que ce soit le sien ou celui d'autres survivants, et il en a été accablé. Parmi ces autres, il s'est intéressé au philosophe Jean Améry et au psychanalyste Bruno Bettelheim. Sa férocité à leur égard a peut-être été l'un des derniers remparts qu'il a tenté d'ériger pour ne pas voir et ne pas entendre la vérité qui était pourtant la sienne et qu'aucun témoin n'a pu complètement saisir.
Publié le : mardi 1 mars 2005
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EAN13 : 9782296386570
Nombre de pages : 201
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SHOAH ET TÉMOIGNAGE
Levi face à Amery et Bettelheim(Ç)
L'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-7789-9
E~: 9782747577892Anne HENRY
SHOAH ET TÉMOIGNAGE
Levi face à Amery et Bettelheim
L'Harmattan L'Harmattan Konyvesbolt L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique 1053 Budapest Via Degli Artisti, 15
75005 Paris Kossuth L.u. 14-16 10124 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIEÀ Rose, l'amie de mes parents et la mienneAVANT-PROPOS
PRÉAMBULE
Il y a quelques années, je me suis rendue dans une maison
de retraite dont la plupart des résidents avaient traversé, avec
douleur, la dernière guerre mondiale. J'espérais recueillir des
récits, même fragmentaires et inachevés, de ce qu'ils avaient
vécu et enduré. Mais je suis arrivée trop tard, les anciens étant
trop âgés pour désirer ou même, pour beaucoup, pour pouvoir
raconter. Leurs voix étaient chevrotantes, leurs mots
s'entremêlaient et leurs paroles étaient des balbutiements
inaudibles, émergeant le plus souvent dans une confusion de
langues. Beaucoup d'entre eux ne comprenaient plus les
quelques questions que je me risquais à leur poser et lorsqu'ils
comprenaient et qu'ils pouvaient parler, ils avaient souvent
choisi de ne s'intéresser qu'au présent, me prenant à témoin de
leur vie actuelle ou de ce qu'il y avait eu de bon dans leur vie
d'autrefois. Ils acceptaient de se souvenir de la paix et il leur
fallait, pour cela, oublier la guerre.
Je déjeunais et dînais souvent avec une vieille dame
d'origine polonaise, curieuse et vivante, à l'esprit et à la langue
acérés, qui m'enjoignit de me détourner d'un passé qu'il ne
fallait certes pas oublier mais qu'il fallait tenir à distance sous
peine, sinon, d'y succomber. Elle préférait évoquer le présent et
le futur, qu'il s'agisse du sien, du mien ou de celui de nos
connaissances communes.
On me conseilla de rencontrer Monsieur et Madame Stem,
autrefois sollicités par les envoyés de la fondation Spielberg,
tout en me prévenant que ceux-ci étaient repartis bredouilles,
Monsieur et Madame Stem ayant refusé de répondre à leursquestions. Je décidai, malgré l'échec de mes devanciers, de
tenter une rencontre avec le vieux couple qui vivait reclus dans
sa chambre, n'acceptant que de rares visites en dehors de celles
de leurs enfants, ne se mêlant presque jamais aux autres
résidents.
J'avais peu d'espoir quand je frappai à leur porte. Monsieur
Stem se campa sur le seuil de son appartement et il me prévint
que si j'étais journaliste, je pouvais immédiatement repartir. Je
balbutiai quelques mots informes mais il en distingua certains
qui, sans doute, lui parurent convaincants ou au moins
sympathiques, et il me fit entrer.
Monsieur Stern fut le seul à parler, son épouse, frêle et
souriante, n'ayant jamais vraiment su le français. Ouvriers
tailleurs, ils avaient travaillé plusieurs dizaines d'années à Paris
mais le yiddish était, dans leur quartier et dans leur milieu
professionnel, la langue la plus parlée. Ils avaient tenté, peu de
temps après la guerre, une émigration en Israël mais ils
n'avaient pas eu le temps d'apprendre l'hébreu, leur nostalgie
de la France les ramenant dans leur îlot parisien et
yiddishophone. En guise de préambule, Monsieur Stem me dit
qu'il ne voulait pas parler de la guerre mais parce qu'il possède,
comme tous les autres, un inconscient, son ton péremptoire
n'était que le signe d'une dénégation. Il me raconta la guerre et
Auschwitz. Il avait passé la guerre dans un Stalag, étant
parvenu à cacher ses origines juives grâce à la complicité de ses
camarades français. Très ému, il m'apprit que sa femme et sa
fille avaient eu moins de chance et qu'elles avaient été,
ensemble, déportées à Auschwitz. Elles en étaient
miraculeusement revenues. Le vieux monsieur ne relata qu'un
seul souvenir qui n'était d'ailleurs pas le sien mais celui que son
épouse et peut-être sa fille lui avaient confié. Lorsqu'elles
furent affublées de l'uniforme des prisonnières et qu'elles
eurent le crâne rasé, la petite fille ne reconnut pas sa mère
qu'elle se mit à chercher avec angoisse, ne comprenant pas était toujours auprès d'elle.
8Le souvenir de Madame Stem, transmis par l'intermédiaire
de son mari, recelait une vérité évidente qu'il me paraissait
nécessaire de déployer. Monsieur Stern s'y refusait et Madame
Stem ne le pouvait plus, son esprit ayant déjà vacillé vers les
ombres de la vieillesse. Quant à moi, je ne pouvais qu'écouter
et tenter de redire ce que j'avais entendu. Les propos que j'avais
recueillis étaient trop brefs et il me fallait chercher ailleurs
d'autres réminiscences, d'autres témoignages et d'autres échos
de ce terrible souvenir.
9MÉTHODOLOGIE
« Si le visage est le signe de l'être de I 'homme, le lieu où se
cristallise son identité, la négation de l'homme passe par celle
de son visage» (1)
I - Unfragile état méthodologique
Le souvenir de Monsieur et Madame Stem a pour écho de
nombreuses productions testimoniales. Primo Levi est sans
doute celui qui a le mieux raconté ces réminiscences, usant de
sa propre expérience de déporté pour s'opposer à leur
disparition, les couchant sur le papier pour tenter d'en assurer la
pérennité. Il est un de ceux qui ont le mieux réussi à en extraire
la part de la vérité et il a su, mieux que les autres, la transmettre
à ses lecteurs, qu'ils soient ou non ceux qui n'ont pu savoir ou
ceux qui ont choisi d'ignorer.
Levi a souvent relaté l'absence de visage qui, au Lager,
s'impose de façon insistante. Il s'est souvenu qu'il ne parvenait
pas toujours à distinguer les traits de ses compagnons de
déportation. « J'ignore qui est mon voisin,. je ne suis même pas
sûr que ce soit la même personne, car je ne l'ai jamais vu de
face sinon l'espace de quelques instants dans le tumulte du
réveil, si bien que je connais beaucoup mieux son dos et ses
pieds que son visage» (2). Il s'est souvenu des autres déportés,
de ceux qui «peuplent [sa] mémoire de leur présence sans
visage» (3) et s'il lui fallait résumer tout le mal du camp et de
notre temps, il choisirait « cette vision qui [lui] est familière:
un homme décharné, lefront courbé et les épaules voûtées, dont
le visage et les yeux ne reflètent nulle trace de pensée» (3).Par son écriture, il a créé une image à partir d'une non-
image, il a dessiné des visages à partir de visages effacés. Mais
il a été bientôt confronté à une aporie testimoniale (et littéraire)
douloureuse. Il a voulu à la fois décrire ce qu'est le visage
effacé
« Livide au point du jour,
Gris de ciment,
Voilé par le brouillard,
Couleur de mort dans les sommeils inquiets [...] » (4)
et redonner un visage à ceux qui en avaient été dépossédés.
Ainsi, dans son premier livre, Si c'est un homme, apparaissent
sur le fond d' «une même substance, rd'] un amalgame
angoissant» (5), quelques individus dont les visages ont encore
les couleurs de la vie. Puis, au fur et à mesure de son œuvre,
qu'ils aient réellement existé comme dans La trêve ou dans
Lilith, ou qu'ils aient été inventés comme dans son roman
Maintenant ou jamais, les hommes vivants s'affirment,
repoussant l'écran de mort dont ils se détachent. Ils
redeviennent gris dans l'un de ses derniers livres, Les naufragés
et les rescapés. Levi, par son écriture, les a recouverts de la
cendre qui l'a bientôt englouti à son tour. Il a sans cesse oscillé
entre deux injonctions en apparence antinomiques voire
contradictoires, entre faire réapparaître ce qui a disparu et
indiquer, dans le même temps, cette disparition.
Il a su que sa tâche de témoin (ou d'écrivain) est barrée
d'une impossibilité structurelle et sa lucidité l'a conduit à
recourir à un mythe, celui de la tête de Méduse ou de la
Gorgone, pour qualifier la vérité d'Auschwitz que seuls les
morts, les «Musulmans» (c'est-à-dire ceux qui étaient promis à
une mort inéluctable parce qu'ils avaient perdu tout désir de
vivre), ou encore les membres des Sonderkommandos (ou unités
spéciales de prisonniers chargés de conduire les autres
prisonniers dans les chambres à gaz, puis de récupérer sur les
cadavres les quelques bijoux et objets de valeur, d'arracher les
12dents en or, de couper les cheveux des femmes, etc...) ont pu
entrevoir. Il a été confronté à un visage maudit que ni lui ni
aucun autre n'a pu regarder ou représenter, mais qui s'est
dressé, de façon lancinante, devant lui. Il a ployé sous la
culpabilité de n'avoir pu ni le dire ni le décrire et il a considéré,
à la fin de sa vie, que sa production testimoniale et littéraire a
été vaine, confondant l'impossibilité de sa tâche avec ce qu'il a
cru être son impuissance d'écrivain et de témoin. Le visage
maudit et indicible est celui des prisonniers ordinaires, les
« Hiiftlinge ». Il est de ceux qui ne sont pas encore morts mais
qui ne sont plus des vivants, il est de ceux que l'on nomme,
dans le jargon d'Auschwitz, les « Musulmans ».
Levi a choisi de n'évoquer que le visage des victimes, celui
de leurs bourreaux n'apparaissant que rarement dans ses écrits.
Il en parle lorsqu'ils sont presque vaincus, lorsqu'ils
symbolisent le Lager «en voie de désintégration» (6),
lorsqu'ils sont enfin dépouillés de leurs insignes de « seigneurs
de la mort ». Avant l'émergence des thèses négationnistes de
1978, quand le nazisme paraissait avoir définitivement disparu,
il est persuadé que «le nazisme et le fascisme semblaient
véritablement ne plus avoir de visage,. on aurait dit [... ] qu'ils
étaient retournés au néant, qu'ils s'étaient évanouis comme un
songe monstrueux, comme les fantômes qui disparaissent au
chant du coq» (6). Les bourreaux, même les plus cruels, sont
demeurés des hommes, au contraire de leurs victimes dont la
déshumanisation a été la visée du Lager et du national-
socialisme. « Celui qui tue est un homme, celui qui commet ou
subit une injustice est un homme. Mais celui qui se laisse aller
au point de partager son lit avec un cadavre, celui-là n'est pas
un homme. Celui qui a attendu que son voisin finisse de mourir
pour lui prendre un quart de pain, est, même s'il n'est pas
fautif, plus éloigné du modèle de I 'homme pensant que le plus
fruste des Pygmées et le plus abominable des sadiques» (7).
Cette déshumanisation est aussi ce qu'ont visé ses écrits et
parce que leur langage est humain, ils ont échoué à la dire. A
propos du regard que lui lance un chimiste nazi, le «Doktor
Pannwitz », Levi écrit que « son regard ne fut pas celui d'un
13homme à un autre homme,. et sije pouvais expliquer àfond la
nature de ce regard, échangé comme à travers la vitre d'un
aquarium entre deux êtres appartenant à deux mondes
différents, j'aurais expliqué du même coup l'essence de la
grande folie du Troisième Reich» (8). Il a parfois décrit les SS
quand ils dépossèdaient des hommes de leur humanité, quand
ils regardaient ou parlaient à ceux qui n'avaient plus de visage
et qui ne pouvaient ni ne devaient être des interlocuteurs. Il a
décrit, plus que les SS eux-mêmes, l'acte qu'ils commettaient
pour déposséder les «Hiiftlinge» des dernières bribes qui les
rattachaient encore au monde des hommes.
En 1978, lors des publications des thèses de Darquier de
Pellepoix ou de Faurisson, le plus connu des révisionnistes,
Levi a été contraint d'assister au retour des fantômes du passé.
Les anciens vaincus ont relevé la tête et ils ont voulu, une fois
encore, faire main basse sur la vérité. Il a écrit à propos de
certains d'entre eux, qu'il s'agisse d'anciens bourreaux
acceptant de parler de leur passé nazi, de révisionnistes ou de
SS évoqués par d'autres témoins. Mais il ne les a jamais
rencontrés autrement que par ses lectures ou à travers les
images que lui a renvoyées l'actualité. Il a également prolongé
certaines descriptions faites dans Si c'est un homme, de SS qui
affirmaient, par leurs actes commis avec détermination mais
avec une tranquille assurance, leur volonté que les Hiiftlinge ne
soient plus des hommes et qu'ils ne l'aient jamais été.
L'ombre des anciens (et des néo) nazis a attiré d'autres
ombres, celles qui ont vu le visage de la Méduse et qui en ont
pris le masque. Levi a continué à écrire et à témoigner mais une
tristesse l'a envahi jusqu'à ce qu'il en meurt. La Gorgone a
laissé la place aux Erinnyes et les fantômes d'Auschwitz,
les Hiiftlinge, les Musulmans et les membres des
Sonderkommandos, l'ont enserré de leur ombre muette. Il s'est
efforcé, par sa parole et par son écriture, de les tenir à distance.
Mais en parlant et en écrivant, il les a sans cesse convoqués, il
les a appelés, volontairement ou à son insu, et ses personnages,
même fictifs, ont été des spectres qui, à leur tour, l'ont appelé et
14qu'il a été contraint ou qu'il a décidé de rejoindre. Il croyait être
un rescapé. Mais il n'était qu'un englouti dont le naufrage a été
simplement plus tardif que celui de ses anciens compagnons
d'Auschwitz.
« En dépit de nos illusions,
les survivants n'ont survécu qu'en apparence. » (9)
n - Une méthodologie solide
L'œuvre de Levi vient à la rescousse du discret témoignage
des époux Stern. Elle aide à mieux entendre ce que le vieil
homme avait à dire. En recourant à la psychanalyse pour la lire,
on ne commet pas d'erreur méthodologique. Freud n'a pas
hésité à appliquer le système de pensée qu'il avait inventé à
plusieurs œuvres littéraires. Mais plutôt que d'user de son
invention comme d'« un simple instrument culturel, au même
titre que l'anthropologie, le structuralisme, la philosophie,
l'esthétique» (10), il a préféré s'intéresser à la littérature pour
éclairer et aider à la progression de la psychanalyse: «[...] les
écrivains sont de précieux alliés et ilfaut placer bien haut leur
témoignage car ils connaissent d'ordinaire une foule de choses
entre le ciel et la terre dont notre sagesse d'école n'a pas
encore la moindre idée» (11). Lacan fait sienne la conception
de Freud quand, à son tour, il écrit: « Le seul avantage qu'un
psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, lui fût-elle
reconnue comme telle, c'est de se rappeler avec Freud qu'en sa
matière, l'artiste toujours le précède et qu'il n 'a donc pas à
faire le psychologue là où l'artistefraie la voie» (12).
Levi a témoigné par son œuvre; il a témoigné aussi par sa
vie et par sa mort et le savoir qu'il a créé doit être reconstruit
par la lecture de ses écrits et les commentaires qu'il en a fait, çà
et là, au cours de ses nombreuses interviews et conférences
mais aussi par celle de sa vie et de ce qu'il en a dit, qu'il
s'agisse de sa vie de chimiste et de conférencier mais aussi de
sa vie familiale. Ses engagements politiques et moraux, comme
15son refus de croire en Dieu à cause de l'existence d'Auschwitz,
sont aussi un témoignage. Il en va de même pour sa façon
d'écrire son expérience de déporté, pour son style et l'évolution
de celui-ci. Son œuvre et ses attitudes testimoniales obligent ses
lecteurs à affronter des questions qui ont trait à la Shoah, à ce
que des hommes ont pu infliger à d'autres hommes, à ce que les
victimes ont enduré, à ce qu'elles ont éprouvé, à leur
métamorphose qui était une désubjectivation puis une
néantisation. Elles contraignent aussi à faire face à des
questions plus fondamentales, essentielles, celles qui, ailleurs
qu'à Auschwitz, ont partie liée à la souffrance et à son
paroxysme qu'est la mélancolie, la conséquence la plus grave et
la plus visible des ravages occasionnés par la pulsion de mort.
L'œuvre de Levi, comme toutes les œuvres littéraires,
rencontre la psychanalyse en ce point où toutes deux
interrogent, même si c'est de façon dissemblable, «le tissu
signifiant dans lequel s'inscrit le destin de I 'homme» (13) et où
toutes deux cernent «les nœuds d'impossible à dire dans
l'expérience de l'être parlant» (13). Les écrits de Levi et la
psychanalyse bornent le même trou de Réel, qu'il soit celui
d'Auschwitz ou d'ailleurs. La seconde ne peut, en aucun cas,
donner la clé des premiers, « de la même façon que [les uns) et
l'autre ratent ce qui les cause, et de ce ratage, font un acte
esthétique ou théorique, qui donne chance de nouveau» (13).
Levi a voulu faire de ce ratage un acte qui soit au-delà de
l'esthétisme ou d'un savoir théorique; il a voulu que ce ratage
soit aussi un acte éthique. Il a été empli d'effroi et de désespoir
quand il s'est approché du trou de Réel qu'il a nommé « l'eau
périlleuse» parce qu'il menaçait d'engloutir tout ceux qui se
sont penchés pour le scruter. Son écriture a, pendant longtemps,
constitué une digue mais à force de frôler l'abîme, elle l'y a
précipité.
En dirigeant, envers et contre tout, son regard vers ce trou
noir ou cette eau périlleuse, il a affirmé son engagement et son
regard est devenu son éthique. La lecture des écrits qui en
découlent ne peut et ne doit être immédiate. Elle doit en être le
16prolongement et devenir leur écho. Les témoignages émanent
autant de Levi que de ceux qui décident de le lire. Leur lecture
est un travail, une reconstruction et une appropriation.
L'écriture mais aussi la vie et le suicide de Levi, peuvent alors
peut-être éclairer, en partie, des secteurs où continuera toujours
de régner une pénombre obligée.
III - Une méthodologie de lecture
Le présent travail se divise en trois parties. La première est
consacrée à deux autres déportés qui ont, comme Levi, choisi
de témoigner. Le premier est Hans Mayer alias Jean Améry
avec lequel Levi a polémiqué dans son dernier ouvrage Les
naufragés et les rescapés. Améry s'est suicidé quelques années
auparavant et la dispute que Levi a engagée avec lui est loin
d'être exempte d'une ambivalence où l'amitié et l'admiration
n'ont pas exclu I'hostilité et la violence. Ses relations avec le
psychanalyste Bruno Bettelheim semblent avoir été le strict
envers de celles qu'il a pu nouer avec Améry. Jamais il n'a
correspondu avec le second comme il a correspondu avec le
premier. Il a toujours affirmé son antipathie pour Bettelheim et
sa désapprobation pour ses thèses et, en particulier, pour celle
de l'identification des déportés aux SS (découlant de celle de de la victime à son agresseur). Mais, à son insu,
il a fait siennes certaines assertions du psychanalyste, les
reprenant à son compte, semblant avoir oublié qu'il les avait,
avant, violemment rejetées. La seconde partie est une étude du
témoignage, de ses différents aspects, de ses difficultés, de ce
qui le cause, de ses effets subjectifs sur ceux qui choisissent de
témoigner et sur ceux qui s'efforcent d'écouter et d'entendre.
La troisième partie est un recueil hétéroclite de fragments de
témoignage qui contiennent, avec une particulière acuité, la
vérité dont Levi s'est acharné, sa vie durant, à témoigner, cette
vérité insaisissable parce qu'indicible et dont la présence
délétère se noue à son impossibilité structurelle.
17NOTES
(1) David Le Breton, « Primo Levi: une éthique de la
responsabilité» in « Primo Levi, le double lien », sous la
direction de Walter Geerts et Jean Samuel, p 53,Editions
Ramsay, Paris, 2002.
(2) Primo Levi, « Si c'est un homme », p 63, Editions Julliard,
Collection Pocket, Paris, 1987.
(3) Ibid, P 97.
(4) Primo Levi, «A une heure incertaine », p 88,
Editions Gallimard, collection Arcades, France, 1997.
(5) Primo Levi, « Si c'est un homme », opus cité, p 67.
(6) Ibid, P 190.
(7) Ibid, P 185.
(8) Ibid, P 113.
(9) Ruth Feldman, citée par Myriam Anissimov, in « Primo
Levi ou la tragédie d'un optimiste », p 716, Editions Jean-
Claude Lattès, France, 1996.
(10) Ginette Michaux, « Psychanalyse et art dans l'orientation
lacanienne: une introduction» in Quarto n° 40/41,
« Psychanalyse et création », p 4,
Bulletin de l'école de la cause freudienne en Belgique,
Bruxelles, 1990.
(11) Sigmund Freud, « Le délire et les rêves dans la Gradiva
de W. Jensen », p. 141, Editions Gallimard, France, 1986.
(12) Jacques Lacan, «Hommage fait à Marguerite Duras, du
ravissement de Loi v: Stein » in « Autres Ecrits », p 192-
193,
Editions du Seuil, Paris, 2001.
(13) Ginette Michaux, « Les effets tragiques et leur structure:
points de repère dans le théâtre de Sophocle» in Quarto
n° 30, « L'éthique de la psychanalyse », p 34, Bulletin de
l'école de la cause freudienne en Belgique, Bruxelles,
février 1988.
18PREMIÈRE PARTIE
LES DOPPELGANGER
Levi n'est pas un témoin solitaire. II a pris appui sur
d'autres témoignages que le sien pour continuer à écrire sur
Auschwitz. Il a lu les historiens et les théoriciens de la Shoah,
mais c'est grâce à d'autres productions testimoniales, toujours
subjectives, qu'il a pu prolonger les siennes. Parmi les témoins
évoqués, Améry et Bettelheim sont les plus remarquables. Loin
de les encenser, il leur manifeste une hostilité, presque radicale
pour Bettelheim, plus insidieuse pour Améry. Dans le même
temps, il reconnaît, consciemment pour Améry, à son insu pour
Bettelheim, la pertinence de leur témoignage et de leurs
réflexions et sa férocité voire sa violence à leur égard est peut-
être l'un des derniers remparts qu'il tente d'ériger pour ne pas
voir et ne pas entendre la vérité qui est pourtant la sienne et
dont inlassablement il témoigne.
En colligeant ce qu'il écrit sur Améry et sur Bettelheim, on
peut espérer entrevoir ce à quoi il se heurte, ce qu'il craint
d'affronter et ce qui l'a brisé. En tentant de démonter
l'ambivalence de ses sentiments pour ses deux compagnons
d'infortune, on peut peut-être s'approcher de la vérité qui
1'habite et qu'il a tenté de transmettre par ses écrits et par ses
actes, fussent-ils son suicide.
Améry et Bettelheim sont trop proches de lui. Leurs écrits
sont l'écho des siens et Levi reçoit de ces deux
« Doppelganger» ce qui est en lui et qui n'a cessé de le
tourmenter. Mais il n'a jamais voulu être un sourd et un aveugleet l'ambivalence et la douleur ont été la condition et le prix pour
qu'il demeure lucide.
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