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Simone de Beauvoir et la psychanalyse

De
347 pages
Si le thème « Beauvoir et la psychanalyse » a été traité dans le champ des études beauvoiriennes, l'originalité de ce numéro tient au fait que l'initiative de cette réflexion est venue de psychanalystes. Il ne s'agit nullement d'effacer la dimension concurrentielle qui caractérise la relation entre le discours freudien et les analyses de Beauvoir, mais : « La concurrence entre ces deux discours, celui de Freud et celui de Beauvoir, signifie-t-elle qu'ils sont irréconciliables ?
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L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales

Simone de Beauvoir
et la psychanalyse
Coordonné par
Pierre Bras et Michel Kail
Revue soutenue par l’Institut des Sciences Humaines et Sociales du
CNRS et le CNL

L’Harmattan L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales
Fondateurs
Serge JONAS et Jean PRONTEAU †
Directeurs
Claude DIDRY et Michel KAIL
Comité scientifique
Michel ADAM, Pierre ANSART, Elsa ASSIDON, Solange BARBEROUSSE,
Denis BERGER, Alain BIHR, Monique CHEMILLIER-GENDREAU, Catherine
COLLIOT-THÉLÈNE, Catherine COQUERY-VIDROVITCH, René GALLISSOT,
Michel GIRAUD, Gabriel GOSSELIN, Madeleine GRAWITZ, Colette
GUILLAUMIN, Serge JONAS, Serge LATOUCHE, Jürgen LINK, Richard
MARIENSTRAS, Sami NAÏR, Gérard NAMER, Gérard RAULET, Robert SAYRE,
Benjamin STORA, Nicolas TERTULIAN
Comité de rédaction
Marc BESSIN, Patrick CINGOLANI, Christophe DAUM, Jean-Claude
DELAUNAY, Christine DELPHY, Véronique DE RUDDER, Claude DIDRY, Elsa
DORLIN, Jean-Pierre DURAND, Jean-Pierre GARNIER, Bernard HOURS, Aziz
JELLAB, Michel KAIL, Pierre LANTZ, Michael LÖWY, Margaret MANALE,
Louis MOREAU DE BELLAING, Numa MURARD, Nia PERIVOLAROPOULOU,
Thierry POUCH, Pierre ROLLE, Laurence ROULLEAU-BERGER, Monique
SELIM, Richard SOBEL, Sophie WAHNICH, Claudie WEILL
Secrétariat de rédaction
Jean-Jacques DELDYCK
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56713-9
EAN : 9782296567139 L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales
N° 179-180 2011/1-2
Éditorial. Conflictualiser la référence à la résistance……………………. 7
Avertissement……………………………………………………………11
* * *
SIMONE DE BEAUVOIR ET LA PSYCHANALYSE
Pierre Bras et Michel Kail
Les trois vies de Simone de Beauvoir……………………………….... 15
Danièle Brun
Simone de Beauvoir et la psychanalyse………………………………. 25
I - Histoire, bibliographie
Élisabeth Roudinesco
Le Deuxième Sexe à l’épreuve de la psychanalyse…………………... 31
Éliane Lecarme-Tabone
Simone de Beauvoir et Hélène Deutsch………………………………. 47
Pierre Bras
Simone de Beauvoir et la psychanalyse : repères bibliographiques….. 63
II - Rêves
Julia Kristeva
Beauvoir et la psychanalyse : un défi réciproque…………………….. 83
Marie-Jo Bonnet
Un rêve de Simone de Beauvoir « très différent des autres »………… 99
Danièle Brun
La part du rêve chez Simone de Beauvoir…………………..……… 109
III - Jouissance
Geneviève Fraisse
Étude, souffrance, jouissance…………………..………………….… 119
Françoise Gorog
Simone de Beauvoir et les impasses de la vie amoureuse……………129 IV - Maternité
Françoise Barret-Ducrocq
Retour sur Le Deuxième Sexe : « Les limitations du Deuxième Sexe
sont celles de son époque »………………………………………….. 149
Monique Schneider
Maternité et aliénation………………………………………………. 157
Juliet Mitchell
Maternité et aliénation (Réponse à Monique Schneider)……………. 171
Jacqueline Rose
La maternité : une aliénation ? (Réponse à Monique Schneider)…….179
* * *
Pierre Bras
Question à Juliet Mitchell sur sa rencontre avec Simone de Beauvoir 187
V - Existentialisme et psychanalyse
Ulrika Björk
L’argument de Simone de Beauvoir contre le naturalisme………….. 191
Cécile Decousu
Beauvoir - Merleau-Ponty : la psychanalyse comme chiasme……….205
David Risse
Le point de vue psychanalytique du Deuxième Sexe : un point de vue
éthique et philosophique oublié…………………..…………………. 213
VI - Par le roman, par l’autobiographie
Laurie Laufer
Simone de Beauvoir et la psychanalyse : haine, attraits, résistances ? 237
Lisa Appignanesi
Beauvoir et l’écriture autobiographique…………………..………… 249
* * *
SIMONE DE BEAUVOIR EN TRADUCTION
Ulrika Björk et Michel Kail
Présentation de Simone och Jag d’Åsa Moberg…………………….. 259
Åsa Moberg
Simone et moi. Chapitre 6 : Syndrome de la pâte d’amandes et vieux
shémas de la vie conjugale………………………..…………………. 261
Constance Borde et Sheila Malovany
Quelques réflexions sur la nouvelle traduction anglaise du Deuxième
Sexe………………………………………………………………….. 273
* * * HORS DOSSIER
Andrea D’Urso
Sémiotique matérialiste, sémiotique surréaliste, sémiotique
révolutionnaire. Entre Breton et Rossi-Landi……………………….. 279
* * *
NOTES CRITIQUES
Pierre Lantz
Le pouvoir, la vie, la mort………………………………………………301
Pierre Rolle
Retour sur Pierre Naville, à propos d’un livre posthume………………307
* * *
Comptes rendus……………………………………………………….. 313
Résumés/Abstracts………………………………………….………… 335
* * *

Toute la correspondance — manuscrits (double interligne, 35 000 signes
maximum pour les articles, 4 200 pour les comptes rendus), livres,
périodiques — doit être adressée à la Rédaction : L’homme et la société -
Jean-Jacques Deldyck
Université Paris 7 – Boîte courrier 7027
75205 Paris Cedex 13 - Téléphone 01 57 27 64 86
E-mail : deldyck@univ-paris-diderot.fr
ABONNEMENTS ET VENTES AU NUMERO
Éditions L’Harmattan 5-7 rue de l’École-Polytechnique 75005 PARIS
Un abonnement annuel couvre 3 numéros dont 1 double
(joindre un chèque à la commande au nom de L’Harmattan).
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Éditorial
Conflictualiser la référence à la résistance
L’appel à la mémoire de la Résistance : tout se complique !
Le week-end du 14 mai 2011, a eu lieu sur le plateau des Glières en
Haute Savoie, le quatrième rassemblement sans banderole et sans badge
organisé par le CRHA (Citoyens Résistants d’Hier et d’Aujourd’hui), une
petite association de personnes sympathiques qui s’étaient indignées en
2007 de la volonté affichée par Nicolas Sarkozy de vouloir s’approprier la
mémoire résistante des Glières, sa volonté d’en faire un objet de marke-
ting politique dépolitisé, instrumentalisant l’histoire, désacralisant la mé-
moire des morts.
Aujourd’hui, cette même association souhaite lancer un appel dit de
Thorens Glières. Rédigé par ses soins en petit comité et signé par leurs
parrains, des résistants survivants dont le trop fameux Stéphane Hessel,
ce texte est supposé poursuivre celui de 2004 où ces derniers, dans un
« appel aux jeunes générations », avaient affirmé : « Résister c’est créer,
créer c’est résister ». Il poursuit également l’engagement sans faille des
rassemblements des Glières. Or, que déclare cet appel ? Qu’il est néces-
saire aujourd’hui de demander à tous les partis politiques et à tous les
candidats de s’engager au nom de cette mémoire résistante, à revivifier la
devise républicaine, et à rénover le programme du CNR du 15 mars 1944,
« programme politique qui constitue toujours un repère essentiel de l’iden-
tité républicaine française. »
Le premier mai, Marine Le Pen, maligne, avait presque devancé l’appel
en affirmant qu’elle et son parti, incarneraient cette nouvelle « Libéra-
tion ». C’est le vocabulaire et les références historiques de l’émancipation
qu’elle a en effet mobilisés pour prononcer ce qu’on peut considérer com-
me son premier discours de campagne.
Ainsi, le peuple de France est appelé à se défaire de ses « chaînes »,
évoquant ainsi le chant des partisans et son « pays qu’on enchaîne » ; le
o L’homme et la société, n 179-180, janvier-juin 2011 8 Éditorial
printemps des peuples de 1848 est devenu « le printemps de la France » ;
le peuple doit quitter les « ténèbres » et s’emparer des « Lumières ». Con-
dorcet est cité : « Il n’y a pas de liberté pour l’ignorant », Robespierre est
appelé à la rescousse pour défendre le débat démocratique et l’idée propre
à la cité moderne d’un individu libre qui seul peut avoir raison contre
tous. « L’homme de génie qui révèle de grandes vérités à ses semblables
est celui qui a devancé l’opinion de son siècle. La nouveauté hardie de
ses conceptions effarouche toujours leurs faiblesses et leur ignorance. Tou-
jours les préjugés se ligueront avec l’envie pour le peindre sous des traits
odieux ou ridicules ».
Enfin, c’est bien le vocabulaire de la Résistance qui sert d’armature au
discours : « S’incarne en Jeanne d’Arc l’esprit de résistance à la servi-
tude, la résistance à l’oppression et à la collaboration avec les ennemis de
la souveraineté » ; « La souveraineté c’est d’abord la liberté de faire sa
propre loi. La souveraineté, c’est ce que dit la Constitution de notre Ré-
publique : « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ».
« Peut-on nous reprocher de nous battre pour une France libre, pour la
France libre ? Je ne le crois pas. »
erDe fait, nombre de ces énoncés traversés par Marine Le Pen le 1 mai,
sont bien sur présents dans l’appel de Thorens Glières.
Ainsi, sous le mot « Liberté » peut-on lire qu’être libre c’est « restau-
rer les conditions du principe défini à l’article 2 de la constitution actuelle :
« gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » ; « garantir la
qualité du débat démocratique et la fiabilité des contre-pouvoirs, en assu-
rant à nouveau la séparation des médias et des puissances d’argent com-
me en 1944. » L’appel évoque une « démarche souveraine » pour une nou-
velle Assemblée constituante. France libre et Libération ouvrent le texte,
comment s’en étonner ?
Alors ce qui cloche c’est bien l’appel à l’unité, implicite dans l’appel à
chacun des candidats quels qu’ils soient. En effet, résister aujourd’hui,
avant toute référence au passé, suppose de savoir à quoi et à qui. C’est
bien la vieille question de l’identification de l’ennemi qui a ici été esqui-
vée. Ce n’est pas faute d’avoir été travaillée pendant trois week-ends en
novembre 2010, en janvier et mars 2011 par une assemblée d’une cin-
quantaine de personnes réunies par le CRHA, mais faute d’avoir été vrai-
ment actualisée et prise au sérieux.
L’appel est ambitieux, généreux même puisqu’il propose « l’élabora-
etion d’un Projet de Société du XXI siècle en repartant du programme du
CNR, permettant l’épanouissement du plus grand nombre. » Seulement,
aujourd’hui, le terrain est miné, et on ne peut se contenter de réactiver Conflictualiser la référence à la résistance 9
l’expérience des anciens résistants pour être à même de vraiment résister
à ce qui nous assaille.
Ce n’est pas pour autant que l’histoire est un objet de grenier et d’an-
tiquaire. Elle doit être une boussole, un outil pour s’orienter et non pour
répéter les gestes héroïques qui, répétés, sont des farces. Il s’agit plutôt de
se prémunir des erreurs passées. Je crois que l’exercice d’articulation en-
tre mémoire, histoire et action politique est désormais plein de chausse-
trappes, et que s’il est possible de revivifier la Résistance, c’est dans son
esprit et non dans son contenu et son vocabulaire. Il faudrait entendre
Saint-Just : « Le monde est vide depuis les Romains ; et leur mémoire le
remplit, et prophétise encore la liberté. » Pourquoi pas : « Le monde est
vide depuis la Résistance et leur mémoire prophétise encore la liberté. »
Mais l’esprit n’est pas la lettre et la lettre se doit d’être actuelle, contem-
poraine, ajustée à la situation, c’est pourquoi Saint-Just ajoutait encore à
propos de l’usage de l’histoire : « il ne faut rien négliger, mais il ne faut
rien imiter ».
Nous ne pourrons imiter les résistants ou le programme du CNR, mais
nous pouvons tirer de l’esprit de ces lieux d’histoire une prophétie de
liberté. Peut-être même pouvons-nous en espérer davantage et prendre
ces sortes d’institutions mémorielles comme étayage d’une subversion à
venir, à la manière de ceux de 1789 qui avaient subverti les états géné-
raux. Mais pour qu’il y ait subversion, il faut aussi qu’il y ait ligne de
clivage construite. On réclama le doublement du Tiers et le vote par tête
contre l’Ancien Régime, et la société d’ordres. On ne peut subvertir le
programme du CNR qu’en reconnaissant qu’il est non contemporain et en
étant capable de dire où est aujourd’hui l’Ancien Régime. Les objectifs
débordent alors ce que l’appel de Thorens Glières nomme comme pertes
des acquis sociaux, ou même politiques. On doit être capable de dire où
se situent aujourd’hui non pas les nazis mais ceux qui, comme les nazis
d’hier, déshumanisent l’humanité d’aujourd’hui, empêchent les citoyens
d’être des citoyens. Car la déshumanisation va bien au-delà de la perte
des acquis, et dans ce cas on ne peut lutter sur le front même de ceux qui
ont été la cause du désastre, nos représentants, nos institutions. Car c’est
au nom de l’humanisation du genre humain que des institutions humani-
santes ont été pensées et inventées, et c’est parce qu’il y a déshumanisa-
tion qu’elles ne sont plus défendues.
C’est pourquoi le moment d’une interpellation des candidats à l’élec-
tion présidentielle sous la figure étrange de l’union sacrée ne paraît pas
historiquement souhaitable. Ce serait vouloir subvertir les états généraux 10 Éditorial
en faisant alliance avec Boulainvilliers ou tout autre aristocrate réaction-
naire. Ce serait vouloir abattre l’Ancien Régime tout en lui donnant l’au-
torisation d’arbitrer. L’union sacrée ne se fait pas avec ses véritables enne-
mis, pas d’union sacrée avec Vichy, ni même avec une certaine droite, car
elle n’a jamais cherché à promouvoir l’humanité de l’humanité, mais tou-
jours défendu la lutte de tous contre tous avec, éventuellement, des amé-
nagements de belle âme.
Des revendications nouées au passé national, nouées à une histoire plus
qu’à un projet, plus au passé qu’au présent et dans une certaine mesure
indifférentes à ce qui ne peut que s’inventer dans un monde futur, ne peu-
vent aujourd’hui que faire le lit du brouillage des prophéties de liberté.
Nous ne sommes plus en 1789, mais si notre devoir est de raviver la
flamme de la Résistance qui avait elle-même ravivé celle de la Révolu-
tion avec ses Allobroges, il nous incombe de reconnaître que cette flam-
me, c’est celle de la foi en l’impossible, la foi en des pratiques démo-
cratiques qui savent qu’elles ne sont vivantes que quand elles assument le
conflit constitutif d’une humanité divisée. L’appel à la Résistance ne peut
être indifférencié. Le contexte l’interdit. Sa langue doit être neuve, le con-
texte l’impose.
Sophie WAHNICH




Ce double volume est entièrement consacré à Simone de Beauvoir.
Les lecteurs y trouveront tout d’abord les actes du colloque international
sur « Simone de Beauvoir et la psychanalyse », qui s’est tenu à Paris les
19 et 20 mars 2010 sous l’égide de l’Association pour les Études Freu-
1diennes et sous la direction de Danièle Brun et Julia Kristeva . Ce collo-
que n’aurait pu avoir lieu sans le soutien de l’Institut Émilie du Châtelet,
du Laboratoire Cerilac, Lettres, arts, cinéma (Université Denis Diderot-
Paris 7), de la Société littéraire de La Poste et France Télécom, ainsi que
de la CASDEN. Le comité scientifique du colloque remercie très chaleu-
reusement ces organisations et leurs responsables. Ajoutons que le collo-
que a été entièrement filmé par Laetitia Puertas du « Centre Audiovisuel
2Simone de Beauvoir », organisme auprès duquel on peut ainsi consulter
3les enregistrements vidéo des communications et des débats qui ont suivi .
À la suite des actes, nous publions deux textes qui montrent la vitalité
de l’œuvre de Beauvoir à l’étranger. Tout d’abord, la traduction du pre-
mier chapitre du livre Simone och jag de l’écrivaine suédoise Åsa Mo-
berg ; un texte de Constance Borde et Sheila Malovany-Chevallier, en-
suite, qui revient sur le travail de ces deux auteures américaines : la pre-
mière traduction anglaise complète du Deuxième Sexe, qui a paru en 2009.
* * *




1. Les autres membres du comité scientifique étaient Françoise Barret-Ducrocq, Pierre
Bras, Agnès Cousin de Ravel, Cécile Decousu, Danièle Fleury et Michel Kail. L’Inter-
national Simone de Beauvoir Society était représentée par Liliane Lazar.
2. www.centre-simone-de-beauvoir.com - 01.53.32.75.08
3. Les contributions de Marie-Jo Bonnet, d’Éliane Lecarme-Tabone et de David Risse
publiées ci-dessous n’avaient pas fait l’objet d’une communication lors du colloque ; elles
ont été rédigées spécialement pour ce volume.
o L’homme et la société, n 179-180, janvier-juin 2011 stitut Emilie du Chstituttitut EmilieEmilie dudu ChChââtelet,âtelet, IEC), Ulrika BJORK (Université d IEC), Ulrika BJORK (Université d Uppsala), Pierre BRAS (University of CaliforUppsala),pp Pierre BRAS (University y of Califor
B b ) D ièl BRUN (U i i é D i Did P i ) Cé il DECOUSU (U i i é D ianta Barbara), Danièle BRUN (Université Denis Diderot Paris 7), Cécile DECOUSU (Université Denisanta Barbara), Danièle BRUN (Université Denis Diderot Paris 7),, Cécile DECOUSU (Université Denis
oot Paris 7), Geneviève FRAISSE (CNRS, Paris), Françoise GOROG (Hôpital Sainte-Anne, Paris), Mict Paris 7), Geneviève FRAISSE (CNRS, Paris), FranP i ) G iè FRAISSE (CNRS P i ) F çoise GOROG (Hôi GOROG (Hôpiital Sainte-Anne, Paris), Mil S i A P i ) Mic
LL (Co-directeur de la revue l’Homme et la Société), Julia KRISTEV (()CCo-directeur de la revue l’Homme et la Sociétédi d l l’H l S ié é)),, Julia KRISTEVJ li KRISTEVAA (Université Denis Diderot ParisA (UUniversité Denis Diderot Parii i é D i Did P is
i LAUFER (U i i é D i Did P i ) F i MARMANDE (U i i é D i Did P irie LAUFER (Université Denis Diderot Paris 7), Francis MARMANDE (Université Denis Diderot Parisrie LAUFER (Université Denis Diderot Paris 7),, Francis MARMANDE (s
et MITCHELL (University of Cambridge), Pascale MOLINIER (CNAM), Jacqueline ROSE (Queen Mary Uet MITCHELL (UniversitMITCHELL (U i iygy of Cambridf C b idge), Pascale MOLINIER (CNAM), Jac) P l MOLINIER (CNAM) J qqueline ROSE (Queen Marli ROSE (Q M yy UU
siity of London), Elisabeth ROUDINESCO (Université Denis Diderot Paris 7), Monique SCHNEIDER (CNityy of London), Elisabeth ROUDINESCO (Université Denis Diderot Paris 7), Monif L d ) Eli b h ROUDINESCO (U i i é D i Did P i ) M iqque SCHNEIDER (CSCHNEIDER (CN N
) C d STEIN (E d F di P i ) Lisa APPIGNANESI, (Ecrivaine et Présidente, British PEs) Conrad STEIN (Etudes Freudiennes, Paris),s) Conrad STEIN (Etudes Freudiennes, Paris), s) Conrad STEIN (Etudes Freudiennes, Paris),Lisa APPIGNANESI,(, (Ecrivaine et Présidente, British PE
nçnçoise BARREToise BARRETi BARRET-DUCROCQ (Présidente de l’institut Emilie du C-DUCROCQ (Présidente de l’institut Emilie du ChDUCROCQ (P é id d l’i i E ili d Châtelet, IEC), Ulrika BJORK (Universââtelet, IEC), Ulrika BJORK (Univertelet,,) IEC),, Ulrika BJORK (UniverSimone
ppsala), Pierre BRAS (University of California at Santa Barbara), Danièle BRUN (Université Denis Dideppsala), Pierre BRAS (Universitl ) Pi BRAS (U i i y of California at Santa Barbara), Danièle BRUN (Université Denis Didf C lif i S B b ) D ièl BRUN (U i i é D i Dide
) Cé il DECOUSU (U i i é D i Did P i ) G iè FRAISSE (CNRS P i ) Fss 7), Cécile DECOUSU (Université Denis Diderot Paris 7), Geneviève FRAISSE (CNRS, Paris), Franço 7), Cécile DECOUSU (Université Denis Diderot Paris 7), Geneviève FRAISSE (CNRS, Paris), Françço
ROGRROG (Hôpital Sainte-Anne, Paris), Michel KAIL (Co-directeur de la revue l’Homme et la Société), JOG (Hô (Hôppiital Sainte-Anne, Paris), Michel KAIL (Co-directeur de la revue l’Homme et la Société), Jl S i A P i ) Mi h l KAIL (C di d l l’H l S ié é) J
STEVSTEVSTEVAA (Université Denis Diderot Paris 7), Laurie LAUFER (Université Denis Diderot Paris 7), Francis MA (()(UUniversité Denis Diderot Paris 7i i é D i Did P i )),, Laurie LAUFER L i LAUFER (U((Université Denis Diderot Paris 7i i é D i Did P i )),), Francis MF i MAde Beauvoir
NDENDE (Université Denis Diderot Paris 7), Juliet MITCHELL (University of Cambridge), Pascale MOLINNDE (Université Denis Diderot Paris 7), Juliet MITCHELL (Universit(U i i é D i Did P i ) J li MITCHELL (U i iygy of Cambridf C b idge), Pascale MOLI) P l MOLIN N
AM)AM), Jacqueline ROSE (Queen Mary University of London), Elisabeth ROUDINESCO (Université DenisAM), Jac J qqyueline ROSE (Queen Marli ROSE (Q M y UniversitU i i y of London), Elisabeth ROUDINESCO (Université Denif L d ) Eli b h ROUDINESCO (U i i é D is
ot Paris 7), Monique SCHNEIDER (CNRS, Paris) Conrad STEIN (Etudes Freudiennes, Paris),ot Paris 7), MoniP i ) M ique SCHNEIDER (CNRS, Paris) Conrad STEIN (Etudes Freudiennes, Paris)SCHNEIDER (CNRS P i ) C d STEIN (E d F di P i ),Lisa APPLisa APP
NESINNESI, (Ecrivaine et Présidente, British PEN), Françoise BARRETESI, (Ecrivaine et Présidente, British PEN), Fran(E i i P é id B i i h PEN) F çoise BARRETi BARRET-DUCROCQ (Présidente de l’institut E-DUCROCQ (Présidente de l’institut EmDUCROCQ (P é id d l’i i Emet la
ChChChChâtelet, IEC), Ulrika BJORK (Université d’Uppsala), Pierre BRAS (University of California at Santa Bâtelet, IEC), Ulrika BJORK (Université d’Uppppsala), Pierre BRAS (Universityy of California at Santa B
a),a), Danièle BRUN (Université Denis Diderot Paris 7), Cécile DECOUSU (Université Denis Diderot Paris)), Danièle BRUN D ièl BRUN (U((Université Denis Diderot Paris 7i i é D i Did P i )),), Cécile DECOUSU Cé il DECOUSU (U((Université Denis Diderot Parii i é D i Did P is
eviève FRAISSE (CNRS, Paris), Françoise GOROG (Hôpital Sainte-Anne, Paris), Michel KAIL (Co-directeviève FRAISSE (CNRS, Paris), Franiè FRAISSE (CNRS P i ) F çoise GOROG (Hôi GOROG (Hôpiital Sainte-Anne, Paris), Michel KAIL (Co-direcl S i A P i ) Mi h l KAIL (C di t
a revue l’Homme et la Sociétéa revue l’Homme et la Société), Julia KRISTEVl’Hpsychanalysel S ié é)), Julia KRISTEVJ li KRISTEVAA A (Université Denis Diderot Paris 7), Laurie LAUF(UUniversité Denis Diderot Paris 7i i é D i Did P i )),, Laurie LAUL i LAUF F
iversité Denis Diderot Paris 7versité Denis Diderot Paris 7), Francis MARMANDE (Université Denis Diderot Paris 7), Juliet MITCHi é D i Did P i )), Francis MARMANDE F i MARMANDE (U(i i é D i Did P i )),, Juliet MITCHJ li MITCH
iversitversity of Cambridge), Jacqueline ROSE (Queen Mary University of London), Elisabeth ROUDINESiygy of CambridfColloque organisé par l’Institut Émilie du Châtelet, l’Université C b idge), Jac) Jqueline ROSE (Queen Marli ROSE (Q M y UniversitU i iy of London), Elisabeth ROUDINEf L d ) Eli b h ROUDINES S
iversité Denis Diderot Paris 7), Pascale MOLINIER (CNAM), Moniversité Denis Diderot Paris 7), Pascale MOLINIER (CNAM), Monique SCHNEIDER (CNRS, Paris) Coni é DParis Diderot (Cérilac) et i Did P i ) P l MOLINIERAssociation pour Études Freudiennes.(CNAM) M iqque SCHNEIDER (CNRS, Paris) CoSCHNEIDER (CNRS P i ) C n
ININ (Etudes Freudiennes, Paris),IN (Etudes Freudiennes, Paris), IN (E(Etudes Freudiennesd F di , ParisP i )), Lisa APPIGNANESI, (Ecrivaine et Présidente, British PEN), FrançoLisa APPIGNANESI, (Ecrivaine et Présidente, British PEN), Françço
Direction scientifique: Danièle BRUN, Julia KRISTEVA,RRETRRET-DUCROCQ (Présidente de l’institut Emilie du Ch-DUCROCQ DUCROCQ (P(Présidente de l’institut Emilie du Cé id d l’i i E ili d Châtelet, IEC), Ulrika BJORK (Université d’Uppsaâtelet, IEC), Ulrika BJORK (Université d’Uppsa
Françoise BARRET-DUCROCQ, Pierre BRAS, Agnès COUSIN DE RAVEL, rre BRAS (University of California at Santa Barbara), Danièle BRUN (Université Denis Diderot Parise BRAS (UniversitBRAS (U i i y of California at Santa Barbara), Danièle BRUN (Université Denis Diderot Parif C lif i S B b ) D ièl BRUN (U i i é D i Did P is
l DECOUSU Cécile DECOUSU, Danièle FLEUR(U i i é D i Did PY, Michel KAIL.i ) G iè FRAISSE (CNRS P i ) F i GORile DECOUSU (Université Denis Diderot Paris 7), Geneviève FRAISSE (CNRS, Paris), Franle DECOUSU (Université Denis Diderot Paris 7), Geneviève FRAISSE (CNRS, Paris), Françoise GOR çoise GOR
ppital Sainte-Anne, Paris), Michel KAIL (Co-directeur de la revue l’Homme et la Société), Julia KRISTEiital Sainte-Anne, Paris), Michel KAIL (Co-directeur de la revue l’Homme et la Société), Julia KRISTl S i A P i ) Mi h l KAIL (C di d l l’H l S ié é) J li KRISTE E
iversité Denis Diderot Paris 7versité Denis Diderot Paris 7), Laurie LAUFER (Université Denis Diderot Paris 7), Francis MARMANi é D i Did P i )),), Laurie LAUFER L i LAUFER (U((Université Denis Diderot Paris 7i i é D i Did P i )),), Francis MARMAF i MARMAN N
i é D i Did P i ) J li MITCHELL (U i i f C b id ) P l MOLINIER (CNAiversité Denis Diderot Paris 7), Juliet MITCHELL (Universitversité Denis Diderot Paris 7), Juliet MITCHELL (University of Cambridge), Pascale MOLINIER (CNA ygy of Cambridge), Pascale MOLINIER (CNA
queline ROSE (Queen Mary University of London), Elisabeth ROUDINESCO (Université Denis Dideqqyueline ROSE (Queen Marli ROSE (Q M y UniversitU i i y of London), Elisabeth ROUDINESCO (Université Denis Didf L d ) Eli b h ROUDINESCO (U i i é D i Dide
s 7), Monique SCHNEIDER (CNRS, Paris) Conrad STEIN (Etudes Freudiennes, Paris),ss 7), Monique SCHNEIDER (CNRS, Paris) Conrad STEIN (Etudes Freudiennes, Paris), 7), Moni) M ique SCHNEIDER (CNRS, Paris) Conrad STEIN (Etudes Freudiennes, Paris)SCHNEIDER (CNRS P i ) C d STEIN (E d F di P i ), Lisa APPIGNANELLisaisa APPIGNANAPPIGNANE EParis, le 19 et 20 mars 2010
i i P é id B i i h PEN) F i BARRET DUCROCQ (P é id d l’i i E ili d Châivaine et Présidente, British PEN), Françoise BARRETvaine et Présidente, British PEN), Françoise BARRET-DUCROCQ (Présidente de l’institut Emilie du Ch-DUCROCQ (Présidente de l’institut Emilie du C
IEC)IEC), Ulrika BJORK (Université d’Uppsala), Pierre BRAS (University of California at Santa BarbaIEC), Ulrika BJORK (Université d’UUl ik BJORK (U i i é d’Uppsala), Pierre BRAS (Universitl ) Pi BRAS (U i i y of California at Santa Barbf C lif i S B baStudio Raspail,
ièlièle BRUN (Université Denis Diderot Paris 7), Cécile DECOUSU (Université Denis Diderot Paris 7), Genièle BRUN BRUN (U()(Université Denis Diderot Paris 7i i é D i Did P i )),, Cécile DECOUSU C216, Bd Raspail 75014 Parisé il DECOUSU (U((Université Denis Diderot Paris 7i i é D i Did P i )),), GeG n
FRAISSE (CNRS P i ) F i GOROG (Hô i l S i A P i ) Mi h l KAIL (C di d FRAISSE (CNRS, Paris), FranFRAISSE (CNRS, Paris), Françoise GOROG (Hôpital Sainte-Anne, Paris), Michel KAIL (Co-directeur dççoise GOROG (Hôpital Sainte-Anne, Paris), Michel KAIL (Co-directeur d
ue l’Homme et la Société), Julia KRISTEVue l’Homme et la Sociétél’H l S ié é)), Julia KRISTEVJ li KRISTEVAA A (Université Denis Diderot Paris 7), Laurie LAUFER (Univer(UUniversité Denis Diderot Paris 7Contacti i é D i Did P i )),, Laurie LAUFER L i LAUFER (U(Univeri
beauvoir.psy@gmail.comiis Diderot Paris 7), Francis MARMANDE (Université Denis Diderot Paris 7), Juliet MITCHELL (UniverDid P i ) F i MARMANDE (U i i é D i Did P i ) J li MITCHELL (U i
http://beauvoirpsychanalyse.comb id ) P l MOLINIER (CNAM) J li ROSE (Q M U i i f L d ) Eli bambridge), Pascale MOLINIER (CNAM), Jacqueline ROSE (Queen Mary University of London), Elisabambridggqe), Pascale MOLINIER (CNAM), Jacqueline ROSE (Queen Mary University of London), Elisa
UDINESCOUUDINESCO (Université Denis Diderot Paris 7), Monique SCHNEIDER (CNRS, Paris) Conrad STEIN (EtuDINESCO (Université Denis Diderot Paris 7), Moni(U i i é D i Did P i ) M ique SCHNEIDER (CNRS, Paris) Conrad STEIN (EtSCHNEIDER (CNRS P i ) C d STEIN (E u
udiennes, Paris),uudiennes, Paris), didiennes, ParisP i )), Lisa APPIGNANESI, (Ecrivaine et Présidente, British PEN), Françoise BARRETLisa APPIGNANESI, (Ecrivaine et Présidente, British PEN), Franççoise BARRET-DUCRO-DUCR-DUCRO O
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YZaVg ?]dbbZkjZAid d l’i i E ili d Châtelet, IEC), Ulrika BJORK (Université d’Uppsala), Pierre BRssidentesidente de l’institut Emilie du Chidente de l’institut Emilie du Cde l’institut Emilie du Ch hâtelet, IEC), Ulrika BJORK (Université d’Uppppsala), Pierre BRZiaVhdX^?i?
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USUUUSU (Université Denis Diderot Paris 7), Geneviève FRAISSE (CNRS, Paris), Françoise GOROG (HôpSU (Université Denis Diderot Paris 7), Geneviève FRAISSE (CNRS, Paris), Fran(U i i é D i Did P i ) G iè FRAISSE (CNRS P i ) F çoise GOROG (Hôi GOROG (Hôp
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Simone de Beauvoir
et la psychanalyse


Les trois vies de Simone de Beauvoir
Simone de Beauvoir n’a pas eu la vie qu’elle aurait dû avoir. C’est ce
qui nous est raconté dans son œuvre. Une première vie lui avait été pro-
mise, celle envisagée avant les ruines familiales : elle se marierait et serait
une mère de famille dans le goût de la tradition. Ce dessein avorta quand
il devint évident que ses parents ne pourraient la doter. Aussitôt, comme
par le jeu mécanique d’un changement de décor, une deuxième vie se pro-
fila sous les yeux de Simone : une vie de remplacement, la vie grise des
femmes condamnées au strict célibat faute de dot, et conduites à déroger
par le travail — activité entendue ici comme un instrument, non pas de
liberté, mais de survie. Deux vies de femmes articulées comme les deux
branches d’une alternative indépassable. On aurait dû en rester là, dans le
respect d’un ordre naturel, et nous n’aurions peut-être rien su de l’obscure
Simone de Beauvoir en proie au destin : Beauvoir aurait été une autre
Beauvoir, prise par le quotidien, dans un face-à-face permanent et décalé
avec une réalité qu’on aimerait fuir.
Mais si fuite il y eut, elle se fit dans la réalité et non hors d’elle : mal-
gré les injonctions qui déconseillent de s’aventurer sur les terres incon-
nues et qui préfèrent qu’on les rêve, Simone de Beauvoir explora ce que
le monde offre au-delà des évidences. L’idée fut de vivre les contraintes
du réel par la liberté puisque, Beauvoir l’écrit, « une vie, c’est la reprise
1d’un destin par une liberté ». Salvateur déclassement, en somme, que ce
changement de décor social qui affecta les Beauvoir : il permit à une Si-
mone attentive et douée de faire la distinction entre le décor — autrement
dit, le contexte qui prend les traits de la nature — et son cas singulier.
Simone de Beauvoir n’eut donc aucune des deux vies qu’elle aurait dû
avoir : elle en prit une troisième, donnant ainsi, par la transcendance, un
autre sens à la réalité ; et c’est ce refus des alternatives étriquées qu’elle
met en scène dans son œuvre en général et dans le chapitre du Deuxième
Sexe consacré à la psychanalyse, en particulier. L’idée de choix domine

1. Simone DE BEAUVOIR, Préface à La Bâtarde de Violette LEDUC, Gallimard, 1964,
p. 8.
o L’homme et la société, n 179-180, janvier-juin 2011 16 Pierre BRAS et Michel KAIL
et, plus encore, il s’agit chez Beauvoir d’un choix qui ne se laisse pas
enfermer dans des options imposées par une pseudo-nature ou un ordre
social essentialisé : ce serait faire une nouvelle place à la causalité et au
2déterminisme qu’elle rejette . Le choix est plus ouvert et demande un dé-
passement permanent. D’où la critique essentielle adressée par Beauvoir
aux psychanalystes, auxquels elle reproche de repousser l’idée de choix et
la notion de valeur :
« C’est toujours dans sa liaison au passé et non en fonction d’un avenir vers
lequel il se projette qu’on explique l’individu. Aussi ne nous en donne-t-on jamais
qu’une image inauthentique et dans l’inauthenticité on ne saurait guère trouver
d’autre critérium que la normalité. La description du destin féminin est de ce point
de vue tout à fait frappante. Au sens où les psychanalystes l’entendent, “ s’identi-
fier ” à la mère ou au père, c’est s’aliéner en un modèle, c’est préférer au mou-
3vement spontané de sa propre existence une image étrangère, c’est jouer à être. »
Beauvoir opère ainsi un renversement : elle inverse la hiérarchie entre
poids du passé et ouverture vers l’avenir, entre cause et projet. Il ne s’agit
pas pour autant pour elle d’être en totale contradiction avec Freud puis-
que, tout comme le père de la psychanalyse, Beauvoir accorde son im-
portance au passé lorsqu’elle insiste, à plusieurs reprises dans son œuvre,
sur le caractère décisif de l’enfance dans le développement de chacun et
la possibilité de se projeter vers un avenir. Mais la vigilance est requise
lorsque l’on croit identifier des points de convergence entre la pensée de
Beauvoir et celle de Freud. En effet, à l’occasion de ce renversement de
hiérarchie entre cause et projet pour expliquer l’individu, Simone de Beau-
voir opère un glissement à son profit : elle donne un vêtement philosophi-
que à la psychanalyse en qualifiant d’aliénation l’identification de l’en-
4fant à la mère ou au père .
En somme, il existe une certaine proximité apparente entre la pensée
de Beauvoir et celle de Freud, ce qui peut donner l’impression qu’il y a
un peu de « crypto-psychanalyste » en la personne de Simone de Beau-

2. Dans un entretien accordé à Alice Schwarzer en 1976 Simone de Beauvoir dresse
un bilan de sa vie qui met hors jeu prédictions et prophéties, et consacre l’idée de liberté
dans la conduite d’une vie : « [À] moins que deux ou trois de mes meilleurs amis meurent
ensemble, dans un accident d’avion par exemple, je sais qu’il y aura toujours quelqu’un
auprès de moi. Non, jusqu’à la mort, je ne serai jamais seule ». Alice Schwarzer poursuit :
« Pourtant, à vous qui êtes célibataire et sans enfants, on avait prédit une vieillesse soli-
taire ». SB : « Oui. Encore une de ces nombreuses prophéties qui ne s’est pas réalisée… »,
Entretiens avec Simone de Beauvoir, 2008, p. 92.
3. Simone DE BEAUVOIR, Le Deuxième Sexe I, Paris, Gallimard, « Folio », 2000
[1949-1976] p. 80.
4. Sur ce glissement, voir Juliet MITCHELL, Psychanalyse et féminisme, vol. I, Éditions
des Femmes, 1975, p. 427. Les trois vies de Simone de Beauvoir 17
voir. Le mot est de Juliet Mitchell, et d’autres participants au colloque
« Simone de Beauvoir et la Psychanalyse » le reprendraient peut-être à
leur compte. Si Simone de Beauvoir est en effet une critique résolue de la
théorie freudienne, son travail continu de critique est justement le signe
de son profond intérêt pour la psychanalyse tout au long de sa vie. Dès les
années 1930, elle a intégré l’enseignement de la psychanalyse dans les
cours qu’elle donnait au lycée, elle a ensuite discuté l’œuvre de Freud
dans Le Deuxième Sexe. Beauvoir a aussi fait référence à la psychanalyse
dans ses romans, notamment dans Les Mandarins, dont le personnage fé-
minin principal, Anne, est psychanalyste. On trouve aussi dans l’autobio-
graphie de Beauvoir des récits de rêves livrés aux lecteurs non sans une
mise en garde de la part de Beauvoir : elle ne fera pas de ses rêves une
interprétation freudienne. Enfin, en 1976, Simone de Beauvoir a déclaré
de façon explicite à Alice Schwarzer qu’elle aurait aimé refonder elle-
même la discipline :
« Il y a une autre chose que j’aimerais beaucoup faire si j’avais aujourd’hui 30
ou 40 ans : c’est un travail sur la psychanalyse. Pas en repartant de Freud, mais en
retraçant le chemin d’un point de vue féministe : selon le regard d’une femme et
5non celui d’un homme. »
Élisabeth Roudinesco, quant à elle, insiste dans son Histoire de la psy-
chanalyse sur l’importance de Beauvoir, qui fut la première en France —
avant même les psychanalystes — à « lier la question sexuelle à celle de
6l’émancipation » des femmes . Beauvoir se révèle être une précurseure,
et Le Deuxième Sexe allait non seulement donner de nouvelles bases au
féminisme en y intégrant la question de la différence des sexes, mais allait
aussi, note l’historienne de la psychanalyse, provoquer une transformation
7des idéaux du freudisme .
Partant de ces données, les organisateurs du colloque ont pris l’initia-
tive pionnière de réunir des psychanalystes pour les amener à relire Beau-
voir afin de réévaluer les liens entre cette auteure et la psychanalyse. Le

5. Simone de Beauvoir aujourd’hui. Six entretiens, Paris, Éditions Mercure de France,
1984, p. 94. Beauvoir avait déjà émis le souhait, en 1966, qu’une femme « reprenne la
psychanalyse de la femme, mais non point dans la ligne freudienne comme elles l’ont
toutes fait jusqu’ici […]. », in Francis JEANSON, Simone de Beauvoir ou l’entreprise de
vivre, Paris, Le Seuil, 1966, p. 260.
6. Élisabeth ROUDINESCO, La Bataille de cent ans. Histoire de la psychanalyse en
France. 2. 1925-1985, Le Seuil, 1986, p. 517.
7. Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard,
is1997, V Différence des sexes. Les auteurs remarquent aussi l’influence du Deuxième
Sexe sur Lacan lorsqu’en 1958 il élabore des « propos directifs » en vue d’un congrès sur
la sexualité féminine (Ibidem). 18 Pierre BRAS et Michel KAIL
but n’était pas de pointer systématiquement les lacunes et erreurs de Beau-
voir lorsqu’elle se saisit de l’œuvre de Freud et de ses successeurs : cela a
8déjà été fait par d’autres en d’autres lieux . On souhaitait avoir des lu-
mières sur la portée de la critique que Beauvoir fait des théories freu-
diennes concernant les femmes. On cherchait à savoir aussi si les vues de
Beauvoir sur la sexualité féminine, ainsi que sa méthodologie pour abor-
der la question, pouvaient trouver leur place de nos jours dans le discours
des psychanalystes, et si la pensée de Beauvoir pouvait présenter un inté-
9rêt pour les cours de psychopathologie à l’université ; le colloque était
donc également conçu comme un moyen de transmission de la pensée de
Beauvoir aux étudiants. À côté de ces psychanalystes, des philosophes ont
été invités à réfléchir, quant à eux, sur les rapports qu’entretient la philo-
sophie existentialiste de Simone de Beauvoir avec la psychanalyse. Ces
questions ne sont pas posées seulement dans Le Deuxième Sexe : c’est
aussi dans son autobiographie et dans ses romans que Beauvoir a inscrit
sa pensée, d’une autre manière. C’est pourquoi les contributions réunies
dans ce volume commentent également les mémoires et les romans.
* * *
Parlant de Freud, Simone de Beauvoir tranche : « utiliser son langage,
10c’est adopter une philosophie ».
Les relations entre la psychanalyse et la philosophie existentialiste se
sont d’emblée établies et continuent, pour une large part, de s’organiser
sur un mode concurrentiel, si bien que leur analyse, comme nous l’avons
dit, ne saurait s’en tenir à un relevé des erreurs et des ignorances de
Beauvoir concernant la psychanalyse. Si le relevé mérite d’en être fait, il
ne doit cependant pas entretenir ce que nous croyons être une illusion
selon laquelle une meilleure connaissance de la psychanalyse par Beau-

8. Marie-Christine HAMON, « Le point de vue psychanalytique », in Ingrid GALSTER
(éd.), Simone de Beauvoir : Le Deuxième Sexe. Le livre fondateur du féminisme moderne
en situation, Paris, Champion, 2004, p. 53-68.
9. Sur ce problème, on peut se reporter à l’enregistrement du colloque conservé par le
Centre Audiovisuel Simone de Beauvoir [Vendredi 19 mars]. Sur une question posée par
Pierre Bras, Élisabeth Roudinesco développe une remarque sur l’inexistence « de vrais
séminaires d’histoire de la pensée » dans les départements de psychopathologie, d’où
l’absence d’enseignement sur Beauvoir dans ces institutions trop centrées sur les sciences.
10. « Freud a refusé, n’étant pas philosophe, de justifier philosophiquement son sys-
tème ; ses disciples prétendent que par là il élude toute attaque d’ordre métaphysique. Ce-
pendant, il y a derrière toutes ses affirmations des postulats métaphysiques : utiliser son
langage, c’est adopter une philosophie », Simone DE BEAUVOIR, Le Deuxième Sexe I, op.
cit., p. 69. Les trois vies de Simone de Beauvoir 19
voir — meilleure connaissance qui s’est de fait concrétisée — aurait mo-
difié fondamentalement son attitude à l’égard de cette discipline. Certaines
déclarations de Beauvoir peuvent nourrir cette illusion. Ainsi cite-t-on
souvent la phrase de Tout Compte fait par laquelle Beauvoir déclare son
admiration pour Freud, et qui mérite cependant d’être inscrite dans son
développement :
« Bien que je récuse certaines de ses théories — en particulier celles qui con-
cernent les femmes — c’est un des hommes de ce siècle que j’admire le plus
chaleureusement. Je le connaissais par la biographie que lui a consacrée Jones.
Mais ses lettres me l’ont rendu plus proche. Elles m’ont mêlée à sa vie de famille,
à ses amitiés, à ses voyages. J’ai participé aux aventures de sa pensée ; je l’ai vu
lutter avec une indomptable intrépidité contre tous les obstacles qui se sont dres-
sés en travers de son chemin. Malgré la sobriété des mots, j’ai senti que la ma-
ladie, la douleur, les deuils, les abandons l’avaient mis par moments au bord du
désespoir ; mais par amour pour les siens il a composé avec la souffrance, avec la
11vieillesse : il y a quelque chose d’héroïque dans sa résignation. »
L’admiration pour le stoïcisme de Freud n’atténue donc pas les ré-
serves théoriques et politiques. L’admiration ne qualifie d’ailleurs pas un
rapport à l’autre strictement intellectuel, et ce que décrit Beauvoir est
beaucoup plus affaire d’empathie, d’autant plus vivement ressentie que,
comme elle l’écrit dans le Prologue du dernier volume de ses mémoires,
12le temps de la vieillesse est aussi venu pour elle .
En marquant cette réserve, nous n’avons nulle intention de relancer la
polémique — la tenue de ce colloque indique que le temps de la polé-
mique est (dé)passé — mais pour seul souci de délimiter les conditions et
les enjeux du débat. Prévenons d’abord un défaut d’anachronisme. Dans
Le Deuxième Sexe, Beauvoir n’engage pas une critique des théories freu-
diennes d’un point de vue féministe puisqu’aussi bien elle ne revendique
nullement un tel point de vue :
« J’ai longtemps hésité à écrire un livre sur la femme. Le sujet est irritant, sur-
tout pour les femmes ; et il n’est pas neuf. La querelle du féminisme a fait couler
13assez d’encre, à présent elle est à peu près close : n’en parlons plus. »
Ce qui ne l’empêche pourtant pas d’ajouter : « On en parle encore ce-
pendant ». Ce qu’elle fait, c’est tracer la perspective d’un antinaturalisme
intransigeant, ce qui est une manière d’anticiper sur le débat féministe qui
va renaître avec la vigueur que l’on sait dans les années 1960-1970 pour
se prolonger jusqu’à nos jours. Cette affirmation antinaturaliste engage un
parti pris philosophique, ou encore anthropologique, qui ouvre l’angle à

11. Simone DE BEAUVOIR, Tout Compte fait, Gallimard, 1972, p. 167.
12. Ibidem, p. 9-10.
13. Simone DE BEAUVOIR, Le Deuxième Sexe I, op. cit., p. 11. 20 Pierre BRAS et Michel KAIL
partir duquel doit être appréciée la relation entre la philosophie existentia-
liste, ou la « morale existentialiste », selon l’expression qui a la préfé-
rence de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe, et la psychanalyse.
Freud, on le sait, ne portait pas grande estime et grande attention aux
philosophes et à la philosophie. Sans doute par méfiance scientiste à l’en-
droit d’un discours peu soucieux de validation autre que conceptuelle,
mais aussi parce que la philosophie s’est montrée majoritairement « cons-
cientialiste ». On peut vérifier notre première remarque en constatant les
précautions dont fait montre Ricœur lorsque, à la fin de son essai sur
Freud, il prétend aborder la question du sujet :
« La tâche du présent chapitre est de porter les résultats de la discussion épis-
témologique antérieure au niveau de la réflexion philosophique. Il doit être bien
entendu que notre entreprise relève de la seule responsabilité philosophique et
n’engage aucunement le psychanalyste comme tel. Pour lui, la théorie psychana-
lytique se comprend assez par son double rapport à la méthode d’investigation
d’une part, et à la technique thérapeutique d’autre part. Mais cette compréhension
“ suffisante ” — au sens où Platon dit, dans un important texte méthodologique,
que l’explication des géomètres s’arrête à “ quelque chose de suffisant ”… qui ne
14suffit pas au philosophe — ne se comprend pas elle-même. »
Ainsi le philosophe doit-il faire sauter le verrou épistémologique, sous
l’action duquel se referme ce que nous appelons ici « scientisme », pour
déployer sa propre argumentation.
Concernant notre deuxième remarque, il faut préalablement tenir
compte de l’avertissement d’Yvon Brès :
« Ceux qui, plus tard, écriront l’histoire des rapports de la psychanalyse, de la
ephilosophie et de la psychologie en France au XX siècle noteront d’étranges
alternances. Les philosophes ont commencé par considérer la psychanalyse comme
une discipline empirique, à contenu discutable, et vaguement matérialiste. Puis on
a cru pouvoir élever certaines notions freudiennes et surtout lacaniennes à une
telle hauteur philosophique que d’aucuns — tel Joël Dor — auraient volontiers
réécrit l’Analytique transcendantale en style lacanien. Ensuite les philosophes se
sont majoritairement détournés de la psychanalyse : seuls de nos jours, quelques-
uns d’entre eux — certes non des moindres — la font entrer dans leur ré-
15flexion. »
Nous avons donc une claire conscience de n’évoquer ici qu’un chapi-
tre d’une histoire qui n’est pas achevée. Il n’en reste pas moins que dans

14. Paul RICŒUR, De l’interprétation. Essai sur Freud, Paris, Éditions du Seuil, 1965,
p. 407.
15. Yvon BRES, Freud… en liberté, Paris, Ellipses, 2006, p. 28-29. Les trois vies de Simone de Beauvoir 21
16L’intérêt de la psychanalyse , Freud ne se prive pas de faire la leçon aux
philosophes, comme à l’ensemble des sciences qu’il passe alors en revue,
au nom de la nouvelle scientificité que la psychanalyse promeut à partir
de la découverte de l’inconscient psychique. Lorsque les philosophes ont
fait référence à l’inconscient, ce fut pour le confondre avec « quelque
17chose de mystique, insaisissable et intangible », mais le plus souvent
« ils ont identifié le psychique avec le conscient et ont ensuite tiré de cette
définition que l’inconscient n’était rien de psychique et ne pouvait être
18l’objet de la psychologie ». En revanche, la philosophie peut recevoir
une stimulation prometteuse de la psychanalyse pour autant qu’elle de-
vienne l’objet de celle-ci : à la fois, les systèmes philosophiques sont l’œu-
vre de personnalités éminentes et originales, et seule « la psychanalyse
19nous met en étatdedonner une psychographie de la personnalité ». Au-
tant dire qu’elle est la science capable de fournir enfin la clef de la philo-
sophie, qui n’appartient donc pas à la philosophie. On reconnaît ici l’argu-
mentation, fort en vogue dans les années 1960 et 1970, qui rangeait sous
la même bannière de la « philosophie du soupçon », Marx, Nietzsche et
Freud.
Or nous faisons l’hypothèse qu’avec la philosophie existentialiste telle
que la développent Sartre et Beauvoir, les termes du débat entre la psy-
chanalyse et la philosophie sont assez profondément modifiés. La critique
qu’adresse Freud à la philosophie vise la « philosophie du sujet », réelle
ou construite pour les besoins de la cause ; critique, en effet, commune
aux philosophes exerçant leur vigilance soupçonneuse. Le soupçon pèse
sur un sujet censé cacher à autrui quelque chose de lui-même ou sur lui-
même, en l’occurrence, la part inconsciente qui le détermine largement,
notamment à la celer. Ce qui signifie que l’analyste soupçonneux se
penche sur un sujet dont le statut continue d’être celui du « sujet » de la
« philosophie du sujet » ; c’est ce dernier sujet qui est soupçonné. Or, un
aspect décisif du statut de ce sujet est ce que nous appellerons la « logi-
que de l’attribution » dont la mise en œuvre exige qu’un tel sujet soit
pourvu d’une nature sur laquelle un certain nombre de qualités peuvent
être greffées. Par exemple, la conscience de soi, ou la liberté qui se voit
ainsi réduite à l’état d’instrument. Le soupçon que Freud fait peser sur ce
sujet le conduit à lui attribuer une qualité nouvelle, celle de l’inconscient

16. Nous nous référons à l’excellente édition de Paul-Laurent Assoun, qui présente,
traduit et commente, Sigmund FREUD, L’Intérêt de la psychanalyse, Paris, Retz-C.E.P.L.,
1980 [1913].
17. Ibidem, p. 75.
18. Ibid.
19. Ibid., p. 76. 22 Pierre BRAS et Michel KAIL
psychique. Greffe qu’il peut pratiquer sans que la logique attributive soit
perturbée. Freud s’attache à accorder au sujet une qualité supplémentaire,
laquelle bouleverse assurément le sujet et invalide sa prétention à accéder
immédiatement à lui-même, à ses désirs, aux motifs qui l’inspirent dans
ses choix et ses actions. Il n’en reste pas moins qu’elle profite de la
« logique de l’attribution » à laquelle elle doit son efficacité. Autant dire
qu’elle l’entérine.
En revanche, le parti pris philosophique, ou anthropologique, de Beau-
voir et Sartre échappe à cette logique de l’attribution et se démarque défi-
nitivement du « sujet » de la « philosophie du sujet ». La conscience, ou
la liberté, n’est alors plus une qualité du sujet, mais son être même, ce qui
constitue ce dernier comme étant ce qu’il n’est pas et n’étant pas ce qu’il
est. C’est, croyons-nous, ce renoncement à la logique de l’attribution pour
penser le « sujet » qui suscite ce que nous avons nommé la concurrence
entre la position existentialiste et la position freudienne. Concurrence ren-
forcée par les prolongements de la philosophie existentialiste dans le do-
maine de la psychothérapie. Betty Cannon, co-fondatrice du Boulder Psy-
chotherapy Institute en 1989, intègre les analyses de Sartre pour renouveler
sa pratique thérapeutique. Dans l’introduction à Sartre et la psychanalyse,
elle précise :
« Il sera question dans ce livre de psychothérapie et de philosophie. Plus pré-
cisément, il va s’agir de ce que j’envisage comme une crise de la métathéorie
psychanalytique contemporaine, et que je tenterai de résoudre en suggérant des
modèles métathéoriques. […] L’ontologie sartrienne semble pouvoir répondre aux
exigences de la métathéorie clinique puisqu’elle privilégie les descriptions “ pro-
ches de l’expérience ” plutôt que les explications freudiennes “ loin de l’expé-
rience ”, qui ne conviennent plus aux psychanalystes d’aujourd’hui. L’ontologie de
Sartre est plus humaine, mais c’est aussi une théorie de l’Être et non une simple
description empirique : mieux qu’un catalogue de faits, elle permet de comprendre
la signification des actes et des symptômes. Reste à voir si, comme je le pense,
elle élucide les données cliniques de la thérapie en profondeur mieux que la méta-
20théorie freudienne. »
Ironique retour de bâton de l’histoire : le « scientisme » freudien est
ici pris en défaut, — et non plus seulement suspendu, comme lorsque Paul
Ricœur prétendait s’installer au niveau de la réflexion philosophique —
impuissant qu’il est, selon Betty Cannon, à appréhender l’expérience, alors
que le recours, théorique et méthodologique, à la philosophie existentia-
21liste permet de lui assigner un sens .

20. Betty CANNON, Sartre et la psychanalyse, traduction de Laurent Bury, Paris, PUF,
1993 [1991], p. 9 et 12.
21. Cette question du sens alourdit encore le contentieux entre la psychanalyse et la
philosophie existentialiste, qui la considèrent l’une et l’autre comme décisive. Nous ne Les trois vies de Simone de Beauvoir 23
Les critiques que Betty Cannon adresse à la psychanalyse freudienne
22débouchent fort logiquement sur des considérations politiques , qu’elle
expose en convoquant Le Deuxième Sexe :
« Le sujet sartrien n’existe pas en dehors du langage, car la conscience n’exis-
te pas séparément de ses objets, mais le fait même de la transcendance humaine
permet de combattre l’ordre culturel qui me fait autant que je le fais. Sartre aurait
admis avec Lacan que les femmes ont été associées à l’altérité dans la plupart des
situations culturelles ; c’est la thèse centrale du célèbre ouvrage de Simone de
Beauvoir. Mais il aurait rejeté l’idée que cette détermination socioculturelle soit
inhérente à un ordre symbolique linguistique inconscient qui crée le sujet par-
23lant. »
Ce rejet est aussi celui que pratique Beauvoir, car cet ordre symboli-
que étant nécessairement androcentrique, il n’y a guère de place pour une
24quelconque émancipation des femmes .
La concurrence entre ces deux discours, celui de Freud et celui de
Beauvoir, signifie-t-elle qu’ils sont irréconciliables ? En publiant ce nu-
méro notre souci était bien de permettre aux lecteurs de concevoir ou
d’imaginer des réponses. Il faut redire que des psychanalystes, en fait des

ferons que l’évoquer ici, car elle appellerait un développement outrepassant les limites
d’une introduction, et nous contenterons de relever que le sujet freudien est comme un
lieu de réception de significations dont il s’accommode avec plus ou moins de bonheur
tandis que le « sujet » existentialiste projette des significations sur le monde à l’occasion
du mouvement de sa transcendance.
22. L’articulation de la politique sur la psychothérapie, encouragée par la philosophie
existentialiste, n’est d’ailleurs pas illustrée par le seul cas de Betty Cannon. Cette philo-
sophie a également servi de référence à celles et ceux qui se sont efforcés de desserrer
institutionnellement l’ordre psychiatrique et de favoriser une nouvelle approche de la
folie, comme David Cooper et Ronald Laing, promoteurs anglais de l’antipsychiatrie, ou
comme Franco Basaglia en Italie. Voir Christian DELACAMPAGNE, « De l’existentialisme à
l’antipsychiatrie », Les Temps Modernes, n° 531-533, p. 661 : « Par le seul fait qu’il a ali-
menté la réflexion antipsychiatrique, l’existentialisme a produit, dans le champ médical,
des effets libérateurs — dont l’institution asilaire elle-même s’est vue, à la fin, obligée
d’intégrer certains aspects ». Voir aussi Raoul KIRCHMAYR, « La critique du corps “ fou ”.
L’héritage de Sartre dans la psychiatrie de Franco Basaglia », Communication au Collo-
que annuel des Études sartriennes du 24-25 juin 2011. Nous remercions Raoul Kirchmayr
de nous avoir permis de lire sa communication.
23. Betty CANNON, Sartre et la psychanalyse, op. cit., p. 279.
24. Ce point théorique central va engendrer une ligne de fracture politique dans le
féminisme français et, au-delà, entre un féminisme différencialiste ou essentialiste, se
réclamant principalement de la psychanalyse, et un féminisme universaliste, reconnaissant
en Simone de Beauvoir une de ses inspiratrices. Voir Chritine DELPHY, « L’Invention du
“ French Feminism ” : une démarche essentielle », in Christine D, L’Ennemi prin-
cipal 2. Penser le genre, Paris, Syllepse, Coll. « Nouvelles Questions Féministes », 2001,
p. 319-358. 24 Pierre BRAS et Michel KAIL
psychanalystes femmes, ont accepté de se réunir et de se confronter aux
textes de Beauvoir, ce qui constitue une nouveauté bien venue. Freud et
Beauvoir sont deux grands créateurs de concepts et de théories qui n’ont
pas hésité à s’impliquer dans leurs analyses, Freud pratiquant l’auto-ana-
lyse et Beauvoir se racontant dans ses mémoires — nous songeons no-
tamment à l’approche de leurs rêves respectifs. C’est certainement dans
ce rapport à soi sans complaisance, ressort d’une argumentation rigou-
reuse, qu’une conception originale pourrait être trouvée en se nourrissant
de l’une et l’autre œuvre. Ce numéro marque, espérons-le, un premier pas
en ce sens.
Au-delà de cette concurrence, il est significatif que des psychanalystes
se soient intéressés à l’œuvre de Beauvoir, œuvre qui s’est élaborée à par-
25tir de la liberté de son auteure, qui refusait le déterminisme social . Li-
berté qui a permis à Beauvoir de conduire, d’analyser et de faire partager,
en en rendant compte à la manière d’une enquête, une vie… qu’elle
n’aurait pas dû avoir.
Pierre BRAS et Michel KAIL
* * *




25. Sur la signification de ce « refus du déterminisme social » de plus amples dévelop-
pements seraient nécessaires. Précisons, cependant, qu’il s’agit pour Beauvoir de « déréa-
liser » un tel déterminisme, au nom de son antinaturalisme, et de ne lui accorder qu’une
validité performative. La notion de déterminisme social est, en effet, solidaire de la notion
du « sujet » de la « philosophie du sujet » ; « sujet » que l’on installe après coup dans un
« contexte », supposé peser sur lui de l’extérieur. Dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir a
substitué à cet ensemble conceptuel sociologisant, un ensemble articulé sur la notion de
« situation », qui permet d’échapper à la fameuse antinomie de la liberté et de la nécessité.
Simone de Beauvoir et la psychanalyse
La célébrité de Simone de Beauvoir ne repose pas sur la psychanalyse.
Elle n’y a pas laissé son nom. Aussi l’intitulé de ce colloque a-t-il pu
surprendre. On constatera, à la lecture des Actes publiés dans ce volume,
comment et combien les intervenants du colloque ont trouvé matière à
ranimer l’actualité de la question : Beauvoir et la psychanalyse.
Tout a commencé, en 2008, à l’occasion du centième anniversaire de
sa naissance, par des marques d’intérêt portées à la bibliographie raison-
née qu’elle consacre à la psychanalyse dans Le Deuxième Sexe. On pou-
vait aisément y percevoir, au-delà du souci méthodique et de la perspec-
tive critique, une résonance à l’œuvre de Freud, celle de ses contemporains
et ses successeurs parmi lesquels, tout particulièrement, Jacques Lacan.
On sait qu’historiquement, disons même socialement, Simone de Beauvoir
a appartenu à une génération d’intellectuels qui tous, même ceux qui fu-
rent étrangers à la cause de la psychanalyse, avaient lu Freud et côtoyé
Lacan à un moment ou à un autre de leur parcours. Dans les années vingt,
aucun intellectuel engagé dans ses humanités n’ignora la psychanalyse et
ses œuvres majeures.
Simone de Beauvoir prolongea sa connaissance par des lectures, son
passe-temps favori depuis l’enfance. L’article précoce de Lacan, paru en
1938 dans L’Encyclopédie française, sur « Les complexes familiaux dans
1la formation de l’individu » retint son attention. On y trouve un argu-
2ment essentiel relatif au Stade du miroir que Lacan exposa brièvement
deux ans plus tôt au congrès de psychanalyse à Marienbad. Ernest Jones,
le biographe de Freud et président du congrès, ne lui permit pas de dépas-
ser le temps de parole alloué à chaque orateur.
Dans Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir s’attarde sur le rapport
de l’enfant au miroir. Elle l’inclut dans la genèse de ce qui, à ses yeux,

1. Reproduit in Jacques LACAN, Autres écrits, Paris, Éditions du Seuil, « Champ freu-
dien », 2001.
2. « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, telle qu’elle nous est
révélée dans l’expérience psychanalytique », in Jacques LACAN, Écrits, Paris, Éditions du
Seuil, 1966, p. 93-100.
o L’homme et la société, n 179-180, janvier-juin 2011 26 Danièle BRUN
fait obstacle au devenir femme. « Il semble, écrit-elle, que ce soit à partir
du moment où il [l’enfant] saisit son reflet dans les glaces — moment qui
coïncide avec celui du sevrage — qu’il commence à affirmer son iden-
tité : son moi se confond avec ce reflet si bien qu’il ne se forme qu’en
3s’aliénant. »
En privilégiant cette partie du texte, Simone de Beauvoir entre sponta-
nément en résonance avec le thème, cher à Lacan, de l’inévitable aliéna-
tion du petit d’homme dans le processus de sa découverte du semblable.
Un thème ou plus exactement une thématique qu’il reprend dix ans plus
tard dans deux congrès qui ont fait date, l’un à Bruxelles et l’autre à Zü-
rich que Simone de Beauvoir, à l’évidence, ignora. Quoi qu’il en soit, une
coïncidence de dates mérite d’être rappelée. On sait en effet, qu’elle achè-
ve son manuscrit en 1948 et elle appelle Lacan, qu’elle n’avait plus revu
depuis des années pour avoir son avis sur la part psychanalytique de son
texte, notamment sur la bibliographie et sur le long chapitre intitulé « For-
mation ». Il est très occupé, préoccupé peut-être ou intéressé par la polé-
mique que soulève Beauvoir, et il lui dit que leurs rencontres devront
s’écouler sur quelques mois. Elle refuse. Elle et lui ont une vision diffé-
rente du temps nécessaire à la rencontre : il lui parle de quelques mois,
elle se dit prête à quatre rendez-vous. Quelque influence qu’ait pu exercer
son livre sur la manière de concevoir la sexualité féminine ou, comme le
rappelle Elisabeth Roudinesco, sur la tenue d’un congrès que Lacan con-
sacra à cette question dix ans plus tard en 1958, les psychanalystes ne
mentionneront jamais Le Deuxième Sexe que ce soit pour sa bibliographie
raisonnée ou pour ses positions sur l’aliénation de la femme.
Il reste, autre fait marquant, que si Beauvoir a retenu le rôle du miroir
et du reflet sur le moi de l’enfant, elle lui consacre une étonnante note de
bas de page dans le chapitre intitulé « Formation » où elle privilégie une
expression qu’emploie Lacan dans son texte selon laquelle « le moi garde
la figure ambiguë du spectacle ». Il s’agit d’un rappel effectué de mé-
moire sans retour au texte où la phrase se dessine de façon différente. La
voici : « Disons, écrit Lacan, que le moi gardera de cette origine la struc-
4ture ambiguë du spectacle qui, manifeste dans les situations plus haut
décrites du despotisme, de la séduction, de la parade, donne leur forme à
des pulsions, sadomasochiste et scoptophilique (désir de voir et d’être
5vu), destructrices de l’autrui dans leur essence. »

3. Simone DE BEAUVOIR, Le Deuxième Sexe II, Gallimard, « Folio-Essais », 1986,
p. 15.
4. Souligné par moi
5. Jacques LACAN, Autres écrits, op. cit., p. 43. Simone de Beauvoir et la psychanalyse 27
S’agissant du spectacle, la confusion, sinon le lapsus, entre figure et
structure est loin d’être indifférente. Car avec Beauvoir, nous ne sommes
pas sortis du spectacle. Il traverse son histoire, sa pensée, sa vie, son œu-
vre et ses amitiés. C’est avec elle, pour et par le spectacle, que ce collo-
que a été conçu. Chacun, à sa manière, en a traité pour restituer l’origi-
nalité d’un propos et d’une structure, celle de Simone de Beauvoir, qui, à
sa manière, marqua son époque et son siècle. Que tous les auteurs et in-
tervenants en soient ici remerciés.
Danièle BRUN
* * *


Annales
Histoire, Sciences Sociales
Savoirs de la littérature
o n2 mars-avril 2010
Sommaire
Exemplarité
Jérôme David
eUne « réalité à mi-hauteur ». Exemplarités littéraires et généralisations savantes au XIX siècle
Barbara Carnevali
Mimesis littéraire et connaissance morale. La tradition de l’« éthopée »
Fiction
Frédérique Aït-Touati
Penser le ciel à l’âge classique. Fiction, hypothèse et astronomie de Kepler à Huygens
Sebastian Veg
Quelle science pour quelle démocratie ? Lu Xun et la littérature de fiction dans le mouvement du 4 mai
Historicité
Étienne Anheim
Julien Gracq. L’œuvre de l’Histoire
Emmanuel Bouju
Exercice des mémoires possibles et littérature « à-présent ». La transcription de l’histoire dans le roman
contemporain
Chronique
Patrick Boucheron
« Toute littérature est assaut contre la frontière ». Note sur les embarras historiens d’une rentrée littéraire
Histoire et littérature (comptes rendus)
Fictions (comptes rendus)
Résumés / Abstracts
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Histoire, bibliographie

Vol. 28, n° 2
Mars Juin 2010
Sommaire
Santé au travail : une méconnaisance durable
Danièle Carricaburu Méconnaissances de la santé au travail
Emmanuel Henry
Serge Volkoff Statistiques « ouvertes » et ergonomie
« myope » : combiner les niveaux
d’analyse en santé au travail
Dominique Lhuilier L’invisibilité du travail réel
et l’opacité des liens santé-travail
Jean-Claude Devinck La lutte contre les poisons industriels
et l’élaboration de la loi
sur les maladies professionnelles
Annie Thébaud-Mony Les fibres courtes d’amiante sont-elles
toxiques ? Production de connaissances
scientifiques et maladies professionnelles
Nina Saadé Conditions de travail et congé maternel
Pascale Salameh au Liban (Note de recherche)
Bernadette Barbour
Notes de lecture
La rédaction a reçu
2010
94 86
100 116 124
225 241 249
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