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Six Années à l'île Bourbon

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Nous n’aperçûmes la ville que quand nous y fîmes notre entrée, car, située sur le penchant de deux collines, elle se dérobe à l’œil du voyageur qui la cherche. Elle se déploie sur les deux rives de la Penfeld, qui forme son beau port. Brest est à sa gauche, Recouvrance à sa droite. Les deux versants sont coupés par trois vallons ; celui de la Villeneuve, où l’on voit le bassin creusé à l’entrée du port, se prolonge vers la place de la Tour-d’Auvergne ; les rues, tracées d’après les plans de Vauban, sont d’un grand effet.

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À propos de Collection XIX

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Un coup de mer vient assaillir le bâtiment. (Page 7.)

Abbé Macquet

Six Années à l'île Bourbon

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

ARRIVÉE A BREST. EMBARQUEMENT. — TEMPÊTE

Nous n’aperçûmes la ville que quand nous y fîmes notre entrée, car, située sur le penchant de deux collines, elle se dérobe à l’œil du voyageur qui la cherche. Elle se déploie sur les deux rives de la Penfeld, qui forme son beau port. Brest est à sa gauche, Recouvrance à sa droite. Les deux versants sont coupés par trois vallons ; celui de la Villeneuve, où l’on voit le bassin creusé à l’entrée du port, se prolonge vers la place de la Tour-d’Auvergne ; les rues, tracées d’après les plans de Vauban, sont d’un grand effet. Le second vallon, du côté de Recouvrance, également sinueux, est plus petit. Le troisième est celui où coule la rivière de Kérinou, qui se jette dans le port à la Tonnellerie.

Renseignés sur l’aspect général de la ville, nous nous dirigeâmes vers l’orphelinat, où nous étions attendus. C’est l’hôtel de tous les missionnaires en partance pour les divers points du monde. Qu’il était bon de retrouver sa cellule du séminaire, et, en outre, de saintes religieuses pour nous recevoir. Cela semblait encore meilleur, après un voyage de trois nuits et deux jours en diligence.

Le lendemain de notre arrivée, mes confrères visitèrent la ville ; moi, je reposais tranquillement, lorsqu’on frappa à ma porte : c’était l’aumônier de l’hôpital maritime qui venait me prier de lui rendre le service de le remplacer pendant son mois de vacances. Je me mis aussitôt à sa disposition ; je le suivis, il m’installa dans sa chambre, m’en remit la clef avec tous ses pouvoirs. Mes fonctions consistaient à célébrer les offices, à visiter les malades deux fois par jour, moyennant la chambre, la table, le chauffage et l’éclairage. Le service était fait par les sœurs de la Sagesse.

La bonne sœur, qui était pour moi la Marthe de l’Évangile, me conduisit un jour à la fenêtre, et, me montrant les degrés qui conduisent à la cuisine : « Vous voyez, me dit-elle, ces pas : eh bien, ils sont encore rouges du sang d’une de nos sœurs. Le chef de cuisine, pour se venger d’une réprimande, la saisit par les cheveux et la décapita ; le service de l’hôpital était alors fait par les forçats.

Il fut exécuté le lendemain ; mais quelle scène tragique ! Le fatal instrument est dressé au haut de l’Esplanade ; trois mille forçats sont échelonnés sur les degrés, genoux en terre, leur bonnet jaune à la main ; le condamné est promené dans leurs rangs, le canon sonne le glas, les trompettes marines jettent leurs notes lugubres au vent ; sur la plate-forme, les tambours battent et annoncent que la tête est tombée. Ce récit m’impressionna : Oh ! ma sœur, m’écriai-je, au milieu de quel monde vivez-vous ? — Rassurez-vous, monsieur l’abbé, c’est une exception séculaire ; généralement, nos pensionnaires sont plus dociles et plus polis.

Un certain jour, entra chez moi mon meilleur ami, Antoine Daveluy, le futur martyr ; il venait m’annoncer son départ avec moi sur l’Archimède. Quelle joie pour l’un et pour l’autre, nous avions vécu ensemble au séminaire à Paris : maintenant sur l’Océan, pour se séparer à quatre mille lieues et ne se revoir jamais !

L’ordre d’embarquement arrive enfin ; quelle heure solennelle : rompre tous les liens avec la mère patrie, pour se diriger vers des pays inconnus ! Nous sommes au nombre de huit missionnaires. Quelle vie aventureuse que la vie maritime ! Vous en jugerez par le récit suivant. Je montai à bord de l’Archimède le 20 février 1843. Il était huit heures ; nous nous mîmes à table, prévoyant qu’il fallait déjeuner et dîner pour les jours subséquents ; mais le bâtiment fait un mouvement sur lui-même ; sa cheminée obscurcit le ciel ; le canon gronde, la terre répond ; l’onde écume et se brise à la proue ; la terre de Brest nous fuit. Ma contenance est ferme ; je me promène d’un pas rapide sur le pont, mais je m’efforce en vain de braver le fâcheux élément.

Cependant c’est l’heure du repos, mais je n’en peux prendre ; la nuit est terrible. A cinq heures, je me traîne sur le pont ; il fait un vent affreux ; les flots montent et descendent à donner le vertige. La pluie tombe à torrents ; la corvette craque et se tord comme un serpent ; nous roulons tous de bâbord à tribord. Dieu ! quel noviciat ! Il fallut cependant passer huit jours ainsi ; nous faisions un demi-nœud à l’heure ; deux fois on vire le bord, et il est question de retourner à Brest : si l’on eût effectué ce projet, on eût pu dire : Mare vidit et fugit !

Cependant nous sommes bien mal : figurez-vous un petit carré grand comme une chambrette ; là sont entassées dix-huit à vingt malles ; autour de ce carré sont suspendues des armures ; la chaudière est adossée à l’une de ces parois ; par ce carré on descend à la cale : là est notre salon, notre dortoir ; les uns couchent suspendus dans un hamac ; d’autres par terre, d’autres sur des malles. Le dos rompu, je suis étouffé par la vapeur ; non, je ne reste pas ici ; je prends mon matelas et ma couverture, je me réfugie dans le salon du commandant en cet accoutrement ; je m’étends près d’un de mes confrères, aux yeux morts, à la figure blême ; je m’endors enfin au bruit de la tourmente.

Je me réveillai bientôt plus malheureux encore ; l’eau ruisselait à flots dans le salon ; j’émigre cette fois dans le salon des officiers ; là ma position est un peu meilleure ; je pense pouvoir prendre un peu de repos ; ah ! le repos, il n’y en a guère pendant la tempête, car un coup de mer vient assaillir le bâtiment en nous enlevant chaloupes, bastingages et mât de beaupré ; nous pensions sombrer ; et c’est à cette heure solennelle que mon ami Antoine Daveluy, la figure sereine et souriante, entonne le cantique : Je mets ma confiance, que nous accompagnons tous, missionnaires, officiers et marins.

Nous sommes enfin sortis du terrible golfe de Gascogne. La mer abaisse ses vagues ; sa surface devient plus unie ; le vent tourne et nous pousse en avant ; le ciel reprend sa couleur d’azur ; le soleil chasse devant lui les nuages paresseux. Le cœur est plus gaillard. Oh ! que la joie est douce après la souffrance ! Que le calme a d’attraits après la tempête ! Il y a là des émotions qu’on ne peut rendre. Poussés par un vent favorable, nous sommes en vue de Cadix, au bout de trois jours. Dans ce port, nous allons réparer nos avaries que l’équipage estime devoir atteindre dix mille francs.

CHAPITRE II

UN COIN DÉLICIEUX DE L’ESPAGNE. — AU PAYS DES MADONES

Avant de mettre pied à terre, je me retourne vers la France pour lui dire un dernier adieu et mesurer la route si péniblement parcourue. Là-bas, m’apparaît encore la mâle et fière Bretagne qui donna le jour à Chateaubriand, Lamennais, Brizeux, etc. ; je vois encore les bruyères où ils prenaient leurs ébats. Et puis se dressent devant moi, comme d’inaccessibles murailles, ses côtes si sévères. La nature a voulu sans doute proportionner la force de résistance aux atteintes continuelles des vagues. L’aspect tourmenté du rivage, ses effrayantes déchirures, ses nombreuses pointes de terre minées de toutes parts, sa ceinture d’âpres rochers présentent le spectacle le plus imposant, le plus sauvage et le plus mélancolique. C’est sur cette terre de fer que sont situés la Baie des Trépassés et les récifs de la Pointe du Raz et de Penmark, théâtres de tant de naufrages et que les poètes antiques auraient pris pour ces monstres marins qui dévorent les imprudents nautonniers. Et ce ciel gris, sombre et parfois noir comme la nuit ! Hélas ! cette affreuse nuit a pesé sur nous pendant huit jours ! Et les flots en fureur s’élevaient, comme des montagnes, à des hauteurs incommensurables et nous laissaient retomber dans des abîmes insondables. On ne s’entendait plus à bord : le silence était aux hommes, la voix à la tempête. De temps à autre, d’horribles éclairs sillonnaient le ciel blafard et éclairaient cette affreuse scène. C’est après une de ces commotions que notre futur martyr en appela à Marie ; je vois encore ses yeux attachés au ciel, son front si pur et si candide ! Grâce à lui, l’Étoile des mers descendit des cieux et vint se poser sur la proue de notre vaisseau ; oui, c’est Marie qui nous a introduits dans cette immense rade, où toutes les flottes de l’Europe seraient à leur aise. Je me retourne : quel spectacle ravissant ! De nouveaux cieux ! de nouvelles eaux ! de nouvelles terres ! Et c’est à Marie que nous devons tout cela ! De son royaume de France, elle nous a conduits en Espagne. Dieu ! que ce ciel d’Espagne est pur ! que son soleil est radieux ! que ses montagnes à la croupe arrondie et azurée sont belles ! Comme ses immenses plaines verdoyantes sont gracieusement encadrées par les Pyrénées. Pourtant il faut le proclamer : En tout, le Seigneur est admirable ; hier, nous nous écriions avec le Prophète : Mirabiles et stationes maris, mirabilis in altis Dominus ! Aujourd’hui, devant l’incomparable Andalousie, nous redisons : Benedicite, cœli, Domino ! Benedicite, aquæ, Domino ! Benedicite, sol et luna, Domino ! Benedicat terra Dominum ! Tout nous invite à descendre sur cette riche terre, surnommée le pays des Madones ; nous devons bien un pèlerinage à la bonne Madone.

Je monte de suite à bord du Rapide en partance pour Séville, car vous ne comprendriez pas mon indifférence pour la merveille de l’Espagne. Je connais tant le fameux proverbe espagnol : Qui n’a pas vu Séville n’a rien vu dans le monde ! Le signal est donné. Je navigue sur les eaux du Bœtis des anciens, aujourd’hui le Guadalquivir, rivière calme et dormante ; la lenteur de son cours lui donne une certaine majesté. Les rives qu’il baigne sont délicieuses : il se plie et se replie en tous sens, s’égare et se joue parmi les lauriers-roses, les grenadiers, les citronniers, les myrtes, les orangers, les palmiers et quelques plants de canne à sucre. Quelquefois, les orages enflent subitement ses eaux jaunâtres et les changent en torrent. Je voudrais pouvoir vous peindre ses bords enchanteurs, ses milliers de canards et d’oies sauvages ; le pluvier, le cormoran et le flamand, les familiers de ces parages, qui se jouent au-dessus de nos têtes. Ici, la terre n’est pas sillonnée par la charrue : elle est vierge et laissée à toutes ses énergies fécondes ; aussi quels plantureux et immenses pâturages ! Non, la délicieuse Mantoue n’en offrit jamais de pareils au poète romain. Il me faisait plaisir d’y voir caracoler, parmi les troupeaux de bœufs et moutons, l’Andalou léger comme le vent. Portant mes regards au-dessus de ces riants chaînons pyrénéens, qui encadrent cette Andalousie, à nulle autre pareille, j’aperçois ces sierra, dont les Espagnols sont si fiers. Cependant, il est certain que les Pyrénées sont, en comparaison des Alpes, une chaîne d’importance secondaire. Aux Alpes donc, les grands pins, les gigantesques pyramides, les énormes massifs, se dressant dans leur superbe et fière majesté, hérissant leurs crêtes de pitons, d’aiguilles et de dents ! Aux Pyrénées, les cônes étroits, les croupes arrondies posées sur les bourrelets de soutènement ; pourtant elles ont aussi leurs beautés propres ; à elles, les collines mollement ondulées, toutes couvertes de forêts de hêtres, gracieux paysages qui rappellent les sites allemands ; à elles, ces rochers blanchâtres ou calcinés, tapissés de chênes-lièges poudreux, d’oliviers au feuillage pâle ; à elles, ces cirques immenses de Troumouse, de Bielsa, de Gavarnie, environnés de gradins où pourraient siéger des nations entières ; à elles, ces tours, ces murailles, ces escaliers dignes d’un peuple de géants !

Cela dit sur l’encadrement de cette incomparable province, ramenons nos regards sur ses parures mille fois variées et toujours aussi séduisantes. Voyez-vous là-bas, sur ces douces pentes, s’étager ces blanches et coquettes maisons ? Ce sont de beaux villages, de petites villes, rappelant les plus grands noms des héros antiques ; on les nomme : la Scipiona, la Pompeia, la Juliana. Et tout autour de ces riantes villas, mille coteaux verdoient et se dorent des riches vignes de Xères, de Moscatel, de Pakorret et d’Alicante. Ici, un printemps perpétuel : le grenadier, le citronnier, l’oranger, le bananier sont toujours en fleurs ou couverts de fruits.

J’arrive à Séville par la porte del Triana ; deux vers résument l’histoire de cette cité :

Condidit Alcides, renovavit Julius urbem,
Restituit Christo Fernandes tertius heros.

 

Hercule la fonda, le grand Jules la transfigura,
Le héros Ferdinand III la rendit au Christ.

Je reconnais aux arabesques découpées au fronton que les Arabes et les Maures ont passé par là. Les rues, étroites et tortueuses, sont bordées de palais et d’élégantes maisons, qui accusent toutes la main ingénieuse de ces peuples nomades ; on dirait qu’ils y ont passé la veille, tant le climat est conservateur, sous ce ciel inondé d’air et de lumière. Les fenêtres, garnies de fortes grilles en fer, sont closes à l’aide de rideaux d’un riche tissu, aux couleurs éclatantes et bariolées, comme au temps des Maures. Dans l’épaisseur des murs, les azulejos, ou faïences couvertes de couleurs et d’émaux où domine l’azur, sont incrustés en compartiments variés. J’étais enthousiasmé, tout parlait à mon imagination ; mes oreilles étaient étourdies par mille cris que je ne comprenais pas ; mes yeux ne laissaient rien échapper. Cette ville est tout à fait originale ; elle n’a aucune ressemblance avec nos villes de France. Ici, c’est le style babylonien : beaucoup de petits jardins sur les toits ; il n’est pas une maison qui n’ait son gracieux balcon pour venir, le soir, respirer l’air embaumé par la myrthe ou la violette : pas une qui n’ait sa madone, à la place la plus voyante, et, chaque soir et chaque matin, toute la famille entoure la bonne Vierge et la prie à haute voix ; on n’oublie pas qu’on est dans la patrie des Dominique, des Thomas d’Aquin et des Ignace de Loyola. En parcourant la ville, j’arrive à une promenade publique. Je fus étonné de la foule qui s’y pressait ; tout m’y intéressait : le costume, la conversation et les diverses attitudes.

Le jeune Andalou me faisait plaisir à voir : un petit chapeau rond, aux bords retroussés, surmonté de deux jolis pompons, à l’oreille gauche, lui donne une physionomie crâne et ouverte ; un large manteau, au petit collet, est négligeamment rejeté sur son épaule gauche. Ses cheveux sont châtains, ses yeux noirs comme l’ébène, et brillants comme l’étoile de Saturne ; sa démarche est souple et légère, il paraît pourtant grave et réfléchi ; il est fier, son salut cependant a bien aussi sa grâce. Dans la conversation, il me paraît vif et animé ; sa langue a une grande volubilité ; auprès d’une femme, il se rappelle qu’il est du pays de la grande chevalerie. Le costume de l’Andalouse est à peu près le même que celui de la Française ; la coiffure est différente et bien plus modeste. Le front découvert, les cheveux élégamment bouclés, une écharpe est attachée au sommet de la tête avec une épingle d’or ; par dessus, une mantille, richement brodée, retombe, en capricieuses ondulations, jusqu’au-delà de la ceinture ; leur physionomie se dessine gracieusement sous ce beau voile. Leur parure est toute de soie noire, et, comme elles ont le teint blanc, la beauté de leur type grec en ressort beaucoup plus. Elles sont très modestes ; ce qui me frappa fut de les voir se rendre à l’église, le chapelet à la main, et le récitant pieusement au milieu des rues.

Cette étude de mœurs me conduisit à l’Alcazar, l’ancien palais des rois maures. Je fus d’autant plus curieux de visiter ce monument que j’avais à peine l’idée des constructions arabes. Vous ne sauriez imaginer la patience qu’il faut pour orner le sérail d’un sultan. L’édifice n’offre à l’œil rien d’imposant ; mais entrez, et vous comprendrez toute la puissance fanatique du Prophète. Il n’y a pas une petite pierre qui ne soit sculptée, pas un morceau de bois qui ne soit ciselé. Les sujets sont ou des feuilles, des fleurs, des coquillages, des armures, ou des monuments en miniature. Ici, pas un être vivant : le Coran les anathématise. Le tout est distribué en compartiments et entouré de sentences tirées du livre du Prophète.

Mais mon but principal est un pèlerinage à un des plus insignes sanctuaires de Marie. Me voici en face de cette fameuse Giralda, la rivale de la tour des Azinelli de Bologne et de celle de Saint-Marc à Venise. Le roi Ferdinand y est monté en carrosse, moi j’en ai scandé la rampe jusqu’à la hauteur de 106 mètres, et, à son sommet, une belle inscription, formée de lettres enluminées, l’entoure comme une couronne : Nomen Domini fortissima, turris, le nom du Seigneur, y lit-on, est comme une tour très forte. Quel dommage, signor, me dit mon cicerone, que vous ne soyez pas ici un jour de Pâques ou de la Fête-Dieu ! Vous verriez notre Giralda briller de mille feux, annonçant au loin l’allégresse publique et donnant le signal des illuminations et des girandoles ; et instantanément tous les palais, tous les monuments s’illuminent ; au frontispice de toutes les maisons, toutes les Madones brillent des plus beaux feux ; de toutes les terrasses, de tous les balcons descendent des flots d’harmonie ; et, dans les moments silencieux, le rosaire de Dominique est récité avec des accents incroyables de piété. 0 nuit inénarrable ! ô foi ardente et démonstrative des Espagnols !

J’admire le temple avant d’y faire mon entrée : quelle masse imposante ! A Notre-Dame de Séville, disent les Espagnols, la majesté ; à celle de Léon, l’élégance ; à Saint-Jacques en Gatin, la force ; à celle de Tolède, la richesse. La cathédrale de Séville offre un assemblage de tous les styles usités en Espagne. Voyez plutôt, au nord, cette vieille muraille mauresque, couronnée de créneaux et de mâchicoulis, soutenue par de lourds contreforts. Toutefois l’ensemble de l’édifice appartient aux XVe et XVIe siècles ; c’est un des plus beaux monuments de l’Espagne. Les proportions en sont grandioses : 132 mètres de longueur sur 96 de largeur ; voûte en coupole, à 52 mètres d’élévation, sept nefs, les chapelles latérales comprises : c’est un vrai monde ! Et ce monde est éclairé par quatre-vingt-treize fenêtres historiées par des maîtres tels que Charles de Bruges, Arnauld de Flandre ; aussi quels effets merveilleux ses vitraux produisent-ils sous les rayons radieux du soleil de l’Andalousie ! On est inondé sous une pluie d’arabesques, de perles et de pierreries aux mille couleurs variées. Dieu ! que l’on prie bien dans ce temple, surtout quand on est aux pieds de la Vierge d’Alonzo-Cano ou du saint Joseph de Murillo ! Je renonce à vous décrire le rétable du maître-autel, prodige de patience et de goût. Tout est en bois de cèdre et composé de quarante-quatre panneaux finement sculptés ; c’est l’œuvre de soixante-huit années. Et ces orgues, qui couvriraient de leur tonnerre plus de de dix mille voix humaines ! Je laisse de côté les chapelles, où l’on pourrait faire une étude complète l’art espagnol. Passant devant la tombe de Ferdinand Colomb, fils du célèbre Christophe et fondateur de la Bibliothèque colombine, je salue en lui l’ombre du grand homme. Puis je vais me prosterner devant l’étendard d’Espagne et l’épée victorieuse de saint Ferdinand ; je me retire, émerveillé, en répétant : O vaillante Espagne ! ô Andalousie ! ô foi et amour des Espagnols pour la bonne Madone !

CHAPITRE III

GORÉE. — LE ROYAUME DE DAKAR

A notre départ de Cadix, le temps était magnifique ; comme le vent soufflait toujours à l’arrière, nous laissâmes la vapeur et nous déployâmes toutes nos voiles après avoir laissé Gibraltar sur notre gauche. Il n’y eut rien de remarquable dans notre traversée de Gorée. Peu de jours après, nous découvrîmes la belle et sauvage Ténériffe.

Belle certainement, car la coupe de ses rochers est svelte et gracieuse. Non, le meilleur architecte ne dressera jamais une ogive plus hardie et plus élégante ! Quel coup d’œil ravissant offrent ces mille clochetons essayant de se surpasser les uns les autres ; puis, derrière cette sorte de galerie, se prolonge une lourde et imposante chaîne de rochers. L’aspect a quelque chose de sauvage, car l’œil ne se repose que sur des pierres ; l’on aperçoit bien quelques carrés de maïs, un palmier chétif, une grotte blanche au flanc d’un rocher. Le cœur s’attriste en voyant de pauvres humains se réfugier dans des réduits aussi solitaires, des familles enfermées entre une muraille de rochers, et la vague qui mugit en s’approchant du rivage.

Nous tournons l’île, impatients de découvrir la ville de Santa-Cruz ; nous apercevons quelques maisons à plate-forme ; nous croyons retrouver Cadix. La position de cette ville est riante, mais l’intérieur est triste et peu animé, les mendiants nous assiègent, les femmes ont un aspect repoussant ; elles se coiffent à l’espagnole, mais, par une sotte bizarrerie, elles s’affublent d’un énorme chapeau d’homme.

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