//img.uscri.be/pth/cf7225b6e5ae70771459603f1e061bcd800eac58
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI - PDF

sans DRM

Six millions d'euros d'amour pur

De
242 pages

Convaincu que l'amour désintéressé est le seul sens possible de la vie, le fils d'un avocat réputé meurt à 24 ans dans un accident en léguant l'intégralité de ses biens à une œuvre caritative. Son père, également féru de philosophie, s'oppose à la délivrance du legs par tous les moyens, en cherchant à prouver qu'un amour aussi « pur » est forcément illusoire...

Tout au long de ce contentieux implacable, chaque partie utilisera non seulement les ressources de l'arsenal judiciaire mais aussi -et surtout- les arguments des plus grands penseurs. En effet, tel qu'il est rédigé, le legs n'aura de valeur juridique que si l'on parvient à démontrer qu'un amour authentiquement désintéressé peut vraiment exister en ce monde.


Voir plus Voir moins
Couverture
Copyright
Cet ouvrage a été composér Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-332-93637-0
© Edilivre, 2015
dicace
A la manhoué des bois et des sous-bois
Prologue
Mon si beau métier d’avocat, tu as pourtant bien failli réussir à me phagocyter corps et âme ! Et j’avoue que toutes ces modes, tous ces gadgets, toutes ces pubs qu’il faut sans cesse subir pour « rester dans le coup » m’auront aussi pas mal azimuté. Mais il est hors de question que je finisse ma vie sans avoir tout fait pour comprendre le sens delacar franchement, n’est-ce pas le seul défi vraiment intéressant ? Et pourquoi vie, cette quête serait-elle nécessairement vaine et prétentieuse puisque l’intelligence n’a pas a priori de limite… La vie ne pourrait-elle pas précisément avoir pour but de nous demander cette recherche de son propre sens ? De grands penseurs s’y sont certes déjà attelés, mais – curieusement – leurs réflexions ne parviennent pas à me satisfaire. Excuse-moi Gottfried, mais la question fondamentale n’est pas « Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien », car justement « rien » n’existe pas, même comme simple hypothèse ! Pardon à Emmanuel, Friedrich, Karl, et même à toi Platon, mais pourquoi négligez-vous la seule valeur qui vaille en ce monde, celle de l’autonomie de l’individu, électron libre de l’univers ? Désolé Frédéric, Martin, Jean-Paul, Albert : vous n’avez pas vu la transcendance, et celle dont parlent René ou Baruch reste terriblement abstraite. Mais merci, Vladimir, d’avoir établi que l’éternel peut exister dans l’éphémère… Igor et Grichka, vous vous extasiez à juste titre sur l’extraordinaire ordonnancement du monde mais sans vous soucier de savoir s’il peut connaître un aboutissement, ni quel but peut bien rechercher le dieu dont vous discernez pourtant le visage et la pensée. Ne peut-il donc exister un terme irréversible à toute chose ? N’avons-nous pas le spectacle de bornes absolues à l’infini, comme ce 3 qui borde irrévocablement sur la gauche la série – pourtant incommensurable – des chiffres de ? Pardon surtout à toi, Jésus, mais pourquoi n’as-tu jamais expliqué ce qu’est exactement l’Amour ? Il est vrai que si l’amour vient de ton Royaume, qui « n’est pas de ce monde », alors les raisons du cœur échappent forcément à la raison dans notre système de pensée humain, prisonnier de l’« incomplétude » démontrée par Kurt dans son célèbre « théorème de Gödel ». Mais dans le récit de la création du monde, la Genèse ne dit pas que Dieu créa l’amour. Ne pourrait-il pas s’agir en réalité d’une création de l’homme, et de lui seul, dans un cosmos jusqu’alors dépourvu de toute émotion ? En ce cas, la pureté de l’amour « vrai » – si bien sûr il existe – cesse d’être un mystère divin, et notre intelligence terrestre est qualifiée pour tenter d’expliquer la raison et la substance de cette merveille inouïe : – seule perfection née de l’homme (même s’il a lui-même du mal à la comprendre) ; – et seule nouveauté dans l’ordonnancement de l’univers qui mérite d’être ajoutée depuis cette terre à l’Information intégrale et dématérialisée de l’avant « big-bang », par le vecteur de notre âme elle aussi immatérielle… Autrement dit, l’inverse du « mythe de la caverne » !
Première partie
1/1 Je savais bien que certains jours tout peut basculer, mais je ne me doutais pas vraiment à quel point. Un dimanche matin, je suis en train de composer sur mon piano numérique, dans la pièce aménagée au grenier de notre maison. Comme d’habitude pendant mes phases de création, je n’ai absolument pas vu le temps passer : toutes ces idées « pêchées » ces derniers jours au fil de mes états d’âme et retenues captives dans les méandres de mon esprit, demandent impérieusement à « accoucher » sur l’écran de mon programme de notation musicale, et une fois de plus le puzzle se met en place. J’exulte de sentir cette beauté qui naît au monde, qui dès sa sortie de moi n’est déjà plus moi et a désormais sa propre vie, sa propre force… Mais tout à coup je m’inquiète, car il est 13 heures et ma femme et mon fils ne sont toujours pas rentrés de leur promenade en forêt. Habituellement, elle a déjà fini de préparer le repas dominical, auquel nous tenons tant. Un mauvais pressentiment s’installe dans ma tête, sachant combien cette route est dangereuse, surtout si elle lui a laissé le volant… Avant même d’avoir pu appeler sur leur portable, voici que le pire arrive quand sonne mon maudit téléphone et qu’une voix inconnue m’informe qu’ils ont eu un accident ! Le ciel s’effondre sur moi : ils sont morts tous les deux sur le coup !!! Oui, c’est bien ce que mes oreilles ont entendu même si mon esprit ne peut encore l’admettre. Dans un état second, j’accours au centre hospitalier où l’on me dirige vers ce lieu – oublié depuis le décès de mes parents et de mon frère cadet – dont je redécouvre l’horrible nom de chambre mortuaire. En marchant dans ces longs couloirs, je réalise que mon visage est inondé de larmes et de sueur et qu’habillé comme je le suis, je dois vraiment avoir l’air d’un fou. On les a placés côte à côte, et pour la première fois depuis des décennies, j’éclate en sanglots comme un petit garçon. Je me croyais prêt à tout, détaché d’eux suffisamment depuis toutes ces années de routine, de désaccords, de disputes… mais c’était faux, totalement faux : le choc de les voir ici est terrifiant. Seul le contact de leurs mains, la caresse de leurs fronts, de leurs cheveux, finissent par ramener en moi un peu de paix, entrecoupée d’instants d’effroi à chaque vision de leurs visages vides, absents, défigurés. Je demande à rencontrer les secouristes qui sont intervenus sur le lieu de l’accident, mais ils ne sont plus là. Heureusement, je peux parler à l’interne de garde qui a constaté officiellement leur décès : il m’explique qu’une voiture arrivant en sens inverse, à très vive allure alors qu’elle effectuait un dépassement, n’a pas pu se rabattre à temps. Le choc frontal a été d’une violence inouïe et la voiture de ma femme n’est plus qu’un amas de ferraille. Ni les ceintures de sécurité, ni les airbags, n’ont suffi pour éviter cette issue fatale. Je ressens aussitôt un brutal accès de haine contre l’auteur de l’accident : j’espère qu’il est mort lui aussi et si possible qu’il a souffert avant ! Mais on me dit qu’il va s’en tirer, malgré de multiples fractures, tout comme les occupants du véhicule qu’il était en train de doubler. Je reste près de ma femme et de mon fils une éternité, à peine interrompue par les formalités réclamées par le service administratif de l’hôpital qui me remet les certificats de décès : le médecin urgentiste y a mentionné une même heure approximative pour leur mort – environ midi – ce qui doit correspondre au moment où les témoins ont alerté le SAMU. Pour les appels téléphoniques et toutes les démarches, je décide d’attendre demain lundi depuis la maison. Vu le peu de famille qui nous reste et la misère actuelle de nos relations, personne n’a vraiment besoin d’être dérangé en ce dimanche… Vers 9 heures du soir, je me résous à rentrer chez nous. Mais comment supporter cette première nuit sans eux ? Je n’ai pas le courage de regarder ces pièces de la maison où je les voyais tous les jours. Et je n’ai plus la moindre idée de ce qu’est manger… En voyant sur la
table les restes du petit déjeuner de ce matin, j’ai l’impression que rien n’a pu réellement se passer, et je hurle que cette vie n’est que pure folie ! Je descends dansma chambre (comment ai-je pu m’accommoder de faire ainsi « lits séparés » au motif futile de ne surtout pas gênermon sommeil tellement précieux pour le rendement de mon travail au bureau, alors qu’il ne tenait qu’à moi de prendre ma femme tous les soirs dans mes bras ?). Avant de m’effondrer, je double d’entrée la dose habituelle des tranquillisants que j’utilise les veilles de rendez-vous importants pour tenir le choc dans ma vie si stressante d’avocat fiscaliste, qui doit toujours être à 100 % de ses moyens intellectuels face aux inspecteurs des impôts ou aux magistrats administratifs… Les cauchemars alternent avec les réveils en sursaut, je guette le retour de mes anciennes crises de tachycardie mais, pour l’heure, je suis seulement anéanti par le désarroi, un désarroi infini jamais vécu auparavant.
Le lendemain très tôt, je sors marcher pour tenter de retrouver mes esprits. Je dois d’abord prévenir ma belle-sœur, même si ses rapports avec ma femme sont devenus exécrables depuis de nombreuses années. Il est vrai que je n’ai plus moi-même aucun contact avec mes trois derniers frères, ni avec ma sœur adoptive, depuis le décès de maman… Je vais aussi prévenir les deux enfants de mon premier mariage. Penser à eux me met soudain du baume au cœur : non je ne suis pas tout seul, nous allons renouer les liens que nous aurions toujours dû garder ! Je dois également contacter l’étude notariale où notre fils prépare son Diplôme supérieur du notariat (pour l’instant, il m’est impossible, pour lui, d’employer le passé alors que, dans mon âme martyrisée, il continue d’incarner totalement l’Avenir !). Et puis, il faut appeler bien sûr mon cabinet pour expliquer la situation, et dire à ma fidèle secrétaire que je vais quand même passer très vite pour organiser mon remplacement sur les affaires urgentes pendant les quelques jours où je serai dans l’incapacité de travailler. Il y aura encore la Mutuelle où mon épouse effectue (effectuait !) ses vacations de médecin généraliste, les caisses d’assurance, et tant de choses encore qui me donnent le vertige. C’est toi, ma chérie, qui t’occupais de tout dans la maison, et je ne sais même plus dans quel recoin de la cave est le compteur d’eau, sans parler du fonctionnement du lave-linge et du lave-vaisselle… Aussitôt après, je contacterai les pompes funèbres : je sais que mon épouse a toujours tenu absolument à un enterrement, alors que notre fils semblait plutôt partisan de l’incinération, mais vu les circonstances je vais réserver une concession au cimetière du sud où ils reposeront ensemble, en attendant que je les rejoigne. Je me souviens soudain avec tendresse de ces moments où ma femme et moi disions nous réjouir à l’idée de nous retrouver ainsi un jour côte à côte pour l’éternité. Faudra-t-il prévoir un office religieux ? Pour moi c’est un réflexe évident en tant que fils de pasteur, même si je n’ai plus mis les pieds dans un temple depuis au moins 30 ans… Ni ma femme ni mon fils n’étaient croyants, mais elle avait gardé les principes de base de l’église catholique malgré l’affront subi, il y a si longtemps déjà, quand l’évêché avait refusé de célébrer notre union parce que j’étais un divorcé : mon premier mariage – bien que protestant – avait eu suffisamment de valeur à leurs yeux pour rendre impossible un nouveau sacrement ! Mais tout ça est si loin aujourd’hui… De toute façon, j’ai besoin d’une cérémonie pour pouvoir commencer mon deuil. Je vais donc contacter le curé de la paroisse voisine, où elle avait vécu depuis son enfance jusqu’à notre rencontre, voici 25 ans. L’après-midi est déjà là. Ma belle-sœur et son fils sont passés les voir en mon absence et ont demandé que j’appelle. Au téléphone, j’en profite pour leur indiquer la date que je viens de fixer avec l’abbé pour les obsèques, et ils m’assurent de leur présence à l’heure dite dans la chapelle de l’hôpital. Heureusement qu’ils seront là, car sinon j’aurais été tout seul de la famille, ma fille étant bloquée dans son lointain Canada, et son artiste de frère injoignable
comme d’habitude. Ma secrétaire et quelques collègues seront bien sûrs présents, ainsi sans doute qu’un ou deux médecins du Centre de santé de la Mutuelle de mon épouse et son Directeur. Puis je fais un saut au bureau où, abruti par le flot incessant des condoléances, je finis par m’affaler sur mon siège, dans l’incapacité totale de regarder pour l’instant la liste impressionnante des appels et messages électroniques accumulés alors qu’il n’est que 16h30 et que je ne suis absent que depuis ce lundi matin !
Cette journée ne veut décidément pas finir : à 20h30 je suis encore au cabinet, à repasser en boucle dans ma tête les invraisemblables événements d’hier, dans une ronde infernale où l’émotion poignante et les souvenirs à fleur de peau alternent avec l’abattement le plus total, puis avec d’intenses réflexions sur notre passé et sur mon pauvre futur… J’ai peur de rentrer à la maison, de devoir fermer à sa place les volets, sentir partout leur présence, côtoyer à chaque instant les traces de leur vie. Tant que je suis encore au bureau, tout reste comme avant ! Je sais qu’il est inutile d’espérer se réfugier ce soir dans ma musique : trop de douleur tue l’inspiration, et c’est seulement dans les périodes de sérénité qu’ont pu éclore mes créations. Je vais plutôt me replonger dans mes bouquins de philo… Dans ma voiture, alors que je me suis enfin décidé à rentrer, je pense au fardeau que va représenter la gestion de tous ces appartements qu’elle a hérités de son père, et dont elle s’occupait si bien, alors que je n’ai moi-même aucun sens pratique et que j’ai horreur de la paperasse à la maison après l’overdose de travail au cabinet où je passe déjà ma vie dans les formalités. Même notre domicile lui appartient entièrement puisqu’elle en a aussi hérité et que nous sommes placés sous le régime de la séparation de biens. Que je le veuille ou non, il va bien falloir désormais que je me retrousse les manches et m’occupe de tout ça, puisqu’en raison du décès concomitant de notre fils je suis en principe le seul héritier. Quoiqu’en fait non ! Après réflexion, il me semble en effet que ma belle-sœur dispose d’un droit de « retour » sur la moitié des biens de mon épouse, car il s’agit de « biens de famille » provenant de leur père. Ce droit de retour, telle que je la connais, elle ne va pas manquer de l’exercer ! Elle se fichera bien de devoir y laisser 45 % en impôt, alors que si elle acceptait de me laisser toute la succession de ma femme, pas un seul sou n’irait au fisc. Mais il n’est pas envisageable une seule seconde de tenter une transaction, car je n’ai jamais de ma vie rencontré quelqu’un d’aussi obsédé par l’argent, bien qu’elle ait déjà tant hérité de ses parents. Selon toute vraisemblance, je ne peux donc m’attendre à recevoir que l’autre moitié des biens, seulement, et il va ainsi falloir organiser le partage. Pourquoi faut-il que tous ces tracas viennent s’ajouter à ma souffrance alors qu’au fond, en dehors de notre domicile, je ne demande absolument rien, étant bien placé pour savoir que trop de patrimoine finit toujours par pourrir la vie ? Dès mon arrivée, après une rapide collation dans un coin de la cuisine, tout seul dans ce silence sinistre qui m’entoure désormais, je renonce finalement à la philosophie pour entrer dans le bureau de ma femme au rez-de-chaussée afin de repérer les dossiers des appartements et commencer, malgré la fatigue, à me familiariser avec tout ça. Je suis désagréablement surpris par la pagaille apparente qui règne : la plupart des chemises sont alignées sur le sol, certaines débordent de factures, lettres et notes en tout genre, mais au bout d’un moment – mes habitudes professionnelles aidant – je finis par m’y retrouver : rien d’urgent en cours, semble-t-il pour l’instant. Mais ma contrariété est brutalement ravivée lorsque, dans l’un de ses tiroirs, je découvre la copie d’un testament « olographe » (manuscrit) dont l’original a été remis à son notaire, par lequel elle a fait de notre fils son légataire universel en m’excluant complètement de sa
succession ! Si celui-ci avait survécu, je n’aurais donc eu droit en tout et pour tout qu’à la jouissance viagère de notre maison d’habitation, minimum prévu par la loi sauf privation expresse par acte notarié qu’elle n’a quand même pas voulu m’infliger !! Certes, je continue de me considérer comme étranger à ses affaires et moralement sans aucun droit sur sa fortune, n’étant qu’une « pièce rapportée », comme on dit vulgairement, et ayant toujours pensé que les seuls biens qui peuvent nous rendre heureux sont ceux que l’on a su soi-même obtenir, par son propre travail. D’ailleurs, la location d’appartements de moyenne gamme tels que ceux-ci rapporte peu une fois payés les impôts et les charges, au regard du travail colossal à fournir pour gérer de tels logements dans un environnement juridique de plus en plus complexe et tentaculaire. Et si l’on confie tout à un administrateur de biens, il ne reste alors vraiment plus grand-chose à percevoir ! Quant aux plus-values lors de la vente des immeubles, elles subissent aujourd’hui une fiscalité presqu’aussi dissuasive que celle qui frappe les loyers… Mais je suis tout de même blessé que mon épouse n’ait même pas jugé utile de m’avertir de ses projets. Il est vrai qu’elle me savait très largement à l’abri du besoin grâce à mon traitement élevé d’avocat salarié « directeur de département », ma future retraite et toutes mes économies. D’autre part, je n’avais jamais caché mon peu de goût pour ses affaires patrimoniales, alors que notre fils – futur notaire – y était naturellement prédisposé. Mais surtout, sa méfiance à l’égard de mes deux premiers enfants avait toujours été quasi maladive : pour rien au monde il n’aurait été question que des immeubles provenant de son patrimoine familial puissent leur revenir à travers moi ! Et en allant jusqu’à me priver de l’usufruit, elle a voulu empêcher toute possibilité pour eux de profiter de la jouissance de ses immeubles à mes côtés, afin que notre fils soit seul maître à bord… Je me dis que, tout compte fait, sa position est compréhensible et que je n’ai pas à m’en choquer : après tout, je ne l’ai pas épousée pour ses biens, et si notre fils avait survécu j’aurais été tellement heureux qu’il reprenne tout, du moment que je pouvais continuer à vivre chez nous… Quoi qu’il en soit, ces dispositions se trouvent dépourvues d’effet par la mort concomitante de notre fils puisque, si je ne m’abuse, les comourants n’héritent pas entre eux. Mais ébranlé psychologiquement par la lecture de ce testament inattendu, je ne peux empêcher mon esprit de vagabonder. Je me rappelle soudain que la preuve exacte de l’ordre des décès reste toujours ouverte, et qu’elle peut être rapportée par tous moyens. Or, si les certificats de décès évoquent une concomitance, ils ne mentionnent néanmoins midi que comme heureapproximative. Je me dis que la situation est finalement beaucoup plus complexe que je ne le croyais, et qu’il serait bon de consulter la consœur de mon cabinet d’avocats qui est spécialisée dans le droit patrimonial.
Le matin suivant, dès mon arrivée au bureau, je frappe à la porte de notre patrimonialiste attitrée, qui accepte de me recevoir aussitôt (l’avantage d’être un directeur !). Elle n’est pas chez nous depuis très longtemps, mais j’ai déjà pu apprécier tant sa compétence technique que le charme discret de cette jeune blonde, dont le regard bleu intense rachète des traits plutôt banals. Nous faisons rapidement le point de mes réflexions d’hier soir. Elle me fait observer que dans l’hypothèse où serait établie la survie du fils à sa mère,fût-ce de quelques secondes seulement, la situation serait complètement chamboulée. En effet ces quelques secondes suffiraient pour qu’il soit considéré juridiquement comme ayant hérité de sa mère et soit ainsi devenu pendant ce bref instant le seul propriétaire de toute sa succession en vertu du legs universel qu’elle a fait en sa faveur ! En effet, il n’existe aucune réserve héréditaire pour l’époux survivant quand son conjoint prédécédé a tout légué à son enfant. Idem pour ma belle-sœur, qui perdrait donc son « droit de retour ».
Du coup, la totalité du patrimoine ainsi revenue à mon fils pendant ce court moment serait aussitôt dévolue à ses propres héritiers. Or, curieusement, je n’aurais alors droit, en tant que son père, qu’à la moitié seulement des biens, l’autre moitié revenant légalement à ses « collatéraux », c’est-à-dire aux deux enfants de mon premier mariage qui sont respectivement sa demi-sœur et son demi-frère ! Certes, il serait plus satisfaisant pour moi de voir ainsi la moitié de la succession échoir finalement à mes propres enfants, dont la vie n’est pas facile et qui n’ont jamais connu l’aisance, plutôt qu’à ma belle-sœur qui possède déjà dix fois plus qu’elle ne le mérite, mais cette situation entraînerait un coût fiscal extrêmement élevé. Alors que les successions entre époux sont totalement exonérées, il s’agirait ici dedeux mutations successives de l’ensemble du patrimoine, chacune entièrement taxable au-delà d’un abattement de 100.000 €. Les droits de succession s’appliqueraient donc deux fois de suite : – d’abord une ponction d’environ 40 % sur la première transmission considérée comme s’étant réalisée de la mère à son fils sur la totalité des biens ; – puis un nouveau prélèvement de près de 35 % sur la moitié du patrimoine me revenant donc désormais de mon fils, et de près de 45 % sur l’autre moitié allant à sa demi-sœur et à son demi-frère ! Au total, c’est près des deux-tiers de la valeur des biens qui partiraient ainsi en impôts, alors qu’en héritant directement de mon épouse, mes droits dans sa succession ne subiraient aucune taxation : à quoi tiennent ces choses… Nous concluons qu’il est clairement préférable de ne pas chercher à discuter l’ordre des décès, et qu’il vaut mieux s’en tenir à l’heure « approximative » de concomitance mentionnée dans les certificats établis par l’interne du CHU. Au moment où j’allais partir après avoir chaleureusement remercié ma consœur, celle-ci me conseille également de contacter rapidement le notaire de mon épouse afin de s’assurer qu’il partagera bien notre analyse. Et elle me parle encore du recours en dommages intérêts pour préjudice moral à entreprendre contre l’auteur de l’accident, qui, en principe, va être diligenté par le service d’assistance juridique inclus dans le contrat d’assurance automobile.
Quatre jours déjà se sont écoulés depuis qu’ils ont quitté brutalement ce monde. La cérémonie funèbre s’est déroulée comme prévu, aussi rapide que discrète mais honorée – outre les gens de la Mutuelle – de la présence d’un professeur de la Fac de droit ainsi que du directeur du DJCE où notre fils avait particulièrement brillé. J’ai pris quelques jours de congés pour m’organiser : la maison est bien trop grande pour un homme seul, mais j’ai décidé d’y rester aussi longtemps que possible, car finalement j’ai besoin de continuer à sentir leur présence dans ces lieux où nous avons été heureux. Comme conseillé par ma consœur, j’ai pris rendez-vous avec le notaire de ma femme : celui-ci, peu contrariant, opine sur notre raisonnement fiscal consistant à s’en tenir à la concomitance des deux décès, mais il m’informe qu’après recherche auprès du fichier central des dispositions de dernières volontés, il s’avère que mon fils avait établi lui aussi un testament olographe ! Déconcerté par cette nouvelle qui m’abrutit, je n’écoute plus que d’une oreille ses explications, mais je retiens qu’il va contacter le notaire parisien dépositaire de ce testament, lequel va en effectuer l’ouverture en sa propre étude. Je dois donc prévoir dès à présent ce déplacement, que nous pourrons faire ensemble par le TGV. Auparavant, il procédera lui-même à l’ouverture officielle du testament de mon épouse à laquelle doit être convoquée ma belle-sœur. De retour chez moi, je me perds en conjectures quant aux raisons pour lesquelles mon fils a jugé nécessaire de rédiger lui aussi un testament… L’idée a certes pu lui venir plus facilement qu’à un autre jeune de son âge en tant qu’étudiant préparant le diplôme supérieur
du notariat et donc plongé en permanence dans le contexte des successions. D’autre part il est vrai que nos rapports, mis à part les considérations professionnelles, étaient loin d’être parfaits : nous n’avions apparemment pas les mêmes idées. Je le percevais, peut-être à tort, comme un enfant gâté, toujours chez nous à 24 ans, un peu « bobo », avec des opinions très politiquement correctes genre « gauche caviar ». Au contraire, malgré mon côté artiste, j’ai toujours eu une sensibilité de droite et un esprit conservateur plaçant au-dessus de tout les valeurs de reconnaissance et de respect. Bien sûr, il ne pouvait pas imaginer disposer si tôt du patrimoine de sa mère : il n’a donc pu logiquement vouloir léguer, en tout ou partie, que ses seules économies personnelles, provenant des dons manuels reçus autrefois de ses grands-parents. Il est ainsi possible qu’il ait souhaité les utiliser en tout ou partie pour consentir un legs à une association caritative ou autre œuvre désintéressée, afin de mettre ses idées si généreuses en application… Je suppose qu’il a voulu également par ce testament écarter par principe sa demi-sœur et son demi-frère, car curieusement il n’a jamais eu l’esprit ouvert à leur égard, sans doute influencé sur ce point par sa mère. Contrairement à moi, ses excellentes connaissances en droit civil l’ont rendu conscient du fait que tant qu’il n’aurait pas lui-même d’héritiers, mes deux premiers enfants bénéficiaient de la moitié de sa succession. Quel drôle de monde où plus personne ne prend le temps de s’intéresser vraiment aux autres et où même mes propres enfants seront restés entre eux des étrangers ! Quoi qu’il en soit, ces testaments successifs accroissent encore ma tristesse, et je n’arrive plus à penser aux deux disparus de la même façon : décidément l’argent corrompt tout, ce n’est pas qu’une simple idée reçue.
Quelque temps après, je suis contacté par le notaire de ma femme qui m’informe de la date du rendez-vous chez le notaire parisien et me précise d’ores et déjà que l’ouverture du testament de mon fils devra avoir lieu en présence d’un représentant d’une association dénommée « Le Secours Chrétien », importante ONG caritative dont l’action humanitaire s’étend au domaine culturel. Il m’offre de commander mon billet électronique à la SNCF en même temps que le sien afin de pouvoir voyager ensemble. Dès cette conversation achevée, j’éprouve le besoin d’aller marcher un peu en ville pour tenter de mettre de l’ordre dans mes pensées : ainsi donc, l’hypothèse que j’avais imaginée se confirme. Mon fils a effectivement décidé de consentir un legs à une œuvre désintéressée, peut-être en réaction contre l’attitude trop réaliste et matérialiste de ses parents, notre tendance à nous replier toujours plus sur nous-mêmes, nos rapports désastreux avec le reste de la famille… Mais, soudain, je frémis d’effroi en repensant à la question de l’ordre des décès des deux comourants : cette question peut devenir finalement déterminante si jamais mon fils – ne pouvant prévoir le drame intervenu et raisonnant donc sur ses seuls petits avoirs personnels en banque – n’a pas pris la précaution d’y limiter expressément son legs. Je m’étonne de prendre autant à cœur ces questions patrimoniales, alors que j’avais jusqu’à présent considéré les immeubles de mon épouse comme une contrainte et une source de complications sans fin, au point d’avoir souvent souhaité qu’elle ne les ait jamais hérités de son père… Mais ces testaments successifs m’ont perturbé et piqué au vif : j’ai l’impression d’avoir été trahi par mes proches et maintenant j’éprouve l’envie de réagir et faire valoir mes intérêts. Quoi qu’il en soit, je ne pourrai y voir plus clair désormais qu’après l’ouverture du testament de notre fils. Pour éviter de trop gamberger, j’ai repris progressivement mon travail au cabinet mais dès que je me retrouve seul je suis désemparé, et depuis tous ces événements je trouve difficilement le sommeil.