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Six mois à Eupatoria

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275 pages

Eupatoria. — Le 17 février. — Le Napoléon ail mouillage.

Le 4 avril 1853, vers cinq heures du matin, le Napoléon, vaisseau à hélice de 92 canons, portant le pavillon du contre-amiral Charner, mouillait à plus d’une demi-lieue marine d’Eupatoria. Nous arrivions de Kamiesh, d’où nous étions parti la veille. Pendant toute la nuit, nous avions marché à petite vitesse, et on avait évité de faire pendant le jour les quarante milles marins qui séparent Kamiesh d’Eupatoria, sans doute pour cacher notre mouvement aux vedettes russes placées le long de la côte.

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Léopold Pallu de La Barrière
Six mois à Eupatoria
Souvenirs d'un marin
PRÉFACE
Les chroniqueurs de la guerre, jusqu’à ce jour, ne sont pas encore sorti de la tranchée : des hommes dans un fossé, les pieds dans l’eau ou d ans la neige, au-dessus d’eux un ciel sombre déchiré par les bombes c’est bien là en effet la physionomie immobile de cette guerre qui fut un siége, et, dans cette monotonie terrible, les impressions de ceux qui sont restés sur le plateau de Chersonèse doiven t, pouvoir être écrites en quatre pages. On les a commentées, on a essayé d’élargir ce cadre, et chacun a pu connaître, en France, jusqu’aux émotions les plus intimes de ces nuits sombres et glacées. A quelques lieues de Sébastopol, sur une plage sans abri, luttait aussi, pendant cette guerre, une petite troupe de cent cinquante hommes dont les fatigues et les mérites ne présentent rien de ce qui séduit la foule. Ceux-ci n’ont pour eux aucun de ces mots tout faits qui procurent la gloire. Tranchée, mort, embu scade, assaut, tous ces mots sont compris. Ces sons, passeports obligés de ce qu’on est habitué à admirer vont droit aux hommes il imagination vive ; une idée s’élève, juste ou exagérée, de ce qui s’est passé. La foule vient à la suite et contribue au bruit. Hélas ! ai-je pensé souvent sur le pont d’Eupatoria , il vient trop tard en France, celui qui veut raconter des peines obscurément souffertes . J’aurais alors voulu changer les termes de l’admiration publique. J’aurais voulu que la Renommée, ne fût-ce qu’en passant, s’occupât des marins d’Eupatoria. Ce souha it que je formulais à peine, tant il me semblait chimérique, le Directeur de laRevue Contemporaine,m’a mis à même de le réaliser. Grâce à son accueil bienveillant, à ses conseils, j’ai pu présenter au Public mes compagnons d’ennui et vos noms ont déjà passé sous bien des yeux, braves gens qui ne vous en doutez guère. Les vies les plus obscures ont leurs côtés poétiques, et cette poésie éclaire la vérité au lieu de la reléguer dans l’ombre. Sans doute l’histoire réserve la première place pour des services plus brillants que ceux de manoeuvre sur mer. On n’a pas eu la prétention ici de changer l’ordre naturel et juste dans lequel elle dispense la gloire. Mais souvent après le récit des événements qui ont fait du bruit dans le monde, on s’intéresse aussi à ces mémoires familiers où se meuvent de plus humbles acteurs. Peut-être qu’après avoir tant entendu parler de la tranchée, quelque lecteur sera curieux d’apprendre au prix de quelles peines furent portés et nourris, à six cent s lieues de France, tant de glorieux combattants. Et si quelquefois un peu d’intérêt s’attache à mes compagnons d’Eupatoria, si parfois leur dévouement naïf est mis en relief, mon ambition sera satisfaite.
22. novembre, 1857.
CHAPITRE PREMIER
Eupatoria. — Le 17 février. — Le Napoléon ail mouillage.
I
Le 4 avril 1853, vers cinq heures du matin,le Napoléon,à hélice de 92 vaisseau canons, portant le pavillon du contre-amiral Charne r, mouillait à plus d’une demi-lieue marine d’Eupatoria. Nous arrivions de Kamiesh, d’où nous étions parti la veille. Pendant toute la nuit, nous avions marché à petite vitesse, et on avait évité de faire pendant le jour les quarante milles marins qui séparent Kamies h d’Eupatoria, sans doute pour cacher notre mouvement aux vedettes russes placées le long de la côte. Nous venions prendre des chasseurs turcs détachés d e l’armée d’Omer-Pacha, pour renforcer, d’après le bruit qui courait, les troupes turques campées du côté de Balaklava. Je n’ai jamais pu être renseigne sûrement sur les causes de ce mouvement : selon toute apparence, il ne put pas être très-utile, car ces t roupes furent rembarquées quelques jours après, et revinrent à Eupatoria. Nos officiers ne paraissaient pas mieux instruits que leurs matelots. Nous avions, suivant l’habitude, bâ ti mille commentaires. Le bruit qui semblait s’être accrédité de préférence à tous les autres, c’était que les armées alliées étaient tellement réduites par le feu et par les maladies qu’on avait craint de se trouver à découvert du côté de Balaklava, et qu’on avait pris des renforts où l’on avait pu et le plus près possible. Il y avait alors de trente-cinq à quarante mille Turcs à Eupatoria. Le vent, après avoir soufflé du sud, s’était fixé à l’est : il était glacé comme les steppes sur lesquels il passait, et quoique la mer vînt de terre et qu’elle fût courte, les lames se déroulaient avec violence le long du vaisseau, et les embarcations restaient péniblement accostées près du bord. Au-dessus de nous, le ciel semblait mal balayé par le vent ; il était zébré de ces minces filets de brume que les marins appellent des barbes de chat, et qui ne passent pas pour annoncer le calme. La côte était encore marquée par des plaques de neige qui n’étaient pas fondues : la nei ge s’en va difficilement en Crimée. Plus loin, comme des lignes d’argent, étincelait au soleil le lac Sasik, irrégulièrement découpé dans les steppes. A droite de la ville, on voyait les silhouettes désormais immobiles duPluton,duHenri IVet d’une quinzaine de navires marchands naufragés. Le Plutonétait couché sur la côte, une roue en l’air, et sa couleur noire le faisait se détacher plus fortement que les autres sur le fond jaune de la plage. LeHenri IVétait plus éloigné ; il avait encore ses trois bas-mâts, et dans la brum e indécise où nous l’apercevions, il nous semblait que son inclinaison était produite par un mouvement de roulis, et qu’il allait se relever. Cette côte lointaine, qui semblait se confondre avec la mer et qui n’était marquée que par des vaisseaux naufragés, cette ville dont nous n’apercevions que quelques taches blanches ou jaunes, nous faisaient éprouver des imp ressions de tristesse, et nous cherchions en vain ce premier moment de curiosité et de nouveauté qu’on retrouve dans les autres mouillages. Il nous semblait que nous avions jeté l’ancre en pleine mer, et que nous assistions de nouveau à un des épisodes de la traversée de Baltchik à Old-Fort. Mouiller hors de vue des terres, la campagne de la mer Noire devait nous faire connaître cette déception ! J’avais déjà vu Eupatoria la veille du débarquement à Old-Fort ; mais c’était à travers la forêt de mâts et de cordes de l’armée expédition naire, et nos esprits volaient vers la journée du lendemain. Nous savions seulement qu’on avait débarqué dans la ville quelques hommes d’infanterie de marine, que le bourgmestre avait donné toutes les clefs qu’on avait voulu, et qu’on n’avait trouvé, en fait de garnison russe, qu’une bande de pauvres éclopés qui prenaient des bams de boue célèbres dans le pays. Dans nos récits, ce nom ne revenait guère ; celui d e Sébastopol dominait tous-les autres. La conservation de cette place, le premier point de la Crimée où les alliés mirent le pied, avait été cependant marquée par des événem ents tragiques : le naufrage d’un
vaisseau français de 100 canons, d’une corvette fra nçaise, d’un vaisseau turc et d’un grand nombre de gros bâtiments marchands ; l’attaqu e par l’armée russe, le 17 février 1855, sont des événements importants dans la guerre de Crimée, et la la place d’Eupatoria représente, pour les alliés, un prix élevé et plus d’un sacrifice. La garnison, composée d’abord de petits détachements de Français, d’Anglais et de Turcs, avait été renforcée par les Turcs qui, depuis, s’y sont toujours trouvés en majorité. Les meilleures troupes de l’armée ottomane, les soldats du Danube étaient arrivés, et la place était alors commandée par Omer-Pacha. Le jour de notre arrivée se passa dans l’attente qu e le vent tomberait un peu, et que nous pourrions commencer l’embarquement des Turcs. Mais il n’en fut rien ; et, le lendemain seulem nt, on débarqua la chaloupe et les canots. Toutes les embarcations, grandes et petites, se dirigèrent alors vers un pon t que nous apercevions comme une tache jaune sur la côte, tant nous en étions loin. J’étais dans le grand canot. A mesure que nous approchions, la ville semblait sortir du p âté jaune et blanc qui nous l’avait d’abord annoncée : les plaques blanches devenaient des édifices : déjà nous distinguions la mosquée et l’église orthodoxe russe , avec sa coupole verte. Tout en nageant, nous tournions la tête, et quand nous eûmes dépassé la pointe avancée de la Quarantaine, nous pûmes voir grouiller sur le môle, et le long d’une jetée qui bordait la côte, les Tartares au bonnet en peau de mouton, à la houppelande jaune ou grise, serrée par une corde. Le régiment turc que nous devions embarquer nous attendait sur la plage, les jambes croisées, et de cet air impassible particulier aux Orientaux. Ils étaient là depuis la veille, et l’on voyait encore quelques-unes de leurs tentes qu’ils avaient dressées pour passer la nuit. Ils avaient reçu l’ordre de venir au pont, et ils attendaient que lesFerensis voulussent bien les prendre. Ces soldats étaient ar més de carabines et de sabres-baïonnettes. Au lieu d’être divisés par bataillons comme les chasseurs français, les chasseurs turcs formaient un régiment. Ils avaient, comme tout le reste de l’armée turque, un pantalon de ratine bleue, bordé d’un pet it passe-poil rouge, et une tunique écourtée taillée à peu près comme celle de l’armée française. La taille de cette tunique était généralement placée trop haut, ce qui lui don nait l’apparence étriquée d’un vêtement destiné à un enfant et porté par un homme fait ; tunique et pantalon étaient taillés dans une ratine peu serrée qui laissait voir le jour à travers sa trame ; une véritable étoffe de pauvre, dont la couleur était fort changeante. Il y a ait des soldats bleu de roi ; la plupart étaient plutôt vert sombre, et leurs vêt ements ressemblaient à ceux des matelots, que l’eau de mer a souvent trempés. Cette tenue est celle de toute l’armée turque. Mais au lieu du fez, les Turcs que nous allions prendre portaient une coiffure d’un effet curieux et original. C’était une espèce de fr onteau en peau de mouton, d’où s’échappait un bonnet phrygien teint en vert, comme un bonnet de coton vert. Ce casque à mèche ne produisait pas du tout l’effet banal que nous lui attribuons volontiers chez nous. Malgré une économie de quelques pouces que le s fournisseurs semblaient avoir faite sur le vêtement des soldats turcs, leur ventre creux et leur maigre corps semblaient encore à l’aise dans leur tunique boutonnée ; mais, aux épaules, tout craqu it. Les épaules carrées et larges, comme pour supporter les plus lourds fardeaux, la taille peu élevée, les mains petites et nobles, le nez arqué et le front beau et bien développé, sont les signes communs à la race turque. Chaque soldat rortait, passé dans une boutonnière de sa tunique, un court tchibouka avec unen-bout en verre de Bohême. Dans un mouchoir à carreaux, noué, était leur pauvre bagage. Un peu de tabac, quelques olives, deux ou trois gousses d’ail, une tasse petite comme une coquille de noix, et du café. La capote grise des Russes est connue de tout le mo nde ; mais beaucoup de
personnes ignorent que chaque soldat turc porte aus si une capote taillée sur le même modèle, avec les mêmes plis froncés par derrière. La teinte seule est un peu plus claire, et la capote est moins solidement cousue. Quand les Turcs manœuvrent avec leur tenue de campagne, et qu’on en est à quelque distance, to ut leur corps se confond avec la terre ; on n’aperçoit plus que leur têtes coiffées du fez rouge. On dirait des coquelicots agités par le vent. Le temps s’était radouci, et nos passagers roulaien t sur le sable cette précieuse houppelande qui leur sert de couverture et de lit. Les soldats turcs excellent dans cette opération : généralement ils s’y mettent à deux, et comme tout dépend du commencement, que le moindre faux pli du côté des e ntournures devient une grosseur quand la capote est roulée, que de gravité et de précautions dans les préparatifs ! Les chasseurs de l’armée d’Omer-Pacha étaient assez bien chaussés. Mais ce n’était pas le fort de l’armée turque. Les soldats que nous avions vus avant de venir à Eupatoria étaient aussi mal chaussés que les soldats de la première république, avant la campagne d’Italie. La plupart portaient des babouches mal fixées à leurs pieds ; souvent la seme le était absente. D autres avaient un simple morceau de peau non tannée, fixée au pied par des courroies qui se nouaient autour de la jambe. Les souliers n’étant pas remplacés, il avait fallu s’ingénier pour y remédier, et à la fin , toute l’armée turque avait chaussé le cothurne. Les Turcs mettent dans beaucoup de leurs actions un e activité et une espèce de fougue qui contrastent singulièrement avec leurs allures graves et compassées. Dès que l’ordre fut donné à nos passagers de passer dans les canots, leur immobilité se changea en animation et en cris assourdissants. Je ne puis mieux comparer leurs allées et venues sur la plage qu’à celle d’une immense fourmilière ; c’étaient les mêmes airs affairés, les mêmes courses en avant brusquement arrêtées. L’ordre se faisait cependant au milieu de tout ce désordre apparent. En un instant, tous l es canots accostés au pont furent remplis, et se dirigèrent vers le vaisseau, dont no us apercevions à peine la lign de la batterie basse. On ava t retiré un certain nombre de canotiers pour disposer des échafaudages et pour alléger les embarcations, et j’étai resté à terre pendant que mon canot s’éloignait. Le pont d’Eupatoria était bâti sur pilotis ; c’étai t tout simplement un tablier en bois, qu’on avait jeté sur des pieux profondément enfoncés dans le sable. Dans les mauvais temps, la mer s’engouffrait sous le pont ; elle avait presque entièrement rongé les pieux placés le plus en avant, et la partie antérieure du tablier semblait toujours devoir être enlevée à chaque coup de vent. Elle tint bon cepend ant jusqu’au moment où on la répara. Ce pont était fort élevé au-dessus de l’eau ; il n’y avait de marches pour descendre dans les embarcations qu’en deux endroits , un de chaque côté, et cette disposition avait mis du retard dans l’embarquement des soldats, malgré leur bonne volonté à sauter dans les canots avec leurs armes. Nous eûmes bien vite disposé des planches en échafa udage. Les canots étaient encore à peu de distance de terre ; en tenant compte du temps que devaient mettre les troupes à s’embarquer à bord duNapoléondes quelques minutes perdues à faire et passer la relève des canotiers, nous avions devant nous au moins deux heures. Mes camarades s’étaient déjà dispersés aux environs du pont, une fois leur travail terminé. On a toujours soif quand on a nagé pendant deux heures et qu’on a présenté le poing à une cinquantaine de Turcs pour les aider à sauter d ans un canot. Sous prétexte de se rafraîchir, mes camarades cherchaient un de ces cab aretiers français, qui s’établissent partout où il y a des gosiers peu délicats et altérés ; ils cherchaient une petite goutte de ce faux cognac, quiemporte le gosier comme du vitriol,et qui console cependant de bien
es misères, tant est grande la puissance de l’imagination et du petit verre ; mais je crois que ce jour-là ils ne trouvèrent rien. Il n’y avait , dans cette partie de la ville, que des Tartares, avec unsomovarsur une petite table. Ces marchands en plein vent débitaient du thé, boisson un peu fade, et qui n’a jamais joui d’une grande réputation chez les chaloupiers. Quant à moi, en ma qualité de futur co nteur, je me sentais des goûts plus nobles, et, sans me douter que je préparais un chapitre pour mon livre, je brûlais du désir de voir le cimetière où les Russes avaient établi leurs escarmoucheurs dans l’attaque du 17 février, et la partie de la ville où ils avaient donné deux fois l’assaut. Parmi les matelots débarqués et logés à terre, il y en avait un que je connaissais. Il avait appartenu auHenri IV, et deil avait été mis à terre dès les premiers jours l’occupation, bien avant le naufrage du vaisseau. C’était un Gascon intarissable. Malgré son origine et la réputation qu’ont ses compatriote s d’avoir l’imagination trop vive, la partie dramatique de la lutte était tout entière et vivante dans son récit : sans se douter qu’il suivit une règle d’effet littéraire, ses expressions devenaient simples aux endroits les plus émouvants. Rien n’est parfait, comme on sait, ni dans le bien ni dans le mal, et si Gascon qu’on soit, on ne peut s’empêcher de laisser quelquefois passer la vérité. Ce qu’on va lire sur les deux assauts, sur la, sortie des Turcs ne se trouve dans aucun des documents, dans aucune des lettres particulières ou officielles qui parurent à cette époque. C’est un tableau que j’ai mis tous mes soin s à rendre fidèle : les plus petits incidents, les moindres chiffres sont appuyés sur les témoignages que je rassemblai plus tard à Eupatoria.
II
Nous n’avions pas de temps à perdre et nous marchions rapidement sur une jetée qui descendait en pente pavée du côté de la mer, et qui s’élevait de deux pieds environ du côté de la route, plutôt que de la rue qu’elle bord ait. A cinq minutes environ du pont, s’étendait sur le bord de la mer, une suite de mais ons plus élevées et plus confortables que les maisons tartares. La première était occupée par le commandant et les officiers de place. Ce quartier était habité par les autorités russes avant l’arrivée des alliés ; plusieurs de ces maisons portaient des inscriptions en langue russe au-dessus de la porte d’entrée. En cet endroit, nous tournâmes à gauche e t nous commençâmes à nous enfoncer dans la ville. Nous fûmes bientôt dans le bazar. Nous marchions au milieu d’une foule pressée de Tartares. On vendait des chevaux russes provenant d’une razzia faite quelques jours aupa- ravant. Le Tartare qui vendait le cheval était silencieux comme un marchand turc. A côté de lui, un juif en casquet te, plus reconnaissable encore à la différence de sa physionomie qu’à celle de son costume, faisait valoir les belles qualités de l’animal. C’était un tableau qu’on aurait pu ren contrer dans toute autre ville turque, dans le bas quartier de Galata, par exemple, à Constantinople. Nous avions quitté ces rues bruyantes et nous nous enfoncions dans un dédale de ruelles tristes, coupées à angles obliques, effondrées, bordées de maisons basses. De temps à autre, sur le seuil de sa porte, une femme tartare embéguinée dans ses linges blancs, nous regardait passer avec de grands yeux b leus effarés. L’expression des femmes musulmanes, quand leur regard se porte sur les étrangers, m’a toujours semblé rendre la crainte et l’étonnement : la mobilité et l’inquiétude peintes dans leurs yeux ne peuvent mieux être comparées qu’à celles des oiseaux pris au trébuchet et qu’on met en, cage. Malgré le vent qui soufflait déjà depuis plusieurs jours et la poussière sablonneuse qui ne cesse d’aveugler pendant tout l’été à Eupatoria, la boue était à peine couverte d’une légère croûte séchée. Ces rues ressemblaient à des fossés, et il fallait marcher sur une marge laissée de chaque côté, en s’appuyant contre le mur. Mon compagnon, plus exercé que moi à suivre ce rebord étroit, était tou jours en avant de dix pas. Tout en le suivant, tantôt courant, tantôt marchant, je me penchais contre les planches mal jointes qui fermaient les cours des maisons tartares. Un ch eval de petite taille, attaché par la jambe à un pieu fiché en terre, ou une vache immobile au milieu de la cour, le muffle au vent, comme si elle eut interrogé les bruits qui passaient dans l’air, c’étaient là les êtres vivants que j’apercevais d’abord, et les maisons au raient semblé abandonnées si quelquefois je n’avais vu passer une forme féminine débarrassée du voile blanc qui, dans la rue, cercle la tête de toutes les musulmanes. On aurait dit que quelque ennemi devait surgir de terre, tant leurs mouvements étaient craintifs et hésitants. J’en vis une qui se pencha d’abord hors de la port qui donnait sur la cour : après une inspection de quelques minutes, sans se douter qu’un œil de giaour regardât à travers les fentes de la rue, elle s’aventura plutôt qu’elle ne se dirigea vers le puits creusé au milieu de la cour. Elle portait ce costume qui me parut plutôt masculin que féminin , et qu’on devinerait difficilement sous les deux ou trois draperies blanches dont les femmes s’emmaillotent quand elles sortent. C’était un pantalon bouffant qui se fronça it à la naissance de la cheville, des babouches arrondies comme celles que tout le monde a vues, couvertes, au lieu d’or, de quelques dessins rougeâtres ; ensuite une petite veste rouge qui ressemblait assez bien à la camisole que portent encore les vieilles femmes en France. Elle était coiffée d’un fez rouge, d’où s’échappait un flot de soie bleue ; son front disparaissait sous une garniture de deux rangs de piastres en or ; son cou était presque caché sous le même ornement. L’éclat de l’or relevait singulièrement ses traits réguliers et doux. Elle était fort jolie, et
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