Société, état et territoire en Côte d'Ivoire

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Comment comprendre la Côte d'Ivoire, "terre de convergence" et comme telle, complexe ? Cet ouvrage analyse les phases d'évolution du pays, les résultats majeurs de son développement conduit par l'Etat entrepreneur, et leur marque dans l'espace. La crise importante survenue dans ce parcours est une conjonction de phénomènes qui donnent la mesure des défis, des perspectives ouvertes par le retour à la paix et le nouveau départ.
Publié le : mercredi 1 juillet 2015
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EAN13 : 9782336386935
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Antoine Asseypo HauhouotSOCIÉTÉ, ÉTAT ET TERRITOIRE
EN CÔTE D’IVOIRE
Essai de géographie du développement
SOCIÉTÉ, ÉTAT ET TERRITOIRE
Comment comprendre la Côte d’Ivoire, « terre de convergence »
et comme telle, complexe ? Cet ouvrage se propose d’y contribuer. EN CÔTE D’IVOIRE
Il analyse les phases d’évolution du pays, les résultats majeurs de
Essai de géographie du développementson développement conduit par l’Etat entrepreneur, et leur marque
dans l’espace. La crise importante survenue dans ce parcours est une
conjonction de phénomènes qui donnent la mesure des dés, des
perspectives ouvertes par le retour à la paix et le nouveau départ.
La démarche est inspirée de l’analyse des systèmes.
Antoine Asseypo Hauhouot est Professeur titulaire des universités à
la retraite, membre de l’Académie des Sciences, des Arts, des Cultures
d’Afrique et des Diasporas Africaines (ASCAD). Il a publié d’autres
ouvrages sur la Côte d’Ivoire.
ISBN : 978-2-343-05830-6
32,50 e
f
SOCIÉTÉ, ÉTAT ET TERRITOIRE EN CÔTE D’IVOIRE
Antoine Asseypo Hauhouot
Essai de géographie du développement




Société, état et territoire en Côte d’Ivoire
Essai de géographie du développement
Antoine Asseypo HAUHOUOT









SOCIETE, ETAT ET TERRITOIRE
EN COTE D’IVOIRE
Essai de géographie du développement















L’Harmattan




































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05830-6
EAN : 9782343058306

INTRODUCTION

Pourquoi et comment faire une géographie des rapports entre trois
dimensions du développement en Côte d’Ivoire : la société, l’État et le
territoire ? Telle est la double question qui se pose au début de cet essai.

Les rapports entre la société, l’État et le territoire sont parmi les
principaux axes de la lutte contre le sous-développement. Si la thématique
paraît intéressante, sa difficulté ne devrait pas être ignorée, en raison de la
polysémie des concepts impliqués et de l’extrême diversité de leur
expression géographique.

Construire une problématique comme système d’observation, d’analyse
et d’explication du développement, avec des notions s’entraînant les unes les
autres, exige non seulement des définitions claires, mais aussi un exposé de
leur enchaînement logique. Le schéma ainsi obtenu pourrait servir de guide à
la conduite de l’action de développement, de trame à la planification
stratégique du territoire.

Dans cette perspective, la société« ensemble de personnes formant un
tout organisé (Brunet et alii. 1992, Les mots de la géographie p 457),
devient la porte d’entrée de processus variés, parfois complexes. Cette
société va même au-delà pour jouer le rôle de transformateur dans le
passage de l’espace, entité terrestre dimensionnée au territoire, espace
approprié, maille de gestion, avec ses marques sociétales (géographiques,
historiques, culturelles, idéologiques, économiques, etc.)

À travers ce schéma, la fonction de régulateur de système revient à
l’Etat, « communauté d’hommes fixée sur un territoire propre et possédant
une organisation d’où résulte pour le groupe, envisagé dans ses rapports
avec ses membres, une puissance suprême d’action, de commandement et de
coercition » (R. Carré de Malberg, 1921, Contribution à la théorie de l’État,
in op. cit. supra).

On voit bien pourquoi, alors que les liens directs entre la société et le
territoire ne sont pas immédiatement perçus, l’intervention de l’État
s’impose du fait de ses fonctions régaliennes plus spectaculaires : police,
justice, défense, etc. Il est donc tentant de réduire la question du territoire au
pouvoir alors qu’elle va au-delà.

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Mais dans une telle structure peut-on, en bonne logique, engager une
politique territoriale en dehors des messages de la société en général, et de
l’Etat qu’elle incarne, en particulier ? Assurément non. Voilà pourquoi de
nombreux facteurs plus ou moins directement liés à la société et au système
de pouvoir ont leur place dans la problématique du territoire et du
développement : la démocratie, l’État de droit, la bonne gouvernance, toute
chose qui illustre les rapports entre les entités de la trilogie.

Introduisons maintenant le développement -en tant qu’amélioration du
bien-être matériel social et culturel, augmentation qualitative de la
croissance, mais aussi comme vision -au sein de la trame théorique exposée
plus haut. Le modèle élémentaire de système socioéconomique ainsi obtenu
devient quadrilogique ; il conduit à faire l’hypothèse que les chances du
développement (passage de la trilogie à la quadrilogie) dépendent de la
cohérence des rapports Société-Etat-Territoire.

Cette exigence de cohérence impose un facteur essentiel au dispositif
conceptuel adopté ici, celui de la Nation dont l’absence ou la faiblesse doit
être nécessairement comblée par « l’activité transformatrice » de l’État. Le
concept d’État-nation qui en découle est d’une fécondité et
d’une opérationnalité exceptionnelles dans la conduite du développement.

Eu égard à tout cela, les difficultés particulières qu’éprouvent les pays
sous-développés à intégrer le territoire, comme « source et matière » du
progrès, à penser l’État et parfois le parti État, sont éclairées, et deviennent
plus intelligibles.

Dans le cadre de la Côte d’Ivoire, société pluriethnique et plurilinguiste
par excellence, la question du territoire acquiert une complexité et une
importance stratégique supplémentaires dans ses rapports avec les autres
éléments de cette quadrilogie. On se trouve ainsi dans un champ
d’expérimentation, au regard des hypothèses implicites et explicites de cet
essai.

Tout cela étant posé, il reste à se demander comment intégrer le schéma
dans la réflexion. Que peut être la « géographicité » d’une telle
problématique ? Plusieurs écueils épistémologiques sont à soulever.
Cellesci s’inscrivent dans l’extension des concepts et des thèmes concernés à un
nombre très élevé de disciplines des sciences de la société en général, et de
la géographie humaine, en particulier. La géographie humaine renferme, elle
aussi, une gamme variée de branches dont quelques-unes intéressent
8

particulièrement cet essai : la géographie politique et la géographie
historique.

La géographie politique pourrait être bien cernée par la remarque
suivante : « Si une carte politique n’est rien de plus qu’une carte qui fait
apparaître les limites des États et de leurs subdivisions administratives, la
géographie politique va bien au-delà : elle implique la volonté de prendre en
compte la dimension politique des systèmes spatiaux » (R. Brunet et alii.
1993).

Le terme « Géographie politique » fut utilisé, pour la première fois, par
l’économiste français Turgot qui rédigea, en 1750, un projet de « Théorie de
Géographie politique » présenté comme « un traité de gouvernement ». On
pense que l’effort de formalisation de l’intersection du politique et du
géographique avait quelques rapports avec « L’esprit des Lois » de
Montesquieu (1748).

Toutefois, la géographie politique moderne commence avec la
publication de l’ouvrage « Politische Geographie » de Fiedrich Ratzel
(1897) qui chercha à élaborer une véritable théorie des relations entre
politique et espace. On découvre dans cet ouvrage des concepts nouveaux et
séduisants comme celui du Raumsinn (le sens de l’espace), dont quelques
peuples disposeraient plus que d’autres, et qui expliquerait leur supériorité
en aménagement des paysages et dans la mise en valeur des ressources. Le
modèle ratzélien était fortement inspiré de la biologie, car il concevait les
États comme des organismes ayant des rapports comparables à ceux des
êtres vivants avec la terre.

L’une des plus importantes «confusions sémantiques » réside dans la
différence entre de la géographie politique et la géopolitique. À cet égard,
Brunet (op.cit. supra) est sans concession : « La géographie politique n’est
pas la « géopolitique », et ne se réduit pas à ce que servent les médias qui ne
prolifèrent que par la dramatisation, le spectaculaire et les points
« chauds » (guerres et catastrophes)».

Selon le dictionnaire de la Géographie de Lévy et Lussault, la
géopolitique est la « dimension spatiale de la relation entre États, dont
l’enjeu est l’appropriation et le contrôle du territoire et dont le mode
d’action fondamental est l’usage, direct ou indirect, de la violence
organisée ».

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Aujourd’hui, le mot intègre des études qui se déroulent dans un espace
national ou infranational, et dont l’objet est de mettre en évidence les jeux
d’acteurs : Etats, groupes de tous genres.

Le mot fut inventé par le géographe suédois Rudolf Kjellen en 1899.
L’école de géopolitique allemande de Karl Haushofer (Geopolitik) a
largement exploité les paradigmes ratzéliens pour la légitimation scientifique
du troisième Reich.

Le développement de la géopolitique a donné lieu à une autre nuance
disciplinaire, la géostratégie, l’exploitation de la géopolitique à des fins
militaires (destruction des cibles balistiques, par exemple). Celle-ci résulte
des progrès prodigieux de la technologie militaire et des conditions
géographiques de son déploiement.

On le voit donc, la géographie politique n’est pas la géopolitique qui n’en
représente qu’une composante, tout comme la « géographie du politique » -
Géographie des processus politiques - dont le père, André Siegfried, rejeté,
« aura finalement mis soixante-quinze ans pour être compris de ses pères
[…] et de ses disciples » (J. Lévy, 199, p14).

La géographie politique dont il s’agit dans cet essai est entendue comme
l’étude générale, synthétique et systématique des conditions géographiques
d’émergence des pouvoirs, de gestion des sociétés, d’élaboration des espaces
et des territoires sous la conduite de l’État. Ce rôle de l’État crée la
différence entre la géographie politique et la géographie humaine stricto
sensu.
La géographie historique est la branche qui étudie les « genres de vie »
dans les sociétés traditionnelles et leurs rapports avec « la façon dont un
groupe humain organise et exploite l'espace qui l'entoure ». Comme
l'ethnographie, elle porte donc naturellement son attention sur les lignages,
les clans, les ethnies, etc.
La géographie historique s'attache aussi à décrire l'ensemble des
organisations sociopolitiques imaginées par les hommes au cours des siècles,
et à en dégager les spécificités d'une civilisation à l'autre. De ce qui précède,
comment passer à un schéma d’inférence devant servir la cause de
l’explication ?

Le principal objectif de l’essai étant de mettre en évidence le jeu des
acteurs - Société, État et Territoire - dans les réussites comme dans les
échecs du développement, comment procéder aux analyses afin de parvenir à
10

la compréhension des phénomènes impliqués ? Dans cette perspective, le
modèle d’inférence de Guy Di Méo (1991, p 215) semble pertinent et adapté
à la présente problématique.






































11

NOTE MÉTHODOLOGIQUE : LE MODÈLE D’ANALYSE

Le modèle proposé ici s’inspire de l’auteur ; il se présente sous la forme
de quatre entités entretenant des rapports dialectiques (cf. Fig. 1) :
- l’État et la société : données de superstructure ;
- le territoire et le développement : données d’infrastructure.


Fig. 1 : Modèle des rapports société-Etat-territoire-développement
Source : Gui Di Méo 1999 modifié

Le principe fondamental d’analyse du phénomène de développement, à
l’aide de ce dispositif conceptuel, réside dans la recherche de cohérence des
rapports entre les acteurs, à travers le nombre élevé de variables agissant aux
différentes instances territoriales.

Concrètement, la procédure d’inférence consiste à raisonner sur une
matrice d’information mêlant macro-facteurs et macro-variables de la
quadrilogie




13

Tab. 1 : La matrice d’information macro-facteurs

SOCIÉTÉ ÉTAT TERRITOIRE DÉVELOPPEMENT

Population Législation Diversité des Planification
Traditions Défense dotations
InfrastructuresLangues Sécurité naturelles Equipements
Cultures et Éducation Maillage sociocollectifs
Idéologies Démocratie administratif Habitat-urbanisation
Valeurs de la Nationalité Collectivités
Environnementsociété Gouvernance, décentralisées cadre de vie
Opinions Foncier, etc. Maillage Gestion
Aspirations économique des disparités
Activités des (Régions régionales du
partis économiques) développement,
politiques, des Maillage Entreprises
syndicats et politique, etc. nationales,
des groupes multinationales, etc.
de pression,
etc.



Dans ce « modèle-hypothèse », les variables entretiennent des rapports à
la fois linéaires et circulaires. Par exemple, il serait difficile d’expliquer les
phénomènes du passage de la mise en espace de l’activité sociale - à des fins
de développement - à la conflictualité territoriale, si l’on ne prenait pas en
compte des réalités multiples : l’aptitude naturelle des régions, la législation
foncière coutumière, la législation foncière étatique, la planification du
développement, les traditions culturelles, les aspirations populaires, l’action
de groupes de pression, etc.

C’est tout cela qui dicte l’articulation de cet ouvrage. Pour des besoins de
clarté de l’analyse des « processus multivariables », il est apparu utile de
recourir abondamment à la genèse de faits ; l’histoire servant donc de
boussole au cheminement dans la complexité. Cela explique la structure
ternaire de l’ouvrage.

Aussi la première partie analyse-t-elle la mise place de l’espace originel
sous le poids de facteurs économiques et politiques ; les plus spectaculaires
étant les grandes migrations historiques. Dans la seconde partie, la
14

colonisation met en place un autre système de pouvoir avec sa vision propre
en matière de politique économique, sociale et territoriale. L’orientation
suivante des processus historiques rend caducs les schémas précédents.
L’État-nation devient ainsi l’acteur principal du système. Il s’engage dans
une action de construction d’un territoire cohérent face à des enjeux plus
difficiles. C’est à cette étude que se consacre la troisième partie dans laquelle
la déconstruction de l’État-nation, et subséquemment son affaiblissement,
devient des facteurs-clés des problèmes du développement.

































15

PREMIÈRE PARTIE
LES SYSTÈMES SPATIAUX ETHNIQUES

Il est indispensable de remonter au territoire ivoirien initial - territoire
pré-ivoirien - comme « propriété exclusive » des ethnies, avant de devenir ce
qu’il est aujourd’hui. Cela pourrait paraître « embarrassant », en raison des
liens qui existent entre cette réalité, les problèmes fonciers et quelques-uns
des épisodes douloureux de notre histoire récente. Or l’on ne pourrait
véritablement cerner ni la spatialité ni la territorialité de quelques aspects de
l’organisation, et de la gestion de notre société, sans passer par cette étape
qui conduit dans les directions essentielles suivantes:
- les migrations historiques et la prise de possession des terres par les
ethnies ;
- la genèse des premiers pouvoirs, l’exercice de l’autorité et les processus
spatiaux et territoriaux subséquents ;
- la naissance des proto-États, après plusieurs siècles au cours desquels
s’opèrent des brassages ou des isolements, des conquêtes ou des pertes de
territoires, des progrès ou des régressions.

Parmi les nombreuses questions qui surgissent de l’observation du
e eprocessus de construction de l’espace politique du pays, du XV au XIX
siècle, celles qui ont des rapports avec l’histoire et la géographie entrent
particulièrement dans les préoccupations de cet essai qui voudrait aller
audelà des uniformisations et des simplifications réductrices auxquelles elles
donnent parfois lieu.

Pour établir la géographie des faits d’histoire et l’histoire des faits de
géographie qui jalonnent les mécanismes de naissance des pouvoirs et de
l’autorité, on a recours à des hypothèses qui, sans entrer dans le débat
classique sur le déterminisme du milieu, s’orientent vers la mise en évidence
de quelques facteurs essentiels : les données écologiques, les échanges, la
distance, la taille des unités sociodémographiques, etc.

Trois chapitres constituent cette partie :
- les grandes migrations et la formation de l’espace exclusif des ethnies ;
- la genèse des premiers pouvoirs et de l’autorité ;
- les proto-États de la période précoloniale.



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Chapitre I
LES MIGRATIONS HISTORIQUES
ET LA PRISE DE POSSESSION DES TERRES

Du point de vue historique et géographique, la Côte d’Ivoire est un
brassage de peuples, un résumé de l’Afrique de l’Ouest. Son destin est
intimement lié aux migrations historiques dont le pays fut la destination,
e e probablement à partir du XI siècle, certainement au XV siècle. Elle reste
une terre de convergence et d’accueil (Ekanza, 2006). Le résultat, sur le plan
1 du paysage humain, est celui d’une mosaïque d’ethnies , de peuples.

Ce décor humain se trouve être bien adapté au substrat écologique qui
combine savane, forêt et espace de contact. En effet, la situation
géographique du pays, par rapport au Sahel, le désigne comme le point de
mire naturel de toutes les velléités de départs vers le Sud qui se trouve être la
direction de la forêt.

Ainsi, l’une des questions fondamentales posées à l’effort de recherche et
d’explication est le passage de la « terre de convergence » ou de «l’espace de
parcours » aux territoires tribaux ; le passage de la spatialité à la
territorialité (Gui Di Méo, 1998). La compréhension de ces phénomènes
impose la mise en évidence des facteurs les plus décisifs des déplacements
de populations ; l’émergence des groupes, des chefs, des pouvoirs et de
l’autorité ; l’élaboration et le renforcement du statut tribal des terres.

C’est l’un des aspects essentiels de la problématique des structures
sociospatiales, une voie pertinente de l’analyse dynamique des phénomènes de
géographie politique. À plusieurs époques de l’histoire récente de notre pays,
on a été amené à recourir au concept commode de « terres sans maître » ou
au slogan : « La terre appartient à celui qui la met en valeur » pour faire
face à la crise foncière, dans les villes comme dans les campagnes. Cette
option n’a pas cessé d’entretenir la tension dans les rapports entre les
communautés ethniques et l’État.
L’un des objectifs de ce chapitre est donc de contribuer à l’explication de
ce phénomène sociopolitique particulièrement récurrent.


1 La multiplicité des ethnies paraissait une barrière infranchissable ; elle a désormais une
réponse grâce aux recherches de l’Institut de linguistique appliquée (ILA) de l’Université de
Cocody
19

I. MISE EN PLACE DES ESPACES ETHNO-LINGUISTIQUES.
Les espaces ethnolinguistiques constituent la catégorie dont aucune
problématique de recherche sur le territoire ne saurait se passer dans le cas
ivoirien. Leur poids est significatif parce qu’en rapport avec la culture, les
idéologies et les représentations qui gouvernent la territorialité (Guy Di
Méo, 1998). Par exemple, on ne pourrait suffisamment éclairer la
régionalisation des problèmes fonciers, dans ses développements tant
historiques qu’actuels, en dehors de ces facteurs « proxémiques ».


20



Fig. 2 : Les grands itinéraires migratoires historiques

A. L’installation des populations
Cette section concerne les déplacements des peuples mandé, voltaïque
(Gour), krou et akan qui constituent les principaux groupes
ethnolinguistiques du pays. Pendant plusieurs siècles, des populations venues de
tous horizons ont parcouru le territoire qui deviendra la Côte d’Ivoire. Les
espaces d’émission des migrations, les objectifs des populations en
21

mouvement, les points de chute, les processus de fixation, les échanges entre
communautés et la naissance des premiers réseaux spatio-économiques vont
aider à comprendre les variables et les invariants de la genèse, de la
structuration et du fonctionnement de l’espace politique originel de notre
pays.

Édification de l’espace mandé
Le monde mandé s’étend du Sénégal à la Côte d’Ivoire. Les membres de
ce groupe se subdivisent en Mandé du Nord et en Mandé du Sud, les plus
anciennement installés à la limite Nord de la forêt :
- les Mandé du Sud sont représentés par les Dan ou Yacouba, les Gban ou
Gagou, les Koueni ou Gouo, les Ouan, les Mona, les Toura, tous issus des
Proto-mandé, les plus anciens immigrés historiques de cette région ; ils
seraient venus du Tchad ;
- les Mandé du Nord (Malinké) partis du Haut Niger, à la suite de
l’invasion de Ghana par les Almoravides au XIe siècle, sont de loin les plus
expansifs.

Sur le mode migratoire des Malinké, Binger remarque que l’apparition
des nouveaux venus ne se « fit pas en masse et ne peut être comparée à une
migration générale ; c’est au contraire par petits lots qu’ils sont venus
comme le font les Foulbé. » (Kodjo 2006, p 22).

Le personnage le plus important qui alimente les départs vers le Sud, est
Soundjata Kéita (1230-1255), mais c’est sous Congo Moussa que le Mali
semble avoir atteint son apogée (Suret-Canale, 1961). À son extension
maximum, cet Etat s’étend du Sénégal au Mali et à l’actuelle Guinée. Il
abrite d’importantes cités caravanières et marchandes telles que Djenné et
Tombouctou.

C’est de ce vaste territoire que partent de nombreuses populations en
direction du Sud, établissant ainsi des rapports permanents entre ces deux
parties de l’Afrique à travers les activités économiques et, plus
secondairement, les relations diplomatiques.
L’origine et l’identité de ces populations, leurs itinéraires et l’impact des
déplacements sur les régions d’accueil, sont parmi les axes essentiels de la
spatialité politique, économique et culturelle dans cette partie du pays. On
doit par exemple aux Mandé d’avoir atténué les barrières ethniques et
favorisé la naissance du peuple nouveau des Dioula ou Mandé-Dioula (infra)
au sein desquels Noumou et Ligbi sont connus sous l’appellation de
KaloDioula.
22

L’entrée des Nounou
eCes Mandé entament leur départ vers la Côte d’Ivoire au XII siècle, à la
suite des guerres et des razzias qui ont lieu dans les débuts de l’Empire du
Mali (Kodjo, 2006). Leur itinéraire est le plus à l’Ouest, avec point de
départ, le Haut-Niger. En Côte d’Ivoire, il va vers l’Est avec des points de
chute majeurs : Odienné, Korhogo, Dabakala, Kong, Bondoukou et Bouna.
Les Nounou sont un peuple d’artisans animistes, organisés en castes et
travaillant dans plusieurs domaines : fer, bois, cuir et poterie, traditions
qu’ils installent en pays sénoufo.

Les Ligbi, des commerçants convertis à l’Islam
Ils ont la particularité de rattacher leur tribu à Lahilatul Kalabi, un
epersonnage mythique. Le mouvement ligbi date du XII siècle. Parti, comme
le premier, du Haut-Niger (de Kangaba), il se subdivise en directions
SudOuest et Sud-Est, à la recherche de l’or et de la cola. Les bons rapports que
ces commerçants ont avec les Sénoufo Falafala et autres autochtones
favorisent les brassages.

La troisième vague mandé, celle des Soninké
Ce sont des Marka et des Malinké (Dioula ou Wangara) venus
respectivement du Macina (région de Djenné) et du Haut-Niger. Leurs
e emouvements des XV et XVI siècles se signalent par l’ouverture de la voie
commerciale plus à l’Est au départ de Djenné, plus directe et capable
d’atténuer les problèmes de conservation de la cola. Les régions aurifères
sénoufo et ano (ando) intéressent particulièrement ces vagues migratoires.

La quatrième et dernière vague au XVIe siècle
C’est un mouvement de guerriers animistes (Sonangui ou Tonigui) à la
recherche de terres et d’esclaves, lié aux troubles intervenus dans l’État du
Mali. Venant du Macina, il s’oriente vers l’Ouest (Haute Guinée et Mahou)
et chasse Sénoufo, Dan et Wê de leur habitat d’origine. Les phases
« pacifiques » des migrations sont ainsi terminées.

Les grands foyers de peuplement et principales voies de
pénétration dioula
e eLa carte résume la situation du XI au XIV siècle, selon une géométrie
remarquable. Les aires de concentration sont constituées de noyaux mandé
autour desquels gravitent Haoussa et Marka. Elles sont reliées par les
principales worosira (routes de la cola), début de l’ossature du réseau
spatioéconomique dioula. C’est à partir de ces points que vont s’opérer les
23

processus de diffusion des « influences sahéliennes » dans la savane d’abord,
et ensuite le reste du pays.

Sur le front «nigéro-bandaméen », les Mandé suivent les cours de la
Bagoé et du Bandama pour aller dans toutes les directions. On assiste ainsi à
la fixation puis à la diffusion des principaux clans : Koné, Kourouma,
Doumouya, Kéita, Diomandé, Camara, etc.

Dans la frange orientale, sur l’interfluve Comoé-Volta, surtout à
l’intérieur du triangle Kong-Bondoukou-Bouna, quelques clans se font plus
entreprenants. C’est le cas des Camara, des Dosso et des Ouattara (clan des
vainqueurs). L’essaimage des communautés mandé s’est poursuivi. À la fin
edu XVI siècle, le Nord et le Nord-Est s’en trouvent profondément marqués.

24


Fig. 3 : Les premiers foyers de peuplement dans le Nord et le Centre

Émergence d’un espace voltaïque
Les peuples voltaïques tiennent l’unité de leur situation près de la Volta
et de ses affluents. Il s’agit des Mamprusi, Dagomba et Gonja dont les
rapports précoloniaux avec les peuples de l’ancienne Haute-Volta sont très
influencés par le commerce (Terray, 1995 p 91). Ces peuples installés au
25

nord de l’actuel Ghana bénéficient d’un milieu naturellement ouvert (la
savane) sur lequel se greffe le réseau de routes caravanières.
eDès le milieu du XVI siècle, les Dagomba, à la suite d’attaques du
Gonja, le voisin de Kong, ripostent en lançant des expéditions militaires vers
cette cité. Ce qui se traduira par la fondation de Wa et de Bouna. Les
Koulango considérés comme les plus anciens occupants (autochtones) de ce
territoire sont issus de l’immigration dagomba. Ils accueillent à leur tour les
emigrations lobi, à la fin du XIX siècle. Tout comme les Mandé, par rapport
à la frange Ouest, les Dagomba sont attirés autant par la recherche de terres
de refuge que par les richesses de l’Est du pays. L’Anno produit moins de
cola que les pays mahou, bété et gouro, mais il recèle d’importantes
quantités d’or intéressant les États voisins et lointains.

Dans les savanes du Nord et au contact de la forêt s’édifient les espaces
différents du point de vue de leur composition et de leur fonctionnement. La
prise de possession de la partie mandé est considérablement marquée par
deux déterminants majeurs : le commerce et l’Islam devant lesquels l’espace
« sénoufo originel » subit une mutation profonde. À l’Est, la recherche de
terres agricoles semble l’emporter sur les autres déterminants. Même si les
traditions islamiques existent, elles ne contribuent pas à créer des structures
sociodémographiques et urbaines comparables à celles de l’aire mandé.

De ce point de vue, les cas de Kong, Bouna et de Bondoukou portent la
marque des Malinké, et constituent des points de rupture dans le paysage
voltaïque. Il suffit de prendre les cas des pays abron, anno, koulango et lobi
pour montrer que l’infiltration musulmane ne modifie pas profondément le
paysage humain. L’élaboration, la concentration des pouvoirs et la naissance
des États viendront accentuer les différences entre les espaces mandé et
voltaïque.

La domination krou à l’Ouest
Cet ensemble ethnolinguistique est composé de principaux membres :
Wê, Bété, Dida, Bakwé, Kroumen et Godié ; il s’étend sur plus de 30 % de
la Côte d’Ivoire.

L’origine des Krou est sujette à débat chez les historiens, souligne
Ekanza (op.cit.). Sur ce point, les hypothèses sont divergentes ; mais
toujours est-il que ces populations tiennent leur unité de l’histoire, la
géographie et la culture. En effet qu’ils viennent du Soudan, de Guinée, du
Libéria ou de la Côte d’Ivoire, les Krou ont une empreinte territoriale
originale qui commence par leur parcours migratoire.
26

L’espace krou enveloppe la partie méridionale des interfluves
CavallySassandra et Bandama-Sassandra. Refoulés de la région du Mahou (Touba)
eau XV siècle, les Krou descendent jusqu’au littoral où les Kroumen
s’installent, et forment avec les Bakwé, les Néyo et les Godié, les Krou
méridionaux. Le mouvement se dirige vers le Nord jusqu’à Guidéko, avant
d’éclater vers le Sud (Dida, Godié vers le Sud et Bété vers le Nord). Les
nombreux changements d’itinéraires et de directions laissent supposer
l’ampleur des difficultés du parcours et la variété des motivations.

Cette région physique et humaine est fort différente des deux précédentes
du fait de la massivité de la forêt, de son sous-peuplement très ancien et de
eson isolement. En effet, depuis le XI siècle, cet important ensemble n’est
pas suffisamment intégré au réseau commercial mandé, seuls les Bété
servent d’intermédiaires pour la livraison de la cola aux dioulas. Cette
situation orientera le futur de la région comme une entité politique.

L’espace Akan
Le processus migratoire akan court sur une longue période (trois siècles :
e e eXVII , XVIII et XIX ), note Ekanza, 2006 (op. cit. p 37) ; il met en
mouvement un nombre important et éclaté de peuples que l’on peut répartir
en plusieurs sous-ensembles :
- les Akan du littoral : Ehotilé, Ahizi, Pépéiri, Ebrié, (Tchaman), Avikam,
Nzima, Alladjan, Abouré;
- les Akan de l’hinterland : Akyé, Krobou, Abidji, Adjoukrou
(Odjoukrou) ;
- les Akan de l’Est : Akyé, Agni, Abê, Abron, Anno (Ando) ;
- les Akan du Centre : Baoulé

Devant une telle panoplie, il s’est posé des questions sur l’appartenance
de quelques peuples au groupe ethnolinguistique akan. Terray (op. cit. 25) en
souligne la complexité : « Comment trancher le débat […] il faudrait
ordonner les éléments susceptibles d’être retenus en fonction de leur
importance ; mais on ne voit guère, sur quels principes scientifiques on
pourrait s’appuyer pour établir une telle hiérarchie. Or, en l’absence de
celle-ci, on se heurte fatalement à toutes sortes d’apories […] »

Le panorama historico-géographique des Akan est, comme celui des
autres groupes, difficile à cerner. On sait qu’ils viennent de l’Est, mais les
itinéraires donnent lieu à des versions contradictoires, sauf pour les Baoulé,
en ce qui concerne leur départ du Ghana actuel.

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La thèse de « l’origine ghanéenne » des Akan, pendant longtemps admise
volontiers, est aujourd’hui relativisée par quelques considérations
historicogéographiques s’efforçant d’établir leur autochtonie. Ekanza (op. cit.supra)
pense que quelques-uns des Akan ne sont pas venus d’ailleurs, qu’ils ont
toujours habité le territoire actuel (cas Abê et Krobou, par exemple).

Les grands courants migratoires akan partent du Sud du Ghana actuel
vers la Côte d’Ivoire, à la suite des conflits politiques intervenus dans les
eÉtats de la région, au cours de la seconde moitié du XVII siècle. Les
itinéraires qui meublent les traditions aboutissent tous au fleuve Comoé dont
le passage est l’étape à partir de laquelle s’opère le départ des membres du
groupe vers leurs habitats actuels.

L’espace de peuplement akan couvre l’interfluve Comoé-Bandama. Ici,
comme dans les autres cas, l’unité est globalement géographique et
historique. Contrairement au Nord, la phase initiale d’occupation de l’espace
ne met pas aux prises deux systèmes religieux, les Akan étant animistes. La
percée musulmane n’a pas lieu au départ, même si des contacts ont été
établis avec Abron et Anno, des populations frontalières.

C’est principalement par ceux-là que le commerce va entrer dans l’espace
akan. À cet égard la position stratégique du royaume abron-gyaman, avec
Bondoukou au contact de la forêt et de la savane, est comparable à celle de
Kong au Nord. Toutefois, contrairement aux espaces mandé et voltaïque, il
en’y a pas d’édification d’un réseau marchand véritable au XVII siècle.

B. Lecture géographique des parcours migratoires et
l’occupation de l’espace
Tout essai de géographie politique comporte, en dynamique, une part de
géographie des faits d’histoire. En entrant dans la recherche de
quelquesunes des causalités des phénomènes rapportés par la littérature, il n’est pas
question de verser dans un déterminisme systématique.

Le débat est clos dans ce domaine, mais la recherche des déterminations
autant que des indéterminations ou des « hasards » permet de cerner les
configurations que la géographie en général, et la géographie politique en
particulier, cherche à expliquer. Gottmann (1952, p15) fait cette remarque
qui vient appuyer ce qui précède : « Il ne peut donc y avoir en géographie de
déterminisme que sous la forme d’un déterminisme de relations. Les faits
géographiques sont, par leur nature même, des faits relationnels ». Cela
devrait suffire à marquer les limites de cet essai.
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Tout en prenant en compte ces précautions, il semble que les réalités
locales aient plus ou moins marqué fortement, voire guidé les parcours
migratoires : la savane, la forêt, le contact forêt-savane, le réseau
hydrographique et le relief auxquels il faut ajouter des déterminants relatifs à
l’accueil par les populations « autochtones ».

Avenard et alii. (1974, p 51) nous donne une excellente illustration de
l’hypothèse de l’écueil du milieu contact forêt-savane. Les exemples sont
pris dans les régions de Séguéla et de Vavoua, en pays mandé (Fig.4). La
superposition de la carte du milieu physique et de celle du peuplement
conduit à dégager trois sous-ensembles régionaux et à émettre des
hypothèses plus ou moins confortées par l’histoire et les traditions orales.


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Fig. 4 : Carte physique de la région Séguéla-Vavoua




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