Société industrielle et travail domestique

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En choisissant l'électroménager comme objet de recherche, ce livre propose une autre lecture de l'histoire de la société industrielle. L'électroménager représente la consommation finale, les classes moyennes, les femmes, dimensions souvent oubliées de cette histoire. Un mode de vie et de consommation est devenu le même pour tous. Il pourrait être promu au rang d'élément moteur de la vie politique et sociale. En transférant les préoccupations de l'économie familiale au niveau du politique, les femmes transforment le contenu du politique.
Publié le : samedi 1 mars 2003
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EAN13 : 9782296314689
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SOCIÉTÉ INDUSTRIELLE ET TRAVAIL DOMESTIQUE L'électroménager en France (xlx-d siècle)

Quynh Delaunay

SOCIÉTÉ INDUSTRIELLE ET TRAVAIL DOMESTIQUE
L'électroménager en France (XIX-xX siècle)

Préface de Jacques Marseille

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HO~GRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Logiques Sociales Fondée par Dominique Desjeux dirigée par Bruno Péquignot Série Sociologie de la connaissance dirigée par Francis Farrugia
En tant que productions sociales, les connaissances possèdent une nature, une origine, une histoire, un pouvoir, des fonctions, des modes de production, de reproduction et de diffusion qui requièrent descriptions, analyse et interprétations sociologiques. La série vise à présenter la connaissance dans sa complexité et sa multidimentionnalité : corrélation aux divers cadres sociaux, politiques et institutionnels qui en constituent les conditions empiriques de possibilité, mais aussi, de manière plus théorique, analyse des instruments du connaître dans leur aptitude à produire des « catégorisations» savantes ou ordinaires, à tout palier en profondeur et dans tout registre de l'existence. Attentive à la multiplicité des courants qui traversent cet univers de recherche, ouverte à l'approche socio-anthropologique, intéressée par les postures critiques et généalogiques, cette série se propose de faire connaître, promouvoir et développer la sociologie de la connaissance. Elle s'attache à publier tous travaux pouvant contribuer à l'élucidation des diverses formes de consciences, savoirs et représentations qui constituent la trame de la vie individuelle et collective.
Dernières parutions

Sabine DELZESCAUX, Norbert Elias, une sociologie des processus, 2001. Francis FARRUGA (coord.), La connaissance sociologique - contribution à la sociologie de la connaissance, 2002. Alain PESSIN, Les œuvres noires de l'art et de la littérature, 2002. Sabine DELZESCAUX, Norbert Elias, civilisation et décivilisation, 2002.

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3997-0

Remerciements Ce travail a été réalisé grâce au concours de nombreuses personnes. Dans l'impossibilité de toutes les citer, on dira seulement que, hommes et femmes, elles appartiennent aussi bien au monde du travail que de l'industrie, à celui de la ville que de la campagne. Certaines sont encore en activité, la plupart s'en sont retirées. Toutes ont participé à la mise en place de la société industrielle et plus particulièrement à celle du secteur de l'électroménager, à différentes phases de sa constitution, comme producteurs et comme consommateurs. Ce projet de recherche a été mené à bien dans le cadre du GIP Mutations de l'Industrie et des Services (Noisy-le-Grand, Mame-IaVallée), grâce à la patience d'Yvonne Pauly et d'Audrey Pena. Sa mise en forme finale a été effectuée avec le concours du Centre de Télétravail de l'Université de Marne-la-Vallée et plus particulièrement de Patricia Estevao et de Nicole Giraud. Que toutes et tous en soient remerciés.

« Ce n'est qu'au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son vol ».
G.W.F. Hegel, Principes de la philosophie du droit Berlin, le 25/06/1820
(Tel Gallimard, 1940, Préface de 1. Hyppolite, édition 2000, p. 41)

Préface

Dans son précédent ouvrage sur L'Histoire de la machine à laverI, Quynh Delaunay avait déjà réalisé le pari de nous offrir un livre de référence sur un objet mythique de la société de consommation. Dans cette nouvelle et importante livraison, elle enfonce, si l'on peut dire, le clou en nous livrant une étude plus large de l'électroménager en France dans la longue durée des deux siècles de la révolution industrielle. Une autre histoire de cette « révolution» nous est ainsi présentée. Une histoire qui ne se réduit pas, comme trop souvent, à l'observation quasi-exclusive des industries d'équipement, mais une histoire où se mêlent, en une aimable alchimie, la recherche du profit, le génie inventif, la passion pour la nouveauté et, sans doute surtoutet c'est bien l' essentiel-l'espoir d'une vie meilleure affranchie des contraintes de la vie quotidienne. En effet, comme l'écrit Daniel Roche dans sa pionnière Histoire des choses banales2 : « réfléchir à l'historicité de ce qui fait la trame de notre vie ordinaire n'implique pas un matérialisme vulgaire, même s'il s'agit bien, d'une certaine manière, de rematérialiser les principes de notre connaissance et, ainsi, de mieux comprendre notre relation aux choses, notre médiation aux objets et au monde. » Faire comprendre les choses de la vie, analyser l'objet et son rôle dans la société, saisir le poids réel du quotidien, donner une histoire à
1. Histoire de la machine à laver. Un objet technique dans la société française, Presses universitaires de Rennes, 1994. 2. Histoire des choses banales. Naissance de la consommation. xv/f- x/xe siècle, Fayard, 1997.

Jacques Marseille

tout ce qui ne paraissait pas en avoir, débusquer les lieux de mémoire de la culture matérielle ne sont pas en fait choses banales. Et c'est tout le mérite de cette histoire de l'électroménager, de sa longue genèse au cours du XIxesiècle à son mode généralisé de consommation à partir de la deuxième moitié du xxe siècle, de rendre justice à « cette seconde moitié de l'humanité que constituent les femmes », des femmes, écrit Quynh Delaunay, « qui n'auraient pu accéder à la vie publique sans leur dégagement des travaux domestiques, longtemps considérés comme leur seul horizon. » Secteur hautement symbolique de la construction d'une société industrielle, l'électroménager nous fait entrer de plain-pied dans l'intimité des foyers, dans le champ de l'espace domestique et de ses transformations, dans l'imbroglio idéologique qui rallie dans un étrange mais logique consensus L'Ouvrière, l'organe communiste des « travailleuses manuelles et intellectuelles », et l' entrepreneurial Art Ménager, qui militait pour défendre la cause de la mécanisation du foyer. Une rubrique de L'Ouvrière, datée du 22 avril 1922, parlait du blanchissage du linge en ces termes: « On construit en ce moment des sortes de lessiveuses-barboteuses de petit modèle où le linge se trouve secoué par le mouvement d'une simple manivelle... Cette machine serait un grand bienfait pour la femme qui est obligée de blanchir elle-même le linge des siens. Malheureusement son prix qui dépasse 200 F ne la met pas à la portée des ménages besogneux. Pourtant quel bienfait si, au lieu de canons et de fusils, des manufactures d'État s'occupaient à les fabriquer, pour les distribuer là où elles seraient utiles, ces vraies servantes du ménage qui rendraient tant de services aux populations rurales, aux femmes dont la vie trop souvent occupée sans interruption par de rudes travaux sans intérêt ne peut connaître les jouissances que procure un peu de délassement intellectuel. » La lessiveuse-barboteuse et les soviets, en somme... À la même date, Paulette Bemège, la grande chroniqueuse de L'Art Ménager, écrivait: « ... Une dépense énorme de fatigue est exigée des femmes vivant à la campagne pour la préparation d'un repas, si

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Préface

modeste soit-il. Or comme la moitié de la population française vit à la campagne, c'est la moitié des femmes de notre pays qui use en vain ses forces et gaspille son temps en des travaux de servantes du Moyen Âge. Pourquoi donc ne pas aménager nos demeures rustiques pour que ce navrant gaspillage de millions d'heures de travail chaque jour ne se perpétue pas indéfiniment? » C'est qu'en fait, au-delà des clivages idéologiques, décharger la femme des besognes les plus pénibles et les plus ingrates n'est pas chose banale. Ce fut tout le mérite des entrepreneurs de l'électroménager de transformer ce rêve en réalité. Souvent issus de milieux populaires dont ils voulaient changer la vie, partis de paris individuels, possesseurs de capitaux familiaux de modeste importance, ils furent des hommes de grande audace et surent donner ses lettres de noblesse à un secteur qui n'en jouissait guère. C'est aussi le mérite de ce bel ouvrage de leur rendre hommage. Car la consommation peutelle être une force motrice si elle ne rencontre pas le porteur d'un projet capable de la satisfaire?

Professeur

à l'Université

Jacques Marseille de Paris] Sorbonne

Il

Introduction

Le terme de « société industrielle» est celui que l'on utilise généralement pour désigner la société ayant succédé, en Europe, à la société rurale. La société industrielle fut mise en place progressivement, d'abord en Angleterre aux environs de 1780, ensuite en France entre 1815 et 1830 [Dunham (1953)]. Puis elle s'affirma au cours du xrxesiècle et atteignit son plus grand développement dans la seconde moitié du xxe siècle. En passe aujourd'hui d'être remplacée par une forme sociale aux contours encore incertains, la question semble devoir et pouvoir être posée de son examen rétrospectif, pour une compréhension plus profonde et plus exacte de ce qu'elle fut. Il est désormais classique d'étudier les grands traits d'une formation sociale selon les angles d'approche suivants: l'énergie dont elle se sert, les techniques qu'elle utilise, l'organisation qu'elle met~n place, les mentalités qu'elle façonne. En ce qui concerne le premier aspect, et par différence avec la société rurale qui reposait sur l'énergie humaine et animale, la société industrielle a été fondée sur l'énergie produite à partir du charbon, sur celle contenue dans les courants hydrauliques (rivières, marées), et finalement sur celle libérée par la mise en œuvre des propriétés de la matière (énergie d'origine nucléaire). Du point de vue technique, elle a été caractérisée par l'exploitation des minerais, par le machinisme (machines-outils) et par une forte intensité capitalistique. Sous l'angle de son organisation, ses traits majeurs ont été ceux de la division du travailla plus poussée que l'on ait observée jusqu'alors, ceux aussi de la décentralisation des entreprises et de l'extension infinie des échanges à travers la consolidation des marchés. Enfm, du point de vue des mentalités, cette forme

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sociale a été marquée par le développement du calcul et de la rationalité économiques, au sens où les problèmes ont été majoritairement posés, traités et résolus en termes économiques [cf, entre autres définitions, Aron (1962), p. 97-99]. De façon générale, la société industrielle a bouleversé la société rurale. Elle fut et demeure l'expression du processus de rationalisation et de « désenchantement» du monde que Max Weber voyait à l'œuvre dans tous les domaines [Weber (1995)]. Certaines de ces approches ont cependant été privilégiées par les chercheurs. C'est à travers les grandes transformations du système technique, ainsi que du travail et de l'organisation des échanges que la société industrielle et les mouvements sociaux ayant accompagné son développement furent le plus souvent étudiés. En suivant surtout cette voie, les recherches ont montré que l'industrie et ses machines avaient envahi les ateliers de production. Elles ont montré l'impact de cet envahissement sur l'organisation du travail dans les entreprises, sur les conditions de la vie ouvrière, sur la vie sociale en général. Mais ce faisant, elles ont valorisé de manière peut-être exclusive l'observation des industries d'équipement, pour la raison qu'elles favorisent les changements intervenant dans l'infrastructure de la société. Elles ont donc concentré leur attention sur le travail tel qu'il avait pris forme et s'était développé dans la grande industrie. Elles se sont intéressées aux stratégies des entreprises (industrielles, commerciales, bancaires) situées au cœur des innovations propres à ces branches productives. Elles ont insisté sur la construction des classes et des catégories laborieuses qui, au sein de la grande industrie, ont été porteuses d'aspirations à la transformation sociale. L'une des conséquences théoriques de cette orientation est que les industries légères des biens de consommation, à l'exception de celles de l'automobile, n'ont pratiquement pas concerné les sciences sociales. On a sans doute constaté, de la part des historiens et des sociologues, un intérêt porté à l'étude des transformations de la vie quotidienne induites par l'entrée des objets industriels dans les foyers domestiques. Mais cet intérêt a été marginal, ne concernant qu'une petite partie du milieu professionnel, et a toujours été décentré et biaisé,

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Introduction

comme si les biens de consommation n'étaient pas de véritables objets d'étude pour comprendre en profondeur la société industrielle. C'est ainsi qu'en sociologie, la consommation des biens de consommation a surtout été conçue comme un mode de socialisation des individus, le plus souvent étudié sur un registre symbolique. Ces objets sont apparus comme les supports de stratégies de distinction et de différenciation [Bourdieu (1979)], les fétiches d'une société axée sur la consommation fmale [Baudrillard (1970)], des normes et des réglementations édictées par l'État du haut de son pouvoir technocratique [Dreyfus (1990)], imposées au consommateur de base qui refuserait de s'intégrer dans un système d'objets sans âme [M. de Certeau (1980)]. D'autres sociologues ont considéré que ces objets contribuaient à la mise en place de macro-systèmes enchaînant les individus et les plaçant dans une forte dépendance technique, en ce qui concerne notamment leur approvisionnement en énergie et en information [Gras (1997)]. Mais, ces dernières années, des recherches ont été menées sur les changements entraînés par la manipulation de certains objets électroménagers dans la vie quotidienne [Gras, Joerges, Scardigli (1992)]. Les historiens se sont aussi attaqués à l'étude de ces objets et de leur portée sur les comportements de la société préindustrielle. Mentionnons d'emblée les noms et les ouvrages de [Beltran et Carré (1991)], [Goubert (1980)], [Perrot (1988)], [Roche (1989)], et surtout l'ouvrage de S. Giedion sur la mécanisation du foyer (1980). Ces auteurs ont montré à quel point les objets techniques autres que les biens d'équipement et d'infrastructure faisaient partie de notre environnement, influençant le comportement des individus, les conditionnant et les dominant. Mais simultanément, ils ont laissé de côté le processus de leur élaboration et de leur production. Ils n'ont pas rendu compte de ce que la production de ces objets avait résulté de la confrontation conflictuelle entre les systèmes de représentations par lesquels les différentes catégories d'agents envisagent la société industrielle et par lesquels, en affirmant leur position, ils la font avancer. Ils s'en sont tenus à un examen de la consommation et de la technique, sans les inscrire dans le phénomène socio-économique de longue durée qu'est le développement de la société capitaliste marchande.

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Ces objets, qui sont l'aboutissement d'un long travail dans lequel se mêlent des motivations aussi diverses que la recherche du profit, le génie inventif, la passion pour la nouveauté, l'espoir d'une vie meilleure affranchie des contraintes de la vie quotidienne, illustrent la complexité du processus de mise en place de la nouvelle société ouverte par la révolution industrielle au X~ siècle. Ne se réduisant pas aux secteurs et aux acteurs qui en dominent le cœur, la société industrielle fut aussi l'œuvre d'autres industries et d'autres catégories sociales sans lesquelles la société n'aurait pas atteint le degré de diversité et de richesse qui la caractérise aujourd'hui. L'histoire de l'électroménager, l'histoire de sa longue genèse au cours du XIxesiècle, de son expansion comme support d'un mode généralisé de consommation à partir de la deuxième moitié du xxe siècle, rendent justice à ce pan de la vie quotidienne qui ne gravite pas directement autour de l'automobile ou de l'aéronautique. Ses acteurs ont su porter un regard critique et novateur sur la nécessité d'en transformer le contenu pour que les potentialités des découvertes ambiantes prennent véritablement sens. Cette seconde moitié de l'humanité, que constituent les femmes dans toutes les sociétés, n'aurait pu accéder à la vie publique sans leur dégagement des travaux du foyer domestique, longtemps considéré comme leur seul horizon. Naturellement, il n'est pas question de nier l'impo~ance primordiale du travail et de la production des moyens de production, qui demeurent, selon notre point de vue, les éléments moteurs de toute société. Mais des aspects complémentaires, non moins nécessaires à considérer, doivent être soulignés et intégrés dans l'analyse. Car les formes du travail sont historiques. Le travail est action sur la matière en même temps qu'action sur les hommes et entre les hommes. Son organisation a varié au cours de l'histoire. Il a d'abord été travail de subsistance, prenant alors des formes serviles ou féodales, jusqu'à devenir travail libre de la société marchande capitaliste. Il a d'abord été travail dévalorisé de l'économie domestique, alors opposée au politique de la sphère publique, jusqu'à s'affmner comme travail reconnu et social, effectué dans la sphère de l'économie marchande, qu'il soit salarié ou indépendant, mais de toute façon opposé

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Introduction

au travail pour soi, sans valeur, de la sphère domestique. Il se trouve cependant qu'en devenant la norme, le travail salarié a redéfini la sphère du travail domestique. En effet, la production a besoin de la consommation pour se produire et se reproduire. Devenu seule ressource du ménage, le travail salarié mobilise l'activité de la famille autour de la préparation de ses membres à la future vie active. On ne saurait, par conséquent, parler du travail salarié sans envisager ses conséquences sur les autres formes de travail, notamment le travail domestique ou travail de la consommation finale. L'électroménager et son histoire synthétisent ces aspects, en montrant la face ignorée de la société industrielle. Au pôle de la consommation finale, il convient d'associer des classes moyennes, fonctionnant non pas comme classes résiduelles et de loisir se contentant d'un rôle passif, mais comme classes agissant sur l'industrie, par le regard qu'elles portent sur la société, dessinant ainsi une représentation vigoureuse de la place qu'elles pensent devoir y occuper. Cette histoire, jusqu'à présent traitée comme secondaire, dérivée, symbolique, révèle des acteurs anticipant les évolutions de l'industrie et du mode de vie, tout autant que les grands producteurs de machines-outils, de canaux, de ponts, de navires. Ils furent des capitaines d'industrie, peu connus et peu reconnus car le domaine auquel ils s'attaquaient industriellement était marqué des stigmates du caractère domestique de l'activité dont ils cherchaient la modernisation. La société industrielle ne peut se réaliser et s'épanouir que lorsque toutes les zones de la société traditionnelle ont été investies par l'usage des produits industriels et lorsque la rationalisation des activités quotidiennes en a complètement remodelé les relations et les représentations. En reconstituant une histoire de l'électroménager, depuis le x~ siècle jusqu'à la fin du xxe siècle, date de son triomphe, ce livre montre que la société industrielle s'est construite dans des dimensions plus complexes que celles du seul travail industriel et de la production de la grande industrie. Les sources utilisées pour conduire l'argumentation reposent, pour l'essentiel, sur des archives, notamment les numéros de la revue du Salon des Arts Ménagers, L'Art Ménager, de 1927 à 1939, et Les Arts Ménagers, de 1949 à 1968,

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cette revue étant référencée sous le sigleA.M, dans nos notes. Nous avons également utilisé le Catalogue de la Manufacture d'Armes et Cycles de Saint-Etienne (1906-1970) ainsi que les textes des brevets déposés à l'Institut National de la Propriété Industrielle (INPI) dépouillés sur l'intervalle 1791-1960. Elles s'appuient aussi sur des documents d'entreprise et sur des entretiens conduits entre 1997 et 2000, auprès de managers et de salariés, retraités ou en activité, d'entreprises de l'électroménager situées en France. Nous avons enfin interrogé des femmes et des couples, vivant en ville ou à la campagne, à propos des travaux ménagers et de l'incidence des objets techniques sur leurs conditions de travail et de vie. Pour penser et déchiffrer ces sources, nous avons mobilisé les catégories conceptuelles de la sociologie. Les chapitres qui composent ce livre contiennent l'explicitation des termes sous-tendant l'analyse, explicitation que nous avons voulue la plus succincte possible, renvoyant à la bibliographie le soin d'en éclairer le sens, surtout lorsqu'ils relèvent d'un usage stabilisé. L'électroménager n'est pas le seul bien de consommation finale. Son histoire ne saurait épuiser celle de la consommation et celle du travail domestique dans la société industrielle. Cependant, en nous concentrant sur ce secteur, hautement symbolique des problèmes de l'économie domestique, nous avons pu comprendre com~ent des acteurs individuels et collectifs portèrent les aspirations d'émancipation des femmes dans la vie quotidienne. Nous avons pu comprendre comment dans le processus de sa construction, des transformations, aussi profondes que dans le travail de production, eurent lieu. Ces transformations portèrent sur le sens de la famille et du travail domestique. Elles bouleversèrent la représentation qu'avaient les femmes d'elles-mêmes. Elles diffusèrent un mode de vie, celui de la société industrielle. Le premier chapitre prend appui sur une analyse des formes historiques de la régulation économique et sociale ayant abouti à l'émergence du travail domestique, se dissociant progressivement du travail de production. Cette dissociation a permis celle d'une unité de consommation sur laquelle s'est bâtie la famille moderne.

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Le deuxième chapitre décrit comment les évolutions que l'on cherche à cerner ont été préparées au sein de la production. Il indique quelles furent les grandes étapes de constitution du secteur de l'électroménager, étapes marquées par l'installation progressive du machinisme et par des techniques permettant de les différencier. Le troisième chapitre montre que l'industrialisation, en accroissant la consommation de masse, a renouvelé la composition des acteurs sociaux. La société industrielle, bourgeoise dans sa structure, a pris appui sur la propriété privée, sur le machinisme et sur un fort développement des techniques. Mais elle s'est aussi organisée autour de fonctions de gestion et de commandement, nécessitant la présence de classes sociales nouvelles, intermédiaires entre la bourgeoisie et le prolétariat industriel mais disposant d'un système spécifique, et non pas dérivé, de représentations. Le quatrième chapitre traite des idéologies et des pratiques du travail domestique. Ce dernier a toujours été perçu, dans les sociétés aristocratiques, avec une certaine condescendance comme relevant du « bourgeois» (ce qu'il était à l'origine), ou comme appartenant au domaine de la domesticité (ce qu'il fut pendant longtemps dans les milieux de la bourgeoisie). Il n'est pas étonnant qu'en France et en Europe, il n'y ait pas eu de réflexion équivalente à celle ayant eu cours aux Etats-Unis, au XIXCiècle, à propos du travail domestique. Cette s réflexion a pourtant ouvert la porte du foyer aux industriels américains de l'électroménager, secteur qui fut alors appelé à un avenir florissant. Les classes moyennes américaines avaient déjà frappé Alexis de Tocqueville par leurs qualités et leurs défauts, mais surtout par leur dynamisme et leur appétit de confort. Elles se caractérisent par une éthique, le protestantisme, pour lequel tout travail est valorisé, y compris le travail domestique. En France, les femmes du mouvement féministe ont adhéré à l'idéologie du progrès technique et ont revendiqué de meilleures conditions pour le travail domestique. Ce faisant, elles ont contribué à sa rationalisation et à la constitution de l' électroménager. Elles ont produit un mode de vie. Le cinquième chapitre s'intéresse aux relations entre la technique et les fonctions ménagères. Il montre comment les attitudes corpo-

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relIes se moulent sur les objets techniques et s'uniformisent. Mais I'homogénéisation des pratiques ne supprime pas la diversité des usages ni les inégalités d'accès au confort que l'électroménager procure. Le sixième chapitre étudie les transformations dans l'organisation du travail domestique par un essai d'interprétation de la différence des structures des temps domestiques révélées par des enquêtes effectuées entre deux dates séparant le début et la maturité de l'industrie électroménagère. La pénétration des technologies de l'information et de la communication dans la famille permet de s'interroger sur leur rôle dans les transformations du travail domestique, tandis que le recours de plus en plus important à des services extérieurs, marchands ou non marchands, l'articule au travail social global. Le septième chapitre traite de l'expression plastique, qui est l'univers oublié des objets de la vie quotidienne. Avec la production de masse propre au xxe siècle, l'esthétique a pris un sens et une portée renouvelés. Par sa fonction utilitaire et sa présence dans le quotidien, l'électroménager est devenu le lieu d'interrogation sur la liaison entre le travail industriel et l'esthétique, et de pratique de cette liaison, donnant naissance à une autre conception de l'art, le design industriel. La société industrielle a fait descendre l'art, du ciel de l'esprit jusqu'au niveau des préoccupations quotidiennes. Elle en a transformé le statut. Elle a déplacé le seuil de pénibilité [Elias (1991)] dans la société, en en renforçant les exigences de qualité dans la production industrielle et la vie quotidienne. Le huitième chapitre relate une histoire d'entreprises et d'entrepreneurs de l'électroménager. Ces entrepreneurs étaient assez proches des classes moyennes par leur origine, et en tous cas, par les préoccupations de leurs épouses. Ils eurent le génie de comprendre leur époque et d'innover dans ce domaine qui révolutionna le travail domestique. L'entreprise individuelle de l'électroménager fut le fait d'individualités marquantes, mais, en même temps, l'expression des capacités organisationnelles d'une société. Face à des évolutions, ces entrepreneurs furent vaincus par les forces qu'ils avaient déclenchées. Leur savoir-faire fut capté et restructuré, donnant lieu à de vastes entités qui opèrent à l'échelle internationale.

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Introduction

Le neuvième chapitre, à travers les affiches, les textes de la publicité et des revues d'opinion, étudie la montée des aspirations initiées, dans un nouveau modèle de vie, par les promotrices de la mécanisation du foyer. Ce modèle, appuyé sur les valeurs des classes moyennes, s'implanta progressivement, pour devenir, en France, celui auquel aspire toute la société industrielle. Au terme de cette étude, notre conclusion est constituée de plus de questions que de réponses. La construction d'une société ne se sépare pas de celle d'un système de valeurs. La société industrielle a reposé sur une infrastructure qui a produit des objets en abondance. Ses valeurs sont celles du travail et de l'action collective, ses acteurs dominants issus du monde ouvrier et du sexe masculin. Mais tels n'étaient pas les seuls éléments qui la fondèrent. Ainsi, des phénomènes importants du côté de la consommation, représ,e.ntés par l'industrie légère, les classes moyennes, les femmes, préparaient l' émergence des problèmes qui passent au grand jour à l'heure actuelle. Les transformations de la base productive qui la secouent, rétrécissent l'importance des groupes sociaux liés au travail industriel, et développent de nouvelles activités relevant des services, d'autres types de technologies et des petites unités organisationnelles. Comment la société du XXIe siècle se situera-t-elle dans la trajectoire de ces nouvelles formes de production et de consommation, alors que la société industrielle achève un long parcours? Quels groupes sociaux et quelles valeurs de travail et de consommation sont à l'horizon du troisième millénaire? C'est sur ces questions que notre livre cherche, finalement, à déboucher, en tirant leçon de l'insuffisance des analyses passées de la société industrielle. Les poser, tout en intégrant la dimension du temps et de la durée, est l'essai de prendre du recul pour se demander quelle civilisation remplacera la civilisation industrielle, mais sans oublier de prendre en compte une partie de la population (les femmes), sans omettre la moitié des activités socialement nécessaires (la consommation fmale), sans négliger la présence active de certaines catégories sociales (les classes moyennes) et le système de valeurs dont elles sont porteuses.

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CHAPITRE

I

De la civilisation des mœurs à la société industrielle
Ce chapitre est un essai de théorisation de la constitution du travail domestique en tant que réalité distincte à l'intérieur du travail social. Il contient également l'analyse du comportement des groupes sociaux qui portèrent cette transformation, d'abord corrélative du passage de la société rurale à la société industrielle, puis de la maturation de cette dernière. Car elle s'est effectuée en plusieurs phases et fut initialement liée à la consolidation des valeurs de travail et de production, position opposée au comportement prédateur de l'aristocratie en matière de consommation. La dynamique de ce modèle fut activée par un groupe social, la bourgeoisie. Située à mi-chemin de l'aristocratie et de la paysannerie et mue par une démarche de rationalité économique, elle facilita l'introduction dans la société de nouveaux systèmes de valeurs. Au XWsiècle, la petite propriété familiale fit son apparition, suite au déclin de la propriété féodale, avec, au départ, des pratiques d'investissement en faveur du patrimoine et d'un système de valeurs positives pour le travail. Au xvmesiècle, la production familiale devint celle d'êtres sociaux, en remplacement de la priorité accordée antérieurement à la production en vue du patrimoine. Avec le développement de la bourgeoisie et du salariat, la consommation reposa de plus en plus sur les ressources et les revenus issus du travail de production effectué à l'extérieur de la famille comme travail salarié rémunéré. Ainsi émergea le travail domestique de consommation, socle de la famille moderne.

Quynh Delaunay

Les formes historiques

du travail de consommation

En tant que concept sociologique et objet d'étude, le travail domestique s'est construit depuis quelques décennies, grâce aux recherches consacrées au statut de la femme, à la division sexuelle du travail et à la place des femmes dans la société contemporaine. Elles font généralement reposer le travail domestique sur l'émergence, dans la société capitaliste, d'une sphère autonome de la production, « d'où sont exclues toutes les pratiques n'ayant pas un effet dans le processus de valorisation et de réalisation du capital» [Chabaud-Rychter, Fougeyrollas, Sonthonax (1985), p.13]. Cette autonomisation se serait traduite par l'existence de lieux consacrés au travail, usines et bureaux, nettement séparés des lieux où se reproduit le travailleur. Il nous paraît, cependant, insuffisant de s'en tenir à cette constatation. L'autonomie de ce type de travail ne peut être considérée comme statique. En reprenant des écrits de sociologues et d'historiens ayant introduit la dimension historique dans l'analyse du travail domestique, on dira qu'il est le résultat d'une construction séculaire se poursuivant sous nos yeux. Aujourd'hui, la production exerce une force de domination croissante sur le travail domestique en l'investissant de plusieurs manières. Par la diffusion de ses résultats comme objets de consommation, elle remodèle les façons de se comporter. Elle généralise un système de valeurs de rationalité, d'organisation spatiale et temporelle, mais surtout, elle fait du travail salarié l'unique source de revenus. Le travail domestique, comme travail de consommation, perd son autonomie. Cette construction a commencé avec la constitution de l' économie marchande et la transformation des rapports sociaux féodaux. Ses effets n'ont pas porté seulement sur la structure de la société, mais sur chacune de ses composantes. Résultat d'une croissance ne reposant plus seulement sur la terre, les guerres, les conquêtes et le pillage, elle a bouleversé la répartition des richesses et suscité la formation de nouveaux groupes sociaux. Le rapport de ces groupes à la consommation fut alors pensé dans les termes d'une économie fon-

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De la civilisation des mœurs à la société industrielle

dée de plus en plus sur le travail salarié et la formation qui y prépare. Dans ces conditions, la forme dominante de la consommation changea de sens. Plus organisée et plus rationalisée, elle se spécifia comme un travail, celui de la formation des individualités appelées à fonctionner en dehors de l'unité familiale [Barbier (1981)]. Le travail domestique s'inscrivit dans l'économie marchande et ainsi, dans le processus global du travail social. Ce fut le début du travail domestique dans ses caractéristiques modernes.

Procès de production et de consommation: tion de la famille

formes et évolu-

Pour comprendre comment le travail domestique est apparu comme forme historique du travail de consommation, entraînant des modifications dans la conduite quotidienne et lui donnant la signification d'une conduite économique et d'une idéologie pratique, il convient d'identifier les facteurs ayant favorisé son émergence et l'ayant fait évoluer, ainsi que la fonction occupée par cette forme de travail dans l' ensemble des activités de la société. Son émergence est l'aboutissement des longues évolutions ayant affecté la société française avant l'industrialisation. Parmi les facteurs qui l'ont favorisée interviennent les modifications de la structure de la société féodale, dans les fondements juridico-économiques de la propriété foncière et dans la place qu'occupèrent progressivement les échanges dans l'économie agraire. Y figure aussi la consolidation de l'idéologie du profit. Ces conditions ont été mises au jour par les historiens et les sociologues, à partir d'archives, de textes et de documents divers qui énoncent les règles, les normes et les savoirs pratiques explicitant les nouvelles conduites sociales, à partir du XVIe siècle. C'est, en effet, à cette époque, que se multiplient les écrits et témoignages de toutes sortes, montrant une double évolution, celle d'abord des bases matérielles de la vie sociale, celle ensuite des normes et règles de comportement qui y prévalent. Si la noblesse maintient son hégémonie politique et culturelle sur l'ensemble de la société, ce

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que montre le sociologue Norbert Élias (1991), son pouvoir économique s'érode en passant dans les mains d'une nouveau groupe social, la bourgeoisie, tandis que le renforcement de la monarchie l'écarte des affaires du pays et la maintient dans un rôle d'apparat. Lentement, un nouveau modèle économique et social se met en place, avec des institutions et un système de valeurs dans lequel le travail, comme producteur de richesses, commence à s'ordonner de façon cohérente. Le salariat est encore affecté d'une valeur négative car il est lié à l'absence de propriété, donc de liberté, mais le travail est de plus en plus accrédité de dignité avant de devenir central dans la société industrielle [Jacob (1994) ; Castel (1999)]. Dans les rapports sociaux qui se construisent, avec le faire-valoir direct de la terre et la production des richesses, le travail domestique devient une pratique sociale pertinente. Il est contemporain de la consolidation de nouvelles couches sociales, directement productrices de valeur économique grâce au travail fondé sur la propriété. Ces couches sociales sont mues par une idéologie pratique pour elles de plus en plus mobilisatrice: le profit [Barbier (1981)]. En effet, dans l'ensemble des activités de la société, la consommation aristocratique, en tant que modèle, commençait à perdre de son importance. L'économie du système féodal s'articulait autour de la grande propriété terrienne (avec un niveau technique médiocre), du travail forcé de la paysannerie, de petites exploitations agricoles, et d'un système corporatif pour la production artisanale. La grande propriété se nourrissait de redevances de toutes sortes et de son produit, la rente foncière [Bloch (1994) ; Kula (1970)]. Cette économie explique les principaux mécanismes de la vie sociale de l'époque puis leur évolution vers la différenciation des activités et des groupes sociaux, au fur et à mesure que la grande propriété s'affaiblissait et que la production des richesses s'élargissait et se diversifiait. Car entre le XVIe t le xvnr siècle, le ressort de l'économie féodale e fut touché par de nombreuses fluctuations économiques et démographiques, par les dévastations de la guerre. Si la classe des propriétaires fonciers, l'aristocratie, continuait de maintenir son hégémonie politique et culturelle, son assise économique était ébranlée. À la fin du

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XVIeiècle, la désorganisation de la production agricole, aggravée par s l'exode rural, par les phénomènes climatiques et par une inflation galopante, entraîna la dégradation des différentes modalités de rentes et de redevances, affaiblissant sa position. Sur le plan économique, la gestion des biens et du patrimoine demeurait toujours prépondérante mais la fortune terrienne commençait à être redistribuée, tandis que d'autres sources de richesses apparaissaient, celles notamment procurées par les échanges et l'or. Sur le plan des pratiques, apparut un nouveau champ, celui des conduites quotidiennes!, dans lequel la production des moyens de production entra dans des rapports dynamiques avec ce qui devint bientôt le champ immense de la consommation et des besoins, à savoir la production des individualités. Dans le domaine agraire, au sein de la petite et moyenne propriété, là où les moyens de subsistance étaient suffisamment élevés pour dégager un surplus, s'introduisit la préoccupation de différencier la consommation de la production avec la consolidation de principes simples qui fondèrent l'économie bourgeoise : dépenser en fonction des flux de revenus, réinvestir le reste afin d'améliorer le patrimoine et le transmettre dans un meilleur état de rapport que ce dont on a hérité. Ces principes de l'économie domestique s'inscrivaient dans le mouvement général de l'économie et rompaient avec ceux de la noblesse, pour laquelle les dépenses devaient d'abord exprimer un statut social, sans considération des ressources. Dans le domaine de la production matérielle, le système du travail à domicile, leputting-out system [Mantoux (1973)], faisait lui aussi apparaître une première distinction entre les tâches de production et les tâches d'entretien des individus, dans la mesure où le travail à domicile ainsi introduit entraînait la rémunération du travail et donc l'existence de ressources indépendantes de la terre, principal facteur de production. Au total, la consommation commençait à apparaître comme une catégorie économique renouvelée.
1. Pour la partie historique concernant le quotidien, nous nous référons, saufmention expresse, aux remarquables analyses de J.-M. Barbier [1981].

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La civilisation des mœurs: une économie pauvre en objets La consommation a joué un rôle primordial dans le développement de la société féodale. Reposant sur la propriété terrienne et la force armée, cette société était dominée par la classe des nobles. Accaparant les ressources et les utilisant en procédant à une consommation ostentatoire au milieu du dénuement ambiant, elle imposa longtemps ses normes et ses valeurs, faisant de son mode de vie le soubassement même de la civilisation. Celle-ci se confondait alors avec le respect de la politesse et des manières de Cour, par lesquelles les hommes qui la peuplaient opposaient leur comportement et leurs goûts à ceux du reste de la société. Selon N. Élias (1991), qui étudia les transformations de la société occidentale de la fin du Moyen Âge jusqu'au xvnf siècle, la civilisation fut d'abord un processus d'organisation des mœurs. Pour comprendre le concept de civilisation, il faut, d'après cet auteur, partir de sa genèse et de sa constitution. Dans les sociétés pauvres en objets techniques, c'est autour du corps que s'établit le contrôle social sur les individus, le corps étant la technique la plus élémentaire et la médiation la plus directe entre la maîtrise sur l'individu et l'emprise sur l'environnement naturel. Le corps, en effet, n'est pas seulement le support biologique de la vie humaine [Berthelot (1983)]. Il est in situ, en acte. Il sert à soutirer à la nature les ressources nécessaires à la vie, à les traiter, à les rendre consommables, à en dégager un surplus. Il est le foyer qui produit l'énergie propre à agir sur la nature, tant qu'il n'est pas relayé par l'énergie animale, puis par les ressources naturelles. Il est donc l'enjeu de disputes pour se l'approprier afin de produire les richesses. Mais il est aussi le moyen par lequel on jouit de la vie. Il est le siège de la consommation et de la reproduction. Le corps est donc le nœud de tous les rapports sociaux et des moyens par lesquels on exerce un contrôle physique et idéologique sur autrui. De ce fait, la civilisation est alors auto-régulation des affects et des pulsions avec une variation des champs de l'auto-contrôle suivant les sociétés considérées. Selon cette interprétation, la civilisation est un processus

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consistant à répandre la civilité parmi les hommes, avec « l'honnête homme» pour modèle. S'il y a travail, c'est un travail sur soi, qui contribue au travail sur le corps et ses pulsions. C'est ce que N. Élias appelle le processus de la civilisations des mœurs [Élias (ibid.)]. La partie oubliée de la civilisation des mœurs (mais ce n'était pas le propos d'Élias) était toutefois le monde opaque de la quotidienneté, de la routine et de la nécessité, celui des paysans, des marchands, des artisans et des forains, du peuple, qui constituaient l'immense majorité des producteurs de richesses permettant aux mœurs de se polir. C'est le monde qui travaille avec ses bras en utilisant l'énergie humaine et animale. C'est la civilisation matérielle. C'est le monde que décrivit Fernand Braudel dans son œuvre sur la civilisation matérielle du xveau XVIIf iècle [Braudel (1979)]. C'est la sphère du privé, s de l' « oikos ». Le travail domestique, dans sa forme élémentaire, lui appartenait. Il participait de la reproduction de l'individu dans sa vie privée. Mais, comme le dit Lewis Mumford, « ... la vie privée, au sens moderne, existait à peine. Ce n'est pas seulement parce que les péchés d'orgueil, d'avarice et de concupiscence, avec leurs dérivées possibles, la fornication et la débauche, étaient sinon de sérieuses offenses, du moins des obstacles au salut, c'est simplement parce que les standards de vie, au point de vue purement financier, étaient modestes» [Mumford (1950) p. 95]. C'était la zone de la vie quotidienne, inconnue, repliée sur elle-même, faite de gestes répétés, d'objets et d'outils d'usage traditionnel et routinier, de rapports directs entre les hommes, de nécessités et de beaucoup d'impossibles imposés par les limites naturelles et sociales ainsi que par l'isolement. Les rares possibles étaient eux-mêmes réduits en nombre. En raison de la faiblesse productive des hommes, ils ne pouvaient être obtenus qu'avec beaucoup d'efforts. La vie privée, avec ses besoins fondamentaux, relevait du comportement qualifié de « bourgeois» par l'aristocratie dont la plupart des actes se passaient
en public. F. Braudel ajoute qu' « il n

y aura

rupture, innovation,

révolution sur la vaste ligne du possible et de l'impossible qu'avec le XI~ siècle et le bouleversement total du monde» [Braudel (1979), p.14].

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La civilisation matérielle de ces sociétés préindustrielles était une civilisation pauvre en objets et en techniques. Pour le plus grand nombre, la vie quotidienne était dominée par la nécessité. Pour la masse des individus, les occasions d'agir se heurtaient au mur de l'impossible, en raison non seulement de la résistance de la nature mais encore de la codification des statuts sociaux, des interdits et des tabous. Lentement, cependant, émergèrent des forces qui la bousculèrent. Le travail domestique: un modèle bourgeois en émergence

À l'ombre des deux classes fondamentales, aristocratie et paysannerie, avec à leur marge, le peuple en haillons et des forains vivant un peu d'expédients, se développait la bourgeoisie, masse alors peu différenciée dans son statut juridique mais structurée autour des valeurs de la propriété privée. Portée par le mouvement de dissolution des assises économiques de la noblesse, la bourgeoisie occupait toutes les positions libérées par le relâchement du système économique seigneurial, notamment par la dissolution de la propriété foncière féodale. En s'installant dans ces fonctions, elle trouva l'occasion de développer des logiques de travail et de gestion de la terre, différentes de celles de la noblesse. Elle développa aussi des pratiques qui en retour, modelèrent son comportement. De par sa position, elle était exclue des privilèges et réduite à acquérir des revenus par le travail de production ou par le commerce. Pour assurer ses arrières, elle devait prévoir le lendemain, par l' épargne et par l'investissement, qui permettaient de constituer des réserves et de l'avance en cas de difficultés. Propriétaire de domaines suffisamment importants pour l'élever au-dessus de la simple subsistance, mais pas assez importants pour lui assurer des rentes, elle devait les mettre en valeur. Elle pratiquait elle-même, par conséquent, l'administration de son patrimoine, se donnant comme morale celle de l'agrandir. Elle était intéressée à l'apprentissage des techniques de culture que diffusaient de nombreuses publications d'ouvrages agronomiques comme ceux d'Olivier de Serres, par exemple, à la fin du xvf siècle. Sa place dans le système de production agricole à faire-

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valoir direct entraîna, dans la production, l'utilisation de méthodes rationnelles et dans l'administration de ses revenus, c'est-à-dire dans l'usage de ses biens, des attitudes conformes au but recherché. Il s'agissait d'une part, de la conservation et de l'agrandissement de son patrimoine, et d'autre part, d'une morale de la consommation (économie, modestie, sans négliger un peu de plaisir récompensant le travail) qui était au fondement du comportement bourgeois dont se gaussaient les seigneurs. Mais la nouveauté résidait surtout dans la constitution d'une unité sociale de production et de consommation dont les deux termes fonctionnaient de façon à la fois séparée et cohérente et dont la rationalité résidait dans la division sexuelle du travail lui assurant une grande efficacité. Comment cette séparation et cette cohérence s'était-elle produite? D'un côté, le modèle le plus accompli d'une économie associant la production et la consommation avait résidé dans l'exploitation agrico le, dont on a souligné qu'elle s'était émiettée progressivement, passant des mains de l'aristocratie aux paysans moyens ou aux bourgeois investisseurs et spéculateurs. Ces derniers en avaient fait un système de faire-valoir direct. Mais d'un autre côté, la bourgeoisie, peu importante en nombre et en influence dans la société de l'Ancien Régime, vivait en ville où elle pratiquait le commerce, les métiers de service ou de production artisanale. Elle y détenait des positions économiques importantes. Ce fut de cette dualité spatiale que provint la transformation dont on cherche à rendre compte. Une longue évolution, perceptible dès le xvf siècle, annonçait en effet l'émergence d'un autre comportement imprégnant les pratiques quotidiennes et leur donnant un statut inédit: faire de la consommation un facteur économique de la conduite des unités sociales qui en assumaient les fonctions, c'est-à-dire insérer ces unités dans les rapports nouveaux qui commençaient à remodeler l'ensemble de la vie économique et sociale. C'est ainsi qu'il faut comprendre la signification du courant de valorisation des normes, des règles et des conduites économiques, constaté à partir du xvr siècle sous forme d'écrits éducatifs et de conseils de développement de l'agriculture [Barbier (1981),

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p. 35]. À cette époque, s'amorcèrent donc des changements profonds de propriété de la terre et des modes d'enrichissement. Ruinée par les guerres qui accaparaient ses membres, par l'économie de la dépense qui s'ajustait non pas aux revenus mais aux exigences de la naissance, une grande partie de la noblesse disposait uniquement pour vivre de son orgueil et de ses préjugés tandis que la classe des nouveaux propriétaires, bourgeois de toutes sortes mais tous exclus des honneurs, cherchait à asseoir son nouveau statut sur la puissance économique. Cela dit, elle vivait en ville, dont elle utilisait à son profit les externalités positives. Elle éduquait ses enfants, gérait ses revenus, économisait pour réinvestir, assurant ainsi ses bases et se préservant des risques. Elle produisit un comportement économique dans la vie quotidienne, le faisant émerger comme un facteur de la dynamique sociale. Elle en codifia la gestion, en lui donnant une [malité nouvelle et en le faisant entrer dans la modernité. Surtout, c'était à la femme que fut confiée la tâche de l'organisation des activités d'usage des biens. Le but était de dégager, après satisfaction des besoins du ménage, un surplus qui était réinvesti dans le patrimoine. De sa gestion économe et sagace dépendaient le bien-être de la famille et celui de l'homme, ainsi que les possibilités de réinvestissement. Dans le mode de vie urbain, proche de la Cour, les éléments qui disposaient de revenus suffisants avaient recours à des serviteurs et à des servantes, avec autant de fonctions et de hiérarchie que dans la domesticité noble, comme les comédies de Molière en témoignent. Mais, à la différence de l'aristocratie, la bourgeoisie, économe et parcimonieuse, rationalisa dès ses débuts l'utilisation de ses serviteurs. Elle en occupait le temps en fonction des salaires versés et non en les employant dans des fonctions d'apparat. Ainsi, vit-on apparaître des polyfonctionnalités, inexistantes dans les familles aristocratiques. Harpagon se servait alternativement de Maître Jacques comme cocher et comme cuisinier. C'était une première utilisation rationalisée du salariat domestique, payé au travail effectif et non à la présence. Dans les profondeurs de ces deux siècles, de grands changements émergèrent donc. Les fonctions familiales, d'abord observées dans

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la production agricole, lieu spécifique d'expression des rapports sociaux de la société féodale, furent bouleversées. Elles prirent de l'ampleur et se déplacèrent territorialement. La famille d'ancrage urbain était à l' origine de l'institution familiale comme lieu de consommation, mais désormais avec la finalité de produire des individualités en vue de leur formation à une profession se situant en dehors de l'unité familiale. D'abord opaques et peu différenciées, ces fonctions se spécifièrent de plus en plus, au point même d'être relayées progressivement par des institutions de formation, puis à notre époque, se déléguant de plus en plus à l'extérieur, pour donner naissance à des activités de services. À la base de cette évolution, la transformation de la famille traditionnelle, d'impulsion externe, eut donc pour conséquence la modification des finalités du travail familial. Celles-ci ne visèrent plus seulement la conservation et l'accroissement du patrimoine mais la production d'êtres sociaux, capables d'occuper une fonction dans la société. La préoccupation de l'agrandissement du patrimoine n'a pas disparu avec la société bourgeoise. Elle est devenue externe à l'unité familiale, même si des arrangements familiaux continuent de présider au règlement des fortunes. L'unité familiale a cessé d'être le lieu de production de la richesse, sauf dans le cas des petites entreprises agricoles et artisanales. La richesse de la famille se transpose et se transcende dans la richesse des capacités intellectuelles et professionnelles de ses membres dont les revenus tendront à provenir de plus en plus du travail salarié. La France acheva de se professionnaliser, pour ce qui concernait ses membres masculins, au cours du ~ siècle. Le salariat, surtout après la première guerre mondiale, tendit à être accrédité d'une valeur de plus en plus positive. L'objet du travail familial se focalisa alors sur le développement de la personne, source de revenus futurs, face à un patrimoine qui se dépréciait. Au xxe siècle, sous l'effet de l'industrialisation, la professionnalisation atteignit les membres féminins de l'unité familiale, les jetant sur le marché du travail. Le salaire devint la principale source des richesses, permettant d'accéder aux moyens de travail et d'acquérir des biens. Une transformation des fonctions et des rôles s'opéra dans la famille moderne.

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En prolongeant l'analyse faite par J.-M. Barbier (op. cit., p. 141) de l'unité familiale comme structure caractérisée par l'objet, les moyens, les résultats du procès de travail et les rapports sociaux l'organisant, nous complétons comme suit sa lecture des évolutions de l'unité familiale, de la famille traditionnelle jusqu'à celle de notre époque, la famille que, faute de mieux, nous caractériserons de post-modeme, en anticipant sur certains développements. Ces structures, ainsi schématisées, sont des « idéaux-types », au sens de M. Weber. Elles représentent des constructions, à valeur heuristique, obtenues par accentuation des principaux traits d'un objet de recherche, à partir de données que l'on tient pour significatives, tendant à caractériser une situation par une idée directrice. Bien entendu, à aucune époque, on ne voit un seul modèle de famille ainsi décrit, mais chacun des idéaux-types représente la tendance forte de la structure familiale de l'époque étudiée.
Tableau 1 : Procès de production de l'unité familiale Formes et évolution
Structure Objet du procès de travail (objet sur lequel opère le travail) Moyens de travail par lesquels se rep ro duit la fam ille Rapports de travail (rapports sociaux internes au groupe à l'occasion du procès de travail) Te ch n iq u es d u tr a vail domestique Résultats du procès de travail Fa m iIIe traditionnelle Patrimoine (ensemble des b ie n s et des personnes du groupe fam ilial) Famille moderne Fa m iIIe pos t-m 0 de rne Personnes individ uelles de la famille composite Biens, revenus fam ilia ux, salaire s, allo ca tio ns, se rvic es, ac tions Comme pour la famille moderne, avec une instrumentation plus forte du cadre familial. En même temps plus affective E le ctro niq ue, info rm atiq ue, image Production d'êtres soc ia u x fo rte men t ind ivid ualisé s Société de services, mon dia lis a tio n des économies, variétés des produits et des usages

Personnes individuelles du gro up e fam ilial

Biens

et personnes

Biens et revenus familiaux, salaires et allo ca tio ns Rapports de prise en charge des personnes et rapports instrumentaux vis-à-vis des biens et des revenus Mécanique, chimie, é le ctric ité Pro d uction d'être s sociaux

Rapports de prise en charge et rap ports instrumentaux des biens et des personnes Techniques ressources manuelles, naturelles

Conservation et éventue I d évelopp ement des biens et des personnes Soc iété agraire, unité « production et conso mmation » segmentation marché/usages

Rapports à l'environnement

Société ind ustrie lie, d isso ciatio n/reco mp osition/marché national/usages unifiés

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Ce tableau vise à montrer le glissement de la structure familiale traditionnelle vers une structure familiale post-modeme, non encore réellement généralisée, par effet de la transformation du contenu de ses invariants, notamment les moyens grâce auxquels la famille se reproduit. C'est ainsi que le recours aux revenus du travail salarié entraîne la modification des rapports internes au groupe familial. Aux catégories conceptuelles développées par J.-M. Barbier, on a ajouté celle des « techniques du travail domestique» pour exprimer la façon concrète dont se réalisent les différentes fonctions de consommation du groupe. Les techniques domestiques sont la traduction des techniques de production de la société dans laquelle s'inscrit l'histoire des structures de la famille. Ces fonctions évoluent vers des tâches plus nombreuses et plus complexes, requérant une mobilisation intellectuelle plus forte. Elles tendent vers une prise en charge de ses membres de plus en plus axée sur leur socialisation, supprimant leur instrumentation comme moyen d'acquisition de richesses et érigeant la famille en lieu privilégié de l'individualisation et de la formation. Les moyens nécessaires à l'accomplissement de ces fonctions deviennent plus importants et requièrent une source monétaire que le patrimoine assure de moins en moins. Ils tendent donc à reposer exclusivement sur le salaire. Au sein de l'unité familiale, qui achève sa dissociation par rapport à la sphère de la production, les appareils ménagers apportent l'efficacité de leur concours aux travaux d'entretien proprement dits. L'entrée des objets industriels modifie les techniques de travail et les rapports sociaux au sein du couple. La mécanisation des tâches est achevée. La famille contemporaine, oufamille post-moderne, semble devoir être une structure composite, orientée fortement vers la satisfaction individuelle de besoins de type affectif et située en dehors du modèle unique offert par le Code Civil [F. de Singly (1993)]. La famille biologique ne constitue plus le socle exclusif de la filiation. Davantage de temps est dégagé pour résoudre les problèmes liés à la préparation des individualités à la vie sociale. A leur tour, ces fonctions de préparation subissent des modifications. Les techniques de la communication et de l'information ouvrent

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le groupe familial sur le monde. La personnalité est désormais au centre de la formation des êtres sociaux. La production des individualités épouse des formes plus complexes et plus diversifiées. Elle se tourne vers l'extérieur, se fournissant en biens et, de plus en plus, en services du secteur marchand et non-marchand. Dans la société industrielle, les techniques qui, de manière dominante, ont été celles de la mécanique, de la chimie et de l'électricité, ont modifié les pratiques du travail domestique. Elles ont introduit de nouveaux usages et de nouvelles représentations du corps. Si, par leur différenciation, elles ont constitué des moyens de l'individualisation et, par conséquent, de la distinction individuelle et sociale, elles ont reposé sur le niveau des salaires. Mais elles ne développent pas, entre les individus et les groupes sociaux, des clivages de classes au sens de Marx. Les oppositions entre les groupes sont d'ordre symbolique. Elles peuvent se constituer sur les registres de l'âge et d'autres types de proximité ou de distance. Elles n'engagent pas les mêmes enjeux que ceux relevant des conditions d'obtention des revenus, lesquels permettent d'accéder à ces moyens et à ces techniques et surtout au statut social. C'est sous l'emprise de l'industrialisation, sous l'impulsion des progrès accomplis dans tous les domaines de la vie (économique, social, médical) et du développement des nouvelles catégories sociales que des idéologies et des comportements émergent et que l'unité familiale se transforme pour devenir un lieu actif où s'effectue une part du travail social total, celui de la consommation, mais qu'apparaissent aussi de nouvelles tensions pesant sur la production. Aujourd'hui, une redistribution du travail social total tend à s'opérer, tenant compte à la fois des nouvelles conditions de la production et des fonctions de la famille. La durée du temps de travail professionnel continue à diminuer en faveur du travail domestique tourné vers la formation de l'individualité. L'unité entre la production et la consommation ne s'évalue plus seulement en termes de complémentarité des produits et des services. Elle s'effectue dans l'unité du temps social. Dans cette étude, cependant, on s'est arrêté aux phénomènes de mécanisation intervenus dans les foyers au cours du xxe siècle. Les

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techniques d'information et de communication contemporaines, qui ouvrent sur d'autres dimensions de la société industrielle ne sont pas l'objet central de notre présente recherche, même si on lui a accordé une place. Elles semblent devoir introduire à une autre forme de société, celle des services. Le travail domestique reproduction et au-delà. dans le procès de travail social: la

L'intérêt du concept de travail domestique est son inscription dans 1'histoire et son articulation avec les structures de la société, en l' occurrence celles du système capitaliste. Il est aussi sa mise en évidence comme composante du travail social total. Le travail domestique est en effet l'objet de luttes et d'enjeux entre les acteurs sociaux (entreprises et salariés) pour le partage du travail total entre travail professionnel (aliéné) et travail domestique (libérateur, en principe). Le temps du travail domestique couvre une activité qui interfère avec le temps des activités professionnelles, puisqu'il a trait à la formation des individualités. C'est pourquoi l'espace dans lequel il est efficient ne se réduit pas à celui de l'habitation. Il s'étend à d'autres espaces, ceux des fonctions concernées par les composantes de la consommation (école, soins, etc.). Il semble donc important de voir comment il est inclus dans le flux général du travail et s'imbrique avec lui. Cela dit, le travail domestique couvre d'autres finalités que la seule production des individualités pour le travail salarié.
La reproduction des individualités

Pour représenter la place du travail domestique dans le travail social total de la société contemporaine, nous nous sommes d'abord servie de la théorie de Marx sur la circulation capitaliste du travail. Il s'agit d'un modèle économique de reproduction, mais dont nous tirons les principaux effets sociologiques. La consommation finale n'intéressait pas réellement Marx, étant donné les conditions restrictives de son

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époque quant au développement de la consommation induite par l'industrie. En outre, Marx étudiait l'économie capitaliste et non la société dans son ensemble. Il est tout à fait possible, cependant, d'introduire le travail domestique dans sa théorie en reprenant les éléments qu'il avance sur la marchandise « force de travail ». Ce faisant, cette introduction fait apparaître les limites d'une approche du travail domestique qui serait uniquement d'ambition « reproductive» du capital. Selon Marx, le travail, considéré dans sa généralité et son abstraction, est « une action sur... ». On pourrait donc estimer, en suivant cette affirmation, que le travail de la production et le travail de la consommation sont équivalents. Mais dans le système capitaliste, d'autres aspects que cette généralité doivent être pris en compte, et en particulier le fait que le travail existe et circule sur les marchés comme valeur économique de biens et de services, ou, au contraire, ne circule pas comme tel. Considérons maintenant l'économie, en simplifiant le commentaire à l'extrême. Les deux sphères de la production (travail productif) et de la consommation finale (travail domestique) sont autonomes mais reliées entre elles par les différents marchés (travail, biens et services, financier). Elles ne fonctionnent pas selon les mêmes principes directeurs tout en étant cohérentes. Dans la sphère de la consommation finale, le travail (do~estique) ne produit pas de valeurs économiques. Il est social en même temps que privé/non-marchand. Il produit cependant des marchandises « forces de travail» qui sont utilisées dans l'autre sphère. Dans celle de la production, au contraire, le travail industriel (l'usage productif des forces de travail) produit des biens et des services qui sont vecteurs de valeurs économiques. Il est social et privé/marchand. Il s'établit une certaine cohérence entre les deux pôles ainsi décrits de la société en cela que le pôle de la consommation fmale vend (contre argent) au pôle production l'usage de forces de travail pendant un certain temps. Inversement, le pôle de la production vend au pôle de la consommation finale (contre argent) des biens et des services. Le moment de la vente, aussi crucial soit-il pour le système capitaliste (c'est le seul qui intéressait les entrepreneurs jusqu'à une époque encore pro-

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che), est une partie seulement de la réalité sociale. Le travail domestique s'empare des biens et des services, les transforme et produit la force de travail dont le système industriel a besoin. Au temps marchand, mais aliéné, de la production, correspond donc le temps non-marchand (théoriquement libre) de la consommation fmale, avec toutes les difficultés, les tensions et les crises pouvant découler du fonctionnement de ce système. Dans un système de salariat généralisé et du point de vue quantitatif, la consommation finale recouvre la reproduction de la force de travail, qui s'effectue par le moyen du salaire direct et d'allocations diverses, ou salaire indirect. Mais examinée sous l'angle qualitatif: elle dessine un rapport à la société beaucoup plus large que celui de la simple reproduction de la force de travail. Les principales limites de ce schéma explicatif sont les suivantes. D'abord il fixe un contenu exclusif à la consommation finale et au travail domestique. La mise en œuvre du travail dans la sphère de la consommation finale ou consommation domestique, s'effectue, à titre privé, selon l'utilité que le travailleur (ou sa famille) lui attribue. C'est aussi un travail pour soi et pas uniquement pour les entreprises. Ensuite, le travail domestique s'organise de manière privée au sein du groupe familial. Comme dans la production, il est encadré par les modalités de la division du travail. Mais il relève encore, dans la majorité des cas, de la responsabilité féminine, comme un vestige de l'évolution historique du travail de gestion de l'usage des biens. Dans le travail domestique, le partage des rôles entre les sexes engendre un rapport de domination d'un sexe sur l'autre, faisant de l'un le principal initiateur du travail domestique, de l'autre son principal bénéficiaire. Or si ce partage des rôles réfracte la division sociale générale du travail ainsi que le système de valeurs qui en découle, il ne lui est pas réductible. La division sexuelle du travail a été largement abordée dans de nombreux travaux de recherche. Il n'en sera fait mention ici que de manière occasionnelle, car ce n'est pas l'essentiel de ce livre. On retient seulement que la division sociale du travail comporte une composante fondée sur la domination masculine, d'une

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nature différente de l'exploitation capitaliste, au sens de Marx, même si elle lui est rattachée. La domination sexuelle tend d'ailleurs à être nuancée et atténuée par le fait que les moyens du travail domestique (revenus, allocations, salaires) ont aujourd'hui changé de nature. De même, un changement malgré tout perceptible, à l'intérieur des ménages, permet aux femmes de faire que le travail qu'elles effectuent au sein de l'unité familiale devienne du travail pour soi, au sens propre. Ensuite encore, le travail domestique s'étend désormais à la sphère des activités recouvertes par ses fonctions: l'école, les magasins, les visites chez le pédiatre ou le dentiste, les réunions avec les professeurs. Toutes ces activités prennent de l'importance à mesure que l'enfance et l'adolescence acquièrent un statut social, faisant de ces périodes un moment de la préparation de l'adulte. Mais ce dernier, s'il est ainsi préparé comme futur producteur, l'est aussi comme citoyen de la société salariale. Ces activités, propres à un modèle d'éducation, autrefois limité à des catégories aisées ou instruites, se développent et se diffusent à des groupes sociaux de plus en plus nombreux. Elles prennent de l'importance dans l'ensemble du travail domestique. Le niveau de développement économique et social renforce les besoins de formation, d'information, de santé, de consommation conviviale et de loisirs. Il fait que certains services deviennent l'un des noyaux centraux de la production et de la consommation sociales. Enfin, le travail domestique participe de la reproduction du salarié et de sa famille à travers la manipulation d'objets. Ces derniers sont porteurs de normes qui matérialisent les rapports sociaux. Ils en sont la« forme sociale spécifique» [Markus (1982), p. 90-91]. Mais si la société recouvre des différences considérables entre les groupes sociaux, eu égard à leur positionnement dans la production et aux différences de leur évolution, on peut, néanmoins, déceler au sein des groupes des similitudes et des aspirations qui sont fortes sans être l'exacte image des besoins des entreprises. Parmi elles, l'aspiration au confort semble tenir la place d'une variable générale extrêmement puissante et dynamique, ayant d'abord mobilisé la bourgeoisie, puis s'étant emparée du corps social tout entier pendant le xxe siècle,

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prolongeant une quête apparue approximativement à la fin du Moyen Âge, pour devenir un véritable enjeu du fonctionnement des sociétés modernes [Le Goff (1994)]. On reviendra sur ce point très important. Au xxe siècle, par conséquent, traiter du travail domestique en des termes exclusivement centrés sur la reproduction des individus pour alimenter le système productif risque de restreindre considérablement la compréhension de l'activité domestique et de la réduire à un phénomène passif, sans force d'action sur les autres secteurs de la vie économique et sociale. Déjà les travaux de Maurice Halbwachs sur la classe ouvrière, au début du xxe siècle, montraient que les activités domestiques les plus simples, comme celles de confection des repas, s'accompagnaient d'un fort jeu symbolique dans lequel le plaisir occupait une place importante [Halbwachs (1970)]. On ne trouve jamais, comme préoccupation exclusive, la reproduction de la force de travail. Bien au contraire, on observe la volonté de transformer les exigences de cette reproduction en un moment de sociabilité retrouvée, éloignée des contraintes de l'usine. Le travail de consommation est même une reconquête sur l'usine et sur le nécessaire travail de reproduction. Dans le travail de consommation, se trouve donc toujours la dualité de la reproduction et du commensalisme. Dans la reproduction, prennent place la constitution des individualités mais aussi le plaisir de l'emprise matérielle et symbolique sur le monde. Sauf précision, pour souligner tel ou tel aspect du concept, on utilisera désormais de manière équivalente les termes de reproduction et de consommation finale pour désigner le contenu du travail domestique, mais avec les précisions que l'on vient d'indiquer. Du contrôle social au confort
Le confort est devenu une dimension majeure des sociétés industrielles développées et l'aspiration à laquelle tendent toutes les autres sociétés. Son émergence a accompagné l'évolution des sociétés occidentales, au rythme du changement de leurs structures sociales et de l'apparition de nouveaux modèles de comportements dans la vie quotidienne. Comme on l'a déjà souligné, celle-ci fut marquée, à par-

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tir du xy~ siècle, par la présence de catégories sociales ayant engendré des modes originaux de perception du monde. La civilisation des mœurs, ou période de l'hégémonie politique, économique et culturelle de l'aristocratie, est celle du dressage des corps et de l'apprentissage de postures corporelles. Les meubles de l'époque n'accordaient toutefois que peu de place à l'aisance des corps et n'étaient aucunement confortables, au sens d'aujourd'hui. Le corps n'existait alors que comme représentation d'une identité statutaire et support d'une hiérarchie sociale. Il n'avait pas d'importance au regard de l'âme et n'avait droit à aucune considération propre. Dans la pensée chrétienne, le corps mérite peu d'égards. Le confort qui, selon Siegfried Giedion, était seulement, dans les sombres périodes de la société pauvre du Moyen Âge, le réconfort du corps, ce qui le protégeait et le fortifiait, est devenu ce par quoi il acquiert la liberté de se déployer en fonction de ses besoins, ce par quoi il défait ce qui est contrôle et convenance [Giedion (1980)]. Le mot« confort» vient du latin confortare qui signifie « consolider », « renforcer», « fortifier». Cet auteur a montré l'inconfort général des postures corporelles dont témoignent les gravures dépeignant les scènes de la Cour de France. Les personnages sont assis par terre ou sur des bancs en bois, sans dosseret, à l'étroit. Une évolution s'amorce, néanmoins, tout au long du Moyen Âge, se traduisant notamment, dans le mobilier, par l'apparition et l'extension des chaises, des armoires, des tables. Jusqu'au Xyesiècle au moins, tous les meubles expriment le refus d'être adaptés au corps humain. Les progrès dans ce domaine sont les signes les plus sensibles de la recherche du bien-être et de la libération du corps dans l'intimité. Ils sont visibles dans les intérieurs les plus aisés. Le confort se construit peu à peu, avec la progressive reconnaissance de l'individu, la laïcisation de la société et le développement d'une société marchande fondée sur l'extension de la consommation (cf chapitre 4). Cette évolution vers un confort croissant n'a pas été linéaire et a résulté de « multiples déterminations », celles notamment des mœurs et des comportements. Comme on le sait, N. Élias a associé l'analyse des mœurs aux rapports d'une structure sociale déterminée. Dans

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les sociétés européennes, l'aristocratie ajoué le rôle principal dans la mise au point des manières de se comporter. Mais elle ne fut pas, sauf en l'Allemagne, un milieu totalement clos. Une circulation active, de haut en bas et quelquefois, de bas en haut, assurait la production et la reproduction des codes de conduite. Les nombreux textes qu'il cite indiquent en effet que la diffusion des normes est surtout allée des couches supérieures vers les couches moyennes supérieures de la population, lesquelles les importaient en les adaptant à leurs besoins. Or cette diffusion a eu pour conséquence de dévaloriser certains comportements, créant alors pour les couches supérieures le besoin de redéfinir leurs codes et de créer d'autres signes distinctifs. Une dynamique sociale se déclenche alors, contribuant à affiner toujours plus les normes nouvelles. L'évolution du rapport des forces entre les classes sociales a constitué un facteur objectif de modelage des mœurs et de leurs modifications. L'absorption de la fraction supérieure de la bourgeoisie par l'aristocratie a d'abord entraîné le rejet des comportements importés (accusés de « sentir le bourgeois»). Mais ceux-ci ont également pu s'y diffuser. Ainsi se sont mêlés le luxe et l'apparat du train de vie aristocratique à la discrétion et à l'intimité bourgeoises, pour donner naissance, au XVI nesiècle, à un mode de vie accordant plus de place aux commodités et au bien-être. À noter, en outre, que si les mouvements sociaux déstabilisent la position des classes, ils peuvent créer des échanges intenses entre les différentes catégories de la population. L'historien Daniel Roche note, par exemple, le rôle important de la domesticité dans la diffusion des modèles de consommation de l'aristocratie. Ainsi en a-t-il été du rôle des femmes de chambre dans le domaine vestimentaire, ou, dans celui de la gastronomie et des manières de table du rôle de la domesticité masculine, dont les membres se fixèrent comme restaurateurs au moment de la Révolution française [Roche (1989)]. De même, en redistribuant la richesse, l'expansion économique at-elle favorisé le redéfinition des valeurs et a-t-elle abouti au confort en suivant des voies complexes. L'enrichissement, selon les termes de 1'historien Philippe Perrot, « lorsqu'il annonce l'initiative, le tra-

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vail, la création, la compétence et la ténacité nécessaires à l' équilibre de la société... deviendra... une excellence de plus en plus largement reconnue» [Perrot (1988)]. Mais dans la mesure où la fortune a permis un accès étendu au luxe, les parvenus l'ont dévalorisé. Les frontières de la distinction furent alors déplacées vers la recherche subtile du vrai goût qui classe la naissance et légitime les richesses. Une nouvelle sensibilité se créa et dans la ville rénovée, la maison devint l'épicentre de cette recherche d'une plus grande sensualité. Le repli sur la maison, la valorisation de l'effort, la recherche du confort et les revenus issus du travail, dessinèrent les configurations d'un modèle de vie qui, à la faveur des changements économiques et sociaux du XIXesiècle, se diffusa à l'ensemble de la société. Aujourd'hui, la recherche du confort est de plus en plus vive. La révolution industrielle, en installant une capacité productive jamais atteinte, créa de nouvelles catégories sociales qui retravaillèrent les modèles mêlés de l'aristocratie et de la bourgeoisie, et en créèrent d'autres, mieux adaptés à leurs besoins. Dans la société industrielle avancée, existe une pluralité de modèles de vie. Les mêmes objets techniques suscitent des stratégies différentes d'utilisation [M. de Certeau (1980)]. Néanmoins, le mode de vie est marqué par des caractéristiques communes, un modèle en quelque sorte. Il se caractérise par un système de valeurs où la reconnaissance de l'individu comme agent actif de la société est accentuée. Cette reconnaissance accorde une place de premier plan à la recherche du confort, libérant le corps et lui donnant une importance qui en fait l'axe organisateur de la vie quotidienne.

Du corps humain comme mécanique à la mécanisation travail domestique

du

Les transformations amorcées au XVInesiècle ont consacré le travail comme valeur suprême de la vie sociale et ont donné au foyer le rôle de préparer à son accès. Si la bourgeoisie a trouvé sa propre voie de développement par rapport à l'aristocratie, elle fut cependant toujours fascinée par son paraître.

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