Société réflexive et pratiques de recherche

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Une des caractéristiques de la modernité est sa capacité à être réflexive. Cela signifie que la société globale réfléchit sur elle-même, sur les groupes qui la composent, sur les pratiques et les comportements sociaux, sur les représentations que développent certains de ces groupes et sur les interactions entres eux. Ce travail réflexif nécessite des méthodes de recherche pertinentes et des techniques adéquates.
Publié le : vendredi 1 juin 2012
Lecture(s) : 37
EAN13 : 9782296496972
Nombre de pages : 180
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Société réflexive et pratiqueS
de recherche
Luc Albarello
001.Société réflexive-intell. 13.indd 1 7/09/10 15:48:19Dans la même collection :
1. Pierre Collart, Les abuseurs sexuels d’enfants et la norme sociale,
2005.
2. Mohamed Nachi et Matthieu de Nanteuil, éloge du compromis.
Pour une nouvelle pratique démocratique, 2006.
3. Lieven Vandekerckhove, Le tatouage. Sociogenèse des normes
esthétiques, 2006.
4. Marco Martiniello, Andrea Rea et Felice Dassetto (eds), Immigration
et intégration en Belgique francophone. état des savoirs, 2007.
5. Francis Rousseaux, Classer ou collectionner ? Réconcilier
scientifques et collectionneurs , 2007.
e6. Paul Ghils, Les théories du langage au XX siècle. De la biologie à
la dialogique, 2007.
7. Didier Vrancken et Laurence Thomsin (dir.), Le social à l’épreuve
des parcours de vie, 2008.
8. Pierre Collart (dir.), Rencontre avec les différences. Entre sexes,
sciences et culture, 2009.
9. Jean-Louis Dufays, Michel Lisse et Christophe Meurée, Théorie de
la littérature. Une introduction, 2009.
10. Caroline Sägesser et Jean-Philippe Schreiber (dir.), Le fnancement
public des religions et de la laïcité en Belgique, 2010.
11. Ariel Mendez (dir.), Processus. Concepts et méthode pour l’analyse
temporelle en sciences sociales, 2010.
12. Dominique Deprins, Parier sur l’incertitude, à paraître.
13. Luc Albarello, Société réfexive et pratiques de recherche , 2010.

001.Société réflexive-intell. 13.indd 2 7/09/10 15:48:19Société réflexive et pratiqueS
de recherche
Préface de Jean-émile Charlier
Luc Albarello
ACADEMIA
A B
BRUYLANT
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D/2010/4910/41 ISBN 13 : 978-2-87209-998-6
© Buyla– a adea s.a.
Grand’Place 29
B–1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction ou d’adaptation par quelque procédé que ce soit,
réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
Imprimé en Belgique.
www.academia-bruylant.be
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rmtcniLa logique de la recherche est un engrenage de diffcultés majeures
ou mineures qui condamnent à s’interroger, à chaque moment, sur
ce que l’on fait et permettent de savoir de mieux en mieux ce que l’on
cherche en fournissant des commencements de réponse…
Pierre Bourdieu
remerciements
À des titres divers, les personnes suivantes ont participé aux
recherches évoquées dans ce livre : C. Hesse, M. Wiliquet,
E. Albarello, S. Antoine, A. Ernster, L. Demeulemeester,
F. Bartholomé, H. Thomas, B. Bosschaert, T. Albarello, M. Boisset.
Sans ces collaborateurs-chercheurs du bureau d’études SONECOM,
ce travail de réfexivité sur notre propre pratique scientifque n’aurait
pas pu avoir lieu. Je les en remercie.
Merci à C. Grandmaire pour sa participation dactylographique à ce
travail. Et toute ma reconnaissance aussi à Danielle Mouraux pour
sa lecture attentive et ses conseils toujours constructifs.
Enfn, il me plaît de saluer ces innombrables travailleurs inconnus
de la recherche et je rends hommage à ces enquêtrices et enquê-
teurs confrontés aux dures réalités de la récolte des données,
hommage aussi aux encodeurs, aux traducteurs, à tous ces attachés
de recherche sans lesquels ces études ne pourraient avoir lieu.
Luc Albarello
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001.Société réflexive-intell. 13.indd 6 7/09/10 15:48:19Préface
Jean-émile charlier
Par les prestations qu’elles effectuent pour leurs commanditaires, les
entreprises spécialisées dans la réalisation d’enquêtes et de sondages
d’opinion récoltent des données qui paraissent a priori parcellaires
sur les sociétés dont elles scrutent et analysent minutieusement
des facettes diverses. De longue date, la question a été posée tant
dans ces entreprises que dans des cercles de chercheurs qui en sont
fort éloignés : ces données sont-elles potentiellement cumulatives,
pourraient-elles être croisées, retravaillées à nouveaux frais pour livrer
une image inédite de nos fonctionnements collectifs, plus précise et
plus fne que les approximations que nous en proposons d’ordinaire ?
Des gisements de connaissances sur ce que nous sommes sont-ils
enfermés dans les armoires des responsables des bureaux d’études et
de leurs commanditaires ?
C’est à ces questions que Luc Albarello propose des réponses au
départ de sa longue expérience de directeur d’une de ces entreprises
spécialisées dans la réalisation d’enquêtes et de sondages d’opinion.
Il choisit d’interpréter les préoccupations éclatées, voire anecdotiques
consignées dans les cahiers de charge émanant de commanditaires
divers, très fréquemment publics, comme les expressions d’une
aspiration profonde de notre société à opérer un travail d’analyse sur
elle-même. À son estime, ce qui se donne au premier regard comme
épars et discontinu serait généré par cette irrésistible volonté de
connaissance qui inspire des questions aussi multiples et variées que
les lieux du social où elles s’expriment.
Il désigne ce travail de connaissance par le terme de réfexivité, qui
connaît aujourd’hui un succès remarquable et qui est susceptible de
lectures diverses. Luc Albarello choisit de s’inscrire dans le sillage de
Giddens, pour qui une des caractéristiques des sociétés modernes est
qu’elles suscitent la production d’un savoir sur la vie sociale, ce qui
stimule la créativité de leurs membres. Plus précisément, la modernité
se caractérise aux yeux de Giddens par la rencontre entre la réfexivité
discursive, qui s’affrme dans les discours des acteurs, la réfexivité
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001.Société réflexive-intell. 13.indd 7 7/09/10 15:48:19Société réfexive et pratiques de recherche
pratique, qui oriente leurs conduites et la réfexivité institutionnelle,
puisque les institutions ont la capacité d’anticiper leurs évolutions
et de concilier leur passé et leur futur dans le présent. En résumé,
la modernité décrite par Giddens est aujourd’hui caractérisée par
l’invasion de la réfexivité.
Luc Albarello ne vise pas à rendre compte de la prolifération des
manifestations de la réfexivité. Son ambition est d’illustrer la manière
dont la sociologie participe au vaste mouvement de production d’un
savoir sur la vie sociale qui accompagne la modernité. Il considère
que « la sociologie est une démarche réfexive que la société effectue
sur elle-même », « une démarche réfexive, permanente, rigoureuse,
scientifque, visant à identifer avec précision les groupes sociaux qui
la composent ». Il précise ce point de vue en présentant une « défnition
de la sociologie en tant que démarche réfexive qu’une société réalise
sur les individus et leurs interactions, sur les groupes sociaux et les
représentations ainsi que sur les systèmes qui la composent, tant
dans une perspective macro que micro et ce grâce à un ensemble
de techniques d’observation empiriques (elles-mêmes objet de la
réfexivité) ».
La place de choix que Luc Albarello réserve à la science et plus parti-
culièrement à la sociologie dans la réfexivité est réaffrmée à plusieurs
reprises : « la réfexivité signife un regard scientifque sur les pratiques
sociales dans une société donnée, sur les composantes structurelles de
celle-ci, notamment en lien avec l’emploi et le processus de production
sociale et économique ». Sur cette question, la position de l’auteur est
constante : il considère que le savoir utile et pertinent sur le social est
élaboré par les professionnels de l’analyse, qui, par l’exercice prudent
et réféchi de méthodologies complexes et contrôlées à chacune des
étapes de leur mise en œuvre, ont la possibilité d’avancer des énoncés
d’une validité scientifque incontestable : « une société ne peut être
réfexive sur elle-même qu’à la condition d’avoir une idée précise des
groupes sociaux qui la composent ». Cette position le conduit à classer
aussi les pratiques d’évaluation dans les expressions de la réfexivité :
« il s’agit […] de vérifer si les moyens […] sont utilisés à bon escient
(effcience par rapport aux objectifs. Il s’agit donc bien d’un exercice
de réfexivité que la société effectue […]) ».
La réfexivité étudiée par Luc Albarello est essentiellement celle qui
peut se lire dans le travail effectué par des professionnels de l’analyse
du social. Elle couvre un éventail de pratiques qui va du retour sur
ses méthodes qu’effectue le professionnel à la mise en œuvre qu’il
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001.Société réflexive-intell. 13.indd 8 7/09/10 15:48:19Préface
opère de dispositifs paramétrés destinés à mesurer l’effcience de
dispositifs techniques pointus. Dans tous les cas, c’est parce que c’est
un professionnel que sa réfexivité intéresse Luc Albarello, qui ne
nie pas pour autant que peuvent apparaître des analyses sauvages et
débridées des fonctionnements collectifs, pratiquées par des citoyens
ordinaires qui s’estiment habilités à avoir un avis et à le communiquer
sur les modalités de notre vivre-ensemble. Il reconnaît que ces initia-
tives spontanées peuvent, sous certaines conditions, contribuer à faire
évoluer le regard que les sociétés portent sur elles-mêmes ; il faut,
pour cela, que les professionnels leur donnent une légitimité en les
intégrant dans les outils qu’ils élaborent pour rendre le social intelli-
gible.
Les processus intéressent dès lors moins Luc Albarello que les produits.
L’analyse de la demande de chaque commanditaire et de la manière
dont elle est enchâssée dans des rapports complexes avec d’autres
acteurs cesse d’être importante dès l’instant où toutes les commandes
sont envisagées comme des expressions localisées et partielles du
souci profond de connaissance sur elle-même de notre société. Le
regard porte sur le fruit du travail, non sur la manière dont il s’opère.
L’attention de Luc Albarello ne se porte donc pas sur les luttes de
classement, mais sur l’outil qui parvient à s’imposer et est unani-
mement reconnu dans sa capacité de classer. C’est sa robustesse et la
force de conviction qu’il tire des usages qu’il autorise qui le rendent
porteur d’intérêt, et cet intérêt est avant tout pratique. Chacun des
outils convoqués par Luc Albarello est justifé par ce même intérêt
pratique. Les assemblages qu’il opère, les rapprochements qu’il
s’autorise ont dès lors des allures iconoclastes. Les concepts sont
détachés des systèmes théoriques qui les ont fait naître et des fns
qu’ils servaient et sont agencés dans des ensembles où ils ne trouvent
place que pour leur intérêt pratique.
La connaissance sociologique peut nourrir la critique ou l’expertise.
Le travail de Luc Albarello se situe résolument dans la seconde
perspective. Il le revendique fèrement, à très juste titre. Ayant précisé
sa position, il montre au lecteur comment se pratique cette sociologie
de l’expertise, qui vise à éclairer des décideurs. En cela, il dévoile une
part des coulisses, et c’est quand son propos va vers le plus prosaïque
et le plus anecdotique qu’il est le plus universel : quand il montre que
la production et la récolte de données ne sont jamais des opérations
anodines, il met en lumière des diffcultés que connaissent tous les
sociologues, même si c’est à des échelles différentes. Les manières
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001.Société réflexive-intell. 13.indd 9 7/09/10 15:48:19Société réfexive et pratiques de recherche
de faire face à ces diffcultés varient en fonction de la position du
chercheur dans le champ sociologique, sans que l’une soit meilleure
qu’une autre. Le grand mérite de Luc Albarello est d’avoir présenté à
la fois sa position dans le champ et les façons de faire qu’il privilégie,
livrant ainsi à la réfexion du lecteur un matériau semi brut d’une
grande richesse.
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001.Société réflexive-intell. 13.indd 10 7/09/10 15:48:19Chapitre 1
réfexivité sociale et méthode
Comment prétendre faire la science des présupposés, sans travailler à
se donner une science de ses propres présupposés ? Notamment en
s’efforçant de faire un usage réfexif des acquis de la science sociale
pour contrôler les effets de l’enquête elle-même et s’engager dans
l’interrogation en maîtrisant les effets inévitables de l’interrogation.
P. Bourdieu, La misère du monde
Méthodologie de recherche et réfexivité sociale
Avant d’entamer notre cheminement méthodologique, nous aimerions
situer l’ensemble de la démarche dans un contexte plus large à savoir
celui de la réfexivité telle qu’elle est décrite par un auteur comme
A. Giddens. Cet auteur nous permet en effet de bien cadrer l’ensemble
de notre démarche. Et un concept tout particulièrement, celui de
réfexivité. Dans son ouvrage Les conséquences de la modernité,
l’auteur considère la réfexivité comme une des caractéristiques
majeures de la période moderne, de la modernité. Il parle d’appro-
priation réfexive de la connaissance et écrit que « La production d’un
savoir systématique portant sur la vie sociale devient partie intégrante
de la reproduction du système, détachant la vie sociale des fxités de la
tradition » (1994 : 59). Et il défnit la réfexivité en tant « […]qu’examen
et révision constants des pratiques sociales, à la lumière des informa-
tions nouvelles concernant ces pratiques elles-mêmes […] ».
Ce qui nous intéresse dans cette perspective, c’est que la réfexivité
n’est pas celle d’un individu isolé qui réféchirait sur sa propre existence
et sur sa propre activité mais bien celle d’une société globale qui
réféchit sur elle-même, c’est-à-dire sur les groupes qui la composent,
sur les pratiques et les comportements sociaux, sur les représenta-
tions que développent certains de ces groupes. Voilà pourquoi nous
utilisons la notion de réfexivité sociale. Partant de cette conception
de la réfexivité, notre propos est que celle-ci, au sens global où nous
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l’entendons, nécessite des méthodologies pertinentes, des techniques
adéquates et conformes au développement même de la société. C’est
la raison pour laquelle nous pensons possible cette mise en relation
d’une approche méthodologique au sens strict du terme (les techniques
de l’observation empirique développées, en un moment donné, par
les chercheurs et les praticiens-chercheurs) avec la notion théorique
de réfexivité sociale (le regard qu’une société porte sur elle-même ou
sur une partie d’elle-même).
Il serait intéressant d’étudier de façon plus systématique, diachro-
nique et historique, comment évolue le lien qui relie le(s) mode(s) de
réfexivité mis en œuvre par chaque société au regard de son mode
de développement socio-économique, culturel et politique. Quelle
forme la réfexivité recouvre-t-elle dans une société primitive ?
était-elle dans une société médiévale ? Quel développement lors des
premiers stades du mode de production capitaliste ? Dans une société
de type socialiste ? Nous ne résistons pas à la tentation de relever un
exemple de ce lien réfexivité/méthode issu d’une lecture récente des
Anti-mémoires d’André Malraux. Cet exemple se situe dès après la
Seconde Guerre mondiale, en France, en une période où l’autorité
publique tente avant tout autre chose de réaffrmer la suprématie et les
fonctions essentielles de l’état. Lors d’un entretien avec un représentant
du général de Gaulle, André Malraux fait part à celui-ci de l’opinion
suivante : « […] les moyens d’information dont vous disposez n’ont pas
changé depuis Napoléon. Je pense qu’il en existe un beaucoup plus
précis et effcace : les sondages d’opinion » S’ensuit alors le curieux
dialogue ci-dessous :
L’Intérieur ne les emploie pas ?
(Malraux) L’Intérieur « se renseigne ». Mais il ne dispose pas de
l’échantillonnage sans lequel aucune précision n’est possible… ».
Les procédés de Gallup n’étaient alors connus, en France, que des
spécialistes. Je les exposai rapidement
Vous y croyez ?
À condition de n’employer que des informateurs indifférents à la
politique, je crois possible de connaître les conséquences du vote
des femmes, la réponse au référendum que vous préparez…
Il en est des sondages comme de la médecine : moins rigoureuse
qu’elle ne le dit, plus rigoureuse que tout ce qui n’est pas elle…
L’intérêt du dialogue surgit quelques pages plus loin lorsque l’illustre
écrivain poursuit de la sorte : « Quelques jours plus tard, j’étais appelé
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001.Société réflexive-intell. 13.indd 12 7/09/10 15:48:19Réfexivité sociale et méthode
comme conseiller technique à son cabinet. C’est alors que commença
l’étude du plan de modernisation de l’éducation nationale, et que
Stoetzel reçut le premier million qui lui permit d’organiser des
sondages sérieux. Les dieux nous aidèrent : le dernier sondage, relatif
au référendum constitutionnel (ils étaient encore secrets) fut exact à
997/1000. » (fn de la citation)
Cet échange relevé incidemment dans la lecture des Anti-mémoires,
indique explicitement le lien pouvant exister entre la préoccupation
d’un état en un moment donné de son développement (ici politique)
et son besoin (ou non) de réfexivité sur lui-même ainsi que sur la
nécessité de recourir aux techniques émergentes en ce même moment.
La réfexivité est ici pensée et souhaitée par un responsable d’État. Mais
elle peut aussi être mise en œuvre à bien d’autres niveaux et par bien
d’autres intervenants. C’est notamment le cas des chercheurs, voire des
praticiens-chercheurs, qui se livrent à un exercice de réfexivité dans
d’innombrables secteurs. Pour Giddens, le dynamisme même de la
modernité est lié à la réorganisation réfexive des relations sociales à la
lumière des apports permanents de connaissance affectant les actions
des individus et des groupes et cette perspective apparaît d’autant plus
cruciale dans une société qui est dite « société de la connaissance » et
qui deviendrait de plus en plus auto-consciente et réféchie.
C’est cette théorie de la réfexivité qui guide l’ensemble de ce texte ;
il est structuré selon différents types d’objets, ceux sur lesquels porte
généralement la réfexivité : les pratiques sociales, les groupes sociaux,
les interactions entre les groupes, les structures. Ce sont ces démarches
de réfexivité qui constituent le fl conducteur de l’ouvrage.
En premier lieu les pratiques. Le niveau macrosociologique. Les
« habitudes collectives » pour reprendre l’expression de M. Mauss.
Deux illustrations sont examinées à ce niveau : d’une part les compor-
tements d’une partie de la population, les jeunes, en termes d’existence
et d’intensité de leur participation aux décisions qui les concernent ;
d’autre part, le rapport qu’une population globale entretient à son
logement, son mode d’habiter.
Ensuite, nous traitons de la qualifcation des groupes sociaux qui
composent la société. Comment appréhender ces groupes, classes,
strates ? Quels sont-ils ? Quels critères sont pris en considération pour
typologiser ? Au travers de la réfexion sur les catégories socioprofes -
sionnelles, sur la connexité et sur la mobilité, c’est la question de la
morphologie des groupes sociaux qui est posée.
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001.Société réflexive-intell. 13.indd 13 7/09/10 15:48:19Société réfexive et pratiques de recherche
L’organisation des groupes est posée sous l’angle objectif mais nous
la posons également sous l’angle subjectif en analysant la manière
dont les individus et les groupes se représentent diverses situations
sociales ainsi que leurs représentations d’eux-mêmes. Des techniques
spécifques existent en effet pour appréhender les représentations
sociales et nous y faisons référence dans cette troisième partie du texte
(recherche concernant les représentations par rapport à l’institution
scolaire).
Le travail réfexif d’une société postmoderne, ce regard de « macro-
réfexion » concerne également les interactions entre les groupes, les
strates et les classes sociales. Nous nous y intéresserons également.
Enfn, les structures, c’est-à-dire les systèmes et les sous-systèmes,
constituent et organisent la vie sociale. Les illustrations présentées à
ce propos concernent des études évaluatives portant sur l’insertion
professionnelle (une politique publique pouvant être considérée
comme un système) ainsi que des études menées au sein de grandes
organisations.
Tout au long de ce parcours structuré selon les objets sur lesquels
porte le travail réfexif, nous examinerons un grand nombre de
techniques qui permettent de le réaliser sérieusement et minutieu-
sement : techniques relevant davantage de l’approche quantitative :
procédures d’échantillonnage, diverses modalités d’une récolte des
données, usage des technologies nouvelles à des fns de collecte et
de saisie, etc. Techniques qualitatives également : entretiens semi-
directifs, focus groups, panels de citoyens, observation directe, etc.
Dans toutes les illustrations citées, que l’approche privilégiée par
l’équipe de recherche soit quantitative ou qualitative, qu’elle soit de
nature plus inductive ou davantage déductive, on soulignera combien
il a été indispensable de se référer à un cadre conceptuel, nécessaire
de préciser clairement l’objectif de recherche et utile d’expliciter ses
hypothèses.
Enfn, quelques illustrations complémentaires (l’analyse des besoins
de formation, le recours à internet et l’organisation d’un panel de
citoyens) souligneront la nécessité d’une complémentarité méthodo-
logique toujours liée à un souci de créativité et d’imagination pragma-
tique. Sans celles-ci, la réfexivité, cette disponibilité à réféchir sur
soi-même, resterait lettre morte.
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001.Société réflexive-intell. 13.indd 14 7/09/10 15:48:19Réfexivité sociale et méthode
l ’objectif et la méthode
L’intention de départ de ce livre est simple : mettre à disposition des
praticiens-chercheurs des illustrations de recherches qui nous ont
semblé particulièrement originales et signifcatives dans notre métier
de chercheur. L’ouvrage ne s’est dès lors pas structuré sur base du
schéma habituel d’une recherche scientifque articulant logiquement
un cadrage théorique, des hypothèses, une observation empirique,
une interprétation ; il prend plutôt la forme d’un cheminement à
travers une pratique collective de recherche. Il n’est pas non plus un
manuel de méthode qui présente de façon systématique et structurée
1les différentes techniques de recherche . Ici, à travers un effort de
réfexivité sur base de notre pratique personnelle de chercheur, nous
avons relevé un certain nombre de situations de recherche qui nous
ont semblé innovantes. Ce sont ces qui sont présentées tout
au long de l’ouvrage et à travers lesquelles nous tentons de mettre en
exergue l’outillage des recherches, les dispositifs concrètement mis en
œuvre, les diffcultés rencontrées, et si possible les nouveautés métho -
dologiques. Au travers d’illustrations pratiques, ce sont donc aussi des
recommandations, des conseils qui émaillent l’ouvrage et que nous
suggérons petit à petit aux praticiens-chercheurs.
Dans un précédent ouvrage (Stratifer le social. Emploi. Mobilité.
Réseau), nous avions testé l’hypothèse – et dans une large mesure
nous l’avions vérifée – de l’existence, dans les sciences humaines,
d’un décalage entre les acquis de la recherche théorique d’une part,
les pratiques effectives de la recherche empirique d’autre part. Cette
question du retard relatif de l’observation empirique par rapport
à la théorie est aussi présente implicitement dans ces pages. Nous
l’abordons sous l’angle de la méthodologie et sous l’angle des
techniques concrètes de l’observation empirique. En d’autres mots,
dans quelle mesure et de quelle manière les praticiens-chercheurs
peuvent-ils, dans leurs recherches, actualiser leurs méthodes et moder-
niser leurs pratiques ? Tous les métiers évoluent, les pratiques profes-
sionnelles se modifent sensiblement et rapidement. Pourquoi dès lors
un chercheur en sciences humaines devrait-il encore travailler de la
même manière qu’il y a cinquante, trente ou même dix ans alors que
les moyens à sa disposition, notamment l’informatique et l’accès à
1 Si le lecteur recherche un ouvrage méthodologique de ce type, nous le
erenvoyons à la 3 éd. de Albarello Luc, Apprendre à chercher, Louvain-
la-Neuve, De Boeck Université, 2007.
— 15 —
001.Société réflexive-intell. 13.indd 15 7/09/10 15:48:20Société réfexive et pratiques de recherche
internet, ont largement évolué ? Il est urgent de rénover les techniques
et de réféchir à de nouveaux moyens de récolte, de contrôle, de
saisie, d’analyse des données.
En écrivant ces pages, nous aurons cette préoccupation à l’esprit en
tentant d’épingler des pratiques innovantes que nous avons imaginées
nous-mêmes et que nous avons eu l’occasion de tester dans l’une ou
l’autre recherche. Nous voulions en faire part à la communauté de la
recherche, aux étudiants, aux praticiens-chercheurs et c’est là un des
objectifs de cet ouvrage. Nous nous immergerons dans le concret de la
recherche empirique. Nous verrons à quel point celle-ci implique que
le chercheur plonge fréquemment ses mains dans le cambouis. Nous
verrons que la littérature (les auteurs !) s’accompagne de, et nécessite,
une multitude d’opérations techniques, logistiques. Que la réfexion
abstraite et l’analyse statistique ne sont souvent possibles qu’à la
condition que des actes extrêmement concrets (d’échantillonnage, de
récolte, de saisie, de traitement des données) aient été préalablement
réalisés rigoureusement, minutieusement. C’est d’un certain nombre
de ces actes que nous voulons ici rendre compte. Ce sont eux qui
constituent fnalement ce que nous dénommons dans la suite du texte
notre « habitus de métier » pour reprendre la notion bien connue qui
nous est proposée par Bourdieu en tant que « système de dispositions
durables et transposables ».
Nous sommes conscients que notre texte peut toutefois souffrir de ce
qui fait son originalité à savoir une certaine hétérogénéité et dans le
contenu et dans l’écriture. Au niveau du contenu, la disparité peut en
effet paraître grande lorsqu’on passe d’un chapitre sur l’analyse des
besoins de formation à une intervention directe dans un quartier ou à
une récolte de données utilisant internet. Il faut garder à l’esprit le fl
conducteur de l’ouvrage qui est de présenter au lecteur des modalités
de travail, des situations professionnelles diversifées, des réactions,
(voire des créations) de chercheurs qui, en défnitive, constituent
notre « habitus de métier ». La rédaction peut, elle aussi, pâtir des
multiples situations exposées. L’écriture d’une réponse à un cahier
de charge n’est pas de même nature qu’une réfexion collective sur
la dimension multiculturelle d’une récolte de données. Ou exposer
les résultats d’une recherche menée via un blog n’est pas du même
registre sémantique que la présentation de la logistique mise en
œuvre pour effectuer une enquête sur la qualité de l’habitat. Nous
espérons que cette hétérogénéité de contenu et de style ne nuit pas
trop à l’ensemble de l’ouvrage.
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001.Société réflexive-intell. 13.indd 16 7/09/10 15:48:20Réfexivité sociale et méthode
C’est donc à une sorte de randonnée à travers différentes probléma-
tiques de recherche que nous invitons le lecteur. Différentes portes
d’entrée sont privilégiées dans le choix de ces situations. Celles-ci
peuvent en effet concerner des champs d’étude différents (les
jeunes, l’habitat). Elles peuvent concerner des techniques spécifques
(l’analyse des besoins, l’enquête de satisfaction, l’analyse de représen-
tations sociales) ou bien des postures épistémologiques (le statut de
certaines variables). On peut aussi privilégier l’approche des préoc-
cupations logistiques comme par exemple la gestion d’enquêteurs ou
l’utilisation d’un blog. Pour chacune des situations évoquées, nous ne
viserons certainement pas un cadrage complet du champ d’étude ni
ne tenterons de relever de manière systématique les recherches scien-
tifques menées dans ce champ.
Nous partirons de notre propre expérience de recherche pour faire
part de celle-ci, pour attirer l’attention du lecteur sur une diffculté
sous-estimée, voire ignorée, pour souligner tel facteur facilitateur, pour
indiquer des manières de fonctionner, des précautions à prendre…
issues d’une pratique effective. D’autre part, bien évidemment, nous
veillerons à aborder les situations sans rompre le contrat déontolo-
gique qui nous lie aux commanditaires des recherches ; seront dès
lors abordés les aspects méthodologiques plutôt que des éléments de
contenu sauf si les résultats de l’étude ont été rendus publics, ce qui
est d’ailleurs le cas dans la plupart des situations évoquées. Enfn, le
lecteur adoptera le rythme qui lui convient : une randonnée entière et
systématique, chapitre après chapitre, ou bien une lecture thématique
selon les situations, de contenu ou de méthode, qu’il serait amené à
rencontrer lui-même.
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001.Société réflexive-intell. 13.indd 17 7/09/10 15:48:20

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