Sociétés coloniales et sociétés modernes

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En cette ère de mondialisation où l’interpénétration des flux d’argent, de biens, de services, de personnes, d’idées, d’un pays à l’autre se développe au-delà des frontières conventionnelles, on peut s’interroger sur ce qui engendre des conflits violents mais aussi des rencontres et des potentialités. Le terme de « syncrétisme » qui désigne le mélange, la fusion, une combinaison relativement cohérente de systèmes différents, l’appréhension globale et plus ou moins confuse d’un tout, peut être pris dans un sens politique, religieux, littéraire ou linguistique. Cette réflexion a pour but l’analyse des implications de la rencontre des différences. Doit-on mettre de l’ordre dans la différence, et le système qui en résultera sera-t-il « nouveau » ?
Publié le : jeudi 16 juin 2011
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EAN13 : 9782748179545
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1 2Sociétés coloniales
et sociétés modernes
Rencontres et syncrétisme
e eXVI -XXI siècles
Afrique, Amériques, Asie, Europe
3 4Sous la direction
de Jean-Paul BARBICHE et Stéphane VALTER
Sociétés coloniales
et sociétés modernes
Rencontres et syncrétisme
e eXVI -XXI siècles
Afrique, Amériques, Asie, Europe








Actes du colloque du GRIC,
Tradition et modernité. Rencontres et syncrétisme,
tenu à l’Université du Havre (23-24 septembre 2004)


Éditions Le Manuscrit
5 © Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7954-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748179545 (livre imprimé)
IS5-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748179552 (livre numérique)
67 8GRIC (Groupe de Recherche Identités et Cultures)
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Directeur
Jean-Paul BARBICHE

Quatre équipes de recherche
Héritage et métissage
Stratégies des Pacifiques
Littérature et histoire
Langue, langage et transmission

Directeur de la publication
Jean-Paul BARBICHE

Comité scientifique
Annie ALAIN
professeur à l’Université de Lille III
Jean-Paul BARBICHE,
professeur à l’Université du Havre
Annie BLONDEL-LOISEL
maître de conférences à l’Université du Havre
Véronique BUI
maître de conférences à l’Université du Havre
Chérif FERJANI
professeur à l’Université de Lyon II
Jean-Yves L’HÔPITAL
professeur à l’Université de Rennes II
Manuel MARIN ROMERO
professeur à l’Université du Havre
Rita RANSON
maître de conférences à l’Université du Havre
9 Éliane TALBOT
maître de conférences à l’Université du Havre
Stéphane VALTER
maître de conférences à l’Université du Havre

Comité de rédaction
Jean-Paul BARBICHE
Stéphane VALTER

Secrétariat de rédaction
David PAREYT

10
11
Chocs et dialogues culturels
13
14La conception de l’altérité dans l’Ethiopia Oriental (1586-1597)
Des monothéistes en pays de païens
ou la conception de l’altérité
dans l’Ethiopia Oriental (1586-1597)
En 1609, la péninsule Ibérique, réunie sous la couronne
espagnole depuis 1580, expulse par décret royal les
morisques, musulmans qui ont dû se convertir de force au
1christianisme à partir de 1492 . Cette décision est prise par
le duc de Lerma, principal ministre et favori du roi qui,
souhaitant réaliser « l’unité religieuse » de l’Espagne, se base
alors sur les théories d’un dominicain valencien, membre de
2l’Inquisition, le Frère Jaime Bleda . Dès lors, des mesures
sont mises en place et l’expulsion des morisques rendue
3effective .

1. L’année 1492, par la prise de Grenade, marque la fin de la Reconquista
dans la péninsule Ibérique.
2. Le dominicain Jaime Bleda est l’auteur notamment de deux ouvrages
dans lesquels il expose ses théories concernant les morisques : Defenso
fidei in causa neophytorum sive Morischorum regni Valentiae tot iusque Hispaniae,
auctore P.F. Jacobo Bleda, ejusdem tractatus de justa Morischorum ab Hispania
expulsione, Valentiae, apud J. C. Garriz, 1610 ; Coronica de los Moros da
España, dividida en ocho libros, por el Padre presentado Fray Jaime Bleda,
Valencia, en la impresión de F. Mey a costa de P. Clapes, 1618.
3. Cette mesure touche les morisques de Valence (septembre 1609),
d’Andalousie (décembre 1609), d’Aragon (mai 1610), de Catalogne
(mars 1611) et de Castille (décembre 1611). Au total, près de
275 000 morisques – dont plus de 100 000 pour le seul royaume de
Valence – sont chassés d’Espagne et cherchent refuge en Afrique du
Nord. CARDAILLAC (L.), Les morisques et l’Inquisition, Paris, Publisud, 1990,
343 pages.
15 Florence Pabiou-Duchamp
1609 est également l’année où paraît à Évora, au
Portugal, l’Ethiopia Oriental, œuvre du dominicain portugais
1João Dos Santos . S’embarquant en 1586 comme
missionnaire, ce dominicain âgé d’environ vingt-cinq ans
est nommé par son supérieur ecclésiastique vicaire général
2de la congrégation des Indes orientales , en Afrique du
sud-est, territoire compris entre la baie Delagoa au sud et le
cap Delgado au nord. Rattaché au couvent dominicain de
Mozambique, il parcourt toutes les églises de cette région
pendant onze ans, entre 1586 et 1597, remplissant le rôle de
missionnaire auprès des populations locales et de prêtre
auprès des Portugais résidant dans ces contrées. De retour
au Portugal à partir de 1600, il entreprend la rédaction de
cette œuvre, certainement à la demande de son ordre.
L’aspect retenu pour cette étude est la description que
João Dos Santos fournit des rapports entre les différents
protagonistes vivant alors dans cette région, tout en gardant
à l’esprit le contexte politico-religieux dans lequel il écrit et
dont il est certainement imprégné. Trois groupes de
population se détachent nettement. Tout d’abord, on y
rencontre ceux que les Portugais appellent « cafres »,
3habitants de la Cafrerie , terme provenant de l’adaptation

1. DOS SANTOS (J.), Ethiopia Oriental e varia história de cousas notaveis do
Oriente (1609), LOBATO (M.) & MEDEIROS (E.) (éditeurs), Lisboa,
CNCDP, 1999, 759 pages.
2. La congrégation de Sainte-Croix des Indes orientales est créée en 1548
afin de structurer la présence dominicaine en Inde. Souhaitant accéder au
statut de province de l’ordre, elle n’y parvient jamais et demeure sous la
direction du provincial du Portugal. MORTIER (R.), Histoire des maîtres
généraux de l’ordre des prêcheurs, Paris, Alphonse Picard & fils, 1920,
8 volumes, vol. VIII, p. 594.
3. À l’époque moderne, il existe plusieurs acceptions du terme de
Cafrerie. Il peut définir un large territoire englobant toute l’Afrique
australe, du cap des Aiguilles au cap Delgado. Mais à mesure de la
progression des voyages et de la connaissance de plus en plus grande du
sud et de la côte orientale de l’Afrique, la Cafrerie, littéralement le « pays
des cafres », se réduit de plus en plus pour ne correspondre qu’au
territoire compris entre le cap Delgado au nord et la baie Delagoa au sud.

16La conception de l’altérité dans l’Ethiopia Oriental (1586-1597)
portugaise de l’arabe kafir signifiant « infidèle » et par lequel
les marchands musulmans de la côte orientale de l’Afrique
désignaient les populations de l’intérieur ; il s’agit des
1Shona .
Le second groupe, celui des marchands musulmans, est
eprésent sur la côte depuis environ le IX siècle. À la fin du
eXVI siècle, ils sont soumis aux Portugais et désignés par le
terme « Maures » dans l’Ethiopia Oriental et, d’une manière
générale, dans les sources portugaises ; il s’agit de
2marchands musulmans . Enfin, les Portugais sont
euxmêmes présents sur la côte au sein de quelques forteresses
et comptoirs qui parsèment le rivage ainsi que le Zambèze,
3principale voie navigable vers l’intérieur .
eLa fin du XVI siècle est une période relativement
pacifique au cours de laquelle les Portugais n’engagent plus
de conquêtes d’envergure au détriment des populations de
l’intérieur, comme ce fut le cas par exemple dans les années
1570 où le roi Dom Sébastien (1557-1578) envoya une
armée conquérante dans la région. Cette expédition fut un
échec militaire mais Portugais et Shona parvinrent à
codifier les termes de leur commerce. Cependant, tout en
présentant des rapports pacifiés entre les différents acteurs,
João Dos Santos décrit une société duale où les chrétiens,

João Dos Santos contribue largement à cette meilleure connaissance de
l’Afrique australe.
1. Le terme « shona » désigne, à l’origine, un groupe linguistique
d’Afrique du sud-est et, par extension, les peuples eux-mêmes.
2. MIDDLETON (J.), The world of the Swahili : an African mercantile civilization,
New Haven, Yale University Press, 1992, 254 pages. POUWELS (R. L.),
« Eastern Africa and the Indian Ocean to 1800. Reviewing relations in
historical perspective », Indian Ocean world conference paper, UCLA, April
6th, 2002. Et le même, Horn and crescent : cultural change and traditional islam
on the East African Coast, 800-1900, Cambridge, Cambridge University
Press, 1987, 273 pages.
3. Les Portugais sont également présents au nord du cap Delgado, sur les
côtes actuelles de la Tanzanie et du Kenya. Cependant, le centre le plus
important de l’Afrique orientale portugaise reste le Mozambique, escale
vers l’Inde.
17 Florence Pabiou-Duchamp
certes, mais également les musulmans, s’opposent dans une
dimension culturelle aux barbares symbolisés par les
cafres/Shona.
Comment, grâce à leurs références communes,
chrétiens et musulmans parviennent-ils à s’allier contre les
Shona, symbole de l’altérité, dans un territoire aussi éloigné
que peut l’être le sud-est africain du Portugal, au tournant
edu XVI siècle ?
Des païens barbares
L’Ethiopia Oriental présente une échelle de la barbarie sur
laquelle s’échelonnent différents peuples. La plupart sont
qualifiés de « barbares » car il leur manque des
caractéristiques jugées essentielles par João Dos Santos.
Sont également qualifiés de « barbares » des individus qui se
situent à la limite entre deux mondes, entre deux religions,
1comme les « Maures noirs » (os mouros pretos ) ou les
2« Maures basanés » (os mouros baços ). Examinons les critères
qui définissent, selon João Dos Santos, un peuple civilisé et
ce qui le différencie des « barbares » de l’océan Indien.
Dans un chapitre consacré à la religion des cafres, le
dominicain souligne leur absence de religion :

J’imagine certainement que la nation des cafres est la plus
barbare et la plus brute qu’il y ait dans le monde, parce
qu’ils n’adorent aucun dieu, n’ont pas d’idoles qu’ils
vénèrent, ni d’images, ni de temples. Ils ont encore moins
de ministres dédiés à un culte divin, chose que toutes les
nations possèdent par instinct naturel qui les incite à la
religion et au culte sacré, principalement à la connaissance
d’une autre vie, ce qu’ont ces cafres. […] Ils savent
seulement, de manière confuse, qu’il y a un grand Dieu,

1. DOS SANTOS, op. cit., I, II, 22, (première partie, deuxième livre,
chapitre 22), I, III, 19.
2. Ibidem, I, I, 19.
18La conception de l’altérité dans l’Ethiopia Oriental (1586-1597)
qu’ils appellent Molungo, mais ils ne le prient pas et ne se
1recommandent pas à lui .

Santos, en tant que missionnaire, est déconcerté face à
l’absence totale d’organisation ecclésiale telle que lui-même
la connaît. Nous sommes dans un contexte post-tridentin
où le sentiment religieux des individus doit être entretenu
par les ecclésiastiques, intermédiaires entre Dieu et
l’assemblée des chrétiens, les images étant leur principal
support. L’édifice consacré – le « temple », selon la
terminologie de João Dos Santos – permet la communion
des fidèles. Il n’accorde aucune considération au fait que les
Shona aient conscience d’un au-delà et qu’ils reconnaissent
2l’existence d’un dieu, Molungo .
Par ce jugement, il indique ce qui, pour lui, fait un
« homme civilisé » : il ne suffit pas de croire mais il convient
d’avoir un culte organisé, des ministres pour le diriger et
des lieux pour l’honorer. Dans cette perspective, il
considère les hindous, par exemple, comme « moins
barbares » bien que païens car, non seulement ils croient en
3quelque chose, mais ils possèdent un culte organisé .
L’absence de commerce et de contact avec les autres est
le second point qui caractérise, selon lui, la barbarie. En
marge du sud-est africain, dans des îlots proches de l’île de
Socotra, en mer d’Oman, vivent des païens « plus barbares
4que toutes les nations du monde » car ils n’ont aucun
contact ni échanges commerciaux avec les autres et vivent
5« cachés dans les bois, comme des animaux sauvages » . Le
commerce caractérise ainsi la civilisation, comme

1. Ibid., I, I, 9.
2. Molungo peut désigner deux choses chez les Shona : soit l’ancêtre d’un
particulier ; soit la réunion de tous les ancêtres de la lignée. RANDLES (W.
e eG. L.), L’empire du Monomotapa, du XV au XIX siècles, Paris-La Haye,
Mouton, 1975, 167 pages, p. 99-105.
3. DOS SANTOS, op. cit., II, I, 7-11, II, I, 17.
4. Ibid., I, V, 18.
5. Ibid.
19 Florence Pabiou-Duchamp
auparavant la religion : on ne peut être civilisé en refusant le
contact avec autrui. João Dos Santos suggère donc que la
civilisation passe par la cité ; c’est dans cette structure que
peut se développer le commerce.
Par ces deux occurrences de « nation la plus barbare »,
João Dos Santos définit la barbarie telle qu’elle est conçue à
ela fin du XVIe et au début du XVII siècle. Sont concernés
des individus privés de religion et de contact avec autrui.
De fait, le dominicain définit les catholiques (mais pas
seulement, et je pense ici aux musulmans) comme des
individus civilisés : ils possèdent une religion organisée et
sont marchands. En effet, leur présence en Afrique du
sudest s’explique en grande partie par leurs activités
marchandes.
Certes, les Portugais ont contourné l’Afrique à la fin du
eXV siècle pour pouvoir atteindre la Terre sainte en
1contournant l’empire ottoman , mais également et
peutêtre surtout pour se procurer directement les richesses de
l’Orient ! Enfin, chrétiens comme musulmans vivent
regroupés dans des villages. Nous avons peu d’informations
sur les villages musulmans mais leur existence est attestée
2par la documentation portugaise . Quant aux Portugais, ils
vivent dans des centres urbains, construits autour d’une
église. Ainsi, les Shona et les habitants de la mer d’Oman
apparaissent comme à l’inverse de ce qui définit les
musulmans et les chrétiens.
Des individus, cependant, posent problème à João Dos
Santos dans sa classification : il s’agit des « Maures noirs »
3 4(mouros pretos ) et des « Maures basanés » (mouros baços )
vivant sur la côte sud-est africaine. Il les accuse d’avoir des

1. DUPRONT (A.), Le mythe de croisade, Paris, Gallimard, 1997, 4 volumes,
p. 796-803. L’auteur parle notamment de la « tradition de croisade » des
Portugais (p. 796) ainsi que de la « vocation portugaise de la croisade »
(p. 797).
2. DOS SANTOS, ibid., I, I, 3, I, III, 9, II, III, 13.
3. Ibid., I, II, 22, I, III, 19.
4. Ibid., I, I, 19, I, V, 1.
20La conception de l’altérité dans l’Ethiopia Oriental (1586-1597)
« coutumes […] presque semblables à celles des cafres, les
1surpassant encore dans quelques superstitions barbares » .
Il ajoute par ailleurs qu’« ils n’ont de Maures que le nom et
la circoncision parce qu’ils ne connaissent pas, ni ne
2conservent la loi de Mahomet qu’ils professent ». Ces
musulmans sont des barbares parce qu’ils ne respectent pas
l’islam. Santos ne leur reproche pas la couleur de leur peau
mais leur métissage culturel et religieux. En effet, la couleur
de la peau n’apparaît pas chez le dominicain comme un
critère permettant de caractériser le barbare.
En général, João Dos Santos utilise ce terme pour
qualifier des individus n’ayant pas ou pas encore accès à la

1. Ibid., I, I, 19 : « En de nombreux lieux de cette côte de l’Éthiopie
orientale vivent quelques Maures basanés, dont les coutumes sont
presque semblables à celles des cafres, les surpassant encore dans
quelques superstitions barbares. Lorsqu’un de ces Maures se marie, il
cherche un autre Maure vaillant et en bonne santé qui l’emmène sur le
dos, de sa maison à celle de la fiancée, sans se reposer en chemin bien
que ce soit à une demi-lieue, comme c’est arrivé quelquefois. […] Cette
cérémonie est tellement commune entre eux qu’aucun Maure ne se marie
sans elle. Tous les Maures de cette côte, bien qu’ils soient très pauvres et
qu’ils n’aient pas leur pain quotidien, font cependant beaucoup pour
pouvoir garder un tissu fin ou canequim pour s’ensevelir lorsqu’ils
meurent. Ils s’enterrent aussi dans les bois, comme les cafres et, à
l’intérieur de la tombe, dans quelque vase, ils leur mettent du riz, du
sorgho, du beurre et de l’eau. Après, ils recouvrent tout de terre. Sur la
tombe, ils leur mettent deux pierres dressées, comme des bornes, une à
la tête et l’autre aux pieds. Ils les enduisent de santal moulu parfumé, non
seulement dès qu’ils enterrent le mort, mais également après. Leurs
parents viennent ici enduire les pierres de santal et lancer du riz sur les
tombes. Certains leur mettent un vase avec des braises allumées sur la
tombe, avec de l’encens à l’intérieur qui parfumait ce lieu. Ces Maures
vont enterrer leurs défunts sur les nattes ou les couchettes où ils
meurent. Ils les laissent reposer sur les tombes mêmes et on ne les utilise
plus, bien qu’elles soient neuves. Ici, elles s’usent et se consument avec le
temps. Il semble qu’ils aient pris cette coutume des cafres, car tous font
la même chose. »
2. Ibid.
21 Florence Pabiou-Duchamp
1connaissance de Dieu . Il ne porte pas le même regard sur
les métis des Portugais qui, eux, sont chrétiens et
maintenus, grâce à l’apostolat des dominicains, dans
2l’orthodoxie catholique . Il est en présence d’un cas de
syncrétisme où des individus de religions différentes, vivant
dans un même milieu, agrègent à leurs propres pratiques
des pratiques exogènes. Leur existence le déroute car elle ne
s’insère pas dans sa vision du monde : ils sont à la frontière
entre deux entités culturelles antinomiques dans son esprit,
celle de l’islam, religion révélée, et celle des cafres, individus
prétendument sans religion.
Des musulmans omniprésents dans l’Ethiopia Oriental
Dans le contexte ibérique de haine envers les morisques,
l’Ethiopia Oriental ne s’inscrit-elle pas en faux par rapport à la
politique madrilène ? En effet, João Dos Santos décrit une
société où musulmans et chrétiens se côtoient
quotidiennement, comme c’est le cas par ailleurs au Portugal. Dans
chaque forteresse existe un village musulman, vestige de la
période précédente, aux portes du village chrétien,
3généralement à un tir de fusil . De plus, les marins sont des
musulmans. Les communications de forteresse à forteresse
se font soit par cabotage le long de la côte, soit en remontant

1. Ibid., prologue de la première partie : « Dans ces régions [les Indes
orientales], les Portugais conquirent de nouveaux royaumes et de grandes
provinces, y déployant le glorieux étendard de la salutaire croix du Christ
Notre Seigneur, pour que les nations barbares aient la connaissance et le
vrai savoir du mystère de la rédemption du genre humain et que ce
Seigneur y a œuvré par son infinie miséricorde. »
2. PABIOU-DUCHAMP (F.), « La nation portugaise du sud-est africain à la
e efin du XVI et au début du XVII siècle : entre diaspora et métissage »,
Hypothèses 2004, Paris, Publications de la Sorbonne, 2005, p. 157-168. À
ela fin du XVI siècle, de nombreux Portugais, nés au Portugal, épousent
des femmes shona, musulmanes ou indiennes – préalablement converties
au christianisme – avec lesquelles ils ont des enfants. Ces derniers sont
considérés comme Portugais lorsqu’il s’agit des hommes, sinon comme
chrétiens, dans la mesure où ils sont systématiquement baptisés.
3. DOS SANTOS, ibid., I, I, 2, I, III, 4.
22La conception de l’altérité dans l’Ethiopia Oriental (1586-1597)
les principales voies navigables telles que le Zambèze ou le
fleuve Buzi, et dans les deux cas à bord de petites
1embarcations conduites par des « Maures » . Ainsi, dans
leurs moindres déplacements, les Portugais ont recours à
leurs services. C’est notamment le cas pour João Dos Santos
lorsqu’il se rend d’église en église.
Fort de ce constat, la lecture de l’Ethiopia Oriental
montre des rapports ambigus entre chrétiens et musulmans.
Tout d’abord, le dominicain laisse entrevoir un conflit
d’intérêt dans la conversion des populations locales. Or,
contrairement aux Portugais, les musulmans ne pratiquent
pas de prosélytisme et n’encouragent pas les Shona à se
econvertir à l’islam. Depuis le IX siècle où leur présence est
attestée, ils commercent dans la région sans jamais
entreprendre d’opération de conversion d’envergure.
Quelques rois de l’intérieur se convertissent certes à l’islam,
2mais il s’agit de cas ponctuels . D’une manière générale,
l’islam se diffuse surtout à la faveur des intermariages. En
revanche, les Portugais, soumis au système du padroado
(patronage), se doivent d’évangéliser et de baptiser les
3populations nouvellement rencontrées .
Il est peu probable que João Dos Santos soit alors dupe
du rôle qu’il octroie aux musulmans dans l’islamisation des

1. Ibid., I, II, 22.
2. Citons, par exemple, le cas de Sapata, frère d’un roi shona de la région
de Quelimane, qui se convertit à l’islam. João Dos Santos précise que,
« pour cette raison, il était mal vu et détesté de tous les cafres parce que
bien que ces terres soient remplies de Maures et qu’ils y vivent comme
les natifs, Notre Seigneur veut qu’aucun cafre ne se fasse Maure, car ils
les tiennent en peu de compte » ; ibid.
3. Le système du padroado – littéralement du patronage – tient son origine
des guerres de conquêtes chrétiennes portugaises de la fin du
e eMoyen Âge. Une série de bulles papales aux XV et XVI siècles codifient
les devoirs des Portugais dans les terres découvertes et à découvrir : ils
doivent notamment édifier des églises et nommer des religieux afin
d’évangéliser les populations nouvellement rencontrées ; SERRÃO (J.),
Dicionário de história de Portugal, Lisbonne, Iniciativas Editoriais, 1968,
6 volumes, vol. VIII, p. 272-274.
23 Florence Pabiou-Duchamp
Shona car, bien qu’il en suggère l’idée, il affirme également
que, d’une manière générale, ces derniers ne se
1convertissent pas à l’islam . Cependant, en l’insinuant, il
participe au discours ibérique contemporain où le
musulman, symbolisé ici par les « Maures », caractérise
l’ennemi que l’on soupçonne, l’Autre méprisable. Le
dominicain pense certainement ici à son lectorat et lui offre
les schémas auxquels il est habitué. L’amertume que l’on
perçoit à la première lecture de l’Ethiopia Oriental est donc à
relier à ce contexte.
João Dos Santos présente également les musulmans
comme des hétérodoxes. Il critique des pratiques qu’il juge
en marge de l’islam, comme par exemple le fait de boire du
2vin ou de vénérer des saints n’ayant de musulman que le
3nom , se faisant ainsi le défenseur d’une orthodoxie
musulmane. Enfin, missionnaire avant tout, il souhaite
ramener au christianisme ces infidèles égarés et n’hésite pas
à mentionner des « Maures » qu’il a convertis au
4christianisme .
Cependant, au-delà de cette première lecture où le
musulman est présenté de façon plutôt négative et comme
un concurrent potentiel dans la conversion des Shona
voire, à un autre niveau, comme un infidèle qu’il s’agit de

1. DOS SANTOS, op. cit., I, II, 22.
2. Ibid., II, III, 7.
3. Ibid. : « De cette île [l’île d’Inhançato, face à la forteresse de Sofala]
était seigneur autrefois un Maure appelé Muynhe Mahomet qui était très
riche et très ami des Portugais, marchands de Sofala. À tel point que
souvent il mangeait et buvait avec eux dans leurs maisons tous les repas
bien qu’ils emmènent du porc (chose très interdite dans leur loi). […]
Lorsque ce Maure fut mort, les Maures de Sofala lui firent une mosquée
dans son île d’Inhançato à l’intérieur de laquelle ils tinrent sa sépulture en
grande vénération et respect, seulement parce qu’il était un Maure
honorable et riche. »
4. Ibid., II, III, 16 : « Parmi eux, je baptisai un neveu du roi de Zanzibar.
[…] Ce jeune homme resta avec moi plus d’un an et je lui donnai
toujours tout le nécessaire, tant parce qu’il le méritait qu’à l’égard des
Maures qui vivaient dans ces régions pour qu’ils ne disent pas que les
chrétiens traitent mal les Maures qui se convertissent. »
24La conception de l’altérité dans l’Ethiopia Oriental (1586-1597)
rechristianiser – débat théologico-politique européen
transposé dans la réalité de l’océan Indien –, João Dos
Santos peint le portrait de musulmans aimables dont il
partage l’amitié.
Le dominicain est très peu prolixe quant à sa vie privée
dans le sud-est africain. Cela tient vraisemblablement à la
nature de son texte : l’Ethiopia Oriental est un grand récit,
destiné à un large public, et qui se veut au-delà de ces tracas
quotidiens. Cependant, il existe une occurrence dans le
texte où il mentionne un ami : il s’agit de Maçuco,
musulman des îles Kérimba, archipel au nord de la région
1concernée . La sœur de cet homme l’aurait soigné de
quelque fièvre et pour cette raison, il leur reste très dévoué.
La mention de cette amitié est remarquable. Tout d’abord,
comme je l’ai déjà souligné, rares sont les moments où il
s’adonne à quelques réflexions personnelles et surtout, très
peu de personnes sortent de l’anonymat dans ce texte sinon
quelques Portugais influents qu’il côtoie.
Les musulmans apparaissent également au cœur de son
récit en tant qu’informateurs. C’est à leur contact qu’il
recueille la majeure partie de ses informations sur le sud-est
africain. Par exemple, il connaît l’histoire de la conquête
portugaise de Sofala, en 1505, grâce aux récits de vieux
2Maures alors présents . Il leur accorde ainsi sa confiance,
utilisant leur savoir pour reconstituer l’histoire du sud-est
africain depuis l’arrivée des Portugais.
Enfin, toujours dans ce contexte de conquête, João
Dos Santos se fait le porte-parole des musulmans de
l’archipel Kérimba dans leur condamnation de l’action des
conquistadors. Il utilise la tribune que représente alors
l’Ethiopia Oriental pour stigmatiser la violence de ses
congénères envers les musulmans. Mentionnant l’existence
de ruines dans l’île Matemo, une des îles de l’archipel, il
indique que les Portugais sont à l’origine de la destruction

1. Ibid., II, III, 13.
2. Ibid., I, I, 3.
25 Florence Pabiou-Duchamp
1de cette ville et mentionne l’existence de musulmans qui
se souviennent de leur arrivée et de la cruauté mise en
2œuvre pour les soumettre .
En revanche, il n’écrit rien de comparable à propos des
Shona alors que les Portugais n’hésitent pas à déployer des
moyens similaires pour détruire telle ou telle de leurs
3places . Visiblement, il ne s’agit pas dans son esprit des
mêmes individus : d’un côté des cafres, symbole de l’altérité
pour les Européens de l’époque moderne ; de l’autre des
musulmans, infidèles certes, mais aussi monothéistes et
4faisant partie du même univers que lui . Cette vision trouve
sa formulation véritable lorsque le dominicain présente les
musulmans comme partageant sa propre culture.
Des références communes que partagent musulmans et chrétiens
Cette perception des rapports culturels entre les différents
groupes d’individus est racontée dans un passage clé de
l’Ethiopia Oriental, à propos de la présence de ruines sur la
montagne Fura, située au cœur du royaume du
5Monomotapa . João Dos Santos explique que d’après de

1. Ibid., I, III, 5. Il réside dans cet archipel entre les années 1592 et 1594.
2. João Dos Santos, très vindicatif à leur égard, écrit : « Ils leur firent
subir un si grand châtiment qu’ils ne pardonnèrent pas leur mort, encore
moins celle des femmes et des enfants. » Ibid., I, III, 5.
3. C’est le cas par exemple au début des années 1570 lorsque l’armée
envoyée par le roi Dom Sébastien (1557-1578) conquiert la capitale du
Quiteve, royaume karanga au sud du Zambèze, dans l’arrière pays de
Sofala ; ibid., I, I, 17.
4. On peut rapprocher cette situation paradoxale de celle du traitement
e edes esclaves dans l’Europe occidentale des XVII et XVIII siècles et de
l’émoi que suscite l’existence de captifs chrétiens sur les côtes
barbaresques. Certains ordres religieux sont spécialement créés dans le
but de les racheter : c’est par exemple le cas des Trinitaires. Aucun
parallèle n’est alors fait avec la traite des esclaves africains.
5. Le royaume du Monomotapa, que cherchent à conquérir les Portugais,
est le vestige du grand empire du Monomotapa dont l’apogée date du
eXV siècle. Il est le royaume de l’intérieur le plus convoité par les
Portugais, tant par son prestige que par la richesse de ses mines d’or.
26La conception de l’altérité dans l’Ethiopia Oriental (1586-1597)
vieux Maures de la région, il s’agirait des ruines du
comptoir (feitoria) de la reine de Saba où était entreposé l’or
1devant servir à la construction du temple de Salomon . Le
dominicain complète ses informations en citant quelques
2auteurs antiques, dont l’historien Flavius Josèphe ,
3confirmant ainsi les dires de ses informateurs .
L’existence de la reine de Saba étant connue grâce à
l’Ancien Testament, texte commun aux chrétiens et aux
4musulmans , João Dos Santos offre la vision d’une culture
inspirée par un même livre. Il renforce son argumentation
en précisant que les habitants de la Cafrerie « ne lisent pas,
5n’écrivent pas et n’ont pas de livres » . De fait, non
seulement ils ne participent pas à la culture monothéiste
mais de plus, ils n’y ont pas accès.
Ainsi, j’irai plus loin que ce qu’écrit l’historien
américain, Jeremy Prestholdt, dans un article sur la
catégorisation des autres par les Portugais où il explique
notamment que ces derniers accordaient une place
privilégiée aux « Maures » car ils représentaient quelque
chose de connu, dans un territoire où tout ce qu’ils
6rencontraient était autre .

1. Ibid., I, II, 11 : « […] De vieux Maures disent qu’ils savent, par
tradition de leurs ancêtres, que ces maisons étaient autrefois la factorerie
(feitoria) de la reine de Saba et que d’ici, ils lui amenaient beaucoup d’or
en aval des fleuves de Cuama (le Zambèze) jusqu’à la mer Océane
éthiopique. Ils la parcouraient en navire, longeant toujours la côte de
l’Éthiopie jusqu’à la mer Rouge. »
2. Ibid., I, II, 9. L’historien Flavius Josèphe (37-100) est l’auteur des
Antiquités judaïques.
3. Ibid. : « Ce en quoi j’ai peu de doutes parce que cette opinion vient de
nos très sérieux auteurs qui disent que la reine de Saba était seigneur de
l’Éthiopie d’Égypte, comme le glorieux saint Jérôme sur le prophète
Sophonie, Origène sur les Psaumes et [Flavius] Josèphe dans le Livre des
Antiquités Judaïques. »
4. Ancien Testament, 1 Roi 10, 1-13 ; 2 Ch IX, 1-12.
5. DOS SANTOS, op. cit., I, I, 9.
6. PRESTHOLDT (J.), « Portuguese conceptual categories and the “Other”
encounter on the Swahili coast », Journal of Asian and African Studies,
vol. 36, n° 4, 2001, p. 383-406.
27 Florence Pabiou-Duchamp
Il s’agit, à mon sens, d’un autre niveau de lecture où
chrétiens et musulmans sont perçus comme participant
d’une même culture, celle des religions du Livre, face à des
individus perçus, à l’inverse, sans religion et sans culture
livresque.
Cette culture commune des origines montre des
chrétiens et des musulmans ayant un même imaginaire. De
vieilles ruines de pierre dans un royaume où ne se trouvent
alors que des constructions en matières périssables – João
Dos Santos s’étonne de voir que même les appartements
royaux sont de bois, enduits d’argile avec des toits de
1paille – ne peuvent que correspondre au comptoir (feitoria)
de la reine de Saba. Le royaume du Monomotapa étant
riche en or, cette association se fit naturellement. Les Shona
se voient donc dépossédés de ces constructions en dur qui
auraient pu apparaître comme un critère de civilisation en
2leur faveur . Ainsi, le dominicain présente dans l’Ethiopia
Oriental des chrétiens et des musulmans unis dans leurs
préjugés face aux Shona.
João Dos Santos offre une vision originale des rapports
entre les différents groupes d’individus vivant dans le sud-

1. DOS SANTOS, op. cit., I, II, 11.
2. Le Zimbabwe actuel, correspondant grosso modo aux terres karanga
esituées au sud du Zambèze au tournant du XVI siècle, possède sur son
territoire un certain nombre de ruines de ce type. La plus monumentale
et la plus connue d’entre elles est, sans aucun doute, celle de
« Grand Zimbabwe », dans le sud du pays, près de la ville de Masvingo.
Située dans l’ancien royaume du Butua, l’historien portugais João de
Barros (1496-1570) la mentionne dans sa première Década en 1552
(década I, livre X, chapitre I), grâce à des informations provenant de
emarchands musulmans. Au tournant du XVI siècle, les Portugais ne la
econnaissent pas et ce n’est qu’à la fin du XIX siècle que les Européens la
découvrent. Les premiers explorateurs pensent avoir retrouvé les ruines
du palais de la reine de Saba. Il fallut le concours d’archéologues et
ed’historiens, dans la première moitié du XX siècle, pour démontrer
l’africanité de ses ruines ; GARLAKE (H. S.), Great Zimbabwe, Londres,
Thames & Hudson, 1973, 224 pages. RANDLES (W. G. L.), « La
fondation de l’empire du Monomotapa », Cahiers d’Études Africaines,
n° 54, 1974, p. 211-236.
28La conception de l’altérité dans l’Ethiopia Oriental (1586-1597)
eest africain, à la fin du XVI siècle. Alors que dans la
péninsule Ibérique, les morisques sont expulsés du
territoire, le dominicain portugais offre à ses lecteurs une
tout autre vision des musulmans. Ils sont ses amis, ses
informateurs, des individus ayant souffert des violences
engendrées par les Portugais eux-mêmes. Peut-être
souhaitait-il se démarquer de la politique madrilène et de
l’inquisiteur dominicain Jaime Bleda, instigateur de ces
mesures. Il montre ainsi, par la place qu’il accorde aux
« Maures » du sud-est africain, que plusieurs voix existent
au sein de l’ordre des dominicains.
On peut mettre en parallèle la parution de l’Ethiopia
Oriental avec celle de Don Quichotte, quasiment
1concomitante . L’écrivain espagnol Cervantès introduit son
roman en précisant que le récit de ce chevalier provient de
vieux cahiers écrits en arabe, dénichés par hasard à Tolède
et dont il aurait obtenu la traduction d’un morisque
2connaissant l’espagnol . Cette introduction est
certainement une formulation rhétorique mais elle est
remarquable dans ce contexte.

Ces deux événements littéraires montrent que des voix
s’élèvent contre la politique de Madrid et que des lettrés
reconnus n’hésitent pas à prendre position. Les musulmans
du sud-est africain sont présentés comme participant à la
culture commune qui a pour origine l’Ancien Testament et
qui englobe les trois religions du Livre : le judaïsme, le
christianisme et l’islam.
De fait, le dominicain portugais offre la vision de deux
mondes qui s’opposent : celui de la « civilisation »,
symbolisé par les religions révélées et celui de la « barbarie »
qui englobe des individus sans religion, certains sans

1. DE CERVANTÈS (M.), L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche,
SCHULMAN (Aline), (trad.), Paris, Seuil, 1997, 2 volumes (première
édition : 1605 pour le premier tome et 1615 pour le second).
2. Ibid., tome I, p. 96. D’après Cervantès, l’auteur de ce texte serait
l’historien arabe Sidi Ahmed Benengeli.
29 Florence Pabiou-Duchamp
contact avec autrui et d’autres – certainement les plus
barbares – « métissés ». Mais ces « barbares » peuvent
cependant accéder à la « civilisation » en se convertissant au
christianisme, seule religion leur permettant d’obtenir le
Salut lors du jugement dernier, l’islam demeurant la « secte
de Mahomet ».

Reste toutefois une question en suspens et à laquelle il
est difficile de répondre : João Dos Santos s’est-il
consciemment démarqué de la politique madrilène ou bien
est-il tellement impliqué dans l’histoire du sud-est africain
qu’il n’a pas conscience de la stigmatisation dont les
musulmans font alors l’objet ?

FLORENCE PABIOU-DUCHAMP
Doctorante CEMAF-PARIS UMR 8054 (CNRS)
– Université Paris I Panthéon-Sorbonne
Des monothéistes en pays de païens
ou la conception de l’altérité dans l’Ethiopia Oriental (1586-1597)

30La conception de l’altérité dans l’Ethiopia Oriental (1586-1597)
Bibliographie

Sources
DE BARROS (J.), Décadas, Baião (A.) (éditeur), Lisbonne,
Livraria Sá da Costa, 1982-1983, 4 volumes.
DE CERVANTÈS (M.), L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte
de la Manche, Schulman (Aline), (trad.), Paris, Seuil, 1997,
2 volumes.
DOS SANTOS (J.), Ethiopia Oriental e varia história de cousas
notaveis do Oriente (1609), Lobato (M.) & Medeiros (E.)
(éditeurs), Lisboa, CNCDP, 1999, 759 pages.

Études
CARDAILLAC (L.), Les morisques et l’Inquisition, Paris,
Publisud, 1990, 343 pages.
DUPRONT (A.), Le mythe de croisade, Paris, Gallimard,
1997, 4 volumes.
GARLAKE (H. S.), Great Zimbabwe, Londres, Thames &
Hudson, 1973, 224 pages.
MIDDLETON (J.), The world of the Swahili : an African
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1992, 254 pages.
MORTIER (R.), Histoire des maîtres généraux de l’ordre des
prêcheurs, Paris, Alphonse Picard & fils, 1920, 8 volumes.
PABIOU-DUCHAMP (F.), « La nation portugaise du
sude e est africain à la fin du XVI et au début du XVII siècle : entre
diaspora et métissage », Hypothèses 2004, Paris, Publications
de la Sorbonne, 2005, p. 157-168.
POUWELS (R. L.), « Eastern Africa and the Indian
Ocean to 1800. Reviewing relations in historical
perspective », Indian Ocean world conference paper, UCLA, April
6th, 2002.
POUWELS (R. L.), Horn and crescent : cultural change and
traditional islam on the East African coast, 800-1900,
Cambridge, Cambridge University Press, 1987, 273 pages.
31 Florence Pabiou-Duchamp
PRESTHOLDT (J.), « Portuguese conceptual categories
and the “Other” encounter on the Swahili coast », Journal of
Asian and African Studies, vol. 36, n° 4, 2001, p. 383-406.
RANDLES (W. G. L.), « La fondation de l’empire du
Monomotapa », Cahiers d’Études Africaines, n° 54, 1974,
p. 211-236.
eRANDLES (W. G. L.), L’empire du Monomotapa, du XV au
eXIX siècles, Paris-La Haye, Mouton, 1975, 167 pages.
SERRÃO (J.), Dicionário de história de Portugal, Lisbonne,
Iniciativas Editoriais, 1968, 6 volumes.
32Les explorateurs à la rencontre des habitants du bassin du Congo, 1875-1905
Sa Majesté Makoko, je présume ?
Les explorateurs à la rencontre des
habitants du bassin du Congo, 1875-1905
[Explorers are] adventurous and devoted men, conquering a bit of
truth here and a bit of truth there, and sometimes swallowed up by
the mystery their hearts were so persistently set on unveiling.
1Joseph Conrad .
Introduction
Financés par des gouvernements, des associations
scientifiques et même, à titre personnel, par un chef d’État,
les explorateurs tels que les frères Savorgnan de Brazza,
H. M. Stanley, Marchand, le médecin Ballay, le révérend
Grenfell, pour n’en citer que quelques-uns, eurent en
commun de faire disparaître progressivement les mentions
terra incognita sur les cartes au cours des trente dernières
eannées du XIX siècle. Cette contribution se propose
d’étudier comment ces explorateurs ont raconté « leur »
rencontre avec l’Afrique, « leur » bassin du Congo et ses
habitants, une fois de retour en métropole, et d’analyser les
éléments de différence entre leurs souvenirs visuels et ce
qui a pu en être diffusé auprès des publics métropolitains.
Les documents étayant ce propos sont de plusieurs
natures. D’une part, les publications des récits d’exploration
et les textes de conférences permettent d’étudier les
éléments transmis à un vaste public : ils font souvent la part

1. CONRAD (J.), Last essays, Londres, Dent, R. Curle ed., 1926.
33 Mathilde Leduc Grimaldi
belle aux découvertes les plus surprenantes et aux
anecdotes. D’autre part, correspondances privées, rapports
des explorateurs à leur hiérarchie ou à leurs
commanditaires, notes personnelles, enfin échanges entre
explorateurs et « décideurs » donnent la mesure du travail
qui fut réalisé en amont de la diffusion vers le grand public,
et qui orienta la description du Congo, et surtout de ses
habitants, de manière manifeste et durable.
Que retenaient ces voyageurs de la région qu’ils avaient
parcourue ? Des clichés, des illustrations, des portraits de
ceux qui avaient participé aux expéditions, l’encadrement
européen mais aussi la main d’œuvre africaine, des
paysages, les incidents, les accidents, la vie quotidienne et la
réussite au bout des épreuves.
Les termes « rencontre, rencontrer » se trouvent peu
souvent dans les textes ou carnets pour désigner l’entrevue
1de personnes . Ils sont plus souvent utilisés pour indiquer la
survenue inopinée d’un animal ou le fait de croiser le chemin
d’une personne, sans qu’il y ait une suite à cette rencontre.
Pour les personnes, on parle plutôt de prendre contact,
accueillir, faire accueil, bon ou mauvais, et on insiste sur la
manifestation de ce contact, de l’achat de nourriture à la
conclusion de traités, en passant par la remise de cadeaux et
l’échange du sang. La rencontre pour les explorateurs se
traduit donc par des observations qui sont autant de
réponses aux questions que peuvent se poser leur entourage,
leurs supérieurs ou leurs lecteurs de métropole.
Les récits des explorateurs furent largement diffusés
grâce à la politique commerciale très active de leurs

1. CHAVANNES (Ch. De), Avec Brazza, souvenirs de la mission de l’Ouest
africain, mars 83-janvier 86, Paris, 1935. Dans ce livre, on note seulement
deux fois l’utilisation de ce terme ; p. 82 : « Ce sont des peuplades
nouvelles, cannibales et à langage nouveau qu’il [Dolisie] rencontre ; il a
sauvé un petit esclave qui allait passer à la marmite » ; p. 85 : « On y
rencontrait des hommes à peau claire. »
34Les explorateurs à la rencontre des habitants du bassin du Congo, 1875-1905
1éditeurs qui s’appuyèrent sur l’essor des revues pour le
grand public ; de même, la publication de leurs lettres
bénéficia du dynamisme des sociétés géographiques. De
plus, il convient de s’interroger sur les éléments
iconographiques rapportés par les explorateurs du bassin du
Congo. Par eux transite la dimension visuelle de leurs
expéditions, aussi souvent reprise que retravaillée par les
acteurs de la vie culturelle métropolitaine (illustrateurs,
peintres, éditeurs).
Donner à voir des images : problèmes techniques
en Afrique équatoriale
Partir en Afrique avec équipement et matériel
photographique n’était évidemment pas le summum de la
efacilité au XIX siècle. Que l’on se remémore à ce propos le
Voyage en Égypte où Flaubert décrit son ami Maxime Du
Camp s’astreignant à la discipline du développement de
plaques négatives, enfermé dans une tente par des
températures insupportables qui altéraient les révélateurs.
Dans les années 1870, la technique s’est un peu simplifiée :
les explorateurs (H. M. Stanley, V. Giraud, les révérends
Lawson-Forfeitt ou Grenfell, Jacques de Brazza par
exemple) partirent simplement avec des plaques de verre à
collodion sec ne nécessitant pas une préparation avant la
prise de vue ni un développement immédiat. En revanche,
dans la zone équatoriale, le photographe se heurtait à
d’autres problèmes. Dans certains secteurs, la pénombre
constante de la forêt empêchait toute photographie. Mais
surtout l’humidité, très importante en zone équatoriale,
faisait craindre l’éclosion de champignons dans les
chambres noires et sur les plaques négatives. Les conditions

1. Citons en particulier les éditeurs de H. M. Stanley en langue anglaise,
Marston & Lowe, et la maison Hachette pour la traduction française.
Hachette était également l’éditeur de la revue Le tour du monde qui publiait
régulièrement les relations de voyages par fascicule et en assurait leur
distribution dans les gares.
35 Mathilde Leduc Grimaldi
extrêmes de ces expéditions lançaient un défi technologique
au nouveau médium qu’était la photographie. L’explorateur
1français Victor Giraud qui voyagea dans la région des
Grands Lacs est explicite sur les problèmes qu’il rencontre :

[…] La nuit suivante fut heureusement plus calme et j’en
profitai pour développer les photographies que j’avais
tirées depuis la côte. Ma tente hermétiquement close,
malgré la lune, me fournit une chambre noire suffisante et
l’eau blanche et très argileuse de la Mgeta ne dénatura pas
trop mes bains. Je n’ai pas fait, du reste, on peut le croire,
de la photographie artistique. J’ai pu prendre, dans les
premiers mois du voyage, quelques clichés passables, mais
plus loin, je dus renoncer complètement à ce genre
d’exercice. […]
L’appareil photographique est de tous les bagages celui qui
demande le plus de soin, d’attention, de surveillance
continuelle. Le gélatino-bromure ne doit pas être trop
sensible, parce que l’on n’est jamais bien certain de
trouver une chambre noire suffisamment obscure pour
développer les plaques instantanées. Ces dernières doivent
être hermétiquement fermées [sic] dans des boites en zinc
soudées sous peine d’être altérées par l’humidité. On aura
également la précaution de faire vernir l’appareil qui,
2pendant la massika , ne tarderait pas à se voiler et à
prendre un jeu nuisible au bon fonctionnement de la
chambre.

Réaliser des photographies, au cours d’une expédition
d’exploration, semble donc être un luxe inouï, guère
nécessaire aux yeux des Occidentaux partant au Congo.
Beaucoup d’explorateurs s’en passèrent. H. M. Stanley à ses
débuts, tout comme Pierre Savorgnan de Brazza, son frère
Jacques ou leur coéquipier Charles de Chavannes,
préférèrent crayonner des esquisses ou de petits croquis sur

1. GIRAUD (V.), Les lacs d’Afrique équatoriale, voyage d’exploration exécuté de
1883 à 1885, Paris, Hachette, 1890, p. 76.
2. Saison des pluies.
36Les explorateurs à la rencontre des habitants du bassin du Congo, 1875-1905
le vif. Au mieux, les photographies enregistrent une
rencontre ou un paysage, cherchant vraisemblablement à
faire profiter de leur indéniable authenticité les autres images
1rapportées par les explorateurs (cartes, dessins, etc.) .
Enfin, si l’on prête foi aux déclarations de Giraud, il
existerait un problème autre que technique limitant la
réalisation d’images photographiques en Afrique
Équatoriale : « C’est aussi l’occasion de s’attirer la
malveillance des indigènes, naturellement disposés à y voir
2de la magie . » Il faut rappeler à cette occasion la lourdeur
d’une prise de vue : la possibilité de recourir à l’instantané
3n’existait pas encore et c’est avec trépied, grosse chambre
et temps de pose se comptant en minutes que l’explorateur
photographe peut exercer ses talents. La photographie
n’aura donc apparemment pas la part du lion dans
l’iconographie de la littérature de voyage. Le genre du
portrait d’habitants, témoignage des rencontres sur le
terrain, semble être moins représenté par rapport au
nombre d’images de paysages, par exemple, plus aisées à
réaliser. Pourtant, il n’en est pas moins intéressant : les
images rapportées par les explorateurs dans les décennies
1870-1900 proposent un point de vue très éloigné de celui
qui sera adopté, peu à peu, à partir des années 1900, une

1. SHELDON (M. F.), Sultan to sultan. Adventures among the Masaï and other
tribes of east Africa, 1892, (Manchester University Press, 1999), p. 245 :
« However, there is nothing which puts a traveller’s narration so much in evidence, or
constitutes so admirable a syllabus to refresh the memory of passing events, as
photography good or bad. The place one visits for the first time, for example, my
circumnavigation of Lake Chala, and the photographs taken, cannot be discounted by
any contradictory statement prompted by jealousy or incredulity. »
2. GIRAUD, op. cit., p. 76. L’exploratrice Mary French Sheldon souligne
les mêmes difficultés techniques pour photographier et la même
méfiance des populations.
3. La première mention de photographie instantanée, en l’état actuel de
ma documentation, concerne la mission Dybowski dans La nature,
n° 1021, 24 déc. 1893. Cette photographie, non retrouvée, a servi à
l’élaboration de la gravure de G. Massias et Dietrich, « Les Bondjos
rassemblés sur les bords du fleuve pour voir passer la mission
Dybowski », pour l’article du Dr. F. Delisle, « La mission Dybowski ».
37 Mathilde Leduc Grimaldi
fois les territoires partagés et mis sous administration
coloniale. Si l’on en juge par les fonds d’archives
d’explorateurs actuellement accessibles au public, il
semblerait que 20 à 40 % des images concernent des
personnes rencontrées sur place, en Afrique, lors des
périples (marchands, interprètes, éclaireurs, porteurs,
1villageois, chefs et dirigeants, etc.) .
Rencontres sur le fleuve :
les explorateurs face aux habitants du Congo
Le phénomène de la rencontre varie au cas par cas, de la
réception de cour avec vin et fêtes à l’entrevue, certes
courtoise, mais méfiante, traduite en images par les
explorateurs eux-mêmes. Les images qui témoignent de ces
réceptions sont essentiellement des dessins et des
aquarelles.
À première vue, les images rapportées dans les années
1870 à 1890 par les explorateurs sont donc loin des clichés
anthropométriques de type Bertillon, affichant le sujet de
face et de profil sur fond de toise. Si les portraits du roi de
Tchoumbiri, de son fils aîné et de l’une de ses femmes
peuvent évoquer, par les poses et par la finesse du détail des
coiffures, un souci de description anthropométrique, il
s’agit toujours de nous présenter des individus précis.
« Bien que le portrait ci-joint soit très ressemblant, nous
croyons devoir y ajouter une esquisse verbale », insiste
2Stanley . Il ne s’agit donc pas du tout de la représentation
d’un « type de… », comme on en trouve plus tardivement
dans cette zone géographique. Alors apparaîtront les
Torday et les études ethnographiques (1904) et, presque
simultanément, les images-reportages dénonçant les

1. D’après un comptage réalisé sur les albums du fonds des archives du
Palais Royal de Bruxelles, soit 350 photographies réparties en 5 albums.
2. STANLEY (H. M.), À travers le continent mystérieux, Paris, Hachette,
vol. II, 1879, p. 318-319. Première édition traduite de l’anglais par
H. Loreau, vol. II, p. 318-319.
38Les explorateurs à la rencontre des habitants du bassin du Congo, 1875-1905
exactions des compagnies concessionnaires ou des
nouveaux régimes se mettant en place localement, comme
la campagne de E. D. Morel s’appuyant sur les
photographies de l’épouse du révérend Harris, à partir des
années 1895.
Du fait des problèmes liés au temps de pose en
photographie, il est souvent d’usage d’évoquer la présence
africaine par le biais de sa culture matérielle, plus facile à
mettre en scène : trophées d’armes, vue de villages ou de
pêcheries en bord de fleuves, etc. Dans ce cas, le traitement
iconographique proposé fond littéralement les populations
locales dans le paysage, pour mieux le valoriser, sans pour
autant réussir à mettre un ou des visages sur la réalité de la
rencontre entre explorateurs et habitants de la région. Les
images qui y réussissent sont donc d’autant plus précieuses
qu’elles sont difficiles à réaliser, quel que soit le support
utilisé (carnets de croquis ou plaque photographique).
Un premier groupe d’images s’intéressera à une
personnalité précise, cherchant à donner des portraits aussi
justes dans leur exécution que dans leur légende. Une
photographie est exemplaire de ce thème dans la collection
de l’explorateur Henri Morton Stanley. Elle a été réalisée
par lui, lors de sa deuxième grande expédition
transafricaine, et fut reproduite en gravure dans la
publication qui y fit suite en 1879, À travers le continent
mystérieux. Dans ce cas précis, cette image vient illustrer le
portrait moral du roi Mteça rédigé par Stanley. Et cette
description laisse à penser que l’intérêt de l’explorateur se
porte vers les puissants dans la mesure où cette rencontre
est susceptible de l’aider dans sa pénétration du bassin du
Congo, et non en tant que représentant type d’une
peuplade exotique et lointaine destinée à être étudiée,
photographiée et mesurée :

[…] Mais voir cet homme si bien mis, entouré d’une cour
également intelligente et parée, chef suprême d’une grande
région où les étrangers arrivaient en foule, entendre ses
sujets parler de lui avec respect, ses hôtes faire son éloge,
39 Mathilde Leduc Grimaldi
suffisait à lui gagner une place honorable dans mon
1estime .

Mary F. Sheldon, lors de son voyage dans l’est de
l’Afrique, cherche à saisir une image juste des individus
rencontrés. Elle note l’incapacité de la plupart à concevoir
le concept de photographie, ce qui explique, d’après elle,
leur promptitude à imaginer des pratiques magiques :

Aussi étrange que cela soit, lorsqu’on montre des
photographies aux indigènes, ceux-ci n’arrivent
généralement pas à concevoir ou à évaluer la ressemblance
photographique des êtres humains ou des animaux. Seuls
les sultans Mireali, Mandara et quelques autres font
exception à ce caractère obtus. La photographie est
considérée comme une sorte de sorcellerie ou de magie
2noire .

Une fois pourtant, elle tente un portrait de groupe posé,
à la manière des photographes européens :

Les indigènes ont horreur d’être photographiés, ce qui
rend particulièrement difficile d’obtenir des portraits
satisfaisants. Une fois, et une fois seulement, après leur
avoir expliqué, je plaçai ma caméra devant un groupe
d’indigènes en utilisant le truc du photographe pour attirer
leur attention, « Regardez ici et vous verrez sortir un
oiseau ». La fin justifia les moyens. Leurs visages, bons et
3souriants, reflètent tout sauf la brutalité et la sauvagerie .

1. Ibid., vol. I, p. 183.
2. SHELDON, op. cit., p. 155 : « Strange as it may seem, when shown photographs,
natives have as a rule no real conception or appreciation of the photographic semblance
of human beings or animals. Sultans Mireali, Mandara, and a few others are notable
exceptions to this obtuseness. Photography is regarded as a species of witchcraft or
black magic. »
3. Ibid., p. 245 : « The natives’ horror of being photographed makes it most difficult
to obtain satisfactory portraits of them. Once, and only once, with their knowledge I
held up my camera before a group of natives, employing the photographer’s fiction to
attract their attention. “Look here and you will see a bird fly out”. The result justified

40Les explorateurs à la rencontre des habitants du bassin du Congo, 1875-1905
À l’opposé, certains croquis ou dessins d’autres
explorateurs s’attardent sur les « types de… » ; ces images,
toujours dûment légendées, témoignent d’un souci
« ethnologique » non sans céder à une recherche esthétique.
Car ces dessins ne sont pas exempts d’une culture
occidentale de l’art du portrait et ce, quelle que soit
l’éducation artistique de leur auteur. Ainsi, une des
livraisons de la revue Le tour du monde concernant les
« voyages dans l’Ouest africain par M. Savorgnan
1de Brazza, 1875-1887 », est illustrée par la gravure d’un
dessin de « femme Okanda », légendée comme étant
« d’après nature » et réalisée par un des seconds de la
mission Brazza, E. Laethier. Si, à première vue, la frontalité
de ce portrait évacue toute lascivité, cette image n’est pas
sans rappeler de fortes influences orientalistes : la coiffe, les
atours et la sensualité sur laquelle le dessinateur insiste, par
l’ajout de cernes (lèvre, collier) et de touches lumineuses
(seins et lèvre inférieure). Un des seconds de l’expédition
Stanley à la recherche d’Emin Pacha, H. Ward, qui resta
cinq ans au service de l’État indépendant du Congo, réalisa
également sur le même thème plusieurs clichés dont la
facture, souvent très frontale, est semblable : insistance sur
les parures et les scarifications, la musculature ou les effets
de matière et de lumière sur la peau. Prime ici, dans la
composition de l’image, l’étrangeté de l’Autre vers lequel se
dirige le lecteur occidental à travers les souvenirs visuels de
l’explorateur.
Deux photographies présentent ce qui se généralisera
beaucoup plus tard, et seule la légende le dénote : il s’agit de
« The Pigmies as compared with English officers, Sudanese, and

the deception. Their good-natured, laughing physiognomies depict anything but
brutality or savagery. »
1. SAVORGNAN DE BRAZZA (P.), « Voyages dans l’Ouest africain,
18751887 », Le tour du monde, LVI, 1888, livraison 2, p. 3.
41 Mathilde Leduc Grimaldi
1Zanzibaris (from a photograph by the author) » et « The Pigmies
under the lens, as compared to Captain Casati’s servant, Okili (from
2a photograph on the Albert Nyanza) ». Il ne s’agit pas
seulement d’une photographie souvenir d’une rencontre
avec des Akka de la forêt de l’Ituri : ces images, réalisées en
3mars 1889 d’après les souvenirs du capitaine Casati ,
second d’Emin Pacha dans la Province d’Equatoria,
commencent à faire entrer les explorateurs dans le vif de la
comparaison anthropomorphique entre Anglais, Soudanais,
Zanzibarites et Congolais. Pourtant, ce type de cliché reste
encore apparemment exceptionnel dans la production
d’images réalisées par les Stanley, Brazza frères, et autres.
Ce seront en revanche les images dont les éditeurs et les
décideurs métropolitains seront plus friands. Ceux-ci, en
effet, n’hésiteront pas à recourir à la fabrication d’images
pour illustrer les rencontres entre Européens et Congolais,
et feront appel à la fiction pour pallier les manques
iconographiques dans leurs publications.
Raconter la rencontre : les fabrications métropolitaines
Le rôle de l’éditeur : rendre compte des rencontres au cours
des explorations est directement lié à l’économie du livre et
au lectorat métropolitain. Il ne faut donc pas perdre de vue,
dans le cadre de cette étude, les étapes chronologiques dans
lesquelles se situent la littérature et les images des
explorations du bassin du Congo. Il s’agissait pour
beaucoup, en métropole, de l’un des derniers « mystères »
de l’Afrique qui était en train de tomber, par suite

1. STANLEY (H. M.), In darkest Africa or the quest rescue and retreat of Emin
Governor of Equatoria, London, Sampson Low, Marston, Searle and
Rivington, 1890…, vol. 2, face à la p. 92.
2. Ibid., face à la p. 151.
3. CASATI (G.), Diario giornaliero del Casati relativo alla sua spedizione (dal 2
marzo 1889 al 17 agosto 1889), fasc. 3, p. 4, daté du 23 mars 1889.
Conservé à Rome, ISIAO.
42Les explorateurs à la rencontre des habitants du bassin du Congo, 1875-1905
1d’expéditions dont la raison d’être se voulait civilisatrice .
Après les livres de Burton et Speke en 1859, Baker ou
encore Livingstone en 1865, le colonel Chaillé-Long en
1877 pour l’Afrique centrale et la zone des Grands Lacs,
arrivaient les récits de H. M. Stanley, Brazza, Clozel,
Marchand, etc.
Or, ces expéditions donneront lieu, au fil du temps, à
des publications de plus en plus volumineuses et, très
nettement, plus illustrées. Ainsi passe-t-on d’une moyenne
d’un volume, une carte géographique et une soixantaine
d’illustrations à une moyenne de deux volumes de 400 à
500 pages chacun, 3 à 9 cartes et plus d’une centaine
d’illustrations, par exemple, dans les cas de Stanley ou de
Johnston. C’est une exploration seconde qui se met en
place : par l’écrit et l’illustration, le public des métropoles
voyage et entre en relation avec l’Inconnu au travers des
récits de l’explorateur. Les phénomènes de rencontre et les
images sources qui en découlent donneront alors lieu à de
nouvelles images, spécialement créées pour être très
largement diffusées, soit lors de tournées de conférences
soit par la publication des récits. Pour des personnalités
comme Pierre Savorgnan de Brazza, une première édition
se situait autour de 8 000 à 11 000 tirages (hors ceux pour
l’auteur ou la presse), et il n’est pas rare de voir jusqu’à
quatre réimpressions successives dans les deux ans qui
suivent la première parution. Cela avait été aussi le cas pour
H. M. Stanley dont le In darkest Africa compta environ
150 000 ventes). Tout le système iconographique narratif
abandonné au travail de l’édition deviendra donc un

1. « Malte-Brun, votre illustre géographe, a dit avec justesse que […]
l’Afrique est maintenant la dernière partie du monde civilisé qui attende
de la main des Européens le joug salutaire des lois et de l’éducation. »
Colonel Chaillé-Long, « Les expéditions au centre de l’Afrique »,
conférence du 25 juillet 1875 à la Société de géographie de Paris, cité
dans CHAILLÉ-LONG (Colonel), L’Afrique centrale. Expéditions au lac
Victoria-Nyanza et au Makraka Niam-Niam…, Paris, Plon, 1877.
43 Mathilde Leduc Grimaldi
support-prétexte pour l’élaboration de ces nouvelles
images.
La création de ces « clichés » (dans tous les sens du
terme) ne se fait pas forcément sous le contrôle même de
l’explorateur qui a rapporté du Congo ses souvenirs et ses
1images. Une lettre d’un des responsables de la Maison
Hachette, éditeur incontesté de livres de voyage à cette
période, est assez claire sur ce sujet. Riou, un des
illustrateurs vedettes de la maison, qui devait réaliser les
2images du livre de Galliéni , s’inquiétait du départ de
l’officier pour Madagascar : son correspondant lui répond
que « l’absence de l’auteur ne modifie en rien l’exécution de
l’illustration [du livre] ».
Certains auteurs semblent exercer un contrôle sur les
illustrations qui doivent accompagner leurs publications,
mais il reste rare. Seul Jacques de Brazza est répertorié dans
cette catégorie pour l’instant. Ainsi, à son retour en Europe,
3dans une lettre à son compagnon d’exploration, celui-ci
déclare être en train de réaliser lui-même des eaux-fortes,
regrettant d’avoir à les confier à l’imagination des
illustrateurs qui n’ont jamais vu les lieux qu’ils dessinent.

[…] J’ai commencé à faire quelques eaux-fortes qui, tout
en étant les premières, sont assez bien réussies, et je vois
que pour mon livre, je pourrai faire une vingtaine de

1. IMEC, S19 C20 B4, p. 130 (dépôt d’archives : Institut de la mémoire
de l’édition contemporaine, suivi de la cote), lettre datée du 8 juillet 1896
et signée R. Desclozières à Riou : « L’absence de l’auteur ne modifiera en
rien l’exécution de l’illustration et vous pouvez compter sur les dessins
dont nous avons parlé. »
2. GALLIENI (Commandant), Mission d’exploration du Haut-Niger. Voyage au
Soudan français (1879-1881), Paris, Hachette, 1885.
3. Lettre de G. de Brazza à A. Pecile, datée du 22 octobre 1886, citée
dans ZORZI, Al Congo con Brazza. Viaggi di due esploratori italiani nel carteggio
e nel « giornale » inediti di Attilio Pecile (1883-1886), sans lieu, Garzanti, 1940,
p. 254. « Ho cominciato a fare qualche acquaforte che essendo le prime sono riuscite
abbastanza bene e vedo che per il mio libro potrò fare una ventina di incisioni
abbastanza caratteristiche ed interessanti e se non saranno perfette avranno il merito
di essere fatte da chi ha veduto il paese. » (Texte original non ponctué.)
44Les explorateurs à la rencontre des habitants du bassin du Congo, 1875-1905
gravures assez caractéristiques et intéressantes ; et si elles
ne sont pas parfaites, elles auront le mérite d’être faites par
celui qui a vu le pays.

J. de Brazza, implicitement, reconnaît le fossé entre
l’Afrique vécue par les explorateurs et l’Afrique imaginée,
donnée à voir au grand public des métropoles, parfois sous
le contrôle de ces mêmes explorateurs.
Dans la plupart des cas, jusqu’à trois personnes peuvent
habituellement intervenir sur une image source rapportée
par l’explorateur pour en créer une nouvelle qui sera celle
diffusée. De l’image originale, un premier artiste tire un
croquis au trait, un second artiste en fait une grisaille à la
gouache, celle-ci passe dans les mains d’un graveur et
l’épreuve de lecture qui en résulte pourra de nouveau faire
l’objet de retouches avant d’être définitivement adoptée
comme illustration finale.
Dans ce contexte, il devient alors peu étonnant que les
images de rencontres entre explorateurs et habitants du
bassin du Congo s’éloignent sensiblement de ce qui a pu
être réellement observé par les explorateurs mêmes. Deux
éléments déterminent cette orientation. Tout d’abord, il ne
faut pas sous-estimer le rôle intellectuel que des membres
de maisons d’édition ont pu jouer, dans le cadre général de
la colonisation, par le choix des ouvrages publiés : d’abord
auprès du lectorat métropolitain, dans la réception des faits,
1ensuite auprès des autorités car ils étaient très souvent
membres de sociétés savantes ou de groupes de pression
dont le rôle n’était pas négligeable.
Enfin, l’illustrateur lui-même qui, souvent, n’était jamais
allé de sa vie en Afrique, avait en charge de rendre visible et
compréhensible le phénomène de la rencontre de la

1. R. Desclozières, de la Maison Hachette, était lié au comité de l’Afrique
française (cf. IMEC, S19 C1 B1, p. 328, lettre du 20 janvier 1893).
Marston, éditeur de H. M. Stanley, était lié à McKinnon, armateur et un
des financiers du chemin de fer dans l’État indépendant du Congo,
possession de Léopold II, roi des Belges.
45 Mathilde Leduc Grimaldi
manière la plus efficace. Or, si l’on prend par exemple le
cas de Riou, ce même illustrateur travaillait aussi bien pour
des récits de voyage signés Brazza ou Giraud que pour des
fictions signées Jules Verne. Le traitement iconographique
du phénomène de la rencontre ne changera donc pas, quel
que soit le livre illustré : cela entretient le flou de la
frontière entre fiction et narration autobiographique, et aura
également pour conséquence de traiter sur le même mode
tant la rencontre réelle que celle imaginée. Peu de
différences sont alors perceptibles pour le lecteur. Le roi
Makoko, les Akka, Stanley ou Brazza ne seront plus que des
protagonistes d’une histoire dont images et récits sont
comparables aux Aventures de trois Russes et trois Anglais ou à
celles d’Un capitaine de quinze ans.
Deux gravures présentent ainsi d’étonnantes
similarités : « The scouts discover the Pigmies carrying away the case
1of amunition », par Riou pour H. M. Stanley, et une gravure
de J. Férat qui servit pour illustrer les Aventures de trois Russes
2et trois Anglais dans l’Afrique australe de Jules Verne : même
arrière-plan bouché par une végétation immense et
luxuriante ; au second plan, un groupe d’explorateurs ou de
porteurs rendus minuscules par la taille des arbres et mis en
valeur par un halo de lumière qui semble mieux les isoler du
reste du décor ; un premier plan ancrant l’action dans un
contexte d’aventure (végétation chez H. M. Stanley, colis
déchargés pour J. Verne). Les principes de composition de
l’espace, le gigantisme, le pittoresque et l’exotisme
concourent à mêler étroitement en un seul univers la fiction
et le récit d’exploration.

Suites imaginaires : aux illustrateurs d’édition s’ajoute le
cas un peu exceptionnel (car le seul dans son genre) de

1. STANLEY, In darkest Africa…, op. cit., vol. II, p. 52, un dessin de Riou,
gravé par Barbant.
2. VERNE (J.), Aventures de trois Russes et trois Anglais dans l’Afrique australe,
Paris, Hetzel, sans date.
46Les explorateurs à la rencontre des habitants du bassin du Congo, 1875-1905
1Herbert Ward . Cet explorateur, qui fut l’un des seconds
de H. M. Stanley dans sa dernière expédition congolaise
vers Emin Pacha, resta cinq ans au Congo où, tout comme
d’autres, il réunit une importante collection d’objets
(trophées d’armes et de chasses, objets rituels, etc.). À son
retour en métropole, il entreprit des études d’art, se fixa en
France et devint sculpteur, plusieurs fois primé aux Salons.
Ses sculptures témoignent certes de son séjour mais aussi
de l’exotisme mystérieux qui fascinait son public comme
2 3 4l’indiquent ses titres : Le sorcier , Les fugitifs , L’idole , trois
statues toutes sous-titrées « Souvenir de voyage (expédition
5Stanley) dans l’Afrique centrale », ou encore Les Bantu ,
sculpture sous-titrée « Voyant, ils ne voient pas, et
6entendant, ils n’entendent ni ne comprennent ».
D’un point de vue formel, les statues de Ward
montrent la grande attention qu’il a pu porter aux cultures
matérielles qu’il a rencontrées, et plus particulièrement les
scarifications et les artefacts. Quant aux attitudes de ses
statues, il s’attache à leur donner un aspect aussi naturaliste
que possible (par exemple avec la porteuse de bois dont le
corps est déjeté par la charge portée).
Si Ward collectionne les sculptures africaines, ces
dernières ne l’influencent en rien. Pourtant, alors que Ward
travaille sur Les fugitifs, Picasso découvre ce qui était appelé
« l’art nègre », qui aura un effet décisif sur son œuvre. Ward
se situe dans un autre courant : le Congo pour lui reste

1. Herbert Ward (1863-1919), déjà très doué en dessin, se forma à son
retour du Congo, à partir de 1893, tout d’abord à l’Académie Julian à
Paris puis à l’atelier de l’académicien Seymour Lucas et du sculpteur
Goscombe John.
2. Le sorcier, souvenir de voyage (expédition Stanley) dans l’Afrique centrale, statue
(bronze) exposée au salon de 1903.
3. Les fugitifs, souvenir de voyage (expédition Stanley), groupe : le plâtre est
exposé au salon de 1904, le bronze en 1905.
4. L’idole, souvenir de voyage (expédition Stanley), statue : le plâtre est exposé
au salon de 1906, le bronze en 1907.
5. Groupe de bronze exposé au salon de 1905.
6. Passage extrait de Saint-Matthieu, chap. XIII, verset 13.
47 Mathilde Leduc Grimaldi
exotique ; il n’est donc qu’un ensemble décoratif dans le cas
de sa collection privée et une source d’inspiration pour le
sujet de sculptures.
L’ensemble des sculptures de Ward montre donc à quel
point leur auteur, très ancré dans la pensée victorienne de
son époque, concevait « l’Autre » : Ward (et ses écrits
1comme Five years with the Congo cannibals le confirment)
présente les habitants du Congo qu’il a pu rencontrer
comme des êtres à protéger contre leurs propres instincts.
Idée très largement répandue que l’on retrouve chez
Brazza : « Ils perdent à notre contact les vices de leur
2sauvagerie primitive ». Très paternalistes, leurs convictions
se rapprochent de ce que des missionnaires ont pu penser à
la même époque.
Conclusion
L’Afrique devait être sauvage pour retenir l’attention du
public et attirer celle des financiers des expéditions (en
laissant espérer d’excellents investissements). Quant aux
habitants, tout divers que les décrivent les explorateurs, ils
se devaient d’être coopératifs. Les images et les textes qui
résulteront de leurs rencontres témoignent-ils fidèlement de
l’événement ? On peut se permettre d’en douter quand on
sait ce qui a pu en résulter pour les images diffusées auprès
du grand public.
Les souvenirs directs de rencontres, rapportés par les
explorateurs mêmes, restent occultés, diffusés uniquement
au sein d’un petit cercle d’initiés, le plus souvent composé
d’explorateurs, de leurs proches et de leurs bailleurs de
fonds, qu’ils fussent éditeurs ou roi. En revanche, ce qui a
pu être fait de ces souvenirs témoigne d’approches
différentes de l’image. S’inspirant de l’univers de la fiction,
elle succombe sans état d’âme à un exotisme attendu par le

1. WARD (H.), Five years with the Congo cannibals, Londres.
2. NEY (N.) et SAVORGNAN DE BRAZZA (P.), Trois explorations dans l’Ouest
africain, 1875-1887, Paris, M. Dreyfous éd., 1887.
48Les explorateurs à la rencontre des habitants du bassin du Congo, 1875-1905
lectorat. Sur cette base, les suites peuvent se construire : des
zoos humains lors des expositions coloniales aux apartheids
de fait une fois la colonisation installée, la rencontre
dégénérera souvent en face à face.

MATHILDE LEDUC GRIMALDI
Doctorante – EHESS
Sa Majesté Makoko, je présume ?
Les explorateurs à la rencontre des habitants
du bassin du Congo, 1875-1905
49 Mathilde Leduc Grimaldi
50Acculturation et syncrétisme dans le christianisme des Indiens du Pérou colonial
Acculturation et syncrétisme
dans le christianisme des Indiens
du Pérou colonial
eÀ la fin du XVI siècle, le Pérou était presque entièrement
pacifié. Il était possible de poursuivre le processus de
conversion de la population indienne. Afin d’attirer les
Indiens vers le christianisme, le troisième concile de Lima,
qui se réunit entre 1582 et 1583, octroya un rôle
fondamental aux miracles accomplis par les images, dont
tout particulièrement celles de la Vierge Marie. Pour faire
accepter plus facilement ces cultes, les religieux tissèrent
des passerelles entre divinités, dévotions ou sanctuaires
ancestraux et chrétiens. L’acculturation était devenue
méthode d’évangélisation. Les Indiens se mirent à invoquer
ces images acculturées pour guérir une maladie ou résoudre
un problème.
Ce ne fut, néanmoins, pas une adhésion au
christianisme telle que les religieux l’avaient imaginée.
Certains rites ancestraux subsistèrent comme usages, cachés
dans le secret des foyers, ou même dans une réécriture
syncrétique des pratiques chrétiennes. Ces différentes
réactions face à la nouvelle politique d’évangélisation des
religieux chrétiens s’inséraient dans le cadre d’une résistance
face au viol subi dans le domaine des croyances. Il faudra
attendre la fin du XVIIIe avec les grandes rébellions pour
que l’option militaire puisse, à nouveau, exprimer le refus
de la perte d’identité des Indiens du Pérou colonial.
Placer l’Épiphanie de la Vierge Marie au Pérou au bord
du lac Titicaca était la première passerelle pouvant faciliter
51 Éliane Talbot
le passage entre les traditions ancestrales et le christianisme.
Selon le Père Antonio de La Calancha, la Vierge avait choisi
1de s’installer à Copacabana pour rechercher :

Les Indiens nus, les âmes païennes, les barbares agrestes,
les êtres grossiers pour leur dévoiler des vérités, révélant
les lumières de la foi pour gagner les humbles et faisant
2des merveilles pour christianiser des idolâtres .

En fait, le lac Titicaca faisait déjà partie du sacré des
religions pré-incaïque et incaïque. Le dieu Viracocha y avait
créé le monde et les hommes. Quand ces derniers lui
désobéirent, il les punit en leur envoyant un déluge. La
première terre qui émergea après la décrue des eaux fut l’île
3de Titicaca. Les survivants y installèrent une idole, la huaca ,
4Kopakawana . Lorsqu’ils conquirent la région, les Incas
intégrèrent ce site à leur culte impérial. L’empereur, Túpac
Yupanqui, fit transférer quarante-deux colonies de
5mitimaes sur la presqu’île de Copacabana. Ces Indiens
venus de toutes les nations de l’Empire, le Tawantinsuyu,
étaient chargés de surveiller la population locale et
d’empêcher de possibles rébellions dans les territoires

1. La ville de Copacabana est aujourd’hui située en Bolivie.
2. LA CALANCHA (Antonio de) et TORRES (Bernardo de), Crónica
moralizada, 2 tomes, (première édition à Barcelone en 1639 pour le
premier tome, et à Lima en 1657 pour le second), édition de MERINO
(Manuel), Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC),
collection Missionalia hispanica, Madrid, vol. XVII, 1972. La Calancha est
l’auteur de la première partie dans la première édition, Bernardo de
Torres de la deuxième partie. Tome I, p. 108 : « Por buscar desnudos indios,
gentiles almas, agrestes bárbaros ; buscando rudos para alumbrar verdades, dando
luces de fe para ganar humildes, y haciendo maravillas para cristianizar idólatras. »
3. Dans les religions andines, les huacas sont les objets ou les endroits
considérés comme saints où le culte des morts est uni à celui de la nature.
e4. WACHTEL (Nathan), Le retour des ancêtres. Les Indiens urus de Bolivie (XX -
eXV siècle). Essai d’histoire régressive, Paris, Gallimard, 1990, p. 549-550.
5. CIEZA DE LEÓN (Pedro), édition de ESPADA (Márcos Jiménez de la),
Crónica del Perú, Madrid, 1880, segunda parte, t. II, p. 86.
52Acculturation et syncrétisme dans le christianisme des Indiens du Pérou colonial
récemment conquis. Ils apportèrent leurs propres huacas à
l’endroit le plus sacré du monde andin.

Copacabana, tout en étant incluse dans le réseau tissé
autour du temple du Soleil, reçut le renfort des charges
sacrales de toutes les huacas de l’Empire, qui en quelque
1sorte convergeaient vers la presqu’île .

En installant une statue habillée de la Vierge Marie là
où les Indiens honoraient leurs anciens dieux, les religieux
chrétiens captaient l’ancienne sacralité et la réorientaient
afin de favoriser le passage entre les idoles ancestrales et la
divinité chrétienne. Ils inséraient le nouveau culte dans une
continuité de dévotions séculaires, lui donnant ainsi une
légitimité souterraine.
La superposition entre sanctuaires n’était pas nouvelle
dans l’histoire chrétienne. À la fin du sixième siècle, le pape
2Grégoire le Grand recommandait déjà aux missionnaires
qui évangélisaient l’Angleterre de ne pas détruire les
temples païens mais de les transformer en lieux de culte.

J’ai beaucoup pensé au cas des Anglais et je pense qu’il ne
faut absolument pas détruire les temples qu’ils ont pour
leurs idoles mais seulement les idoles, elles-mêmes, pour
qu’en voyant que l’on respecte leurs temples, ces gens
chassent l’erreur de leur cœur et qu’en connaissant le dieu
véritable et en l’adorant, ils accourent vers les lieux qui
3leur sont familiers .

1. WACHTEL, op. cit., p. 551.
2. Il fut pape de 590 jusqu’à 604.
3. MARZAL (Manuel), Historia de la antropología indigenista : México y Perú,
Lima, (première édition en 1981), Lima/Barcelona, Anthropos, 1993,
p. 98. « He pensado mucho dentro de mí del caso de los ingleses, y pienso que no
conviene de ninguna manera destruir los templos que tienen de sus ídolos, sino sólo los
mismos ídolos, para que viendo esas gentes que se respetan sus templos, depongan de
su corazón el error, y conociendo al Dios verdadero y adorándolo, concurran a los
lugares que les son familiares. »
53 Éliane Talbot
Ce processus fut similaire pour l’image totémique du
Mexique, celle de Guadalupe. Avant d’adorer Marie, les
Indiens vénéraient depuis toujours la déesse Tonantzin sur
la colline du Tepeyac.
Le lac Titicaca représentait une autre passerelle vers le
christianisme, par antinomie cette fois. Selon les
chroniqueurs chrétiens, avant l’arrivée de la Vierge Marie,
Copacabana était « la piscine du démon, l’entrepôt des
1maléfices, la boutique des superstitions ». Installer un
nouveau culte à l’endroit même où ceux que l’on rejetait
avaient connu leur splendeur était une manière de les faire
2disparaître en les écrasant .
C’était également le moyen d’assurer la continuité dans
le domaine du pèlerinage puisque, avant l’arrivée des
Espagnols, des « milliers d’idolâtres parcouraient des
3centaines de lieues » pour se rendre à Copacabana. Les
voies d’accès ainsi que les lieux de repos appartenaient aux
habitudes ancestrales. « Les sujets de l’Inca qui accouraient
vers cet autel étaient si nombreux que celui-ci avait fait
construire des lieux de repos publics où les pèlerins
4pouvaient se reposer . »
La position médiane du sanctuaire du lac Titicaca entre
les plateaux andins faisait de ce site un point de
convergence de chemins déjà tracés, juste un peu à l’écart
comme devait l’être tout ermitage. La Vierge Marie pouvait
prendre la place des idoles adorées depuis toujours au bord
du lac Titicaca.

1. LA CALANCHA et TORRES, op. cit., t. I, p. 108.
2. LAFAYE (Jacques), Quetzalcoatl et Guadalupe. La formation de la conscience
nationale au Mexique, Paris, Gallimard, 1974, p. 287.
3. RAMOS GAVILÁN (Alonso), Historia del santuario de Copacabana,
(première édition en 1589), seconde édition de PASTOR (Ignacio),
Lima, 1988, p. 121.
4. Ibid., p. 127. « Era tanta la gente que de todo el Reyno sujeto al Inga acudía a este
adoratorio, que mandó se hiziessen hospederías públicas, donde se recogiessen los
peregrinos. »
54

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