Socio-anthropologie de la transmission

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Ces recherches analysent le processus de transmission comme une économie du don. Transmettre articule toujours les générations les unes aux autres, créant ainsi du don et de la dette. Des relations intergénérationnelles génèrent, par le biais de cet échange, des solidarités et des conflits qu'il importe d'étudier.
Publié le : jeudi 1 novembre 2012
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EAN13 : 9782296987227
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SOCIO-ANTHROPOLOGIE
DE LA TRANSMISSION Sous la direction de
Dominique Jacques-Jouvenot
Cet ouvrage tente de répondre à la question générale des modalités et Gilles Vieille Marchiset
de l’acte de transmettre. Il résulte d’une démarche socio-anthropologique
volontairement inductive qui a fait les preuves de sa valeur heuristique.
Les articles proposés dans cet ouvrage sont tous le produit de recherches
doctorales soutenues par les chercheurs du Laboratoire de sociologie et
anthropologie de l’université de Franche-Comté (LASA-UFC). Une partie
de ces recherches porte sur des savoirs professionnels alors que d’autres
analysent des savoirs culturels qui empruntent des voies « nouvelles » de
SOCIO-ANTHROPOLOGIEtransmission.
Ces recherches ont en commun d’analyser le processus de transmission
DE LA TRANSMISSIONcomme une économie du don. Cet ouvrage montre comment transmettre
articule toujours les générations les unes aux autres, créant ainsi du don et
de la dette. Les relations intergénérationnelles génèrent, par le biais de cet
échange, des solidarités et des conits qu’il revient au socio-anthropologue
d’étudier. Les auteurs accordent ici une importance particulière aux
acteurs de la transmission. En analysant les modalités de transmission des
savoirs, les auteurs concluent à la transmission d’une place sociale, place
à prendre ou à garder, place au sein de laquelle les savoirs circulent, et qui
fait toujours l’objet d’un enjeu anthropologique.
Dominique Jacques-Jouvenot est Professeure de socio-anthropologie à l’Université
de Franche-Comté, Directrice du Laboratoire de sociologie et d’anthropologie
LASA-UFC (EA 3189). Elle a publié plusieurs ouvrages dont Choix du successeur et
transmission patrimoniale aux éditions l’Harmattan, Loin des mégalopoles, couple
et travail indépendant, L’Harmattan, 2004 (en codirection avec P. Tripier) et Les
maux de la terre, L’Aube, 2009 (en coll. Avec J-J Laplante).
Gilles Vieille Marchiset est Professeur à l’Université de Strasbourg. Il est chercheur
de l’EA 1342 (Équipe de recherche en sciences sociales du sport). Il a publié plusieurs
ouvrages, notamment : Sociologies du sport. Approches francophones et circulation
des savoirs, L’Harmattan, 2012 (en codirection avec Anne Tatu-Colasseau), Le sport
dans les quartiers, Pratiques sociales et politiques publiques, Presses universitaires
de France, 2008 (en collaboration avec William Gasparini).
Collection « Logiques Sociales »
dirigée par Bruno Péquignot
Illustration de couverture : « La ronde et l’arbre »
de Laeticia Ogorzelec
ISBN : 978-2-296-99504-8 L O G I Q U E S S O CI AL E S
23 €
f
Sous la direction de
SOCIO-ANTHROPOLOGIE
Dominique Jacques-Jouvenot
DE LA TRANSMISSION
et Gilles Vieille Marchiset





SOCIO-ANTHROPOLOGIE
DE LA TRANSMISSION























Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si
la dominante reste universitaire, la collection « Logiques Sociales »
entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action
sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une
expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes
sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique,
voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels
classiques.

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Christophe PERREY, Un ethnologue chez les chasseurs de virus.
Enquête en Guyane française, 2012.
Thomas SEGUIN, La politique postmoderne. Généalogie du
contemporain, 2012.
Emilie HENNEQUIN (dir.), La Recherche à l’épreuve des terrains
sensibles : approches en Sciences Sociales, 2012.
Michel LIU, La dynamique des organisations : l’émergence des
formes démocratiques, 2012.
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fabrique artistique aux ambiances urbaines, 2012.
Marie-Christine ZELEM, Mondes paysans. Innovations, progrès
technique et développement. Témoignage de Pierre Brugel, 2012.
Hugues CUNEGATTI, Passer son permis. Sociologie d’une
formation déniée, 2012.
Gilles VIEILLE MARCHISET et Anne TATU-COLASSEAU,
Sociologie(s) du sport, 2012.
Olivier SERVAIS, L’Épistémologie pratique de Pierre
Bourdieu, 2012.
Rahma BOURQIA (dir.), Territoires, localité et globalité. Faits et
effets de la mondialisation, volume 2. 2012.
Rahma BOURQIA (dir.), La sociologie et ses frontières. Faits et isation, volume 1. 2012.
Sous la direction de
Dominique JACQUES-JOUVENOT
et Gilles VIEILLE MARCHISET





SOCIO-ANTHROPOLOGIE
DE LA TRANSMISSION


















L’Harmattan

























© L’HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-99504-8
EAN : 9782296995048
PRÉFACE
Socio-anthropologie de la transmission
Des études de cas en question

« Le fond même de la transmission dans l’humanité, marquée
selon les cultures les plus diversement stylisées, c’est l’acte de
transmettre… une transmission ne se fonde pas sur un contenu
mais avant tout sur l’acte de transmettre »
P. Legendre, L’inestimable objet
1
de la transmission
Genèse et évolution d’un concept et d’une approche socio-
anthropologique de la transmission
1. Une posture socio-anthropologique
Il ne s’agit pas ici de développer une philosophie de la transmission
mais d’apporter une contribution à la compréhension de l’acte de
transmettre. L’objet de cet ouvrage analyse la transmission des
savoirs professionnels et culturels dans des contextes sociaux
différents. Il résulte d’une démarche socio-anthropologique volon-
tairement inductive qui a fait les preuves de sa valeur heuristique.
En effet, les articles proposés ici sont tous le produit de recherches
doctorales soutenues ou en voie de l’être par les chercheurs d’une
des équipes du Laboratoire de sociologie et d’anthropologie (LASA)
dirigée par Dominique Jacques-Jouvenot et Gilles Vieille
Marchiset. Une partie de ces recherches porte sur des savoirs pro-
fessionnels transmis dans des contextes familiaux, alors que
d’autres analysent des savoirs culturels qui empruntent des voies
« nouvelles » de transmission.

1. P. Legendre, L’inestimable objet de la transmission, Fayard, 1985. 8 Socio-anthropologie de la transmission. Des études de cas en question
Toutes ces recherches postulent que la transmission est un pro-
cessus fait d’interactions sociales au sein duquel se lisent les trois
1obligations : donner-recevoir et rendre, chères à M. Mauss . Dans
cette perspective, nous considérons donc que ces interactions enga-
gent les acteurs au-delà de la transmission d’un savoir, dans un rap-
2port symbolique propre à la logique du don . Dans cette même
logique, nous privilégions les liens entre les acteurs aux contenus
des savoirs transmis, pour appréhender l’acte de transmettre. En
effet, nous postulons, comme nous y invite F. Waquet dans son
très beau travail sur le monde intellectuel, que le savoir ne se trans-
met pas tout seul. « Il faut pourtant bien, nous dit-elle, que des
relations s’établissent entre ceux qui enseignent et ceux qui appren-
nent, à moins d’imaginer que le savoir ne passe par sa propre vertu
3des structures (où sont placés les maîtres) aux étudiants » .
L’hypothèse principale est donc que la transmission des savoirs
ne se comprend qu’à partir de l’analyse de la transmission des
places entre des acteurs sociaux, dans des contextes divers. Cette
multiplicité des contextes nous permet d’établir des comparaisons
toujours dans le droit fil des travaux de M. Mauss. Cette fidélité au
père fondateur inscrit les travaux des chercheurs dans une perspec-
tive résolument socio-anthropologique qui postule que les faits de
transmission résultent de processus qui articulent les générations
4les unes aux autres et ce, dans une temporalité longue . Nous
verrons que cette variable de la temporalité est fondamentale dans
la mesure où le temps est le cadre social privilégié dans lequel
5s’organise la transmission. En cela, à l’instar de Régis Debray ,
nous considérerons que l’acte de transmettre se distingue de celui
de communiquer qui, en privilégiant l’espace, favorise le lien social
dans une contemporanéité des acteurs. Enfin, nous verrons que les

e1. M. Mauss, Sociologie et Antropologie, 7 édition, PUF, 1990.
2. A. Caillé, « M. Mauss et le paradigme du don », in Sociologie et Sociétés, volume 36,
n° 2, 2004, pp. 141-170.
3. F. Waquet, Les enfants de Socrate, Albin Michel, 2008.
4. R. Debray, Transmettre, PUF, 1997.
5. R. Debray, op.cit. Socio-anthropologie de la transmission 9
interactions sociales qui structurent le processus de transmission
génèrent, par le biais de l’invariant anthropologique du don, de
l’harmonie et des solidarités, mais aussi des conflits qu’il revient au
socio-anthropologue de déconstruire pour mieux « recomposer le
tout », comme nous y invite Marcel Mauss au fil de ses observa-
tions et analyses.
La démarche inductive en socio-anthropologie est heuristique,
notamment lorsqu’il s’agit de rendre compte de la complexité d’un
objet comme celui qui nous intéresse ici. C’est d’un questionne-
ment empirique sur la transmission dans des professions patrimo-
1niales , que s’est imposée à nous, une réflexion plus générale sur
l’acte de transmettre par la mise à l’épreuve de nos hypothèses sur
d’autres terrains. En effet, le terrain des professions patrimoniales
inscrit l’acte de transmettre dans l’univers familial. Qu’en est-il de
la transmission hors du contexte familial ? De la même façon,
qu’en est-il de la naturalisation des savoirs sur les différents terrains
étudiés ?
Le lecteur trouvera dans cet ouvrage un ensemble de situations,
de contextes de transmission différents, tant dans les aspects des
savoirs transmis – il s’agira aussi bien de savoirs professionnels que
de savoirs culturels –, que des espaces d’observation des savoirs
transmis – espace familial ou non familial –, ou encore des nou-
veaux supports ou médias de cette transmission. La comparaison
des résultats sur ces différents terrains devrait nous permettre de
tenter une modélisation de l’acte de transmettre.
2. De la transmission des savoirs à l’acte de transmettre
Une des premières hypothèses testées dans ce travail porte sur la
rhétorique de naturalisation des savoirs utilisée par les acteurs sur le
terrain patrimonial. Et qu’en est-il sur les autres terrains ? Nous
montrerons que cette rhétorique fonctionne comme un écran à la
visibilité des stratégies de reproduction professionnelle. La

1. D. Jacques-Jouvenot, Le choix du successeur et la transmission patrimoniale,
L’Harmattan, 1997. 10 Socio-anthropologie de la transmission. Des études de cas en question
naturalisation des savoirs permet ainsi de dissimuler les ressorts
culturels de la transmission.
2.1. Derrière le savoir « naturel », la transmission culturelle
Lors des interactions enquêteur-enquêté sur des terrains diffé-
rents, chacun a constaté une rhétorique partagée par les acteurs
qui, à la question : « qui vous a transmis votre savoir ? » répon-
daient toujours quelque chose de cet ordre : « j’avais ça dans le
sang », « j’ai toujours aimé ça », « c’est ça que j’ai toujours voulu
faire » ou encore « j’avais le don pour ça ». Chaque chercheur s’est
trouvé d’emblée confronté à une naturalisation des savoirs par les
acteurs. Cette naturalisation vise à rendre l’explication sociologique
impossible. En effet, considérant le savoir comme un héritage
génétique, l’interviewé le renvoie à une antériorité, de l’ordre de la
nature, de l’inné plutôt que de l’acquis. Cette inscription génétique
– au sens de la genèse – fait « naturellev-ment » de lui le détenteur
du savoir. Le sociologue rencontre là un phénomène qui se
présente comme indescriptible, hors du champ social, donc
incompréhensible par lui. Cette difficulté contre laquelle bute le
sociologue n’est pas nouvelle. Charles Suaud est un des premiers
sociologues à s’être penché sur la question à propos de la vocation
1religieuse . Il s’agit selon lui de comprendre « comment se réalise
chez les élus la genèse de la croyance en la vocation » et d’autre part
de montrer que les acteurs porteurs de la vocation, comme ceux
qui disent « l’avoir dans le sang », ne sont pas sociologiquement
n’importe lesquels. « C’est à la condition d’intégrer au système des
facteurs objectifs, la spécificité de ces croyances et la logique propre
de leur mode d'imposition… que l'on pourra rapporter la vocation
à ses conditions sociales de production sans faire l'économie des
pratiques par lesquelles ces conditions sont transformées en
motivations religieuses ». Comment se construit la croyance des
acteurs en cette grâce naturelle. D’autres diront le don ou le talent
ou l’avoir dans le sang. Éviter de faire sienne la rhétorique des

1. C. Suaud, La vocation. Conversion et reconversion des prêtres ruraux, Éditions de
Minuit, 1978. Socio-anthropologie de la transmission 11
acteurs, c’est aller au-delà du « sang des éleveurs » ou du « nez du
parfumeur », au-delà du « ça » qui dissimule l’accès aux savoirs,
pour établir la genèse des modalités de leur transmission. De ce
point de vue, on trouvera dans cet ouvrage un texte de F. Aubry
qui met en évidence les modalités de production de la croyance des
acteurs en un talent hérité.
La littérature sociologique et ethnologique est de ce point de
vue assez pauvre et si elle ne reprend pas complètement cette rhéto-
rique d’acteurs à son compte, elle ne réussit pas pour autant à la
dépasser. Il en est ainsi des analyses suivantes (M. Salmona,
G. Steiner et C. Ladjali, Denis Chevallier, Jorion et Delbos) très
intéressantes par le fait d’une description très précise des gestes
professionnels, mais insuffisantes pour mettre en évidence les
modalités de la transmission des savoirs qui fondent les pratiques.
Cette limite d’analyse provient de la difficulté des chercheurs à
dépasser la rhétorique de la naturalisation des acteurs.
Le discours de l’imprégnation ou de l’héritage affectif présent
1dans les travaux de Michèle Salmona est assez significatif de ce
mode d’approche et d’analyse de la transmission des savoirs. Pour
elle, les savoirs des éleveurs seraient transmis à partir d’une proxi-
mité familiale, qui permet leur imprégnation. C’est « à force de
voir faire », « d’être baignés » suffisamment longtemps dans un
milieu familial que les savoirs se transmettent. En même temps que
la socialisation au métier s’opérerait un processus d’identification
au père. Et l’amour du métier accompagnerait alors l’amour pour
celui qui l’exerce, c’est-à-dire le père, rendant possible le processus
de transmission des savoirs professionnels et paternels. L’eros, la
sexualité imprègnerait les rapports entre maître et élève ; le désir de
l’élève de plaire au maître éveillerait la soumission et le doute
nécessaire à tout processus d’acquisition des savoirs et de construc-
tion de son autonomie. On retrouve dans cette analyse le mystère
dont parle G. Steiner à propos de la transmission des savoirs

1. Michèle Salmona, Les paysans français, le travail, les métiers, la transmission des
savoirs, L’Harmattan, 1994. 12 Socio-anthropologie de la transmission. Des études de cas en question
1scolaires, mystère qui fait dire à l’apprenti : « je ne vais jamais
l’égaler mais je voudrais bien qu’un jour il me prenne au sérieux…
ce n’est pas tout à fait la concurrence de l’ambition. C’est quelque
2chose qui ressemble à l’amour, à l’eros » . Acceptons donc avec ces
auteurs, que ce processus désigné par le concept d’identification
fonctionne dans le de transmission. Il n’en reste pas
moins que des individus placés dans un même bain professionnel,
les enfants d’une même fratrie par exemple, n’accèdent pas tous au
savoir parental. Il ne suffit donc pas « d’être né dedans » pour que
la transmission opère.
Le texte introductif de Denis Chevallier au numéro 16 de la
revue Terrain est un modèle du genre d’un type de discours sur la
transmission des savoirs, que nous appelons discours de la sensua-
3lité . Celui-ci privilégie le faire (les sens) aux savoirs (les mots sur
le faire). C’est ainsi que le geste se transforme en savoir-faire. « Cet
acte traditionnel efficace, ne se dit ni ne se montre explicitement
mais se sent, s’incorpore, se vit au jour le jour, s’exprime dans le
milligramme du cuisinier, « le nez » du parfumeur, « la dextérité »
du tronçonneur, ou « l’oreille » du fondeur de cloches et que l’on
nommera parfois dans ces pages « le tour de main, le vice, et le plus
4souvent le savoir-faire » . Levi-Strauss nous a, il y a déjà
longtemps, mis en garde contre cette « mystification du chercheur
par l’indigène » !
5Les travaux de Jorion et Delbos nous sortent en partie de l’im-
passe en montrant que plus que de la transmission de savoirs, chez
les paludiers étudiés, il s’agit d’une de travail. Si cette

1. G. Steiner, C. Ladjali, Éloge de la transmission, éditions Albin Michel, Itinéraires
du savoir, 2003.
2. G. Steiner et C. Ladjali, op. cit., p. 108.
3. Denis Chevallier, « Des savoirs efficaces », Revue Terrain, n° 16, mars 1991.
4. D. Chevallier ajoute un peu plus loin dans le texte combien cette attitude est par-
tagée entre les ethnologues français : « Ce presque rien, pour paraphraser Jankélévitch,
qui aux dires des gens de métier, ferait l’efficacité du geste technique, est au centre d’un
ensemble de recherches originales dans le champ de l’ethnologie de la France ».
5. P. Jorion et G. Delbos, La transmission des savoirs, édition MSH Paris, 1990. Socio-anthropologie de la transmission 13
manière d’appréhender le savoir ne résout pas la question du
contenu du savoir, cette mise en équivalence savoir/travail ouvre,
nous semble-t-il, des perspectives tout à fait nouvelles, puisqu’elle
recentre l’observation et l’analyse sur des séquences de travail, pré-
supposant une socialisation à des places au travail. Nous ne
sommes plus là face à des enfants qui se nourrissent des savoirs
parentaux, mais face à des socialisés à un processus de tra-
vail. Ce processus est lui-même découpé en différentes séquences,
auxquelles l’enfant accèdera en fonction des besoins de l’entreprise
dans laquelle il évolue. Il s’agirait donc de transmettre du point de
vue du donateur et d’acquérir du point de vue du successeur, plus
une place qu’un savoir, ceci même si « on ne devient paludier qu’à
force de traverser des épisodes truffés d’épreuves ». De cette victoire
sur les épreuves dépend l’habilitation professionnelle au sens où
1l’entend M. Stroobants , c’est-à-dire « ce qui donne droit à exercer
une compétence déterminée et avérée qui institue aussi son champ
et ses modalités d’action ». On pourrait dire tout aussi bien que de
ce passage d’épreuves réussi, dépend la transmission d’une expé-
rience professionnelle. C’est dans le prolongement de cette pers-
pective ouverte par les auteurs précédemment cités que nous avan-
çons sur le chemin de la relation entre les acteurs. Si la perspective
adoptée par Jorion et Delbos, « on ne transmet pas du savoir mais
du travail » est également vérifiée sur nos terrains, nos travaux nous
ont conduits un peu plus loin sur le chemin de l’habilitation et de
ce fait, nous ont donné à comprendre autrement le processus de
transmission en privilégiant l’interaction à l’intérieur de laquelle
2circulent les savoirs, plutôt que les savoirs eux-mêmes . Saisissant
l’hypothèse proposée par ces auteurs, nous avons constaté que,
dans les métiers de l’élevage, ce sont bien des places au travail qui
règlent les modes de transmission du métier. Plutôt que d’inter-
roger les modalités de des savoirs, la question

1. M. Stroobants, Savoir-faire et compétences au travail. Une sociologie de la fabrication
des aptitudes, éditions de Bruxelles, 1993.
2. D. Jacques-Jouvenot, op. cit. 14 Socio-anthropologie de la transmission. Des études de cas en question
nouvellement posée se trouve donc être : comment circulent et se
transmettent les places professionnelles ?
2.2. Des savoirs aux acteurs
Nous avons montré ailleurs que cette naturalisation des savoirs
vient également du fait que le savoir vu comme un contenu défini,
un ensemble de techniques et de concepts, ne fait pas sens en tant
que tel pour les acteurs. En effet, dans nos précédents travaux sur la
1transmission des savoirs de l’éleveur nous montrons que ce savoir
circule avec et dans le métier, qui se confond lui-même avec le
patrimoine. Celui qui hérite du savoir professionnel hérite avant
tout d’un métier, d’une place au travail. D’où le fait que les inter-
viewés ne cessent de reformuler la transmission des savoirs en effa-
çant la question des savoirs au profit du métier, forçant ainsi le
chercheur à suivre la piste de la transmission du métier. Pour
quelles raisons ? M. Verret a en partie répondu à cette question
dans ses travaux sur la culture ouvrière, rappelant que le statut
même du savoir empêche les acteurs d’en parler facilement. Ainsi
dit-il, « un appris est un savoir qu’on ne sait plus qu’on sait,
2qu’on a sans le savoir » . En effet, le processus même de l’acqui-
sition des savoirs entraîne non seulement une modification de
l’avoir (j’en sais plus aujourd’hui qu’hier), mais de l’être, c'est-à-
dire une modification identitaire (je suis autrement aujourd’hui
3qu’hier). Comme le dit très justement A. Strauss , « on peut regar-
der en arrière mais on ne peut plus revenir en arrière, on ne peut
évaluer qu’à partir de son nouveau statut ». Le savoir n’existe pas
en dehors de cette interaction préalablement définie et pour saisir
les modalités de sa transmission, cela impose de s’intéresser aux
acteurs de l’interaction. On constatera alors qu’il n’y a pas ceux qui
savent et ceux qui ne savent pas, mais des prédécesseurs et des suc-
cesseurs à des places données. Ceci, comme le rappelle A. Strauss,
« donne une continuité non seulement au groupe et à

1. D. Jacques-Jouvenot, op. cit.
2. M. Verret, La culture ouvrière, L’Harmattan, Logiques sociales, réédition 1996.
3. A. Strauss, Miroirs et masques, Métailié, Paris, réédition 1992. Socio-anthropologie de la transmission 15
l’organisation mais à l’expérience personnelle ». La continuité de
l’expérience est donnée par le simple fait qu’il y avait quelqu’un
avant et qu’il y aura quelqu’un après. Cette continuité de la
transmission est d’autant plus forte et consciente chez les acteurs
qu’elle s’exerce dans des milieux familiaux.
Or, il nous a plu de questionner cette interaction entre dona-
teur et donataire dans d’autres contextes. Et il nous est apparu que
les liens de parenté, et notamment la relation père/fils fonction-
naient comme un modèle de l’interaction entre donateur et dona-
taire, quel que soit le contexte – familial ou non – dans lequel
s’inscrivent les acteurs. Ces derniers se référent toujours métaphori-
quement à la relation père/fils pour dire le lien qui les unit. Quelles
différences entre les liens de parenté et ceux de la parenté élective
ou virtuelle reconstruite entre un maitre et son élève, entre un pro-
fessionnel et son apprenti. En l’absence de parenté biologique, les
1acteurs fabriquent de la parenté, nous dit F. Waquet . Elle montre
en effet que dans le monde intellectuel, la relation entre un Maître
et son disciple emprunte toujours les mots de la parenté. L’élève est
toujours « comme un fils » et le maître « comme un père ». La
figure magistrale est donc toujours calquée sur une figure pater-
nelle. On ne peut s’empêcher d’emprunter à F. Waquet ce clin
d’œil fait à Marcel Mauss parlant de son maitre S. Levi : « Sylvain
Levi suivait ses élèves de près, comme un père qui suit son fils ».
Cette fabrication de la parenté inscrit donc le savoir et sa transmis-
sion dans une logique familiale que l’on soit ou non en présence
d’acteurs liés par le sang. Le cas du savoir intellectuel décrit par F.
Waquet est intéressant à plus d’un titre. En effet, d’une part, en
montrant la parenté des mécanismes de transmission du monde
intellectuel et du monde des métiers manuels, le cas du savoir rompt avec cette opposition très classique entre
« savoir » et « savoir-faire ». D’autre part, on voit bien comment en
transmettant son savoir, le maître transmet en même temps une
chaire ou un poste de professeur, mais aussi un ensemble de places

1. F. Waquet, op. cit., p. 172. 16 Socio-anthropologie de la transmission. Des études de cas en question
dans les réseaux professionnels (revues, conseils d’Université…).
Cet ensemble de places professionnelles constitue un patrimoine au
sein duquel, à l’Université comme sur les exploitations agricoles, le
savoir se transmet.
Transmettre est une qualité proprement humaine porteuse
d’identité et de culture dans laquelle les donateurs ont un projet :
« ce dur désir de durer » cher à Paul Eluard, qui consiste à vouloir
faire trace, à laisser une empreinte de son passage dans le monde
des vivants. Cet échange concerne autant les biens matériels que
symboliques : en effet, on peut décider de laisser un souvenir,
transmettre un métier, des valeurs familiales ou professionnelles.
Mais il y a toujours une dimension symbolique qui accompagne la
transmission du patrimoine professionnel : comme le souligne
1A. Caillé dans un très bel article , « il n’est de don que ce qui
excède par sa dimension symbolique la dimension utilitaire des
biens et des services ». Dans le processus de transmission des
savoirs, la dimension symbolique s’apparente à la force du lien
construit dans l’interaction. Cette relation résulte également du jeu
de nombreux autres acteurs. Dans le contexte familial, les collaté-
raux ne sont pas à négliger. De la même façon, dans le monde des
aides-soignantes, étudié par F. Aubry, les collègues professionnelles
deviennent des acteurs essentielles de la relation de transmission de
savoirs professionnels. Les acteurs ne sont pas situés dans un statut
définitif de donateur ou de successeur. En effet, d’une part, ils
occupent dans leur cycle de vie ces deux places successives. D’autre
part, dans l’interaction de la transmission, ils peuvent aussi être
simultanément donateur et successeur. Et enfin, il est très impor-
tant dans le champ professionnel, de prendre en compte la capacité
2de « s’y voir » des acteurs, c'est-à-dire de se projeter dans le statut
du donateur, dès la plus tendre enfance ou plus tard, lors de la
formation professionnelle. L’interaction ne se résume pas à une
circulation des plus vieux vers les plus jeunes, mais quelquefois elle

1. A. Caillé, op. cit.
2. G. Delbos P. Jorion, La transmission des savoirs, éditions MSH, collection ethno-
logie de la France, Paris, 1990, Socio-anthropologie de la transmission 17
résulte d’une interaction inverse des plus jeunes vers les plus vieux,
1interaction que M. Segalen nomme « la transmission à rebours » .
Tout ceci impose donc de considérer le statut des acteurs comme
une modalité primordiale dans la compréhension de l’acte de trans-
mettre.
3. Au-delà de la reproduction
3.1. Transmettre n’est pas reproduire
Le concept de transmission d’une place professionnelle rappelle
celui de reproduction et nous oblige donc à spécifier ce qui les
2différencie. La corrélation établie par Bourdieu et Passeron entre
origine sociale et position sociale établit le paradigme de la repro-
duction sociale. Pour le dire autrement, les groupes sociaux se
reproduisent par le biais de l’habitus familial, que l’on peut consi-
dérer comme un système d’héritage de normes, de savoirs et de
valeurs, qui produit un mode de socialisation propre au groupe
social d’appartenance et dont l’individu est relativement prison-
3nier. Et comme le soulignent Pinçon et Pinçon-Charlot , « plus les
déterminismes sont forts et structurants et plus ils tendent à passer
inaperçus et en conséquence ils pourront être vécus positivement.
Tout simplement parce qu’il tend alors à y avoir une harmonie
entre les habitus, les systèmes de disposition intériorisés comme
une seconde nature et les conditions de la pratique ». Si fructueux
que soit ce modèle – y compris sur des terrains familiaux comme
ceux que nous avons étudiés – et sauf à considérer que les savoirs
existent hors des rapports sociaux qui les portent, il ne peut nous
suffire.
En effet, l’exemple des métiers patrimoniaux est éclairant de ce
point de vue. Dans ces métiers, plus qu’ailleurs, le choix du métier

1. M. Segalen, « Continuités et discontinuités familiales : approche socio-historique
du lien intergénérationnel », in C. Attias-Donfut, Les solidarités entre les générations,
Nathan, Essais et recherches, 1996.
2. P. Bourdieu et J.-C. Passeron, La reproduction, éditions de Minuit.1970.
3. M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot, Grandes fortunes, Paris, Payot, 1996. 18 Socio-anthropologie de la transmission. Des études de cas en question
1reste une affaire de famille . De ce point de vue, nous pouvons
même considérer que les métiers patrimoniaux sont un modèle du
egenre et continuent de l’être en ce début de XXI siècle. Et cela au
prix même de leur disparition ! Plutôt ne pas transmettre que de
2transmettre hors de la famille ! Les stratégies familiales de repro-
3duction mises en évidence par Pierre Bourdieu , fonctionnent bien
et établissent, dans ces métiers, celui des enfants le mieux adapté à
la pérennisation du patrimoine familial. Comme P. Bourdieu,
nous avons montré qu’être de la famille, être un garçon et occuper
une place qui s’adapte le mieux à une reprise possible au moment
du départ en retraite du père, sont les trois déterminants sociaux
4objectifs qui font de cet enfant-là le successeur désigné . Les tra-
vaux de Bernard Zarca sur les artisans français mettaient eux aussi
en évidence que « les modes de transmission n’échappent pas au
calendrier des naissances, à la répartition des sexes dans la famille,
au statut matrimonial des germains et aux modalités de
distribution du statut de travailleur indépendant au sein du couple
5parental » .
Si l’ensemble de ces travaux mettent l’accent sur l’importance
ede la reproduction dans le processeus de transmission, pour
autant, le concept de reproduction suffit-il à expliquer le devenir
professionnel des enfants d’une même fratrie face à des modèles
culturels parentaux identiques ? Nous ne le pensons pas. On lira
attentivement sur cette question l’article d’A. Tatu-Colasseau qui
tente de comprendre les mécanismes par lequels les processus

1. « Dans les catégories les plus modestes, l’héritage socio-professionnel reste fort :
près de 9 agriculteurs sur 10 sont fils d’agriculteurs et un ouvrier sur deux vient d’une
famille ouvrière... sans compter que les chances d’être cadre plutôt qu’ouvrier restent
40 fois plus forte pour un fils de cadre que pour un fils d’ouvrier (Source : Aujourd’hui en
France, n° 16978 du 7 avril 1999).
2. M. Gillet, Les hors cadres-familiaux, D. Jacques-Jouvenot [dir.], Thèse de Doctorat,
Université de Franche-Comté, 2002.
3. Pierre Bourdieu, « Stratégies matrimoniales et reproduction sociale », in Le sens
pratique, Paris, Éditions de Minuit, 1980, pp. 312-332.
4. D. Jacques-Jouvenot, 1997, op. cit.
5. B. Zarca, « L’héritage de l’indépendance professionnelle selon la lignée, le sexe et le
rang dans la fratrie », Population, n° 2, 1993. Socio-anthropologie de la transmission 19
familiaux créent les conditions de l’engagement des descendants de
l’immigration, dans la sphère des loisirs.
Si l’on suit la démonstration de Pierre Bourdieu, notamment
dans son très beau texte sur les stratégies matrimoniales, les enfants
héritent d’un même habitus, d’un même rapport au savoir. Or un
seul, voire deux enfants, selon les exigences du patrimoine, seront
fabriqués comme des héritiers successeurs. Ceux-là sont dans un
premier temps désignés car adaptés aux stratégies de reproduction
familiale. Cela signifie que pour l’auteur, les parents, les donateurs
sont toujours les premiers à agir en vue de reproduire. Ce n’est que
dans un second temps que l’héritier s’approprie cet héritage pour
accéder à son nouveau statut de successeur. Nous sommes d’accord
avec cette proposition même si, nous allons le voir, elle n’épuise
pas la question. Mais contrairement à l’idée défendue par
D. Bertaux et C. Delcroix, selon laquelle dans la transmission
familiale, les enfants se soumettraient à cette décision parentale
sans discuter, on constate, comme dans les autres formes de trans-
mission une négociation de l’injonction à hériter faite par les
parents. « À part la transmission patrimoniale – au cours de
laquelle des biens matériels changent d’un seul coup de proprié-
taire – qui ne concerne que les familles disposant d’un patrimoine
matériel, les nombreuses autres formes de transmission s’opèrent
dans la longue durée, par socialisation et imitation, et ne sont pas
toutes réussies, loin de là : les parents proposent, mais ce sont les
1enfants qui disposent » . Dans les métiers patrimoniaux, nous
avons montré, contrairement à ce que proposent ces auteurs, que la
transmission ne s’opère pas « d’un coup » et que les héritiers ne
sont quelquefois pas disposés à hériter. Enfin, comme le souligne
2Pierre Bourdieu , la mise en œuvre de stratégies éducatives, qui
sont interdépendantes des stratégies successorales et viennent les
renforcer pour contraindre l’héritier à se laisser hériter par l’héri-
tage, certains successeurs désignés échappent à ce destin. De ce

1. D. Bertaux, C. Delcroix, « Transmissions familiales et mobilités », in Migrations
Société, vol. XXI, n° 123-124, 2009.
2. P. Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France 1989-1992, Seuil, 2012, p. 375. 20 Socio-anthropologie de la transmission. Des études de cas en question
point de vue, le texte de L. Girard et F. Schepens réinterroge de
façon pertinente l’importance de la désignation du successeur dans
la transmission des places au travail. Donc si cette hypothèse de la
désignation comme acte premier de la transmission nous semble
une condition indispensable, elle n’est pour autant pas suffisante.
Insuffisant également le fait que le successeur désigné s’approprie
cet héritage. La transmission ne s’épuise pas dans cette interaction
donner-recevoir. En effet, le processus n’est achevé que lorsque le
donataire devient à son tour donateur, nouveau statut par lequel il
s’inscrit dans l’histoire familiale comme le maillon d’une lignée.
Par cette inscription, qui le porte à transmettre à son tour, donc à
rendre ce dont il a hérité, le nouveau donateur se soumet à la loi du
patrimoine en le perpétuant. Dans ce temps long, les interactions
entre donateur et successeur sont multiples et certaines sont déci-
sives dans le sens où elles peuvent remettre en question la décision
préalable du successeur de prendre la suite. Entrent en ligne de
compte dans les interactions de transmission, des éléments « straté-
giques » qui, a priori, ne relèvent pas de la transmission du patri-
moine et empruntent à des logiques familiales plus que
1professionnelles. Il en est ainsi du choix du conjoint du successeur
ou encore de la mise à la retraite des donateurs. S’il s’agit bien de
saisir cette interaction comme un processus qui s’apparente à une
économie du don, les trois obligations donner-recevoir et rendre ne
sont lisibles que dans une temporalité longue, durant laquelle plu-
sieurs générations sont aux prises avec les modalités de l’échange.
La désignation du successeur suppose qu’à chaque étape de la
négociation, chacun joue, comme dans une partie de cartes, un cer-
tain nombre d’atouts qui, mis sur la table, pèsera d’un certain
poids en fonction de l’objectif de ce qui est symboliquement
investi dans le patrimoine : durer. Ainsi en va-t-il des relations
entre la mère du successeur et sa belle-fille qui, toujours sommées
de trouver « la bonne distance », doivent négocier les places de

1. D. Jacques-Jouvenot, « Les femmes et la transmission de l’exploitation agricole
chez les éleveurs de Franche-Comté », in Enquêtes rurales, n° 10, Cahiers de la MSHE,
Caen, XXXIX, 2004. Socio-anthropologie de la transmission 21
l’une et l’autre. Donner recevoir et rendre sont donc les trois obli-
gations inhérentes aux relations intergénérationnelles, ce que l’on
nomme l’économie de la parenté. Le successeur désigné qui hérite
du métier et du patrimoine est dans l’obligation de rendre ce qui
lui a été donné sous une autre forme et dans un temps différé. Le
paiement de la dette du successeur peut se traduire par exemple par
la prise en charge des parents âgés.
Transmettre suppose donc, à la différence de reproduire, d’ins-
crire cette action dans un temps long et d’autre part de considérer
que cette est réciproque et résulte d’interactions multiples,
entre donateur et donataire, mais aussi entre des acteurs dans des
temps différés illisibles hors de l’histoire longue, dans lesquelles
s’inscrivent ces interactions. La « promenade ethnographique » que
nous propose Y. Droz dans cet ouvrage, nous permet de saisir, par
la diversité anthropologique des pratiques de transmission patrimo-
niales et, au-delà des logiques sociales de reproduction, l’impor-
tance des stratégies d’acteurs.
3.2. Le temps de la transmission
Transmettre se comprend donc dans cette multiplicité d’inter-
actions qui ne consistent pas uniquement à faire passer des mains
des donateurs à celles du successeur mais à « laisser quelque chose à
quelqu’un ». L’expression commune « on va laisser l’année pro-
chaine », sous-entendu une affaire, un bien professionnel, est bien
connue. Laisser quelque chose sans que soit précisé à quel desti-
nataire. Un ou des successeurs ? On peut penser que cette absence
de précision laisse la succession ouverte de façon à ne pas faire
peser trop lourd sur les épaules du désigné le poids de cette trans-
mission. Rien de mécanique ou d’obligatoire. La transmission se
négocie. Le successeur n’est donc pas seulement un héritier, au sens
de P. Bourdieu, qui accueille normes et valeurs intériorisées sans
responsabilité. Transmettre ne s’impose pas à un successeur passif.
Ce dernier peut mettre en question cet héritage, accepter le métier,
le refuser, s’en emparer ou le dilapider. L’analyse des situations de
rupture de transmissions, étudiés par L. Jouvet au travers des 22 Socio-anthropologie de la transmission. Des études de cas en question
départs précoces en agriculture, atteste de la force du lien
intergénérationnel et de la difficulté à se soustraire au rôle de
donateur à venir. Goethe fait dire à Faust : « Ce que tu as hérité de
1tes pères, afin de le posséder, gagne-le » . Le concept d’appropria-
tion fait apparaître un héritier, certes, produit d’un héritage, mais
aussi acteur de celui-ci. Freud termine aussi par ses mots du Faust
de Goethe, son Totem et tabou « Au commencement était l’acte »,
ce qui initie donc la transmission dans une réécriture de la Genèse,
pour Goethe et pour Freud après lui. Mais quel que soit l’illustre
parrainage, qui est aussi un héritage, et la puissance du verbe, on
ne saurait se priver d’une démonstration sociologique.
Le terme « laisser » dit bien également la part de liberté laissée
au successeur ou plutôt cet équilibre subtile entre liberté et obliga-
tion faite au successeur d’assumer son rôle dans la transmission du
patrimoine. Transmettre ne se comprend que si l’on considère que
les individus participent à l’élaboration de leurs destins profession-
nels et donc à la construction de leur trajectoire. Pour cela, il faut
saisir cette transmission comme un projet intergénérationnel et
réciproque.
Ainsi, cette transmission ne peut pas se penser comme un
passage de relais, car cela supposerait qu’il y ait toujours coïnci-
dence entre le départ des uns et l’arrivée des autres sur ces mêmes
postes et rôles : ce n’est pas parce qu’un chef d’entreprise part en
retraite (il a l’âge) que le fils ou le dauphin a justement celui de lui
succéder. La transmission est à appréhender dans le « feuilleté
2générationnel » cher à M. Verret et comme un processus de réci-
procité dans lequel l’héritier est aussi un acteur essentiel. À la diffé-
rence du modèle de la reproduction, qui considère la transmission
des places au travail à partir et seulement à partir du donateur (ori-
gine sociale), dans le modèle de la transmission, tel qu’il apparaît
dans nos travaux, le donateur et l’héritier occupent ces deux places
simultanément. De temps en temps même, c’est à l’appel du

1. « Was du ererbt von deinem Vätern hast, erwib es, um es zu besitzen ».
2. M. Verret, « Ages, générations, époques », in Autour d’A. Girard, Utinam, 1995.

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