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Socio-anthropologie des joueurs d'échecs

De
280 pages
La place du jeu d'échecs dans la vie sociale et les conséquences de sa pratique sur le processus de sociabilisation des joueurs constituent les thèmes centraux de cet ouvrage. L'étude porte sur différents aspects: les joueurs amateurs, les clubs d'échecs, les relations sociales qui se nouent lors des compétitionss et, plus spécifiquement, les joueurs d'échecs professionnels dont le métier, la vie privée, les comportements de loisir témoignent de ce que la pratique du jeu rejaillit sur toutes les facettes de leur existence.
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SOCIO-ANTHROPOLOGIE DES JOUEURS D'ECHECS

Socio-anthropologie
Collection dirigée par Pierre BOUVIER

Pierre Noël DENIEUIL, Femmes et entreprises en Tunisie: essai sur les cultures du travail féminin, 2005. Léa SALMON-MARCHA T, Les enfants de la rue à Abidjan, 2004.

Jacques BERNARD

SOCIO-ANTHROPOLOGIE DES JOUEURS D'ECHECS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8462-3 EAN:9782747584623

INTRODUCTION

«Je hais le jeu d'échecs et le fuis, de ce qu'il n'est pas assez jeu et qu'il nous ébat trop sérieusement» 1 regrettait Montaigne, en 1580. Cette critique semble paradoxale: le grand humaniste du XVlèmesiècle déplorait que le défaut majeur d'un jeu soit son manque de caractère ludique; il ne satisfait pas à son objectif, il ne divertit pas. Comment un jeu pourrait-il faire l'objet d'un semblable grief? La spécificité du jeu d'échecs, au sein de la mosaïque si disparate des différents jeux inventés par l'homme, semble portant corroborer la vision de Montaigne: le jeu d'échecs nous ébat sérieusement. Bien jouer aux échecs, au-delà de la simple connaissance des règles du j eu, exige une somme d'efforts, un patient travail, une laborieuse activité qui apparaissent fort éloignés du divertissement ludique tel qu'il est habituellement conçu. La particularité du jeu d'échecs rend sa pratique singulière et le joueur d'échecs unique, par comparaison avec les différentes catégories de joueurs qui ont fait l'objet de recherches détaillées, dans différents champs des sciences sociales. Cette activité influence le joueur, sans doute bien au-delà de la simple réalité technique du jeu, et dépasse la temporalité ludique pour déborder sur différents aspects de la vie courante; savoir lesquels constituera tout l'objet de cette étude, dont le sens pourrait être défini comme suit: dans quelle mesure la pratique sinon professionnelle, du moins assidue, du jeu d'échecs, modifie-telle le processus de socialisation du joueur? Cette question, qui semble assez vaste, est en réalité très circonscrite, car elle ne s'applique qu'à un nombre limité d'individus, ceux qui pratiquent «assidûment» le jeu d'échecs. Une telle restriction est destinée à éviter deux écueils courants dans l'étude des phénomènes ludiques et qui tiennent à la définition de l'ensemble étudié: d'une part, la généralisation outrancière si l'on prend en
1 Michel de Montaigne, Essais, Livre 1 chapitre L, Paris, Gallimard, 1962, p. 290.

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compte l' ensemb le de la population concernée, même indirectement, par le phénomène, et d'autre part la biographie naïve, lorsque seules les spécificités personnelles des champions reconnus de la discipline sont analysées. Les échecs sont un jeu millénaire et l'étude des phénomènes ludiques avait déjà été abordée par Platon2; néanmoins, très rares sont les travaux de nature sociologique ou anthropologique qui aient été spécifiquement consacrés aux joueurs d'échecs. Certes, Jacques Dextreit et Norbert Engel ont écrit un ouvrage riche, complet et documenté3, mais à la portée très générale, sans aborder spécifiquement le domaine central retenu ici: les particularités sociologiques des joueurs de compétition. Plus proche de ce champ d'étude est le travail de Thierry Wendling, Ethnologie des joueurs d'échecs qui, dans une approche originale, mélange de Huizinga et de Malinowski, a décrit avec une justesse sans doute inégalée les joueurs d'échecs amateurs, passionnés par le j eu mais pour qui les échecs demeurent une activité de loisir, au sens de Thorstein Veblen. Wendling a délibérément occulté dans son étude le cas des joueurs professionnels et précisait, en introduction de son travail, qu'il lui «fallait rompre avec ces innombrables Histoires des échecs qui, collectionnant les coups d'éclat et les anecdotes, fabriquent une hagiographie échiquéenne où la nature extraordinaire du champion est sans cesse réaffirmée» 4. Mais il existe toute une frange de la population des joueurs d'échecs, se situant entre les simples amateurs et les grands champions reconnus, et qui demeure en dehors de son étude ethnographique: c'est justement dans cet interstice que j'ai décidé de m'immiscer, pour m'intéresser tout particulièrement au cas des amateurs éclairés et des professionnels qui, sans faire partie des meilleurs joueurs du monde, n'exercent aucune autre activité que la pratique du jeu d'échecs. Cette population mérite en effet l'attention, notamment parce que le jeu d'échecs est l'une des très rares formes ludiques qui ait donné naissance à de telles vocations5. Le petit nombre, voire l'absence d'études antérieures portant sur ce sujet rend

2 Platon, Lois, VII, 803, Paris, Les Belles Lettres, 1976, p. 34. 3 Jacques Dextreit, Norbert Engel, Jeu d'échecs et sciences humaines, Paris, Payot, 1984. 4 Thierry Wendling, Ethnologie desjoueurs d'échecs, Paris, PUF, 2002, p. 10. S Une des très rares, mais pas la seule. Le poker, le backgammon en sont d'autres. Leurs spécificités seront évoquées plus loin.

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sans doute plus malaisée, mais aussi plus novatrice, une telle approche. Il faudra défricher un terrain encore vierge. Si les recherches en sciences sociales portant sur le jeu d'échecs ne sont pas nombreuses, en revanche, peu de jeux sont aussi présents dans les représentations collectives, dans l'imaginaire métaphorique des individus. Il existe, pour les néophytes, une forte identification entre la maîtrise des échecs et l'intelligence, les capacités d'analyse et de mémoire prêtées aux joueurs. Cette confusion n'a souvent pas lieu d'être, comme l'ont d'ailleurs spontanément avoué les joueurs interrogés à ce propos, mais elle semble si profondément ancrée dans les consciences qu'elle se retrouve dans nombre de domaines fort éloignés du champ ludique. Les comparaisons entre les échecs et les théories militaires, les stratégies politiques sont innombrables, comme le sont les utilisations publicitaires du jeu, suggérant la distinction, la rigueur ou encore la supériorité intellectuelle. Pourquoi l'image du jeu d'échecs possède-telle cette singulière force d'évocation, alors même que la connaissance réelle du jeu n'est partagée que par un tout petit nombre d'individus? Il faut en effet préciser que si beaucoup de personnes prétendent connaître le jeu d'échecs6, seule une infime partie de cette population possède les rudiments stratégiques les plus élémentaires. A titre d'exemple, tous les joueurs cités dans ce présent ouvrage, même les moins expérimentés, gagneraient très certainement n'importe quelle partie contre un néophyte qui ne connaîtrait des échecs que les règles de base et le maniement des pièces. La probabilité que ceux-ci l'emportent sur ceux-là est sans doute aussi réduite que celle de voir un obscur joueur de club battre le champion du monde. Et c'est sans doute parce qu'il est difficile de dissocier l'étude du jeu de celle des joueurs, les spécificités de l'une ayant des conséquences sur les particularités de l'autre, qu'il apparaît nécessaire d'avoir recours aux instruments de la socio-anthropologie. Se borner à une étude sociologique du milieu des échecs pourrait ne fournir qu'une image figée, imprécise, de ses composantes alors qu'une approche uniment anthropologique, faisant une large part à la monographie, laisserait dans l'ombre bien des spécificités du jeu d'échecs, pour ne retenir que l'expérience personnelle des joueurs.

6 Environ huit millions de personnes, selon un sondage réalisé en 1988 par l'institut B.V.A. Il faudra y revenir, notamment pour tenter d'actualiser cette source.

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Ces deux aspects ne sauraient être dissociés, tant leur imbrication est à la base même de la problématique de ce présent travail. Pierre Bouvier, analysant les mutations actuelles des sociétés contemporaines, justifiait ainsi son recours aux vertus d'une méthode d'analyse transdisciplinaire : « Le projet anthropologique, connaissance de l'être humain et celui, sociologique, de connaissance des sociétés humaines ne peuvent, à l'évidence, se tenir à l'écart de ces transformations à l'œuvre. Il apparaît, de ce fait, nécessaire de réexaminer leurs définitions initiales ainsi que celles, actuelles, de leurs propositions. Ceci ira de pair avec une analyse des modifications épistémologiques qui se sont instaurées au fil du temps en liaison avec les mutations des notions, des contextes et de leurs domaines et modes d'intervention» 7. Cet examen nouveau des disciplines sociologiques et anthropologiques qu'appelle de ses vœux Pierre Bouvier semble particulièrement pressant lorsqu'il s'applique à des sujets d'étude appartenant à nos sociétés occidentales. Si nul chercheur en sciences sociales ne peut ignorer le Journal d'ethnographe de Malinowski, nul chercheur ne peut non plus prétendre analyser les comportements des joueurs d'échecs du jardin du Luxembourg avec les outils utilisés par l'ethnologue britannique pour décrire le sens des cérémonies rituelles dans les îles trobriandaises. En cette circonstance, conceptualisation et méthodologie semblent étroitement liées et l'approche du terrain, la méthode d'analyse, les artifices techniques mis en œuvre influencent décisivement les constatations théoriques qu'ils permettent d'obtenir. C'est en ce sens que l'accent mis par la socio-anthropologie sur l'aspect méthodologique de la recherche, et le rôle capital de l'autoscopie individuelle du chercheur ne sauraient être taxés ni de nombrilisme, ni de trivialité: ils sont à la base même de la réflexion sociologique. « Mène-t-on la foule dans les ateliers de l 'habilleuse et du décorateur, dans la loge de la comédienne? Montret-on au public [...] le mécanisme des trucs? Lui révèlet-on toutes les loques, les fards, les poulies, les chaînes,
7 Pierre Bouvier, La socio-anthropologie, Paris, Armand Colin, 2002, p. 10.

Il
les repentirs, les épreuves barbouillées, bref toutes les horreurs qui composent le sanctuaire de l'art? »8 C'est à travers cette comparaison que Baudelaire, s'indignant qu'on puisse lui demander d'éclaircir les dessous du processus de création littéraire, justifiait son refus de dévoiler «jusqu'à quelle dose l'instinct et la sincérité sont mêlés aux rubriques et au charlatanisme indispensable dans l'amalgame de l'œuvre »9. Mais une recherche en sciences sociales n'est pas une œuvre d'art, elle ne prétend pas être un ouvrage de fiction et dès lors, se doit d'exclure systématiquement toute « rubrique », tout « charlatanisme» lors de sa composition. Elle se doit de présenter, le plus lucidement, le plus clairement, le plus humblement possible, un reflet fidèle de la réalité. Cette exigence de transparence, qui est tout I'honneur du sociologue, lui impose de mettre en lumière, crûment, ce fameux « mécanisme des trucs ». Pour conduire cette recherche, il m'a fallu me fondre dans la population des joueurs d'échecs de compétition, menant l'empathie jusqu'à un point parfois tel que l'objectivité, première qualité requise de l'anthropologue, aurait pu être remise en cause; mais il semble impossible, dans l'étude des phénomènes ludiques, de n'avoir pas une expérience personnelle du jeu, de ne pas partager de l'intérieur la vie de ceux qui constituent l'objet même de ce travail. Wendling, dont le terrain était très similaire à celui-ci, avait ainsi noté: «Il est nécessaire à tout ethnographe d'une pratique ludique de partager avec les joueurs leur connaissance technique du jeu »10 après avoir souligné qu'il lui « était indispensable de posséder quelques compétences sur le jeu de manière à appréhender la pensée échiquéenne autrement que comme une obscure et gigantesque cabale» Il . Les joueurs qui font partie du milieu des échecs mêlent étroitement la connaissance technique du jeu avec les évènements de la vie quotidienne. Cette idée, qui peut sembler obscure, s'éclaire lorsque l'on prête attention au vocabulaire utilisé par les joueurs d'échecs, au cours de leurs conversations amicales - c'est un exemple parmi beaucoup d'autres: il n'est pas rare d'entendre parler de « fous de couleurs opposées », de « Zeitnot» ou de « pion isolé », même
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Charles Baudelaire, Œuvres complètes, « projet de préface pour les Fleurs

du mal », Paris, Gallimard, 1975, vol. 1, p. 185. 9 Ibid. 10 Thierry Wendling, op. cil, p. 19. IIIbid, p. 18.

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lorsque le jeu d'échecs ne constitue pas le sujet principal de l'entretien. Parvenir à comprendre les préoccupations des joueurs pour décrire le plus précisément possible leur mode de vie impose donc, tout autant que d'effectuer les recherches usuelles d'un sociologue sur le terrain, de fournir un travail d'ordre technique, centré sur la pratique du jeu. Il y a plus: les échecs sont un jeu extrêmement hiérarchisé, selon un principe de classement précis, sur lequel il sera indispensable de revenir. Une forme de suffisance et de dédain anime les maîtres et les grands maîtres à l'égard des simples amateurs, et vouloir pénétrer leur intimité se révèle bien plus aisé si l'on est capable, même sans être sur un strict pied d'égalité, de soutenir avec eux une conversation technique, ou de partager une séance d'analyse de parties; ce sera un point central de mon étude, que cette concordance entre le niveau de j eu et l'intimité personnelle des différents membres du milieu des échecs. Cette observation d'un terrain très proche m'a conduit à effectuer de nombreux déplacements. Suivre la vie des joueurs de compétition impose de voyager au gré des tournois, dans des endroits fort divers: c'est à Tripoli et à Béthune, à Bucarest et à Poitiers, à Genève et au Mans, à Séville et à Evry, à Londres et à Noyon, à Formentera et à Amiens, à Saint-Denis de la Réunion et à Rouen, à Gênes et à Drancy, à Budapest et à Narbonne, que se sont dessinés les contours de cette étude. J'ai essayé de l'enrichir en me rendant, toujours comme observateur participant, dans les quelques endroits que fréquentent les joueurs d'échecs parisiens: le jardin du Luxembourg, les clubs d'échecs, les écoles primaires qui dispensent des leçons d'échecs, les cafés. La nature de ces observations in situ a pris des formes variées: entretiens informels et directifs, dispositifs d'observation mis en place sur une longue durée, implication personnelle dans la vie sociale du groupe. Malgré tout, j'espère avoir conservé toute la lucidité et l'objectivité nécessaires pour faire la synthèse de ces observations, souvent plus emphatiques que distanciées, et avoir ainsi échappé aux pressions qu'implique la participation active sur le terrain d'étude: c'est comme témoin, et non pas comme acteur que je me suis placé, lorsque la phase d'analyse a remplacé celle d'observation. Cette présentation ne serait pas complète si l'on ne s'intéressait pas d'emblée à l'histoire du jeu d'échecs. Bien que les règles du jeu n'aient été que légèrement modifiées durant ses quinze siècles d'histoire, son rôle social, sa signification symbolique ont évolué au gré des bouleversements sociaux et politiques qu'il a

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traversés. Comment est-on passé de l'insouciance des parties en mode galant, dont I'historiographie des chansons de geste du haut Moyen âge a conservé la mémoire, à la professionnalisation poussée à l'extrême de la préparation des derniers championnats du monde, dont l'impact médiatique et politique dépasse largement la sphère du jeu d'échecs? Parallèlement, pourquoi le joueur d'échecs, modèle de gentilhomme éclairé au siècle des Lumières, loué par Voltaire et Diderot, revêt-il souvent aujourd'hui l'image d'un marginal et d'un déséquilibré, dont la passion pour le jeu est taxée de monomanie12 ? Etudier l'histoire du jeu d'échecs et détailler les particularités biographiques des quinze ou vingt joueurs ayant joué un rôle marquant dans l'évolution de la discipline permettra sans doute de fournir quelques éléments de réponse à ces deux questions. Il faudra aussi remarquer que, troublante coïncidence à propos d'un jeu en apparence intemporel, l'évolution technique du jeu d'échecs a subi l'influence séculière des bouleversements sociaux. II n'est pas envisageable d'étudier le jeu d'échecs en dehors des conditions socio-historiques de sa pratique, comme s'en faisait d'ailleurs l'écho Pierre Parlebas qui, dans une perspective plus générale, notait que « Le jeu [...] participe de l'identité culturelle de chaque communauté, qui met ainsi en scène des scénarios ludiques originaux intimement liés à ses modes de vie propres, à ses croyances et à ses passions)} 13.Remarquer, à l'instar de l'auteur d' Eléments de sociologie du sport, que les jeux sont « le miroir de leur société et les reflets qu'ils envoient sont tout autant bigarrés et diversifiés que le sont leurs sociétés d'émergence )}14revient à souligner la place prééminente de la discipline sociologique dans l'étude de la généalogie ludique, mais il semble même possible, à tout le moins pour ce qui concerne le jeu d'échecs, d'aller plus loin: les « reflets )} diffusés par un jeu témoignent autant de leur société d'émergence que de celles dans lesquelles il s'exerce. Une des théories de Huizinga la plus souvent citée, notamment par Caillois lorsqu'il a tenté de dénombrer, dans une

Ces affirmations semblent bien vagues. Elles sont pourtant loin d'être gratuites. Dans la troisième partie de cet ouvrage, je préciserai cette pensée en étudiant l'image reflétée par les joueurs d'échecs professionnels, et les jugements a priori que les néophytes formulent à leur égard. 13 Pierre Parlebas, « Le destin des jeux, Héritage et filiation », SocioAnthropologie, 1er sem. 2003, N° 13, p. 10.
14 Ibid.

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typo logie restée célèbre, les principales caractéristiques du jeu 15,est la suivante: «Le jeu se sépare de la vie courante par la place et la durée qu'il y occupe. [...]. Il se joue jusqu'au bout à l'intérieur de certaines frontières de temps et d'espace. Il possède son cours et son sens en soi» 16. L'une des thèses soutenues ici sera justement de contester cette autonomie de la sphère ludique, en tout cas pour ce qui concerne le jeu d'échecs; sa singularité ne permet pas de le placer sur le même plan que tous les autres jeux évoqués par Huizinga dans Homo Ludens. Pour conduire cette étude socio-anthropologique avec rigueur, il a fallu avoir recours à une dichotomie peut-être trop tranchée afin de définir deux grandes catégories de joueurs d'échecs: les amateurs et les professionnels. En réalité, il n'existe de séparation aussi brutale et parfois, la lisière entre ces groupes demeure floue. Néanmoins, les différences en termes de mode de vie, de lien social, d'articulation entre vie familiale et activité professionnelle parmi ces deux constructions « idéales-typiques» sont si accusées qu'il convient de les dissocier dans cet ouvrage pour construire, à fin d'analyse, des ensembles cohérents. L'examen du concept de sociabilité ludique et des réseaux d'interconnaissance débouche naturellement sur la forme la plus achevée de lien social que la pratique du jeu d'échecs a pu engendrer: le club d'échecs. La réunion de joueurs d'échecs de tous niveaux, dans un même espace, offre à l'anthropologue un terrain d'étude si fécond qu'il apparaît même, paradoxalement, trop riche pour pouvoir en percevoir le sens. Les comportements significatifs ou révélateurs sont innombrables, et il m'a fallu épurer mon recueil de données, pour n'en conserver que les plus remarquables. Repensons à Baudelaire, qui écrivait: « 0 vous! soyez témoins que j'ai fa il mon devoir Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte. Car j'ai de chaque chose extrait la quintessence »17, et bornons-nous à constater que tout travail d'analyse implique une réduction, une limitation; la synthèse est une gangue qu'il faut presser pour en éliminer les scories. Et sans prétendre au titre de
15Roger Caillois, Les jeux et les hommes, Paris, Gallimard, 1967, p. 43. 16 Johan Huizinga, Homo Ludens, Paris, Gallimard, 1951, p. 29. 17 Charles Baudelaire, op. cil, p. 192.

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« parfait chimiste », il me faut espérer mener à bien ce travail avec sinon le plus de justesse, du moins le plus d'honnêteté possible. Les observations recueillies sur le terrain surprendront sans doute plus d'un lecteur peu familier avec le monde des échecs, ce qui conduira à formuler une constatation à la portée très générale: la réalité du milieu des échecs est méconnue par la plupart de ceux qui n'en font pas partie. Cette remarque suscite plusieurs commentaires; tout d'abord, l'image du jeu d'échecs et des joueurs est souvent inexacte, tronquée, imprécise - ce que l'examen de la représentation du jeu d'échecs dans la littérature, dans les médias, au cinéma, permettra de vérifier. Mais il y a plus. Toute la place du jeu et de l'élément ludique dans la vie sociale est empreinte de cette méconnaissance du plus grand nombre, de ces erreurs de jugement que je décrirai en abordant des champs divers comme celui de la place des activités improductives au sein du monde du travail mais aussi celui de la signification sociale de l'argent du jeu. Je reprendrai également les développements de Caillois et de Huizinga sur la valeur de la notion de « sérieux» au sein des activités ludiques, faisant ainsi le pendant à la pensée de Montaigne précédemment mise en exergue. La méconnaissance peut se changer en singularité, et celle-ci se transformer en marginalité. Cette pente est naturelle pour bien des joueurs professionnels et il faudra voir comment, par un examen attentif du rôle et du statut social des joueurs d'échecs, cette marginalité se manifeste, au sein de la vie sociale. Comprendre la place des joueurs d'échecs au sein de la société nous renseignera utilement sur les particularités de ceux qui s'adonnent à ce que JeanJacques Rousseau, un des plus ardents thuriféraires des échecs, appelait le « noble jeu ».

PREMIERE PARTIE

CARACTERISTIQUES D'ÉCHECS

DU JEU

Chapitre 1

LA NAISSANCE ET L'EVOLUTION DU JEU D'ECHECS

HISTORIQUE

1. HISTOIRE DES ECHECS 1.1. La préhistoire des échecs Pour commencer ce travail, il m'a semblé nécessaire, avant de s'intéresser, dans une perspective socio-anthropologique proprement dite, au jeu d'échecs et à ceux qui s'y adonnent, de revenir sur son histoire, ses figures marquantes, les ruptures décisives de son développement. Ce jeu, très ancien, est lié de manière plus ou moins intime à notre société depuis plus d'un millénaire, et l'on verra que ses évolutions ont souvent suivi les bouleversements sociaux qui lui étaient contemporains. Il est possible de mettre en évidence, la dimension sociale, à la lumière de l'histoire, de ce jeu essentiellement individuel. Il existe un mystère concernant la genèse du jeu d'échecs et, bien que des études approfondies aient été entreprises pour la dater et la localiser précisément, aucune réponse claire n'a pu encore être apportée. Toutefois, malgré l'absence de preuves irréfutables, la plupart des historiens s'accordent à dire que le premier ancêtre direct des échecs est un jeu indien, datant du cinquième siècle de notre ère, appelé chaturanga18. Ce jeu opposait, sur un plateau de 64 cases (on notera, par parenthèse, que le jeu d'échecs moderne a gardé cette dimension) quatre adversaires. Chaque camp possédait un roi, un
18 Expression indienne signifiant « quatre rois ».

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vizir, deux éléphants, deux chevaux, deux chars ainsi que huit pions. Le but du jeu était de prendre le roi de l'adversaire. Si, par bien des aspects, ce jeu semble extrêmement proche du jeu d'échecs actuel, une différence fondamentale distingue les deux jeux: au chaturanga, les coups étaient déterminés par le lancement de deux dés, qui indiquaient la pièce qui devait être jouée. Ce recours au hasard, par le truchement du jet de dés, n'apparaît plus dans les règles contemporaines; le jeu devient un jeu de réflexion pure, d'où disparaît toute part d'aléa due aux chocs stochastiques 19. Petit à petit, l'idée qui consistait à supprimer les dés et à remplacer, par là même, le hasard par la réflexion, la chance par la stratégie, se répandit, et le jeu se rapprocha ainsi de sa forme moderne d'autant que, dans le même temps, le combat initial entre quatre adversaires se réduisit à un duel entre deux joueurs. A partir du VIIIèmesiècle, les règles du jeu étaient déjà assez proches des règles contemporaines. Dès les années 550, plusieurs écrits mentionnent l'existence du chatrang, qui est le nom persan du chaturanga. C'est d'ailleurs sous leur forme persane que la plupart des termes d'échecs nous sont parvenus. Le nom même des échecs vient du persan, où shah mat signifie « le roi est mort ». L'expression subsiste d'ailleurs en russe, où le nom actuel des échecs est: chachmaty. Après la conquête de la Perse, en 651, les arabes adoptent le jeu d'échecs, et vont lui donner la place prééminente qu'il occupera à l'époque médiévale. Ce jeu est fort prisé par les souverains musulmans, et en particulier par le plus célèbre d'entre eux, le calife Aroun Al Rachid, qui, en 800, selon la légende, fit cadeau d'un échiquier à Charlemagne pour son sacre. C'est à peu près vers cette époque qu'apparaissent les premiers grands joueurs, dont le plus connu est sans doute Al Suli, qui allait asseoir puis maintenir sa domination pendant presque tout le IXèmesiècle. En 842 fut écrit le premier traité d'échecs, le Livre des échecs, par Al Adli. Notons toutefois que l'activité échiquéenne20 de l'époque était contrariée par un texte de Mahomet, qui interdisait la reproduction d'images d'êtres animés. Il a fallu alors tourner l'interdit, en stylisant la forme des pièces, qui devient plus épurée, et suffisamment éloignée des modèles humains et animaux qui devaient lui servir de support (le roi, le vizir, le cheval) pour ne pas tomber sous le coup de la loi coranique. Ce sont
19 En réalité, cela est discutable. Je reviendrai plus loin, en détail, sur les rapports originaux qu'entretiennent la logique et le hasard aux échecs. 20Ce néologisme, couramment employé dans toutes les publications d'échecs, me sera indispensable pour qualifier toute forme d'activité liée à ce jeu.

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les conquêtes arabes qui vont permettre la diffusion du jeu dans toute l'Afrique du Nord et le sud de l'Europe, en Espagne, au Portugal, en Sicile. Les croisades vont définitivement assurer l'introduction des échecs dans l'Europe médiévale, jusqu'en Islande, en Suède et en Russie. Pour les nobles, il s'agissait même du seul jeu de réflexion qui méritait que l'on s'y intéressât, et le fait qu'il soit à l'image des stratégies militaires ajoutait sans doute encore à sa séduction. Le jeu d'échecs occupait une place de choix dans la littérature médiévale romans épiques, poésies galantes et chansons de geste - et figurait dans l'éducation des jeunes nobles des deux sexes. Par surcroît, pour les femmes, il était l'un des rares domaines leur permettant de se poser, à l'époque, en égales des hommes. 1.2. La Renaissance Cependant, avec la Renaissance, commence en Europe une période d'approfondissement du jeu d'échecs, qui se rationalise. C'est à cette époque que les dernières règles archaïques furent modifiées et que le jeu prit enfin sa forme moderne: en particulier, le roque fut codifié, la règle de la promotion fut introduite et les pouvoirs de la dame furent accrus; elle devint du même coup la pièce la plus puissante de l'échiquier, donnant ainsi aux parties un caractère plus animé. De plus, la découverte de l'imprimerie provoqua une multiplication de la publication de traités sur les échecs. En 1485, Lucéna écrivit le Manuscrit de Gottingen qui est resté célèbre, notamment pour la découverte d'une manœuvre capitale en fin de partie (on parle de «finale») que tous les joueurs de compétition modernes connaissent sous le nom de « pont de Lucéna »21.En 1512, le joueur portugais Damiano publie un traité dans lequel il donne deux conseils toujours valables à l'heure actuelle; le premier est d'ordre pratique: si l'on voit un bon coup, avant de le jouer, il convient de s'assurer qu'il n'en existe pas de meilleur. Le second est plus technique: le joueur qui possède un avantage matériel doit échanger le plus de pièces qu'il lui est possible pour simplifier la position, et faire valoir ensuite son avantage matériel en finale.

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Cette manœuvre permet de gagner la finale roi+tour+pion contre roi+tour quand le roi du camp en supériorité numérique se trouve placé devant son propre pion.

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En 1561, le prêtre espagnol Ruy Lopez publie le Libro de la Invention liberal y Arte de juego dei Axedrez22. Cet ouvrage est fondamental, dans la mesure où il s'agit du premier livre qui tente de rationaliser le jeu en compartimentant les parties, distinguant trois phases qui doivent être traitées séparément, l'ouverture, le milieu de jeu et la finale. Par ailleurs, Ruy Lopez, qui était un des meilleurs joueurs de son époque, a laissé son nom à un système d'ouverture, la
défense Ruy Lopez - plus couramment appelée, en France, la partie espagnole - qui est probablement, encore actuellement, une des trois

ou quatre ouvertures les plus jouées au monde. Mais le joueur le plus doué, le plus fort et le plus brillant de cette époque était un calabrais, né en 1600, Giochino Greco. Il fut un professionnel du jeu à part entière23, dans la mesure où il n'exerça jamais aucun autre métier, et ses gains aux échecs constituaient sa seule source de rémunération. Il voyagea beaucoup, vendant des parties d'échecs commentées pour permettre aux amateurs de s'aguerrir. En 1669, parut une édition française de son Jeu des eschets24qui est demeurée célèbre. Cela dit, malgré cette floraison de talents, le niveau de jeu de l'époque restait assez primitif. L'unique souci des joueurs était de mater le plus rapidement possible le roi de leur adversaire, en ayant recours à des attaques spectaculaires, sans prendre de précautions défensives particulières. Notons, pour éviter de porter un jugement trop sévère, et surtout trop facile, à la lumière des cinq siècles d'approfondissement du jeu qui nous séparent des joueurs de la Renaissance, que si ce style de jeu semblera inefficace et surtout suicidaire à tous les joueurs modernes, ces pionniers ne bénéficiaient d'aucun apport théorique extérieur, et faisaient parfois preuve d'une imagination et d'une créativité qui n'étaient en rien inférieures à celles des meilleurs joueurs actuels. 1.3. La révolution philidorienne L'évolution de la tournant décisif, au milieu joueur le plus talentueux de si l'on organisait un tournoi théorie des échecs allait connaître un du XVIIIèmesiècle, avec l'apparition du son temps, celui dont certains disent que, entre les meilleurs joueurs du passé et les

22 Ruy Lopez de Sigura, Le jeu des eschecs avec son invention science et pratique, Paris, Jean Micard, 1609. 23 l'expliquerai plus loin, en détail, ce que j'entend par « professionnel du jeu ». 24Gioachino Greco, Lejeu des eschets, Paris, N. Pépuigué, 1669.

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champions actuels, il serait le seul à pouvoir tenir tête à ceux-ces, le musicien français François André Danican Philidor. A côté d'une production musicale féconde, à la cour de Louis XV, il mena une carrière de joueur d'échecs qui fit de lui, sans conteste, le meilleur joueur de son époque. Mais c'est surtout pour ses conceptions révolutionnaires qu'il fut reconnu comme un grand précurseur des échecs modernes. Ses parties se caractérisaient par une très grande objectivité, une froide rigueur, une lucidité de tous les instants, qui s'avéraient nettement plus fortes que les attaques impétueuses, mais dénuées de fondements stratégiques, de ses contemporains. Il montra, et c'est là son enseignement principal, l'importance capitale du maniement du pion dans le déroulement d'une partie d'échecs. Alors que, jusque là, tous les joueurs, même les plus forts, avaient tendance à ne faire que peu de cas de cette pièce, la plus faible de l'échiquier, il établit toute une théorie à son propos, montrant que, comme le pion est la seule pièce du jeu qui n'ait pas le pouvoir de revenir en arrière, chacun de ses mouvements revêtait un caractère irréversible, et qu'ainsi, l'ensemble de la position se trouvait affectée par un simple déplacement d'un pion d'une case. Il publia en 1749 un livre révolutionnaire, L'Analyze des échecs26, et fit de ce jeu d'argent, qui n'était avant lui qu'un exercice d'agilité intellectuelle, permettant à celui qui était capable de prévoir le plus loin possible les transformations forcées de la position de l'emporter, un véritable jeu de stratégie. De plus, il étudia en profondeur la théorie des finales, et qui laissa son nom à ce que l'on appelle la « position de Philidor )}27, décrit une configuration de pièces tellement fondamentale que ce sera sans doute la première que le débutant apprendra en ouvrant un ouvrage de vulgarisation. On notera, car cela n'est sans doute pas indifférent, que cet effort de rationalisation du jeu, qui passe du monde enchanté de la
C'est une question courante, chez les amateurs d'échecs, que de se demander quel aurait été le résultat d'une partie entre X, joueur du passé et Y, joueur moderne. A mon avis, elle est aussi dénuée de sens que serait le fait de s'interroger sur l'issue d'un match de tennis entre Jean Borotra et Pete Sampras, ou de comparer le génie musical de Purcell et de Boulez. Les époques sont différentes, l'environnement social n'est pas le même, les conditions dans lesquelles ils exerçaient leur activité sont dissemblables: la comparaison n'a pas lieu d'être. 26 François André Danican Philidor, L'Analyze des échecs, Londres, P. Elmsley, 1749. 27 Philidor donne, avec cette position, la méthode pour annuler la finale roi+tour contre roi+tour+pion quand le roi défensif est placé devant le pion. 25

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virtuosité offensive à celui de la rigueur scientifique, a vu le jour en même temps que la philosophie des Lumières. Les échecs, comme le reste, suivent les transformations sociales et les modifications de la structure de pensée des individus, et ce n'est sans doute pas un hasard si l'Analyze de Philidor fut publiée en même temps que le Discours sur l'origine de l'inégalité de Rousseau et si Diderot et D'Alembert consacrent aux échecs un article de L'Encyclopédie. Cette période est également marquée par la constitution de ce que l'on pourrait appeler, en employant une terminologie peut-être un peu anachronique, le premier véritable club d'échecs: le café de la Régence, place du Théâtre Français. Dans ce lieu se réunissaient pour leur plaisir des amateurs d'échecs de tous niveaux, qui passaient leurs après-midi à jouer, ou à regarder les parties des champions. Il s'agit sans doute de la première forme historique de sociabilité multiple engendrée par les échecs, et c'est de ce moment que l'on peut dater l'origine de ce qui est aujourd'hui le passe-temps favori d'un grand nombre d'amateurs d'échecs dans le monde entier. Diderot, dans Le neveu de Rameau, donne de l'endroit une description charmante: « Qu'i! fasse beau, qu'i! fasse laid, c'est mon habitude d'aller, sur les cinq heures du soir, me promener au Palais-Royal. [...] Si le temps est trop froid ou pluvieux, je me réfugie au café de la Régence. Là, je m'amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l'endroit du monde, et le café de la Régence est l'endroit de Paris où l'on joue le mieux à ce jeu; c'est là que font assaut Legal le profond, Philidor le subti!, le solide Mayot ; qu'on voit les coups les plus surprenants et qu'on entend les plus

mauvaispropos ,. car si l'on peut être homme d'esprit et
grand joueur d'échecs comme Legal, on peut aussi être un grand joueur d'échecs et un sot comme Foubert et
Mayot ».28

Le café de la Régence devint un lieu prisé du tout-Paris de l'époque, et Rousseau, Voltaire, d'Alembert, le maréchal de Richelieu, Benjamin Franklin, Lafayette, Grimm, Beaumarchais, Camille Desmoulins, Barras, Marat et surtout Robespierre, qui était un des plus forts joueurs du café, faisaient partie des habitués.

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Denis Diderot, Le neveu de Rameau, Paris, Flammarion, 1983, p.45.

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Après la disparition de Philidor, les éco les françaises (Deschapelles, la Bourdonnais, Saint-Amant) et anglaises (Mac Donnel, Staunton) se disputèrent la suprématie sur le monde des échecs. Bien que ces joueurs ne fussent pas dénués de talent, aucun d'eux n'atteignit le niveau de compréhension stratégique et la subtilité positionnelle de Philidor; le jeu offensif retrouva ses droits à mesure que la rigueur des conceptions philidoriennes disparaissait des parties. 1.4. Le romantisme C'est vers le milieu du XIXèmesiècle que le jeu prit une véritable dimension internationale, et la plupart des historiens datent du tournoi de Londres, en 1851, le début de l'ère moderne29. Cette période se caractérise par l'éclosion de ce que l'on a appelé « l'école romantique », qui se distingue par un style de jeu uniquement tourné vers l'attaque, qui faisait peu de cas du rapport matériel, où les joueurs n 'hésitaient pas à sacrifier un grand nombre de pièces pour mettre en danger le roi adverse. Les échecs apparaissaient alors comme une activité d'ordre essentiellement artistique, dans la mesure où l'imagination, la virtuosité et l'audace des joueurs semblaient plus importantes que le résultat final de la partie. Il était plus valorisant de perdre une partie animée, fertile en rebondissements, après s'être jeté furieusement à l'attaque, que de triompher d'une manière longue et ennuyeuse, après avoir souffert toute la partie pour repousser les assauts adverses. L'esthétisme était alors privilégié, au détriment de l'efficacité. Je reviendrai sur cette approche spectaculaire de la conduite de la partie, et sur cette dialectique entre la brillance et le résultat30. Notons qu'aujourd'hui, n'importe quel joueur professionnel tient cette approche du j eu pour parfaitement erronée, et donnerait

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Ce tournoi est resté célèbre,chez tous les amateursd'échecs, pour une autre

raison. Il fut en effet le théâtre d'une partie entre Anderssen et Kieseritsky que beaucoup considèrent - même si ce critère est évidemment subjectif comme la plus brillante de l'histoire. Nicolas Giffard, dans son ouvrage La fabuleuse histoire des champions d'échecs, Paris, éditions a.D.LL, 1978, l'appelle la « Mona Lisa des échecs» et elle est passée à la postérité sous le nom de « partie immortelle». 30 Il est possible d'illustrer cette idée en citant le titre d'un ouvrage contemporain, écrit par le grand maître américain d'origine géorgienne Edouard Gufeld: Chess, The Search for Mona Lisa, Londres, Batsford Ltd, 2001.

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cent prix de beauté31 pour une première place en tournoi. Le recherche de la victoire, objectif premier du sport, a supplanté celle de l'esthétique, but ultime de l'art. Le plus beau fleuron de cette école romantique, qui a autant marqué l'histoire des échecs par son immense talent que par ses troubles de la raison, qui lui ont fait abandonner les échecs après une carrière qui n'aura duré que dix-huit mois, au cours desquels il aura dominé tous ses adversaires, est sans doute l'américain Paul Morphy. Véritable prodige, excellent spécialiste du jeu à l'aveugle32, meilleur joueur de la Nouvelle-Orléans à l'âge de 12 ans, il fut invité en Europe et triompha de tous les champions de l'époque - Jacob Lowenthal, Louis Paulsen, Adolf Anderssen pour les plus célèbres - avec une déconcertante facilité. Il faudra revenir sur la personnalité de Morphy, en étudiant les conséquences psychiques de la pratique des échecs et les rapports entre le jeu et la folie, mais, pour le moment, je me contenterai d'évoquer l'apport indéniable qu'il a fourni à la théorie du jeu, en comprenant, avant les autres, que toute position ne se prêtait pas systématiquement à l'élaboration de brillantes combinaisons et qu'il convenait d'abord de mettre toutes ses pièces en jeu et de finir son développement avant d'entamer les hostilités. Il faut aussi souligner la place mythique qu'il a laissée dans l'imaginaire des joueurs qui, cent cinquante ans après, continuent d'admirer ses parties. 1.5. Le père des échecs modernes: Wilheim Steinitz

Après que Morphy se fut retiré, au faîte de sa gloire, en 1859, les joueurs d'inspiration romantique continuèrent de dominer les compétitions d'échecs jusqu'à l'arrivée au premier plan de l'autrichien Wilhelm Steinitz qui devint, en 1886, le premier champion du monde officiel du jeu d'échecs. Petit, taciturne, introverti, irritable, Steinitz allait littéralement mettre en pièces toute la conception romantique et
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Il arrive souvent, dans les compétitions d'échecs, que les organisateurs

décernent un « prix de beauté» à la partie jugée comme étant la plus spectaculaire par un groupe de joueurs avertis. 32 Le jeu « à l'aveugle» consiste à disputer une partie d'échecs sans voir l'échiquier, en annonçant ses coups à son adversaire. Si cet exercice a toujours fasciné les profanes, qui considèrent qu'il s'agit d'un véritable tour de force, il faut savoir que n'importe quel joueur bien entraîné est capable de mener à son terme une partie à l'aveugle. Disputer une partie « normale» contre un joueur chevronné est bien plus ardu.

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introduire un nouveau style de jeu qui relégua, cette fois définitivement, ses prédécesseurs au rang de curiosités historiques et lui permit de se poser en père des échecs modernes, bien qu'il ait fallu plus de vingt ans pour que le bien-fondé de ses idées fût reconnu. L'apport principal de Steinitz à la théorie du jeu fut sa mise en exergue de l'extrême importance de l'avantage matériel dans le déroulement d'une partie. Pour lui, toutes choses égales par ailleurs, posséder un simple pion de plus devait conduire très simplement au gain de la partie. Cette philosophie matérialiste alliée à un sens aigu du danger et à une grande précision défensive lui permit de triompher aisément des romantiques; les parties suivaient souvent le même schéma: le joueur d'inspiration romantique sacrifiait du matériel pour mettre en danger le roi de Steinitz, celui-ci prenait les pièces qui lui étaient offertes, gardait son sang-froid, repoussait l'attaque avec précision et utilisait son avantage matériel pour s'imposer en finale. Mais l'influence de Steinitz fut plus vaste encore; il tenta, cent ans après Philidor, de rationaliser à l'extrême la partie d'échecs, découvrant ainsi certains principes stratégiques très importants (le pion isolé, les pions faibles, les cases fortes) qui tranchaient, par leur finesse, avec les conceptions des romantiques lesquels, pour la plupart, ne s'intéressaient qu'au potentiel dynamique de la position et n'estimaient celle-ci qu'en termes de chances d'attaque pour l'un ou l'autre camp. Certains diront qu'avec Steinitz, le positivisme philosophique était entré dans le monde des échecs par le truchement des plans à long terme, d'une grande rigueur scientifique, qu'il concevait pour surclasser ses adversaires. Steinitz défendit avec succès son titre de champion du monde à plusieurs reprises contre Bird, Blackburne, Gunsberg et surtout contre le russe Mikhaïl Tchigorine en 1892, à La Havane, dans un match resté célèbre. Tchigorine, en effet, eut une influence considérable sur le développement des échecs, alors même qu'il n'a jamais été champion du monde, et que nous ne lui devons aucune conception vraiment extraordinaire, malgré quelques idées originales concernant la conduite de la partie. Il est tout de même passé à la postérité au titre de père des échecs russes et de fondateur de ce que l'on a appelé « l'école soviétique» qui allait, 50 ans plus tard, dominer sans partage le monde des échecs. Sans Tchigorine, qui fonda à Saint-Pétersboug la première école d'échecs du monde, nous n'aurions peut-être jamais eu Alekhine, Botvinnik, Tal, Petrossian, Spassky, Karpov, Kasparov, Kramnik ou autres Ponomariov. Approchant de la soixantaine, la force de Steinitz commença de décliner et en 1894, il perdit son titre contre un jeune allemand,

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Emmanuel Lasker. Bien que professionnel d'échecs depuis l'âge de 23 ans, celui-ci avait des centres d'intérêt particulièrement éclectiques. Docteur en philosophie et en mathématiques, il écrivit un ouvrage d'algèbre traitant de la théorie des idéaux et trois traités de philosophie, Le Combat, Comprendre le monde et La philosophie de l'inaccessible. Il fut un ami personnel d'Albert Einstein, lequel participa à la rédaction de sa biographie. Lasker, à la fin de sa vie, s'intéressa à la sociologie, et envisagea toute une série de réformes qu'il décrivit dans un ouvrage intitulé La communauté du futur. Lasker est souvent tenu, par les historiens des échecs, pour un disciple de Schopenhauer, parce qu'il a introduit dans le jeu les notions de lutte intellectuelle entre deux volontés et de combat psychologique. II fut le premier à comprendre qu'une partie d'échecs ne se réduisait pas à la recherche éthérée du meilleur coup, mais consistait à surclasser, en force relative, son adversaire, à déceler ses points forts et ses faiblesses. Il mit l'accent sur l'élément humain du jeu d'échecs. Dans son ouvrage Le bon sens aux échecs33, il écrivit cette phrase fondamentale: « les échecs mettent en conflit non pas deux intelligences mais deux volontés », sur laquelle il faudra revenir, car elle décrit un malentendu fort répandu chez les profanes et même chez les spécialistes du jeu. Lasker comprit que le caractère de l'adversaire devait être, au même titre que l'évaluation technique de la position, un critère fondamental dans le processus de choix du coup. Il lui arrivait fréquemment de jouer des coups objectivement douteux, en se fondant uniquement sur des critères psychologiques: jouer un coup offensif si son adversaire était un joueur timoré ou, au contraire, échanger les pièces pour aplanir la position si celui-ci était un joueur d'attaque, jouer des coups passifs et inoffensifs pour mettre l'adversaire en confiance, lui faire perdre le sens du danger et placer une contre attaque dévastatrice, étaient chez Lasker des stratégies courantes, qui lui valurent de nombreux succès importants. Si, du point de vue théorique, dogmatique, sa contribution à l'évolution du jeu ne fut pas aussi grande que celle d'un Philidor ou d'un Steinitz, il est resté dans l'histoire des échecs comme l'exemple achevé de ce qu'on appelle, dans le jargon échiquéen, le « joueur pratique» (par opposition au « penseur» ou au « joueur absolu» pour reprendre la distinction de Dvoretsky34) dont les exemples les plus célèbres sont,

33Emmanuel Lasker, Le bon sens aux échecs, Paris, Payat, 1994. 34 Mark Dvaretsky, Secrets of Chess Tactics, Londres, B T Batsford Ltd, 1992, p. 68.