Sociologie comtienne : genèse et devenir

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Cet ouvrage devrait marquer les études comtiennes : la méthode d'analyse adoptée ici offre un éclairage inédit sur la première genèse de la pensée de Comte, en examinant les textes de ses débuts (période de 1817 à 1826) avec autant de rigueur que ceux de la maturité. C'est ainsi la genèse et le devenir des sciences sociales dans leur ensemble qui apparaît.
Publié le : samedi 1 décembre 2007
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EAN13 : 9782296186392
Nombre de pages : 337
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SOCIOLOGIE COMTIENNE : GENÈSE ET DEVENIR

Epistémologie et Philosophie des Sciences
Collection dirigée par Angèle Kremer-Marietti La collection Épistémologie et Philosophie des Sciences réunit les ouvrages se donnant pour tâche de clarifier les concepts et les théories scientifiques, et offrant le travail de préciser la signification des termes scientifiques utilisés par les chercheurs dans le cadre des connaissances qui sont les leurs, et tels que "force", "vitesse", "accélération", "particule", "onde", etc. Elle incorpore alors certains énoncés au bénéfice d'une réflexion capable de répondre, pour tout système scientifique, aux questions qui se posent dans leur contexte conceptuel-historique, de façon à déterminer ce qu'est théoriquement et pratiquement la recherche scientifique considérée. 1) Quelles sont les procédures, les conditions théoriques et pratiques des théories invoquées, débouchant sur des résultats? 2) Quel est, pour le système considéré, le statut cognitif des principes, lois et théories, assurant la validité des concepts?

Déjà parus Jean-Pierre COUTARD, Le vivant chez Leibniz, 2007. Joseph-François KREMER, Les formes symboliques de la musique,2006. Francis BACON, De la justice universelle, 2006. Léna SOLER (dir.), Philosophie de la physique,2006. Robert PALEM, Organodynamisme et neurocognitivisme, 2006. Christian MAGNAN, La science pervertie, 2005. Christian MAGNAN, La nature sans foi ni loi, 2005. Lucien-Samir OULAHBffi, Méthode d'évaluation du développement humain, 2005. Zeïneb Ben Saïd CHERN!, Auguste Comte, postérité épistémologique et ralliement des nations, 2005. dans la logique Pierre JORA y (dir.), La quantification moderne, 2005. Adrian BEJAN, Sylvie LORENTE, La loi constructale, 2005. Pierre-André HUGLO, Sartre: Questions de méthode, 2005. Angèle KREMER-MARIETT!, Epistémologiques, philosophiques, anthropologiques, 2005.

Lelita Oliveira Benoit

SOCIOLOGIE COMTIENNE : GENÈSE ET DEVENIR

Traduit du portugais (Brésil) par Lygia Araujo-Watanabe

Préface de Marilena Chaui

L'Harmattan

Titre original:

Sociologia comteana : gênese e devir

Publié par Discurso Editorial et FAPESP, Sao Paulo, 1999.

La version française a été revue et corrigée par Christian Biancardini et Luisa Lobo Fausto. Note de la Traductrice. Je tiens à remercier de sa gentillesse Mme. Benoit, qui m'a fourni la totalité des nombreuses citations en français, la plupart datant du XIXe siècle, ce qui m'a rendu beaucoup plus aisée la tâche honorable et assez rare de présenter un texte philosophique brésilien au public français. Lygia Araujo-Watanabe, Professeur d'Histoire de la Philosophie à l'Université de Sao Paulo, Brésil

Edition française: Editions de L'Harmattan, avec le soutien de la FAPESP (Fundaçao de Amparo à Pesquisa do Estado de Sao Paulo) et du Ministère de la Culture du Brésil.

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04500-2 EAN : 9782296045002

A mes enfants
Julieta et Alexandre

Avertissement

A l'occasion de l'édition française de ce travail j'ai considéré qu'il serait intéressant de rappeler, en quelques mots, certaines circonstances préalable à son élaboration. Mes études et recherches sur le positivisme ont commencé vers 1980, à partir d'une motivation bien concrète: réaliser une appropriation théorique et critique de cette philosophie du XIXe siècle, qui s'était enracinée si profondément dans la fondation politique et idéologique du Brésil républicain. Mais au lieu de me tourner vers l'héritage positiviste, présent dans mon pays, je me suis souciée du thème de la découverte de la genèse qui est la source de cette pensée. Mes premières études ont eu comme résultat ma dissertation de Masters en Philosophie que j'ai soutenue à l'Université de Sao Paulo, en 1991, sous le titre de L'unité (dilacérée) e la raisonpositived:AugusteComte,quand j'ai eu le privilège de pouvoir d compter sur la direction de Marilena Chauî. Sans avoir rompu la continuité de cette première décennie de recherches, je les ai complétées lors de mon séjour en France, de 1992 à 1993, comme boursière de la CAPES 1.Durant cette période, sur invitation de Michel Paty, j'ai été chaleureusement accueillie comme chercheuse de l'équipe de Rehseis (Recherches épistémologiques et historiques sur les sciences exactes et les institutions scientifiques), de l'Université de Paris 7. À cette même époque, j'ai eu la chance de faire la connaissance d'Angèle Kremer-Marietti de l'Université de Picardie, avec qui j'ai entretenu de brèves, mais d'intéressantes rencontres de travail au sujet du positivisme. À mon retour au Brésil, fin 1994, j'avais pratiquement développé la thèse principale de Sociologiecomtienne: genèseet devenir relative au parcours théorique qui a mené Comte à la construction des paradigmes épistémologiques de la Sociologie. Puis, j'ai soutenu ma thèse à l'Université de Sao Paulo, pour obtenir le doctorat en Philosophie, une fois de plus sous la direction de Marilena Chaui. Cependant, c'est seulement en 1999 que ce travail est arrivé au public, édité par Discurso Editorial, avec l'appui financier de la Fapesp 2. Cette édition française reprend la version originale, avec quelques lacunes inévitables. Il est vrai que, ces dernières années, de nombreux travaux ont enrichi la bibliographie sur le positivisme. Cependant, j'ai considéré que les études les plus récentes n'ont pas altéré sensiblement n1es propres recherches au point d'être obligée de les

1. Coordenaçao de Aperfeiçoamento de Pessoal de Nivel Superior, Brasil (CAPES), Coordination du Perfectionnement du Personnel de Niveau Supérieur, Brésil. 2. Fundaçao de Amparo à Pesquisa do Estado de Sao Paulo, Brésil (FAPESP), Fondation d'Aide à la Recherche de l'Etat de Sao Paulo. Brésil.

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Lelita Oliveira Benoit

soumettre à une révision, bien qu'il m'était possible de compléter mon point de vue, ici ou là. Avec une révision de cette nature, le livre pourrait risquer de perdre son unité et, peut-être, sa propre identité. Il me faut, pourtant, mentionner quelques publications récentes dans le domaine des études positivistes. Je me souviens, en particulier, de deux ensembles d'articles qui permettent de situer la question du positivisme de la perspective de ses diverses appropriations contemporaines. Je fais référence à la Revue Internationalede Philosophie, e d mars 1998, dédiée à Auguste Comte. Cependant, tout récemment, en 2003, il faut citer une série d'articles, publiés par cette collection, sous le titre de Auguste Comte: TraJectoires positivistes)1798-1998, sous la direction d'Annie Petit. Je désirerais, finalement, distinguer très spécialement, la réédition d'un livre d'Angèle Kremer-Marietti qui se détache entre les plus importantes études sur le positivisme. Il s'agit de L:Anthropologie ositivisted:Auguste Comte.Entre le Signe et l'Histoire P (L'Harmattan, 1999).Je considère que l'auteur avance au-delà de mes propres études à propos des paradigmes comtiens de la Sociologie, en adoptant un point de vue philosophique plus élargi, celui de l'Anthropologie positiviste. Enfin, je voudrais remercier très sincèrement Angèle Kremer-Marietti d'avoir bien voulu m'offrir, cette rare opportunité, surtout s'agissant d'un auteur étranger comme moi, de publier en France cette étude sur Auguste Comte et le positivisme.

Lelita Oliveira Benoit Octobre 2005

Préface

La sociologie en tant que religion de l'ordre (ou comment Comte créa une science morale afin

de pacifier la vie sociale)
Marilena Chaui 2

1

Il n'est pas excessif de dire dès le début de cette préface que le livre de Lelita Benoit constitue une lecture obligatoire pour tous ceux qui travaillent sur le terrain des sciences humaines, ou qui s'y intéressent. En effet, bien que ce livre étudie la genèse et le devenir de la sociologie comtienne, c'est bien de la genèse des sciences sociales dans leur ensemble qu'il traite. Que sait-on, communément, sur la pensée d'Auguste Comte? Qy'il propose la
«

loi des trois états» bien connue pour décrire le progrès de l'humanité, qui passe du

fétichisme à la métaphysique et de celle-ci à la science positive, dernier stade de l'évolution spirituelle de l'humanité. On sait aussi qu'il se propose d'interpréter de façon normative la société moderne à travers les notions d'ordre et progrès. On sait en outre, au Brésil, que ces termes serviraient plus tard de devise à ce pays, par la formule inscrite sur le drapeau national (Ordem e Progresso, Ordre et Progrès), en raison de la formation positiviste des fondateurs de la République. Ce que le public sait de la pensée de Comte ne dépasse pas beaucoup ces généralités. Le livre de Lelita Benoit nous donne à comprendre la genèse de ces idées et leur rôle dans la structuration d'un système qui a donné naissance à la sociologie en tant qu'idéologie de 1'«ordre permanent» contre les actions révolutionnaires et émancipatrices. Dès l'introduction, l'auteur nous explique la manière dont elle procède: elle se place à l'entrecroisement de plusieurs temporalités, au cours desquelles l'œuvre de Comte se prépare, s'exprime et produit ses effets théoriques et pratiques. Il s'agit, donc, d'une lecture immanente des textes comtiens, qui ne délaisse jamais, pour autant, le terrain du temps historique qui est celui de la gestation de l'œuvre et de la production de ses effets. Avec une patience minutieuse et une extrême rigueur, l'auteur fait porter son enquête sur la succession, considérée dans son enchaînement logique, des modèles à partir desquels Comte se propose d'interpréter la société moderne et la lutte des classes (ou les mouvements révolutionnaires à partir de la Révolution Française et durant la Révolution Industrielle). Dans la phase initiale de son travail, le philosophe prend l'économie politique comme paradigme de la société (voir, à cet égard, le sens

1. Le texte de cette Préface 3e année, pp. 38-40). 2. Professeur de philosophie

est repris d'un article paru dans Republica (Sao Paulo, n° 33, juillet à l'Université de Sao Paulo (Universidade

1998,

de Sao Paulo, USP), Brésil.

12

Lelita Oliveira

Benoit

du « pacte des producteurs », de la critique « de l'égoïsme» et de 1'«intérêt personnel »,
de l'idée d'un« intérêt commun »). Les limites de ce modèle le mènent à l'histoire (avec

la « loi des trois états », la critique de la métaphysique et de la théologie politique, l'a£-.
firmation de la positivité de la science), dont la 'naturalisation' graduelle le conduit au

paradigme biologique (voir « la statique sociale », « la dynamique sociale », « la physique sociale », « l'organisation ») et enfin de celui-ci à celui de la religion (voir son éloge de l'ordre catholique médiéval en tant que paradigme social parfait). L'intérêt du livre de Lelita Benoit ne réside pas seulement en ce qu'il montre les processus par lesquels la sociologie positive devient sociologie positiviste (du social en tant que fait ou chose, à l'inégalité sociale en tant que naturelle et nécessaire), mais aussi en ce qu'il nous fait suivre les raisons qui ont amené Comte à changer de paradigme. De fait, ce changement ne survient nullement parce que les idées fondamentales du philosophe auraient changé, mais plutôt parce que, justement, elles sont restées toujours les mêmes - il s'agissait toujours pour lui de rechercher« la réorganisation morale des sociétés actuelles » - ; or, à chaque pas, le modèle choisi ne semblait pas suffisantpour les expliciter entièrement, ni non plus pour leur conférer la fonction normative souhaitée. A quoi prétendait Auguste Comte? Face aux mouvements révolutionnaires issus de la Révolution Française et des révolutions industrielles, il s'agissait de lutter contre l'action irrationnelle du prolétariat, voire contre « la destruction» et « l'anarchie» : par voie de conséquence, il s'agissait de réorganiser moralement la société, de garantir l'ordre avec le progrès, la coopération entre les classes sociales, la conduite scientifique de la société, le consensus politique et l'harmonie, c'est-à-dire, d'assurer l'impossibilité des révolutions. Comment accomplir ces buts? En créant une nouvelle science qui fournisse la base rationnelle de la société et du gouvernement: la sociologie, entendue dans sa configuration statique c'est à dire vouée à l'étude de la structure sociale comme dans sa configuration dynamique, à laquelle appartient l'étude des fonctions sociales. La sociologie, comme Lelita Benoit nous le montre, naît comme science morale destinée à pacifier le social, à éliminer les contradictions qui le constituent, et à garantir non seulement la coopération entre les classes, mais aussi une orientation spirituelle de la société. Ce n'est pas un hasard si l'organisation fondamentale en sera la famille; les classes se distingueront par leurs fonctions sociales distribuées de manière harmonieuse et par la division sociale entre le sentiment (marque distinctive de la classe prolétaire) et la raison (marque de la classe dirigeante). Discipliner les classes populaires et former rationnellement les classes dirigeantes, tel est le but de la sociologie, dans sa genèse et dans son devenir, en tant que pédagogie scientifique et religion de l'ordre,
«

caractérisée par l'affectivitéet vouée à la soumission des masses ».

Des analyses historiques fines et une patience conceptuelle rigoureuse nous conduisent au système de politique positive, dans lequel Auguste Comte développe l'idée du pacte social fondé sur « la confiance et la liberté », c'est-à-dire « sur le travail volontaire du prolétariat» et sur « la libre activité des entrepreneurs », dont la base est la « responsabilité », entendue dans le sens moral. Le modèle politico-religieux a pour référence l'ordre catholique médiéval, et nous ne devons pas être surpris de ce que

Préface

13

Comte ne parle pas de droits, mais plutôt de devoirs, comme Lelita Benoit l'indique très bien, et que celui des « chefs politiques naturels» (ou des « entrepreneurs ») constitue « le devoir de protéger» et celui des « inférieurs» (à savoir, le prolétariat), « le devoir de se soumettre », exactement comme dans les pactes de tutelle et de vassalité médiévaux. Comment y parvenir? Comte reconnaît les difficultés d'implantation de cette sociabilité parfaite, et c'est d'ailleurs pour les résoudre qu'il fait entrer en scène

la Religion de l'Humanité, car seule une « éducation religieuse pondérée» fera que les prolétaires comprennent et acceptent « une juste concentration de la prééminence des
riches» dans le contrôle et la direction du social, et collaborent entre eux dans ce but. En partant de l'économie politique, la sociologie, science spirituelle positive, trouve enfin le terrain idéologique qui lui convient, la religion, pilier d'un pacte social qui, ainsi que l'auteur le souligne de façon incisive, ne constitue qu' « un contrat de travail, sans les illusions de l'égalité ». N'est-il pas curieux de constater que les sciences sociales contemporaines se réfè-

rent à elles-mêmesen parlant de « crise des paradigmes» ? Née à partir de révolutions
économiques et politiques et dans le but de les combattre moralement, la sociologie se serait-elle épuisée? Sans le fantasme de la révolution prolétarienne, sans le danger de la visibilité de la lutte des classes, sans la référence à l'émancipation, bref, sans ses ennemis historiques, cette idéologie, qui se présente comme une science bourgeoise par excellence, serait-elle arrivée au bout de son rouleau? Et n'est-il pas tout aussi curieux que le « paradigme» de l'économie politique scintille à nouveau au ciel idéologique, alors que nous vivons un moment historique du capital où la politique se réduit à l'économie, celle-ci se réduisant à la finance, qui à son tour se réduit au jeu du marché, ce dernier se présentant comme une fatalité semblable à celle d'une entité religieuse? Voici quelques réflexions suscitées par ce livre, qui est selon moi de lecture obligatoire pour tous ceux qui travaillent sur ce qu'on appelle les sciences humaines.

Préface à l'édition brésilienne

La sociologie de Comte: une théorie de l'ordre social permanent
Isabel Maria Loureiro 1

«

Auguste

Comte et son école ont cherché à démontrer l'éterJ'

nelle nécessité des seigneurs du caPital
aussi bien et avec les mêmes raisons

ils auraient pu tout
celle des sei-

démontrer

gneurs féodaux.

»

(Marx, Le CaPitaO

La sociologie fondée par Auguste Comte est née du désir de libérer l'homme des croyances religieuses et de la spéculation métaphysique. Tournée vers une investigation rigoureuse des faits, elle avait pour but d'atteindre l'objectivité des sciences naturelles, ce que, selon son auteur, la théorie sociale n'avait pas encore réussi. Cependant, cet idéal d'objectivité ne pourrait être réussi que si la société pouvait être abordée en tant qu'objet de pure observation, en mettant de côté toute prétention à une vérité absolue ou à une société juste. La théorie critique démonte cette conception d'une science sociale neutre et dévoile son envers, qu'Herbert Marcuse résume ainsi dans Raison et révolution: « leur fonction est apologétique et justificatrice ». En même temps que le rationalisme des Lumières croyait que les hommes pouvaient changer le monde à partir de leur connaissance rationnelle, la sociologie de Comte, tout en se tournant contre les tendances négatives des Lumières, non seulement s'est levée comme une défense idéologique de la société bourgeoise, mais contenait aussi en elle« le germe d'une justification d'autoritarisme ». Et, aussi paradoxal que cela puisse paraître de prime abord, Marcuse confirme le lien immanent entre la philosophie positive et le système religieux comtien, faisant en outre remarquer le fait que, une fois l'étude de la société identifiée à l'étude de la nature, « les sciences naturelles, en particulier la biologie, deviennent les modèles de la théorie sociale ». Bref, l'idée centrale de l'analyse marcusienne se tient en ceci que la sociologie de Comte a été construite dans le but de préparer les hommes à la discipline et à l'obéissance à l'ordre établi, tout en les conduisant à la résignation; son idée de progrès exclut la révolution, car le développement historique n'était que « l'évolution harmo-

1. Professeur de Philosophie de Sâo Paulo, UNESP), Brésil.

Politique

à l'Université

de l'Etat de Sao Paulo

(Universidade

Estadual

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Lelita Oliveira Benoit

nieuse de l'ordre social selon des lois 'naturelles' immuables ». Pour résumer, cela veut dire que « le progrès est en lui-même un ordre, qu'il est évolution et non révolution ».

Toujours selon Marcuse, l'Etat conçu par Comte a des traits communs avec « l'État
autoritaire moderne », alors que les rapports sociaux, spécialement ceux entre les travailleurs et les entrepreneurs, ne pouvaient point avoir lieu librement, mais devaient

plutôt être réglementés afin d'obtenir « une indispensable harmonie» (Comte). Ce qui
ne voulait pas dire éliminer la position d'infériorité des ouvriers, déterminée par une hiérarchie sociale rigide.
Le but de Marcuse dans Raison et révolution} livre considéré comme
«

sa contribu-

tion à la lutte contre le nazisme» (Raulet), était de restaurer la dialectique hégélienne contre toutes les tendances qui pourraient signifier la mort de la pensée critique, parmi lesquelles, le positivisme de Comte. Son intention était ainsi de montrer et le potentiel anti-"fascistede la tradition philosophique allemande, et l'importance de la théorie critique dans une telle conjoncture. C'est la raison pour laquelle il s'agit, par-dessus tout, d'une œuvre politique. C'est aussi précisément le cas du livre de Lelita Oliveira Benoit, qui peut être considéré comme sa contribution à la lutte contre la prédominance actuelle de la pensée conservatrice, fondée sur le rejet permanent du changement social, au nom de la modernisation capitaliste. Comme le lecteur pourra le vérifier lui-même, ce travail est un inestimable complément de l'analyse correcte, mais rapide, de Marcuse, dont les affirmations, parfois quelque peu abruptes, peuvent paraître dogmatiques ou paradoxales, parce qu'elles ne montrent pas le parcours qui y ont conduit. Un travail très soigné de démonstration, telle est précisément une des grandes qualités de ce livre passionnant, qui nous concerne du début à la fin. De prime abord, Lelita Benoit a réussi une prouesse que l'on ne saurait sous-estimer: parvenir à transformer le ton emphatique, le style rébarbatif et l'esprit aride du système de Comte en une lecture agréable. Mais, en plus de cette qualité, rare dans les études de cette nature, le lecteur dispose d'une oeuvre d'une grande portée, où la rigueur universitaire ne constitue pas un prétexte à l'absence de point de vue critique, contrairement à ce que l'on observe trop souvent dans des études d'histoire de la philosophie, fades, sans sel: l'architecture conceptuelle de la pensée comtienne y est patiemment démontée par l'auteur, qui révèle ainsi l'envers idéologique nécessaire de la prétendue rigueur épistémologique de cette pensée. Nous voyons surgir alors, sur la scène post-révolutionnaire du XIxe siècle, « la physique sociale », la nouvelle science des « lois invariables» de la vie sociale, à laquelle les hommes devraient s'adapter, pour que la révolution, génératrice du désordre et de l'anarchie, soit maudite à jalnais. Un tel élan critique, dans cette fin de siècle contre-révolutionnaire, constitue sans aucun doute une des grande qualités de ce livre. Par ailleurs, soit par l'ampleur des thèmes traités (politique, épistémologie, philosophie des sciences, sociologie, philosophie politique), soit par la vivacité du style, il s'agit d'une publication qui a tout pour éveiller l'intérêt d'un grand public, hors des murs de l'université. Cela étant, il faut encore souligner le fait que Lelita Benoit fuit consciemment un
autre défaut commun aux études philosophiques

-

celui de traiter les idées de façon abs-

Préface

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traite, comme si elles étaient le résultat de la pure pensée, dégagée des imperfections du monde matériel. Avec des notes de bas de page aussi bien érudites que critiques, en contrepoint à la pensée conservatrice de Comte, l'auteur révèle le contexte historique, social, économique et politique où se tisse le positivisme, et auquel il cherche à répondre. Si, d'un côté, ce travail montre que les idées ne sont pas seulement engendrées dans l'air raréfié des élucubrations philosophiques, prenant au sérieux le dire de Hegel selon lequel chacun est enfant de son temps, d'un autre côté, il ne retombe pas dans l'erreur opposée, de réduire la pensée à de simples reflets des rapports matériels d'existence. Les idées, bien qu'elles ne se trouvent pas hors du temps, ont un parcours propre qui peut être exposé en tant que tel. Tout en maintenant explicitement ce précepte méthodologique, Lelita Benoit mène à bien une analyse immanente du développement conceptuel qui a conduit Comte de l'économie politique à la religion, en passant par l'histoire et par la biologie, en tant que paradigmes de la nouvelle théorie sociale qu'il se proposait de créer. N'en donnons qu'un exemple, au chapitre 9, l'un des plus démolisseurs de l'idéologie conservatrice de Comte, Lelita Benoit explicite de quelle façon la phrénologie est une médiation nécessaire à la fondation de la sociologie. En résumé, son but est de montrer l'unité de l'œuvre comtienne (une interprétation opposée, par exemple, à celle de Wolf Lepenies (As trêsculturas[Les troiscultures],Sao Paulo, EDUSP, 1996) par un travail minutieux d'accompagnement des concepts, commençant en 1817, avec l'essai L'Industrie (écrit en collaboration avec Saint-Simon) et concluant par le Systèmedepolitiquepositive (1851-1854). Le problème auquel Comte fait face et auquel dans toute son œuvre il cherche à répondre est ainsi formulé par Lelita Benoit: « Que faire, devant la crise qui s'était instaurée depuis 1789 et qui avait mis la société dans un état de révolution permanente ? » Depuis le premier texte analysé dans ce livre, L'Industrie, nous voyons Comte
élaborer une théorie du progrès social, dont les causes sont « naturelles et philosophiques », dans une première tentative de penser des chemins qui évitent l'interruption

révolutionnaire de « la marche lente des siècles». Pour lui, il y a une « temporalité naturelle» telle que, lorsqu'elle est interrompue, il n'en résulte que des rétrogressions. Et, finalement, en considérant le Systèmedepolitiquepositive}l'auteur démontre comment Comte, par l'intermédiaire de l'idée du pacte social positiviste, cherche à convaincre le prolétariat d'accepter sans révolte la domination de la bourgeoisie. Ainsi a été conçue

la Religion de l'Humanité, suivant les termes de Lelita Benoit, « afin d'empêcher que
la révolution permanente suive son cours sans interruption vers l'égalité et d'autres exigences éventuelles de la volonté générale du prolétariat (...) ». Nous avons donc ici un travail de réflexion politique qui, sans faire profession de

foi explicite, se tourne, avec esprit, de même que Marcuse, contre la « théorie sociale
de l'ordre permanent ». Ce que ces réflexions vivantes et puissantes ont en commun et cela n'est pas la moindre qualité du livre de Lelita Benoit, - c'est l'élan critique qui les anime, la conviction que le monde peut toujours être différent, meilleur, plus juste, plus libre et plus fraternel, en un mot, plus heureux, sans exclure la révolution.

-

Sociologie Comtienne : Genèse et Devenir

«

Mais cette Périlleuse situation) où le prolétariat
de la société occidentale sans y être encore

campe au
cas~ ne
»

milieu

saurait être érigée par personne en type de l'état normal.

(Auguste Comte, 1851-1854)

Introduction

Les textes les plus importants d'Auguste Comte, ayant pour but la fondation théorique de la sociologie, ont été écrits à partir de 1822. Cependant, j'ouvrirai cette étude par l'analyse de la production comtienne qui les a précédés, et qui est généralement méconnue. Dans la Partie I (De l'Économie politique à l'histoire), je devrai parcourir des textes qui ont été écrits encore sous une influence supposée de Henri de Saint-Simon, avec lequel Comte a maintenu une étroite collaboration intellectuelle et politique. Le projet d'une « science sociale positive », c'est-à-dire d'une théorie sociale capable de dépasser les « métaphysiques révolutionnaires» qui depuis Platonjusqu'au communisme moderne ont déstabilisé la société occidentale, appartient à cette période. Mais l'essentiel de cette période, qui va de 1817 à 1819, réside dans le fait qu'une tentative de fonder la théorie sociale sous le paradigme de l'économie politique classique, principalement celle d'orientation smithienne, atteint sa pleine expression et se développe. Comme j'aurai l'occasion de le montrer, plusieurs problèmes et contradictions ont marqué les textes de cette période, par lesquels nous pouvons suivre le développement de la réflexion comtienne. Dans le texte écrit avec Saint-Simon (ou sous SOIlinfluence), L'Industrie,l'économie politique surgit comme modèle théorique d'une étude de la« société industrielle », mais avec de sévères critiques de ses limitations théoriques supposées. Bientôt, cependant, Comte abandonnera non seulement son maître Saint-Simon, mais aussi l'attitude critique par rapport aux économistes. Je parcourrai donc une série de textes où l'économie politique surgit, de manière significative, comme le paradigme théorique dominant. Ce « choix épistémologique » sera cependant, comme je l'ai dit, aussitôt renié et cela pour des raisons bien précises. L'économie politique, comme Comte l'écrira quelques années plus tard, en 1826, témoignait d'une totale incapacité de réflexion sur « le grave problème social du XIXe siècle ». En 1826, contre le libéralisme économique, Comte défendra la thèse selon laquelle les relations sociales modernes devraient être réglementées; mais, d'un autre côté, il refusera aussi tout modèle de plan économique de type « métaphysique-socialiste» (Rousseau, Saint-Simon ou Marx). Dans la Partie II (Sous le Paradigme de l'Histoire), je parcourrai les moments essentiels de la fondation de la sociologie comtienne. Lorsqu'il abandonne le paradigme de l'économie politique, Comte se met sous les exigences d'un autre modèle théorique: celui de la science de l'histoire. Inspiré du point de vue critique de la pensée des Lumières de Condorcet, il considérera le progrès positif à l'intérieur de l'ordre: la« vérité positiviste» contre les thèses économiques libérales se révélerait alors à l'intérieur de certaines régularités et lois de l'histoire. Depuis le Moyen Age, écrit Comte, mais aussi avant lui, le Pouvoir Spirituel se distingue par sa capacité de stabiliser la société.

24

Lelita Oliveira

Benoit

Dans les « Leçons» sociologiques du Coursdephilosophie ositive)la loi historique se révèle p
comme progrès de la soumission de la majeure partie de l'espèce humaine. Dans la Partie III (Sous le Paradigme de la Biologie), je suivrai les textes de Comte qui cherchent à fonder sur « la science de la vie », les régularités et les lois de l'histoire humaine. Les comportements humains seraient basés sur des déterminations physiologiques bien décrites par des théoriciens de l'époque, comme Gall et Spurzheim. En faisant la critique des « métaphysiques du moi », Comte cherchera ainsi à lancer les principes de dépassement de l'empirisme et du rationalisme, aussi bien dans l'instance de la théorie de la connaissance que, surtout, dans le cadre de la théorie économique, politique et sociale. Dans la Partie IV (Sous le Paradigme de la Religion), je décrirai la façon dont Comte a considéré la « fonction épistémologique» de la Religion de l'Humanité en tant qu'élément constitutif de la science sociale positive, c'est-à-dire la science qui reliera les savoirs et les différents éléments temporels de la « société industrielle ». Cette thématique
est développée l'Humanité dans le Système de politique positive) ou Traité de sociologie instituant la Religion de (1851-1854).

Etant donné l'objectif proposé dès le début de ce travail- décrire la genèse de la sociologie comtienne, - une fois arrivée aux frontières du Systèmedepolitiquepositive)'ai cru j avoir amplement parcouru le long chemin immanent du devenir conceptuel qui mène de l'économie politique à la religion, en passant par l'histoire et par la biologie. La science sociale ainsi retrouvée, la sociologie ainsi fondée, cela n'aurait plus de sens de poursuivre la même trajectoire, il n'y aurait pas de raison d'analyser le Traitéen lui-même: ce sera peutêtre le thème d'un travail futur mené en suivant une nouvelle direction de recherches. Pour décrire cette genèse, pour poursuivre ce chemin,j'ai tâché de suivre les pas indiqués de façon immanente par les textes de Comte eux-mêmes, et par d'autres qui se sont directement croisés avec les réflexions de ces derniers. Par une option méthodologique consciente, j'ai essayé, dans la mesure du possible, de mettre entre parenthèses les commentaires et l'herméneutique qui caractérisent toujours les travaux traditionnels d'histoire de la philosophie. Dans ce sens, j'ai essayé de définir mon orientation méthodologique en m'appuyant sur les développements théoriques d'Hector Benoit, qui a déterminé, dans plusieurs ouvrages sur Platon, sur Marx et sur l'histoire de la dialectique, les distinctions entre les différentes temporalités qui se présentent dans une œuvre philosophique 1 :

1. Pour

toutes

ces questions

de méthode,

cf. H. Benoit,«

Notas

sobre

as temporalidades

nos Dialogos

de Platao

»

(Notes sur les temporalités

dans les dialogues

de Platon),

Unicamp, Campinas, 2000 ; idern, « A dialética hegeliana coma superaçao da dialética platônica

in : Boletim do CPA, ana V, n° 8/9, )}

(La dia-

lectique hégélienne comme dépasserTlent de la dialectique platonicienne), in Idéias, année 1, n° 1, Unicamp, Campinas, 1994 ; idem, « Sobre a crltica (dialética) de 0 Capital» (Sur la critique (dialectique) du CaPital), (dialético) do in Critica Marxista, n° 3, éd. Brasiliense, Sao Paulo, 1996 ; idem, « Sobre 0 desenvolvimento Programa» (Sur le développement (dialectique) du Programme), in Critica Marxista, no 4, éd. Xama, Sao Paulo, 1997.J'ai pu consulter aussi quelques textes inédits du même auteur.Je cite, en particulier, le livre
sous le titre À la recherche de l'odyssée dramatique du penser dialogique: (à paraître). la question méthodologique des temporalités et la matérialité de la lexis - Tétralogie

Introduction

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(a) le temps de la léxis «<l'action de dire ») ou mode d'exposition, où l'auteur présente son oeuvre 2 ; (b) le temps de la noésis (<< l'action de penser ») ou devenir conceptuel, où l'auteur développe sa pensée 3 ; (c) le temps de la poiesis (<< l'action de produire ») ou temps de la production chro4; nologique de l'œuvre d) le temps de la génesis (<< l'action du gignesthai ») ou devenir qui se déploie en tant qu'histoire des idées ou histoire d'un savoir particulier, en tant qu'histoire générale d'une époque et en tant qu'histoire individuelle de l'auteur. Ce temps de la génesis est celui dont en vérité tous les autres ne sont que des moments analytiquement abstraits 5. Selon la méthode employée par le présent travail, il s'agit dans la mesure du possible de retrouver petit à petit, à partir de la léxis elle-même, ou de la littéralité textuelle de l'auteur, les autres temporalités. Dans ce sens, je m'éloigne totalement de Victor Goldschmidt et du structuralisme qui, dans leur parcours de ce qu'ils appellent le « temps logique» (qui constituerait la noésis), sacrifient, au nom de celui-ci, les autres temporalités6 .Je m'éloigne aussi des différents historicismes ou existentialismes qui,

2. Dans le cas de Comte, aussi bien chez Platon que chez Marx, le temps de la léxis ou du mode d'exposition se manifeste aussi de façon décisive. Il suffit de rappeler le développement de la forme dialogique du Catéchisme positiviste et la tentative de création d'une logique symbolique fondée sur les émotions. Cette logique (inséparable de la Religion de l'Humanité) sera fondamentale dans la propagation de la doctrine positiviste. A la fin de sa vie, la léxis est devenue pour lui une véritable obsession, voir la Synthèse subjective dont les volumes obéissent à un ordre de composition d'une régularité quasi poétique: chaque volume a sept chapitres, chaque chapitre a trois parties, chaque partie est formée de sept sections, chaque section réunit sept alinéas (dont trois de cinq phrases, une de sept phrases et encore trois alinéas de cinq phrases). Ainsi que Henri Gouhier l'a bien remarqué, quelques-unes des phrases devaient compter exactement deux cent cinquante caractères ou lettres (La vie d:Auguste Comte, Vrin, Paris, 1965, p. 225). 3. Le temps de la noesis} ou développement conceptuel à l'intérieur de l'œuvre, est aussi évident chez Comte. Le temps de la noesis se replie sur le temps de la léxis. Comme nous le verrons par la suite, les différents paradigmes théoriques se succèdent selon une logique assez précise. Il est important de remarquer le fait que Comte a une totale conscience de ce temps et qu'il cherche toujours à en rétablir l'unité, à surmonter les contradictions du devenir conceptuel et à ne les considérer que comme apparentes. 4. Le temps de la poiesis, ou le temps de la production de l'oeuvre, constitue la chronologie de la production elle-même, et se compose des moments durant lesquels une œuvre a été écrite. En général, ce temps ne coïncide point avec ceux de la léxis et de la noesis, bien qu'il soit comme tressé avec eux. Pendant ce temps, l'auteur construit et reconstruit son oeuvre, aussi bien du point de vue de la léxis que de celui de la noesis. Par exemple, dans la première édition de l'essai (celle de 1822) où il crée le concept des trois états, Comte ne développe pas les relations théoriques entre la physique sociale et la physiologie; néanmoins, lors de la seconde édition (celle de 1824), il rajoute toute cette partie, qui représente une ré-élaboration conceptuelle radicale. 5. Le temps de la génesis, en tant que totalité historique, enveloppe tous les autres temps, encore qu'il ne les constitue point. Durant ce temps se développe la vie de l'auteur et les évènements de son époque. Nous verrons comment, dans le cas d'Auguste Comte, nous pouvons retrouver cette temporalité à l'intérieur de la léxis elle-même, au centre de la noesis et dans les élaborations et re-élaborations qui constituent le temps de la poiesis. 6. Cf. en particulier, V. Goldschmidt, Les dialogues de Platon, P.D.F., Paris, 1971 ; idem, «Tempo

16gico e tempo hist6rico na interpretadio

dos sistemas filos6ficos

»

(Témpslogiqueet tempshistoriquedans l'in-

terprétation des systèmes philosoPhiques)} in A religiiio de Platâo[La Religion de Platon], Difel, Sao Paulo, 1963.

26

Lelita Oliveira

Benoit

de l'extérieur, projettent sur le devenir de la léxis et de la noésisleurs déterminations non déduites de l'immanence même du texte 7. Tout au contraire, j'ai cherché une es-

pèce de « synthèse dialectique des temporalités »,selon l'expression de H. Benoit. Bien
évidemment, cette synthèse n'est pas aisée et j'ai pleine conscience du grand nombre de difficultés trouvées dans l'entrecroisement de ces temps (difficultés qui d'ailleurs sont restées). Il me semble surtout difficile de maintenir avec rigueur les exigences de la méthode et de résister à la tentation d'attribuer au texte ce qui ne lui est point immanent. Mais, de toute manière, ce sont là des problèmes inévitables de la méthode employée (méthode dialectique), aussi bien que de mon propre mode d'exposition, ou de ma propre léxis. Pour clore cette introduction, j'aimerais encore demander à mon lecteur un surplus de patience, celle qui est exigée par la méthode elle-même, et donc par ma propre léxis. Les descriptions, citations et paraphrases des textes, peut-être (ou à coup sûr) fatigantes, ne contenant que rarement mes propres paroles ou opinions, constituent néanmoins le chemin long et ardu mais nécessaire pour essayer de redécouvrir enfin la signification qui émerge de la réunification, bien qu'imparfaite, des temporalités.

Ma reconnaissance et ma gratitude vont à tous ceux qui ont contribué, d'une façon ou d'une autre, à me permettre de mener à bien la réalisation de ce travail. Tout d'abord à Marilena Chaui, qui a accompagné ce travail depuis le début, et à Hector Benoit, pour ses suggestions méthodologiques, précises et essentielles.Je tiens également à remercier Michel Paty pour son appui durant mon séjour de recherche en France et pour les nombreuses et précieuses conversations sur le sujet de ma recherche. Mes remerciements s'adressent aussi aux autres chercheurs de l'Equipe REHSEIS (Recherches épistémologiques et historiques sur les sciences exactes et les institutions scientifiques) de l'Université Paris 7-Denis Diderot, où j'ai été accueillie durant une année. Je ne saurais omettre de rappeler l'appui reçu des responsables de la Maison d'Auguste Comte à Paris, qui m'ont permis de consulter l'importante bibliothèque de cette institution. Je rappelle enfin que, pour la réalisation de ce travail, j'ai pu bénéficier de l'appui financier de la CAPES (Coordinaçao de Aperfeiçoamento do Pessoal do Ensino Superior), Brésil. La traduction en français a été financée par la FAPESP (Fundaçao de Amparo à Pesquisa do Estado de Sao Paulo) et le Ministère de la Culture du Brésil.

7. Comme exemple de réductionnisme
(Auguste Comte et la Jcience économique), et comme

historiciste, je pourrais
exemple de réductionnisme

citer l'étude de Roger Mauduit
biographique, plusieurs ouvra-

ges de Henri Gouhier. Néanmoins, les recherches de ces auteurs ont un grand poids et je m'en suis servi amplement ici.

PREMIÈRE

PARTIE

De l'Économie Politique

à l'Histoire

«

Nous nous sommes ifforcés d'établi?; dès le commencement
étaient les seules qui que l'esprit humain

de cet essai) que les recherches du genre de celles auxquelles on a donné le non d'économie politique nous avons suivi les progrès principaux a faits puissent élever la politique au rang des sciences positives) et dans cette direction entre les mains des économistes

.français~ de Adam Smith) et de ses successeurs. »

(Auguste Comte,

1819)*

par

Opuscules relatifS à la fondation de la science sociale (1819), * A. Comte, l'auteur, in : R.O., numéro 94, tome 8, 1er semestre 1882, p. 386.

esquisses

et fragments

non

publiés

Chapitre 1

De 1817

à 1819 : Les Interprétations

Entre 1817 et 1819, Comte a écrit des essais, des lettres à teneur théorique, et des compte-rendus, presque tous centrés sur des questions relatives à la conception d'une théorie sociale moderne. Il a même esquissé les grandes lignes d'un essai pour la « fondation de la science sociale» 1. Cette partie de l'œuvre de Comte a cependant été considérée peu intéressante aux yeux de toute une tradition qui commence au XIXe siècle. Et cela à un point tel, qu'elle a dû subir le plus grand oubli. Son contenu n'a jamais mérité de recherche approfondie dans la perspective d'ul1e lecture interne de la genèse de la sociologie dans l'œuvre d'Auguste Comte, malgré le fait que des questions touchant à la création de la théorie sociale s'y trouvaient déjà thématisées et développées de façon soutenue. Les rares interprétations dont nous disposons concernant les premiers textes de Comte, parfois assez riches du point de vue de la recherche historique personnelle, et de la formation intellectuelle du jeune Comte, sont néanmoins passées au large des questionnements du point de vue textuel. Pour la plupart, les commentateurs ont pris appui sur une espèce d'a priori théorique, suite à une lecture hâtive des textes écrits entre 1817 et 1819. D'une façon générale, on partait de la prémisse de l'existence d'une période « pré-positiviste », durant laquelle, sous le poids d'influences diverses, Comte aurait songé à la fondation d'une théorie sociale sur les bases de l'économie politique. En tout cas, on a cru que ce projet, très tôt abandonné, n'aurait de signification plus grande ni de lien avec l'avenir positiviste de la théorie sociale comtienne, et que, par
1. Le premier texte de Comte, une espèce de manifeste illuministe contre le despotisme de Louis XVIII, date en vérité de juin 1816 (A. Comte, « Mes réflexions, Humanité, Vérité, Justice, Liberté, Patrie, Rapprochements entre le régime de 1793 et celui de 1816, adressés au Peuple français », Guin 1816), texte intégral publié par Teixeira Mendes, in Auguste Comte, Evolution onginale} Au siège de i' églisepositiviste du Brésil, Rio de Janeiro, 1913, pp. 38-63). C'est seulement entre septembre et octobre 1817, un an après « Mes ré)) donc, que Comte ira reprendre sa contribution au périodique dirigé par Saint-Simon, Llndustrie. flexions De la fin 1817 à 1819, il publiera tous les textes qui par la suite ont été exclus de l'ensemble de son œuvre. Qyelques imprécisions touchant les dates n'ont toujours pas été totalement éliminées. En tout cas, le fait que Comte ait écrit ces premiers textes à cette période est déjà accepté (v. la liste complète des textes jusqu'à 1819 dans notre « Chronologie des Œuvres de Comte ), ci-dessous). A propos de la datation de ces preIniers textes et sa problématique, nous renvoyons à l'étude rigoureuse faite par Henri Gouhier, La Jeunesse d'Auguste Comte et la formation du positivisme, 3 vols., Vrin, Paris, 1933, t. I, en particulier, pp. 294-301 ; et aussi aux études faites par Pierre Laffitte, publiées dans plusieurs numéros de la Revue Occidentale, sous le titre « Matériaux pour servir à la biographie d'Auguste Comte ), auxquelles nous ferons exhaustivement référence au cours de ce chapitre (v. «Chronologie des oeuvres d'Auguste Comte ), ci-dessous). L'essai « Séparation générale entre les opinions et les désirs », daté de 1819, sera son premier texte véritablement positiviste, d'après l'interprétation de Comte lui-même, comme d'après celle de l'exégèse qui suivra.

30

Lelita Oliveira Benoit

conséquent, il pourrait être totalement oublié ou, tout au plus, situé dans une pré-histoire du positivisme, revêtu d'un intérêt théorique assez restreint, voire inexistant 2. Passons ensuite au commentaire, bien que sommaire, de deux de ces études qui nous montrent ce premier Comte tel un écrivain sans originalité, marqué par des influences les plus diverses, et « tourné vers le projet, très tôt délaissé, de fonder la théorie sociale sur l'économie politique ». Nous nous reportons aux travaux d'Henri Gouhier, auteur de l'ouvrage le plus connu et le plus cité lorsqu'il s'agit des origines du positivisme 3, et ceux de Roger Mauduit, qui a fait des recherches spécifiques sur les rapports entre le positivisme et l'économie politique, dans un travail qui est probablement le seul dans son genre 4. D'après ces deux commentateurs, comme nous le verrons par la suite, les premières idées sociales d'Auguste Comte surgissent seulement à partir des Opusculesdephilosophiesociale,justement vers 1820. Par conséquent, croientils, les liens d'Auguste Comte avec l'économie politique se situeraient à la préhistoire du positivisme sociologique, et ne sauraient être décrits que du point de vue de la
«

conscience

intellectuelle»

de Comte,

alors « en phase de formation»

(Gouhier),

ou

alors, du point de vue de certaines inquiétudes politiques du jeune étudiant, en tant que reflets de l'histoire socio-économique des années de la Révolution Industrielle, à partir de 1815 (Mauduit). Lorsque Comte était encore adolescent, - commente Gouhier dans son étude, il aurait eu de forts liens avec l'économie politique: « au-delà du système et de ses premières esquisses, remontant à l'adolescence de Comte, (...) il Y a un temps où le jeune homme prend les économistes pour guides, sans trop faire la distinction entre Adam Smith et J. B. Say, et peut-être même se sentant plus proche de son contemporain» (Gouhier, op. cil., p. 222). Tout en se basant sur certaines évidences de l'histoire personnelle de Comte, Gouhier cherche à comprendre et à expliquer aussi bien l'adhésion comtienne à la science économique, que son abandon ultérieur. Au départ, Gouhier se réfère aux lettres que Comte a écrites à son ami P. Valat dans le courant de l'année 1818. Dans deux de ces lettres, datées du 15 mai et du 15 juin 1818 respectivement, Comte cherche à convaincre son ami de lire les ouvrages de l'économie politique, dans le but, selon Gouhier, « de le guérir du préjugé de l'absolu ». Le COlnmentateur cite le passage suivant de la lettre du 15 mai: « Tu te trouves encore dans la mauvaise voie politique, où du reste je me trouvais moi-même autant que toi, et que j'ai quittée il y a à peine un an. Ta politique, autant que je puisse en juger, se

2. L'indifférence par rapport à ces textes est encore d'usage. Il suffit de rappeler le fait que, jusqu'en 1992, la principale collection positiviste réunie au Centre de la Rue Monsieur-le-Prince ne possède aucune copie de la lettre de Comte écrite en 1817. Ce texte, à intérêt théorique, avait été publié dans Le Politique, périodique fondé par Comte lui-même et par Henri de Saint-Simon, et il apparaissait déjà dans la bibliographie de Comte établie par H. Gouhier (op. cit., t. I, p. 296). Il s'agit de A. Comte, « Lettre d'un ancien élève de l'Ecole Polytechnique à MM les auteurs du Politique» du 27 décembre 1817, signé B***, ancien élève de l'Ecole Polytechnique, in Le Politique, 1819, pp. 102-110. 3. Gouhier, op. cit., et particulièrement le chapitre « L'Economie Politique », I, pp. 219-229. 4. Roger Mauduit, Auguste Comte et la Science Economique, Félix Alcan, Paris, 1929.

De l'économie

politique

à l'histoire

31

fonde sur la théorie des droits de l'homme, sur les idées du Contratsocial,enfin, sur les systèmes des philosophes du siècle dernier. Or, je dirais que cette théorie, ces idées, ces systèmes, sont mal conçus et peuvent induire en erreur» (cité par Gouhier, op. cit., p. 218) 5. Par cette lettre, et aussi par une autre, du 15 juin de la même année, Comte avait annoncé à son ami Valat un changement radical dans sa façon de penser, qui l'aurait amené à discréditer les idées « absolues» du XVIIIe siècle.

Q1lese serait-ilpassé, se demande Gouhier, qui aurait pu déterminer ce « changement d'orientation politique» ? « Comte ne dit pas », écrit le commentateur, « sous
quelle influence ce changement s'est produit ». Cependant, explique Gouhier, comme il prétendait guérir son ami Valat du préjugé de l'absolu, il l'exhortait à lire moins les ouvrages du genre du Contratsocialde Rousseau, et plutôt les œuvres historiques, comme l'Histoired'Angleterrede Hume, l'Histoirede Charles V de Robertson, qu'il considérait les moins pires de toutes les histoires. Finalement, rappelle Gouhier, le jeune Comte donne à son ami Valat le conseil suivant: « Ensuite, efforce-toi d'étudier l'économie politique, c'est-à-dire, l'œuvre de Smith et celle de Say» (cit. par Gouhier, op. cit., p. 218) 6. Dans l'autre lettre de 1815, Comte aurait conseillé les mêmes solutions pour les mêmes symptômes, d'après ce que nous explique Gouhier, qui cite le passage suivant, toujours adressé à Valat : «Je t'invite encore une fois à étudier l'économie politique, qui est une science très différente de ce que d'ordinaire on appelle la politique. L'œuvre de Say est ce qu'il y a de mieux à consulter à ce sujet» (ibid.). D'après l'interprétation

de Gouhier, « Comte a très probablement recommandé à son ami de prendre le même
chemin qu'il avait suivi lui-même ». Ainsi, l'adhésion comtienne à l'économie politique s'expliquerait surtout en tant que résultat de lectures et réflexions dont nous pouvons à peine dépister la signification dans certaines lettres de la période. Il semble que Gouhier déprécie de fait les écrits de cette époque, en tant que sources possibles pour les futures élaborations théoriques de Comte. A force de mettre en valeur les sources biographiques et épistolaires, ce commentateur ne fait qu'une allusion superficielle aux textes théoriques écrits entre 1817 et 1819. Gouhier rappelle

le fait que « la première citation des économistes [que Comte ait faite] n'est pas très
éloignée des lectures qui lui avaient révélé cette science en mai ou juin 1817 ; elle se trouve au premier cahier du troisième volume de L'Industrie, publié sous le nom de Saint Simon, en septembre de la même année» (ibid., p. 200). Cependant, Gouhier ne se soucie point de pénétrer la trame des argumentations de ce texte de 1817, dans le but de déceler le contexte où la citation des économistes aurait eu lieu. Ce qui ne l'empêche pas moins de conclure que la référence aux économistes avait été faite à partir d'un point de vue critique, quoique peu original, car inspirée de Saint-Simon (Gauhier, op. cit., p. 200).
5. A. Comte, Correspondance Générale et Corifèssions, I, 1814-1840, « Lettre à Valat : Paris, le 15 mai 1818 », 1973, p. 37. 6. Comte, Correspondance... « Lettre à Valat : Paris, le 15 mai 1818 », pp. 37-38.

32

Lelita Oliveira

Benoit

En outre, dans une autre partie de son commentaire, Gouhier rappelle le fait que
«

Comte cite avec une sympathie

toute particulière

les économistes

français, 'auxquels

jusqu'à maintenant on n'a pas fait justice' » (ibid., p. 221). Et dans une note de bas de page, il ajoute: « plusieurs fragments [écrits par Comte entre 1817 et 1819] expriment la même idée, dans les mêmes termes» (ibid., p. 222, n. 10). Néanmoins, si Gouhier ne fait qu'une référence en bas de page aux divers écrits de Comte de cette période, il consacre une bonne quantité de pages de son commentaire aux considérations faites autour du Traité de l'économie politique, de l'économiste français Jean-Baptiste Say, dont

les pages, « aussi bien que l'œuvre de Smith », auraient peut-être témoigné aux yeux
de Comte d'une certaine « tonalité positiviste» (ibid., pp. 225 et 228). Ces lectures

auraient constitué les sources de la « conversion relativiste» qui a entraîné Comte à
concevoir la loi des trois états, d'après les conclusions de Gouhier, auxquelles celui-ci est une fois de plus arrivé sans avoir recours aux textes où cette problématique avait eu son origine 7. En se basant sur la vie plutôt que sur l'œuvre, Gouhier pense que le problème de l'abandon de l'économie politique est une question restreinte à une certaine« conscience intellectuelle» de Comte, ce qui la renvoie à des zones obscures que nous ne pourrons jamais analyser. « Auguste Comte s'est écarté des économistes », écrit encore notre commentateur,
« en même temps qu'il a pris conscience de la loi des trois états ». Selon Gouhier, c'est à la lumière de cette loi sociologique créée en 1822 que le vrai positivisme commence, et, du point de vue théorique, Comte disposait dès lors, explicitement, de l'outillage nécessaire pour faire avancer la thèse selon laquelle l'économie politique appartenait,

ainsi que tous les libéralismes, à la « période critique et révolutionnaire»
de l'humanité (le XVIIIe

de l'histoire

siècle), ce qui la rendait donc impropre à la création d'une théorie sociale de finalité « organique et constructive» (Gouhier, op. cit., p. 222). Mais

Gouhier reste encore sur le terrain des suppositions, même lorsqu'il semble s'appuyer explicitement sur un texte. Certes, comme le commentateur rappelle lui-même quelques lignes après, il n'est pas possible de trouver dans l'Opusculede 1822 de référence

directe aux économistes et à leurs idées:

«

Dans l'Opuscule fondamental e 1822,publié d

sous le titre (...) de Système de Politique Positive, [Comte] examine l'effort de Montesquieu, de Condorcet et de Cabanis pour fonder la science sociale: le silence indique clairement qu'il ne traite plus les économistescomme sesprédécesseurs» (ibid., nous soulignons).

Contrairement à ce que Gouhier semble croire dans cette étude sur les origines du positivisme, il faudrait peut-être analyser d'une façon plus approfondie les premiers textes de Comte, à la recherche d'éléments théoriques qui expliquent « l'abandon de l'économie politique », des éléments qui pourraient être pris dans la trame des argumentations, à l'intérieur des textes comtiens eux-mêmes. En effet, cet autre chemin semble avoir été pris par Gouhier lui-même, dans un article intitulé « Les premiers

7. Gouhier

écrit:

«

Comte

ne dit nulle part qu'il doit aux économistes

le principe

de sa conversion

relativiste; pourtant, lorsqu'il veut délivrer Valat de l'absolu, c'est la lecture de leurs oeuvres qu'il recommande, comme si elles devaient le mettre en état de grâce» (op. cit., p. 227).

De l'économie

politique

à l'histoire

33

liens entre Saint-Simon et Auguste Comte» 8. Au lieu d'attribuer un poids excessif à l'extérieur historique et personnel, il essaie cette fois-ci d'analyser le contenu interne des textes. Néanmoins, malgré cet effort, il méconnaît la complexité et la portée des écrits de 1817-1819,et il se limite à commenter la célèbre phrase que Comte lui-même affirmait constituer l'expression de la seule idée pertinente de ses années de jeunesse. En s'appuyant sur l'herméneutique de l'auteur lui-même, Gouhier cherche à démontrer que la maxime« Tout est relatif, voilà le seul principe absolu », qui se trouve dans un texte de 1817, rédigé par Comte, mais signé par Henri de Saint-Simon, ne pouvait pas être attribuée à ce dernier. Tandis que Gouhier, d'une part, met en reliefle mouvement d'une conscience intellectuelle en formation, et à l'intérieur duquel une certaine crise aurait amené Comte à abapdonner l'économie politique, Roger Mauduit, de l'autre, voit le jeune Comte non pas en tant qu'un intellectuel isolé à la recherche des voies théoriques, mais plutôt en tant qu'« un homme de son temps ». « Auguste Comte est bien un homme de son temps », écrit Mauduit, « et il se lie à tout ce groupe de ceux de sa génération qui a désiré réformer la société et l'organiser sur de nouvelles bases» (Mau duit, op. cit., p. 71). Selon ce commentateur, ainsi que d'autres de la même période, Comte aurait débuté sa vie intellectuelle en s'identifiant aux thèses du libéralisme politique et économique, et son parcours théorique initial, qui s'étend jusqu'à 1820 environ, aurait été marqué par un abandon progressif des « anciennes idées» du XVIIIe siècle, particulièrement la théorie du contrat social de Rousseau et la liberté économique inspirée par l'œuvre
d'Adam Smith. Par conséquent, écrit Mauduit, « nous devrons

(...) tout

d'abord

étu-

dier le libéral et l'admirateur de l'économie politique, chez Auguste Comte, et ensuite nous chercherons à déterminer sous quelles influences il est devenu un adversaire de l'économie politique et de la liberté» (ibid., p. 4). Prenant appui sur des catégories historiques, Mauduit essaie d'expliquer pour-

quoi Comte était très tôt devenu « un libéral et un admirateur de l'économie politique ». « En 1815, au milieu de la désorganisation des idées politiques et religieuses », écrit Mauduit, « alors que l'ancien régime avait été aboli, et que toutes les tentatives de gouvernements et de constitutions avaient eu des jours de gloire sans cependant aucun avenir, l'économie politique pourrait apparaître comme la seule discipline capable de mériter l'assentiment des esprits sérieux. La organisation considérable du passé, l'ancienne hiérarchie, s'était effondrée depuis 1789 ; les assemblées de la Révolution, qui avaient proclamé l'égalité juridique des citoyens, avaient par la même occasion supprimé les entraves à la liberté du commerce et de la fabrication; dorénavant, l'individu choisirait librement sa profession, et son activité commerciale était libre. Cette liberté, comme nous disaient les économistes, n'était point de l'anarchie; elle n'avait rien qui puisse faire peur; elle était, au contraire, le dernier mot en matière d'art social. Beaucoup de personnes ont adhéré à cette conception avec enthousiasme, heureux de
8. H. Gouhier, «Les premiers rapports de Saint-Simon sique et de morale. Armand Colin, Paris, 1948, pp. 493-509. et d'Auguste Comte », in : Revue de métaphy-

34

Lelita Oliveira

Benoit

penser que la liberté, au fond, était une mise en ordre savante, et que l'économie politique pouvait être la doctrine commune à tous ceux qui se soucient de la prospérité de leur pays» (ibid.). A l'issue de ces déterminations historiques, Mauduit nous présente le jeune Comte « libéral et ami de l'économie politique» : « De même que beaucoup de ses contemporains, Auguste Comte a été amené à approuver les belles démonstrations des économistes relatives à la division du travail, à la concurrence, à la liberté des individus ; et, principalement, il a été séduit par les brillantes perspectives de la grande industrie, qui faisait alors ses premiers pas» (Mauduit, op. cit., p. 4). Bien que mettant l'accent surtout sur le contexte historique, comme un déterminant pour les premières options comtiennes en faveur de l'ensemble des idées libérales économiques, Mauduit ne manque pas de faire attention à plusieurs textes de la période 1817-1819.Contrairement à Gouhier, ce dernier commentateur révèle, quoique rapidement, le contenu de quelques-uns de ces textes, et il y trouve non seulement une adhésion pure et simple aux idées de l'économie politique, mais aussi la critique de

cette science. Mauduit écrit:

«

Pendant cette période, que nous croyons poursuivre

jusqu'à 1820, même s'il pensait que l'économie politique manquait de base, et qu'elle devrait être refaite sur plusieurs aspects, Comte reste encore partisan de la science des richesses et du libéralisme économique» (ibid.,p. 12). Une fois de plus, malgré tout, Mauduit se tourne vers des explications extérieures. Les premiers écrits, affirtne-t-il, seraient, dans un certain sens, le résultat de l'influence de Saint-Simon: « A cette époque, Auguste Comte était un jeune homme plein d'ardeur pour le travail, mais n'était pas encore en possession de toute l'originalité de son intelligence; rien d'étonnant qu'il ait accepté les points de vue de son maître, à qui il vouait une grande admiration» (ibid., p. 14). Mais d'autres influences auraient

aussi agi sur ce « jeune homme sans originalité ».D'après ce commentateur, il se passe
quelque chose, vers 1820, à partir du moment où Comte et son maître, Saint-Simon lui-même, prennent contact avec la doctrine théocratique, par l'intermédiaire du livre Du Pape, de Joseph De Maistre: « la progressive influence de la doctrine théocratique aurait amené Comte à devenir un adversaire de plus en plus décidé de l'individualisme, aussi bien politique qu'économique, en le rendant adepte d'un système d'autorité et d'intolérance, qui explique toute son animosité subséquente envers l'économie politique et les économistes» (ibid., p. 27). L'abandon de l'économie politique, d'après Mauduit, s'est fait au cours de l'adoption de l'organicisme social des théocrates. « La conception de la société organique que nous retrouvons chez les théocrates allait inspirer Comte, et aussi fournir une base plus ferme à son opposition à l'individualisme» (ibid., p. 32). L'avenir du positivisme lui-même en tant que théorie sociale s'expliquerait, poursuit-il, par cette influence de jeunesse, qui aurait détourné le sens du chemin intellectuel d'Auguste Comte. D'autant plus que, bientôt, Comte se ferait remarquer par ses idées conservatrices,

parmi les tendances propres au XIxe siècle. « Tandis que la plupart des écrivains et
des réformateurs désiraient améliorer les institutions sociales, en supposant toujours des individus égaux, avec des droits égaux, les conceptions organicistes et autoritaires,

De l'économie

politique

à l'histoire

35

empruntées aux théocrates, l'ont amené, au contraire, à mettre l'accent sur l'inégalité des individus» (Mauduit, op. cit.,p. 27). Pour Mauduit, il y aurait cependant un autre facteur encore plus fort, qui aurait déterminé l'abandon de l'économie politique, et cela déjà dans les premiers écrits du jeune Comte. L'indifférence avec laquelle les économistes libéraux traitaient les problèmes sociaux aurait été l'autre raison pour laquelle Comte est devenu critique de leurs théories: « Auguste Comte, au nom de la méthode, a condamné l'économie politique où il ne voyait plus qu'une fausse science; mais pour lui, il y avait encore une autre chose: l'économie politique était une théorie odieuse par son optimisme affecté, son indifférence au désordre social, et aux souffrances des travailleurs» (ibid.,p. 131). Ces critiques à l'économie politique, poursuit Mauduit, « se trouvent dans de nombreux écrits de l'époque ». Il cite alors deux longs extraits d'ouvrages des socialistes français Victor Considérant et Louis Blanc, où l'on peut remarquer que la critique à l'économie politique était déjà faite par la classe ouvrière française du début du XIxe siècle 9. Il est difficile de savoir lesquels des passages des œuvres de Comte peuvent être comparés, comme Mauduit le veut, avec les extraits des socialistes français qu'il a cités 10.De toute façon, d'après Mauduit, la « critique à l'économie politique» faite par Comte aurait eu comme une de ses causes les plus fortes une espèce d'inquiétude face à l'incapacité de la part des théoriciens libéraux pour répondre aux questions sociales
9. Voici tout le morceau de Considérant cité par Mauduit : « Où sont donc les hommes LIBRES?
Vous faites semblant de regarder comme LIBRES, parce qu'ils ont le droit illusoire de mettre un vote électoral dans une boîte, ces légions de morts de faim des villes et des campagnes, courbés sous le double esclavage de l'ignorance et de la misère? LIBRES, ces masses innombrables de prolétaires, dépourvus de capitaux et d'instruments de travail et contraints par la mort qui plane sur eux et sur leur famille, de trouver chaque matin UN MAITRE consentant à louer leurs bras pour un maigre salaire?» (Victor Considérant, Le Socialismedevant le vieux monde ou le vivant devant les morts, 1848. Vrin, Paris, 1981, p. 6. Nous citons d'après le texte original, lequel diffère de la transcription faite par Mauduit (op.cit., p. 72), qui a éliminé les majuscules employées par Considérant). A propos de ce livre de Considérant, Jean Walch commente: « Le Socialismedevant le VieuxMonde ou le Vivant devant lesMorts est un livre qui naquit de circonstances sanglantes -les journées de juin 1848 - d'un constat: '... le Socialisme est dans l'opinion, dans l'air, dans le peuple.. .', et d'un acte de décès: '... le Socialisme est plus fort que vous. Il est vivant et vous êtes des morts' » Uean Walch, «Avant propos », in : Considérant, op. cit., p. iii).De Louis Blanc, Mauduit cite le passage où le très connu socialiste parle de la signification qu'avait la liberté économique pour les travailleurs eux-mêmes: « Qy'est-ce que la concurrence relativement aux travailleurs? C'est le travail mis aux enchères. Un entrepreneur a besoin d'un ouvrier! Trois se présentent. Combien pour votre travail ? Trois francs, j'ai une femme et des enfants. - Deux francs et demi, je n'ai pas d'enfants, mais j'ai une femme. - Bien et vous? - Deux francs me suffiront, je suis seul. - A vous ma préférence, le marché est conclu. - Qye deviendront les deux prolétaires exclus? ils se laisseront mourir de faim, il faut l'espérer. Mais s'ils allaient se faire voleurs? - Ne craignez rien, nous avons les gendarmes. Et assassins? - Nous avons le bourreau (Louis Blanc, L'Organisationdu Travail)Paris, 1839-1845, p. 72). 10. Le commentateur lui-même admet qu'il y a des divergences idéologiques de grande importance entre Comte et Blanc, et écrit: « Auguste Comte ne veut pas modifier la répartition des biens, en vue d'une justice sociale mieux comprise, il veut avant tout donner une situation stable à l'ouvrier, quelle que soit la productivité de son effort. (...) Auguste Comte veut conserver dans ses grandes lignes le système de production vanté par les économistes de l'école classique; il ne désire pas, comme Louis Blanc, faire appel à l'État pour organiser la production et bouleverser de fond en comble la répartition des richesses. Auguste Comte veut 'incorporer l'ouvrier à la société' ce qui doit consister tout d'abord à le mettre à l'abri des risques de chômage» (Mauduit, op. cit., pp. 211-212).

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